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Le journal de l'école de Paris du management

2016/2 (N° 118)


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Il y a vingt ans exactement, Viviane Forrester, dans L’Horreur économique, annonçait l’extinction du travail : « Pour la première fois dans l’Histoire, l’ensemble des êtres humains est de moins en moins nécessaire au petit nombre qui façonne l’économie et détient le pouvoir. » Énorme succès à l’époque, ce livre était prémonitoire en ce qui concerne la disparition massive des emplois, thème central du Forum de Davos 2016 et du dernier ouvrage de Pierre-Noël Giraud, L’homme inutile.

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Trois grandes évolutions concourent à réduire de plus en plus le rôle du travail humain et le nombre d’emplois dans l’économie : la généralisation du numérique et de la désintermédiation ; l’automatisation et l’invasion des robots dans tous les domaines ; mais aussi, de façon encore marginale, les contraintes pesant sur l’énergie et les matières premières, qui conduisent à limiter le poids des objets et donc les volumes produits. Comme l’explique Antonio Molina, la nécessité d’alléger constamment les matériels de transport et les progrès incroyables accomplis par son entreprise ont conduit à une solution permettant de peindre l’intégralité d’une voiture de TGV avec un kilogramme de peinture, ce qui, à terme, pose la question des emplois : « Bien sûr, nous vendons ce produit très cher, mais cela ne résout pas tout : nous devons quand même fournir du travail à nos salariés. »

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Antonio Molina contestant la formule selon laquelle « La reconnaissance est une maladie du chien non transmissible à l’homme », il a tenu à conserver les emplois devenus peu rentables de l’usine de Marœuil : « Nous avons démarré notre aventure avec cette usine et il me semble impératif de la préserver : la vie n’est pas faite que d’argent et de rentabilité ! » Mais la gratitude a-t-elle sa place dans l’économie ? Le jour, espérons-le lointain, où Antonio Molina ne sera plus là, ses successeurs continueront-ils à s’acquitter de cette dette de reconnaissance ?

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Reprenant l’idée d’Henry Ford qui veillait à assurer à ses salariés une rémunération suffisante pour leur permettre d’acheter les voitures qu’ils produisaient, Viviane Forrester faisait l’hypothèse qu’une dernière forme d’utilité qui pourrait nous rester serait notre rôle de consommateurs. Mais dans une économie globalisée, la pratique du passager clandestin (celui qui voyage sans payer) risque de jouer à plein : « À moi les suppressions d’emplois pour améliorer la productivité de mon entreprise, à d’autres le soin de rémunérer des salariés pour qu’ils puissent acheter les biens que je produis. »

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C’est ce qui conduit Pierre-Noël Giraud à affirmer que désormais, le problème économique majeur n’est plus la création de richesse mais sa répartition. La théorie libérale du ruissellement des revenus des plus aisés vers les plus pauvres ayant fait long feu, au vu de l’accroissement mondial et implacable des inégalités, sommes-nous à la veille d’un puissant retour du refoulé, c’est-à-dire d’une réactualisation du socialisme que l’on croyait définitivement disparu avec le mur de Berlin, et qui donnait la priorité au partage du gâteau plutôt qu’à l’accroissement de sa taille ?

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Pour répondre à cette question, il faudrait savoir si la disparition actuelle des emplois constitue une énième phase de destruction créatrice à la Schumpeter, comme celle qu’avait provoquée l’invention du métier à tisser mécanique, ou si elle annonce un véritable tournant dans l’histoire de l’homo faber, désormais tendanciellement réduit au chômage, ce qui laisserait prévoir des convulsions violentes.

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Dans la famille des ombellifères, les botanistes savent parfaitement distinguer, d’un côté, la carotte, le panais, le céleri, le persil et le fenouil, savoureux ingrédients culinaires, et, de l’autre, la ciguë, poison mortel. Mais même un botaniste chevronné a parfois besoin de voir quel fruit sort de la fleur pour identifier avec précision la plante dont il s’agit. Malgré la science des économistes, il semble que nous devrons patienter quelques années encore pour savoir si nous avons affaire à un appétissant pot-au-feu ou à un funeste bouillon d’onze heures…

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L’esprit de l’escalier. La carotte et la cigüe », Le journal de l'école de Paris du management, 2/2016 (N° 118), p. 46-46.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2016-2-page-46.htm
DOI : 10.3917/jepam.118.0046


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