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Le journal de l'école de Paris du management

2015/4 (N° 114)


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La modernité numérique, connectée, fébrile, envahissante est fade. Le déluge d’images et de sons qui nous tient si bien informés ne nous laisse guère le temps de savourer, de nous approprier le monde qui nous entoure. C’est comme si un dégustateur de vins devait en juger beaucoup en très peu de temps. Woody Allen a dit : « J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire Guerre et Paix en vingt minutes. Ça parle de la Russie. »

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Par contraste, les activités évoquées dans les articles de ce numéro évoquent les moments du passé où l’on prenait son temps. Le cas le plus flagrant est celui des œufs de poule pondus sur la paille par des pondeuses en liberté, ce qui permet à la pellicule qui entoure les coquilles de durcir convenablement.

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Un autre article évoque “le spectacle vivant”. Comment cela “vivant” ? Les images que nous livrent tous nos écrans ne sont pas des messages d’outre-tombe ! Certes, mais quand il faut se rendre dans une salle de spectacle, rencontrer des artistes qui livrent le fruit de leur travail en temps réel, avec tous les risques de fautes et de pannes que cela comporte et que le résultat est bon, il s’est passé un événement plein d’humanité et de sens.

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Les meubles de jardin : s’asseoir en plein air, pour se reposer, rêver, deviser, surveiller les petits enfants jouant dans le bac à sable, même si l’on a sur soi son téléphone portable, cela évoque le tableau de Renoir Le Bal du moulin de la Galette, cette rencontre de souriantes nonchalances, d’heureuse paresse et de convivialité.

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La culture chinoise : Mao a fait table rase du passé, la chute de son régime a fait table rase du collectivisme. Après ce double décapage, que reste-t-il ? La fascination pour le modèle américain, ses autoroutes et ses gratte-ciels. Alors on se souvient que la Chine avait jadis un immense et somptueux patrimoine d’artisans, d’artistes, de créateurs dans tous les domaines de la matière et du bon goût, qu’il n’est pas sans espoir de ressusciter pour faire rêver le reste du monde.

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Et la voiture électrique, cher professeur, qu’est-ce que vous en faites, me diront mes censeurs ? Certes, cela n’évoque guère le passé, encore que les premières motorisations de ce type soient contemporaines du moteur thermique. Mais voyons à quoi ressemblent les déplacements par ce moyen, encore limité à cent cinquante kilomètres de rayon d’action : mais aux déplacements à cheval, quand le territoire était couvert de relais de poste, où l’on changeait de monture et d’attelage, occasion d’un arrêt où une auberge vous attendait.

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Le culte du toujours plus qui caractérise la modernité n’est pas sans mérites, ne serait-ce que par l’allongement de la vie et le recul de la misère matérielle, mais il présente l’inconvénient de ne pas valoriser ce qui ne s’apprécie que dans la durée. Quand les congés, les RTT et la retraite nous libèrent des contraintes de l’urgence au travail, nous nous installons devant nos écrans, où le bombardement reprend de plus belle. Jadis, on prenait son temps, non par vertu, mais par la force des choses. Cela nous obligeait à déguster les saveurs lentes.

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Sans doute faut-il voir là l’explication de la faible corrélation entre le PIB et le bonheur. Je rappelle souvent que le revenu par tête des Français était en 1960, en monnaie constante, le cinquième de ce qu’il est aujourd’hui. Mais toutes les enquêtes d’opinion montraient que le moral était bien meilleur qu’aujourd’hui. On prenait le temps d’être heureux.

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Ce que le présent numéro démontre, c’est que tout n’est pas perdu. Il est encore possible de réussir économiquement en fabriquant des œufs de tradition et des chaises de jardin. Le spectacle vivant vit toujours. La Chine n’a pas dit son dernier mot et la voiture électrique se taille vaillamment une place sur le marché. Tel le petit mitron gavé de pâtisseries, notre civilisation blasée de records va peu à peu redécouvrir les goûts du passé.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Le passé a du goût », Le journal de l'école de Paris du management, 4/2015 (N° 114), p. 7-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2015-4-page-7.htm
DOI : 10.3917/jepam.114.0007


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