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Le journal de l'école de Paris du management

2012/5 (N° 97)


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L’ange et la bête

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Dans Les Ménines de Vélasquez, on s’accorde généralement à considérer que le miroir situé au fond de la pièce reflète l’image du roi Philippe IV et de la reine Mariana. Le couple est censé se trouver face aux personnages situés au premier plan et faire l’objet du tableau que l’artiste est en train de peindre, sur la partie gauche de la toile. Certains commentateurs objectent cependant que l’image aperçue dans le miroir n’est pas crédible, notamment parce que l’échelle n’est pas la bonne et qu’à cette distance, on devrait apercevoir autre chose, dans ce miroir, que les bustes du roi et de la reine. C’est l’occasion d’observer, avec Jean Cocteau, que « Les miroirs devraient réfléchir davantage ». D’autres font remarquer que l’attitude de l’Infante Marguerite, au centre de la toile, n’est pas celle d’une princesse contemplant ses parents, mais plutôt d’une petite fille se mirant dans une glace. À droite, la naine Maribarbola semble aussi s’observer gravement dans un miroir, plutôt que dévisager le couple royal. D’ailleurs, la réalisation du tableau des Ménines, incluant l’autoportrait de l’artiste, nécessite que l’ensemble du groupe ait posé face à une grande glace. Mais, dans ce cas, où se trouvait le couple royal, comment peut-il se refléter à l’autre bout de la pièce, pourquoi n’y a-t-il pas mise en abyme des deux miroirs ? Comme le souligne Daniel Arasse, l’artiste a sans doute voulu représenter le couple royal comme « l’origine et la fin du tableau : sa source, puisque le peintre est supposé les peindre, et sa destination puisque les figures peintes ont leur regard tourné vers leur présence, supposée par le reflet dans le miroir ». Mais en pratique, l’image du couple royal dans le miroir relève du trompe l’œil.

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La composition des Ménines me semble pouvoir éclairer d’un jour singulier la question de savoir si les grandes entreprises sont ou non dans leur rôle lorsqu’elles se lancent dans le BOP (Base Of the Pyramid), c’est-à-dire quand elles font du business tout en faisant une bonne action, mais en ne faisant quand même que du business. Un esprit mal tourné pourrait être tenté de leur appliquer la formule de Pascal, « Qui veut faire l’ange fait la bête » : comment concilier de façon crédible business et charité ? Les défenseurs de cette démarche la justifient en soulignant que les pauvres constituent une clientèle potentielle phénoménale et que toute entreprise doit chercher à élargir son marché. Henry Ford, déjà, voulait mettre l’automobile à portée de presque toutes les bourses. L’une des motivations des grands groupes qui se lancent dans les projets BOP est d’ailleurs de se préparer à la concurrence avec les entreprises qui sont en train d’émerger dans ces pays et sont plus aguerries qu’eux aux conditions locales. Mais dans ce cas, que devient la dimension philanthropique du BOP ? Dans le même temps, on peut s’étonner de la lenteur et de la modestie avec laquelle les grands groupes développent les démarches BOP, censées préparer leur avenir. Ont-ils vraiment l’intention de servir ces nouveaux marchés, ou s’attachent-ils surtout à une action symbolique, destinée à faire la preuve de leur désintéressement et à leur permettre d’atteindre des objectifs d’image et de motivation de leurs salariés ? En d’autres termes, s’agit-il réellement de peindre le couple royal ou surtout l’artiste en train de le peindre ?

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La bonne nouvelle, c’est que les entreprises en question ne cherchent pas à dissimuler les ambiguïtés de cette démarche et que cela représente une source de réflexion très féconde sur la façon dont se définissent les objectifs d’une entreprise. Comme le soulignait Pascal, « Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes ni aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et l’autre ». Il est permis de penser que Vélasquez savait qu’il trichait un peu avec ses miroirs, mais aucun autre tableau, dans tout l’art occidental, n’a fait l’objet d’autant de réflexions sur l’image et la représentation.

Plan de l'article

  1. L’ange et la bête

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier », Le journal de l'école de Paris du management, 5/2012 (N° 97), p. 45-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2012-5-page-45.htm
DOI : 10.3917/jepam.097.0045


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