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Le journal de l'école de Paris du management

2012/3 (N° 95)


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Les étoiles mortes

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Depuis la nuit des temps, les groupes humains partagent avec les cerfs ou les loups l’instinct de se doter d’un chef de harde ou de meute. Chez les animaux, c’est généralement le plus fort qui s’impose. De même, chez les hommes, le pouvoir est longtemps revenu au plus puissant, que ce soit par sa force physique, par ses possessions ou ses alliances, puis à ses héritiers. Le terme dechef recèle cependant une tension interne. Issu du latincaput, qui signifietête, il désigne à la fois celui quidomine le groupe par sa force, et celui qui est capable de fixer ladirection à suivre grâce à sa sagesse. Or, la force physique ou la haute naissance ne s’accompagnent pas toujours de la profondeur de vue ni de la subtilité du raisonnement. C’est pourquoi l’on a vu se multiplier, dans l’antiquité et au moyen âge, des “miroirs du prince” et autres traités éducatifs censés apporter aux détenteurs du pouvoir la sagesse qui leur faisait parfois défaut. Malheureusement, les meilleurs précepteurs ne suffisent pas toujours à faire les meilleurs chefs, comme en témoigne l’exemple de Néron, éduqué par Sénèque.

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La déclaration des droits de l’homme de 1789 a bouleversé le système archaïque de transmission du pouvoir :« Tous les citoyens, étant égaux aux yeux [de la Loi], sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » Le pouvoir revenant désormais à ceux qui ont la capacité de l’exercer et non à ceux qui ont la force de l’imposer, il s’obtient par les urnes :« Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’émane expressément [de la Nation]. » Mais le peuple a-t-il suffisamment de clairvoyance pour identifier ceux qui feront de bons chefs ? Selon le dicton populaire,« Au pays des aveugles, les borgnes sont rois », et l’artiste américain Viktor IV (1929-1986) va même plus loin :« In the country of the blind, the one-eyed man is unseen » (« Au pays des aveugles, les borgnes passent inaperçus »). Du reste, dans l’hypothèse où un sage serait désigné par les urnes, accepterait-il le pouvoir ? Pour Platon, seul un philosophe serait capable de gouverner la cité, mais un vrai philosophe n’en a aucune envie, ce qui est une autre façon de dire que seuls des borgnes et des aveugles se présentent aux élections.

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À la difficulté de désigner un bon chef s’ajoute le fait que, selon lord Acton,« Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument ». Ceci est sans doute vrai quel que soit le mode de désignation, démocratique ou par nomination. D’où un mouvement lent, mais sans doute irréversible, de remise en cause de la notion même de chef, aussi bien dans la sphère publique que dans la sphère privée, et tout particulièrement dans l’entreprise.

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Dans le groupe industriel Bosch, la peur viscérale des dérives du pouvoir, héritée de la deuxième guerre mondiale, a conduit à instaurer la double signature obligatoire pour tous les documents émanant de l’entreprise. De plus, la stratégie du groupe n’est pas définie par les actionnaires, mais par un conseil où siègent à parité les représentants des dirigeants et ceux du personnel, et dont les actionnaires sont exclus. Un peu partout, l’essor des technologies de l’information a pour effet d’aplatir les hiérarchies au bénéfice des réseaux, et Michel Hervé, dans son nouvel ouvrageLe pouvoir au-delà du pouvoir, incite à substituer le pouvoir de création de chacun à l’antique pouvoir de domination exercé par quelques-uns. De son côté, Christian Morel, dansLes décisions absurdes II, comment les éviter, confirme que dans les univers à haut risque (aviation, nucléaire, chirurgie…), un fonctionnement collégial offre l’une des meilleures garanties contre des erreurs tragiques.

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Pourtant, les chefs font de la résistance, car le pouvoir tend naturellement à sa propre conservation, ce qui est la forme la plus élémentaire de sa corruption. C’est ainsi que, dans le ciel des nuits de printemps, on observe côte à côte des étoiles toutes récentes et d’autres déjà mortes depuis des millions d’années.

Plan de l'article

  1. Les étoiles mortes

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier », Le journal de l'école de Paris du management, 3/2012 (N° 95), p. 45-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2012-3-page-45.htm
DOI : 10.3917/jepam.095.0045


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