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Le journal de l'école de Paris du management

2014/1 (N° 105)


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Notre époque est marquée par de nombreuses transgressions par rapport aux normes sociales traditionnelles, avec par exemple le vote de la loi sur le mariage pour tous, l’adoption d’un troisième genre dit indéterminé en Allemagne, ou encore la proposition de reconnaître le droit au suicide assisté formulée par un panel de citoyens. La porte semble désormais si largement ouverte à la remise en cause de tous les tabous que les artistes dont le fonds de commerce est la provocation ne savent plus à quel saint se vouer. Certains se sentent obligés de redoubler de violence contre les anciens symboles du sacré pour faire parler d’eux, tels l’énergumène qui, il y a deux ans, avait présenté dans une exposition la photographie d’un crucifix immergé dans un verre d’urine.

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En ces temps de campagne électorale, on peut cependant citer un tabou auquel il semble beaucoup plus risqué de s’attaquer : la place des partis politiques dans la vie publique. Pourtant, il y a déjà plus de soixante-dix ans, la philosophe Simone Weil dénonçait le fait que « presque partout (…) l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’opération de la pensée. C’est là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques et s’est étendue à travers tout le pays, presque à la totalité de la pensée » (Note sur la suppression générale des partis politiques, 1940).

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Une personne de ma connaissance, très active dans le monde associatif, se présente en tant que tête de liste non encartée aux élections municipales de 2014. Comme une liste indépendante n’aurait aucune chance, elle a accepté le soutien d’un parti minoritaire. En faisant du porte-à-porte, elle mesure à quel point le constat de Simone Weil est vrai. Une habitante lui déclare sans rire que « les socialistes l’exaspèrent, la rendent dingue et furieuse, mais qu’elle a toujours voté pour eux dès le premier tour et qu’elle va continuer ». Un autre lui confie qu’« il a beaucoup d’admiration pour elle et qu’il espère sincèrement qu’elle va être élue, mais qu’il a toujours voté à droite et ne peut pas faire autrement, même si le candidat local de l’UMP est un incapable ».

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Selon Simone Weil, l’organisation de notre vie publique en partis politiques nous offre la possibilité de renoncer à réfléchir, or, « il n’y a rien de plus confortable que de ne pas penser ». Reprenant la métaphore marxiste de l’opium du peuple, elle s’étonne d’ailleurs qu’on interdise les stupéfiants et pas les partis politiques.

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L’alternative qu’elle propose consisterait à privilégier le modèle des revues, qui permettent d’organiser des lieux de conflictualité sans pour autant produire des groupes d’adhésion. La possibilité de lire ou d’écrire des articles dans des revues différentes sans s’y affilier lui paraîtrait créer la fluidité nécessaire pour que chacun puisse, en toute bonne foi et indépendance, se forger son opinion.

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Avec Internet et la possibilité offerte à chacun d’écrire ou de lire des blogs d’inspirations les plus diverses, l’appareil imposant des partis politiques et de leur prêt-à-penser paraît plus que jamais obsolète, comme une vieille guenille pleine de trous.

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Mais remettre en cause les partis politiques, institution sur laquelle repose tout ce qu’il y a de plus sérieux et de plus grave dans nos sociétés, constituerait sans doute une des transgressions ultimes, de celles qu’on n’évoque qu’en chuchotant.

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Dans Astérix et le chaudron, les deux héros se trouvent enrôlés dans une pièce de théâtre d’avant-garde qui doit être donnée devant le gratin de la ville, y compris le préfet romain. Les comédiens multiplient les provocations, l’un s’écriant « Vous êtes tous laids ! », l’autre « Orgies, orgies, nous voulons des orgies ! ». Le préfet romain reste impassible. Mais quand Obélix, sommé de dire ce qui lui passe par la tête, lance au public : « Ils sont fous ces Romains ! », le préfet furieux appelle la garde et fait arrêter le chef de la troupe pour l’envoyer exercer ses talents dans le cirque de Rome…

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'esprit de l'escalier. L'ultime transgression», Le journal de l'école de Paris du management 1/2014 (N° 105) , p. 45-45
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2014-1-page-45.htm.
DOI : 10.3917/jepam.105.0045.


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