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Le journal de l'école de Paris du management

2014/6 (N° 110)


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Le présent numéro rassemble des expériences diverses qui ont un point commun : elles mettent en scène des liens sociaux dont le moteur n’est pas d’emblée de nature économique. Non que des préoccupations économiques en soient absentes, mais c’est de confiance, d’estime réciproque, qu’il est d’abord question, toutes choses qui se perçoivent fortement mais ne se quantifient guère.

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Or, l’obsession des chiffres est un redoutable handicap dans notre civilisation occidentale, obsession héritée des Lumières. Depuis l’entreprise portraiturée par ses résultats comptables jusqu’aux nations jugées sur leur PIB, leur endettement, leur déficit budgétaire et leur chômage, tout est résumé par des chiffres, qui font courir des périls quand leurs valeurs s’éloignent de l’idéal, mais qui occultent d’importantes réalités. L’exemple de la pauvreté est à cet égard significatif : ce dont les pauvres souffrent le plus, dans les pays développés, c’est rarement de faim, mais de solitude. Comme on ne sait pas la mesurer, on n’en parle guère.

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Le carcan que tous ces chiffres imposent aux décideurs a été mis en lumière dans la note fondatrice de Michel Berry en 1983 : «Une technologie invisible ?» et il a montré par la suite que la recherche, notamment dans son domaine, la recherche en gestion, souffre durement de cette tyrannie? [1][1] M. Berry, “Les mirages de la bibliométrie, ou comment....

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À la question : que faire d’autre ? deux ouvrages récents apportent d’intéressantes réponses. Le premier, Tour du monde des concepts, collectif sous la direction de Pierre Legendre? [2][2] P. Legendre (dir. par), Tour du monde des concepts,..., explore les manières d’exprimer des modalités du vivre ensemble (les vocables d’État, de contrat, de société, etc.) dans huit langues, dont le chinois, le russe, le hindi, etc. Saine cure d’humilité pour le Parisien qui se pique d’universel. On y découvre que chacun de ces vocables, évident pour nous, n’a pas d’équivalent dans ces cultures, mais de nombreux à-peu-près selon les circonstances de son usage. Un autre ouvrage impressionnant est l’œuvre d’une philosophe, Frédérique Ildefonse, et s’intitule Il y a des dieux? [3][3] F. Ildefonse, Il y a des dieux, PUF, 2012, fruit notamment de sa découverte émerveillée des rituels et des fêtes à Salvador de Bahia (Brésil). Elle développe l’idée que l’Occident souffre d’un attachement exagéré à la pensée abstraite, et que des gestes collectifs peuvent nourrir l’intériorité de chacun bien plus richement que la seule raison. Elle conclut sur la pauvreté de notre civilisation occidentale, réduite au seul rituel du travail salarié et à la seule fête de la consommation.

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On serait tenté de vanter les rites du sport, qui tiennent tant de place dans les médias. Mais c’est toujours les chiffres qui ont le dernier mot, temps et distance en athlétisme, nombre de points dans les sports d’équipe, alors que dans les jeux olympiques de l’antiquité, s’il y avait déjà des affrontements, il n’y avait pas de chronomètres. En outre, poésie et théâtre faisaient partie des épreuves.

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Chacun sait d’où nous vient ce culte des chiffres. Les avancées de la science et de la technique, dont c’est le langage, les victoires militaires et économiques qu’elles ont permis nous ont convaincus, jusqu’à récemment, que la raison seule nous conduirait au bonheur. Cette conviction est ébranlée aujourd’hui. Les progrès actuels de la technique s’appuient pour l’essentiel sur le numérique (toujours les chiffres !) et multiplient les innovations dont beaucoup de gadgets sans susciter suffisamment d’emplois. Confusément, l’opinion publique prend conscience du fait que dénombrer, c’est ajouter le même au même, alors que ce qui fait la richesse d’une relation humaine, c’est la reconnaissance et l’accueil de la singularité de chacun et de chaque contexte, comme dans les cultures non occidentales.

Notes

[1]

M. Berry, “Les mirages de la bibliométrie, ou comment scléroser la recherche en croyant bien faire”, Revue du MAUSS, La Découverte, 2009, n° 33

[2]

P. Legendre (dir. par), Tour du monde des concepts, Fayard, 2014

[3]

F. Ildefonse, Il y a des dieux, PUF, 2012

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. La redoutable hégémonie des chiffres », Le journal de l'école de Paris du management, 6/2014 (N° 110), p. 7-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2014-6-page-7.htm
DOI : 10.3917/jepam.110.0007


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