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Le journal de l'école de Paris du management

2016/3 (N° 119)


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Une amie m’a dit qu’en lisant mon texte de 1997 intitulé Le rôle du rire dans les organisations (réédité dans le présent numéro), elle s’attendait, d’après le titre, à une vision du rire beaucoup plus positive que celle que je propose. L’humour et le rire ne sont-ils pas ce qui permet de supporter l’ennui, les difficultés et les conflits au travail ?

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Il existe plusieurs formes de rire. L’une des plus positives que je connaisse est celle pratiquée par l’association le Rire médecin, dont les clowns spécialement formés vont au chevet des enfants malades dans les hôpitaux. Sur le site de l’association, on peut lire : « Un enfant se construit par la joie. La joie de vivre pétille dans ses yeux, dans son visage, dans son sourire, dans ses éclats de rire. Joie de la découverte du monde et de la vie. (…) C’est ça, le goût de vivre. C’est cet hymne à la vie que la maladie, la souffrance, la peur, l’hôpital viennent soudain de briser. Alors les clowns du Rire médecin sont là. Merveilleux thérapeutes, ils rallument la flamme éteinte. »

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Le rire est ce qui permet de mettre à distance la souffrance et le malheur et, à ce titre, il est plus que salutaire. À la question « Peut-on rire de tout ? », Desproges répond que le rire « peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles » et que par conséquent « on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort ». C’est dans la dimension sociale et collective du rire que les choses se compliquent : « La compagnie d’un stalinien pratiquant me met rarement en joie », poursuit-il. « Près d’un terroriste hystérique, je pouffe à peine, et la présence, à mes côtés, d’un militant d’extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie. » D’où sa formule célèbre : « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. »

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On dit que le choix d’un sujet de thèse est toujours lié, de façon parfois très souterraine, à quelque chose d’intime dans l’histoire du thésard. Quand j’étais enfant puis adolescente, j’ai souvent été prise comme “tête de turc” par mes camarades. J’enrageais de voir comment leurs rires pouvaient me rendre rouge de honte, tétanisée et malheureuse jusqu’à avoir envie de mourir. On apprend d’ailleurs régulièrement que des adolescents se sont suicidés pour avoir été harcelés de mauvaises plaisanteries par leurs camarades, en particulier sur les réseaux sociaux, qui démultiplient le ridicule et universalisent la honte. À l’époque, je m’étais promis de parvenir un jour à comprendre ce qui donnait un pouvoir aussi exorbitant à ceux qui savent tourner autrui en ridicule. Quand j’ai choisi de faire ma thèse sur l’histoire du persiflage au XVIIIe siècle, un peu par hasard en apparence, puis quand j’ai rédigé ce texte sur Le rôle du rire dans les organisations, je cherchais certainement à répondre à cet engagement de mon enfance.

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C’est à la période d’apprentissage de la vie en société que la pression sociale et les jeux de pouvoir portés par le rire s’exercent de la façon la plus forte. Mais aussi dans les groupes sociaux où la carrière se construit grâce aux appuis que l’on sait se ménager (comme dans la société de cour, d’où le film Ridicule de Patrice Leconte). Ou encore dans la vie en entreprise, celle-ci constituant un groupe social dont il serait dramatique d’être exclu et où, en attendant, on est condamné à vivre chaque jour…

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Il vient cependant un temps où, soit parce qu’on a pris de l’âge, soit parce que sa carrière est derrière soi, soit parce qu’on a déjà quitté l’entreprise, ou pour les trois raisons à la fois, on n’a plus peur du ridicule. Le comble du rire, qui est l’art de mettre les choses à distance, c’est, par le rire, de mettre à distance le rire lui-même. C’est ainsi que, dans un texte anglais dont j’ai oublié l’auteur, une femme disait attendre avec impatience ses soixante-dix ans afin de pouvoir « s’habiller en rose, être insupportable et porter des chapeaux extravagants ». Cette façon inattendue de définir la sagesse me convient. Vous verrez que je vous étonnerai par mes chapeaux.

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L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L’esprit de l’escalier. Les deux visages du rire», Le journal de l'école de Paris du management 3/2016 (N° 119) , p. 45-45
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2016-3-page-45.htm.


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