2001
Le Mouvement Social
D’une bureaucratie asiatique à la bourgeoisie cubaine...
Daniel Hémery
[*]
Si la sociologie historique des grandes bourgeoisies modernes de l’Asie orientale contemporaine a connu
de considérables développements depuis trente ans, il
n’en a pas été de même des études relatives aux anciennes élites, classes ou formations sociales dominantes. Il
est particulièrement notable que les bureaucraties du
monde chinois et sinisé des deux derniers siècles n’aient
guère suscité de travaux d’envergure depuis la célèbre
Bureaucratie céleste d’Étienne Balazs parue en 1968.
D’une manière générale, les enquêtes dont elles ont pu
faire l’objet se sont, du moins jusqu’à présent, cantonnées
aux fonctionnariats officiels et se sont souvent limitées à
la description des systèmes bureaucratiques, en eux-mêmes fort complexes, des filières de formation et de
recrutement par les concours littéraires ou par la recommandation, ainsi que des appareils administratifs, apport
qui n’a certes rien de négligeable. A vrai dire, les études
qui ont tenté de cerner la configuration sociologique des
bureaucraties civiles et militaires contemporaines ne sont
guère plus étoffées, pas plus d’ailleurs que les travaux qui
ont tenté d’explorer les modes d’articulation entre les
pouvoirs bureaucratiques asiatiques et le corps social, en
particulier le personnel qui l’assumait quotidiennement,
l’« infra-bureaucratie », qu’évoque dans ce numéro, à
propos du Nord-Viêtnam de la période du Protectorat
français, l’article d’Emmanuel Poisson. La géographie
administrative de ces espaces sociaux reste mal connue,
même si des travaux récents ont entrepris patiemment de
la préciser. D’où l’intérêt unique qu’offrent les fonds documentaires laissés par les administrations coloniales,
fonds qui concernent leur propre fonctionnement et qui
sont souvent restés sur place. A cet égard les fonds de
l’ancien Protectorat du Tonkin conservés aux archives
nationales du Tonkin à Hanoï frappent par la qualité des
dossiers personnels qui y subsistent et à partir desquels
l’auteur de cette enquête s’est trouvé en mesure de dégager une approche et une méthodologie neuves qui mettent en lumière un certain nombre de constantes de l’histoire bureaucratique d’un régime à l’autre : relative
légèreté de l’appareil administratif, stabilité et efficience
de l’administration impériale vietnamienne jusqu’à la
Seconde Guerre mondiale, continuité fonctionnelle du
sous-fonctionnariat, étendue du pouvoir informel des
employés de bureau sans lequel il n’était pas de pacification sociale possible ni de prise étatique concevable sur
les dix mille villages du Nord-Viêtnam, positionnement
socialement stratégique du bas mandarinat et de ses
subalternes.
On débouche inévitablement sur des interrogations
fortes. Ce que suggère cette étude, c’est au fond la vigoureuse autonomie du social et l’investissement des systèmes politiques bureaucratiques en Asie orientale par les
demandes, les pressions et les intérêts multiples des
sociétés rurales, le risque permanent de paralysie devant
lequel se trouvent constamment placés les sommets des
États, notamment en cas de crise, comme lors de la
conquête militaire française de la fin du XIXe siècle ou plus
tardivement, mais dans le centre du Viêtnam colonisé, en
1930-1931. États en quelque sorte captifs, qui la plupart du
temps s’épuisent à mobiliser des sociétés qui renâclent
ou résistent passivement, qu’il faut donc voir non pas
comme immobiles, mais comme des États autoréformateurs, investis d’une mission organique de modernisation
de leur propre pratique bureaucratique. Le soin qu’ils
apportent à sans cesse perfectionner et améliorer leur
capacité d’entraînement des sociétés, l’obsession de la
réforme administrative ont été constants chez les empereurs vietnamiens du XIXe siècle et se sont transmis aux
fonctionnaires français du Protectorat, en particulier dans
les vingt premières années du siècle. Dans le cadre du
compromis historique complexe que fut la colonisation, il
y eut bien forte continuité de la bureaucratie, de ses usages et de ses pratiques comme des modes de gouvernement du Social.
Bien qu’il porte sur une toute autre aire de civilisation,
saisie à un autre âge, l’article de Marcos Winocur procède
lui aussi d’un regard renouvelé sur les formations dirigeantes des sociétés du « Sud ». Lui aussi écorne sérieusement l’image de conservatisme politique qui leur reste
attachée. La bourgeoisie urbaine de Cuba, démontre-t-il,
confrontée aux fluctuations erratiques des exportations et
des cours sucriers, a été une composante non négligeable
de la révolution castriste de 1958-1959. Bien d’autres
expériences historiques, indienne, chinoise, vietnamienne, voire égyptienne, pour n’en citer que quelques-unes, pourraient être convoquées qui justifieraient le
même décapage problématique et devraient inciter à
relire les révolutions du Tiers Monde des années
1950-1975, à interroger la part que ces élites dirigeantes
ont été amenées à y prendre et le jeu subtil, pas toujours
perdant loin de là, notamment en Amérique latine, qui a
été le leur dans les passations de pouvoir qui se sont alors
opérées et dans les aboutissements fort diversifiés de ces
révolutions. Après tout l’attitude de la bourgeoisie du riz
dans le sud du Viêtnam à l’égard des communistes dans
les années 1970 fut-elle si différente de celle des grands
bourgeois de La Havane ? Limites et degrés de continuité
de la « gouvernance » des sociétés non européennes : c’est à une problématique historique neuve que ce
numéro de la revue fait écho. Une ouverture...
[*]
Maître de conférences émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paris VII.