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Le journal de l'école de Paris du management

2016/1 (N° 117)


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Deux traits frappants ressortent des audacieuses aventures relatées dans le présent numéro du Journal : l’impressionnante détermination déployée par leurs héros pour mener à bien leurs projets et la singularité du contenu des dits projets. Philippe Aubert, très lourdement handicapé physique, se trace un chemin de vie qu’envieraient bien des garçons normaux ; de très jeunes ingénieurs défient des firmes solidement établies en se lançant dans des coques en polymères ; une modeste ETI française et familiale, spécialisée sur un marché pointu de produits pour dentistes, conquiert la planète ; Renault s’engage dans une rénovation radicale de la manière de fabriquer des automobiles ; une journaliste s’introduit sur un grand média radiophonique pour raconter tous les jours des aventures hors-normes.

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Comment ont-ils choisi leurs cibles ? Sur ce point, l’apport de René Girard, de l’Académie Française (1923-2015), disparu il y a peu, est décisif. Il montre que chacun ne désire que ce que d’autres ont désiré avant lui. Un objet devient désirable par mimétisme. De cette prémisse, il a tiré une analyse géniale des romans du XIXe siècle dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961). Girard appelle médiateur celui qui suscite le désir mimétique, de sorte que tout désir est composé d’un triangle, constitué de l’objet désiré, du sujet désirant et du médiateur. Dans le cas de Philippe Aubert, le médiateur est à l’évidence son père Jean-Pierre, qui a mené une carrière exemplaire de haut fonctionnaire tout en se dévouant corps et âme aux succès de son fils. Dans les autres exemples ci-dessus, outre celui de Philippe Aubert, l’influence de l’environnement immédiat sur les choix des acteurs va de soi.

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René Girard a décliné les conséquences de ce modèle dans de nombreux ouvrages aux titres évocateurs tels que La violence et le sacré (1972) ou Le bouc émissaire (1982). La violence s’explique, selon lui, par le fait que la relation entre sujet et médiateur est par nature une rivalité, qui peut tourner à l’affrontement. Quant à la victime émissaire, elle apparaît lorsque les sujets désirants deviennent nombreux ; l’issue du conflit généralisé qui en résulte consiste à concentrer toute cette violence sur un objet détesté par tous et massacré en commun.

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Ce qui est plus mystérieux, point que Girard laisse dans l’ombre, c’est le moteur qui pousse tous ces acteurs à déployer une énergie qui vient à bout de toutes les résistances, de tous les obstacles, de toutes les déconvenues pour parvenir à leurs fins. Tous ceux qui ont été soumis à l’épreuve de dialoguer avec une personne déprimée savent qu’en général rien ne la convainc de retrouver du courage. A contrario, la volonté de vivre s’impose comme une évidence qui ne résulte d’aucun raisonnement. Le philosophe Alain l’a exprimé avec une force impressionnante : « Vivre, c’est vouloir vivre. Toute vie est un chant d’allégresse. La vie est bonne en elle-même ; le raisonnement n’y fait rien. On est heureux parce qu’on est heureux. Le bonheur, c’est la saveur même de la vie… Voir, entendre, flairer, goûter, ce n’est qu’une suite de bonheur. Le soleil est bon ; la pluie est bonne ; tout bruit est musique. Même les peines, même la fatigue, tout cela a une saveur de vie. Exister est bon, non pas meilleur qu’autre chose : car exister est “tout” et ne pas exister n’est “rien”. Comme la fraise a le goût de fraise, la vie a le goût de bonheur. »

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Tout ce qu’on peut en dire, c’est que c’est un sentiment contagieux, comme le désir mimétique. Un tout petit enfant qui rit aux éclats délivre une irréfutable leçon de bonheur. Ainsi faut-il sans doute comprendre que Dieu bénit les grandes familles.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Volonté de vivre et désir mimétique», Le journal de l'école de Paris du management 1/2016 (N° 117) , p. 7-7
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2016-1-page-7.htm.


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