Accueil Revues Revue Numéro Article

Le journal de l'école de Paris du management

2016/3 (N° 119)


ALERTES EMAIL - REVUE Le journal de l'école de Paris du management

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 7 - 7 Article suivant
1

Un couteau dont on a changé la lame et le manche, est-ce le même couteau ? Cette devinette enfantine suscite une réponse évidente : bien sûr que non puisque tout a changé ! Mais si l’on suppose que l’utilisateur ignore que l’on a procédé à ces changements, et que le couteau garde la même apparence, pour lui c’est toujours le même. La lecture du présent numéro appelle ce genre de question, car tous les intervenants font état de changements si profonds dans leur domaine (crise dramatique de la demande ou changement d’objet, dans le cas de Siel Bleu) qu’on est amené à se demander de quoi procède la sauvegarde de leur identité. Cette question est au cœur de la philosophie de Spinoza, sous le nom de conatus, mot latin signifiant l’effort, entendez l’effort de se survivre à travers les changements et les épreuves.

2

Cette question revêt, dans le monde d’aujourd’hui, secoué par des crises politiques, guerrières, économiques d’une fréquence et d’une brutalité sans précédent, une actualité brûlante, et cela à toutes les échelles. Songeons aux millions de réfugiés qui arrivent dans des pays occidentaux dont ils ne connaissent pas la langue, aux millions de chômeurs qui doivent, pour nourrir leur famille, changer de région, voire de métier ; aux jeunes gens fanatisés qui vont rejoindre le soi-disant khalifat en Syrie après avoir été hâtivement convertis.

3

Pour Platon dans La République, Durkheim [1][1] Emile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse,... et moi-même [2][2] « La gestion et les rites », article consultable sur..., il apparaît que la vérité d’un individu est constituée de trois ingrédients : des idées, des émotions et des habitudes. Pour Platon, la Cité est à l’image du corps humain : de la pensée à la tête, avec les sages ; de la passion dans le cœur, avec les guerriers ; et du travail à la base, avec les esclaves. Durkheim assure de même que toute religion est la rencontre de mythes, de rites et d’une “église”, ce que je reprends en généralisant à toute collectivité en remplaçant église par “tribu”.

4

Une identité pérenne est accrochée à l’un de ces niveaux, les deux autres suivant plus ou moins facilement le mouvement. Les jeux vidéo et les business schools sont évidemment portés par leurs métiers. Dans le cas de Haulotte, son improbable survie s’explique à l’évidence par les affects qui soudent les membres de la famille. Dans le cas de Siel Bleu, le moteur est un mythe audacieux, consistant à mettre en œuvre au profit des vieux des activités culturellement rattachées aux jeunes.

5

Le cas des chômeurs et des réfugiés offre un vaste éventail de solutions, où les trois niveaux tiennent tour à tour la vedette. Le salut peut venir de la matière, lorsqu’ils possèdent une qualification professionnelle qui trouve enfin à s’employer. Il peut venir de la solidarité tribale, lorsqu’une solide implantation de même origine s’offre à les accueillir. Il peut provenir de la religion, fût-ce de manière pathologique, comme on le déplore avec Daech.

6

On peut voir là une explication de la remarquable pérennité de la nation américaine, melting-pot très hétérogène d’immigrés de partout. On distingue deux ensembles cohérents et stables : les USA avant 17 heures, heure de la fermeture des bureaux, où règnent sans partage le mythe des affaires et son rite, le dollar ; après 17 heures, chacun retourne dans sa tribu, les Chinois chez les Chinois, les Italiens entre eux, etc., où ils parlent leur langue et dînent de leurs plats rituels.

7

Ceux qui croient qu’une identité mondialisée, anonyme, est de nature à s’adapter sans dégâts aux mutations, doivent accepter l’idée que pour être de partout, il faut d’abord être de quelque part. Car si tous les hommes se posent les mêmes questions de sécurité, de dignité, d’affection, les réponses sont infiniment variées. Mais pour comprendre les réponses des autres, il est nécessaire de connaître ses propres réponses et par là comprendre à quelles questions elles renvoient. C’est là que réside l’universel.

Notes

[1]

Emile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, 1985.

[2]

« La gestion et les rites », article consultable sur le site Internet riveline.net.

Pour citer cet article

Riveline Claude, « Idées. Se perpétuer dans l’être », Le journal de l'école de Paris du management, 3/2016 (N° 119), p. 7-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2016-3-page-7.htm
DOI : 10.3917/jepam.119.0007


Article précédent Pages 7 - 7 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback