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Le Journal des psychologues

2008/6 (n° 259)



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Dans le travail social avec les enfants s’est développée une idéologie de la « restauration du lien » qui confond, sous le vocable « frustration », les différents registres du manque (réel, imaginaire, symbolique) et induit un activisme de la réparation là où s’imposerait une élaboration de la séparation.

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« Faire du lien », « tisser du lien », « pathologie du lien », « restaurer le lien »… autant d’expressions qui font florès dans le champ du travail social et d’une certaine psychopathologie développementale, et qui réfèrent, implicitement ou explicitement, aux observations de R. Spitz (1945, 1946) sur l’hospitalisme et la dépression anaclitique, puis aux théorisations de J. Bowlby (1958) sur l’attachement du bébé à sa mère, à celles, enfin, des Anglo-Saxons sur les « états limites » et les aménagements de la technique qu’ils supposeraient. C’est, au contraire, sur la séparation comme essentielle dans la structuration psychique de l’enfant que je me propose de mettre l’accent.

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En référence à l’expérience, tout d’abord. Il est devenu patent que, depuis dix ou quinze ans, ce à quoi nous avons affaire en clinique des enfants relève d’une difficulté de ceux-ci à accepter de lâcher un rapport infantile au monde, organisé essentiellement autour de la mère comme dispensatrice des biens et des objets de satisfaction, pour lui substituer un rapport fondé sur la capacité et le désir de mettre en œuvre les opérations nécessaires à l’obtention, voire à la production, par eux-mêmes, des dits objets. Difficulté qui, pour aboutir, à l’occasion, dans les consultations psychologiques, médico-psychologiques, psychiatriques… n’en est pas moins plus générale et concerne tous les professionnels avec qui ces enfants ont à mettre en œuvre un lien social, éducatif, rééducatif ou même de loisir ; les enseignants, les éducateurs, les animateurs, par exemple, dont les témoignages vont dans le même sens. Ainsi, ces enfants qui, de plus en plus jeunes, au CP et même avant, nous arrivent avec un discours qui était, jusque dans les années 1980-1990, réservé aux adolescents. À savoir qu’ils veulent jouir de la vie tout de suite, qu’ils ne voient pas pourquoi ils se fatigueraient à travailler à l’école, à peiner une demi-heure sur un exercice que la maîtresse ou leur mère peut faire en cinq minutes à leur place, ou encore à ranger leurs jouets ou même à éteindre la télévision après l’avoir regardée, puisque, somme toute, ces objets sont là pour notre plaisir et non pas pour nous compliquer l’existence ! Voici, exemple choisi parmi d’autres, cet enfant de quatre ans amené à mon cabinet dans une telle position, en raison notamment d’un refus total de faire ce que la maîtresse demandait et qui n’a accepté de lâcher son jeu vidéo et répondre par deux ou trois mots à mes sollicitations que pour s’affaisser dans le fauteuil en me disant ; « Pffouu, je suis épuisé, moi ! » Et les parents qui nous amènent ces enfants expriment souvent leur désarroi, car ils ont le sentiment d’avoir fait le maximum, donné tout ce qu’ils pouvaient et, éventuellement, attendent de nous que nous leur indiquions ce qu’ils pourraient faire de plus, de mieux, pour remédier à ces difficultés. Tandis que nous avons, nous, le sentiment, au contraire, que ces enfants qui, nous dit-on, n’ont manqué de rien, ont justement manqué de manquer, n’ont pas rencontré cette butée qui viendrait barrer ce mode de satisfaction infantile et leur permettrait de passer à autre chose. À la condition, bien sûr, que cette « autre chose », qui donnerait l’accès, dans le futur, à une autre satisfaction, celle supposée aux adultes, ait été mise pour eux en position enviable, pour mériter que l’enfant accepte de renoncer pour elle à cette jouissance immédiate.

Modalités du manque

Coupure symbolique

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Cette mise en place, ainsi décrite, n’est ni plus ni moins ce que S. Freud appelait de ce vilain mot « castration ». Et c’est, après la raison d’expérience, la raison théorique qui implique de remettre la question du côté de la séparation. En effet, S. Freud va d’entrée situer le moment décisif pour un enfant dans ce qu’il appellera le « complexe d’Œdipe » et du déroulement duquel vont résulter les embarras, inévitables mais plus ou moins importants, de l’enfant. À savoir ce conflit au cours duquel il devra accepter d’être séparé de sa mère, du moins en tant qu’elle serait là, à disposition, pour sa satisfaction immédiate, pour entrer dans un processus d’identification qui reporte la satisfaction à plus tard et la subordonne à la condition d’en passer par un certain nombre d’exigences, notamment d’apprentissages, à la maison, puis à l’école dans nos sociétés. Même si l’enfant va vivre ce conflit sur un mode imaginaire, celui de la castration en rétorsion de ses désirs coupables, cette opération de séparation est de nature symbolique ; elle met en place une limite et, au-delà, un impossible, mais, en même temps, elle assure un don à l’enfant, celui de la reconnaissance d’une aptitude à faire valoir pour plus tard et, comme tout véritable don, lui constitue une dette dont il aura à s’acquitter envers ses propres enfants, en leur permettant à leur tour d’acquérir cette aptitude potentielle. Ce type de séparation, symbolique, suppose une structure à trois ; un enfant, une mère et un tiers qui empêche cette relation mère-enfant de s’enfermer dans un rapport duel. Pour S. Freud, il ne fait d’ailleurs pas de doute, car cela semble avoir été son cas, que cette séparation intervient sur le fond d’une relation à une mère aimante, qui a ainsi permis à l’enfant, étape nécessaire, de se constituer un narcissisme suffisamment solide pour supporter d’être écorné par la remise en place que va constituer l’intervention du tiers.

Dol imaginaire

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Or, on sait que ce n’est ni toujours le cas ni aussi simple, et les psychanalystes d’enfants vont être amenés à faire prévaloir un autre type de séparation et donc de manque, celui que nous connaissons sous le nom de « frustration ». À la différence de cette opération symbolique qui barre une satisfaction impossible, mais, en même temps, ouvre le champ d’une satisfaction possible à condition de s’en donner les moyens, la frustration résulte, elle, de ce qu’aucune ouverture ne se produit dans le rapport à la mère qui reste celle qui est supposée pouvoir répondre positivement à toutes les demandes de l’enfant, et dont la réponse ou la non-réponse prendra, de ce fait, le sens d’une preuve d’amour ou, au contraire, de désamour. Ce type de manque induit immanquablement chez l’enfant un lien à l’autre sur le mode de la demande sans cesse réitérée, voire de la revendication et des reproches incessants à l’endroit de la mère, puisque, quel que soit son zèle, la preuve ne sera jamais suffisante [1]  Ou s’éclaire ce terme de frustration qui résulte d’une... [1] . Il en résulte, chez l’enfant, un sentiment d’insatisfaction, de dol, le sentiment de n’avoir pas eu son content et une impuissance à mettre en place un désir dont il aurait à se donner lui-même les moyens de tenter de le satisfaire.

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Ce type de manque, imaginaire, a de curieux effets de contagion ; il est ainsi à l’œuvre dans la rivalité fraternelle où l’objet convoité par l’enfant ne manque pas pour sa valeur intrinsèque, mais en tant qu’il est donné, ou pourrait être donné, au frère rival et vaudrait pour lui preuve d’amour de la mère. C’est l’histoire de cette mère qui achète à ses deux enfants une voiture rouge et une voiture bleue et où chacun, après avoir choisi d’abord l’une, va ensuite se battre pour avoir plutôt l’autre, celle du frère, car c’est le fait que l’autre la possède qui lui donne son prix. Et ce qui est attendu de la querelle, sur le plan imaginaire, c’est que la mère se prononce pour l’un ou pour l’autre. La contagion va d’ailleurs bien au-delà, puisque cette relation imaginaire a souvent pour effet d’inclure dans sa logique les autres protagonistes qui y sont mêlés à un titre ou un autre, la famille, mais aussi les travailleurs sociaux et aussi bien les psychanalystes. C’est ainsi que les psychanalystes postfreudiens, A. Freud en tête, pour intervenir directement au niveau de l’enfant et non plus, comme S. Freud, après-coup, au niveau de l’infantile à l’œuvre chez l’adulte, en sont venus à se centrer sur la relation mère-enfant précoce et à faire de la qualité de cette relation le déterminant essentiel de l’évolution ultérieure de l’enfant, avec la culpabilisation qui s’en est suivie. Culpabilisation renforcée par une mauvaise compréhension de ce qu’était le bon et le mauvais sein chez M. Klein, puis la mère suffisamment bonne chez D. W. Winnicott, pour qui cela signifie qu’elle doit être bonne juste assez, « good enough », et non pas toute bonne, parfaite, ce qui ne laisserait aucune chance à l’enfant d’évoluer. Ils ont ainsi contribué à une confusion des différents types de manque sous le terme de « frustration », mais en en faisant un manque réel ; si l’enfant ne va pas bien, c’est qu’il a manqué, objectivement, de soins, d’affection, d’amour, qu’il y a eu un raté dans cette relation à la mère. Et il s’ensuit, presque inévitablement, sur le plan théorique, une pente vers la croyance normalisante qu’il y aurait une bonne manière et une seule de faire avec les enfants, un savoir éducatif au regard duquel la mère sera jugée comme défaillante. Et, sur le plan rééducatif ou thérapeutique, une pente vers la réparation ; cet enfant, il y aurait à lui redonner ce que la mère n’aurait pas ou mal donné.

Perte réelle

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Se trouve du même coup occultée derrière le terme de « frustration » non seulement la question de la séparation symbolique, mais aussi celle, difficile, de la séparation réelle et du manque qui lui correspond, que nous appelons « privation [2]  On trouvera les élaborations de J. Lacan pour distinguer... [2] » et qui implique une perte irrémédiable. J’en prendrai un exemple, utilisé à plusieurs reprises par J. Lacan et qu’il reprend d’une observation par Saint-Augustin de l’invidia de l’enfant devant le spectacle d’un puîné au sein de la mère nourricière ; « J’ai moi-même vu, écrit Saint-Augustin (1998, p. 789), et constaté la jalousie chez un tout-petit ; il ne parlait pas encore et il fixait, tout blême, un regard amer sur son frère de lait. » J. Lacan fera remarquer que, dans cet exemple, il ne s’agit pas seulement de jalousie envers cet autre enfant qui prend la place que le premier estime lui revenir, avec la frustration concomitante, mais d’envie envers cet autre qui prend une place et un objet définitivement perdus pour lui et lui offre l’image d’une complétude à jamais disparue. Dans cette expérience, le sein se constitue comme un objet dont il est privé et viendra représenter, dans l’inconscient, la mère à qui il doit renoncer. C’est à partir de cette perte que pourra se mettre en place la dynamique du désir, avec la mise en perspective d’objets substitutifs de cet objet perdu. À la condition que cette perte puisse être transformée en manque, précisément manque à être et le douloureux regret du passé en aspiration à autre chose, dont l’objet a viendra désigner la cause chez J. Lacan [3]  Ce à quoi la cure a à s’employer dans les cas où de... [3] .

Satisfaire un besoin ou causer un désir ?

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La théorie de l’attachement de J. Bowlby, très prisée par les psychopathologues qui tirent la psychanalyse du côté d’une normativité développementale, constitue, par rapport à S. Freud, un déplacement de perspective dont il convient de tenter de mesurer les effets. Ce déplacement entraîne d’abord un changement de méthode ; S. Freud procède par la parole et c’est dans la parole qu’il va mettre au jour l’importance des souvenirs d’enfance et de ce qu’il va appeler l’« infantile », à savoir une réalité particulière, intrapsychique, qu’il va nommer « réalité psychique ». Avec les très jeunes enfants, bien sûr, la parole fait défaut et les spécialistes vont être amenés à s’appuyer beaucoup plus sur l’observation des conduites de l’enfant et des interactions avec ceux qui l’entourent, à commencer par la mère. J. Bowlby, psychanalyste, va s’appuyer pour ce faire sur les méthodes de l’éthologie animale. Il n’est d’ailleurs pas question de contester l’intérêt que ces études ont pu avoir pour la connaissance scientifique du tout-petit, mais de constater qu’elles vont amener J. Bowlby à formuler une théorie pour le moins contradictoire avec la psychanalyse, notamment sur un point ; il fait de l’attachement un besoin primaire, inné, relevant donc de l’instinct, là où, pour S. Freud, la première relation à la mère consistait en la mise en œuvre de pulsions qui, elles, ne sont pas innées, mais ont à se construire en s’appuyant, s’étayant sur des fonctions naturelles, à commencer par les fonctions alimentaire – pulsion orale – et excrémentielle – pulsion anale –, avant de se centrer autour de la zone génitale. Autrement dit se met en place, dans ces premières relations à la mère, quelque chose qui excède la fonction naturelle, à partir de l’éprouvé de plaisir et de déplaisir que l’enfant va chercher à retrouver et qui va érotiser son corps et la relation à la mère. Bien entendu, rien n’empêche, comme certains l’ont proposé (Golse, 2005), de considérer que, sur cet attachement comme besoin primaire, besoin de proximité et de contact corporel avec la mère, viendrait s’étayer une pulsion secondairement érotisée. Il n’en reste pas moins que, progressivement (et cela ne tient évidemment pas qu’à la théorie de l’attachement, puisque cela commence dès les années 1945-1950 pour des raisons qui tiennent sans doute aux conditions de l’enfance engendrées par la Seconde Guerre mondiale), on voit dans la psychologie de l’enfant et dans les conceptions éducatives la présence comblante de l’objet prendre le pas sur son absence symbolisante et la question de la sécurité/insécurité se substituer à la dialectique plaisir/déplaisir, tandis que le terme d’« affectivité » remplace celui de « libido [4]  Va dans le même sens l’utilisation de l’expression... [4] ».

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Cet escamotage de la sexualité infantile, que S. Freud tenait pour essentielle dans sa découverte, n’est pas sans conséquence si l’on considère, je cite Ch. Melman (1992), « comment la séparation d’un enfant avec sa mère est liée à l’irruption du sexuel dans le champ de leur lien… » Dans les premières semaines de la vie du bébé, voire les premiers mois, la mère a à assurer d’abord, mais pas seulement, une fonction réelle ; elle est corps et âme à sa disposition, elle accepte sans réticence d’être « pompée » par ce petit organisme parasitaire et de recevoir en retour ses déjections sans dégoût et même avec intérêt et, plus généralement, de répondre par son attention, sa présence, ses soins, à toute heure du jour et de la nuit [5]  Et c’est encore elle qui assure, de fait et pour l’essentiel,... [5] . Et pendant cette période, le commerce sexuel avec son conjoint passe souvent au second plan. Il y a d’ailleurs des sociétés dans lesquelles il y a une période d’abstinence parfaitement codifiée. Et puis cette relation d’allure symbiotique va peu à peu se desserrer, l’enfant va devoir accepter de différer la satisfaction de ses besoins, prendre en compte l’alternance de présence et d’absence de la mère (premier accès à la symbolisation), ce qui va lui permettre d’entrer dans le jeu spécifiquement humain de la demande et du désir, tel que le langage l’instaure. Ce qui le contraindra, à terme, à modifier sa représentation « maternocentrée » du monde, pour y inclure ce fait qu’il n’est pas le seul objet de satisfaction de la mère et qu’elle trouve, en dehors de lui, un autre type de satisfaction pour laquelle il est exclu qu’il puisse faire l’affaire. À partir de quoi, le conflit œdipien va venir donner sens sexuel à sa représentation du monde en ordonnant les rapports entre les sexes et les générations et en permettant à l’enfant de s’y positionner, subjectivement, en tant que garçon ou en tant que fille, homme ou femme en devenir. On comprend que la plupart des difficultés pour lesquelles les enfants nous sont amenés tournent autour de ce moment pivot dans l’évolution de l’enfant, puisque c’est autour de lui que va se jouer la résolution de cette équation complexe entre l’union et la séparation. Complexe, car elle suppose que la mère offre au moins pendant les douze, voire les dix-huit premiers mois de la vie, le leurre de cet accueil quasi inconditionnel, de cette symbiose, en même temps qu’elle met en place, dès le départ, les conditions qui vont permettre à ce leurre de prendre fin, pour que le conflit œdipien puisse avoir lieu, se dérouler et produire ses effets. La condition fondamentale, c’est que le tiers qui va faire fonction d’agent de cette séparation soit investi par la mère pour que la séparation qu’il introduit réellement puisse prendre valeur symbolique. Toutes les séparations n’opèrent pas de façon identique.

Illustrations cliniques

Arraché à une mère aimante

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La première illustration concerne un garçon né d’un amour illégitime, socialement illégitime, entre une jeune femme modeste, d’une famille paysanne, et un jeune homme de la moyenne bourgeoisie, issu d’une famille de notaires. L’année même de la naissance de l’enfant, cet homme, brillant, ambitieux, épouse une riche jeune femme, et l’enfant reste avec sa mère qui, de son côté, épouse un modeste ouvrier dont la présence ne semble pas avoir empêché l’attachement intense de la mère et de l’enfant. Lorsque l’enfant atteint environ l’âge de quatre ans, son père, peut-être parce que sa femme n’avait pas encore d’enfant, peut-être aussi pour des raisons fiscales, décide de le prendre avec lui, en réalité de le faire élever par le grand-père qui ne semble pas davantage avoir représenté une image paternelle opérante. Bien que son instruction semble avoir été quelque peu négligée, le garçon fait preuve d’une curiosité intellectuelle remarquable et s’avérera un autodidacte passionné. Il a douze ans lorsque sa belle-mère meurt en couches, il est alors apprenti dans l’atelier d’un artisan peintre. À l’âge de vingt-quatre ans, un an après le remariage de son père et un peu plus d’un mois après la naissance d’un demi-frère, il est impliqué, avec trois autres jeunes gens, sur dénonciation, dans une sombre histoire de sodomie. Il est acquitté, faute de preuves, mais sans doute aussi parce que l’un de ses coaccusés est le fils d’une famille de grands notables de la région. Sa vie adulte et ses peintures, nombreuses, ne laisseront pourtant guère de doute sur le fait qu’il était homosexuel et, probablement, pédophile. Il aimait à s’entourer de beaux jeunes gens et notamment d’un enfant qu’il recueille à l’âge de dix ans, qui lui sert de modèle et qu’il gardera avec lui pendant vingt-cinq ans, plus pour sa beauté que pour son talent. Et, dans ses tableaux, on trouve de nombreuses images de jeunes androgynes, même si le plus célèbre d’entre eux représente une femme au sourire énigmatique ; la Joconde, puisqu’il s’agit de Léonard de Vinci, auquel S. Freud (1910) s’est intéressé et un certain nombre d’autres après lui [6]  Cf. Bon M., « La mère de Léonard de Vinci », « (Pas... [6] . Ce qui semble en ressortir, c’est que cet attachement premier à sa mère, suivi d’une séparation réelle par le père, d’un arrachement, a produit une identification sur un mode particulier ; du père, il ne paraît avoir retenu que le prestige social, les beaux habits, et il choisit ses objets d’amour à l’image du bel enfant chéri qu’il était lui-même pour sa mère. C’est l’une des modalités du choix homosexuel. L’autre conséquence, sans doute liée à cette configuration originaire particulière, est cette curiosité sexuelle sublimée qui l’amènera, en alternance avec ses réalisations artistiques, à une formidable activité d’investigation et d’invention scientifiques de tout ordre.

La mère doit investir ce tiers pour que la séparation puisse prendre valeur symbolique

Un père disqualifié

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Voici un exemple différent et plus proche de nous, que j’ai déjà évoqué par ailleurs (Bon, 2000). Étienne, huit ans, est amené au cmpp par ses parents pour des difficultés à l’école ; il est agressif, provocateur avec les autres enfants et refuse de travailler. Le père est venu au premier rendez-vous, ce qui est peu fréquent, mais la mère, femme imposante physiquement par son obésité, semble parfaitement autosuffisante. Elle est divorcée de son mari depuis qu’il a été condamné dans une affaire de mœurs avec des jeunes filles mineures. Ils se sont pourtant « remis ensemble » à sa sortie de prison, ce qui vaut à la mère d’être en butte à sa famille et à sa fille aînée, issue d’une première liaison et qui semble avoir un grief particulièrement vif contre son beau-père. La mère reconnaît, en présence du père qui proteste mollement, avoir fait un « mauvais mariage », mais « ça ne regarde pas [sa] famille ». Elle le tient en piètre estime ; elle le loge et le nourrit, car il est sans emploi, il passe ses journées assis devant la porte ou à regarder la télévision, sa parole ne compte pas. Lorsqu’il se chamaille avec Étienne pour le choix des programmes, ce dernier lui dit ; « Fous le camp, t’es pas chez toi ! » À quoi sa mère ajoute ; « Remarquez, il a pas tort puisqu’on est divorcés. » Étienne ne lui reconnaît aucune légitimité, il le considère comme nul, et refuse de faire ses devoirs avec lui ; « Il est nul, me dira-t-il un jour, il a même pas été à l’école, il voulait me faire faire ma conjugaison alors qu’il sait même pas conjuguer. Moi, c’est avec ma mère que je veux faire ma conjugaison. » La conjugaison, comme chacun sait, c’est l’art de marier les mots ! Au bout d’un an environ, après une évolution significative sur le plan des résultats scolaires et des relations avec sa mère, la situation va, à nouveau, se dégrader lorsque sa mère décide de se séparer une nouvelle fois de son ex-mari et de retourner auprès de sa famille, s’étant aperçue que, je cite, « il court après les petites filles ». Étienne va alors être conforté, je le crains de façon définitive, dans une position problématique par rapport à la loi. Il insulte sa mère qu’il appelle « gros tas » ; « La seule chose qui m’empêcherait de t’insulter, lui dit-il, c’est que mon père me foute sur la gueule. » Son père reste, en effet, le plus fort, pour l’instant, mais il est totalement disqualifié ; « C’est ma mère qui décide tout, lui il compte pour rien, il a été en prison pour viol sur une mineure de moins de quinze ans et il a essayé aussi avec ma demi-sœur. Et c’est pas avec son chômage minable qu’il touche même pas tous les mois qu’il va venir me faire chier. » Quant à moi, comme je lui fais remarquer qu’il manque régulièrement des séances et arrive très en retard, il me dit qu’il a d’autres choses à faire. Alors, à quoi cela sert-il qu’il vienne me rencontrer ? Eh bien, à me faire gagner de l’argent ! Il pense, en effet, que je touche les cinq cents francs par séance – c’est le prix, à l’époque, aujourd’hui environ le double –, qu’il a pu voir sur les décomptes de Sécurité sociale. Sa mère lui a expliqué qu’elle donne de l’argent à la Sécurité sociale pour me payer. En vertu de quoi je serais à son service et il serait aussi autorisé à emporter des feuilles, des feutres et autres petits matériels, puisque, somme toute, c’est sa mère qui les paye ! On voit comment ce père disqualifié sur le plan symbolique, dans le discours de la mère et autodisqualifié, puisque lui-même enfreint la loi symbolique, celle de l’interdit de l’inceste, ne peut faire séparation que sur un plan imaginaire et met l’enfant lui-même dans un rapport pervers à la loi, dont voici un exemple assez parlant. Comme je lui dis qu’ici il y a des règles à respecter, il me répond qu’il connaît les règles, par exemple (sa mère travaille à la poste) ; « Si le facteur t’amène un recommandé, la règle, c’est que tu as le droit de le refuser ! » Voilà, au passage, pourquoi la pratique du contrat, si à la mode aujourd’hui pour tenter de réguler le lien social, fait les délices des pervers, c’est que le contrat contient toujours les éléments pour le contourner et il ne sera respecté que s’il repose en réalité sur un pacte implicite, fondé sur la confiance réciproque.

Entre mère et fille

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Troisième illustration, celle d’une femme qui, en raison d’une grave dépression de sa mère, a été, dans le courant de sa deuxième année, confiée pendant six mois à ses grands-parents maternels qui se sont ensuite occupés d’elle en grande partie jusqu’à la naissance de son frère, de quatre ans son puîné. Ce n’est qu’au moment où la mère décidera de cesser de travailler que la fillette regagnera à temps plein le domicile de ses parents. Pour y retrouver un rival, qui plus est un garçon, ce qui la mettra dans une revendication phallique intense qui l’amènera notamment à se battre pendant une bonne partie de sa vie professionnelle contre le pouvoir des hommes dont elle dénonce la violence et l’arbitraire. C’est pourtant, pendant son adolescence, avec la mère qu’elle devra lutter pour se dégager de son emprise et de ce qu’elle vivra comme un interdit de se réaliser comme femme. Produit exemplaire du « ravage [7]  Terme repris de J. Lacan pour qualifier la relation... [7] », lorsqu’elle vient me rencontrer, vers la quarantaine, c’est – cas de plus en plus fréquent – parce qu’elle est sans enfant, n’ayant pas rencontré l’homme de sa vie, malgré plusieurs liaisons avec des hommes en général indisponibles, qu’elle poursuit de ses demandes insatiables, sur le même mode que la revendication qu’elle adressait autrefois à sa mère. La différence, c’est que, lorsqu’elle vient consulter, leur relation est très conflictuelle mais s’est inversée ; c’est la mère qui reproche à sa fille, toujours fuyant son emprise, son manque d’amour filial, lequel amour qu’elle réserve en secret à son père malgré les griefs qu’elle a contre lui, notamment celui de prendre, tacitement, le parti de la mère dans leurs querelles. Le travail de l’analyse aidant, les choses se pacifieront, mais trop tard pour lui permettre de revenir sur le sacrifice de sa vie de mère. Encore que, peut-être pas tout à fait, car une quinzaine d’années plus tard, après la mort de son père, elle décidera de se consacrer à sa mère malade plutôt que de la confier à une maison de retraite médicalisée. Finalement, elle donne ainsi à sa mère les soins maternels qu’enfant elle n’avait pas reçus d’elle. On voit comment une séparation réelle, doublée d’une séparation imaginaire, ne parviennent pas à dénouer une relation à la mère, faite d’amour et de haine et qui finit par se boucler sur elle-même, fût-ce, à la suite de ce travail analytique, en relative connaissance de cause et dans une certaine sérénité.

Du savoir sur le lien au travail de séparation

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Ces quelques exemples ne prétendent pas, bien sûr, faire le tour de l’ensemble des situations possibles. Et, sans doute, les professionnels de l’enfance sont-ils impliqués dans des situations où, très précocement, la séparation se joue dans le registre du rejet, de la violence, des sévices, et pose des problèmes spécifiques particulièrement délicats à traiter. Mon propos vise simplement à attirer l’attention sur cette solidarité entre ce lien précoce, les modalités de la séparation dont il fait l’objet et le type de lien à l’autre qui pourra se mettre en place ultérieurement. Car je crois que ces repérages, à partir de situations princeps, peuvent être opérants et utiles dans toutes les situations où le souci de la protection de l’enfant conduit à des mesures, éducatives, sociales et, éventuellement, judiciaires, de séparation et de placement. Toutes les séparations n’opèrent pas de façon identique et ne produisent pas les mêmes effets. D’où il convient, dans chaque cas, au-delà de la présentation extérieure, événementielle, phénoménologique de la situation, de tenter d’en dégager les éléments structuraux, qui ne peuvent se trouver ailleurs que dans la parole des enfants ou des jeunes concernés, malgré la difficulté qu’il peut y avoir à la recueillir, à l’entendre et à la travailler. C’est, en effet, la seule façon de déterminer l’angle sous lequel une intervention peut être opérante. Car ce serait une erreur de croire que, parce qu’une décision émane de l’institution sociale ou judiciaire, elle aurait automatiquement statut symbolique. Elle peut avoir ce statut et venir suppléer heureusement à une carence symbolique dans la famille et, finalement, être inconsciemment souhaitée, mais elle peut tout aussi bien prendre valeur persécutrice et renforcer le sentiment des intéressés que les services sociaux et la justice s’acharnent contre eux. Et les effets de cette intervention, ce serait une illusion, certes confortable, que de croire pouvoir les déterminer a priori, comme il nous est souvent demandé, à partir d’un savoir objectif qui exclut la vérité des intéressés, au nom de ce qui serait « pour leur bien ». Je pense à cette femme que j’ai reçue il y a peu pour des difficultés avec un enfant préadolescent qui est dans une attitude d’opposition et de défi avec l’école, avec les enseignants et avec moi-même lorsque je le rencontre. Son bulletin scolaire, qu’elle a apporté, est rempli d’appréciations du style ; ne fait rien, a rendu copie blanche, n’a pas fait ses exercices, se moque du monde, insolent, provocateur, etc. La maman montre une extraordinaire tolérance devant la position de cet enfant, tandis que le père serait trop sévère, incompréhensif. Seulement, il est absent la plupart du temps pour des raisons professionnelles. Il ne dit rien mais il n’en pense pas moins quant à la complaisance de sa femme et, notamment, quant au fait qu’en son absence, le garçon dort dans le lit de sa mère, et ce, depuis sa première absence pour une mission de six mois, alors que l’enfant avait environ un an. Elle se rend bien compte qu’il y a là quelque chose qui cloche, mais elle n’arrive pas à dire non et elle comprend que c’est campé sur sa complaisance à son égard que le garçon peut récuser son père et toute autre figure d’autorité. « Est-ce que vous croyez que ce serait une bonne chose de le mettre en internat ? », me demande-t-elle alors. Autrement dit, de précipiter – à l’orée de la puberté – une séparation réelle là où une séparation symbolique – au déclin de l’œdipe – n’a pu opérer. Et avec des effets possibles diamétralement opposés, pacification ou exacerbation de la revendication, qu’aucun savoir psychopédagogique ne permet de prédire.

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Cet exemple nous montre aussi que cette question de la séparation ne se pose pas seulement aux grandes périodes de la vie où, à l’occasion d’un conflit nécessaire, il faut « lâcher quelque chose » pour pouvoir établir un nouvel équilibre et un nouveau lien à l’autre (conflit œdipien, adolescence, conjugalité, parentalité, maturité, vieillesse…). Elle se pose aussi quotidiennement, dans toutes les situations où nous pouvons avoir à intervenir, au titre de psychologue, mais aussi bien de juge, de travailleur social, de médecin, de psychanalyste… ; est-ce que mon intervention va opérer sur le plan symbolique comme une coupure qui déplacera les données de la situation et fera que les choses ne seront plus les mêmes après qu’avant ? Ou est-ce qu’elle opérera sur le plan imaginaire comme une nouvelle atteinte narcissique qui entraînera une surenchère dans l’affrontement ? Ou encore au plan réel, comme une perte sèche, un traumatisme qui accentuera chez le sujet son marasme ou sa dépression ? Personne ne peut y répondre à l’avance, la réponse ne peut venir qu’à entendre les intéressés et être élaborée avec eux. La seule chose dont on peut être sûr, c’est que les séparations qui n’auront pas été effectuées sur le plan symbolique reviendront, de façon particulièrement invalidante, dans le réel de l’enfant, ou de l’adolescent, ou de l’adulte plus tard ; dans le réel du corps (maladie, manifestations psychosomatiques, impuissance…), dans le réel psychique (délire, hallucinations, symptômes…), dans le réel social (passages à l’acte ou acting out agressifs ou sexuels, fugues…). Et cela engage notre éthique professionnelle comme notre responsabilité de sujet.


Bibliographie

  • Bon N., 2000, Virgille et Monsieur Lebon, psychanalyse d’un enfant, Revigny-sur-Ornain, Hommes et perspectives.
  • Bowlby J., 1958, « The Nature of the Child’s Tie to his Mother », International Journal of Psychoanalysis, 39 : 350-373.
  • Freud S., 1910, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Paris, Gallimard, 1977.
  • Golse B., 2005, « L’attachement entre théorie des pulsions et théorie de la relation d’objet », in Pierrehumbert B. (sous la direction de), L’Attachement, de la théorie à la clinique, Ramonville-Saint-Agné, Érès, pp. 36-41.
  • Melman C., 1992, « Linguisterie. Mère réelle, mère symbolique, mère imaginaire », La Psychanalyse de l’enfant, 12 : 137.
  • Saint-Augustin, 1998, Les Confessions, i, vii, Paris, « Pléiade », Gallimard.
  • Spitz R., 1945, « Hospitalism », Psychoanalytic Study of Child, i, pp. 53-74 et ii, pp. 113-117.
  • Spitz R., 1946, « Anaclitic Depression », Psychoanalytic Study of Child, ii, pp. 313-342.

Notes

[1]

Ou s’éclaire ce terme de frustration qui résulte d’une traduction erronée, via l’anglais, du terme allemand Versagung, employé par S. Freud et ordinairement traduit par « refus », mais qui, littéralement, signifie « dédit », avec ce qu’il connote de promesse non tenue, voire de trahison de la part de la mère.

[2]

On trouvera les élaborations de J. Lacan pour distinguer ces trois formes du manque, alors confondues sous le terme de « frustration » dans J. Lacan, 1956-1957, « La relation d’objet », Le Séminaire, Livre iv, Paris, Le Seuil, 1994.

[3]

Ce à quoi la cure a à s’employer dans les cas où de graves atteintes précoces au lien à la mère viennent, sur le mode du traumatisme, jouer comme défense contre la castration, les coups hostiles du destin masquant la rigueur indifférente de l’anatomie à quoi chacun est soumis : n’être que de l’un ou l’autre sexe.

[4]

Va dans le même sens l’utilisation de l’expression « faire son deuil » à tout propos et hors de propos, lorsqu’il ne s’agit pas d’élaborer la perte d’un objet aimé, mais d’avoir à accepter une limite et à renoncer à une jouissance.

[5]

Et c’est encore elle qui assure, de fait et pour l’essentiel, ce rôle, quelles que soient les pétitions de principe pour affirmer que l’un ou l’autre parent peuvent, indifféremment, le tenir.

[6]

Cf. Bon M., « La mère de Léonard de Vinci », « (Pas tout) sur la mère », colloque de l’école freudienne, Paris, les 20 et 21 mai 2000.

[7]

Terme repris de J. Lacan pour qualifier la relation mère-fille par M.-M. Lessana, 2000, Entre mère et fille, un ravage, Paris, Pauvert.

Plan de l'article

  1. Modalités du manque
    1. Coupure symbolique
    2. Dol imaginaire
    3. Perte réelle
  2. Satisfaire un besoin ou causer un désir ?
  3. Illustrations cliniques
    1. Arraché à une mère aimante
    2. Un père disqualifié
    3. Entre mère et fille
  4. Du savoir sur le lien au travail de séparation

Pour citer cet article

Bon Norbert, « Éloge de la séparation », Le Journal des psychologues 6/ 2008 (n° 259), p. 56-61
URL : www.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2008-6-page-56.htm.
DOI : 10.3917/jdp.259.0056


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