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Le journal de l'école de Paris du management

2014/2 (N° 106)


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La tyrannie du produit intérieur brut et de sa dérivée, la croissance, sur les raisonnements des gouvernements est infatigablement dénoncée, au point qu’un prix Nobel, le professeur Stiglitz, fut mandaté par le gouvernement français pour lui trouver un substitut. Peine perdue. Les prix, les quantités, les flux, les stocks en euros ou en dollars continuent à nourrir les discours sur la santé du pays. Pourtant, la vie collective – et le présent numéro en fournit des illustrations frappantes – contient d’autres ingrédients autrement plus porteurs de sens : la passion de la mer, les relations de confiance, l’inventivité des champions cachés, la suite dans les idées des familles d’entrepreneurs, les charmes touristiques du pays sont mis en scène comme des sources de richesses qui échappent aux raisonnements proprement économiques. Pourquoi ?

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C’est là une conséquence perverse des victoires de la raison héritées du Siècle des lumières. La sociologue Dominique Schnapper avait noté que la première affirmation que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, en 1776 à Philadelphie, coïncida avec la parution du premier manuel de science économique, La richesse des nations d’Adam Smith. En effet, si les hommes étaient ainsi des monades isolées, le lien social ne pourrait être fait que d’échanges de biens et de services, entités qui ont la merveilleuse propriété de se mesurer en monnaie, en ces temps épris de chiffres et de mathématiques.

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Ah ! les mathématiques ! Descartes, Spinoza, Condorcet et tant d’autres y ont vu le parangon de la vérité, de la rigueur, de l’objectivité si maltraitées par l’Ancien Régime, et encore aujourd’hui critères de base du recrutement des élites, de l’école primaire aux grandes écoles en France.

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Toutefois, si les quantifications jettent une lumière crue sur certaines réalités importantes, elles en laissent dans l’ombre qui ne le sont pas moins. L’analogie avec les troubles de la vision se révèle commode.

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Myopie : voir mal les objets éloignés. En science économique, la vision aujourd’hui d’une somme disponible n années plus tard est égale à cette même somme divisée par (1+i) à la puissance n, c’est-à-dire à peu près zéro dès que n est grand. Dans les affaires de famille, dans l’esprit des vrais entrepreneurs et des vrais hommes d’État au contraire, l’avenir a autant de poids que le présent.

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Presbytie : voir mal les objets proches. En science économique, un investissement est justifié par la longue chronique des revenus qu’il engendrera. Cela évoque la conduite d’un pétrolier sur une mer d’huile. La fébrilité des affaires d’aujourd’hui évoque plutôt la conduite d’un voilier dans la tempête.

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Daltonisme : voir mal les couleurs. La science économique ne perçoit que ce qui se dit en monnaie. Elle est à peu près muette sur tout ce qui relève des passions autres que le profit, muette sur les rêves, sur les exploits, sur les enthousiasmes collectifs.

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Ainsi se trouve expliqué le fait que le Français moyen est moins heureux en 2014 qu’il ne l’était en 1960 alors qu’il était cinq fois moins riche [1][1] Cf « La bienveillance », Journal de l’École de Paris.... Il souffre plus souvent de solitude et d’insécurité, ce qui n’entre pas dans le calcul du PIB. Avec cette fascination du quantitatif, nous sommes en présence de ce qu’il est convenu d’appeler l’effet réverbère : je cherche mes clés la nuit sous le réverbère, non pas que je pense qu’elles sont là, mais c’est le seul endroit éclairé. En réalité, la France est riche d’un art de vivre que souligne l’article ci-après sur le tourisme, fait de mille délicieuses pratiques locales. Mais comme les chiffres nourrissent les bruyants débats politiques, leur bruit masque de discrètes sagesses, que les débats de l’École de Paris du management contribuent à mettre au jour.

Notes

[1]

Cf « La bienveillance », Journal de l’École de Paris du management n° 105. Janvier / Février 2014, p. 7

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. La science économique est myope, presbyte et daltonienne», Le journal de l'école de Paris du management 2/2014 (N° 106) , p. 7-7
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2014-2-page-7.htm.
DOI : 10.3917/jepam.106.0007.


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