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Le journal de l'école de Paris du management

2013/1 (N° 99)


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La scène rapportée par Yves Clot à propos de la formation des guichetières à La Poste s’ouvre sur le rire des guichetières. Au formateur qui leur demande de ne pas « se mettre à la place du client » mais plutôt à la place de La Poste, afin de rechercher ce que celle-ci peut proposer de mieux à ses clients, une guichetière lance « De mieux pour eux ou de mieux pour La Poste ? » et le formateur lui répond par un slogan publicitaire : « C’est pareil. La Poste propose ce qu’il y a de mieux pour ses clients », ce qui déclenche gloussements et moqueries des guichetières.

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Mais cette scène, comme une bonne séquence d’arroseur arrosé, se termine par la défaite et le silence des guichetières. À l’une d’entre elles, qui observait « C’est sûr que si on se mettait à la place des clients, on ne vendrait pas beaucoup », le formateur rétorque « Justement, vous ne vendez pas beaucoup. C’est pour cela que vous êtes là aujourd’hui ». Silence dans les rangs.

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Le slogan énoncé par le formateur évoque le discours de Pangloss dans Candide ou l’optimisme, de Voltaire : « Ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. » Le rire des guichetières, qui s’insurgent contre cette vision par trop flatteuse de la réalité, peut faire penser à la phrase que Ludvik Jahn, héros de La Plaisanterie de Milan Kundera, écrit sur la carte postale adressée à sa fiancée : « L’optimisme est l’opium du genre humain. L’esprit sain pue la connerie. Vive Trotski ! » Malheureusement, cette boutade enverra Ludvik dans un camp de travaux forcés. De même, après s’être moquées du formateur, les guichetières devront en passer par les scripts comportementaux et langagiers qu’il est chargé de leur inculquer. On ne plaisante pas avec l’optimisme !

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La conclusion du formateur provoque, en revanche, le rire du lecteur. Faut-il y voir l’illustration de la formule de Samuel Beckett selon laquelle « Rien n’est plus drôle que le malheur » ? Cette assertion quelque peu choquante se comprend mieux à la lumière de la théorie de Bergson, selon laquelle ce qui nous fait rire est « le mécanique plaqué sur le vivant », en l’occurrence le rouleau compresseur de la stratégie d’entreprise qui réduit en bouillie la bonne volonté des guichetières. Si le rire n’est jamais loin de la tragédie, c’est que celle-ci montre l’homme, ce « roseau, le plus faible de la nature », aux prises avec toutes les forces de l’univers ou du pouvoir politique, prêtes à l’écraser comme les mâchoires impitoyables d’une mécanique infernale.

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La proximité du malheur et du rire est sans doute ce qui explique qu’au xviiie siècle, chaque grande tragédie était accueillie par plusieurs parodies comiques, à la grande fureur de Voltaire : convaincu que c’était par ses tragédies qu’il passerait à la postérité, il a même cherché, en vain, à faire interdire les parodies. Grave erreur, d’autant plus impardonnable de la part de l’auteur de Candide. Car, si le rire nous est enlevé, que nous restera-t-il ? Woody Allen lui-même déclare « La plupart du temps, je ne rigole pas beaucoup. Et le reste du temps je ne rigole pas du tout ». Qu’en sera-t-il de nous, qui n’avons pas son talent pour détecter les innombrables diables à ressort qui se cachent tout autour de nous ? Et que pourrons-nous proposer aux guichetières pour les consoler de leur triste sort ?

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Le même Woody Allen nous livre peut-être le secret du rire, à savoir l’accumulation des malheurs, dans une formule de bateleur : « J’aimerais terminer sur un message d’espoir. Je n’en ai pas. En échange, est-ce que deux messages de désespoir vous iraient ? », ou encore dans ce vœu particulièrement réconfortant en ces temps de crise : « Aujourd’hui, plus qu’à toute autre époque de son histoire, l’humanité est à un carrefour. L’un des chemins conduit à l’amertume et au désespoir absolu. L’autre à l’extinction pure et simple. Prions pour que nous ayons la sagesse de faire le bon choix. »

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'esprit de l'escalier. Le rire est le propre de l'homme», Le journal de l'école de Paris du management 1/2013 (N° 99) , p. 43-43
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2013-1-page-43.htm.
DOI : 10.3917/jepam.099.0043.


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