2001
Le Mouvement Social
De l’honneur de la corporation à l’honneur de la patrie
Les étudiants de Göttingen dans l’Allemagne de la Première Guerre mondiale
Marie-Bénédicte Daviet-Vincent
[*]
L’Université de Göttingen fournit un prisme privilégié d’observation des corporations
étudiantes allemandes à la fin de l’Empire. De recrutement social fermé et caractérisées par
une certaine éthique, ces dernières veulent faire de leurs membres de véritables hommes
d’honneur. Un des fondements de « l’éducation corporative » est notamment la nécessité de
réparer l’honneur individuel par les armes en cas d’offense. Proposant la protection des anciens
envers les plus jeunes et préparant les étudiants à leur vie tant professionnelle que sociale, les
corporations étudiantes peuvent être envisagées comme système de recrutement et de formation des élites allemandes. La célébration du centenaire de la bataille de Leipzig en 1913
commémore la victoire du peuple allemand contre Napoléon et réactive le patriotisme des
étudiants : ces derniers s’engagent ensuite massivement dans l’armée comme volontaires en
août 1914. La Première Guerre mondiale est l’occasion pour eux de mettre directement en
pratique les valeurs de l’engagement corporatif. La guerre apparaît comme un commerce de
l’honneur au niveau international, où il convient de réparer l’honneur de l’Allemagne que l’on
croit outragé. La manière dont est vécu le conflit peut être reconstituée à partir de lettres du
front et de journaux de guerre internes aux corporations : l’exigence de se montrer exemplaires au front apparaît pour les étudiants comme un « devoir » envers leur corporation avec qui
ils restent majoritairement en contact. Mais confrontés à la réalité du conflit, ils connaissent
des désillusions à partir de 1916 et déchantent face à une conception traditionnelle de
l’héroïsme guerrier qui semble archaïque dans la guerre de tranchées : si les étudiants ont
toujours le sentiment de former une élite au sein de leurs divisions militaires, celle-ci ne peut
être que d’ordre moral. Le traumatisme d’une défaite largement imputée à « l’arrière » les
conduit à désavouer la République de Weimar dès 1918 et à considérer les corporations
étudiantes comme fers de lance d’une restauration de la « vraie patrie allemande ».
Göttingen University provides a privileged prism for the observation of German student corporations at the end of the Empire. Their social recruitment is exclusive and they
are characterized by a certain ethics, so they aim at making their members true men of
honour. One of the foundations of the « corporate education » is more particularly the
necessity of a duel in case of offence. As they put forth the patronage of the younger by
the senior boys, and pave the way to professional and social life, the student corporations
can be seen as a whole recruitment system, which shapes the German elite. The celebration of the centenary of the battle of Leipzig in 1913 commemorates the victory of the
German people against Napoleon and generates a revival of the students’ patriotism:
thus, they massively volunteer to join the army in August 1914. World War I is an opportunity for them to put into practice the values of their corporate commitment. The war
appears as an international duel, in which the point is to re-establish the allegedly outraged honour of Germany. The way they live through the conflict can be reconstituted
thanks to the letters from the front line and the war journals published within the corporations. The necessity of being exemplary on the front line seems to be considered by
the students as a duty towards their corporation, with which most of them keep contact.
But as they have to face the mere reality of the conflict, they get through harsh disillusion.
From 1916, their traditional vision of martial heroism seems to be archaic in the context
of the trenches. Indeed, the students still feel they belong to an elite in their military
divisions, but this can only be acknowledged from an ethical point of view. The trauma
of a defeat which is largely attributed to « the non-operational zone » leads them to reject
the Weimar Republic as early as 1918. Thus they see the student corporations as the
spear-head of a restoration of the « true German patriotism».
Où pourrais-je bien observer les étudiants dans l’état de nature ? J’avais
le choix entre Berlin, Heidelberg, Bonn, Iéna, Goettingue. Mais Berlin, c’est
la capitale où les étudiants, perdus dans la foule, mènent la vie anonyme et
banale de tout le monde. Heidelberg est la plus célèbre des villes universitaires
allemandes. Pleine d’étrangers, elle se sait admirée et guettée comme une
personne très bien et bien connue; les étudiants vivent devant la galerie, et
c’est un autre genre de banalité qui risque de fausser l’observation. Bonn est
l’université des princes et des snobs. On n’y travaille guère : on y pose aussi.
Je me décidai pour Goettingue, en raison de son éloignement de tout centre
vivant, et aussi pour la réputation de béotisme et de pédantisme que Henri
Heine lui a faite. N’a-t-il pas exagéré ?
[1]
Les corporations étudiantes
(Studentenverbingungen) semblent à bien des
égards une réalité spécifiquement germanique, qui a pu toutefois faire école dans
d’autres pays (en Pologne et dans les pays baltes notamment). Ce sont des associations d’étudiants de la même université vivant dans une maison commune. Leurs
membres s’engagent à respecter les « principes » d’une constitution
(Prinzipien) pendant le temps universitaire et au-delà, la corporation étant une « communauté pour
la vie »
(Lebensbund). De manière générale, les corporations ont pour but de promouvoir l’union de leurs membres, d’engager ces derniers à mener une vie d’hommes
d’honneur, et d’encourager l’intérêt scientifique. Mais il existe une grande diversité
de « principes », par exemple le principe de satisfaction pour les corporations
d’armes
[2], le principe patriotique pour les corporations politiques, ou le principe
de foi pour les corporations chrétiennes... Quel que soit le type de corporation,
l’obéissance aux principes vise la transmission d’une « éducation »
(Erziehung) dans
le passage à l’âge adulte des membres. Le monde des corporations a suscité relativement tôt la curiosité des Français : les récits de voyageurs, tels Jules Hurel au
tournant du XX
e siècle, décrivent surtout leurs rites passéistes, leurs beuveries ou la
violence des duels étudiants. Plus récemment, des études ont bien mis en lumière la
diversité tant sociale que politique de corporations se réclamant d’héritages historiques différents, ainsi que leur rôle dans le façonnement des mentalités étudiantes
[3].
Mais en Allemagne, le sujet reste aujourd’hui controversé : la recherche a longtemps
retenu exclusivement l’attention d’anciens membres ou de sympathisants, et se limite
encore souvent à des monographies ou des synthèses partielles ne concernant qu’un
seul type de corporations
[4]. Toutefois de nouveaux travaux d’histoire plus globale
sont actuellement en cours, initiés par l’
Institut für Hochschulkunde de Würzburg.
La présente recherche s’en inspire en ce qu’elle entend traiter l’ensemble du spectre
corporatif d’une université, sans se limiter aux modèles corporatifs les plus connus
(Corps et
Burschenschaften).
Il peut être novateur d’envisager l’ensemble des corporations étudiantes comme
un système de formation et de reproduction des élites. Par leur recrutement exclusivement universitaire, elles produisent des élites de formation intellectuelle, occupées
dans différents champs de la vie sociale, médecins, juristes, hauts fonctionnaires,
professeurs d’université. Les corporations se rattachent à l’histoire sociale des intellectuels, dont Christophe Charle a renouvelé l’approche dans une perspective d’histoire comparée
[5] : il s’agit de rendre compte de leur rayonnement culturel, de leur
dimension sociale et de leur rôle politique. Le destin de l’Allemagne est lié à des
élites particulières, à bien des égards très différentes des élites françaises de la Troisième République. La société de Guillaume II est souvent considérée comme une
« société de sujets » pour reprendre le titre du roman d’Heinrich Mann écrit en
1914
[6]. Le personnage de Diederich Hessling illustre à merveille l’adaptation de
la société wilhelmienne à un système constitutionnel non démocratique, où le centre
de gravité du pouvoir réside dans la couche aristocratique et militaire. Le héros
d’Heinrich Mann est aussi membre d’une corporation étudiante de Berlin
(Neo-Teutonia) où il fait siennes les valeurs d’obéissance, de devoir et d’honneur formalisé,
liées à la mentalité de l’officier de réserve. L’historiographie allemande, à la suite de
Thomas Nipperdey, a cependant fortement nuancé cette description classique du
Kaiserreich
[7]. Elle conduit l’historien à s’interroger de manière nouvelle sur le sens
et le rôle des corporations.
Le choix de Göttingen, ville moyenne appartenant à la Prusse depuis 1866,
s’explique par le caractère très représentatif de son université
Georgia-Augusta, de
fondation ancienne (1737), donc proposant un spectre très diversifié de corporations
[8]. Deux dates clef ont été retenues : 1913 est marquée par la célébration
patriotique du centenaire de la bataille de Leipzig par toutes les corporations allemandes, tandis que 1918 consacre l’issue d’une guerre dans laquelle les membres
des corporations se sont massivement engagés, et la chute d’un empire auquel
s’étaient identifiés la plupart des étudiants. Il s’agit d’une période relativement brève,
mais d’une extrême densité et finalement assez peu étudiée. La Première Guerre
mondiale fonctionne comme un moment de vérité et un révélateur, dans l’épreuve,
des comportements et des mentalités. Comme l’a montré Jean-Jacques Becker
[9],
elle permet de saisir les forces profondes d’un pays. Les corporations ont-elles vécu
le conflit en tant qu’élites de manière spécifique ? L’appartenance à une corporation
est-elle le premier déterminant pour rendre compte de l’expérience de guerre ? Il
existe cependant plusieurs types de corporations, aristocratiques, politiques, chrétiennes, sportives, musicales ou scientifiques. Dans quelle mesure ces différences
expliquent-elles la variété des comportements pendant la guerre ? Les lettres du front,
contenues dans les archives privées des corporations ou publiées par leurs journaux
internes, sont une source privilégiée pour l’historien
[10]. Après une approche critique nécessaire dans le cas des lettres imprimées, des documents permettent d’entrevoir les expériences de guerre individuelles et de comprendre les mentalités. Pour
appréhender leur spécificité, de forme comme de contenu, il faut les comparer à des
lettres rédigées par d’autres soldats et officiers n’appartenant pas au monde des
corporations
[11]. La méthode consiste à prendre un discours au sérieux, en décryptant la langue employée (répertoire sémantique et métaphorique propre aux corporations), les récurrences ou les silences, puis à confronter ces documents à la chronologie du conflit. Il s’agit de partir véritablement du discours étudiant pour
comprendre, de l’intérieur, les motivations et mettre au jour des logiques d’action.
L’« éducation corporative » à la fin de l’Empire :
hiérarchie, règles de vie, valeurs politiques
Le
Kaiserreich est l’époque florissante des corporations étudiantes : vers 1900,
près de la moitié des étudiants sont « corporés » dans l’université moyenne de Göttingen (celle-ci compte en 1913 environ 2 700 étudiants
[12]). Les caractéristiques
de ce corporatisme sont le formalisme (avec la casquette et le ruban comme signes
de reconnaissance), un ritualisme prononcé, la subordination des jeunes membres
aux Anciens, et le traditionalisme qui romantise les formes médiévales et perpétue
la notion de l’honneur. En dépit de ces ressemblances extérieures, les corporations
forment en réalité un système fortement différencié. Konrad Jarausch
[13] a distingué toute une hiérarchie depuis les corporations les plus élitistes « portant les couleurs »
(farbentragend) et pratiquant le duel étudiant jusqu’aux associations à la limite
de l’organisation corporative, car « ne maniant pas les armes »
(nicht schlagend) et
« sans couleurs »
(farbenlos). Au sommet, les
Corps sont les organisations étudiantes
dominantes, imitées à cause de leurs manières distinguées par toutes les autres corporations. Ils fonctionnent comme système de reproduction des élites : en témoigne
la place prise par les anciens membres dans la haute société wilhelmienne, leurs
postes élevés dans l’administration prussienne, la diplomatie et même l’économie.
Les
Corps sont de véritables instances de socialisation, préparant leurs membres
issus des couches sociales les plus élevées à des carrières spécifiques (ils étudient
majoritairement le droit), et leur fournissant tout un réseau de relations et de protections (grâce au soutien des Anciens). La fédération nationale
(Kösener Senio-ren-Convent-Verband) est fondée en 1848 sur le « principe de tolérance ». Elle réunit
à Göttingen sept
Corps en 1914. La
Burschenschaft reste la seconde organisation
étudiante du
Kaiserreich, mais subit l’influence des
Corps : par imitation, elle adopte
le duel étudiant en 1883, le principe d’organisation locale et la fondation d’une
association d’Anciens en 1891, si bien qu’on peut presque parler de
Corps de
« seconde classe ». Cependant elle garde de sa tradition progressiste un intérêt pour
la vie politique que l’on ne retrouve pas dans les autres corporations. La fédération
nationale
(Deutsche Burschenschaft) existe depuis la fête de la Wartburg en 1817,
avec pour devise « honneur, liberté, patrie » et le drapeau unitaire noir-rouge-or.
Göttingen compte cinq
Burschenschaften.
Parallèlement à ces deux grandes fédérations se développent à partir de 1815
les
Landsmannschaften. Elles abandonnent leur principe originel de recrutement
par région et adoptent en 1882 le duel étudiant. La fédération nationale
(Deutsche
Landsmannschaft) réunit trois corporations à Göttingen. D’autres corporations sans
tradition d’armes, car spécialisées dans un type d’activité comme le chant choral
pour les
Sängerschaften, ou la gymnastique pour les
Turnerschaften, introduisent
aussi progressivement le principe du duel. Seules les corporations d’inspiration chrétienne, plus tardives, rejettent par principe idéologique les duels et restent à l’écart
de cette évolution, constituant par là un groupe intermédiaire de corporations portant
les couleurs mais « non duellantes »
[14]. C’est le cas de la corporation protestante
Wingolf par exemple. Du point de vue des corporations élitistes, le bas de l’échelle
est formé par des organisations étudiantes plus proches de l’association que de la
corporation. Cet ensemble de corporations « noires » comprend d’une part des corporations catholiques
(Unitas), d’autre part des corporations scientifiques spécialisées par faculté, et enfin des associations formées autour d’un intérêt particulier
comme la gymnastique ou la musique. Subissant l’influence des corporations plus
prestigieuses, ces associations adoptent progressivement des formes corporatives,
telles la hiérarchie des membres ou le port des couleurs. Cependant elles n’exercent
qu’une influence très réduite au sein des universités. Leurs membres sont plutôt des
étudiants en philosophie et théologie (études peu coûteuses et bénéficiant de bourses). Plus on descend vers le bas de la hiérarchie des corporations, plus le nombre
de leurs membres augmente (d’une dizaine pour les
Corps à plus de trente pour les
associations scientifiques ou musicales comme les
Blaue Sänger de Göttingen). Face
à ces associations s’unissent les « étudiants libres »
(Freistudentenschaft), non corporés et libéraux, dont le mouvement est né à Leipzig en 1896.
L’organisation très hiérarchisée des statuts à l’intérieur de la corporation correspond à une progression des membres. Il faut passer d’échelon en échelon et
mériter l’obtention de nouveaux droits. Le système rappelle un peu les ordres de
chevaliers. Chaque corporation se compose de deux grandes catégories d’étudiants :
les « actifs »
(Aktive), c’est-à-dire les étudiants vivant dans la maison de la corporation
et tenus de participer pleinement à la vie de cette dernière, et les « inactifs »
(Inaktive)
ou étudiants plus avancés dans leurs études (après trois semestres universitaires),
déchargés de l’obligation de présence
[15]. Actifs et inactifs forment « l’assemblée »
de la corporation
(Convent), qui prend les décisions collectives importantes. Le nouveau membre ou bizuth a le statut de « renard »
(Fuchs) pendant les deux premiers
semestres de son activité
[16]. Il subit différentes brimades de la part des étudiants
plus âgés pendant toute une période probatoire avant d’être promu au rang de « garçon »
(Bursche). Ce terme désigne, dans la langue étudiante du XIX
e siècle, le membre
actif en pleine possession de ses droits, notamment celui de voter dans l’assemblée
corporative. Il est autorisé à porter le « ruban aux couleurs de la corporation »
(Cou-leurband)
[17]. Passé en bandoulière de l’épaule droite à la poitrine, en souvenir
peut-être du fourreau d’épée des temps féodaux, il se porte aussi bien à l’intérieur
de la corporation que dans la rue ou à l’université. Plus qu’un simple signe d’appartenance ou de reconnaissance, le port du ruban se mérite et se respecte, il engage
la conduite morale de l’étudiant : ne pas honorer les « couleurs », c’est en quelque
sorte offenser toute la corporation
[18]. Le dernier statut, celui d’Ancien ou littéralement « Vieux Monsieur »
(Alter Herr), est conféré à tous les membres de la corporation ayant terminé leurs études universitaires. Ces derniers sont parfois appelés
ironiquement « philistins »
(Philister) : le terme vient de l’époque où les théologiens
protestants représentaient la plus grande partie des étudiants
[19]. Les Anciens continuent de verser une cotisation, sont organisés dans des associations propres et
conservent un droit de regard important sur la vie de leur corporation.
L’éducation corporative commence par le respect du livre de vie de la corporation, appelé le « comment »
(Komment). Le terme désigne, depuis le « comment »
originel de Iéna (1791), la manière dont doivent se comporter les membres. Différant
selon les types de corporation, les règles de la vie du
Bursche définissent des codes
de langage, la manière de porter les « couleurs » et les « habits de cérémonie »
(Wichs),
et l’attitude envers les Anciens (le tutoiement par exemple). Le « comment » est souverain dans la vie de la corporation : il crée le sentiment de communauté. Le second
instrument de l’éducation corporative est l’escrime pour les corporations d’armes.
Son fondement est la partie de
Mensur
[20] : loin d’être un duel visant à réparer une
offense préalable, il s’agit d’une rencontre officielle, organisée à l’avance avec une
autre corporation. L’originalité réside dans le respect scrupuleux des règles, chaque
infraction étant sanctionnée par une punition dont la gravité peut aller jusqu’à l’exclusion
(Dimission). Les adversaires sont choisis en fonction de la similitude de leur
constitution physique et de leur niveau technique. Postés à un mètre de distance l’un
de l’autre, ils s’assènent des coups sur la tête. Le sens de la partie reste énigmatique :
elle vise, selon les contemporains, à mettre à l’épreuve le courage viril et l’autodiscipline des membres qui s’y soumettent. Plus qu’une instance d’intégration, le
Mensur est considéré comme un test de caractère. Or dans le
Kaiserreich, l’utilisation
privée des armes et les duels sont officiellement interdits par la loi
[21] : le
Mensur
représente donc une violation tolérée du pouvoir étatique. Le troisième instrument
de l’éducation corporative est « l’obligation de boire »
(Trinkzwang). Elle vise
l’apprentissage d’une certaine dignité extérieure lors des « soirées de bière »
(Kneipen). Il y a un « honneur de bière » à défendre pour chaque membre : le refus peut
aussi conduire à l’exclusion
[22]. A côté des jeux de bière traditionnels se met en
place une véritable ritualisation de la consommation lors des soirées officielles. On
constate en fait une augmentation de la quantité de bière consommée, et les abus
sont dénoncés par l’opinion publique à partir de 1900. Les
Kneipen perdent leur
aspect ludique, l’enivrement devient une norme de la vie étudiante : plus de cent
expressions idiomatiques portent la racine « bière » dans la langue corporative
[23] !
Les corporations se caractérisent par leur éloignement de la politique des partis.
Toute personne de moins de 25 ans étant exclue du droit de vote dans l’Empire, la
participation étudiante aux élections du
Reichstag est donc quasi inexistante. Pour
le contemporain Theobald Ziegler, l’activité politique des étudiants n’est d’ailleurs
pas souhaitable
[24] : l’étudiant doit lire des journaux de tendances variées et fréquenter des réunions publiques pour se faire une opinion personnelle, mais sans
oublier le « tout », c’est-à-dire l’intérêt supérieur de l’Allemagne, le vrai patriotisme
au-dessus des querelles de partis. L’appartenance à un parti politique est en contradiction avec le principe de « liberté universitaire »
(Akademische Freiheit). En revanche, le nationalisme relève d’un devoir. Le
Kommers est la cérémonie patriotique
par excellence des corporations : le terme désigne un
Kneipe solennel avec de la
musique, des étudiants en costume de fête, des femmes spectatrices aux tribunes et
des épées de parade. La commémoration de la fondation de l’Empire
(Reichskommers) rassemble notamment toutes les corporations d’une même fédération (celle
des
Burschenschaften de Göttingen le 11 janvier 1913 compte plus de 1 500 participants
[25]). De même, l’anniversaire de l’empereur est célébré conjointement par
des corporations d’armes traditionnellement rivales. Guillaume II étant membre du
Corps Borussia de Bonn, les étudiants voient dans l’empereur la réalisation des
idéaux corporatifs à la tête de l’État. Plus généralement dans les chaque État allemand, l’anniversaire du souverain local est fêté lors de l’hommage au « père du pays »
(Landesvater). Selon un cérémonial très codifié, les casquettes des participants sont
glissées au travers des lames de deux épées, celles-ci font ensuite le tour des tables,
puis chacun reprend sa casquette trouée et fait acte d’allégeance. Le percement de
la casquette, recousu avec du fil d’or mentionnant la date, symbolise le renoncement
à la protection de la tête, c’est-à-dire la disponibilité totale envers le pays. Les étudiants vouent aussi un véritable culte à Bismarck. Sa figure est associée à la création
du
Reich et à la grandeur nationale. Bismarck a d’ailleurs été membre du
Corps
Hannovera de Göttingen de 1832 à 1833, avant d’aller poursuivre ses études à
Berlin
[26]. Cette vénération prend la forme de défilés et de construction de « colonnes Bismarck » dans les villes universitaires à l’occasion de sa mort en 1899.
Contrairement à l’héritage national et libéral de la
Burschenschaft, l’évolution
politique générale des corporations est caractérisée, selon Konrad Jarausch, par un
virage antilibéral teinté d’antisémitisme
[27]. Une dépolitisation des étudiants a lieu
pendant le
Kaiserreich, dont les causes sont la réalisation de l’unité allemande (qui
enlève à la
Burschenschaft son objectif politique initial), le système du suffrage universel masculin (qui donne à la bourgeoisie une part de responsabilité parlementaire),
et un certain sentiment de sécurité alimenté par la prospérité économique. Le système constitutionnel n’est plus remis en cause. Le nationalisme, caractérisé par un
loyalisme dynastique et régional, devient une idéologie attractive pour les étudiants
divisés en organisations rivales selon les régions, les confessions et les origines sociales. Le nationalisme est progressivement élargi à l’impérialisme. Il conteste aux juifs
la capacité d’intégration à la culture allemande. Cette idéologie enthousiasme la génération d’étudiants de la fête de
Kyffhäuser en 1881
[28], point de départ d’une
pétition antisémite donnant naissance à un nouveau type de corporations politiques,
les « clubs d’étudiants allemands »
(Vereine Deutscher Studenten). Ces derniers
contribuent à diffuser l’antisémitisme dans toutes les corporations
[29] : progressivement, les juifs sont exclus des
Burschenschaften et des
Corps à partir de 1880,
des
Landsmannschaften en 1884 et de manière plus informelle des
Turnerschaften. Ils sont donc contraints de fonder des corporations proprement juives. On peut
dire que l’évolution antilibérale a gagné quasiment toutes les corporations en 1914.
Du centenaire de la bataille de Leipzig
à la Première Guerre mondiale :
commémorations nationales, élan patriotique,
volontaires de guerre
La commémoration en 1913 du centenaire de la bataille de Leipzig sert de
catalyseur au patriotisme des corporations. La « bataille des peuples »
(Völkerschlacht) des 16-19 octobre 1813 est en effet devenue le symbole du soulèvement
du peuple allemand contre Napoléon (ce dernier, définitivement battu, perd un tiers
de son armée et se replie de l’autre côté du Rhin). La victoire illustre l’esprit des
« Guerres de Libération »
(Befreiungskriege) de 1813-1815, à savoir les idées de
liberté et d’unité de l’Allemagne. Ces idées président à la création des
Burschenschaften au lendemain des guerres napoléoniennes. Les
Landsmannschaften déjà
existantes ont aussi profité de ce contexte et connu une renaissance (évolution vers
les
Corps). La victoire de Leipzig constitue ainsi une référence commune à tous les
types de corporations, elle fait partie de leur histoire mythique, de leur patrimoine
symbolique. La ville de Leipzig est célébrée par le poète populaire Ernst Moritz
Arndt
[30] qui a exercé une influence décisive sur la
Urburschenschaft de 1815.
L’« esprit de 1813 » se prête tout particulièrement à la composition de chants populaires patriotiques, que l’on retrouve un siècle plus tard dans le répertoire traditionnel
des étudiants
(Kommersbuch)
[31]. On peut évoquer l’hymne du
Corps Bremensia
composé en 1812 par Wilmann, qui développe parallèlement les thèmes de l’amitié
entre les membres du
Corps et du sacrifice pour la patrie, thèmes réunis dans la
métaphore du ruban ou lien symbolique entre les différents
Länder d’Allemagne
[32].
La bataille de Leipzig fonctionne donc comme un « lieu de mémoire » pour les corporations : ces dernières retiennent surtout le fameux appel du Roi de Prusse FrédéricGuillaume III « A mon peuple » du 17 mars 1813, invitant les patriotes allemands à livrer pour le roi, la patrie et l’honneur une bataille décisive, la création de
la décoration militaire de la Croix de Fer en mars 1813, et surtout la formation des
« corps francs »
(Freikorps), composés de bourgeois des villes et d’étudiants (notamment les célèbres chasseurs de
Lützvowschen comptant un tiers d’étudiants). La
participation massive de la jeunesse universitaire au volontariat de l’armée, à proportion d’environ 10 % des effectifs, permet
a posteriori une présentation stylisée
de la bataille
[33].
Un siècle plus tard, la célébration du jubilé de Leipzig est l’occasion d’un rassemblement des corporations. La fédération nationale de la
Deutsche Burschenschaft appelle toutes les corporations locales à envoyer des représentants aux commémorations organisées à Leipzig le 18 et 19 octobre 1913
[34]. Mais toutes les
autres fédérations lancent des appels similaires dans leurs journaux : on peut citer à
titre d’exemple le journal
Akademische Sängerzeitung des corporations de chanteurs dont fait partie
Gottinga à Göttigen. Cette dernière porte sur ses armoiries la
lyre et l’épée, allusions directes aux chansons patriotiques contre le « tyran » napoléonien. L’épisode le plus marquant des festivités de Leipzig est la participation de
plus de 1 000 délégués étudiants dans une seule et même commémoration, fait assez
exceptionnel à l’époque compte tenu des rivalités habituelles entre corporations.
C’est sur cette unité étudiante inédite qu’insiste le journal du
Corps Hannovera
[35] :
pour ce dernier, elle doit aboutir à la prise de conscience d’une identité proprement
étudiante, impliquant la défense d’intérêts communs au-dessus des clivages traditionnels. Cette action solidaire préfigure l’Union Sacrée de 1914. A l’échelle individuelle,
la commémoration revêt cependant d’autres aspects moins idéalistes. Les corporations prestigieuses veulent surtout se montrer en public et en imposer aux autres
fédérations par le nombre de leurs représentants. Schneider, délégué de la
Landsmannschaft Cimbria de Göttingen, se félicite des articles élogieux de la presse consacrés au défilé propre à la
Deutsche Landsmannschaft
[36]. Il avoue avoir surtout
entrepris le voyage en prévision de toutes les rencontres mondaines qu’il comptait
y faire : il retrouve effectivement à Leipzig six autres membres de
Cimbria, ainsi que
quatre de
Verdensia et six de
Gottinga, autres
Landsmannschaften de Göttingen.
Le jubilé est pour lui l’occasion de renouer des vieilles amitiés. Ce récit relativise un
peu le ton officiel très exalté des journaux de fédérations. Toutefois Schneider se
vante d’avoir été l’un des rares participants à consacrer un après-midi à la visite du
monument commémoratif, afin de se rappeler le vrai but de son « pèlerinage »...
Les événements de l’été 1914 sont donc replacés dans une histoire de cent ans
entre la France et l’Allemagne. Et cette histoire est présente de manière d’autant
plus vive dans les esprits qu’elle a été rappelée lors du centenaire de Leipzig. Selon
l’auteur de l’histoire du
Corps Bremensia, rédigée en 1913-1914, les Français sont
animés de sentiments d’envie et de convoitise, d’une soif de revanche et de haine,
et font preuve de bassesse et d’infamie : on retrouve exactement les mêmes attributs
selon lesquels Napoléon était désigné en 1813
[37] ! L’entrée en guerre en août
1914 fonctionne comme une mise à l’épreuve des valeurs : les corporations doivent
assurer la continuité entre les engagements corporatif et patriotique. On peut formuler la thèse selon laquelle le passage se fait naturellement, qu’il a été préparé par
tout une mise en condition des membres, une tradition d’obéissance et d’apprentissage. Le chant patriotique est un bon exemple du mécanisme d’intériorisation des
valeurs : les mots inlassablement chantés deviennent des vérités familières qu’il
convient ensuite d’appliquer. De même, les devises corporatives apparaissent comme
des mots d’ordre à mettre concrètement en pratique, par exemple la devise des
Burschenschaften « avec Dieu, pour l’Empereur et l’Empire ! »
(Mit Gott für Kaiser
und Reich !). La guerre est l’occasion d’accomplir en actes le serment de fidélité
prononcé devant le drapeau de la corporation. Le passage de l’éducation corporative
à la réalité de guerre est très visible dans le cas du duel. L’entraînement quotidien à
l’escrime prépare au vrai combat sur le champ de bataille : les corporations d’armes
veulent prouver en 1914 que le
Mensur ne se réduit pas à un jeu. C’est ce qu’affirme
le journal de la
Turnerschaft Cheruscia en octobre 1914
[38] :
Tous les jeunes Cherusker sont accourus sous les drapeaux, fiers de pouvoir prouver
par des actes qu’ils savent manier l’arme blanche qu’ils ont souvent brandie lors des
jeux chevaleresques des parties de Mensur, et qu’ils savent opposer au danger de mort
sur le champ de bataille la même bravoure et la même impassibilité à l’aide desquelles
ils ont tenu devant les coups de leurs adversaires dans la salle d’escrime.
L’engagement militaire apparaît comme l’accomplissement de l’éducation corporative. L’armée fait d’ailleurs partie de l’horizon traditionnel des corporations. Il
existe une grande proximité entre l’officier et l’étudiant d’une corporation d’armes,
tant dans l’apparence extérieure que dans les convictions
[39]. Beaucoup d’étudiants
des
Corps sont eux-mêmes officiers de réserve après avoir accompli un « service
militaire volontaire d’un an »
(Einjährig-Freiwillige), considéré comme une bonne
école de discipline
[40]. Le prestige de l’officier, si répandu au sein de la société
wilhelmienne, rejaillit ainsi sur les corporations
[41]. Étudiants corporés et officiers
partagent surtout la même conception de l’honneur. Le point décisif est la nécessité
de réparer l’honneur individuel par les armes en cas d’offense. La réparation doit
être donnée sans condition, c’est le concept de « satisfaction inconditionnelle »
(Undebingte Satisfaktion). Cela signifie que l’homme d’honneur est prêt à engager toute
sa personne pour chacun de ses mots et gestes. Ce critère définit selon Norbert Élias
l’appartenance à la haute société wilhelmienne « capable de satisfaction »
(satisfaktionsfähige Gesellschaft)
[42]. Le canon spécifique de la « contrainte du duel »
(Duellzwang) est l’équivalent allemand du canon britannique du gentleman. Il donne
sa cohésion à l’ensemble des couches sociales établies, à savoir l’empereur, la
noblesse, les officiers et les diplômés de l’université
(Akademiker) détenteurs de la
Bildung. Les corporations raisonnent donc dans une logique de l’honneur : de même
que l’étudiant corporé doit défendre son honneur personnel, de même l’Allemagne
doit défendre son honneur national que l’on croit outragé. Ce qui était valable dans
le cadre de la corporation est transposé dans un cadre supérieur et national
[43]. Ce
raisonnement s’appuie sur la conviction qu’il s’agit d’une guerre juste, où l’Allemagne
est du côté du droit. C’est ce qu’énonce l’éditorial du journal de la
Burschenschaft
Holzminda en septembre 1914
[44] : l’Allemagne n’a pas souhaité la guerre et se
trouve agressée par des pays bellicistes qui ont contracté des alliances offensives non
naturelles (l’alliance franco-russe notamment).
L’image véhiculée par les corporations, selon laquelle tous les étudiants sont
partis au front comme volontaires, se vérifie dans les statistiques. Les membres des
corporations s’engagent collectivement dans l’armée, sous l’effet de groupe. La situation de la
Burschenschaft Brunsviga est caractéristique : un
Kommers a lieu la veille
de la mobilisation, portant à incandescence l’enthousiasme pour la cause patriotique,
si bien que tous les actifs se portent volontaires le lendemain
[45]. C’est bien la
corporation entière qui est alors volontaire, plus que les individus membres. Toutefois
on peut constater certaines différences entre les corporations. Les
Corps en général
comptent moins de volontaires que les autres corporations, car la majorité de leurs
membres, ayant accompli leur service militaire volontaire, sont déjà officiers de
réserve (donc mobilisés). La proportion moyenne des volontaires dans toutes les
autres corporations est proche de 40 %. Les corporations catholiques se comportent
comme les autres corporations, en dépit du soupçon de faible patriotisme pesant sur
elles en 1914 (à cause de leur ultramontanisme). L’élaboration du mythe des « volontaires de guerre »
(Kriegsfreiwillige) voit jour rapidement dans la littérature. Le volontaire est associé au soldat jeune, enthousiaste, rempli d’idéal. La célébration de la
jeunesse va de pair avec le sacrifice pour la patrie. La tradition des chansons étudiantes à boire, qui louent l’ivresse et expriment l’insouciance face au danger, est
sollicitée. En témoigne la grande diffusion du poème retrouvé dans les papiers de
Justus Koch, étudiant en philosophie à Göttingen, volontaire mort le 3 octobre 1914
en Flandres
[46] :
Que ma vie soit une chanson à boire ! Hourra, vidons le verre avec plaisir ! Être éternellement un étudiant, un étudiant et jamais un philistin poussiéreux et ratatiné !/Haut
le sabre ! Pour me défendre contre celui qui me barre le chemin/Haut le verre ! Pour
celui qui me tient en amitié et le boit avec moi ! Et si un jour une chanson devait être
chantée sur ma tombe, que la bataille elle-même me la chante !/Heiho, aller vers les
ennemis en exultant de joie, les épées étincelant dans l’assaut !/Et si un boulet me va
droit au cœur, que mon dernier salut soit pour ma bien-aimée, et mon dernier baiser
à la terre qui me prodigua un jour le vin !
Mais ce mythe se trouve rapidement critiqué. Certains membres des corporations comme Schönfeld, de
Bremensia, reconnaissent ne pas s’être engagés volontairement, mais avoir été appelés sous les drapeaux lors de la mobilisation
[47]. En
fait, certains étudiants au front remettent en question le titre glorieux de « volontaire » : ils ont conscience d’une dichotomie entre la réalité de leur expérience et la
vision mythifiée qu’en propage l’arrière. De manière générale, on note cependant
une participation massive de toutes les corporations à la guerre, avec toutefois des
différences entre fédérations
[48]. Deux d’entre elles sont atypiques : d’une part les
Turnerschaften à cause de leur forte proportion de combattants (presque 90 % de
leurs membres), due à leur tradition sportive qui limite le nombre des exemptés, et
d’autre part les associations de théologiens, caractérisées par leur très faible proportion de combattants (moins de 15 %), due à leur dispense de service. Ensuite, le
groupe des corporations dont au moins 60 % des membres participent à la guerre
se compose des
Burschenschaften et des
Vereine Deutscher Studenten, à cause
de leur tradition d’engagement politique. Enfin, le groupe des corporations catholiques est caractérisé par une grande disparité (au sein de ce groupe, les corporations
à caractère plus « associatif » comptent proportionnellement moins de combattants).
A titre de comparaison, le pourcentage de combattants dans les corporations juives
atteint plus de 90 % des effectifs. Généralement, les membres des corporations sont
plutôt des officiers que des hommes de troupe. Le cas le plus frappant est celui du
Corps Saxonia, très « exclusif » (de recrutement aristocratique) : il compte plus de
deux tiers d’officiers sur un total de 73 combattants en décembre 1914, avec une
nette préférence pour la cavalerie (l’arme la plus prestigieuse)
[49]. Cependant les
statistiques de
Saxonia sont loin d’être généralisables à l’ensemble des corporations.
Celles de la
Burschenschaft Brunsviga montrent une proportion de 27 % d’hommes
du rang (la plupart volontaires) et de 40 % d’officiers, sur un total de 168 combattants
en janvier 1915
[50]. Tous les officiers sont officiers subalternes sauf un. Ce dernier
exemple est beaucoup plus représentatif des corporations de Göttingen.
Le maintien d’une vie corporative
pendant la guerre : à l’arrière, au front,
dans les correspondances
L’objectif principal des corporations à l’arrière est d’éviter une « suspension
d’activité »
(Suspension) par manque d’effectifs
[51]. Les rares étudiants présents à
Göttingen sont dans ces conditions prêts à représenter seuls leur corporation, avec
l’aide des Anciens trop âgés pour être mobilisés. Le principal problème est la baisse
de la population étudiante, et par là la difficulté à recruter des « renards », ce qui pèse
à terme sur le renouvellement des générations. Souvent les « renards de guerre »
(Kriegsfuchs) sont d’anciens soldats blessés et démobilisés, ou des étudiants trop
jeunes pour être incorporés. En conséquence, l’importance des Anciens s’accroît
considérablement : ils prennent même le statut d’actifs à part entière en 1917 dans
les
Corps de Göttingen. Le programme d’activité connaît aussi une nécessaire adaptation : réduit au minimum, il comprend la fête de fondation de la corporation
(Stiftungsfest) et la fête de Noël, souvent assorties de cérémonies d’hommage aux morts.
D’autres aménagements voient le jour comme la fin de l’élection des « charges »
(postes de responsabilités dans la corporation), et surtout la diminution des duels
étudiants pour les
Corps (
Bremensia n’organise que onze
Mensuren pendant la
guerre
[52]), voire leur arrêt définitif pour les
Burschenschaften à partir d’octobre
1915
[53]. Plus rarement, les soirées de bière sont suspendues en raison de l’indécence qu’il y aurait vis-à-vis des camarades au front à mener une vie festive à
l’arrière
[54]. Certaines maisons de corporations servent aussi d’hôpitaux militaires
à partir de 1914, financés par les Anciens (pour la circonstance, la salle de bal de
Bremensia est réaménagée en dortoir pour blessés). En fait, la poursuite d’une vie
corporative, même réduite, relève d’un devoir. Dans l’esprit des corporations il existe
deux fronts : le front extérieur où les soldats combattent les ennemis, et le « front
intérieur »
(Heimatfront) où les étudiants luttent contre le découragement de l’arrière.
De même que le soldat doit se battre pour l’honneur de sa corporation, de même le
membre resté à l’université doit mener une vie corporative en l’honneur de ses camarades absents. Engagement patriotique et engagement corporatif se répondent continuellement. Ce parallélisme se retrouve dans la lettre de Grünewald, membre de
Gottinga, en mars 1915
[55] :
Nous sommes conscients des devoirs d’un étudiant portant les couleurs même pendant
la guerre, et aussi des devoirs envers nos frères au front. Vous vous engagez au front
pour notre chère Gottinga, nous voulons aussi faire de notre mieux ici afin de nous
montrer digne de notre bannière vert-blanc-or dans les semestres à venir.
Le lien entre la corporation et ses membres est surtout de nature épistolaire.
Les lettres du front envoyées à la corporation nécessitent évidemment une approche
formelle et critique. Leur périodicité, calculée à partir de l’exemple de la
Burschenschaft Germania, est en moyenne de trois mois
[56]. Par opposition aux lettres privées envoyées aux familles, ces correspondances sont officielles et collectives, car
adressées au
Convent. A la tradition d’écriture propre aux universitaires s’ajoutent
les conventions stylistiques spécifiques au monde des corporations. Il existe une langue officielle pour la correspondance interne (le
Kösener Deutsch pour les
Corps)
dont l’acquisition fait partie de l’éducation des « renards ». Différentes censures s’exercent ensuite sur les lettres de guerre, à savoir la censure extérieure de l’armée (généralisée en avril 1916 avec l’entrée dans la guerre totale), et surtout la censure intérieure de la corporation qui publie certains extraits dans son journal : le rédacteur
sélectionne tout particulièrement les passages édifiants et patriotiques. La censure
personnelle de l’auteur est aussi à prendre en compte : silence sur les déconvenues
militaires et absence de critique sur la conduite de la guerre. Écrire, c’est surtout se
montrer « obéissant ». Le fait que les étudiants présentent des excuses à leur corporation, quand ils n’ont pas donné signe de vie depuis longtemps, montre que la
correspondance est soumise à une certaine discipline (appelée « devoir » ou « fidélité »
envers la corporation). De manière générale, on note trois occasions d’écrire : lors
de la réception du journal de guerre (pour remercier), lors d’une promotion militaire
(par fierté) et lors des vœux de nouvelle année (par convention). Les lettres comportent alors des passages obligés (exploits militaires, décorations, rencontres d’autres
membres au front). Progressivement voit jour chez les soldats un phénomène d’imitation de lettres jugées exemplaires. L’espoir d’être publié joue aussi un rôle dans les
efforts de style ou la mention d’une activité corporative au front. Les étudiants corporés disent par exemple porter leur ruban tricolore sous l’uniforme de soldat, pour
indiquer l’ordre des appartenances : ils se définissent ainsi d’abord comme membres
d’une corporation et ensuite comme soldats allemands. L’honneur de leur corporation est mis au service de l’honneur du pays. La lettre de Garfey, de
Bremensia,
datée du 3 mars 1916, est significative
[57] :
L’idée allemande de l’État qui, en exigeant de l’individu le plus grand sacrifice, l’élève
toujours plus haut est devenue pour moi une conviction. Je l’ai si souvent défendue la
plume à la main que je ne veux pas rester à l’arrière quand il s’agit d’en tirer les
conséquences pour ma personne. Sous ma chemise, à même la poitrine, je porte mes
deux rubans de Corps, et je pense aux Kommers solennels, lorsque, les épées à la
main, nous chantions : « mourir volontiers à chaque heure, ne pas tenir compte de la
blessure mortelle, quand la patrie est attaquée ! ».
L’organisation de soirées corporatives a pour but de maintenir les liens entre
les membres d’une même fédération de corporations se trouvant dans un périmètre
donné du front, par exemple les « soirées fraternelles » pour les
Corps (Corpsbrüderliche Abende) ou les « réunions d’Anciens » pour les
Burschenschaften (Vereinigungen Alter Burschenschafter), attestées dans les lettres du front à partir de
1915. Leurs effectifs sont variables, mais une assistance d’une vingtaine à une quarantaine de personnes n’est pas rare. Il existe des centres célèbres pour leurs soirées
corporatives, aussi bien sur le front ouest (Lille, Laon, Douai) que sur le front est
(Varsovie, Wilna, Mitau). La périodicité est en général de quinze jours. Les invitations
se font soit par le bouche à oreille dans les tranchées, soit par l’intermédiaire d’annonces officielles dans les journaux des corporations. Il ne s’agit pas de rassemblements
informels de camarades : ces soirées sont au contraire organisées de manière très
officielle et laissent une trace sous forme de procès-verbal. Abbeg, membre de
Hannovera, décrit en janvier 1917 le formalisme d’une soirée corporative réunissant
vingt-cinq participants dans les Carpathes à Prislop
[58] : une salle d’auberge est
aménagée en
Kneipe avec des drapeaux aux couleurs des
Corps, de la bière de
Munich et des chansons du
Kommersbuch. Le sens ne se limite pas à une forme de
sociabilité permettant de recréer au front le microcosme corporatif, mais relève bien
d’un « devoir » pour des membres en congé d’activité forcé. Il faut toutefois constater
l’essoufflement de telles soirées à partir du printemps 1917. Leur succès, lié à
l’enthousiasme du début de la guerre, disparaît avec lui. Vogelsang, de
Brunsviga,
illustre ce découragement dans ses lettres du 31 mars et du 1
er juillet 1917
[59] :
J’avais la certitude de trouver à Varsovie un rassemblement de Burschenschafter, mais
ce dernier est déjà tombé deux fois à l’eau et personne n’a maintenant envie de le
recréer. Ici à R., il manque aussi un lieu adapté pour se retrouver. [...] Nous sommes
maintenant en position sur le front ouest, si mauvais à ce qu’on dit. Ma batterie a déjà
subi toutes sortes de pertes depuis le peu de temps que nous sommes engagés. Ici en
première ligne, on n’a ni l’occasion ni l’envie de fréquenter une soirée corporative.
Rencontre de Thomas et Kuhne, membres du Corps Bremensia,
à Champieu en Picardie le 9 septembre 1916
Felds-Corps-Listen, Journal de guerre du Corps Bremensia, numéro d’octobre
1917 (journal conservé dans les archives privées du Corps Bremensia de Göttingen).
Confrontés quotidiennement à la perspective de la mort, les étudiants au front
semblent se raccrocher à corps perdu à leur corporation, estimée solide et durable.
Celle-ci répond au désir d’immortalité du soldat qui peut tomber à chaque instant :
s’il meurt, la corporation en revanche ne doit pas disparaître. S’intéresser à l’avenir
de la corporation, ou mieux s’identifier à cette dernière, correspond donc à un réflexe
naturel de survie au front. L’intérêt sincère pour l’avenir de la corporation passe par
la préoccupation de son « recrutement »
(Keilarbeit)
[60]. La majorité des lettres de
guerre témoignent d’une réelle sympathie pour les « renards » de Göttingen : les formules finales expriment le souhait que ces derniers se soient bien acclimatés à la vie
corporative, sans bizutage excessif. De leur côté, les soldats prennent activement
part au recrutement de nouveaux membres au sein de leur régiment. Le camarade
consentant fait alors partie de la corporation avant même d’être allé à Göttingen.
En temps de guerre, les conditions d’admission s’assouplissent d’ailleurs considérablement. L’adhésion orale est suffisante. C’est d’autant plus vrai lorsque le néophyte
tombe au champ d’honneur : l’éloge funèbre le consacre alors presque comme membre de la corporation ! La lettre de Diebel, de
Brunsviga, écrite le 10 juillet 1916 du
front est, en témoigne
[61] :
Je viens précisément de perdre ces jours-ci un bon camarade, l’étudiant en philosophie
Z. que j’avais gagné à notre Brunsviga. Il voulait se présenter à nous à l’occasion du
rassemblement des Brunsvigen fin juillet, alors qu’il était non loin de Göttingen en
permission. Mais l’homme propose et Dieu dispose. Maintenant repose en terre étrangère celui qui, sans aucun doute, serait devenu un digne représentant de Brunsviga.
Des moyens stylistiques originaux sont utilisés pour décrire la guerre. L’emploi
ironique du vocabulaire de la corporation permet par exemple d’introduire de la
distance avec une expérience de guerre difficile. Le champ lexical de l’escrime est
caractéristique : l’ennemi est décrit comme un « adversaire » d’une partie de
Mensur
(Gegenpaukant). Cette appellation ne s’applique cependant qu’à l’ennemi du front
ouest, les Russes étant jugés indignes d’une telle comparaison. Le
Gegenpaukant
est en effet dans la langue étudiante membre d’une autre corporation, donc un
homme d’honneur. L’expression sortie de son contexte indique implicitement une
hiérarchie des ennemis : la France et la Grande-Bretagne sont des grandes puissances et imposent le respect, contrairement à la Russie que l’on méprise. Par extension,
la blessure de guerre est décrite comme une « estafilade »
(Schmiss), c’est-à-dire
comme la cicatrice résultant d’une partie de
Mensur. Les étudiants des corporations
sont effectivement souvent représentés dans les caricatures du
Kaiserreich avec
d’énormes balafres au visage dont ils sont très fiers : c’est le cas du personnage de
Diederich Hessling qui danse de joie lors de sa première blessure de duel
[62] !
L’emploi de ce terme au front relève de l’humour et permet de relativiser la gravité
d’une blessure : de même que l’entaille est un passage obligé de l’éducation corporative, de même la blessure de guerre perd immédiatement son caractère dramatique.
Breyhahn, membre de
Brunsviga, écrit le 6 juin 1915 qu’il a été blessé suite aux
combats contre les Russes, mais que cela ne fait somme toute « qu’une cicatrice de
plus au visage »
[63]. Les cicatrices fonctionnent ainsi comme des signes de reconnaissance entre soldats corporés, comme le dit Schloesser, de
Hannovera, le 2 janvier 1915 de Péronne
[64] :
Il est certain que les étudiants des Corps sont tous présents à quelques exceptions près,
car on voit une foule de gens avec des cicatrices, surtout parmi les volontaires, pas
seulement dans chacune des armes, mais aussi dans le service de santé qui regorge
d’étudiants ne supportant plus de rester à la maison.
Plus profondément, les correspondances de guerre témoignent d’une évolution
de la notion d’héroïsme
(Heldentum). Les membres des corporations ont conscience
de vivre une époque qui peut voir l’émergence du héros entrant dans l’Histoire. Les
lettres du début de la guerre reflètent cette exaltation : la marche des soldats en
direction de Paris en 1914 est associée, par exemple, aux exploits des glorieux
prédécesseurs de 1870 et Neumann, membre de
Bremensia, écrit : « Enfin une
grande époque ! »
[65]. Sur le front est, on relève beaucoup de récits de prise de
villes célèbres (Lodz, Riga), localisables sur une carte, donc dignes de rester gravées
dans la mémoire collective. La presse fait allusion à des régiments entiers qualifiés
d’héroïques. Le véritable héros de guerre est cependant celui qui se distingue à titre
individuel. Or l’installation progressive dans la guerre de position et la généralisation
du système des tranchées semblent interdire toute possibilité de distinction personnelle. Aucun grand événement ne se produit, la guerre ne ressemble plus à la guerre :
Magnus, de
Bremensia, parle le 13 décembre 1915 de « situation non guerrière qui
n’apaise pas la soif d’action des hommes »
[66]. Le soldat sait que sa corporation
attend de lui le récit d’exploits guerriers, mais la vie monotone au front en est totalement dépourvue. La guerre moderne rend la conception de l’honneur corporatif
archaïque : conscient de la non-valeur de son expérience de guerre, le soldat préfère
se taire. C’est ce que dit Nordbeck, de
Germania, en décembre 1916
[67] :
Si je suis silencieux, cela vient du fait que je n’ai absolument aucun fait héroïque à
raconter. Mes pieds sont gelés et les ligaments ont perdu leur tonicité, si bien que je
suis incapable de marcher. Et à quoi sert un soldat d’infanterie s’il ne peut avancer ?
Devant la force mécanique déployée dans la guerre (les pilonnages d’artillerie
préparatoires aux assauts par exemple), le soldat, aussi valeureux soit-il, est impuissant. Il ne peut s’opposer à la suprématie technique. Le soldat qui survit le doit non
à ses qualités personnelles, mais à la chance. La notion d’héroïsme se transforme
profondément. Le héros n’est plus celui qui accomplit des exploits guerriers, mais
celui qui fait preuve de qualités morales. L’homme d’action est devenu un homme
de persévérance. L’analyse détaillée du vocabulaire des lettres révèle toutefois différentes perceptions de l’honneur du soldat selon les types de corporation. Les
Corps
ont toujours le sentiment de constituer une élite militaire, qui doit se distinguer par
son courage au combat. Beaucoup servent dans la cavalerie, réputée être une arme
d’élite. Mais cette dernière perd progressivement de son prestige au profit de l’aviation. Le combat aérien est vécu comme un
Mensur, c’est-à-dire un affrontement
loyal entre deux adversaires munis d’armes équivalentes, qui offre encore des possibilités d’héroïsme
[68]. De plus, les membres ont le devoir d’occuper des postes
militaires dignes du prestige de leurs
Corps, c’est-à-dire des postes de commandement. Loymeyer, de
Bremensia, écrit par exemple le 1
er octobre 1916 qu’il en a
assez de « jouer au capitaine » et qu’il prend enfin le commandement d’un bataillon
[69]. Le système de protection des
Corps, efficace dans les carrières professionnelles civiles, fonctionne aussi dans l’armée : l’honneur du
Corps justifie le népotisme. Rinne, de
Bremensia, dit le 20 juin 1917 à ce sujet
[70] :
Celui qui veut s’appeler Bremenser a aussi le devoir de « devenir quelqu’un » dans la
vie. Nous, Bremenser, devons beaucoup plus qu’avant nous entraider dans l’intérêt
du Corps. Nous devons influencer nos « frères de Corps » pour qu’ils servent dans des
régiments précis, afin de leur éviter des déconvenues militaires qui ne manqueraient
pas de retomber sur notre Corps.
De leur côté, les corporations chrétiennes tentent de définir un rôle social de
l’officier chrétien. Ce dernier a le devoir d’être plus proche de ses hommes de troupe
et de veiller à leur bon moral. Wilhelmi, membre du
Wingolf, explique en décembre
1914 qu’il prend des initiatives liées à son éducation corporative, comme monter
une chorale à quatre voix dans sa compagnie ou fabriquer un journal humoristique
au front
[71]. Les membres des corporations chrétiennes veulent introduire des rapports plus fraternels dans l’armée et sont particulièrement attentifs aux bons rapports
entre officiers et soldats. Ils diffusent aussi des livres de prières au front. Quant aux
étudiants théologiens, leurs missions spécifiques restent la prédication et l’accompagnement spirituel. Les
Sängerschaften se voient en revanche investies d’une « mission civilisatrice »
(Kulturmission), illustrée par la pratique du chant dans les tranchées. Le chant doit guider la jeunesse vers les idéaux allemands. Le soldat devient
par là un « agent civilisateur » qui enracine la culture allemande parmi les troupes et
la défend face à l’agression culturelle des ennemis (on retrouve ici les fameuses « idées
de 1914 » dont Thomas Mann s’est fait l’écho
[72]). Enfin, les
Burschenschafter
pensent raviver au front l’esprit des Guerres de Libération antinapoléoniennes. Leurs
lettres font constamment allusion à Napoléon, figure vivante de l’imaginaire collectif.
En ce sens, la commémoration au front du centenaire de la
Urburschenschaft de
1815 donne lieu à des élans d’enthousiasme. Dippel, membre de
Brunsviga, écrit
le 24 juillet 1915 de Galicie
[73] :
Ce fut une journée particulièrement triomphante pour un Burschenschafter de pouvoir, le jour du jubilé de la Deutsche Burschenschaft, s’engager à nouveau, après une
longue guerre de position, dans la lutte contre l’asservissement et le mensonge tsaristes. Je me savais uni avec tous les autres dans la pensée de l’honneur et de la liberté
de notre patrie allemande, et la fierté de savoir que je pouvais à nouveau prouver par
les armes que les Burschenschafter savent se battre jusqu’à la mort pour leur patrie
me remplissait de joie à un moment où des milliers d’autres renouvelaient par des
chants leur serment de fidélité.
L’engagement à l’épreuve de la durée :
évolution du moral, poids des critiques,
traumatisme de la défaite
La guerre met les étudiants en présence de soldats de niveaux culturels inférieurs
au sein des divisions militaires. Les premiers se caractérisent par un style de vie
propre, celui de l’homme « instruit et cultivé »
(gebildet), et se distinguent de leurs
camarades de tranchée par la pratique de la lecture et de l’écriture. L’ennui de la
guerre de position secrète le besoin d’activités intellectuelles. Lisco, de
Bremensia,
écrit le 25 août 1916 du front est qu’il essaye de rafraîchir ses connaissances juridiques avec l’aide de deux autres étudiants en droit, également membres de
Corps
[74] : il avoue lire le Code civil avec beaucoup de plaisir dans son temps libre !
Les autorités militaires prennent en compte ces besoins spécifiques. Des « bibliothèques au front »
(Feldbuchhandlung) sont mises à la disposition des soldats. Une
« université de guerre »
(Kriegshochschulkursus) est aussi expérimentée à partir de
novembre 1916 sur le front ouest, décrite par Kittel, de
Germania
[75], dans un
café réaménagé pour une vingtaine d’étudiants, avec des sessions de deux semaines
par matière dispensées par des professeurs de Tübingen. A l’été 1918, les étudiants
les plus avancés dans leur cursus universitaire sont démobilisés pour qu’ils puissent
terminer leurs études, afin d’éviter un futur engorgement des universités. La guerre
permet aussi d’acquérir de nouveaux savoir-faire et de se familiariser avec des techniques nouvelles, restées jusque-là hors du champ académique. L’aspiration à une
amélioration continue des connaissances correspond d’ailleurs au « principe de
science »
(Wissenschaftliches Prinzip) en usage dans les corporations. L’usage de
plus en plus fréquent du téléphone est notamment un objet de curiosité intellectuelle,
tout comme les possibilités offertes par l’électricité
[76] : le concept de compétence
s’élargit en englobant la technique. De tels apprentissages au front permettent
d’échapper à la réalité de la guerre, comme l’illustre la lettre de Hortsmann, de
Brunsviga, datée du 4 novembre 1915
[77] :
Les livres m’aident à m’évader de l’ennui régnant ici. Curieusement, les livres qui me
procurent le plus d’intérêt ne sont pas les romans de divertissement, mais des livres
au contenu scientifique sérieux. On éprouve ici une véritable faim de nourriture littéraire, dont on se serait passé avant pour une brève période. Je ne fais pas cette
constatation à partir de ma seule personne, mais à partir de beaucoup de camarades.
Outre les allusions à la monotonie de la guerre de position, des critiques plus
directes sont exprimées dans les lettres du front. Les plus récurrentes renvoient à la
rareté des permissions à partir de 1917 et au système arbitraire d’avancement et de
récompenses dans l’armée. Les soldats ont le sentiment d’être livrés au hasard dans
leur promotion militaire. Le journal de guerre des corporations leur permettant de
comparer les situations respectives de leurs camarades, ils constatent de grandes
disparités entre les régiments ou entre les fronts est et ouest. La décoration de la
Croix de Fer
(Eisernes Kreuz) garde un immense prestige, bien qu’elle soit très
répandue, au point qu’il est offensant de ne pas la recevoir après plusieurs années
de guerre. L’honneur du membre de la corporation exige qu’il soit décoré, sous peine
de démériter. La distinction militaire ajoute à la gloire de la corporation. A titre
d’exemple, 45 % des membres de la
Burschenschaft Brunsviga sont déjà décorés
en 1915
[78]. Schade, membre du
Corps Hildeso-Guestphalia, écrit à ce sujet le
13 janvier 1916
[79] :
J’ai reçu le jour de Noël la Croix de Fer de première classe. Auparavant, j’avais reçu
le 1er novembre des félicitations écrites du commandant pour bravoure remarquable.
Je n’écris pas cela pour me vanter, mais parce que je suis fier de la reconnaissance
qu’a trouvé mon service difficile, et parce que mon Corps doit être informé lorsque
ses membres obtiennent cette reconnaissance.
Le fléchissement du moral est directement lié aux conditions météorologiques.
La boue, le vent, la pluie et le froid portent à la dépression. Dans ce domaine, les
lettres de guerre sont plus proches du roman d’Erich Maria Remarque que de l’œuvre
d’Ernst Jünger
[80]. L’expression du désespoir à proprement parler voit rarement
le jour dans les correspondances
[81]. En revanche, les lettres contiennent beaucoup
de formules évasives, tendant plus à suggérer qu’à décrire les événements. Les
expressions « journées dures » ou « combats difficiles » reviennent dans une lettre sur
deux et éludent un récit plus détaillé des affrontements. L’emploi de superlatifs suggère le franchissement d’un seuil dans l’intensité des combats, et permet d’établir
une hiérarchie entre les différentes phases de la guerre. Le tournant décisif se produit
entre 1916 et la fin de 1917, mais l’enthousiasme revient en 1918 après la paix
séparée sur le front est et la reprise des grandes offensives à l’ouest. Bröse, de
Bremensia, qualifie le 19 septembre 1916 les combats de la Somme « des plus terribles de toute la guerre » et « d’indescriptible » ce que les hommes « doivent endurer
sous le feu de l’artillerie et des attaques aériennes »
[82]. Les traumatismes de guerre
ne sont jamais avoués explicitement à la corporation car, jugés honteux, ils contre-disent le discours dominant et attendu. Les lettres parlent de manière elliptique
d’« accablement nerveux » ou de « nerfs ébranlés » du point de vue médical, termes
souvent cités à titre justificatif lors d’une démobilisation. Les membres retirés du front
n’écrivent plus à leur corporation : leur gêne conduit à penser qu’ils vivent leur démobilisation comme un déshonneur. C’est le cas de Blendermann, de
Germania, après
la bataille de Tannenberg en juin 1916, « contraint » de quitter le front à la suite
d’examens médicaux diagnostiquant un « épuisement nerveux »
[83]. Les hommes
sont confrontés à l’impuissance des mots à rendre la réalité de la guerre. Le langage
devient un obstacle pour faire partager l’expérience du front : l’arrière ne peut plus
se figurer ce que vit le soldat en première ligne. Behrens, de
Brunsviga, écrit le
4 novembre 1916
[84] :
Là-bas, nous sommes montés en position à Sailly, Morval et Lesbœufs. Ces lieux, ou
plutôt leurs restes, désignent le cœur de la bataille actuelle de la Somme. Il est impossible de décrire avec des mots ce que nous avons vécu et combien les combats furent
terribles. Seul celui qui y était peut véritablement apprécier la folie du déchaînement
du feu.
La guerre amène surtout les corporations à prendre progressivement
conscience du caractère inadapté, voire obsolète de certaines de leurs coutumes. Elle
fait naître de nouvelles exigences, comme le souci de l’individu par rapport à l’intérêt
collectif. Dans cet état d’esprit, des projets de réformes des corporations voient le
jour en 1916-1917, à l’intérieur d’un cadre bien délimité
[85] : les « principes » doivent être respectés et les membres du front doivent donner leur assentiment. En
effet, seuls les soldats peuvent conférer une légitimité aux réformes, car ils connaissent « l’esprit des tranchées du futur »
[86]. Cinq points de la vie corporative reviennent principalement dans le débat
[87]. La question du boire, évoquée en premier
lieu, repose sur la critique largement répandue à la fin du
Kaiserreich de l’excessive
consommation de bière. Il convient d’assouplir le
Komment de la bière, de pratiquer
plus de sport et de ne plus exclure un membre pour cause de sobriété. Il doit en
résulter une meilleure condition physique des étudiants. La réforme de l’escrime est
extrêmement délicate, car elle touche à « l’épine dorsale des corporations
d’armes »
[88]. Elle porte non sur la légitimité du
Mensur lui-même, mais sur la
sévérité des punitions résultant d’un manquement aux règles du jeu. Les réformateurs
proposent que des parties « réparatrices »
(Reinigungspartie) permettent aux fautifs
de retrouver leur dignité. Plus profondément se pose le cas des anciens combattants,
notamment les mutilés de guerre : peuvent-ils être dispensés de
Mensur ? En un sens
ils ont déjà fait leurs preuves, la guerre étant considérée comme « la plus grande
partie de
Mensur que l’on puisse disputer ». La question des études, largement négligées pendant les trois semestres d’activité, est aussi récurrente : les corporations
doivent accorder plus d’importances aux activités intellectuelles, en achetant des livres
et des journaux et en obligeant les actifs à aller à l’université. La réforme financière
vise à diminuer les frais d’activité pour les étudiants afin d’élargir le recrutement de
la corporation. L’assistance financière des Anciens est plus que jamais indispensable.
Enfin, la recherche d’une unité entre toutes les corporations d’armes, au-delà des
rivalités traditionnelles, est souhaitée : fin 1918 est effectivement créé un « cercle des
armes »
(Waffenring) au niveau national.
Les critiques latentes contre l’arrière voient jour dès 1916. Les soldats en permission ont le sentiment d’être incompris par les civils. Leurs lettres font part du
fléchissement du moral de l’arrière, le second front où il faut « tenir »
(durchhalten)
contre « l’ennemi de l’intérieur »
(Feind im Inland), notion nouvelle qui apparaît en
1917 : elle désigne un ensemble vague incluant les pacifistes, les grévistes, les socialistes, et plus généralement ceux qui sapent le moral national. De même, les « querelles politiques » sont sévèrement jugées au front. Elles s’opposent au principe
d’Union sacrée et gênent l’intérêt supérieur de l’Allemagne. L’aspirant Kühlhorn, de
Germania, peste dans sa lettre du 10 décembre 1917 contre « les chamailleries des
partis politiques », et se dit « heureux de retourner au front pour échapper aux petitesses de l’arrière »
[89]. Plus généralement, les soldats éprouvent le sentiment d’une
coupure entre le front et le monde politique, symbolisé par un Parlement jugé pacifiste et nuisible à l’armée
[90]. Pour les corporations, la seule paix juste est une « paix
honorable »
(ehrenvoller Frieden), c’est-à-dire compatible avec l’honneur de l’Allemagne. La demande de paix de l’empereur en 1916 est reçue avec méfiance. En
1918 lors de la demande de paix adressée par le nouveau gouvernement aux Alliés,
Buchholz, de
Brunsviga, écrit qu’« indigne est la nation qui ne met pas tout en jeu
pour son honneur »
[91]. Il rappelle le 25 octobre 1918 le serment du
Burschenschafter qui doit rester jusqu’au bout fidèle à sa devise « honneur, liberté, patrie » :
pour lui, la seule alternative concevable est la victoire ou la mort au combat. En ce
sens, l’armistice de 1918 est jugé inacceptable. La défaite militaire est un sujet tabou,
et les lettres de guerre se caractérisent ici par leur silence. Les commentaires surgissent bien après les événements. Breyhahn, de
Brunsviga, tente cependant de trouver
des responsables à la défaite dans sa lettre du 31 octobre 1918 et évoque la faillite
de la politique de la Triplice, le fiasco de la diplomatie, mais aussi le marché noir et
la presse juive : en somme, l’armée n’est pas responsable. On voit s’amorcer ici le
thème du « coup de poignard dans le dos »
(Dolstosslegende), c’est-à-dire la trahison
de l’armée par l’arrière, légende qui sera très largement propagée dans les années
1920 par les opposants à la République de Weimar. Le même Breyhahn ajoute le
11 décembre 1918
[92] :
La dissolution du front fut pour moi le fait le plus affligeant de toute mon existence
passée. Alors qu’on avait pendant longtemps eu un faible écho de ce qui se produisait
d’infâme dans le pays, les hautes positions se sentirent obligées peu avant la catastrophe de teindre les événements de leur propre affolement, par surcroît les Américains
tiraient avec leurs plus gros calibres et ainsi se développa, peu avant ce jour de honte
pour l’Allemagne, le 9 novembre, une atmosphère qui reléguait dans l’ombre tout ce
que le passé avait compté jusque-là d’images pitoyables. Il se peut que les nerfs soient
usés après quatre ans de guerre et que les hommes se laissent facilement aller, mais
ce que j’ai vu pendant ces jours-là était de la lâcheté pure au regard de notre culture
à tous les niveaux.
L’issue de la guerre correspond véritablement à la fin d’un monde pour les
corporations. Les membres assistent impuissants à la faillite de certaines valeurs
corporatives, comme la fidélité à l’empereur. Face à ce désarroi, la tentation du
suicide est grande. On peut évoquer le cas de Werner Roth, membre du
Corps
Hannovera
[93]. Volontaire, il est fait prisonnier par les Français en août 1914 lors
d’une patrouille à cheval, puis échangé contre un autre prisonnier pour raison médicale. Promu ensuite officier, il ne croit pas pouvoir survivre à l’abdication de l’empereur le 9 novembre 1918 et se suicide le jour même. Il est qualifié d’homme « intègre
et loyaliste » dans l’éloge funèbre du
Corps. La démobilisation est vécue comme une
expérience douloureuse pour tous les membres. Ces derniers découvrent à leur retour
un contexte révolutionnaire qu’ils désapprouvent radicalement. Ils restent dans leur
très grande majorité fidèles à l’ordre ancien, c’est-à-dire au principe monarchique
(königstreu) et à la pensée nationale
(nationalgesinnt). Ce conservatisme est symbolisé par la fidélité au drapeau impérial noir-blanc-rouge, qui s’oppose au drapeau
rouge des spartakistes
[94]. Les membres des corporations se tiennent en retrait des
événements, dans une attitude de spectateurs désabusés et pessimistes. Ils s’abstiennent de parler de politique et déplorent le rôle joué par certains groupes de l’armée,
tels les marins, dans la révolution
[95]. Dans l’immédiat après-guerre, l’avenir de la
corporation est un sujet d’inquiétude supplémentaire : Jürgens, de
Brunsviga, poursuivant ses études à Berlin, fait part le 12 décembre 1918 de ses craintes « de voir
la vie corporative bientôt enterrée et ses traditions disparaître »
[96]. Les
Burschenschaften se resaississent les premières et prennent conscience de leur nouvelle « mission » : plus que de simples associations de loisirs, elles entendent se donner des
objectifs politiques précis (défense du
Reich, diffusion de l’esprit patriotique, soutien
des partis d’orientation nationale). Faut-il voir dans l’ancrage définitif de la
Burschenschaft dans le camp contre-révolutionnaire la confirmation de son évolution
antilibérale et l’abandon de ses origines progressistes ? Ses tendances antilibérales
pendant le
Kaiserreich semblent avoir atteint leur point culminant avec la Première
Guerre mondiale et annoncent un nationalisme exacerbé sous la République de Weimar. En témoigne Sydow, de
Brunsviga, le 16 décembre 1918 de Brunswick
[97] :
Chacun de nous avait espéré en 1914 un autre retour. Maintenant il s’agit de serrer
les dents, encore plus peut-être qu’avant au front devant l’ennemi. Chacun a devant
soi des tâches difficiles, de nouvelles missions incombent aux Burschenschafter, et
non des moindres, afin d’assurer le maintien du Reich et de rebâtir ce qu’il reste de
notre patrie. Si aucun de nous ne perd espoir, notre patrie ne peut et ne doit pas
sombrer.
Le modèle du guerrier est omniprésent dans les corporations d’avant-guerre.
Les valeurs corporatives se cristallisent autour d’images issues d’un monde héroïque
et viril, celui des drapeaux, devises et emblèmes, construits pour faire pendant à la
réalité. Les rites de la chevalerie sont repris et intériorisés par les nouveaux membres.
L’éducation corporative est tout entière tournée vers l’idéal de l’officier et intègre le
militarisme des couches dirigeantes. Une dialectique semble s’instaurer entre les disciplines militaire et corporative, toutes deux mettant en œuvre une conception exacerbée de l’honneur individuel. Outre son importance décisive pour la bourgeoisie
allemande dans la construction de son éthique
[98], la pratique de l’escrime est aussi
considérée comme une activité patriotique de défense. Corrélativement, la Première
Guerre mondiale apparaît d’abord aux membres des corporations comme un jeu de
chevalerie de grande envergure, un commerce de l’honneur au niveau national. La
guerre moderne révèle cependant combien cet imaginaire est décalé par rapport à
une réalité désenchantée, celle des tranchées, qui voit la fin de l’action héroïque. La
conception traditionnelle de l’honneur devient archaïque. Dans la guerre moderne,
le héros se distingue moins par ses initiatives individuelles au combat que par ses
qualités morales.
En 1919, pratiquement toutes les corporations ont recommencé à fonctionner
normalement. Les corporations ont survécu à la guerre, ce qui n’allait pas de soi au
départ en raison des principes, comme la fidélité à l’empereur, qui ne peuvent plus
s’appliquer après 1918. Les corporations ont réussi à maintenir une activité et à ne
pas se laisser balayer par la révolution : peut-on trouver à cela une explication ?
Pendant la guerre les solidarités intergénérationnelles à l’intérieur des corporations
se trouvent accentuées. Les Anciens sont amenés à jouer un nouveau rôle qui les
rapproche des étudiants. Facteurs de stabilité face aux effectifs fluctuants des corporations, ils contribuent à assurer une continuité idéologique et éducative. Ils maintiennent surtout la fonction sociale de la corporation : recrutement et relève des élites,
ouverture de carrières aux plus jeunes, et création de réseaux familiaux. Les corporations offrent ainsi une éducation parallèle au cursus de l’université et apparaissent
comme des institutions de sélection des élites. La guerre révèle par ailleurs la parenté
des corporations étudiantes. Celles-ci prennent, au front, conscience de leur similitude et renoncent à leur mépris réciproque. Les barrières qui semblaient infranchissables avant la guerre n’apparaissent plus comme telles, comme le montrent en 1919
les rapprochements de fédérations entre universités générales et techniques.
La Première Guerre mondiale favorise surtout l’avènement d’élites qui trouvent
leur légitimité dans un savoir plus que dans la naissance : en témoigne la nouvelle
importance des études ou l’intérêt nouveau pour les techniques. Ce renouvellement
des élites marque le passage de la société wilhelmienne au XX
e siècle, et tend à rapprocher la société allemande du modèle méritocratique français tel que veut l’illustrer
la Troisième République. A cet égard, la guerre fonctionne comme un accélérateur
de l’histoire, dans laquelle Vilfredo Pareto voyait un « cimetière d’élites »
[99]. Cependant les corporations ne se sentent pas non plus à l’unisson du nouveau régime, de
la démocratie telle qu’elle est définie à Weimar, où la patrie n’est pas mise au premier
rang, et où les élites traditionnelles ne trouvent pas leur place. Les corporations
campent franchement en marge du système, continuant de représenter en quelque
sorte la « vieille Allemagne »
[100].
[*]
Allocataire-monitrice normalienne d’histoire contemporaine à l’Université Paris I.
[(1)]
J. HURET,
En Allemagne, Rhin et Westphalie, Paris, Fasquelle, 1908, chap. 1 « Goettingue ».
[(2)]
C’est l’obligation de défendre l’honneur individuel par les armes.
[(3)]
G. GILLOT, « Les corporations étudiantes : un archaïsme plein d’avenir (Allemagne-Autriche
1880-1914) »,
Le Mouvement Social, juillet-septembre 1982, p. 45-75.
[(4)]
Pour les
Corps, voir R.-J. BAUM (Hg.),
« Wir wollen Männer, wir wollen Taten ! » Deutsche
Corpsstudenten von 1848 bis heute, Berlin, Siedler, 1998. Pour les
Burschenschaften, voir D. HEITHER
(Hg.),
Blut und Paukboden, eine Geschichte der Burschenschaft, Francfort, Fischer, 1997.
[(5)]
C. CHARLE,
Les intellectuels en Europe au XIXe siècle. Essai d’histoire comparée, Paris, Le Seuil,
1996.
[(6)]
H. MANN,
Sujet ! (1918), Paris-Bâle, éditions du Rhin, 1922.
[(7)]
T. NIPPERDEY,
Deutsche Geschichte 1866-1918, 2 vol., Munich, Beck, 1993.
[(8)]
G. VON SELLE,
Universität Göttingen : Wesen und Geschichte, Göttingen, Musterschmidt, 1953.
[(9)]
J.-J. BECKER,
La France en guerre 1914-1918. La grande mutation, Paris, Complexe, 1988.
[(10)]
Nous tenons ici à remercier vivement les archivistes des corporations de Göttingen : Hans-Hen-ning von Busse de
Saxonia, Caddick Gunnar de
Hannovera, Jürgen Jacob de
Winfridia, Martin Jhering
de
Bremensia, Jörn Meinecke de
Gotia et Baltia-Kiel, Albert Stroymeyer de
Germania, Christian Tegtmeier de
Brunsviga, et Albrecht Weismer des
Blaue Sänger.
[(11)]
B. ULRICH,
Die Augenzeugen : deutsche Feldpostbriefe in Kriegs- und Nachkriegszeit
1914-1933, Essen, Klartext, 1997.
[(12)]
V. MARCKERER,
Die Zahlen der Studierenden an der Georgia Augusta Universität in Göttingen
von 1734/37 bis 1978, Göttingen, Musterschmidt, 1979.
[(13)]
K. JARAUSCH,
Deutsche Studenten 1800-1970, Francfort, Suhrkamp, 1984.
[(14)]
Pour les catholiques, l’interdiction du duel par le Pape Léon XIII dans sa lettre aux évêques date
de 1891.
[(15)]
Les inactifs se divisent à leur tour en deux catégories : les inactifs demeurant dans l’université
d’origine
(Ortsanwesende), et les inactifs extérieurs ayant changé d’université
(Auswärtige).
[(16)]
L’appellation est liée à l’image du carnassier qui fait l’école buissonnière.
[(17)]
W. FABRICIUS,
Die deutschen Corps, eine historische Darstellung mit besonderer Berücksichtigung des Mensurwesens, Berlin, Thilo, 1898, chap. II.
[(18)]
Le mot
Band désigne à la fois le « ruban » et le « lien » personnel unissant des individus.
[(19)]
Le mot
Philister, issu de la Bible de Luther, désigne fin XVII
e siècle tous les ennemis potentiels des
étudiants (police, bourgeois et autorités des villes). Au XIX
e siècle, le mot évolue et renvoie ironiquement
aux anciens membres d’une corporation qui, une fois établis, font partie des « Philistins » de la ville universitaire.
[(20)]
M. BIASTOCH,
Duell und Mensur im Kaiserreich, Schnerfeld, SH-Verlag, 1995.
[(21)]
Ibid., p. 16 : paragraphe 5 de la loi pénale de 1871
(Reichsstrafgesetzbuch).
[(22)]
C. HELFER,
Kösener Brauch und Sitte, ein corpsstudentisches Wörterbuch, Sarrebruck, AkademieVerlag, 1991, p. 210.
[(23)]
O. BÖCHER,
Kleines Lexicon des studentischen Brauchtums, Lahr-Schwarzwald, Kaufmann,
1985.
[(24)]
T. ZIEGLER,
Der deutsche Student am Ende des 19. Jahrhunderts, Berlin, Göschen, 1912.
[(25)]
Voir
Holminda, n
o 1, février 1913.
[(26)]
F. STADTMÜLLER,
Geschichte des Corps Hannovera zu Göttingen 1809-1959, Göttingen, Huth,
1963.
[(27)]
K. JARAUSCH,
Students, Society and Politics in Imperial Germany : the Rise of Academic
Illiberalism, Princeton, Princeton University Press, 1982.
[(28)]
Il s’agit du rassemblement de 600 étudiants et 200 sympathisants le 6 août 1881 à Kyffhäuser
(demeure légendaire de l’empereur Barbarossa) contre les étudiants libéraux.
[(29)]
N. KAMPE,
Studenten und Judenfrage im deutschen Kaiserreich, Göttingen, Vandenhoeck et
Ruprecht, 1988.
[(30)]
G. SCHÄFER,
Blut und Paukboden...,
op. cit., chap. I.
[(31)]
Allgemeines Deutsches Kommersbuch (1958), Lahr-Schwarzwald, Schauenburg, 1988.
[(32)]
BRÜNING, QUAET-FASLEM, NICOL,
Geschichte des Corps Bremensia, Göttingen, Huth, 1914,
chap. IV : « Le destin peut bien couper le lien entre les
Länder, il ne pourra jamais couper celui qui unit
les
Bremenser/Notre cœur s’enflammera toujours pour notre honneur, nous ne respirons que par lui/Je
veux bien mourir, mes frères, pour le ruban rouge et vert, comme vous me voyez ici le jurer/Et au moment
de mourir, vous m’entendrez encore pousser des cris d’allégresse en l’honneur de la patrie !/Les couleurs
rouge et verte nous uniront fermement dans la patrie libre/Un jour se retrouveront les cœurs que ce ruban
rassemble si bien ici ».
[(33)]
T. NIPPERDEY,
Deutsche Geschichte 1800-1866, Munich, Beck, 1983, p. 83.
[(34)]
Voir
Holzminda, n
o 5, octobre 1913.
[(36)]
Cimbria, n
o 2,15 novembre 1913.
[(37)]
Voir
Geschichte des Corps Bremensia,
op. cit., chap. XLIX (1914).
[(38)]
Cheruscia, n
o 1, octobre 1914.
[(39)]
M. STUDIER,
Der Corpsstudent als Idealbild der Wilhelminischen Ära, Untersuchungen zum
Zeitgeist 1888-1914, Schnerfeld, SH-Verlag, 1990, p. 166.
[(40)]
Les
Corps ont une préférence pour certains régiments prestigieux, dont l’entrée est réservée aux
jeunes nobles, notamment le régiment royal de hussards de Bonn appelé ironiquement le
Corps Husaria.
[(41)]
U. BREYMAYER, B. ULRICH, K. WIELAND,
Willenmenschen. Über deutsche Offiziere, Francfort,
Fischer, 1999.
[(42)]
Voir N. ÉLIAS,
Studien über die Deutschen. Machtkämpfe und Habitusentwicklung im 19.
und 20. Jahrhundert (4
e éd.), Francfort, Suhrkamp, 1990, p. 61.
[(43)]
Voir M. BIASTOCH,
Tübinger Studenten im Kaiserreich, eine sozialgeschichtliche Untersuchung, Sigmaringen, Thorbecke, 1996, p. 229.
[(44)]
Holzminda, n
o 4, septembre 1914.
[(45)]
Brunsviga, novembre 1914.
[(46)]
F. STADTMÜLLER,
Geschichte des Corps Hildeso-Guestphalia, Göttingen, Huth, 1954.
[(47)]
Bremensia, n
o 25, janvier 1916 : « Dans la liste de combattants, tu me qualifies de volontaire :
ce n’est malheureusement pas exact. Cette fois, j’ai été appelé » (lettre du 2 janvier 1916 de Herford).
[(48)]
Voir les statistiques publiées dans
LC-Zeitung, revue des
Landsmannschaften, en janvier 1918.
[(49)]
Saxonia, n
o 3, décembre 1914.
[(50)]
Brunsviga, n
o 3, janvier 1915.
[(51)]
Les corporations décident de reporter le nom de leurs membres se trouvant au front sur la liste
des actifs, avec le statut de « mis en congé »
(beurlaubt), ce qui correspond d’ailleurs à la politique de
l’université qui reconduit la liste des étudiants inscrits à l’été 1914 pour l’hiver 1914-1915.
[(52)]
Bremensia, n
o 58, septembre 1918.
[(53)]
Brunsviga, n
o 9, novembre 1915.
[(54)]
Studentengesangverein, n
o 2, novembre 1914.
[(55)]
Gottinga, n
o 2, mars 1915.
[(56)]
Cette moyenne est calculée à partir des lettres de deux actifs (Schlemm et Bosselmann), de deux
inactifs (Kittel et Kuck) et de deux philistins (Meyer et Klähn) envoyées à la
Burschenschaft entre 1914
et 1918.
[(57)]
Bremensia, n
o 31, juin 1916.
[(58)]
Hannovera, n
o 14, mars 1917.
[(59)]
Brunsviga, n
o 21, mai 1917.
[(60)]
Le terme apparaît à partir de 1843 dans le vocabulaire spécifique des corporations dans le sens
d’intercepter de nouveaux étudiants arrivant à l’université (avec une connotation de ruse, dans la mesure
où il s’agit de les enrôler en leur faisant miroiter des perspectives alléchantes).
[(61)]
Brunsviga, n
o 15, août 1916.
[(62)]
H. MANN,
Sujet !,
op. cit., p. 31.
[(63)]
Brunsviga, n
o 5, juillet 1915.
[(64)]
Hannovera, n
o 3, janvier 1915.
[(65)]
Bremensia, n
o 38, janvier 1917.
[(66)]
Bremensia, n
o 25, janvier 1916.
[(67)]
Germania, n
o 20, décembre 1916.
[(68)]
Voir la lettre de von Klenck du 3 juillet 1916,
Bremensia, n
o 34, septembre 1916.
[(69)]
Bremensia, n
o 35, octobre 1916.
[(70)]
Bremensia, n
o 44, juillet 1917.
[(72)]
T. MANN,
Betrachtungen eines Unpolitischen (1918), Francfort, Fischer, 1956.
[(73)]
Brunsviga, n
o 7, août 1915.
[(74)]
Bremensia, n
o 34, septembre 1916.
[(75)]
Germania, n
o 22, mars 1917.
[(76)]
Voir la lettre de Tietz du 25 août 1918,
Brunsviga, n
o 32, septembre 1918 : « Mon travail avec
l’électricité, devenue nécessaire dans la télégraphie, m’offre en tant que juriste, un enrichissement dont
je ne souhaite plus être privé dans l’avenir à cause de son importance pour la culture générale ».
[(77)]
Brunsviga, n
o 9, novembre 1915.
[(78)]
Voir les statistiques complètes de la
Deutsche Burschenschaft, publiées dans
Burschenschaftliche Blätter, n
o 11, mars 1915.
[(79)]
Hildeso-Guestphalia, n
o 9, janvier 1916.
[(80)]
E.-M. REMARQUE,
A l’ouest rien de nouveau (1928), Paris, Livre de poche, 1990. E. JÜNGER,
Orages d’acier. Journal de guerre (1920), Paris, Christian Bourgois, 1970.
[(81)]
Voir quand même la lettre de Sandler du 10 septembre 1916 dans
Brunsgiva, n
o 17, novembre
1916 : « Nous avons dû renoncer à tous les succès que nous avions arrachés à l’ennemi depuis le début
du mois d’août. J’espère que nous ne reculerons pas plus loin. Nos hommes sont assez déprimés. Nous
allons être relevés dans les jours qui viennent. En ce moment, je n’ai plus rien avec moi, car j’ai perdu
mon ordonnance. Je n’ai ni le temps, ni l’envie de raconter en détail les événements, car je suis assez
abattu ».
[(82)]
Bremensia, n
o 35, octobre 1916.
[(83)]
Germania, n
o 16, juin 1916.
[(84)]
Brunsviga, n
o 18, janvier 1917.
[(85)]
La lettre du 10 mai 1917 de Peters, membre de la
Turnerschaft Cheruscia, va dans le sens d’une
évolution nécessaire : « Celui qui secoue les fondations d’un bâtiment court le danger de s’enterrer lui-même. Je ne défends pas pour autant l’attitude conservatrice consistant à s’accrocher à ce qui existe. La
nouvelle situation mondiale d’après-guerre va prescrire de nouvelles formes de vie à l’État et à la famille.
Je ne doute pas de la nécessité qui existe pour la vie universitaire et corporative de chercher un
modus
vivendi adapté à ces nouvelles conditions ».
[(86)]
Bremensia, n
o 59, octobre 1918.
[(87)]
Voir l’article de Pult, du
Corps Hannovera, en mars 1917, et celui de Peters, de la
Turnerschaft
Cheruscia, en juillet 1917.
[(89)]
Germania, n
o 25, mai 1918.
[(90)]
Voir la lettre de Van Emster du 30 avril 1917, dans
Brunsviga, n
o 22, juillet 1917 : « Le principal
est que la grande offensive des Français soit arrêtée pour l’instant et que l’ennemi ait subi de lourdes
pertes. L’état de nos troupes est très bon. Chaque homme fait de son mieux. Nous pouvons avoir la
ferme conviction que le front tiendra si l’ennemi de l’intérieur est aussi combattu ».
[(91)]
Brunsviga, n
o 33, novembre 1918.
[(92)]
Brunsviga, n
o 34, décembre 1918.
[(93)]
Hannovera, n
o 18, avril 1919.
[(94)]
Voir la lettre de Delius, datée du 18 décembre 1918 de Hildesheim,
Brunsviga, n
o 34, décembre
1918.
[(95)]
Voir la lettre de Echte, datée du 29 décembre 1918 de Celle,
Bremensia, n
o 61, février 1919.
[(96)]
Brunsviga, n
o 34, décembre 1918.
[(97)]
Brunsviga, n
o 34, décembre 1918.
[(98)]
U. FREVERT,
Ehrenmänner : Das Duell in der bürgerlichen Gesellschaft, Munich, Beck, 1991.
K. MC ALEER,
Dueling : the Cult of Honor in Fin-De-Siècle Germany, Princeton, Princeton University
Press, 1994.
[(99)]
V. PARETO,
Traité de sociologie générale, Genève, Droz, 1968.
[(100)]
H. BRUNCK,
Die Deutsche Burschenschaft in der Weimarer Republik und im Nationalsozialismus, Munich, Universitas Verlag, 1999.