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Le journal de l'école de Paris du management

2013/4 (N° 102)


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En 1970 parut un ouvrage de vulgarisation scientifique qui connut un grand succès : Le hasard et la nécessité de Jacques Monod, prix Nobel de médecine en 1965 avec François Jacob et André Lwoff. Cet essai offrait une réponse à une énigme fort intrigante : lorsque s’introduit une substance organique étrangère à l’intérieur d’un organisme vivant, celui-ci parvient presque toujours et rapidement à l’éliminer, même si c’est la première fois qu’il est en contact avec cet intrus. Monod explique cela par une image : supposons un serrurier invité à ouvrir une serrure dont on a perdu la clé. Le corps vivant dispose d’un trousseau infini, et il va essayer toutes les clés à une vitesse telle qu’en un temps limité il trouvera la bonne, même si elle n’a jamais servi auparavant. C’est ainsi que les globules blancs apparaissent avec la composition et la forme exactement adaptées pour phagocyter la bactérie dangereuse qui s’est introduite dans le sang.

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C’est l’image qui vient à l’esprit lorsque l’on observe les conditions de survie et de réussite des entreprises d’aujourd’hui, confrontées à la succession de plus en plus rapide des périls, d’une part, et des occasions de profits, d’autre part, qui souvent ne ressemblent à rien de déjà vu, et qui exigent donc d’improviser des réponses adaptées sans précédent. C’est le cas des expériences rassemblées dans le présent numéro.

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Tout autre était l’image de la gestion qui sous-tendait les leçons des manuels classiques, notamment les deux monuments parus à peu près simultanément au début du xxe siècle de part et d’autre de l’Atlantique, Administration industrielle et générale d’Henry Fayol et L’organisation scientifique du travail de Frederick Taylor. Ces ouvrages furent rapidement traduits et diffusés dans tous les pays développés de l’époque.

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Leurs objets étaient différents mais la philosophie sous-jacente était la même. Fayol illustrait l’idée que la direction générale d’une entreprise industrielle s’analysait en fonctions bien définies (planification, commandement, contrôle…), mettant en œuvre des méthodes rigoureuses (division du travail, discipline, ordre…). Il considérait l’entreprise de haut en bas. Taylor, à l’inverse, partait des tâches élémentaires et professait que leur organisation méthodique (« the one best way ») était le fondement de la gestion efficace. Mais leur point commun est qu’ils avaient de l’entreprise une image de permanence et pour visée l’optimisation. Le paradigme sous-jacent était la mécanique rationnelle.

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Les entreprises d’aujourd’hui telles qu’elles apparaissent ici ont également un référent scientifique, mais c’est une autre science, la biologie, la visée étant non plus la permanence, mais le développement et au moins la survie. Les vertus correspondantes se nomment vigilance, invention, goût du risque. À la charnière de ces deux univers, se situait l’économiste Schumpeter, avec son concept central de destruction créatrice, qui véhicule l’idée que le moteur de la vie économique est l’innovation, qui bouscule les acteurs en place et suscite des crises favorables au progrès. Nous vivons une dramatique accélération de ce processus.

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Dramatique, parce que les êtres humains ne peuvent pas survivre en bonne santé dans un climat de perpétuelle insécurité. Ils ressentent la nécessité d’un minimum de sécurité matérielle et psychologique pour faire face aux coups du hasard. C’est ce qui explique le relatif succès des entreprises familiales, au sein desquelles la permanence des liens biologiques vient tempérer les agressions. Plus généralement, l’humanité prend douloureusement conscience du fait que son épanouissement ne peut durablement reposer sur les seuls mécanismes techniques et économiques, qui au demeurant n’occupent qu’une petite partie d’une vie humaine, et qui suscitent la prospérité parfois scandaleuse de quelques-uns au prix de la souffrance du plus grand nombre.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Le hasard et la nécessité », Le journal de l'école de Paris du management 4/2013 (N° 102) , p. 7-7
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2013-4-page-7.htm.
DOI : 10.3917/jepam.102.0007.


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