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Le journal de l'école de Paris du management

2012/4 (N° 96)


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La lampe d’Aladin

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Arthur Schopenhauer analyse très justement ce qui provoque la fascination des hommes pour l’argent : « Il est bien naturel, presque inévitable d’aimer ce qui, pareil à un protée infatigable, est prêt à tout instant à prendre la forme de l’objet actuel de nos souhaits si mobiles ou de nos besoins si divers. Tout autre bien, en effet, ne peut satisfaire qu’un seul désir, qu’un seul besoin : les aliments ne valent que pour celui qui a faim, le vin pour le bien portant, les médicaments pour le malade, une fourrure pendant l’hiver, les femmes pour la jeunesse, etc. [...] L’argent seul est le bien absolu, car il ne pourvoit pas uniquement à un seul besoin in concreto mais au besoin en général, in abstracto. » Lord Byron dit la même chose en définissant l’argent comme « la lampe d’Aladin ».

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Le film Les Invasions barbares, de Denys Arcand (2003), raconte la mort d’un professeur d’histoire atteint d’un cancer. Son fils, qui a brillamment réussi dans la finance, utilise son argent pour adoucir les derniers jours du malade. L’hôpital ne disposant pas de traitement efficace contre la douleur, il achète les services d’une “junkie” pour qu’elle fournisse de l’héroïne à son père, en échange de quoi il lui finance sa propre consommation. Il verse également des pots de vin aux syndicalistes de l’hôpital afin qu’ils aménagent pour son père une chambre individuelle confortable et remettent la main sur l’ordinateur qu’on lui a volé. Il va jusqu’à rémunérer trois des anciens étudiants de son père pour qu’ils lui rendent visite à l’hôpital. Le flegme assez glaçant du jeune homme repose sur sa certitude que rien ne résiste à l’argent.

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Cette conception mécaniste est cependant remise en cause lorsque l’un des trois étudiants, une jeune femme bouleversée par le spectacle de son ancien professeur malade, revient sur ses pas au moment de quitter la chambre et adresse au professeur quelques mots qui viennent vraiment du cœur, puis refuse l’argent promis par le fils. La toute-puissance de l’argent est également mise en échec un soir où la jeune femme chargée de procéder aux injections d’héroïne, étant elle-même sous l’emprise de la drogue, laisse passer l’heure du rendez-vous, ce qui provoque chez le père une crise de manque. À l’inverse, l’exemple du fonctionnement d’une institution comme la Patrouille de France montre que, lorsqu’on doit coordonner des actions collectives de façon extrêmement qualitative et en assurant la sécurité malgré des prises de risque extraordinaires, on fait appel à de tout autres ressorts que l’incitation financière : la camaraderie, l’estime, la confiance.

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Dans son essai La France doit choisir, Jean-Louis Beffa remet en cause, non seulement la toute-puissance de l’actionnaire dans la stratégie des entreprises, mais le dogme du libéralisme intégral des capitaux qui préside à notre non-gouvernance mondiale. Il cite en exemple le modèle allemand, illustré notamment par le groupe Bosch, dans lequel ce ne sont pas les actionnaires qui définissent la stratégie de l’entreprise, mais un conseil composé des dirigeants de la société et de représentants du personnel. Contrairement aux actionnaires, dont on a calculé que le temps moyen de présence dans le capital d’une entreprise n’excède pas cinq minutes, les salariés présentent l’avantage de se préoccuper du devenir à long terme de l’entreprise et aussi de l’intérêt du pays dans lequel celle-ci est implantée. En d’autres termes, ils prennent en compte le temps et l’espace, alors que le génie de la lampe d’Aladin se moque de l’un comme de l’autre, puisqu’il est éternel et doué d’ubiquité.

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Certes, comme le souligne Woody Allen, « l’argent est préférable à la pauvreté, ne serait-ce que pour des raisons financières », mais encore faut-il le confiner dans le rôle utilitaire qui lui convient. Sommes-nous sur le point de redécouvrir, au niveau des entreprises et des États, et plus seulement au niveau de la morale individuelle, cette vérité essentielle selon laquelle l’argent est « un bon serviteur et un mauvais maître » ?

Plan de l'article

  1. La lampe d’Aladin

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « l'Esprit de l'escalier », Le journal de l'école de Paris du management 4/2012 (N° 96) , p. 45-45
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2012-4-page-45.htm.
DOI : 10.3917/jepam.096.0045.


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