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Le journal de l'école de Paris du management

2012/5 (N° 97)


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Alors que la campagne des présidentielles américaines bat son plein, alors que les Français digèrent avec un certain malaise le résultat de leurs propres présidentielles, il s’offre une opportunité de réfléchir à la conception contemporaine de la démocratie, et de son rituel essentiel, le suffrage universel.

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Rituel évoque le sacré, et c’est bien ce qu’inspire le fait que les ministres du tout nouveau gouvernement Ayrault ont été sommés de se présenter aux élections législatives, avec l’obligation de renoncer à leur portefeuille s’ils étaient battus. Quel rapport entre l’aptitude à diriger un ministère et les péripéties politiques d’une élection locale ? Réponse : la sainte onction des urnes. Les printemps arabes en Libye, en Tunisie, en Egypte ont mis à bas des dictatures, et l’on attendait des élections libres qui ont suivi qu’elles portent au pouvoir de bons démocrates. Surprise, gêne, embarras : partout, les islamistes s’imposent. Pourtant, ce résultat s’explique facilement : leur allégeance confessionnelle les avait poussés à s’organiser, alors que les démocrates laïques marchaient en ordre dispersé.

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C’est alors que les plus anciens se sont rappelé qu’Hitler en Allemagne et Pétain en France ont été portés à la dictature par des processus indiscutablement démocratiques. Un peuple peut globalement se tromper. À cet égard, Robert Badinter a souvent affirmé que si l’abolition de la peine de mort, qu’il a obtenue du Parlement, avait été soumise à un référendum national, elle aurait été sûrement repoussée.

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Ces remarques conduisent à se demander quelle est la logique sous-jacente à un vote. La réponse évidente est que c’est un combat simulé. Comme, dans un affrontement physique, c’est statistiquement les plus nombreux qui l’emportent, le décompte des bulletins désigne un vainqueur, devant qui le vaincu s’incline tout en sauvant sa peau. Ce n’est que d’un degré plus subtil que l’échange de coups, mais c’est un merveilleux moyen d’éviter la violence. On remarque que dans toute l’Histoire, on n’a jamais vu deux démocraties se faire la guerre. En démocratie, chacun a le droit de s’exprimer, de protester, de voter pour l’opposition. Rien de tel en dictature.

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Cela étant, le plus illustre théoricien de la démocratie, le philosophe Platon, explique dans La République que la démocratie est un régime fragile, car le désir de capter les voix des électeurs conduit logiquement les candidats à multiplier les moyens pour les séduire, ce qui pousse irrésistiblement à la démagogie et à la détérioration de la vie collective. Aussi bien, la cité athénienne, toujours citée en exemple, n’a connu une démocratie digne de ce nom que quelques années, au temps de Périclès. Plus tard, au temps de Platon, un pouvoir indigne a mis à mort le bon Socrate.

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Platon insiste sur le fait que la santé de la cité ne peut reposer que sur une sagesse répandue parmi les citoyens grâce à l’attention portée aux conseils des philosophes, qui sont les vrais gardiens de la république. Jean-Jacques Rousseau (Du contrat social) conclut dans le même sens, et Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique) formule l’opinion que c’est à la forte prévalence de la foi chrétienne qu’il faut attribuer le succès et la pérennité des institutions démocratiques outre-Atlantique.

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Par ailleurs, les grandes évolutions, les innovations substantielles, les sauts dans l’inconnu, comme dans les cinq exemples que présente ce numéro, ne sauraient résulter de processus démocratiques, car ils reposent sur la détermination de personnages hors du commun, que les démocraties peuvent à la rigueur tolérer mais rarement susciter, car le suffrage universel pousse au conformisme, au déjà-vu, en bref à ce que peut comprendre le peuple.

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On ne peut que conclure sur la fameuse formule de Churchill, à condition d’ajouter qu’il faut bien d’autres ingrédients que la démocratie pour fonder la bonne cité.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Limites de la démocratie », Le journal de l'école de Paris du management, 5/2012 (N° 97), p. 7-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2012-5-page-7.htm
DOI : 10.3917/jepam.097.0007


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