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Le journal de l'école de Paris du management

2014/4 (N° 108)


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La liste des USP (unique selling points) de la voiture électrique Tesla force l’admiration : accélération digne d’une voiture de course, grande autonomie, confort de conduite, qualité de l’interface informatique, système performant de distribution et de maintenance, et bien sûr limitation des rejets de gaz à effet de serre. Mais le récit de ce que subissent les salariés douche un peu l’enthousiasme. Le dirigeant est une sorte de dictateur qui ne fait confiance à personne. La vie de l’entreprise est marquée par des burn-out en série et un turnover élevé.

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Le fait est que, même s’il en coûte de le reconnaître, un management despotique est souvent à l’origine de produits de qualité, non par un rapport nécessaire entre les deux, mais parce qu’il ne saurait y avoir d’excellence sans intransigeance. Didier Dagueneau, viticulteur génial et trop tôt disparu de Pouilly-sur-Loire, avait coutume d’expliquer en montrant les sarments de vigne : « Tu vois, si tu tailles ici [en ne laissant que deux yeux sur le rameau], tu fais du bon vin ; si tu tailles là [en laissant quatre ou cinq yeux], tu t’achètes un studio à Courchevel. » En 1992, année très pluvieuse où tout le vignoble était couvert de pourriture grise, il avait carrément décidé de ne pas vendanger. Les autres viticulteurs firent pression sur lui pour qu’il fasse du vin quand même, sans quoi il aurait jeté le discrédit sur leur propre production. Il s’inclina mais commercialisa ses bouteilles sous le nom de Cuvée Quintessence de mes … (terme que la décence m’interdit de reproduire ici). Sur la contre-étiquette des bouteilles, il certifiait que ce vin était issu de raisin pourri, et non seulement il ne faisait pas payer les bouteilles en question, mais il tenait à verser un franc à toute personne qui lui en prenait une.

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Une célèbre vigneronne du Jurançon poussait, elle, l’intransigeance jusqu’à la démesure. Elle ne démarrait les vendanges que fin novembre et faisait vieillir son vin pendant six ans en barrique avant de le mettre en bouteille. La qualité de son vin était mythique parmi les connaisseurs, mais elle n’acceptait d’en vendre qu’à quelques rares privilégiés, jugés par elle dignes d’y goûter. Sur la fin, elle n’en commercialisait pratiquement plus. On dit que c’est son caractère intraitable qui avait poussé son fils à ouvrir un garage plutôt que de travailler la vigne avec elle. À la mort de la vigneronne, le fils vendit tout au plus offrant, à la fois la propriété et le stock de vins. Aujourd’hui, ceux qui ont racheté ces vignes légendaires produisent un vin qui n’a plus rien à voir avec celui de l’ancienne patronne.

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Un des risques auxquels s’expose un manager despotique est de voir son œuvre s’arrêter avec lui. Un autre risque est de commettre une erreur que personne n’osera corriger et qui conduira à la faillite de l’entreprise. D’où la formule paradoxale de Samuel Goldwyn, qui pourrait bien illustrer le comble du despotisme : « Je ne veux pas être entouré de béni-oui-oui. Je veux que les gens me disent la vérité, même si ça leur coûte leur job. »

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Le plus étonnant est que malgré leurs exigences démesurées, les managers despotiques trouvent toujours des gens pour travailler avec eux. Dans la dernière partie de sa vie, la vigneronne de Jurançon faisait appel à un voisin, facteur à la retraite, qui était tout heureux de travailler bénévolement pour elle. On dit aussi que les candidatures affluent par milliers chez Tesla. Est-il permis d’y voir la même aspiration que celle évoquée par Musset dans sa Confession d’un enfant du siècle ? « Un seul homme était en vie alors en Europe ; le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons de l’air qu’il avait respiré. Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens. (…) Ils savaient bien qu’ils étaient destinés aux hécatombes ; mais (…) on avait vu passer l’empereur sur un pont où sifflaient tant de balles, qu’on ne savait s’il pouvait mourir. Et quand même on aurait dû mourir, qu’était-ce que cela ? La mort elle-même était si belle alors, si grande, si magnifique dans sa pourpre fumante ! »

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Faut-il plaindre ceux qui se sacrifient ainsi, ou faire l’hypothèse avec Balzac que « L’esclave a sa vanité, il ne veut obéir qu’au plus grand des despotes » ?

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'esprit de l'escalier. Les managers despotiques», Le journal de l'école de Paris du management 4/2014 (N° 108) , p. 43-43
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2014-4-page-43.htm.
DOI : 10.3917/jepam.108.0043.


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