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Le journal de l'école de Paris du management

2012/1 (n° 93)


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L’objet du design

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Le design est un concept paradoxal. L’un de ses fondateurs, Raymond Loewy, ayant observé dans les années 50 que « la laideur se vend mal », un de ses disciples français, Roger Riche, assigna au design la mission de « rendre beaux les objets nécessaires ». Mais comment concilier ces deux propositions avec l’adage de Théophile Gautier, « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid » ?

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Si la mission du design est de parvenir à nous vendre l’utile, nécessairement laid, en l’enrobant de beau, le risque est que le beau rende le nécessaire inutilisable. Je garde une dent contre le concepteur d’une somptueuse et très coûteuse râpe à fromage, dont on ne pouvait se servir sans s’écorcher avec la manivelle. Peut-on vendre de l’utile qui est laid sans le rendre beau mais inutile ?

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Prenons le cas de deux enfants appelés Hansel et Grethel. Leurs parents, ne pouvant plus les nourrir, veulent les abandonner dans la forêt. Hansel, se croyant malin, émiette du pain en marchant pour s’assurer de retrouver son chemin. Il commet ainsi une erreur classique de design, déjà illustrée par le Petit Poucet : les oiseaux mangent toutes les miettes et les gamins se retrouvent perdus au plus profond de la forêt.

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Au troisième jour, ils arrivent en vue d’une belle maisonnette qui semble assurer la double fonction du vivre et du couvert : elle est construite en pain d’épice, avec une toiture en gâteau et des fenêtres en sucre. Hansel se met à dévorer le toit et Grethel à sucer des morceaux de vitre (c’est l’origine de la pratique féminine bien connue du lèche-vitrine). Malheureusement, non seulement ce design attrayant masque une carence fonctionnelle évidente (les oiseaux vont probablement picorer la toiture et la pluie faire fondre les vitres), mais la maison en pain d’épice abrite une sorcière qui ne cherche qu’à appâter les enfants afin de les dévorer. Voyez comme le design peut être trompeur ! Voyez comme il peut être décevant !

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En un tournemain, Hansel se retrouve en cage et mis à l’engrais comme un porcelet. Grethel est obligée de servir la sorcière et d’apporter à son frère les repas hypercaloriques qui causeront sa perte. Chaque jour, la sorcière demande à Hansel de tendre le doigt à travers les barreaux pour vérifier s’il est devenu suffisamment gras. Nouvelle erreur tragique de design, cette fois de la part de la sorcière ! Le système de contrôle est mal conçu : Hansel lui tend un petit os et comme elle a mauvaise vue, elle croit qu’il ne grossit pas.

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Au bout de quatre semaines, la sorcière impatiente décide néanmoins de faire rôtir le garçonnet. Elle demande à Grethel d’entrer dans le four pour vérifier s’il est suffisamment chaud : encore un équipement à l’ergonomie douteuse ! Grethel, méfiante, objecte qu’elle ne sait comment faire. « Petite oie ! », lui répond la sorcière, amatrice de métaphores culinaires. Elle passe la tête dans le four pour montrer à la fillette que l’ouverture est bien assez grande, puisqu’elle pourrait y entrer elle-même. Ce que voyant, Grethel la pousse dans le four et verrouille la porte, puis va délivrer son frère. Dans tous les coins de la maison, ils trouvent des caisses de perles et de diamants, s’en remplissent les poches et retournent vivre heureux chez leurs parents.

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Quelle est la morale de cette histoire ? Qu’on peut faire du mauvais design et gagner beaucoup d’argent. Qu’en conséquence, il peut être tentant de construire une maison en pain d’épice, mais que tel est parfois pris qui croyait prendre. Que les designers doivent cependant garder espoir, car on peut commencer sa carrière en utilisant sottement du pain en guise de GPS et passer à la postérité en se débarrassant d’une sorcière grâce au design tout aussi déplorable d’un four. Qu’il est en revanche interdit, sous peine de représailles, de concevoir une râpe à fromage râpant son utilisateur en même temps que le fromage ! Qu’on se le dise !

Plan de l'article

  1. L’objet du design

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier », Le journal de l'école de Paris du management 1/2012 (n° 93) , p. 45-45
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2012-1-page-45.htm.
DOI : 10.3917/jepam.093.0045.


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