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Le journal de l'école de Paris du management

2014/1 (N° 105)


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Quelle est la principale source de souffrance dans les pays bien nantis comme le nôtre, où presque personne ne meurt plus de faim ni de misère ? Sans discussion possible : la solitude. Quel est son antidote ? Je propose de l’appeler la bienveillance.

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Parmi les différentes vertus sociales que l’on cite pour caractériser une société bien gérée, la bienveillance se distingue par son caractère universel. C’est une attitude qui consiste à faire sentir à son interlocuteur qu’on est heureux qu’il existe, que l’on souhaite son bonheur, que d’une certaine manière, on a besoin de lui. Descartes a dit : « C’est proprement n’être rien que de n’être utile à personne. » D’où la tragédie du chômage. Cela entraîne une certaine perte de revenu, mais il y a pire : du jour au lendemain, celui qui le subit n’a nulle part où aller le matin et presque personne ne l’appelle plus par son nom.

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L’abbé Pierre avait, dit-on, une manière spécialement bienveillante d’accueillir un malheureux qui mendiait son obole : « Je ne peux rien pour toi, mais j’ai besoin de toi. » Et de lui trouver une utilité dans l’une des communautés d’Emmaüs.

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La charité est l’un des visages de la bienveillance, mais elle en diffère car elle est à sens unique, alors que la bienveillance peut être à double sens, puisque celui qui reçoit est en mesure de manifester son estime pour son donateur au point de lui fournir un plaisir de qualité.

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Le philosophe Emmanuel Levinas expliquait une curieuse contradiction entre deux versets bibliques de la manière suivante. On lit dans le Deutéronome (XV, 4) : « En ce temps-là (entendez les temps messianiques) il n’y aura plus de pauvres », puis (ibid. verset 11) : « Les pauvres ne disparaîtront jamais parmi vous. » Il faut comprendre, disait-il, que les pénuries matérielles n’existeront plus, mais qu’en ces temps bénis chacun considérera tous les autres comme des pauvres attendant des marques de sympathie, car dans ce domaine personne n’est jamais comblé. Cette interprétation est cohérente avec sa théorie générale de l’Être qui postule que la donnée première de l’existence est la quête que m’adresse le visage d’autrui.

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Il serait facile de montrer, dans chacun des exposés proposés par ce numéro du Journal, la nécessité d’une part de bienveillance pour expliquer ces réussites. En particulier, la démocratie suisse est concentrée au niveau du village, là où tout le monde connaît tout le monde.

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Par contraste, la conception française de la démocratie, héritée de millénaires de monarchie, procède du sommet vers le bas, donc dans l’anonymat. En relisant un texte fondateur de la France moderne, La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, cet hymne magnifique à la liberté et à l’égalité, on note l’absence totale de référence à la fraternité.

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Ainsi se trouvent expliquées quelques énigmes de notre temps, ce temps de prospérité qui a donné vie à cet être paradoxal : le riche malheureux, cadre d’une grande entreprise qui redoute de perdre son emploi. En 1960, le PIB par tête en monnaie constante était le cinquième de ce qu’il est aujourd’hui en France. Mais chacun se déclarait plus heureux qu’aujourd’hui. Notre efficacité économique actuelle se paie d’une fébrilité qui nous isole les uns des autres. Autre énigme : le climat social chaleureux qui règne dans des pays pauvres ou dans des quartiers misérables de nos grandes villes, parce qu’une vie tribale chaleureuse soigne les ravages de la solitude.

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Nous assistons là à l’une des impasses de l’idéal des Lumières : comme la bienveillance ne se quantifie guère, on n’en parle presque pas, alors qu’elle est, bien plus que l’économie, le facteur explicatif principal du bonheur ou du malheur des peuples.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. La bienveillance », Le journal de l'école de Paris du management, 1/2014 (N° 105), p. 7-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2014-1-page-7.htm
DOI : 10.3917/jepam.105.0007


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