2001
Le Mouvement Social
Le don comme rituel en R.D.A. 1949-1989
Instrument de domination et pratiques quotidiennes
Sandrine Kott
[*]
Travaillant sur les archives de grandes entreprises étatisées berlinoises, j’ai été frappée
par l’omniprésence d’une rhétorique et d’une pratique officielle du don, qui s’apparente à un
véritable rituel. C’est cette dimension ritualisée du don que j’ai choisi d’étudier ici. J’analyse
d’abord comment se construit le rite du don en R.D.A.; il se fonde sur le sacrifice des héros
auquel doit répondre la gratitude des individus. En ce sens, le don est bien, comme tout rituel
politique, un instrument de pouvoir. Mais le don est aussi consubstantiel du projet socialiste
de solidarité et de fraternité et c’est de cette manière qu’il est pratiqué officiellement dans les
entreprises. Je m’interroge alors sur l’« efficacité » réelle de ces gestes rituels quotidiens et dans
quelle mesure ils ont pu, progressivement, contribuer à asseoir la domination du parti et à
modeler la société en prenant la forme de comportements partagés par les individus qui la
composent. Ce faisant, c’est donc finalement la dimension intégratrice du don qui est mise
en évidence.
While working on the archives of eight firms located in Berlin, I was struck by the
frequent use of an official rhetoric and practice of gift which led me to study it as a ritual
in practice. I first analyzed how the gift was constructed as a founding political ritual in
which every citizen was seen as an eternal debtor with regard to dead communist heroes.
To that extent, gift as a ritual could be seen as a tool to justify and reinforce the power
of the party. But giftgiving was also part of the socialist utopia, which was officially based
upon solidarity and fraternity. To that extent, it could appeal to Christian values and in
the same time meet informal and common practices in an economy of shortage. While
being a shared value and practice, giftgiving could, in the everyday life, play the role a
civilizing process, transforming German people into socialist citizens.
Comme pour les autres pays de l’Est
[1], de nombreux travaux ont récemment
étudié les rituels politiques en R.D.A.
[2]. Des travaux sur les célébrations du
Premier mai
[3], sur celles des jours anniversaires
[4] du nouvel État ont cherché à mettre en évidence la double fonction sociale et politique des grandes cérémonies du régime. Dans ces études, le rituel, analysé comme une occasion de représenter et de mettre en scène la puissance du parti comme celle de ses dirigeants,
apparaît comme un puissant instrument d’exercice du pouvoir
[5]; tandis que sa
puissance émotionnelle en ferait un élément de construction de la communauté du
peuple
(Menschengemeinschaft), dont Walter Ulbricht, le premier dirigeant de la
petite Allemagne communiste, annonce la construction en 1967
[6].
Il semble impossible de contester la volonté de puissance qui émane des grands
rituels politiques, surtout durant les années 1950, celles de la construction du nouveau régime
[7], mais en insistant trop exclusivement sur les intentions des « faiseurs
de rites », à l’occasion des grandes mises en scènes, on risque de passer à côté de
ce qui fait la spécificité du rituel en R.D.A. On y assiste en effet à une ritualisation
progressive
[8] de l’ensemble de la vie sociale et, réciproquement, à une banalisation
du rituel dans les vingt dernières années du régime
[9]. Le but de cet article est de
tenter de comprendre comment a « fonctionné » le rite en R.D.A., quelle a été l’« efficacité »
[10] réelle de ces gestes rituels quotidiens et dans quelle mesure ils ont pu,
progressivement, contribuer à asseoir la domination du parti et à modeler la société
en prenant la forme de comportements partagés par les individus qui la composent.
Il s’agit donc de livrer une analyse des pratiques et mécanismes de domination dans
un régime de dictature et de leurs effets sociaux.
Le don, que j’analyserai ici essentiellement dans sa dimension rituelle
[11], me
semble constituer un objet pertinent pour tester ce type d’interrogation, parce qu’il
participe d’une rhétorique fondatrice du régime et qu’il donne lieu à des pratiques
quotidiennes ritualisées qui ne cessent de se développer et de se diffuser avec le
temps. Travaillant sur les archives de grandes entreprises d’État est-allemandes
[12],
j’ai été frappée par le retour régulier de cette rhétorique du don. Même si le terme
lui-même
(Gabe) est très rarement utilisé, son champ lexical est largement mobilisé :
on fait appel à la générosité désintéressée
(Selbstlosigkeit) des individus, à leur sens
du dévouement
(Hingebung) et d’abnégation
(Aufopferung). Ces qualités trouvent
leur réalisation dans des pratiques répétées de bénévolat
(Freiwilligikeit), d’échanges
de cadeaux
(Geschenk), de dons d’argent
(Spende)
[13]. De multiples clichés mettent
en scène ces moments d’échange; les dons semblent transmettre un sens, qu’il faudra tenter d’expliciter, et établir un lien social. Ils se présentent donc comme de
véritables rituels au sens que Durkheim a donné à ce terme
[14]. L’intérêt de ces
« dons rituels » pour mon propos, c’est qu’ils permettent d’inscrire le discours politique dans des pratiques sociales ou d’analyser le rituel en actes et de tenter d’en saisir
l’efficacité.
Une telle étude confronte toutefois l’historien à d’immenses difficultés. Les
sources sont très « volatiles ». Les collections de photos, assez abondantes pour les
entreprises que j’ai étudiées, rendent compte à loisir des festivités diverses au cours
desquelles ont pu être échangés des cadeaux, elles renseignent sur les rituels au
cours desquels sont mis en scène les échanges
[15]. Les sources écrites, journaux
de brigade en particulier
[16] et autres sources éparses émanant du syndicat, du
parti ou de la direction de l’entreprise, permettent d’accéder à d’autres types de
réalités, plus matérielles. Mais elles sont écrites dans une langue officielle qui en
limite souvent strictement la portée
[17]; par ailleurs, elles sont très inégalement
réparties dans le temps. Plus nombreuses, à partir des années 1960, elles sont
souvent plus « riches de sens » dans les quinze premières années du régime. Nos
sources permettent donc de brosser un tableau, d’indiquer des pistes et des évolutions, mais elles n’autorisent pas l’élaboration d’une chronologie précise du phénomène, ni surtout une analyse quantitative. Le don sera analysé dans sa dimension
intégratrice, en tentant de montrer comment il a pu progressivement fonctionner
comme un acte social « civilisateur », pour reprendre les termes de Norbert Élias,
pour les citoyens de R.D.A.
[18].
1. Sacrifice et générosité
Dans un article fondateur, Marcel Mauss
[19] analyse le don comme un « fait
social total »
[20]. S’il se présente comme un acte individuel, volontaire et libre, Mauss
a bien montré que le don est commandé par des « contraintes » sociales, économiques
et politiques dont témoigne en quelque sorte le contre-don. C’est dans cette perspective que j’aimerais étudier les « dons rituels », en montrant tout d’abord qu’ils
s’inscrivent dans une histoire au sein de laquelle le salarié, comme tout citoyen, est
institué en débiteur de l’État et du parti.
Le sacrifice des héros
Les salariés des grandes entreprises est-allemandes sont entourés de noms qui
les inscrivent dans une histoire dont ils sont tout à la fois les héritiers, les dépositaires et les débiteurs. Il y a ceux des entreprises d’abord : en mars 1951, à l’occasion du 80
e anniversaire de Karl Liebknecht, l’entreprise de transformateurs (T.R.O.)
se voit décerner le nom du héros communiste
[21]. Le 6 novembre 1978, à l’occasion du 60
e anniversaire de la Révolution d’octobre, le combinat Narva reçoit, sur
décision du comité central du S.E.D., le nom honorifique
(Ehrenname) de Rosa
Luxemburg
[22]. De manière intéressante, un tel « nom » est toujours « accordé » au
terme d’une décision politique et doit être regardé comme un honneur par les salariés des entreprises concernées. Le nom des bridages et collectifs de travail les inscrivent encore plus directement dans cette relation de parrainage. Les brigades de
cadres se mettent généralement sous le patronage d’ancêtres compétents, ainsi la
brigade initiatrice Docteur Pavlov de l’usine de radio de Köpenick
[23], le collectif
Pestalozzi qui regroupe les enseignants de l’école professionnelle de la T.R.O.
[24],
la brigade portant le nom du physicien social-démocrate Leo Arons qui regroupe
des technologues de l’usine de lampes
[25]. Mais la grande majorité des brigades
porte le nom de « héros » du mouvement ouvrier. Jenny Marx, Rosa Luxemburg,
Klara Zetkin, Käthe Kollwitz, Ethel Rosenberg, Karl Liebknecht, Erich Mühsam,
Hanno Schulze-Boysen, Otto Grotewohl veillent sur les collectifs des entreprises
[26]. Cette liste, ainsi que la façon dont sont mises en scène les biographies
dans les journaux des brigades, appelle plusieurs remarques. On se place en général
sous le patronage d’ancêtres allemands
[27], ce qui permet d’établir des filiations
plus vraisemblables pour les salariés et contribue à construire un sentiment national.
On insiste surtout sur le courage dont ces héros ont fait preuve et la souffrance
qu’ils ont endurée pour offrir un monde meilleur aux générations suivantes. Hano
Schulze Boysen est d’abord présenté comme un résistant au nazisme, pendu en
1942
[28]. Leo Arons parvient à faire oublier son origine bourgeoise parce qu’il
est resté fidèle à ses convictions en dépit de l’interdit professionnel qui a pesé sur
lui
[29], tandis que son travail sur le mercure a permis d’alléger la souffrance des
ouvriers des miroiteries. Erich Mühsam est résistant avant d’être poète
[30]. Jenny
Marx a sacrifié son existence à l’œuvre révolutionnaire de son mari
[31]. Anne
Frank est un cas particulier et paroxystique puisque sa souffrance suffit à la rendre
héroïque
[32]. Les grands ancêtres constituent donc, par leur courage, des exemples dont on doit se montrer digne. Leur sacrifice, qui peut aller jusqu’à la mort,
fait par ailleurs de chaque salarié un débiteur éternel
[33]. La cérémonie du « baptême » de Narva en constitue une belle illustration.
Le 6 novembre 1978,8 000 salariés des entreprises du quartier de Friedrichshain sont rassemblés devant l’entreprise sur la façade de laquelle est suspendu un
immense portrait de Rosa Luxemburg. C’est Konrad Naumann, premier secrétaire
du
Bezirk de Berlin et membre du bureau politique, qui prononce le discours de
baptême, dans lequel est résumé de manière saisissante la fonction d’un tel parrainage historique : « Elle [Rosa Luxemburg] serait fière de voir comment les salariés de
Narva/B.G.W. réalisent aujourd’hui ce pour quoi elle s’est battue et s’est sacrifiée
(aufopferungsvoll). Que votre entreprise porte le nom de Rosa Luxemburg est tout
à la fois un grand honneur et un devoir
(Verpflichtung) de se rendre digne de ce
nom. Travaillez et vivez comme des révolutionnaires d’aujourd’hui dans l’esprit de
Rosa Luxemburg ». Le message est clair : au sacrifice de Rosa Luxemburg doit répondre celui des salariés qui ont d’ailleurs gravé leurs voix sur une cassette remise par
Gertrud Watermann, « héroïne du travail »
(Heldin der Arbeit), à Konrad Naumann.
Ils y ont prononcé leurs engagements productifs
(Verpflichtungen). Car en recevant
le nom de Rosa Luxemburg, l’entreprise et ses salariés s’inscrivent dans une tradition
qui les honore mais dont, en retour, ils doivent se montrer dignes. Par leur travail,
les salariés donnent sens au sacrifice de Rosa Luxemburg. Leurs voix gravées sur
une cassette scellent un pacte bien plus fort qu’un simple engagement signé. Le
recours à une rhétorique proprement christique, dans laquelle l’amour de l’humanité
est au fondement du sacrifice, vise à susciter une adhésion du cœur qui constitue la
toile de fond d’une telle cérémonie
[34].
A ces héros et martyrs morts s’ajoutent les héros vivants envers lesquels on est
également engagé. La dette à l’égard de l’Union soviétique dont les armées ont
« libéré le peuple allemand du joug nazi » est sans cesse réactivée par la Société pour
l’amitié avec l’Union soviétique (
deutschsowjetische Freundschaftsgesellschaft,
D.S.F.). Née de l’initiative d’intellectuels communistes, elle se conçoit d’abord comme
une organisation culturelle. Puis, à partir de 1949, elle reçoit son nom définitif et
devient une organisation de masse qui s’implante dans les entreprises. A partir des
années 1970, l’adhésion y devient systématique. Même si progressivement les images folkloriques l’ont emporté sur le message idéologique, la D.S.F. a incontestablement joué un rôle important dans l’omniprésence de la référence à l’Union soviétique. En organisant des rencontres au cours desquelles amitié et générosité ont été
échangées, elle contribue à construire et à diffuser un sentiment de gratitude. Enfin,
dans le contexte de la guerre froide
[35], elle suscite la solidarité internationale, et
contribue, avec d’autres « organisations de masse », à dessiner les contours du camp
socialiste. Les journaux des brigades de production sont en effet emplis de photos
qui illustrent la lutte du « peuple vietnamien », celle d’Angela Davies et de Nelson
Mandela, nouveaux héros d’un monde meilleur à construire. Le recours au registre
religieux alimente et justifie une vision manichéenne du monde dans lequelle au camp
« impérialiste » du mal s’oppose celui « socialiste » du bien. Les images collées dans
les journaux de brigade jouent sur le double registre de l’héroïsme et de la douleur
et rappelle étrangement l’image sacrificielle du Christ; tandis que chaque citoyen
devient un débiteur de ces héros et martyrs.
Payer ses dettes
Les journaux de brigade donnent des témoignages multiples et réguliers des
formes concrètes et quotidiennes qu’adopte la solidarité internationale pour les
ouvriers, employés ou cadres des entreprises est-allemandes. En 1962, tous les membres de la brigade Erich Mühsam « sacrifient »
(opfern) 10 marks pour acheter des
timbres de solidarité
(Solidaritätsmarken)
[36]. Les femmes de la brigade de cadres
Jenny Marx de la
Funkwerk Köpenick, toutes membres du S.E.D., s’engagent en
1968 à verser 0,5 % de leur salaire pour des actions de solidarité
[37]. Le donataire
prend souvent une dimension concrète. Ainsi, le 6 juillet 1960, les ouvrières de la
brigade Käthe Kollwitz font une
Splende (aumône) pour les enfants d’Afrique misérables. Les salariés de la brigade Jenny Marx font régulièrement des dons du sang
(on dit aumône du sang,
« Blutspende », en allemand) pour les victimes de la guerre
du Vietnam
[38]. Car dans les années 1970 c’est le peuple vietnamien dont on salue
le courage et l’abnégation qui est le destinataire privilégié de ces campagnes de don.
Au nom d’une éthique socialiste de « l’engagement » personnel, les salariés vendent
au profit de la solidarité internationale des objets qu’ils ont confectionnés eux-mêmes.
Dans ces « bazars de la solidarité »
(Solibasar) s’étalent les objets les plus hétéroclites;
ils constituent des moments où s’expriment en actes l’amitié et le dévouement de
chacun pour un « semblable » lointain.
On peut noter en revanche l’absence de mise en scène d’une quelconque « générosité » à l’endroit du grand frère soviétique envers lequel on professe pourtant une
« amitié » indéfectible. Quand mes sources évoquent l’existence d’un « don » entre les
deux pays, c’est toujours de l’U.R.S.S. vers la R.D.A. C’est le cas en particulier dans
les récits très « formatés » des voyages en U.R.S.S. dans lesquels les salariés estallemands mettent toujours en avant l’hospitalité et la générosité de leurs hôtes. En
1970, les membres du collectif Ethel Rosenberg de la poste de la T.R.O. reçoivent
des représentants de l’entreprise soviétique Togliatti. Dans le récit qu’ils livrent de la
rencontre, ils décrivent précisément les échanges de dons auxquels on procède et
surtout ceux dont ils sont gratifiés. Les Soviétiques ouvrent en effet la rencontre en
donnant des pièces de monnaie et insignes, puis ils offrent à leurs hôtes médusés
des poissons fumés et de la vodka. Ce n’est qu’au moment du départ que ces derniers
feront à leur tour présent à leurs nouveaux « amis » d’un ours en peluche, symbole
de Berlin
[39]. Dans ce récit, comme dans beaucoup d’autres, c’est comme s’il fallait
sans cesse alourdir la dette symbolique et réelle à l’égard du grand frère, justifiant
ainsi, implicitement, la rigueur de la domination politique
[40].
Car le geste de donner, comme celui de recevoir, s’inscrit, bien entendu, dans
un rapport de pouvoir dont il est l’expression. La cérémonie du baptême de Narva
en constitue une expression évidente. En faisant don du nom de Rosa Luxemburg,
les représentants du régime (ici le secrétaire du
Bezirk) s’instaurent en intermédiaires; ils fondent la légitimité de leur pouvoir sur le sacrifice d’un héros mort qui
transforme les salariés de l’entreprise en débiteurs éternels à l’endroit de l’État socialiste et de ses dirigeants. Dans le registre matériel, le développement de la consommation et de la politique sociale à partir du milieu des années 1960 est également
présenté comme un don, ce dont témoigne le nom :
Präsent-20 (présent-20)
[41]
de la ligne de vêtement chic lancée en 1969, à l’occasion des 20 ans de la R.D.A.
Cette politique du « don » s’accompagne d’un discours d’amour qu’on peut analyser
comme une modalité de l’exercice de la domination dans l’Allemagne socialiste
[42].
En échange, les salariés multiplient les « dons hommage » dans lesquels ils expriment
leur gratitude
[43]. A l’occasion de la fondation de la nouvelle Allemagne socialiste,
en octobre 1949, les salariés de l’usine de lampes offrent alors au président et ancien
menuisier, Wilhelm Pieck, la dix millionième lampe
[44]. Les photos montrent des
groupes d’ouvriers souriants tendant dans un geste de satisfaction et de fierté évident
le fruit de leur travail au président de la nouvelle République. Deux ans plus tard,
pour son 75
e anniversaire, Wilhelm Pieck recevra une lampe, « plantée » au milieu
d’un pot de fleurs. Le caractère incongru d’un tel présent ne semble pas déranger
les responsables politiques de l’entreprise qui en font réaliser plusieurs clichés car sa
portée symbolique est évidente. C’est à la nation tout entière, dont le souriant Wilhelm Pieck, et à travers lui le parti, constitue une image rassurante
[45], que les
travailleurs de l’entreprise offrent, par gratitude et amour, le fruit de leur travail, soit
ici la lumière.
Le don a donc une incontestable portée symbolique et peut être lu comme un
signe de la nature des relations de pouvoir dans la petite patrie allemande et dans le
camp socialiste. Mais il est plus que ce signe, il participe aussi, en actes, de la construction du socialisme. Dans les « dix commandements » de la morale socialiste définis
en 1958 par Walter Ulbricht le don apparaît bien comme un élément constitutif de
la réalisation du socialisme qui place la fraternité et l’égalité au centre de ses objectifs
déclarés. Les « dix commandements » d’Ulbricht s’ouvrent sur la « solidarité internationale de la classe ouvrière » (commandement 1) et se poursuivent sur « l’aide réciproque, le travail en commun au sein du collectif » (commandement 5). Dans la réalité
de la vie de l’entreprise, cette incantation en faveur de la solidarité et de l’entraide
se traduit par un appel constant à la générosité désintéressée et au don de soi.
Le travail comme don de soi
C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’
Einsatzbereitschaft (la disponibilité
à intervenir) mise en scène comme un bénévolat généreux. Les échanges d’ouvriers
entre les brigades, lors des périodes de presse ou lorsque le manque de main-d’œuvre
devient trop cruel, constituent bien un élément essentiel de l’entraide socialiste. Dans
les journaux de brigades, ils apparaissent comme des « dons » volontaires d’une brigade à une autre. Le 8 août 1960 la brigade Käthe Kollwitz demande ainsi de l’aide
à la brigade Lunik III parce que l’un de ses membres a reçu un congé pour rénover
son appartement. Et la brigade remercie les collègues de Lunik III qui « se sont déclarés volontaires pour une aide socialiste »
[46]. Le 5 novembre 1963 les membres de
la brigade B. Schulz envoient une lettre à leurs collègues de la brigade Erich Mühsam
qui se sont « mis à disposition de manière altruiste
(selbstlos) » durant les deux dernières semaines et ont même travaillé en deux équipes
[47]. En mars 1966, les
membres de la brigade Lunik III remercient tous les ouvriers qui les ont aidés à maintenir les objectifs du plan alors que la brigade était décimée par une épidémie de
grippe
[48]. Ces signes sont le témoignage de la reconnaissance et instaurent un lien
en retour. Le double mouvement de don et de gratitude vise à consolider la communauté de travail
[49].
L’entraide socialiste dépasse toutefois ce simple « échange » entre brigades, car
c’est à la « communauté » de l’entreprise tout entière et par-delà à l’État socialiste en
construction que l’on doit faire la preuve de son sens du « dévouement ». Ainsi l’appel
à la bonne volonté des salariés est-il constant, surtout durant la période de reconstruction des entreprises, puis d’édification des bâtiments collectifs. Pendant les mois
de mai, juin et juillet 1950, jusqu’à 200 ouvriers de la T.R.O. travaillent sur le chantier de la crèche de l’entreprise à des travaux de peinture, d’électricité et de jardinage.
Ce travail, apparemment bénévole, permet d’économiser près d’un tiers des sommes
prévues au devis
[50]. En 1960, les ouvrières de la brigade Anne Frank de l’entreprise de vêtements passent plusieurs dimanches à effectuer des travaux de terrassements dans le centre de vacances de l’entreprise
[51]. En 1968, les femmes cadres
de la brigade Jenny Marx de
Funkwerk Köpenick font de même dans celui de leur
entreprise
[52].
La solidarité ville/campagne
C’est dans le cadre de la « solidarité socialiste » que l’on doit comprendre les
« interventions » (Einsatz) des ouvriers des entreprises vers les villages. Elles visent à
témoigner de la solidarité entre villes et campagnes et réalisent en actes une dimension essentielle de l’idéologie socialiste. Cette « solidarité » se manifeste à deux
niveaux : collectivement, l’entreprise vient en aide aux villages frappés par la désolation; individuellement, les salariés doivent se porter volontaires pour faire des
« interventions » à la campagne. L’ensemble est formalisé dans un contrat de parrainage ou d’amitié (Patenschaftsvertrag ou Freundschaftsvertrag).
Selon nos sources, ces « actions de solidarité » se seraient déployées à trois
moments privilégiés : durant les années de reconstruction d’abord, au début des
années 1950; durant la première phase de collectivisation des terres ensuite; lors
de son achèvement au début des années 1960, enfin. Les ouvriers de l’usine de
lampes se rendent ainsi pour la première fois à l’hiver 1949 dans deux villages
« filleuls » où ils montent les machines livrées en pièces détachées et réparent le
matériel endommagé
[53]. Ils y travaillent surtout en collaboration avec les stations
de machines (
Maschinen-Ausleih-Station, M.A.S., puis
Maschinen-Traktoren-Sta-tion, à partir de 1952), vues comme une sorte de prolongement du mouvement
ouvrier communiste à la campagne. Au début des années 1950, ils participent aux
récoltes
[54]. Au milieu des années 1950 l’usine de télévision (W.F.E.) passe un
contrat de parrainage avec une coopérative et envoie régulièrement dans le cadre
de « l’entraide socialiste » des ouvriers pour faire les récoltes, tandis que l’entreprise
livre du matériel. Le contrat d’amitié avec la coopérative Philip Müller prévoit ainsi
125 « unités de travail » de la Jeunesse libre allemande (F.D.J.) qui organise les jeunes
entre 14 et 25 ans, tandis que la Société pour l’amitié avec l’Union soviétique se
charge de convaincre les salariés de la nécessité des « interventions ». L’entreprise
fournit aussi des comptables, du matériel à ronéoter et des moyens de transport
[55].
Les jeunes de la brigade Karl Liebknecht passent une semaine dans le village de
Letschin pour faire des travaux d’entretien des bâtiments à l’hiver 1960
[56]. Le
13 août 1960, les cadres de la brigade Klara Zetkin du département de la rationalisation de l’entreprise d’appareils électriques (E.A.W.) déchargent le foin et réparent
l’étable; la semaine suivante, ils aident à la récolte des céréales
[57]. En remerciement de leur
Einsatz, les jeunes ouvriers de la brigade Karl Liebknecht reçoivent un
diplôme des mains du président du district. Les « dons » des entreprises propriété du
peuple (V.E.B.) et de leurs salariés aux villages et coopératives prolongent et réalisent
ceux du parti des travailleurs au pouvoir; ils témoignent par leur « générosité »
démonstrative du rôle dirigeant de la classe ouvrière et de son parti, le S.E.D., et
inscrivent dans leurs actes « généreux » la dimension bienfaitrice et le caractère chaleureux du socialisme à quoi répond la gratitude des paysans. A l’hiver 1949, les
ouvriers de l’usine de lampes partis réparer, sous la neige, les machines agricoles
hors d’usage reçoivent de leur village filleul – Hohenzieritz – un grand panier dans
lequel est disposé un exemplaire de chacun des produits fabriqués sur place : pain,
beurre, œufs et saucisses sur lequel on peut lire : « En remerciement de cette peine
mue par l’amour, car l’amour nous donne de la force dans ces temps difficiles »
[58].
De nombreuses photos immortalisent ce « don symbolique »
(Symbolischer Geschenk), comme l’appellent les représentants de l’usine de lampes qui, en échange,
livrent au village des caisses d’ampoules. Dans le rapport quotidien, l’amour constituerait donc le fondement des liens, comme c’est « par amour » que les martyrs se
seraient sacrifiés et que les dirigeants exerceraient leur pouvoir
[59].
Dans la rhétorique socialiste mais aussi dans les pratiques auxquelles elle donne
lieu, le don semble donc, comme le signale l’anthropologue Maurice Godelier, jouer
le rôle de « rêve inversé », il est « l’envers rêvé des rapports de force, d’intérêt, de
manipulation et de soumission qu’impliquent les rapports marchands et la recherche
du profit [...]. En s’idéalisant, le “don sans calcul” fonctionne dans l’imaginaire comme
le dernier refuge d’une solidarité, d’une générosité dans le partage »
[60]. Comme
si, au fond, le don permettait d’inscrire le socialisme dans une « utopie » réalisée.
Les envers « inofficiels » de ces pratiques ou encore les différentes formes de
« contre-don » soulignent toutefois que le don est bien autre chose qu’une « utopie
réalisée ». Les dons représentent des transactions économiques et politiques fixées
avec précision, ils jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des relations au
sein des communautés et collectifs et constituent un instrument de consolidation du
lien social. Ils remplissent donc une réelle efficacité économique et sociale mais il ne
faut pas les y réduire. L’importance quotidienne du don en R.D.A. témoigne aussi,
il me semble, de la diffusion et de l’adoption par les individus de valeurs spécifiques.
C’est en ce sens que le don est un rituel efficace.
Le don comme transaction
Il est vrai que tout ce qui, dans les discours, semble relever du volontariat et du
don généreux fait l’objet de savantes transactions économiques. Une bonne partie
des plaintes déposées devant les commissions des conflits des entreprises durant les
années 1950 et 1960, celles pour lesquelles les sources sont abondantes, concernent
ainsi des problèmes de rétribution des
Einsätze. La plupart du temps, les salariés
« volontaires » se plaignent de ne pas avoir été rétribués au tarif de leur qualification
[61].
In fine, « l’entraide socialiste » tant magnifiée par le régime donne lieu à
de savants calculs d’indemnisation entre les salariés et les représentants de la direction d’entreprise. On semble bien loin du don
[62].
Le don des ouvriers d’industrie aux paysans des coopératives sous-tend lui aussi
un échange dont la nature est précisée dans les contrats que les entreprises passent
avec les coopératives. Dans les trois contrats que W.F.E. signe en 1954 avec des
L.P.G., l’aide idéologique et matérielle est « échangée » contre l’engagement de tenir
au moins une fois par mois un « marché paysan »
(Bauernmarkt) dans l’entreprise,
pour, est-il précisé, « développer les relations entre les ouvriers et les paysans »
[63].
En réalité, l’entreprise s’assure ainsi un fournisseur attitré qui doit, comme c’est précisé dans la suite du texte, livrer des légumes à la cantine de l’entreprise et des
pommes de terre aux salariés s’ils en font la demande. Soulignons que le tarif des
produits livrés n’est pas indiqué, ce qui semble laisser entendre que cette livraison
constituerait une forme de « contre-don » obligatoire. D’ailleurs en 1959, un renouvellement du contrat précise qu’après avoir rempli sa livraison obligatoire
(Abgabesoll), la L.P.G. pourra vendre des œufs, poulets, légumes, viande au prix de gros
(Aufkaufpreis) aux salariés de l’entreprise s’ils en font la demande. La mise à disposition de matériel et de compétence de la part de l’entreprise, la générosité des
ouvriers doivent donc être « achetés » (mais à quel tarif ?) par la coopérative agricole
qui en a bénéficié.
Mais la transaction est aussi de nature politique. Les ouvriers envoyés à la campagne sont les « troupes de choc » du parti et ont pour fonction explicite de convaincre les paysans du bien-fondé du socialisme; les salariés des entreprises industrielles
leur font d’abord le « don » du socialisme. Dans le contrat qu’elle passe en 1954 avec
la L.P.G. « en avant vers le socialisme »
(Vorwärts zum Sozialismus), l’usine de
télévision déclare mettre à la disposition des coopératives les compétences du secrétaire de l’organisation du parti dans l’entreprise, de la F.D.J. et de la commission de
femmes
[64]. A celle de « Unité et juste paix »
(Einheit und gerechte Frieden) il
promet les services du chœur et des instrumentistes de l’entreprise
[65]. Les rapports
ne manquent pas de souligner l’hostilité à laquelle se heurtent les salariés qui se
livrent à cette offensive idéologique. Les ouvriers de la T.R.O. venus à Tribnitz avec
leur orchestre et leur équipe de football pour fêter la nouvelle « fête de la moisson »
en 1954 (et surtout accompagner le processus de collectivisation) défilent seuls
[66].
En général, les salariés des grandes entreprises soulignent le faible enthousiasme qui
les accueille. Mal logés, mal nourris, ils sont souvent à peine remerciés, ainsi que le
soulignent les cadres de la brigade Klara Zetkin qui se plaignent en novembre 1960
que les paysans aient considéré leur aide comme « normale »
[67]. De telles remarques reviennent souvent sous la plume des salariés des grandes entreprises. Cette
absence de reconnaissance marque, de la part des villageois, une volonté de se dérober à « l’obligation de recevoir »
[68]. Elle rompt le lien que vise à instituer le don, vu
comme l’expression d’une suprématie de l’industrie et de ses représentants sur le
monde des campagnes. Dans l’échange solidaire s’exprime bien en effet un rapport
de force. Le « don » participe d’une redistribution des ressources politiques et économiques des entreprises et ouvriers de Berlin, privilégiés socialement et économiquement, vers les ruraux, véritables oubliés du régime
[69].
Les pratiques officielles du don en R.D.A. témoigneraient donc moins de l’existence d’une solidarité que de la nécessité de la mettre en scène pour masquer la
réalité de conflits latents entre ville et campagne ou entre l’Union Soviétique et ses
pays satellites. Même dans sa forme officielle, la rhétorique du don dissimule des
échanges économiques au sein desquels le donateur désigné n’est pas nécessairement le véritable bénéficiaire. En ce sens, elle servirait à « habiller » des échanges
inégaux (contradictoires avec l’image de justice que le régime veut donner de lui-même) dans lesquels s’expriment les vraies relations de pouvoir. Mais le don ne peut
être réduit à un « habillage », il témoigne aussi de la difficulté fondamentale à penser
l’échange économique pour lui-même, indépendamment de tout sens politique et de
tout lien social, aussi bien de la part des dirigeants du régime que des individus qui
y vécurent
[70].
Le lien du don
Les discours valorisant désintérêt et don de soi ont sans conteste laissé des
traces dans la population, comme en témoignent les formes que prend la nostalgie
actuelle
[71]. Elle peut en effet s’appuyer sur une pratique partagée dans les cercles
les plus étroits.
Au sein du collectif de travail, le don est une pratique courante qui témoigne,
sous des formes diverses, de l’importance des petites communautés dans le fonctionnement économique et social de la R.D.A.
[72]. La brigade de travail, collectif
socialiste de base, est un lieu où se pratiquent, en réduction, les formes officielles du
don socialiste. Le don du collectif dans son ensemble traduit la cohésion et l’unité
du groupe autour des valeurs de solidarité. Les cadeaux divers sont financés sur les
fonds propres de la brigade, alimentés par des cotisations régulières de ses membres
et par les gratifications exceptionnelles
[73]. La brigade offre ainsi collectivement des
cadeaux à des « amis » extérieurs : les délégations des pays frères ou tous ceux avec
qui elle est dans une relation formelle de type « socialiste ». Mais ce type de cadeau
collectif peut aussi constituer un véritable hommage. Dans une société dans laquelle
les hiérarchies d’âge sont particulièrement marquées, il est d’usage d’honorer les
plus âgés en signe de déférence, surtout s’ils se trouvent dans une position hiérarchiquement supérieure. Les jeunes de la brigade Rosa Luxemburg de la B.G.L.
envoient des fleurs et un cadeau à leur contremaîtresse qui fête ses vingt ans d’entreprise en octobre 1968
[74]. S’ils s’inscrivent dans un rituel du régime, les cadeaux
des hommes vers les femmes à l’occasion du 8 mars prennent également des formes
plus spontanées. A côté des fêtes officielles de l’entreprise, les collègues de travail
masculins manifestent l’attachement à « leurs » femmes de multiples manières. Les
cadeaux, souvent des pots de fleurs ou des objets fabriqués, sont achetés ou confectionnés dans le plus grand secret
[75]. Le 8 mars donne également lieu à des formes
d’inversion intéressantes des rapports de sexe dominants. Il est fréquent qu’à cette
occasion, les hommes disposent la table du petit déjeuner et servent les femmes
[76];
il arrive aussi qu’ils nettoient les machines, voire qu’ils les fassent fonctionner pendant
que les femmes participent à la fête officielle de l’entreprise, leur évitant ainsi de
prendre du retard sur le plan
[77]. En faisant don de leur travail, les hommes participent aux effets d’intégration de la femme au travail en conformité avec les attentes
du régime. Mais dans le cadre d’une relation de sexe traditionnelle, largement dominante dans les entreprises est-allemandes, ils soulignent en creux la dépendance des
femmes à leur égard.
Toujours inscrits « officiellement » dans le cadre du « don socialiste », des dons
moins formels encore se produisent entre les brigades et les enfants de la classe
qu’elles parrainent. En 1970, les femmes de la brigade Leo Arons de la B.G.L. qui
entretiennent des relations très étroites avec « leurs » enfants racontent ainsi en détail
le Noël qu’elles organisent à leurs filleuls. Elles lancent une cotisation pour acheter
des cadeaux aux enfants qu’elles vont chercher elles-mêmes dans les magasins de
Berlin. Par-delà le don d’argent c’est donc bien l’engagement personnel de chacun
qui est souligné. Lors de la remise du cadeau, les enfants manifestent de l’étonnement, de la joie et de la reconnaissance
[78]. Contrairement à ce que nous avons
observé pour les villageois « ingrats », la gratitude des enfants établit un lien entre les
femmes de la brigade et les écoliers parrainés.
Au sein de la brigade, les dons veulent témoigner d’une proximité affective et
d’un esprit communautaire. Le cadeau de la brigade à l’un des siens est présenté
comme le signe de l’attention que le collectif manifeste à chacun de ses membres,
en même temps qu’il souligne l’intégration sociale de chacun. Dans les moments de
détresse ou d’éloignement ces signes sont particulièrement appuyés. Visiter un
malade avec un cadeau joue à cet égard un rôle essentiel. Parmi ses bonnes actions
de l’année 1963, la brigade Erich Mühsam est fière de compter quatre visites de
malades à domicile avec des fleurs par des représentants de la brigade
[79]. Pour
faire redémarrer la vie de la brigade Käthe Kollwitz, très affaiblie par les difficultés
techniques dues à des machines défectueuses, on décide d’aller rendre visite à tous
les membres malades et de leur apporter des fleurs
[80]. En faisant la preuve de
l’attention à autrui, le collectif marque sa cohésion et attend, en retour, de ses membres un engagement plus fort. Mais le don du collectif à l’un des siens peut témoigner
aussi d’une dette, souvent « remboursée » à l’occasion des fêtes d’anniversaire. Le
journal de la brigade Käthe Kollwitz rend compte ainsi de la fête d’anniversaire de
Mischka le 6 août 1960. « Tous les collègues y participent pour lui montrer combien
il est apprécié » car « il a toujours pour tous une oreille ouverte. Il s’est beaucoup
préoccupé de notre brigade afin de nous conseiller et de nous aider de toutes les
manières »
[81]. Cette dette peut être ancienne ou à venir. Ainsi le journal de la
brigade Otto Grotewohl, du département de l’émulation, de l’usine de lampes s’ouvre
sur la fête que les membres de la brigade offre à leur vétéran Klärchen
(petite Claire),
née en 1908. Durant les années qui suivent, la brigade se fait un devoir de fêter
régulièrement l’anniversitaire de Klärchen, même si, comme ils le signalent, elle « ne
fait plus immédiatement partie de notre troupe ». Mais cette fidélité postule un retour
car « nous aussi nous deviendrons vieux, et nous nous réjouirons si nos jeunes collègues ne nous ont pas oubliés »
[82].
Dans la brigade aussi, le don, même sans valeur marchande, est d’abord un
échange. Tout don appelle un « contre-don ». En échange de son attention et de sa
disponibilité, le collectif attend un dévouement aux objectifs collectifs, une assiduité
au travail qui peut aller jusqu’au désintéressement ultime : le renoncement même aux
fruits du travail. Le don est incontestablement le signe des liens qui construisent le
collectif de travail mais il en est aussi un des ciments. Cet exemple tiré du livre de la
brigade Käthe Kollwitz est une bonne traduction de cette représentation. Une étudiante qui travaille habituellement à la B.G.L. durant ses vacances vient rendre visite
aux membres de la brigade, et leur annonce à l’occasion qu’elle ne travaillera pas
avec elles cet été car dans cet atelier les salaires sont trop faibles : dans le journal de
la brigade on trouve la remarque suivante : « Hilde, est-ce un signe de ton attachement à ta brigade ? »
[83]. Le renoncement attendu au gain doit bien ici être analysé
comme une forme de don de soi au collectif de travail fondé sur une proximité
affective. De nombreuses enquêtes durant les vingt dernières années du régime semblent confirmer ce type de comportement, en particulier parmi les femmes dont les
salaires constituent encore bien souvent un appoint financier. La collégialité au travail, la qualité des relations semblent y être plus importantes que le montant de la
rémunération
[84] et attestent apparemment la réussite d’un modèle fondé sur le
« don de soi » désintéressé. Par ailleurs, l’importance du collectif dans les relations de
travail est liée également au fait qu’il constitue lui-même un réseau informel
[85] au
sein duquel s’échangent de multiples services, en particulier entre les femmes. Pour
celles-ci, souvent confrontées à une harassante double journée de travail, la brigade
est une ressource importante, on s’y échange des gardes d’enfants ou des tours de
courses
[86]. En retour les dons multiples, les échanges contribuent incontestablement à renforcer le lien communautaire. De manière intéressante le don, si central
dans la mise en scène rituelle du régime, s’avère donc bien être, au quotidien, un
élément important de sa légitimité et de sa stabilité.
Il serait trop simple de déduire du retour régulier des mises en scène ritualisées
du régime à la force de l’encadrement systématique de la population. De la même
manière qu’on a pu montrer que la réussite des voyages présidentiels en France
n’était pas liée de manière inéluctable à une « adhésion du cœur »
[87], la participation aux rites, sous la contrainte, comme le respect des rythmes imposés par le
régime est-allemand, ne dit rien sur l’adhésion réelle des individus. Il faut, davantage
qu’on ne l’a fait, s’interroger sur la réalité de cet « encadrement » rituel. C’est ce que
j’ai tenté de faire ici à travers l’analyse du don. J’ai montré qu’il appartenait bien
sous sa forme symbolique et dans ses déclinaisons concrètes aux rituels fondateurs
du régime. On est frappé toutefois dans ce cas par le parallélisme entre ce qui se
formule en « haut » et ce qui se dit et se pratique « en bas ». L’« entraide socialiste »
existe bien sous la forme de « services » échangés au sein des brigades; l’appel à la
solidarité trouve son écho dans le soin porté aux plus faibles, aux vieux, aux malades.
Cette adéquation entre le discours officiel et les pratiques informelles peut s’expliquer
de plusieurs manières. En recourant au registre du don, le régime s’inscrit dans des
traditions et mobilise des valeurs très largement acceptées, en particulier celles du
christianisme. Mais son « efficacité » tient aussi sans doute à la relation très étroite
qu’il établit avec des pratiques immédiates dont l’utilité symbolique ou réelle est incontestable. La dimension économique du don dans une économie de pénurie, laissée
volontairement en dehors du champ de cette étude, est importante. C’est ainsi que
se sont transmises des valeurs et des pratiques qui ont pu donner un sens au socialisme dont se réclament les dirigeants.
[*]
Maître de conférences d’histoire contemporaine à l’Université de Poitiers et membre de l’Institut
Universitaire de France.
Cet article présente certains résultats de mon ouvrage
Le communisme au quotidien. Les entreprises
d’État dans la sociétét est-allemande, 1949-1989, Paris, Belin, 2001.
[(1)]
Pour la comparaison avec l’U.R.S.S., voir J. DANYEL, Politische Rituale als Sowjetimporte », in
K. JARAUSCH, H. SIEGRIST (Hg.),
Amerikanisierung und Sowjetisierung in Deuschland 1945-1970,
Francfort/Main, Campus, 1997, p. 67-86.
[(2)]
D. VORSTEHER (Hg.),
Parteiauftrag : ein neues Deutschland. Bilder Rituale und Symbole der
Frühen D.D.R. Buch zur Ausstellung des Deutschen Historischen Museums vom 13. Dezember 1996
bis 11. März 1997, Berlin, D.H.M., 1996.
[(3)]
Sur les premiers mai, voir en particulier G. HOFFMANN, « Zur Geschichte und Zeichenhaftigkeit des
1. Mai in der D.D.R. », in U. FIX (Hg.),
Ritualität und Kommunikation in der D.D.R., Francfort/Main,
Peter Lang, 1998, p. 51-98.
[(4)]
B. SAUER, « Politische Inszenierung und die Visualisierung von Macht », in A. PRIBERSKY, B. UNFRIED
(Hg.),
Symbole and Rituale des Politischen. Ost und Westeuropa im Vergleich, Francfort-sur-le-Main,
Peter Lang, 1999, p. 75-101 et M. GIBAS, Die Republik, das sind wir. Das propagandistische Gesamtkunstwerk. Zehnter Jahrestag der R.R.D. als nachholendes Initiationsritual », in D. VORSTEHER,
Parteiauftrag...,
op. cit., p. 217-235 et R. GRIES (Hg.),
Wiedergeburten. Die runden Jahrestage der D.D.R.,
Leipzig, 1999.
[(5)]
Parmi les nombreuses études sur la fonction du rituel en politique, voir la mise au point de D.I. KERT-ZER,
Ritual, Politics and Power, New Haven, Yale University Press, 1988. Une perspective critique dans
S. LUKE, « Political Ritual and Social Integration »,
Sociology, 1975,1, p. 289-308. Voir le point de vue
récent d’un historien dans P. ORY, « L’histoire des politiques symboliques modernes : un questionnement »,
Revue d’histoire moderne et contemporaine, juillet-septembre 2000, p. 525-536.
[(6)]
La thèse de la
Menschengemeinschaft de Ulbricht qui postule une société harmonieuse libre de
tous conflits est toutefois abandonnée, sous la pression des Soviétiques lors du congrès du parti en mai
1971. C’est lors de ce même congrès qu’Ulbricht se retire, officiellement pour raison d’âge, et cède la
place à Erich Honecker. Sur les circonstances et les raisons de ce « tournant » voir M. KAISER,
Machtwechsel von Ulbricht zu Honecker. Funktionsmechanismen der S.E.D.-Diktatur in Konfliktsituationen 1962 bis 1972, Berlin, Akademie Verlag, 1997.
[(7)]
D. KERTZER,
Ritual...,
op. cit., p. 41 souligne toutefois que tous les rituels politiques ne sont pas
l’expression d’une manipulation consciente. On pourrait même, dans le cas de la R.D.A., défendre l’idée
que les dirigeants politiques croyaient davantage aux rituels qu’ils organisaient que les citoyens auxquels
ils étaient également – mais pas exclusivement – destinés.
[(8)]
Ce qui signifie que des actes quotidiens se produisent sous une forme ritualisée et présentent donc
les caractéristiques suivantes : comportement symbolique (dont le sens dépasse l’acte lui-même), socialement standardisé et qui se répète de manière régulière. C’est, à peu de chose près, la définition de
D. KERTZER,
Ritual...,
op. cit., p. 8. Pour une définition claire, voir aussi N. OFFENSTADT, « Le rite et
l’histoire. Remarques introductives », in
Hypothèses 1997. Travaux de l’école doctorale d’histoire de
l’Université de Paris I, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, p. 9-14.
[(9)]
C’est ce que souligne Ulla Fix dans son introduction (U. FIX (Hg.),
Ritualität...,
op. cit., p. XV-XVI)
sans que toutefois les contributions de l’ouvrage étudient réellement cette dimension.
[(10)]
Il ne s’agit pas d’étudier « l’efficacité prêtée au rite (qui) n’a rien de commun avec l’efficacité propre
des actes qui sont matériellement accomplis », M. MAUSS, « La prière », in
Œuvres I, Paris, Minuit, 1968,
p. 406, qui est généralement ce qu’on entend par « efficacité » du rituel mais de dégager une « efficacité »
dérivée de la ritualisation de la vie sociale. Voir à cet égard les mises en garde de N. MARIOT, « Morphologie
des comportements et inductions des croyances. Quelques remarques à propos de l’exemplaire circularité
de la fonction intégratrice des rites » in « Remarques introductives », in
Hypothèses 1997,
op. cit.,
p. 61-66.
[(11)]
Dans cet article, la dimension et la fonction « économique » du don est donc seconde. Mais il va
de soi que je ne la sous-estime pas, tant pour la R.D.A. elle-même, que pour la compréhension du
phénomène du don en général. C’est d’ailleurs cette fonction économique qui a fait l’objet des études les
plus nombreuses dans l’anthropologie des dernières années. Voir une mise au point récente sur ce courant
dans F. WEBER, « Transactions marchandes, échanges rituels, relations personnelles. Une ethnographie
économique après le grand partage »,
Genèses.
Sciences sociales et histoire, décembre 2000, p. 85-107.
[(12)]
Il s’agit de grandes entreprises étatisées de Berlin répertoriées dans l’inventaire des Archives de
Berlin (
Landesarchiv Berlin, L.A.B.) sous les cotes indiquées entre parenthèses : Transformatorenwerk
(entreprises de transformateurs) Karl Liebknecht, ou T.R.O. (L.A.B., Rep 411), Berliner Glühlampenwerk
(B.G.W.) puis combinat Narva (entreprise d’ampoules) (L.A.B., Rep 409), Elektroapparatwerk (entreprise
d’appareils électriques) (L.A.B., Rep 401), Backwarenkombinat (combinat de produits de boulangerie),
ou Bako (L.A.B., Rep 751), Bergmann Borsig (L.A.B., Rep 432) et Werk für Fernsehelektronik (entreprise d’électronique pour la télévision) (L.A.B., Rep 404). Pour une description plus précise de ces entreprises et de la nature des fonds d’archives, voir l’introduction de mon ouvrage cité.
[(13)]
Sur les grandes entreprises est-allemandes, cf. R. KARLSCH, « Trop grandes pour la R.D.A., trop
petites pour le marché mondial : les grandes entreprises dans l’Est de l’Allemagne »,
Entreprises et Histoire, octobre 1997, p. 67-89.
[(14)]
Selon la définition du rituel que donne Émile Durkheim et qui est celle à partir de laquelle s’est
ordonnée l’anthropologie du rite. E. DURKHEIM,
Les formes élémentaires de la vie religieuse, 1912,
Paris, P.U.F., Quadrige, 1998, p. 50-51 et 553-555.
[(15)]
Sur ce point voir D.I. KERTZER,
Ritual...,
op. cit., ici en particulier les p. 102-125.
[(16)]
Sur les brigades, unités de base de l’ensemble de l’organisation du travail en R.D.A., et leurs
« journaux » (cahiers collectifs) voir mon article « Collectifs et communautés dans les entreprises de R.D.A.
Limites de la dictature ou dictature des limites »,
Genèses.
Sciences sociales et histoire, juin 2000,
p. 27-51 et le chapitre 3 de mon livre cité.
[(17)]
Voir sur ce point P. BECKER, A. LÜDTKE (Hg.),
Akten, Eingaben, Schaufenster. Die D.D.R. und
ihre Texte. Erkundungen zu Herrschaft und Alltag, Berlin, Akademie Verlag, 1997, introduction de
A. LÜDTKE, p. 11-23.
[(18)]
Voir N. ÉLIAS,
La société des individus, Paris, Fayard, 1991 et la mise au point de R. CHARTIER
dans son avant-propos. Comme chez Élias, le terme de « civilisation » renvoie à un processus d’intégration
de normes et de règles, il n’est chargé d’aucune valeur positive et négative.
[(19)]
M. MAUSS, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », in
M. MAUSS,
Sociologie et anthropologie, Paris, P.U.F., 1999, p. 145-279. Publié la première fois dans
L’année sociologique, 1923-1924.
[(20)]
B. KARSENTI,
Marcel Mauss et le fait social total, Paris, P.U.F., 1994.
[(21)]
Wir sind mit unserer Republik gewachsen, Berlin, V.E.B. T.R.O., 1979, p. 29.
[(22)]
Arbeiter machen Geschichte. Geschichte des V.E.B. Narva « Rosa Luxemburg » Berliner Glühlampenwerk, Berlin (D.D.R.), Verlag Tribüne, 1978, p. 230-231.
[(24)]
B.T.B. 1972-1980. L.A.B., Rep 411 1339.
[(25)]
1970-1973 (deux volumes), L.A.B., Rep 409/1 222.
[(26)]
Si les personnalités tutélaires sont surtout des femmes, c’est que les journaux consultés émanent
en grande majorité de collectifs féminins qui se placent souvent – mais pas nécessairement – sous la
protection d’une consœur.
[(27)]
Et quand ce n’est pas le cas, comme pour Ethel Rosenberg, le nom garde au moins une consonance germanique.
[(28)]
L.A.B., Rep 405 6858,7 volumes, 1976-1982.
[(29)]
En 1898, il n’a pas pu devenir professeur à l’université à cause de son appartenance au parti
social-démocrate. Cet interdit est officialisé par une loi prussienne en 1898 qui est resté dans l’histoire
sous le nom de
Lex Aron.
[(31)]
L.A.B., Rep 405 7296 (6 volumes entre 1968 et 1973) et 7264 (5 volumes entre 1975-1979).
[(32)]
Sur les rapports compliqués du régime avec les anciens résistants au nazisme voir J. SCHÜTRUMPF,
« “Besprechungen zwischen ehemaligen V.V.N. Kameraden... dürfen nicht mehr stattfinden”. Antifascismus in der D.D.R. », in D. VORSTEHER (Hg.),
Parteiauftrag...,
op. cit., p. 142-152.
[(33)]
Voir sur ce point les remarques de R. KOSELLECK dans son introduction au livre de R. KOSELLECK,
M. JEISMANN (Hg.),
Der politische Totenkult. Kriegerdenkmäler in der Moderne, Munich, Wilhelm Fink,
1994, p. 9-20.
[(34)]
L’adhésion émotionnelle constitue en effet une dimension importante du rituel. Voir par exemple
C. BELL,
Ritual Theory, Ritual Practice, New York/Oxford, Oxford University Press, 1992, p. 183-196,
même s’il est difficile de savoir les effets réels, et à long terme, que de tels moments d’émotion produisent
sur les participants.
[(35)]
Voir en particulier le Journal de la brigade Klara Zetkin de E.A.W. dans les années 1970,
Rep 401/05 63 et 64.
[(37)]
L.A.B., Rep 405 7296, volume I.
[(38)]
L.A.B., Rep 405 7296 et 7264.
[(39)]
L.A.B., Rep 411 1339, volume 3.
[(40)]
Par analogie au don/Potlatch tel que Mauss le définit on pourrait dire que le recours au registre
du don justifie les taux usuraires du remboursement. M. MAUSS,
Sociologie...,
op. cit.
[(41)]
Voir un exemple de ceci dans C. GÜNTHER, « Präsent20-Der Stoff aus dem die Träume sind », in
I. MERKEL, F. MÜHLBERG (Hg.),
Wunderwirtschaft. D.D.R. Konsumkultur in den 60er Jahren, Cologne,
Böhlau Verlag, 1996, p. 144-151, ici p. 144.
[(42)]
D. WIERLING, « Über die Liebe zum Staat. Der Fall der D.D.R. »,
Historische Anthropologie, 8.
Jg., 2000,2, p. 236-263.
[(43)]
G. SIMMEL, « Dankbarkeit. Ein soziologischer Versuch », in G. SIMMEL,
Schriften zur Soziologie,
Frankfurt, Suhrkamp, 1995, p. 210-221. Publié pour la première fois en 1907.
[(44)]
Arbeiter machen Geschichte. Geschichte des V.E.B. Narva « Rosa Luxemburg » Berliner Glühlampenwerk, Berlin (D.D.R.), Verlag Tribüne, 1978, p. 109.
[(45)]
Sur ce point voir G.J. GLAEßNER, « Selbstinszenierung von Partei und Staat », in D. VORSTEHER
(Hg.),
Parteiauftrag...,
op. cit., p. 20-39, ici p. 32.
[(48)]
L.A.B., Rep 409/1 215, volume III.
[(49)]
Sur l’entreprise socialiste comme « communauté de travail » et les limites de cette notion, voir
S. KOTT, « La culture d’entreprise en R.D.A. (1949-1989) »,
Allemagne d’aujourd’hui, juin 1998,
p. 62-79, et le chapitre 2 de mon livre.
[(53)]
On a une espèce de « reportage » photographique de cet
Einsatz dans les archives photographiques de la B.G.W. L.A.B., Rep 409 367/3.
[(56)]
L.A.B., Rep 411 1339, volume 7.
[(58)]
« Dem edlen Liebeswerke sei unser dank geweiht. Denn Liebe gibt uns Stärke, in dieser schweren
Zeit », LAB, Rep 409 367/3.
[(59)]
D. WIERLING, « Über die Liebe... »,
art. cit.
[(60)]
M. GODELIER,
L’énigme du don, Paris, Fayard, 1996, p. 293.
[(61)]
Nos sources sont les suivantes : T.R.O. Rep 411 1358 et 1359, NARVA Rep 409 132,133 et
134,
Werk für Fernsehelktronik Rep 404 466,467 et 468, Bergmann Borsig Rep 432 45, Bako
Rep 750 76 et 345. Voir aussi les chapitres II et III.
[(62)]
Voir aussi sur ce point, dans le domaine des interventions sur les chantiers du bâtiment, J. ROWELL,
L’État totalitaire en action. Les politiques du logement en R.D.A. (1945-1989), thèse de doctorat de
sciences sociales, sous la direction de Michel Offerlé, E.H.E.S.S., 2000, p. 546-556.
[(63)]
L.A.B., Rep 404 500, voir le contrat entre la W.F.E. et la L.P.G. Philip Müller.
[(64)]
Les commissions de femmes
(Frauenausschüsse) sont constituées en 1952, comme des organisations habilités à défendre les intérêts spécifiques des femmes dans les entreprises. D’abord placées sous
l’autorité du secrétaire du parti de l’entreprise, elles constituent, à partir de 1965, une des différentes
commissions de l’organisation syndicale dans l’entreprise et perdent une grande partie de leur importance.
Voir sur ce point P. CLEMENS, « Frauen helfen sich selbst. Die Betriebsfrauenausschüsse der 50er Jahre
in kulturhistorischer Sicht »,
Jahrbuch für Volkskunde und Kulturgeschichte, 1987 et A. SCHÜLE,
« Mächtige Mütter und unwillige Töchter. Ein Generationsvergleich unter Arbeiterinnen eines Textilbetriebes der D.D.R. », in P. HÜBNER, K. TENFELDE (Hg.),
Arbeiter in der S.B.Z./D.D.R., Essen, Klartext,
1999, p. 709-741.
[(68)]
M. MAUSS,
Sociologie...,
op. cit., p. 210-211.
[(69)]
Les ruraux soulignent souvent avec acrimonie aux ouvriers en « intervention » l’oubli dont ils sont
victimes. Voir pour la T.R.O. en 1951 L.A.B., Rep 411 429.
[(70)]
C’est aussi l’argument de B. CLAVERO,
La grâce du don. Anthropologie catholique de l’économie moderne, Paris, Albin Michel, 1996, concernant l’usure.
[(71)]
Voir en particulier les dernières enquêtes sociologiques analysées dans
Das Parlament, 29 novembre 2000, par le sociologue D. POLLACK, p. 13-21.
[(72)]
Voir sur ce point mon article cité.
[(73)]
Au nombre de celles-ci, on compte en particulier, les prix reçus pour la bonne tenue du journal
de la brigade comme dans le cas de la brigade Käthe Kollwitz qui verse ainsi 75 marks dans la caisse,
L.A.B., Rep 409/1 214.
[(74)]
L.A.B., Rep 409/1 212. Dans ce cas, comme souvent lorsqu’il s’agit d’honorer les « aînés », le
geste témoigne en même temps d’une allégeance au régime, car la contremaîtresse est membre du S.E.D.
[(75)]
Voir par exemple la préparation du 8 mars 1961 par la brigade de jeunes Karl Liebknecht de la
T.R.O. : L.A.B., Rep 411 1339.
[(77)]
Ces exemples dans les journaux des brigades Lunik III, Leo Arons, Erich Mühsam, Anne Frank
de l’entreprise de lampes. L.A.B., Rep 409/01 215,223,213,212.
[(84)]
Pour une période plus tardive : B. BERTRAM, E. FISCHER, L. KASEK, B. LOCKER, N. SPITZKY,
G. THIELE, G. ULRICH,
Lebensweise und Leistung junger Frauen, Forschungsbericht (Projekt des zentralen Forschungsplanes 1989-1990), Z.I.J., Leipzig, mars 1989, p. 41-43.
[(85)]
Sur ce point voir K.U. MAYER, M. DIEWALD, « Kollektiv und Eigensinn : Die Geschichte der D.D.R.
und die Lebensverläufe ihrer Bürger »,
Aus Politik und Zeitgeschichte, 46,1996, p. 8-17, ici p. 14-17.
[(86)]
Voir sur ce point le concept de
Notgemeinschaft dans J. ADERHOLD usw (Hg.),
Von der Betriebszur Zweckgemeinschaft. Ostdeutsche Arbeits- und Managementkulturen im Transformationsprozess, Berlin, Sigma, 1994.
[(87)]
Voir à cet égard les travaux de N. MARIOT et en particulier sa thèse
« Conquérir unanimement
les cœurs ». Usages politiques et scientifiques des rites : le cas du voyage présidentiel en province
(1888-1998), E.H.E.S.S., 1999, et Paris, Belin, 2001.