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Le journal de l'école de Paris du management

2014/3 (N° 107)


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C’est l’histoire d’un père qui a vu mourir son petit garçon faute de réussir à lui faire avaler, jour après jour, un médicament qui avait trop mauvais goût.

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C’est l’histoire d’un médecin, Vincent Grek, qui travaillait pour l’industrie pharmaceutique et avait le sentiment de tourner en rond. Peut-être fabriquait-il de ces « pilules perfectionnées » vantées par le marchand du Petit Prince de Saint-Exupéry : « On en avale une par semaine et l’on n’éprouve plus le besoin de boire. (…) Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine ». À quoi le Petit Prince répondait : « Moi, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… »

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Le père et le médecin se sont rencontrés et, de cette rencontre et de beaucoup de travail, est né un médicament associant une molécule correctement dosée et un choix d’arômes qui plaisent aux enfants. Avec un peu de matière et beaucoup de chimie, on leur rend la vie et le sourire.

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Cette histoire me rappelle la “mange machine” du roman de Barjavel, La Nuit des Temps (1968). Une jeune femme, issue d’une civilisation disparue, fabrique à l’aide d’un mystérieux appareil, gros comme un demi-melon, des pilules qui servent à la nourrir mais aussi à la soigner : « Tout l’intérieur de la demi-sphère était occupé par un mécanisme incompréhensible qui ne ressemblait à aucun montage mécanique ou électronique, mais faisait plutôt penser à une maquette en métal de système nerveux. Et il n’y avait de place nulle part pour la moindre matière première, qu’elle fût en morceaux, en grains, en poussière ou liquide. » Métaphore de l’imagination humaine, qui parvient à faire des merveilles à partir de rien ou presque…

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C’est l’histoire d’un étudiant, Olivier Roellinger, qui, laissé pour mort par ses agresseurs, a mis deux ans à retrouver l’usage de ses jambes et, pendant sa convalescence, a décidé d’abandonner Maths Sup pour un CAP de cuisine. Son Saint-Pierre retour des Indes ou encore son homard au vin de Xérès, « qui interprète la découverte du nouveau monde par les Occidentaux en célébrant l’union du cacao et du piment », ayant suscité l’enthousiasme des critiques gastronomiques, il a obtenu un, puis deux, puis trois macarons au Michelin. Puis il a fermé son restaurant et s’est reconverti dans l’assemblage d’épices, tout en collaborant avec des cardiologues « pour inventer des régimes qui ne soient pas des punitions ».

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J’imagine une rencontre entre ce médecin et ce cuisinier, pour inventer des médicaments qui, tels les mélanges d’épices d’Olivier Roellinger, et bien loin de la mange machine toute chimique de Barjavel, seraient de vrais poèmes, comme cette Poudre des Bulgares destinée à agrémenter le yaourt du matin : « Il m’a fallu deux ans pour trouver cette saveur qui concilie la douceur maternelle (grâce à la sève de palmier sauvage), le léger sursaut de l’éveil (quelques grains d’un gros sucre de l’Île Maurice qui crisse sous la dent), la suavité (une pointe de safran), la chaleur d’une main (une pointe de gingembre), la fraîcheur du petit matin (la cardamome) et la tendresse féminine (la vanille fendue de Madagascar, la vanille Raiatea et un bouton de rose de Damas). »

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Pour avoir le goût de vivre, encore faut-il que la vie ait du goût car, comme l’écrivait La Rochefoucauld : « C’est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par un trop grand régime. » Éléa, l’héroïne de Barjavel, désespérée par la mort de l’homme qu’elle aimait, finit d’ailleurs par utiliser sa mange machine pour s’empoisonner. Inversement, je me rappelle avoir rendu le sourire et un peu de courage à un malade en lui offrant, pour son séjour à l’hôpital, La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm.

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Les savants du temps jadis soignaient les gens en leur faisant consommer des plantes, des herbes et des mets étranges. Bien sûr, ils avaient souvent tout faux et l’on pouvait en mourir, mais au moins c’était poétique. Je rêve d’une médecine qui associerait la science moderne, le savoir-faire de nos meilleurs cuisiniers et le talent des poètes pour nous rendre à la fois la santé et le goût de la vie.

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L’auteur appréciera vos remarques et idées. écrivez-lui !


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