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Le journal de l'école de Paris du management

2014/2 (N° 106)


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Lors de son exposé, le navigateur Franck Cammas a insisté sur le fait qu’une compétition comme la Coupe de l’America « est essentiellement technologique avant d’être humaine et physique », que « la partie technologique est plus difficile à appréhender que celle qui tient au pilotage du bateau », que l’urgence, pour préparer cette coupe, est « d’embaucher dix ingénieurs de haut niveau, non pas dix marins ». En contrepoint de ces affirmations, il précise que « la différence entre certains équipages réside principalement dans la capacité des marins à s’investir en amont dans les choix techniques », que « le marin doit trouver les bons mots pour expliquer aux techniciens ce qu’il a ressenti durant une navigation » et que le département technologique « s’attache à concevoir non seulement le véhicule le plus rapide, mais aussi celui qui forme le meilleur couple avec le pilote ».

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En d’autres termes, le secret de la victoire ne réside pas dans « la bonne forme de foil ou de voile » mais dans l’adéquation la plus complète et harmonieuse possible entre la performance propre au bateau et le talent du navigateur. Cette adéquation se construit grâce à un processus itératif qui dure plusieurs années. Le marin donne des indications aux ingénieurs en fonction de son ressenti, et Franck Cammas souligne qu’en tout état de cause, c’est à lui « que reviennent les décisions finales » ; le département sportif aide le marin, au fil de nombreux mois et années de navigation, à affiner son pilotage et à déterminer les meilleures trajectoires de course en fonction du potentiel du bateau.

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Cet exposé m’a rappelé celui que Christophe Dejours avait présenté, en 2000, lors d’une soirée de l’École de Paris intitulée “Un regard de psychanalyste sur la guerre économique”. Pour Christophe Dejours, « Travailler, c’est faire l’expérience de la résistance du réel » : « des pannes et des anomalies de toute sorte se présentent : ça résiste, ça casse, ça s’emballe, ça explose. » Cette expérience peut être désagréable, irritante, voire même désespérante, mais elle peut aussi être exaltante : « C’est au moment où les choses résistent le plus à la connaissance, au savoir-faire, à l’expérience, qu’on a la certitude d’être vraiment face au réel », à ce « monde inédit, inconnu : le vrai monde ».

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Pour faire face à ce monde inconnu, suivre les consignes ne suffit pas, explique Christophe Dejours : « Si vous conduisez une voiture en essayant de suivre le mode d’emploi du véhicule et les règles du code de la route, vous serez un danger public : vous n’aurez pas le temps de vérifier avec un double-décimètre si votre voiture va passer entre l’autobus et le camion, et vous irez droit à l’accident. Pour conduire correctement, il faut sentir sa voiture avec son corps, la connaître jusqu’au bout des ailes : au moment où vous passez, vous sentez les clignotants qui frottent presque ; vous en avez un frisson dans le dos. Il en est de même si vous pilotez un avion de chasse, une machine-outil ou une centrale nucléaire : toutes ces activités exigent une familiarisation préalable et cette implication du corps. »

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La nécessaire implication de l’opérateur, corps et âme, dans le fonctionnement de la machine, est ce qui donne un rôle déterminant au talent du pilote, quoi qu’en dise Franck Cammas, dans la performance du bateau. Le bon navigateur est une sorte de centaure moderne : après le bucentaure (homme-taureau), l’onocentaure (homme-âne), l’ichtyocentaure (homme-poisson) et l’hippocentaure (homme-cheval), on pourrait proposer le terme de navicentaure, ou homme-bateau. Tels les marins de légende représentés dans le film Pirate des Caraïbes avec des coquillages incrustés dans les joues ou des tentacules de pieuvre dans la barbe, le bon navigateur ressent dans son corps jusqu’aux petits crustacés qui s’accrochent à la dérive de son bateau et risquent d’en perturber la performance. Comme le centaure Chiron, doué à la fois de la force du cheval et de l’intelligence subtile qui en fit le précepteur d’Achille, il sait marier la puissance des éléments et le savoir des ingénieurs pour glisser sur l’eau plus vite qu’un oiseau.

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L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. Les navicentaures», Le journal de l'école de Paris du management 2/2014 (N° 106) , p. 45-45
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2014-2-page-45.htm.
DOI : 10.3917/jepam.106.0045.


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