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S'inscrire Alertes e-mail - Le Journal des psychologues Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLes marques cutanées à l’adolescence
AuteurXavier Pommereau du même auteur
Psychiatre des hôpitaux Chef de service, Pôle aquitain de l’adolescent Centre Abadie1 Des adolescents toujours plus nombreux se marquent la peau en ayant recours à des piercings, des tatouages ou des scarifications. Parmi eux, certains vont plutôt bien, d’autres sont des écorchés vifs. Quel sens donner à leurs gestes, à quels besoins répondent-ils ?
2 Depuis une dizaine d’années, le piercing et le tatouage connaissent un engouement croissant dans notre société. Le percement cutané, davantage que le vrai tattoo chez les adolescents ; les deux, souvent associés, chez les jeunes adultes. Dans l’un ou l’autre cas, le sex-ratio s’établit autour de deux à trois filles pour un garçon, le marquage cutané concernant environ un adolescent sur cinq (Pommereau, 2006). Quant aux scarifications auto-infligées, elles s’observent avec une fréquence accrue chez les adolescentes en difficulté, semblant concurrencer d’autres formes de coupure – les fameuses crises de spasmophilie et les diverses syncopes révélatrices d’un état de mal-être. La peau devient ainsi un théâtre d’expression et de confrontation où le marquage fait signe d’appartenance ou de souffrance. Cet affichage cutané n’est évidemment pas une nouveauté. Depuis la nuit des temps, les humains utilisent leur peau comme feuille de route identitaire. Et, force est de reconnaître que le piercing, le tatouage et les scarifications de nos adolescents rappellent les inscriptions cutanées des hommes « premiers » pour qui les marques corporelles participent du passage de l’état de nature à celui de culture. On sait que, pour eux, à la différence de nos naturistes d’aujourd’hui, un corps banalement nu trahit la misère et la désaffection. Ils embellissent, gravent et parent leur corps parce que les hommes premiers ne conçoivent pas la beauté comme naturelle. On sait aussi qu’avant d’accéder à l’écriture sur des supports tels que le bambou, la soie puis le papier, ils doivent se servir de leur peau comme d’un parchemin vivant pour dire leur identité, leur appartenance à une communauté donnée, faire trace des étapes de leur vie, exprimer et transmettre leurs valeurs et leurs croyances (Le Breton, 2004). Les marques cutanées inscrivent ainsi chacun dans le groupe et l’y situent ; elles sont réalisées à des moments précis pour incarner telle ou telle étape décisive dont chaque individu gardera les traces toute sa vie : reconnaissance de l’identité sexuelle, passage de l’enfance à l’âge adulte, aptitude à s’unir et à procréer… Elles rendent visible et perceptible un changement, une coupure d’avec un état antérieur réputé inférieur, et impriment l’accès à un nouvel état supérieur de l’être. Elles ont donc une valeur initiatique. Le moment venu, chacun doit témoigner de son courage pour en supporter sans se plaindre l’épreuve douloureuse. En affrontant ainsi symboliquement la souffrance et certaines figures de la mort, l’individu est reconnu par tous dans son évolution. Mais, pour cela, il doit se soumettre aux rites de passage et s’en remettre aux mains de ceux qui ont le pouvoir d’effectuer le marquage. Il ne décide ni du moment de la cérémonie ni du choix des marques à subir, et ce n’est pas lui qui se les pratique.
Un besoin de marqueurs identitaires
3 Qu’en est-il pour nos adolescents ? Bien sûr, un besoin analogue de marqueurs identitaires. Même si la mode remplace la tradition, il est bien question pour eux d’entériner un passage, en l’occurrence celui de la puberté et des années collège, avec son cortège d’épreuves en tout genre – plus ou moins douloureuses et spectaculaires – qui en balisent le parcours : sorties, consommations de produits toxiques et conduites à risque. Mais, comme le signent ces diverses transgressions, ce ne sont pas l’intégration et la soumission au corps social des adultes qui en constituent la ligne directrice. Les rituels mis en œuvre ne sont pas de véritables rites et restent intragénérationnels. Il s’agit de se distinguer des parents en cherchant l’écart, de reprendre la main sur les transformations pubertaires vécues comme subies et d’intégrer la communauté des pairs, cette « tribu ado » au sein de laquelle chacun doit se montrer à la fois conforme et singulier. Il s’agit aussi de trouver ses marques en interrogeant les limites sur tous les fronts où la polémique peut faire rage : l’apparence de soi, les fréquentations, les excès et les mises en danger. Souvenons-nous, en effet, que ce n’est plus sur le terrain des idéologies que jeunes et adultes s’affrontent aujourd’hui. C’est autour de la question des limites. Ce mot dont le latin limes, limitis, rappelle qu’avant d’être une ligne de démarcation, une bordure, il est d’abord un entre-deux : « une bande de territoire située entre deux territoires définis ». Un espace de confrontation où les protagonistes doivent négocier, trouver des compromis pour se reconnaître mutuellement leurs frontières. Qu’il s’agisse de marquer ou de risquer sa peau, tout se passe comme si les adolescents devaient, pour se définir, afficher des contours et des conduites suffisamment « border-line » pour interpeller les adultes et les amener à en discuter les bornes. Tendance évidemment collective, expérimentée au sein du corps groupal des semblables, afin de ne pas se sentir trop isolé et démuni, d’où ce « conformisme rebelle » que partagent les adolescents, avec ses canons esthétiques et ses règles identificatoires. Dans une société de l’image et de la consommation qui se prétend « sans limites » et où l’apparence fait identité, il n’est donc pas surprenant de voir les adolescents s’intéresser à tout ce qui fait marque pour à la fois « se démarquer » des adultes et susciter la confrontation sur un des fronts les plus critiques : les contours d’eux-mêmes. Ils le font notamment à travers l’habillement et les parures du paraître, devenu une seconde peau indispensable, et sont tentés de l’appliquer à la peau elle-même, cette limite de soi qui donne apparence et contenance. Bien sûr, tous les adolescents ne souhaitent pas se faire percer et encore moins tatouer. Certains ne s’estiment pas concernés par ce marquage corporel qu’ils jugent un peu trop « tribal ». Et, comme toujours, d’autres s’affichent dans le refus avec la même détermination que ceux qui veulent vivre cette expérience. Mais beaucoup sont tentés et le nombre de ceux qui le font réellement ne cesse d’augmenter. Pourquoi ? Parce que les pointes en acier qui vont pénétrer l’ado pour incruster en lui un bijou ou un motif établissent un compromis fournissant une réponse aux exigences identitaires de base : se réapproprier soi en se dotant de son propre sceau, se distinguer des parents, intégrer la « tribu ado » et y arborer le signe distinctif qui indique toute la différence. Compromis qui offre en prime trois avantages existentiels majeurs. Primo, il permet de s’inscrire dans une histoire renouant avec des origines lointaines – ancestrales ou exotiques – qui se révèlent, elles, fort peu dérangeantes, d’autant que l’on peut les idéaliser en fonction de ses convenances personnelles. Secundo, il matérialise un lien entre le corps et l’esprit grâce à un symbole puissant à travers lequel l’ado peut s’identifier et se « réunifier », donc s’affirmer. Tertio, il intéresse un entre-deux situé entre la surface et la profondeur de soi, zone intime et limitrophe, à la fois visible et intouchable en tout ou partie, susceptible d’être exhibée ou cachée… et toujours de pouvoir susciter la polémique.
Une vraie démarche personnelle
4 Le piercing et, à un moindre degré, le tatouage (dont le caractère indélébile en refroidit certains) seront les marques que les adolescents auront envie de se faire faire, redoublement associant la volonté de choix et la soumission à des tiers passeurs assimilés à des artistes plus ou moins marginaux, en tout cas démarqués du corps social, en l’occurrence les professionnels perceurs-tatoueurs. La décision, même si elle suppose l’accord parental chez les mineurs, correspond pour ces adolescents à une vraie démarche personnelle. Elle est certes inspirée par la mode, mais elle incarne une volonté d’affirmation de soi-même qui ne doit pas être ignorée. On sait que les hommes premiers attribuent à leurs marques corporelles des propriétés essentielles selon l’endroit du corps où elles s’inscrivent. Au niveau du visage, elles valorisent et protègent les orifices sensoriels (bouche, nez, oreilles, yeux) qui ouvrent au monde, assurent des fonctions vitales primordiales (respiration, alimentation) et permettent les échanges avec les autres. Il en est de même au niveau du ventre, lieu d’assimilation digestive et de fécondité, et des attributs sexuels (poitrine, organes génitaux). La « parade » est ainsi ouverture et défense. Chez nos adolescents, c’est un peu la même chose, à ce détail près qu’ils n’en ont le plus souvent pas conscience. Force est de constater pourtant que le piercing se concentre sur la face et les oreilles, faisant briller tel ou tel organe des sens pour focaliser le regard d’autrui ou, au contraire, le détourner. Quant au fameux piercing du nombril, « numéro un » dans les rêves des jeunes filles, celui qui met le temps d’une grossesse à cicatriser (!), l’expérience nous incite à en faire un témoin de la relation mère-fille : plus le « cordon ombilical » reste perméable entre elles, plus l’adolescente et souvent sa mère sont tentées de se faire poser un anneau, une boule ou une perle à cet endroit-là !
5 La prédilection féminine pour le port du piercing ou du tatouage indique que l’expression de la revendication identitaire passe d’abord, chez les filles, par le soulignement des limites entre l’intérieur et l’extérieur du corps. « Urgence » évidemment accentuée par le gommage des différences, des limites et des frontières caractérisant la modernité, au profit de l’image globale. Et plus la tendance se dessine, plus les « contours de soi » demandent à être soulignés, rehaussés, parés, parfois jusqu’à la caricature. L’affirmation de soi passe par l’accentuation des traits du look. Les signes extérieurs (de jeunesse, de richesse, d’appartenance…) l’emportent sur les distinctions traditionnelles (diplômes, titres…), et le corps devient le support de cette reconnaissance. Cela conduit les filles à en faire davantage dans le registre, pourrait-on dire, du « corporellement centré ». Et, malgré les apparences, la superficialité que donne à voir ce paraître parle également de l’identité… en profondeur. Les garçons aussi, bien sûr, mais dans une moindre mesure, car eux ont besoin de faire agir leur corps en l’utilisant comme vecteur d’actions dirigées vers l’extérieur. Ils se projettent au dehors d’eux… pour se trouver dans la rencontre ou la réaction avec l’autre. C’est sans doute pour cela qu’ils tagguent plus qu’ils ne se font tatouer, préférant imprimer leurs marques sur la peau du corps social plutôt que sur la leur. Et par un étrange effet qui rappelle celui du sonar, les coups ou les bleus qu’ils essuieront éventuellement en retour attesteront de leurs propres limites, comme si les butées extérieures jouaient un rôle primordial pour les contenir et les définir.
6 Les adolescents percés ou tatoués qui vont plutôt bien cherchent à développer dans le marquage corporel une dimension esthétique qui peut nous échapper, mais qui est très présente. Il ne s’agit pas de s’enlaidir mais de s’embellir, et l’érotisation s’assortit de provocations plus ou moins appuyées, assumées comme une preuve d’affirmation de soi, tel le piercing de la langue suscitant souvent commentaires et allusions à connotation sexuelle.
Des écorchés vifs
7 En revanche, ceux qui s’affichent dans l’outrance en se hérissant le visage de boules et de pointes, comme ceux qui choisissent les tatouages les plus effrayants, doivent être reconnus pour ce qu’ils sont : des écorchés vifs, peut-être en situation d’impasse identitaire. Eux semblent craindre tout ce qui risque de les toucher, au sens propre et au figuré ; ils se dressent sur leurs ergots incrustés comme pour dire « Ne m’approchez pas, qui s’y frotte s’y pique. » Et ceux-là s’infligent souvent à eux-mêmes des scarifications qui n’ont rien d’une démarche esthétique et qui sont caractéristiques du mal-être. Ces adolescents qui vont mal ressentent une souffrance tenace et diffuse qu’ils attribuent généralement à des événements de vie actuels, sans savoir que ces derniers sont d’autant plus intolérables qu’ils ravivent, exacerbent, mettent à vif, des blessures identitaires plus profondes. Ces écorchés vifs cherchent à calmer leurs brûlures intérieures par tous les moyens. Ils le font à travers divers actes de rupture allant de la fugue aux scarifications pour substituer les sensations aux émotions jugées invivables, jusqu’à préférer la douleur physique à la souffrance psychologique. Bien loin du body art dont ils se réclament parfois, ces adolescents blessent, voire mutilent, leur corps, au point que l’on pourrait les croire torturés. Ils s’en prennent à leur peau qu’ils attaquent avec l’encre et le métal (y compris celui du cutter), pour se faire mal, dégrader ce corps qu’ils détestent et imaginer maîtriser leur souffrance en contraignant ces chairs qu’ils ne parviennent pas à ressentir comme véritablement les leurs. Ce n’est pas l’écart que cherchent ces adolescents, mais plutôt la rupture, la déchirure, pour cesser de souffrir, s’éprouver dans les sensations, revendiquer un rôle actif s’opposant au vécu de passivité, et s’autodéterminer en négatif, quitte à mourir pour exister. Les fugues, les ivresses répétées, les accès de violence, les ruptures alimentaires, les prises de risque et les tentatives de suicide (ts) sont autant de formes de coupure qui, infligées à la peau, s’expriment à travers ces marques corporelles visant à trancher, se hérisser, s’incarner « à vif. »
8 Improprement appelées « automutilations » puisqu’elles n’entraînent pas la privation irréversible d’un membre ou d’un organe, les scarifications sont les violences cutanées auto-infligées les plus courantes, loin devant les ecchymoses, les abrasions et les brûlures volontaires. Dans l’enquête par auto-questionnaires que nous avons réalisée en 2001, avec Marie Choquet, auprès des onze, dix-neuf ans, fréquentant l’infirmerie de leur établissement scolaire, à la question « Au cours des douze derniers mois, vous est-il arrivé de vous faire mal (couper, brûler) volontairement ? » 11,3 % des filles et 6,6 % des garçons ont répondu par l’affirmative. D’autre part, parmi les élèves consultants ayant déclaré avoir déjà effectué au moins une ts, près des trois-quarts (72,6 %) signalent des antécédents de violences auto-infligées, contre 15,9 % chez les non-suicidants. On doit donc reconnaître ces pratiques comme des indicateurs de risque, au même titre que les autres conduites agies ayant valeur de coupure.
9 Lorsqu’elles sont typiques, ces violences auto-infligées surviennent au cours de la croissance pubertaire. Elles se distinguent selon le sexe (ecchymoses chez les garçons, coupures et brûlures chez les filles) et affectent certaines parties du corps : les ecchymoses sur le front et les poings ; les coupures et brûlures sur l’avant-bras, la face dorsale de la main ou la jambe. Elles sont généralement répétées, souvent de façon compulsive. Chez les filles, elles peuvent d’ailleurs se produire à la suite ou à la place de crises de boulimie.
10 On doit les considérer comme atypiques lorsqu’elles surviennent avant la puberté ou après seize, dix-huit ans, lorsque ces lésions s’observent chez les garçons, et-ou lorsqu’elles affectent d’autres parties du corps (face, cou, thorax, abdomen, cuisse, organes génitaux). A fortiori, lorsqu’elles associent coupures et brûlures, voire lorsqu’elles sont associées à de véritables automutilations. Elles doivent alors faire évoquer l’existence de troubles identitaires majeurs, soit dans le registre de l’orientation sexuelle soit dans celui des troubles graves de la personnalité (états limites, psychoses).
11 Qu’en disent les adolescents concernés ? S’agissant des scarifications, ils mettent l’accent sur le besoin d’évacuer un trop-plein de tension ou de rage intérieure qui les submerge. Ils disent avoir besoin de se couper, lorsqu’ils sont sous pression. Ils précisent souvent vouloir « se faire [du] mal » pour aller mieux, se soulager. Dans l’impossibilité de se contenir sous l’effet de leur seule volonté, ces jeunes se sentent débordés par leurs affects. L’incision de la peau réalise une brèche qui leur inspire deux métaphores du soulagement : celle de la soupape de sécurité pour éviter d’éclater, de craquer ; celle du déversoir destiné à drainer le mal-être, à réguler le débordement intérieur. L’acte équivaut alors à une purge en même temps qu’une reprise en main pour maîtriser les tensions ressenties. D’autres adolescents, au contraire, se scarifient au cours de crises incoercibles. Ils disent craquer ou se lâcher après une journée passée à se contrôler pour ne pas passer à l’acte d’une manière ou d’une autre. Les scarifications figurent alors le débordement, la fissure. Dans l’un ou l’autre cas, il est question d’un trop-plein qui s’apparente à celui que les boulimiques instruisent puis vidangent au cours de leurs crises. D’ailleurs, l’association scarifications-boulimie est fréquente. Certains parlent également de punition auto-infligée pour répondre à un sentiment de culpabilité inassumable. Mais cette interprétation que les adolescents font de l’attaque de leur peau est plus souvent évoquée à propos des abrasions et brûlures consciemment perçues comme des meurtrissures. La figuration est, en ce cas, celle de la torture. Dans tous les cas, la notion de marquage est présente, vécue comme un besoin de matérialiser et d’extérioriser sur soi les souffrances intimes.
Les adolescents ne fournissent habituellement aucune explication quant à l’endroit du corps où ils s’infligent ces blessures cutanées. Cet aspect mérite d’être souligné, compte tenu du caractère stéréotypé des lésions et de leur siège. Le fait qu’elles affectent typiquement la main, le poignet et-ou l’avant-bras, peut s’interpréter de plusieurs manières : en premier lieu, on peut penser que l’atteinte que la main effectrice exerce sur l’autre main lie en boucle l’agi et le subi, figurant le besoin qu’éprouve son auteur de maîtriser les tenants et aboutissants de sa souffrance. En second lieu et à l’appui de cette volonté de « garder la main », l’acte s’effectue ainsi sous le contrôle constant de la vue. Aux dires des jeunes concernés, se voir en train de se blesser puis de saigner contribue au soulagement espéré. En participant de visu à ce qu’il s’inflige, le sujet met en forme manifeste et précise des blessures intérieures qu’il ressent comme confuses. Les voir signifie en prendre le contrôle ; leur donner forme y contribue aussi et permet de se rassurer ; les extérioriser comporte une valeur de révélation, dans tous les sens du terme ; faire couler son sang revient à évacuer hors de soi le « mauvais », c’est-à-dire les angoisses, la dépendance, la honte ou la culpabilité, saignée qui a valeur de purge. En troisième lieu, force est de constater que la lésion intéresse une partie de soi que le sujet peut facilement exhiber ou cacher, sans porter gravement atteinte à son image. Le couplage « agi-subi » s’assortit ainsi de l’appariement « montré-caché », manifestant là encore la volonté de garder la mainmise sur les expressions de soi. On comprend que, selon qu’il expose ses coupures à la vue d’autrui ou qu’il s’efforce de les dissimuler, le sujet livre à son insu des aspects de sa problématique qui renvoient aux fonctions de l’épanchement et de la rétention et plus généralement à la qualité des échanges entre monde interne et réalité externe. Souvent, l’ambiguïté est totale ; c’est ce que reflète le sujet qui expose un volumineux pansement pourtant destiné à occulter la plaie. Enfin, il apparaît hautement significatif que les lésions barrent ou meurtrissent le segment du corps naturellement destiné à prendre, donner et échanger. Cette fonction de rupture peut s’entendre à la fois comme une manifestation de délivrance et de révélation (voire de dénonciation) vis-à-vis des liens qui aliènent le sujet à ses objets d’attachement. Les coupures multiples matérialisent la permanence de ces entraves, que leur aspect évoque les traces d’un ligotage serré ou celles du maillage d’un filet. Bien entendu, cette figuration de l’attachement et de la dépendance échappe à la conscience du sujet. Et c’est peut-être parce qu’elle met en scène les « liens de sang » que le choix électif du poignet (où se distinguent par transparence les veines) est si fréquent. L’expérience clinique indique également la fréquence des abrasions et brûlures cutanées chez les adolescents ayant des antécédents de violences sexuelles subies, comme si ces traces auto-infligées avaient valeur de stigmates de « l’enfant battu. »
Un langage de l’indicible
12 Ces attaques cutanées sont évidemment des conduites d’agir : elles substituent l’acte à la parole ; elles sont impulsives et violentes ; elles transgressent les limites (ici, celles de l’enveloppe du corps) ; elles visent un apaisement immédiat et correspondent à une reprise de contrôle par laquelle l’adolescent répond au subi par l’agi (Pommereau, 2005). On ne saurait toutefois les définir par ces seuls critères. Elles constituent aussi un langage de l’indicible qui, comme tout langage, associe trois fonctions : l’expression, l’inscription et la communication.
13 La fonction d’expression consiste à répéter, à reproduire dans l’agir, une blessure narcissique, en même temps qu’à réaliser un acte de purge… libératrice, pour évacuer hors de soi un trop-plein de rage-haine intérieure, autopunitive, pour se châtier d’avoir (eu) de mauvaises pensées, jouissive, pour s’éprouver dans le percept et s’incarner dans une position masochiste d’enfant battu/écorché vif. Il s’agit aussi d’extérioriser sur l’enveloppe du corps… pour dénoncer le flou ou l’absence de limites et d’identité, pour traduire une effraction psychique, pour matérialiser une interface dedans-dehors, soi-l’autre.
14 La fonction d’inscription consiste à faire trace sur la peau, à se marquer au fer… pour s’approprier soi, pour substituer le signe au souvenir, pour signifier la quête de maîtrise pubertaire (se voir agir d’une main ce que l’on fait subir à l’autre main, exhiber ou cacher la blessure). C’est aussi révéler un défaut de contenance, interroger son être au féminin (sang, béance), préfigurer à son insu ce qui devrait être intériorisé sous forme de fantasme et d’angoisse de castration.
15 La fonction de communication consiste à se couper de représentations intolérables, à couper court au dialogue avec l’autre, mais à faire de l’enveloppe de soi une interface d’échange… destinée à interpeller l’autre à travers le « jeu du montré-caché », au sujet de sa souffrance, à attendre secrètement une reconnaissance de ses blessures intérieures et un parage des plaies, à espérer une contenance, le rétablissement des limites.
Au total, bien au-delà de n’être que des voies de décharge pulsionnelle, les blessures cutanées auto-infligées représentent des tentatives de figuration inconscientes de blessures psychiques indicibles ou ne pouvant être élaborées, comme Catherine Chabert (2000) l’a souligné avec une grande pertinence. Elles traduisent tout autant un défaut de contenant que de séparation et tentent de donner forme visible et manifeste à la prégnance de l’inceste (dépendance dyadique, antécédents de violences sexuelles). Elles signalent l’impossibilité d’accéder pleinement à la sexualité génitale et restituent dans le sang et la béance des chairs l’horreur d’un féminin impossible à assumer. L’insistance mise, par leurs auteurs, à s’infliger des « mauvais traitements » et à s’incarner écorchés vifs révèle le masochisme à l’œuvre, sous-tendu par une fantasmatique incestueuse et organisé autour du fantasme de l’enfant battu. Figuration qui, comme l’énonce Chabert (op. cit.), « s’étaye sur la perception dans l’appel au regard de l’autre et qui peut offrir une base tangible à un processus d’intériorisation à venir ». Mais production psychique qui peut aussi s’avérer terriblement destructrice lorsque certains sujets saisissent dans le regard effrayé d’autrui – à l’instar de l’exhibitionniste – l’image de leur corps enfin « unifié » et que leur rapport à la jouissance s’aménage alors de façon perverse, ou lorsque les meurtrissures encore « limitées » du corps propre annoncent par leur violence et leur crudité l’émergence prochaine d’une désorganisation psychique. Les blessures cutanées auto-infligées couvrent, on le voit, un vaste champ qui s’étend de la névrose à l’état-limite et à la psychose, imposant qu’on les considère autrement que comme de « simples » passages à l’acte.
Bibliographie
Bibliographie
Chabert C., 2000, « Le Passage à l’acte, une tentative de figuration ? », Adolescence, Monographie, Isap, Paris, Éditions du Greupp, pp. 57-62.
Choquet M., Pommereau X., Lagadic C., 2001,Les Élèves à l’infirmerie scolaire : identification et orientation des jeunes à haut risque suicidaire, Paris, Éditions Inserm.
Le Breton D., 2004, « Anthropologie des marques corporelles », in C. Falgayrettes-Leveau (sous la dir.), Signes du corps, Paris, Éditions Dapper, pp. 73-119.
Pommereau X., 2005,L’Adolescent suicidaire, 3e édition, Paris, Dunod.
Pommereau X., 2006,Ado à fleur de peau. Ce que révèle son apparence, Paris, Albin Michel.
PLAN DE L'ARTICLE
- Un besoin de marqueurs identitaires
- Une vraie démarche personnelle
- Des écorchés vifs
- Un langage de l’indicible
POUR CITER CET ARTICLE
Xavier Pommereau « Les marques cutanées à l'adolescence », Le Journal des psychologues 10/2006 (n° 243), p. 71-75.
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2006-10-page-71.htm.
DOI : 10.3917/jdp.243.0071.






