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Le journal de l'école de Paris du management

2015/1 (N° 111)


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Les efforts que déploie Dominique Bluzet pour attirer les spectateurs dans ses théâtres ont quelque chose de rafraîchissant. Loin des considérations méprisantes sur l’inculture des foules et leur incapacité à se hisser sur les hauteurs du Mont Parnasse, il se préoccupe non seulement de la qualité, de la diversité et de l’accessibilité de la programmation, mais des conditions matérielles du spectacle : la scène est-elle suffisamment éclairée ? Les mamies trouveront-elles un moyen de transport sûr pour rentrer chez elles ? Les jeunes pourront-ils grignoter des tapas et boire un pot en sortant de la représentation ?

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On est toutefois un peu déconcerté par le rôle que Dominique Bluzet attribue à l’une des mesures prises pour inciter les gens à aller au théâtre : « Aix-en-Provence, ville riche, a choisi de construire et de gérer elle-même ses parkings. Elle a la liberté d’appliquer un tarif préférentiel le soir dans le parking jouxtant le théâtre. Marseille, ville pauvre, a opté pour des partenariats public-privé avec des opérateurs qui n’ont cure de moduler leurs tarifs. Quand vous allez au théâtre à Marseille, il vous en coûte quinze euros pour garer votre voiture, contre deux euros à Aix-en-Provence. Ce simple facteur a contribué à inverser les flux de publics et à attirer les Marseillais dans la ville voisine ». Quoi ! Les efforts consentis à Marseille en matière de programmation et de pédagogie, le talent des auteurs, des metteurs en scène et des décorateurs, les performances des acteurs, tout cela échouerait devant le tarif moins élevé du parking d’Aix-en-Provence ?

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Le pire est qu’il y a certainement du vrai dans cette analyse. De même que les usines les plus sophistiquées recourent souvent, dans leurs process, au principe élémentaire de la gravité, de même les phénomènes sociaux les plus mystérieux s’expliquent parfois par des raisons très prosaïques. Il en va ainsi de la pratique persistante du dopage dans le cyclisme, qui semble résister à tous les discours moralisateurs. D’après Olivier Aubel, le dopage s’expliquerait en partie par le fait que, contrairement à ce qui se passe dans les autres sports, les droits de retransmission des courses cyclistes reviennent en totalité à l’organisateur, les équipes sportives devant se contenter de se financer par le sponsoring, d’où une précarité et une dépendance favorisant les dérives.

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Les explications que je qualifierais de gravitationnelles, parce qu’elles nous ramènent au dénominateur commun le plus terre à terre qui soit, c’est-à-dire l’argent, satisfont notre entendement et révoltent notre amour-propre.

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Elles satisfont notre entendement parce qu’à la façon de l’eau qui s’écoule dans les ruisseaux, les rivières, puis les fleuves, elles structurent notre univers selon une géographie claire, ordonnée et immuable : « Les vertus se perdent dans l’intérêt, comme les fleuves dans la mer », écrivait La Rochefoucauld.

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Mais elles révoltent notre amour-propre parce qu’elles semblent réduire à néant nos efforts pour nous élever si peu que ce soit au-dessus de la condition « d’animaux à deux pieds, sans plumes » décrite par Voltaire. En l’occurrence, il serait plus flatteur d’expliquer le succès du théâtre d’Aix-en-Provence par l’alchimie subtile s’opérant entre les œuvres théâtrales et l’ambiance si particulière de la ville, ou d’analyser la lutte contre le dopage comme un combat titanesque entre les forces du bien et les forces du mal.

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La loi de la gravité n’est cependant pas la raison suffisante de toutes choses humaines. Le bébé qui jette son hochet par terre, puis appelle ses parents pour qu’ils le ramassent, a obscurément compris qu’à la force gravitationnelle qui fait tomber tous les objets de ses mains, s’oppose une force antigravitationnelle inépuisable (quoique légèrement irritable en soirée et en fin de semaine), qui lui donne confiance en l’Homme et lui apprend, par l’exemple, son futur métier de Sisyphe.

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L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L'Esprit de l'escalier. Les explications gravitationnelles », Le journal de l'école de Paris du management, 1/2015 (N° 111), p. 45-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2015-1-page-45.htm
DOI : 10.3917/jepam.111.0045


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