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Le journal de l'école de Paris du management

2016/4 (N° 120)


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Les efforts pour développer la production du biogaz ou celle de l’hydrogène comme moyen de stocker l’électricité se heurtent à l’image plutôt négative du gaz et des techniques permettant de le fabriquer ou de l’extraire.

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Au début du XIXe siècle, les premières usines de distillation de charbon, généralement installées en bordure des villes mais vite rattrapées par l’urbanisation galopante, provoquaient des nuisances considérables : vapeurs sulfureuses, risques d’incendies, pollution des terrains et puits voisins par des infiltrations d’eaux chargées d’ammoniaque, vacarme des tombereaux qui livraient le charbon, etc.

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En 1951, les ingénieurs de la Société nationale des pétroles d’Aquitaine découvrent un énorme gisement de gaz dans la région de Lacq. Ils ont beaucoup de mal à contrôler le jaillissement provoqué par le forage : la pression du gaz est de 670 bars, sa température est de 140°C, et l’hydrogène sulfuré qu’il contient corrode l’acier et provoque la rupture des tubes. La SNPA fait alors appel à un “pompier” expérimenté, l’Américain Myron Kinley. Au prix de cinquante-trois jours d’efforts, celui-ci réussit à maîtriser le puits et donne son avis aux ingénieurs français – « Ce gaz est bien trop dangereux ! Rebouchez le puits, replantez de l’herbe et réinstallez-y les vaches. » Ce conseil ne sera pas suivi et, grâce à la mise au point d’un acier résistant à la corrosion et d’un procédé de désulfuration, l’exploitation du gisement démarrera en 1957 et permettra de couvrir jusqu’à un tiers de la consommation française dans les années 1970.

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Aujourd’hui encore, dans un guide publié en 2011, l’ATEE (Association technique énergie environnement) recense, pour mieux les contrer, les arguments invoqués pour s’opposer à l’implantation d’unités de production de biogaz : mauvaises odeurs, émissions de soufre, risques sanitaires, risques d’explosion, impact sur le paysage, prolifération des mouches et des rats, augmentation du trafic routier, perte de valeur des terrains proches…

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Outre les nuisances et la dangerosité dont le gaz est suspecté (comme le souligne l’humoriste québécois Pierre Légaré, « Le produit le plus efficace pour arrêter de fumer, c’est le gaz »), celui-ci véhicule également une image de complexité et de confusion à travers la formule « C’est une usine à gaz », dont la popularité a largement survécu au démontage de la dernière usine de ce type, à Belfort, en 1971. Cette image évoque un entrelacs compliqué de tuyaux dont on ne voit rien sortir, reproche qui a quelque chose de paradoxal dans la mesure où tout est fait, justement, pour éviter des fuites qui seraient forcément synonymes de nuisances et de danger. Mais, comme le note par ailleurs Pierre Légaré : « Une pelure de banane sur un trottoir verglacé, ça ne s’annule pas. » Non seulement les usines à gaz sont compliquées, mais ce qu’elles produisent est invisible.

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Il y a pourtant une certaine beauté dans ces enchevêtrements de tuyaux qui rendent palpable l’exercice de l’intelligence humaine, même s’ils en masquent le résultat. C’est peut-être ce qui a conduit l’architecte Renzo Piano à rendre visibles les gaines de ventilation, les canalisations d’eau et les ascenseurs desservant le Centre Georges Pompidou, et à faire de toute cette tuyauterie un écrin pour accueillir l’art, la culture et le savoir.

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Avec le développement du biogaz et de l’hydrogène, de nouvelles usines à gaz vont voir le jour, et elles devraient être synonymes de transition énergétique et de développement durable plutôt que de pollution et de danger. Cela suffira-t-il à inverser la connotation négative de l’expression qui les désigne ? On peut craindre que non, si l’on en croit l’excellent Pierre Légaré, que je viens de découvrir et à qui je laisserai le mot de la fin : « Je veux acheter un boomerang neuf. Comment puis-je me débarrasser du vieux ? »

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L’auteur appréciera vos remarques et idées. Écrivez-lui !

Pour citer cet article

Bourguinat Élisabeth, « L’Esprit de l’escalier. Les nouvelles usines à gaz », Le journal de l'école de Paris du management, 4/2016 (N° 120), p. 45-45.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-journal-de-l-ecole-de-paris-du-management-2016-4-page-45.htm
DOI : 10.3917/jepam.120.0045


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