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Le journal de l'école de Paris du management

2013/3 (N° 101)


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L’industrieux scarabée sacré

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L’une des scènes les plus cocasses du film de Claude Nuridsany et Marie Pérennou, Microcosmos, le peuple de l’herbe, paru en 1996, est celle où l’on voit le scarabée sacré pousser sa boule de crottin pour aller la déguster au calme ou y pondre son œuf. Doué d’une force impressionnante, il n’hésite pas à se lancer dans l’ascension de petites buttes qui, pour lui, sont des collines. Il arrive qu’un obstacle imprévu le fasse trébucher. Il dégringole alors avec sa boule au bas de la pente. Puis, tel un vaillant petit Sisyphe, le scarabée sacré reprend courageusement son ascension.

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Ces derniers temps, le mot d’ordre national est au redressement de notre industrie, seul susceptible de nous rendre des emplois et de sauver notre économie et nos finances. Après trente ans de désindustrialisation, nous sommes tout en bas de la colline et, comme le scarabée sacré, nous devons nous arcbouter courageusement pour la gravir à nouveau.

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Mais, contrairement à lui, nous avons de nombreuses raisons d’hésiter à nous relancer dans cette entreprise : l’épuisement des matériaux et des énergies carbonées, une empreinte écologique déjà très lourde et s’annonçant insupportable avec le nouvel appétit de consommation du continent asiatique (« Si tous les êtres humains consommaient comme les Européens, il faudrait deux planètes pour subvenir à leurs besoins ; si tous les êtres humains consommaient comme les États-uniens, il faudrait cinq planètes »), mais aussi et surtout l’espèce de dépression nerveuse collective que Keynes nous avait prédite dès 1930 et qui s’est emparée de nous avec la saturation de nos besoins élémentaires. À ceci s’ajoute notre déception croissante devant la vanité du progrès scientifique et technique : l’incroyable maîtrise que nous avons acquise sur la nature ne nous rend pas vraiment plus heureux et ne nous a pas apporté un début de réponse sur le sens de notre présence à la surface de ce petit grain de sable perdu au milieu de l’univers. Comme l’observe le Frère Samuel, « Rien ne manque aux hommes que de savoir ce qu’ils font là ».

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Dès 1969, en période de plein emploi et alors que la croissance industrielle paraissait devoir se poursuivre indéfiniment, le poète Géo Norge publiait un petit poème en prose prémonitoire, intitulé Le Grand Rire :« Dans la salle des machines, quand il est nuit et que les grandes roues dentées dorment et que les graphiques, les cadrans, les signaux électroniques, les régulateurs, les compensateurs, les interrupteurs, les compresseurs dorment et dorment ; quand dort la cybernétique… alors. Eh bien, alors, monte du sol huilé le rire le plus pur et le plus terrible du monde. » Ce rire étrange est-il celui de la revanche de la nature sur l’industrie, du mystère de l’univers sur l’arrogance humaine ?

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Toujours est-il que c’est à peu près de cette époque que l’on peut dater les prémisses du déclin de notre industrie. Trop pénible, trop sale, trop polluante, nous l’avons abandonnée à d’autres, dans des pays toujours plus lointains. Nous avons cru pouvoir entrer dans une civilisation de la connaissance, débarrassée du cambouis et des roues dentées. Las, le fruit de cet arbre n’était pas pour nous. Notre petite boule a dégringolé au bas de la pente et nous sommes priés de la pousser à nouveau tout en haut. Le ferons-nous ?

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Si nous étions des êtres rationnels, il est probable que nous y renoncerions. Mais sommes-nous vraiment plus rationnels que le petit scarabée qui marche la tête en bas et avance à reculons, les pattes de derrière agrippées à sa boule de crottin ? Sans doute l’appauvrissement qui nous guette et l’instinct de survie vont-ils nous tirer de notre léthargie collective et nous faire reprendre le collier une fois de plus, au risque de finir de détruire notre planète. Tel est notre destin, aussi immuable que le mouvement des astres. D’ailleurs, en Égypte ancienne, le scarabée sacré était considéré comme le symbole de Khépri, le dieu de la renaissance qui, chaque matin, pousse le soleil à travers le ciel. Le vieil Adam ne semble pas avoir d’autre issue que d’imiter son petit frère industrieux.

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Plan de l'article

  1. L’industrieux scarabée sacré

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier », Le journal de l'école de Paris du management, 3/2013 (N° 101), p. 45-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2013-3-page-45.htm
DOI : 10.3917/jepam.101.0045


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