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Le journal de l'école de Paris du management

2013/4 (N° 102)


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Le nom du jeu d’échec vient de la formule Échec et mat, empruntée au persan sāh māta, le roi est pris. Ce jeu s’inspire de l’art de la guerre mais lui donne une forme abstraite et idéalisée. Le déplacement des pièces répond à des règles immuables et chacun des joueurs dispose à tout moment d’une information parfaite sur l’état des forces de son adversaire.

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Comme l’indique Vincent Desportes, la vraie guerre se déroule au contraire dans un « brouillard qui ne se lève jamais » et dans lequel le chef n’y voit pas beaucoup plus clair que ses soldats. Cette situation peut évoquer le tableau de Brueghel l’Ancien, La Parabole des aveugles, inspiré de l’Évangile de saint Matthieu. On y voit six aveugles se tenant les uns aux autres et se précipitant dans un trou : « Ce sont des aveugles qui guident des aveugles. Or, si un aveugle guide un aveugle, ils tomberont tous deux dans une fosse. »

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Le général Patton, également cité par Vincent Desportes, se montre toutefois confiant dans la capacité des soldats à trouver leur chemin dans le brouillard : « Dites-leur ce qu’ils doivent faire, ne leur dites surtout pas comment, et vous serez surpris par leur génie. » L’image serait alors plutôt celle de l’aveugle et du boiteux. Tous deux gisent au bord du chemin, incapables d’avancer. Mais l’aveugle prend le boiteux sur son dos, et « comme ils avaient en commun deux bonnes jambes et deux bons yeux, ils arrivèrent en un quart d’heure aux portes de la ville » (version d’Arnaud Berquin, 1747-1791).

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En réalité, si l’on prend la formule du général Patton à la lettre, le chef se contente d’énoncer l’objectif à atteindre et les soldats se chargent de tout le reste, ce qui rappelle l’anecdote relatée par Louis-Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris (1781-1788), à propos des quinze-vingts, ces aveugles accueillis dans l’hôpital de trois cents lits construit pour eux par saint Louis : « Les brouillards sont fréquents à Paris, la ville étant coupée par une rivière qui a plusieurs bras. J’ai vu des brouillards si épais que les flambeaux ne se distinguaient plus ; les cochers descendaient de leurs sièges et tâtaient le coin des rues pour avancer ou reculer. On se heurtait dans les ténèbres sans s’apercevoir ; on entrait chez son voisin au lieu d’entrer chez soi. Dans une année, les brouillards furent si denses, qu’on s’avisa de louer à l’heure des quinze-vingts, qui vous guidaient en plein midi dans tous les quartiers. On leur donna jusqu’à cinq louis par jour, ces aveugles connaissant mieux la topographie de Paris que ceux qui en avaient gravé ou dessiné le plan. Et voici comment on voyageait dans ces brumes qui dérobaient la vue des rues et carrefours : on tenait le quinze-vingt par un pan de sa robe, et d’une marche plus sûre que celle des clairvoyants, l’aveugle vous traînait dans les quartiers où vous aviez à faire. »

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Faire appel à des aveugles pour se guider dans le brouillard constitue ce que l’on pourrait appeler un paradoxe lumineux. On pourrait en imaginer beaucoup d’autres dans la même veine, ou sur le modèle de la formule de Coluche : « Dites-nous de quoi vous avez besoin. On vous expliquera comment vous en passer. » Qui peut mieux expliquer comment se passer de quelque chose que ceux qui n’y ont jamais droit ?

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Le rôle du chef se borne alors à indiquer à ses soldats “l’adresse d’arrivée”, c’est-à-dire la vision de la victoire, et à leur communiquer l’énergie pour y parvenir. On se rappelle l’allocution de Napoléon en Égypte : « Soldats ! Vous êtes venus dans ces contrées pour les arracher à la barbarie, porter la civilisation dans l’Orient et soustraire cette belle partie du monde au joug de l’Angleterre. Nous allons combattre. Songez que du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent. » De même et plus prosaïquement, dans La grande boucle, film de Laurent Tuel, Clovis Cornillac incarne un cycliste amateur qui tente le tour de France : « Je suis collé, là », se plaint-il à son directeur sportif en zigzaguant péniblement sur une côte de montagne. « Est-ce que tu vois l’Arc de Triomphe ? » lui demande le directeur, depuis sa voiture. « Ben non ! » répond le coureur. « Eh bien tu t’arrêteras quand tu le verras. Allez, vas-y, pousse maintenant ! »

Notes

[*]

L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui ! elisabeth.bourguinat@wanadoo.fr

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'esprit de l'escalier. Dans le brouillard, les aveugles sont rois », Le journal de l'école de Paris du management, 4/2013 (N° 102), p. 45-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2013-4-page-45.htm
DOI : 10.3917/jepam.102.0045


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