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Le journal de l'école de Paris du management

2013/6 (N° 104)


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Jean-Yves Pichereau raconte comment, alors que ses salariés avaient mis au point une innovation qui a valu six millions d’euros de commandes à son entreprise, l’administration fiscale a refusé de lui accorder un crédit d’impôt recherche, au motif qu’aucun ingénieur ne figurait parmi les salariés en question. En d’autres termes, une recherche qui n’est pas menée par un ingénieur ne mériterait pas d’être reconnue, même si elle aboutit à une innovation et même si la valeur économique de cette innovation est démontrée par l’accueil que celle-ci reçoit sur le marché. Ou, pour le dire autrement, en référence à la formule du général de Gaulle, on préfère des ingénieurs qui cherchent à des ouvriers qui trouvent.

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Notre pays accorde manifestement encore une grande importance à la distinction entre le noble et l’ignoble. Cette histoire évoque un passage des Mémoires de Saint-Simon dans lequel, après avoir fait l’éloge de l’honnêteté, des qualités de cœur et de l’intelligence d’un certain homme de sa connaissance, l’auteur conclut en soulignant que cet individu est « au demeurant, un homme de rien », c’est-à-dire un homme sans titre, ce qui, de son point de vue, annihile tous ses mérites.

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L’aristocratie des diplômes ayant largement remplacé celle du sang, cette histoire peut aussi évoquer la formule prononcée par Éraste à propos des médecins dans Monsieur de Pourceaugnac, de Molière : « Un malade ne doit point vouloir guérir, que la Faculté n’y consente », ou l’éloge paradoxal que l’apothicaire fait de son médecin : « J’aimerais mieux mourir de ses remèdes que de guérir de ceux d’un autre ; car, quoi qui puisse arriver, on est assuré que les choses sont toujours dans l’ordre ; et quand on meurt sous sa conduite, vos héritiers n’ont rien à vous reprocher. »

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Ce type de raisonnement, si ridicule soit-il, est plus répandu qu’on ne le croirait. Les start-up et les petites entreprises ont, par exemple, beaucoup de mal à obtenir des commandes, alors même que ce qu’elles proposent est parfois d’une qualité supérieure aux produits concurrents mis sur le marché par de grandes firmes. On préfère s’adresser à des fournisseurs ayant pignon sur rue : en cas d’échec, personne ne pourra vous critiquer (« vos héritiers n’auront rien à vous reprocher »), alors que, même en cas de réussite, on vous tiendra rigueur d’avoir pris le risque de vous adresser à un fournisseur non patenté.

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Ce réflexe est probablement à l’origine du prodigieux succès des marques, en particulier dans le secteur textile. À l’origine cachées au-dessous du col du vêtement, les marques s’affichent désormais bien visibles, comme pour signifier :« Si ce vêtement ne vous plaît pas, s’il vous paraît peu seyant, inélégant ou inconfortable, sachez que c’est telle firme célèbre qui l’a conçu et fabriqué, et que toute critique serait par conséquent impertinente et ridicule. »

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Notre tendance collective à accorder plus d’importance à la signature ou à la valeur affichée de la chose, plutôt qu’à la chose elle-même, ne date pas d’hier. Au xviiie siècle, Louis Sébastien Mercier raconte l’expérience faite par un Anglais. Celui-ci avait parié que s’il se promenait le long du Pont-Neuf avec un sac d’écus sous le bras, « en offrant au public des écus neufs de six livres à vingt-quatre sols pièce », il ne parviendrait pas à écouler son sac, même en deux heures de temps. Mercier raconte que « plusieurs passants touchèrent, palpèrent les écus, et continuant leur chemin, levèrent les épaules en disant ‘ils sont faux, ils sont faux’. Les autres, souriant comme supérieurs à la ruse, ne se donnaient pas la peine de s’arrêter ni de regarder. Enfin, une femme du peuple en prit trois en riant, les examina longtemps, et dit aux spectateurs : ‘Allons, je risque trois pièces de vingt-quatre sols par curiosité’ ». Ce fut la seule à acheter des écus à l’Anglais.

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Hommage soit rendu à cette femme du peuple qui, « par curiosité », accepte d’imaginer qu’un bien annoncé comme de peu de prix puisse avoir une valeur bien supérieure. En général, elle se fera fourguer des produits de contrefaçon. Mais, de temps en temps, elle découvrira une pépite passée inaperçue…

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. Les hommes de rien », Le journal de l'école de Paris du management, 6/2013 (N° 104), p. 45-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2013-6-page-45.htm
DOI : 10.3917/jepam.104.0045


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