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Le journal de l'école de Paris du management

2012/4 (N° 96)


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Notre société souffre d’une étrange et douloureuse maladie, dont le présent numéro fournit un diagnostic très clair : elle mesure son succès, sa santé, son épanouissement, au taux de croissance de son PIB (produit intérieur brut) ce qu’explique ci-après l’économiste Jean-Marc Daniel. On s’alarme lorsque le taux de croissance est faible, on s’affole quand il est négatif, si peu que ce soit (cela s’appelle récession), et la plupart des gouvernements, notamment notre nouveau président, annoncent ces jours-ci qu’ils vont le stimuler.

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Or, les statistiques nous montrent que le PIB de la France, en monnaie constante, était en 1960 le cinquième de celui d’aujourd’hui. Étant donné que s’il diminuait de 2 ou 3% en 2012 (ce qu’à Dieu ne plaise !), on parlerait de crise économique majeure, on devrait en déduire que s’il était divisé par cinq, ce serait sûrement une indescriptible horreur. Cela nous ramènerait en fait à l’année 1960.

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Que se passait-il en 1960 en France ? Chaque Français, en moyenne, disposait donc de 20 % du revenu de son homologue de 2012. Était-il écrasé de misère ? Pas du tout. Bien au contraire. Il était substantiellement plus heureux qu’aujourd’hui. Cette année-là, les affaires étaient prospères et les lendemains chantaient. Il n’y avait quasiment pas de chômeurs. Les prix augmentaient rapidement, de sorte que si l’on s’endettait pour s’acheter une auto ou son logement, on remboursait facilement puisque les revenus croissaient plus vite que les prix. Le général de Gaulle gouvernait. Il y avait, certes, la douloureuse guerre d’Algérie, mais le sol national était épargné. Une enquête d’opinion révéla que presque tous les Français pensaient qu’ils seraient de plus en plus heureux dans les années suivantes. Aujourd’hui, la même enquête donnerait à coup sûr le résultat inverse. Alors, dira-t-on, que veut le peuple ?

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Les autres articles de ce numéro nous donnent une large vision des ingrédients du bonheur, qui n’ont guère de rapports avec la somme des dépenses constitutives du PIB. Le premier article nous dit qu’ils souhaitent avoir des certitudes sur leur avenir. Le deuxième nous dit qu’ils souhaitent jouer un rôle gratifiant dans leur vie professionnelle. Le quatrième nous parle de philanthropie, c’est-à-dire de la satisfaction que procurent des dons désintéressés à des œuvres de bienfaisance. Le dernier enfin nous parle de beauté, celle des avions de la patrouille de France et de leurs féériques acrobaties. Alors, pourquoi cette hégémonie culturelle du PIB, ce chiffre qui croît avec toutes les consommations, y compris celles de médicaments ?

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Le culte du PIB est un enfant pervers de vertueux géniteurs, la macro-économie et la démocratie. Le gouvernement exerce ses responsabilités à travers un budget voté par les élus du peuple, et abondé par les impôts. Or, l’impôt le plus facile à percevoir est la taxe à la valeur ajoutée, mesurée automatiquement, entre autres, par les caisses des supermarchés. Or, une définition classique du PIB est la somme de toutes les valeurs ajoutées. Comme, en démocratie, il n’est ni légal, ni politiquement facile de remettre en question les crédits déjà votés, un gouvernement ne peut distribuer des sous, principal moyen de pouvoir, sans les reprendre à personne, que si l’assiette de l’impôt grandit. Sans croissance du PIB, le pouvoir de l’État est dramatiquement plombé. Quand la croissance fait défaut, l’État en est réduit à dépenser l’argent qu’il n’a pas, soit en imprimant des billets, et c’est l’inflation, soit en s’endettant sans mesure, avec tous les dégâts que ces deux expédients finissent par entraîner.

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Le mythe de la croissance est tellement installé dans nos mœurs et dans nos têtes qu’il faudrait une révolution d’une inimaginable ampleur pour le remplacer. Le dénoncer est une première étape sur cette route.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Le mythe de la croissance », Le journal de l'école de Paris du management 4/2012 (N° 96) , p. 7-7
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2012-4-page-7.htm.
DOI : 10.3917/jepam.096.0007.


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