Le Mouvement Social
La Découverte

I.S.B.N.sans
110 pages

p. 84 à 109
doi: en cours

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no194 2001/1

2001 Le Mouvement Social

Notes de lecture

 
TIERS MONDES
 
 
Édouard de LÉPINE. – Dix semaines qui ébranlèrent la Martinique. Paris, Servédit-Maisonneuve et Larose, 1999,232 pages.
Le cent cinquantième anniversaire de la proclamation de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises a donné lieu à de nombreuses commémorations tant à la Réunion et à Mayotte qu’en Guyane ou aux Antilles. Depuis le décret du 23 novembre 1983, la date du 22 mai est celle qui a été retenue en Martinique pour célébrer officiellement ce devoir de mémoire.
Complétant certains travaux désormais classiques comme ceux de Jacques Adélaïde Merlande et de Léo Élisabeth, cet ouvrage – fort bien documenté et volontiers très polémique – retrace avec minutie les grandes étapes qui, de la dissidence et du marronnage vers Sainte-Lucie et la Dominique à l’insurrection dans les Îles Vierges, ont conduit à cette émancipation, à la reconnaissance des droits de l’homme et à l’accession à la citoyenneté.
Afin de mener à bien ce combat pour la liberté, l’égalité et l’identité, il a fallu, pour reprendre une formule chère à Aimé Césaire, « dépasser la tradition sans la renier » (p. 11). La figure de Victor Schœlcher occupe, à cet égard, une place essentielle, même si de nos jours – déplore l’auteur – des critiques d’inspiration révisionniste se font entendre.
Parmi les pages les plus intéressantes, signalons celles consacrées à l’examen du paradoxe de la « nouvelle histoire », à l’analyse des thèmes de la repentance et de la réparation, ainsi qu’à la discussion du livre de Vincent Placoly, Frères Volcans (La Brèche, 1983).
Une contribution, en définitive, de bonne facture et qui, à n’en pas douter, fait réfléchir.
Gilles FERRÉOL
Sergio GREZ et alii. – La Epoca de Balmaceda. Santiago du Chili, Direccion de Bibliotecas, Archivos y Museos, 1992,123 pages.
Cet opuscule est le fruit d’un colloque organisé par la direction des bibliothèques, archives et musées du Chili en l’honneur du centenaire de la mort du président J.M. Balmaceda.
A travers les six contributions présentées, il s’agit autant de comprendre les motivations étatistes et modernistes d’un président à la figure très controversée que de cerner une époque décisive pour le décollage de l’économie chilienne, source de graves tensions sociales et politiques.
Dans l’affrontement entre le pouvoir exécutif et le Congrès qui s’achève par une guerre civile et la mort tragique du président ne doit-on voir qu’un simple conflit de personnes et de pouvoirs ? Ou est-ce une révolution dans laquelle s’opposent des forces sociales et économiques antagoniques ? Telle semble être la problématique qui sous-tend les contributions, notamment celles de Sergio Villalobos, Bernardo Subercaseaux et Sergio Grez.
Le premier dresse le tableau d’une économie chilienne en plein essor grâce à l’activité minière et de plus en plus intégrée à l’économie-monde, mais qui subit de plein fouet les effets de la Grande Dépression. S. Villalobos campe le décor qui permet d’expliquer les motifs de l’échec final de Balmaceda. Dans la biographie qu’il lui consacre, on ne peut s’empêcher de rapprocher l’action de ce réformateur et celle de son contemporain, le russe De Witte, à une différence près cependant, la compréhension du problème social et l’utilisation tactique qu’il sut en faire, se rapprochant du Parti Démocratique Libéral afin d’assurer son élection. Néanmoins, pour l’auteur, la guerre civile ne fut pas une révolution, car, bien que lâché par l’oligarchie, Balmaceda partageait, pour partie, les intérêts de cette dernière, même si sa politique a pu aider à l’émergence de classes moyennes. L’absence d’enjeu social expliquerait la rapidité de la réconciliation des factions rivales.
L’étude menée par B. Subercaseaux sur les milieux culturels de la capitale à l’époque de Balmaceda confirme le niveau de diversification sociale atteint par le Chili dans la dernière décennie du siècle. Cinq lieux apparaissent comme autant de repères permettant de dresser la carte culturelle de Santiago. Le Théâtre Municipal, fréquenté par le grand monde et la jeunesse dorée, est voué essentiellement à l’art lyrique. Le Théâtre Politéama, haut lieu de l’opérette – la zarzuela –, attire les classes moyennes et populaires. Au Palais de la Moneda se réunit un cénacle cultivé sous la houlette du fils du Président qui introduit le modernisme littéraire et musical venu de France, d’où naîtra une synthèse culturelle proprement chilienne dont s’inspireront Pablo Néruda et Gabriela Mistral. La librairie Miranda, sanctuaire des bibliophiles, offre un catalogue international d’ouvrages anciens ou nouveaux, mais est aussi un lieu de rencontres et de conférences par où pénètre la pensée scientifique et progressiste. Enfin, autour de la gare principale et des estaminets qui la jouxtent, lieux d’accueil par excellence des flux incessants de travailleurs migrants, triomphe la poésie populaire, genre hybride qui utilise le registre littéraire, musical et folklorique.
L’article de S. Grez montre la césure importante que constitue la présidence Balmaceda pour le mouvement social. Présent dès le milieu du siècle dans le mutuellisme et le coopératisme, dirigé par une élite populaire constituée essentiellement d’artisans et d’ouvriers très qualifiés qui seront à l’origine du Parti Démocratique Libéral, il apporte un soutien conditionnel au futur président. Les grèves massives de 1890, lancées par la nouvelle classe ouvrière peu qualifiée des mines, se heurteront, après quelques atermoiements du gouvernement Balmaceda, à une violente répression qui met fin à l’alliance et sème la discorde au sein du mouvement, disqualifiant ses anciens dirigeants.
Malgré le caractère instrumentaliste de cette commémoration – le Chili règle des problèmes avec son passé immédiat, comme le suggère l’intervention de l’actuel Président –, ce recueil nous donne aussi l’occasion de connaître par une approche plurielle un moment important de la mise en place de la société chilienne contemporaine.
Phryné PIGENET
Nicola LABANCA et Luigi TOMASSINI. – Alberto Angrisani. Immagini della guerra di Libia. Album africano. Manduria, Pietro Lacaita, 1997, 162 pages. « Strumenti e fonti ».
Ce livre est bâti autour de 74 (sur 200) photographies prises en 1911-1912 en Libye, lors de la conquête, par un médecin né en 1878 près du Vésuve, lié à des libéraux comme Enrico De Nicola, puis interventionniste, fasciste de 1919, maire nommé de sa ville mais destitué en 1930 et proche d’antifascistes dont le père de l’historien socialiste Gaetano Arfè.
25 clichés renvoient à la technique militaire : tranchées, murs, barbelés, canons fixes rappelant les difficultés d’une guerre statique, navires amenant les troupes, emmenant les blessés, ballons captifs, camions. 15, surtout des portraits de militaires, illustrent la vie au campement. Assez peu, 6, concernent l’activité médicale de leur auteur. 11 montrent ruines romaines, palmiers ou chameaux, et 17, « les autres », soldats coloniaux plus qu’indigènes. Ces photos d’amateur, des extérieurs pour des raisons techniques, évitent la rhétorique, les parades, les réalisations chantant la gloire du colonisateur, mais peignent aussi une Libye sans Libyens, où les soldats africains incarnent la collaboration avec la métropole. Elles escamotent violences, révoltes et répressions, vécues par l’auteur, mais aussi la vie quotidienne locale. Cette myopie peut être comparée au discours colonial officiel, et ces documents privés, souvenirs personnels et moyens de transmettre à la famille une réalité édulcorée et rassurante, permettent, parce qu’ils ne relèvent ni de la dénonciation ni de la propagande, d’approcher la réception du mythe colonial, l’idéologie diffuse, la construction du consensus.
L’introduction de Luigi Tomassini, riche de notes bibliographiques, esquisse les étapes de l’usage de la photographie dans l’historiographie italienne en général, entre illustration et document, dénonçant des retards en fait de conservation et de communication, dans une société dite de l’image. Nicola Labanca, lui, se concentre sur le rapport entre images et histoire coloniale. Malgré le souvenir des photographies de pendus brandies à la Chambre, en 1913, par le socialiste réformiste Turati, lançant le thème de la « civilisation » par la potence, le lien a longtemps été ignoré. Mais à partir des illustrations décontextualisées des années 1960, vectrices souvent d’une douteuse nostalgie et non pas documents à part entière, puis d’un discours sociologico-sémiologique intemporel, on passe dans les années 1980 à une contextualisation, une attention à leur poids politique, leur construction, leur évolution, leur rôle dans la propagande et la formation de l’imaginaire social. Les années 1990 voient un déplacement vers la période pré-fasciste, la corne de l’Afrique plus que la Libye, les photographes plus que les consommateurs, avec des recherches fondatrices que l’auteur espère voir développées par une vaste opération de catalogage et de mise à disposition, redéployées dans le temps et l’espace selon ses propres intérêts, et dirigées vers une étude du consensus en métropole autour des mythes coloniaux, et vers une étude quasi prosopographique des photographes professionnels, scientifiques ou amateurs, envisageant les différentes images des colonisés, leur évolution et une comparaison entre propagande et productions privées.
Malgré ce qu’il y a de plaidoyer pro domo dans ces présentations, ce volume offre des pistes pour l’histoire coloniale, pour son historiographie, pour l’usage des images, pour une comparaison de ce qui se fait des deux côtés des Alpes.
Éric VIAL
Roland LEW. – L’intellectuel, l’État et la Révolution. Essais sur le communisme chinois et le socialisme réel. Paris, Éditions L’Harmattan, 1997,348 pages. « L’homme et la société ».
Cet ensemble d’essais d’époques différentes n’est pas sans souffrir, comme le veut la loi du genre, d’une certaine tendance à la répétition des mêmes analyses, à la redondance et aurait probablement gagné à davantage de concision. On pourra aussi reprocher à un ouvrage publié en 1997 de n’avoir pas mis à jour toute son information – pour les cinq premiers chapitres, elle reste antérieure à 1986 –, de céder parfois aux facilités métaphoriques, comme dans le développement consacré aux malentendus de la rencontre entre « le rouge et le jaune »... Faiblesses certes, mais qui n’ont heureusement pas pour effet d’affaiblir l’intérêt considérable de ce livre. Il tient, pour l’essentiel, à la qualité rare d’un questionnement problématique qui porte en fait sur l’énigme que reste toujours aujourd’hui ce qu’il était convenu d’appeler hier, faute de mieux, le « socialisme réel » : sa force d’attraction et d’intimidation pour les meilleurs esprits il n’y a pas encore si longtemps, ses fondements et sa nature historiques, son brusque affaissement. L’originalité principale du livre est de chercher inlassablement à aller au-delà des apparences et, surtout, de mettre l’accent sur le rôle déterminant dans le cas du communisme chinois des intellectuels qui, quoique en nombre limité, ont porté son projet historique et ont constitué à la fois son milieu d’incubation et son élite dirigeante. Étonnante trajectoire que celle de l’intelligentsia chinoise durant le court XXe siècle : « devenu cadre communiste, écrit R. Lew, l’intellectuel retourne à sa vocation de mandarin, d’animateur et de gestionnaire de la société, mais de gestionnaire d’un type inédit, et cela en vue d’accomplir des tâches nouvelles, dans un contexte nouveau : la défense et la modernisation de la nation ». Dès lors, en Chine, comme précédemment en U.R.S.S., le communisme, initialement appel à l’auto-émancipation des classes opprimées, devenu libérateur national, s’est très vite opposé à « l’émancipation du social ». Dérapage ou glissement pleinement accepté qui conduisent à l’impasse le maoïsme au pouvoir et en conséquence débouchent sur l’inévitable réforme qui réintègre la Chine dans l’économie-monde capitaliste.
Les cinq premiers chapitres retracent les étapes de l’émergence de l’idée nationale chinoise comme de la fragile idée démocratique, qui lui a toujours été subordonnée, par le biais d’un portrait historique des brillants esprits réformateurs de la fin du siècle dernier, Yan Fu, Liang Qichao, et de ceux des années 1910, Chen Duxiu et Li Dazhao. R. Lew développe le thème de l’« indisponibilité » en Chine des forces sociales porteuses ailleurs des urgences de la modernisation, bourgeoisie et prolétariat, quels qu’aient pu être dans un pays-continent, avec plus ou moins d’intermitences, leurs dynamismes régionaux. C’est ce vide historique qui a donné leurs chances en les survalorisant aux initiatives politiques de la jeune intelligentsia chinoise, largement convertie à l’idée révolutionnaire à partir des années 1920, que le désastre de 1927 n’éloigne pas pour autant, tout au contraire, du communisme stalinisé mais qu’il conduit, par une nécessité qui est tout autant une étrange bifurcation historique, à l’expérience maoïste d’un travail sur le corps social relativement malléable de la paysannerie, le seul qui reste disponible pour une révolution désormais impossible dans les villes. En fait, la paysannerie elle-même n’a guère qu’un faible potentiel révolutionnaire. Elle n’est active qu’instrumentalisée – c’est le sens des pratiques de la « ligne de masse » – par un parti de cadres qui la domine, « c’est-à-dire le parti des intellectuels déracinés et radicalisés », désormais physiquement séparé, à la différence du bolchevisme russe, du prolétariat tout en s’organisant en milieu fortement autonome au sein des masses paysannes. On a donc affaire à ce que R. Lew nomme une « substitution sociale » et, dès lors, surgit en Chine bien avant la prise du pouvoir – autre différence d’avec l’expérience russe – une forme inédite de l’État moderne, le Parti-État « socialiste », autoritaire et policier, plus fort que la société, modernisateur et bureaucratique. L’invasion japonaise assure son avenir : le nouveau communisme chinois, charpenté sur la paysannerie, s’avère capable d’être, au contraire du Guomindang, un nationalisme de masse. Ainsi s’est mise en marche une nouvelle histoire révolutionnaire, si souvent rééditée ailleurs jusqu’aux années 1980, avec cependant moins de succès que d’échecs : « l’histoire d’une révolution sociale sans les classes de la révolution, d’un combat nationaliste contre le parti nationaliste ». En même temps, l’intelligentsia s’est métamorphosée dans le creuset du parti en bureaucratie de cadres politiques et du même coup s’est éloignée de la fonction critique des intellectuels modernes, clé de toute démarche de connaissance, jusqu’à la nier et à chercher à la censurer.
Sans doute pourrait-on discuter dans ce schéma l’identification implicite des intellectuels modernes avec l’intelligentsia et l’absence de véritable réflexion sur les clivages qui peuvent les séparer, faute d’une analyse sociologique précise, certes difficile, des deux formations. Car, tout compte fait, on rencontre bien peu d’intellectuels modernes, d’universitaires, de scientifiques, de porteurs de savoir, dans l’intelligentsia, mais beaucoup d’étudiants, de jeunes gens en cours de formation. De plus, l’analyse ici développée ne montre pas si la société chinoise ne bloque pas, à la différence par exemple de l’Inde coloniale, l’affirmation d’un champ intellectuel moderne, diversifié et autonome, ne laissant à une importante partie des intellectuels que l’issue de s’auto-constituer en groupe de professionnels de la révolution et du pouvoir. Par contre elle fait bien apparaître que ce qui guide ce groupe, c’est bien plus l’idée darwinienne d’un rattrapage accéléré des puissances impérialistes dominantes que l’invention d’un mode de développement dépassant le capitalisme industriel, bien plus le désir d’accéder à la puissance que l’invention d’un nouveau modèle historique, bien plus l’idée anti-impérialiste que l’idée socialiste classique. Même si ce rattrapage sera finalement recherché dans le capitalisme d’État « intégral », l’horizon de ces praticiens de la subversion rurale sera celui du capitalisme réel ou du moins de l’une de ses versions historiques : l’industrialisation coûte que coûte, la prolétarisation, l’exploitation du produit paysan et du travail salarié, l’État absolu. Sur toute cette thématique le cadre analytique ici proposé fonctionne parfaitement.
Moins convaincant toutefois l’usage de la notion de populisme. Non point qu’elle ne soit pas stimulante, d’autant qu’elle a déjà été mise en œuvre avec pertinence par d’autres auteurs de non moins grande compétence. Mais la définition que R. Lew donne, au troisième chapitre du livre, du populisme – mobilisation du peuple – est d’une telle généralité qu’elle en perd toute substance propre. Les pages qu’il consacre au monde ouvrier de 1949 à 1985 et à sa relation privilégiée au régime mais en même temps étroitement subordonnée à ses exigences, les seules à comporter un recours méthodique aux données chiffrées, sont souvent fort pertinentes mais leur information est datée. On regrettera en effet que l’auteur, pourtant scrupuleux connaisseur de la bibliographie, ne se soit pas référé, dans un ouvrage publié en 1997, pour ne parler que des travaux français, à la grande thèse d’A. Roux sur les ouvriers de Shanghai, soutenue en 1991 et partiellement publiée en 1993 et 1995, sans parler du numéro spécial du Mouvement Social sur les dynamiques ouvrières en Asie orientale d’octobre-décembre 1995. Reste que les questions qu’il pose avec force font pleinement sens : effets durables de la coupure, si visible en 1949 comme l’a montré A. Roux, entre les ouvriers shanghaiens – l’auteur se refuse, comme d’ailleurs ce dernier historien, à appliquer aux ouvriers chinois la notion de classe ouvrière, position fort acceptable à condition de bien voir que ce refus ne soulève pas moins d’incertitude historique que la position inverse – et un communisme chinois ruralisé depuis deux décennies; ré-« ouvriérisation » très partielle du P.C.C. après 1949, transformation du monde ouvrier en groupe-appui dépendant de la nouvelle élite, l’une et l’autre bien malaisées mais qui permettent à de nombreux ouvriers de monter dans l’ascenseur social et d’accéder au statut privilégié d’ouvriers permanents des usines d’État, lequel exerce une irrépressible attraction sur le monde paysan; conflits violents, comme à l’hiver 1966-1967 à Shanghai, entre ouvriers permanents et ouvriers temporaires, émergence çà et là depuis la Révolution culturelle et plus encore depuis les réformes économiques véritablement mises en œuvre en 1984 d’une résistance ouvrière organisée face à la montée de la technobureaucratie moderniste, auto-organisation ouvrière qui constitue sans doute l’une des inconnues décisives du futur. Quant à la valeur émancipatrice du « socialisme réel » chinois, R. Lew conclut qu’en fin de compte ce dernier, s’il a, tous comptes faits, généré une relative amélioration de la vie matérielle des ouvriers urbains et dans une bien moindre mesure de celle des paysans, n’a, à aucun moment, eu pour sens d’établir leur participation réelle à l’exercice du pouvoir. La vérité historique de la révolution communiste chinoise aura été, pour l’essentiel, nationale et modernisatrice.
Les meilleurs chapitres de l’ouvrage, tant par la qualité et la prudence de l’analyse que par le sérieux de l’information, sont indéniablement ceux que l’auteur consacre aux réformes et au changement social dans la Chine post-maoïste. On y trouvera un tableau précis de la gigantesque mutation en cours depuis 1976, de ses contradictoires avancées et régressions, de sa dynamique propre également, dont R. Lew montre bien à quel point elle a très vite dépassé les rythmes que lui assignaient ses promoteurs, et d’abord dans les campagnes où les paysans ont rapidement transgressé le « système de responsabilité » édicté par le Parti dans un mouvement général de retour à l’agriculture familiale, de fait privée. Irrésistible révolution pacifique, souvent sous-estimée, par laquelle la paysannerie chinoise aura pris sa revanche historique sur l’intelligentsia... « Le capitalisme, écrit fort justement R. Lew, en fait le petit capitalisme renaît en R.P.C. dans et par les campagnes ».
Ces lignes n’épuisent pas la richesse problématique de l’ouvrage ni la justesse de ses commentaires, par exemple à propos de l’ampleur en Chine de la volonté de revanche sur les humiliations du passé et de retour, ou d’accession, au statut de puissance mondiale, ou de la prégnance tenace de l’idée impériale, aujourd’hui l’une des principales sources de la légitimité politique. Même si l’auteur fait usage de notions plus que problématiques telles que « modernité », « post-modernité », « socialisme réel » et autres impedimenta de la réflexion historique. On lira avec profit l’ultime texte de l’ouvrage sur la mise en perspective – très proche au fond de celle d’un E. Hobsbawm – du phénomène communiste, une démarche qui formule avec prudence et sagacité d’immenses interrogations, par exemple sur son rôle dans l’étatisation des sociétés contemporaines. Ce n’est pas là le moindre des apports de cette remarquable problématisation du XXe siècle chinois.
Daniel HÉMERY
 
EXPÉRIENCES DE JEUNESSE
 
 
John BURNETT (edited and introduced by). – Destiny Obscure. Autobiographies of Childhood, Education and Family from the 1820s to the 1920s. Londres et New York, Routledge, 1995,367 pages.
Histoire de l’enfance, histoire sans paroles », écrivent Egle Becchi et DominiqueJulia en introduction à la Storia dell’infanzia publiée en 1996 [1]. Il est vrai« que cette histoire se limite généralement – et le chantier n’en est pas moins considérable – à celle des représentations de l’enfance et à celle des attitudes des adultes à son égard. Les archives publiques renferment effectivement des collections abondantes de textes réglementaires et de rapports sur l’organisation de l’assistance, de l’école, du travail des enfants et de leur surveillance. Mais que sait-on du vécu, des sentiments et des réactions de ces enfants eux-mêmes ? Trois types de documents permettent de les entrevoir : les journaux intimes et les lettres, rares, hélas, et souvent contrôlés par l’adulte, les interrogatoires de police et de justice, qui ne respectent pas toujours la parole des jeunes accusés et celle des jeunes victimes, et le discours rétrospectif des autobiographies. C’est dire l’intérêt de cette anthologie de vingt-huit textes, choisis, dans un plus vaste corpus de documents inédits, par John Burnett, professeur émérite à l’Université Brunel, et qui a déjà publié, en 1974, Useful Toil : Autobiographies of Working People from the 1820s to the 1920s.
Ces autobiographies se rapportent à seize hommes et à douze femmes, nés entre 1816 et 1922. Elles sont regroupées, en fonction de leurs principaux thèmes d’intérêt, en trois chapitres : Enfance, Éducation (souvent déterminante dans le destin des auteurs, auxquels elle permet, en particulier, d’accéder à la maîtrise de l’écriture), Vie domestique et familiale. Chaque chapitre est pourvu d’un copieux commentaire introductif d’une cinquantaine de pages. Chaque texte est précédé d’une introduction qui résume les origines et la vie de l’auteur en précisant les conditions de rédaction, de publication ou de communication de son témoignage. La majorité de ces textes concernent des enfants du peuple, fils ou filles d’ouvriers, de petits artisans, de pêcheurs, de forestiers, de mineurs. Les autres, environ un quart, nous introduisent dans des familles plus favorisées, voire aisées, d’employés bien rémunérés, de négociants, de maîtres-artisans et de membres de la gentry.
Écoutons quelques-unes de ces voix anonymes sauvées de l’oubli. George Mockford (1826-1895), fils aîné d’un pauvre berger du Sussex, présente son enfance comme une suite d’épreuves. Il doit, très tôt, aider sa mère, qui donne naissance à douze enfants, dans ses tâches ménagères. A partir de huit ans, il fréquente irrégulièrement l’école et il travaille avec son père, mécontent de la fragilité d’un gamin qui souffre d’engelures et de bronchites. Devenu pasteur d’une Église dissidente, il se souvient moins des gestes de tendresse de ses parents que de sa peur du fouet et de sa crainte du Diable, entretenue par les ouvrages que lui prête un clergyman. Faith Dorothy Osgerby (1890-1976), troisième des sept enfants d’un maçon du Yorkshire, a le sentiment, elle aussi, de ne pas avoir trouvé toute l’affection dont elle aurait eu besoin chez un père sévère, qu’elle admire cependant, et chez une mère qui administre les punitions corporelles. La peur permanente d’être punie, y compris pour des choses futiles, domine ses souvenirs d’enfance. Robert Roberts (1834-1885), fils d’un métayer aisé du pays de Galles, apprend à lire, dès trois ans, dans la Bible grâce à son grand-père. Flattés dans leur amour-propre, les parents introduisent aussitôt le bambin dans la société des adultes, qui le traite comme un petit « génie ». Katleen Betterton, née en 1913 et fille d’un liftier de Londres, a bénéficié de l’une des très rares bourses accordées aux élèves des écoles primaires pour poursuivre leurs études, dans une public school puis à Oxford. Elle relate avec beaucoup de détails sa vie d’écolière, la compétition pour obtenir une bourse, puis son existence de pensionnaire, qui doit s’accoutumer aux rites et aux contraintes du collège.
Les limites des autobiographies sont bien connues, notamment grâce aux travaux de Philippe Lejeune [2]. On leur reproche des oublis et des incertitudes, en particulier à propos de l’enfance, et de reconstruire la réalité sous l’influence des interdits socioculturels et des fantasmes de l’adulte, et du contexte historique dans lequel il rédige son témoignage. Ce procès est trop systématique. Utilisé avec précaution, comme plusieurs historiens l’ont déjà fait [3], le discours rétrospectif sur l’enfance apporte des informations irremplaçables sur les expériences existentielle et sociale des enfants et sur leurs relations avec les adultes. L’ouvrage de John Burnett a le mérite de nous offrir des récits doublement rares, puisque la plupart des destinées révélées ici sont celles d’enfants, d’hommes et de femmes des classes populaires, qui ont laissé, proportionnellement à leur nombre, beaucoup moins de témoignages directs sur leur existence.
Jean-Noël LUC
Jean-Louis GUERENËœA (sous la direction de). – L’enseignement en Espagne XVIe - XXe siècle. Paris, Institut National de Recherche Pédagogique, 1998,296 pages. « Histoire de l’éducation ».
Tiraillée entre forces ultra-conservatrices, libérales et révolutionnaires, l’Espagne a connu une succession de régimes politiques très contrastés, le plus souvent installés par la force. L’éducation et les politiques éducatives ont été de puissants enjeux qui n’ont pu échapper aux soubresauts d’une histoire confuse. On mesure tout l’intérêt de ce numéro spécial de la revue Histoire de l’éducation, consacré aux recherches actuelles sur l’enseignement en Espagne du XVIe au XXe siècle.
En introduction, J.-L. GuerenËœa rappelle l’objectif poursuivi : présenter au lecteur français un bilan historiographique et une synthèse de certains aspects de l’histoire de l’éducation. La période étudiée embrasse quatre siècles mais accorde une plus grande place à l’ère contemporaine – sur huit articles, sept ont pour objet le XIXe et le XXe siècle. Dans une perspective large des problèmes éducatifs, les articles réunis traitent tour à tour des manuels – M. de Puelles Benitez et A. Tiana Ferrer –, des programmes – J.-L. GuerenËœa la construction des disciplines et J. Ruiz Berrio la rénovation pédagogique –, des institutions – L.E. Rodriguez-San Pedro Bezares les universités de l’époque moderne et J.M. Hernandez Diaz l’Université contemporaine –, de l’espace et du temps scolaires – A. VinËœao Fraga –, sans oublier les acteurs du système, enseignants, inspecteurs, élèves et étudiants et... politiques – A. Terron BanËœuelos les associations professionnelles et syndicales d’enseignants et A. Mayordomo société et politique éducative dans l’Espagne franquiste.
Derrière l’apparent classicisme de ce découpage, nombre de contributions proposent des analyses originales. Ainsi en va-t-il de l’article d’Antonio VinËœao Fraga. Considérant qu’il existe une étroite relation entre l’aménagement de la classe, les buts visés et la pédagogie utilisée, l’auteur fait de l’espace scolaire un objet d’histoire. Selon le type d’éducation prodigué, on privilégie la dissimulation et la fermeture ou la transparence et l’ouverture. Sur cette voie, les chercheurs espagnols s’intéressent aux pratiques architecturales et aux conditions concrètes d’émergence de lieux spécifiques d’enseignement. Durant la Seconde République (1931-1939) qui fut un grand bâtisseur, y compris pendant la guerre civile, et sous l’influence des conceptions pédagogiques de l’I.L.E. (institution de libre enseignement), les bâtiments scolaires obéissent à d’autres logiques que celles qui triomphent avec le premier franquisme. En accord avec l’idéologie réactionnaire dont il se réclame, ce dernier revalorise la classe unique en milieu rural. Cette politique sera remise en cause par les réformateurs de son propre régime, dès la fin des années 1950, lorsque la croissance économique et l’urbanisation poussent à un double processus d’élargissement et d’élévation de la scolarisation.
L’approche du temps scolaire n’est pas moins novateur. Construction culturelle et pédagogique, indissociable de multiples considérations sociales qui le conditionnent, le temps de l’école mêle les normes institutionnelles (tendant vers l’uniformité) et les vécus des différents acteurs (professeurs, élèves, administration et inspection). Il suppose donc la combinaison de trois points de vue : théorique (celui des pédagogues, inspecteurs et maîtres d’école), légal (les normes et les règles imposées à l’école) et réel (ce qui se passe concrètement à l’intérieur des classes). Cette confrontation permet de rendre compte des continuités et des ruptures, des inerties et des persistances.
Relativement exhaustif, l’ouvrage n’en présente pas moins quelques lacunes. La plus gênante réside dans le parti pris de ne considérer que le système public. Jusqu’à la fin du franquisme, celui-ci ne rassemble qu’une minorité d’élèves, de la maternelle à l’université. Les expériences menées dans les écoles privées confessionnelles ou laïques (le nom de Francisco Ferrer n’est jamais cité, pas plus que ces lieux d’alphabétisation que furent les athénées ouvriers) auraient mérité que l’on s’y intéresse.
Autre faiblesse, à l’exception de l’article d’Alejandro Mayordomo, les auteurs nous laissent dans l’ignorance des taux de scolarisation et d’alphabétisation. Comment juger de l’efficacité d’une œuvre éducative si ce n’est à l’aune de ses résultats concrets ?
Enfin les spécificités régionales étant ce qu’elles sont en Espagne, il est regrettable que le dossier reste muet sur d’évidentes disparités géographiques et ne tente pas un bilan des politiques conduites par les premières entités autonomes.
En dépit de ces réserves, la variété des thèmes étudiés, la diversité des périodes abordées, le souci de situer la place de l’éducation dans les débats politiques et idéologiques de l’Espagne contemporaine, expriment la richesse de ce recueil d’articles qui retiendra assurément l’attention des spécialistes de l’éducation et de la péninsule ibérique.
Phryné PIGENET
Christiane DEMEULENAERE-DOUYÈRE. – Paul Robin (1837-1912). Un militant de la liberté et du bonheur. Paris, Publisud, 1994,478 pages. Préface de Roger-Henri GUERRAND.
Paul Robin, militant de plusieurs causes imbriquées : l’internationalisme, l’éducation intégrale, le néo-malthusianisme, traverse bien des débats de la seconde moitié du XIXe siècle. L’ouvrage de Christiane Demeulenaere-Douyère, issu d’une thèse de doctorat d’histoire soutenue à l’Université Paris I, fait le point.
Raisonnons sur l’aspect pédagogique seulement. Les avancées proposées par Robin ont pu profiter de cadres non scolaires pour s’appliquer. Il combine successivement une approche internationale, pédagogique et néo-malthusienne. L’orphelinat de Cempuis, organisé par le département de la Seine, qu’il dirige avec la protection de Ferdinand Buisson de 1880 à 1894, lui permet des expériences inspirées par ses conceptions de ce qu’il appelle une éducation intégrale, elle-même héritée des aspirations anciennes de l’Association internationale du travail et du positivisme. Dans un cadre strictement laïcisé, s’adressant à des garçons et des filles mêlés, ses fondements préparent l’individu complet, du corps à l’esprit. Les points forts se traduisent par une absence de séparation entre travail manuel et intellectuel (d’où la classe-atelier) et par l’association permettant la vie sans recours à l’extérieur (d’où l’internat). Son application allie enthousiasme et autoritarisme. Ainsi un enseignement nouveau, destiné à « apprendre à apprendre », se développe : moindre importance des mathématiques, formation par le dessin, la lecture, les activités physiques, l’hygiène, la discipline, le plaisir d’étudier. L’introduction de la musique se mêle au refus de toute formation religieuse ou patriotique. Il suffit du contexte de fragilité du début des années 1890 pour que l’expérience s’arrête à la suite des attaques de Drumont et de La libre parole contre cette école athée, antimilitariste, pratiquant le mélange des sexes, formant des anarchistes avec les deniers de la République, bref « un lieu de subversion et de perversion » [1].
Ces idées servent de toile de fond pour les nouveaux enjeux pédagogiques proposés par la suite. Les questions des efforts à faire dans le domaine pédagogique envahissent progressivement aussi bien les débats des amicales que ceux des syndicats. Paul Robin participe en 1904 à une réflexion organisée par l’Émancipation de l’Instituteur de la Seine sur l’ensemble des trois ordres d’enseignement. Il reprend sa proposition d’éducation rationnelle, thème qui devient un des centres d’intérêt de la réflexion pédagogique des instituteurs se réclamant du syndicalisme révolutionnaire et de L’École émancipée, militant pour une pédagogie active et rationnelle.
Bref, Robin, précurseur, et Robin, mieux compris : il faut, selon lui, avant tout une bonne naissance, que l’enfant soit bien accueilli; par la suite, il faut une bonne éducation et enfin une bonne organisation sociale. Tels sont le bilan et la justification qu’il fait de son expérience à la veille de son suicide. Il inverse ainsi totalement les priorités de sa vie militante où tour à tour se succèdent le combat social, les innovations pédagogiques et le militantisme contraceptif.
Ce livre cherche à trouver une unité dans une vie ardente dont jusqu’à maintenant on ne connaissait (parfois mal) que les étapes successives.
Jacques GIRAULT
Jean-François MURACCIOLE. – Les enfants de la défaite. La Résistance, l’éducation et la culture. Paris, Presses de Sciences Po, 1998, 371 pages.
Comment les résistants ont envisagé la dimension culturelle de leur combat et quels ont été leurs projets dans ce domaine pour l’après-guerre ? Dans ce chantier récent de l’histoire de la Résistance, Jean-François Muracciole apporte aux chapitres de l’enseignement et de la jeunesse la contribution stimulante d’une recherche guidée par les impératifs d’une problématique politique. Cette optique fournit l’économie même de l’ouvrage : rapportés au questionnement fondamental qu’impose la conjoncture des années noires – pourquoi la défaite et comment « régénérer » la France (partie 1) ? –, « enseigner » (partie 2) et « éduquer » (partie 3) se révèlent là comme autant de registres clés des réponses formulées « en résistance ».
L’auteur montre ainsi que, en dépit des divergences sur l’appréciation des causes – militaires et/ou politiques ? – et des responsabilités – faillite des élites et/ou décadence nationale ? – de l’effondrement de la France (chapitre 2), la Résistance est unanime à diagnostiquer tant la faillite de la IIIe République que la sclérose de son système scolaire. Cependant, si les résistants s’accordent aussi à affirmer la double nécessité de moderniser et de démocratiser l’école, dans le même temps ils sont profondément divisés sur les réformes que devrait engager, à la Libération, la république nouvelle que tous appellent de leurs vœux. L’étude croisée des moutures successives des principaux projets formulés dans la période jette un éclairage nouveau sur la façon dont chacun puise à l’héritage national, notamment aux avancées du Front Populaire, dans la diversité des terrains – compression vichyste, bain londonien, microcosme algérois – et des mandats – contre-propagande, missions législatrices, etc. L’auteur met ainsi en évidence un chassé-croisé inattendu entre Résistance intérieure et extérieure. Alors qu’en métropole, au feu de l’action clandestine contre l’occupant et son allié vichyste, les Mouvements de Résistance sont conduits à proposer une redéfinition de « l’élitisme démocratique » (chapitre 5), de son côté la France Libre, ouverte aux influences anglo-saxonnes, inscrit plutôt ses projets de massification de l’enseignement et de l’accès à la culture dans le prolongement de l’œuvre de Jean Zay (chapitre 4). Ce dernier chapitre nous vaut en particulier une étude poussée de l’action culturelle et scolaire de René Cassin et René Capitant. Plus généralement, l’auteur propose une carte profondément renouvelée des chemins explorés en ce domaine par la Résistance extérieure. Certes, il revient au lecteur de tamiser les notes infrapaginales pour apprécier pleinement la richesse des sources utilisées : archives gouvernementales (Comité National Français – C.N.F. – et Comité Français de la Libération Nationale – C.F.L.N.) et parlementaires (Assemblée Consultative), correspondances publiques et privées, documents de presse, etc. – provenant pour l’essentiel des Archives Nationales. Cependant l’auteur traite, directement et en détail, plus d’une centaine de pièces de première importance pour exhumer les projets londoniens et algérois et réévaluer l’intermède giraudiste et les synthèses du C.F.L.N. Ce travail permet d’apprécier la diversité des acteurs, des instances, des contextes et des situations qui président à l’élaboration de ces contributions et rend possible une nouvelle pesée de leurs apports aux cohérences finales, en particulier celle qu’interprète le plan Langevin-Wallon.
En ce qui concerne la Résistance intérieure, le propos est moins convaincant, à l’image de sources moins abondantes et dont l’hétérogénéité rend le croisement particulièrement périlleux. L’apport de certaines personnalités (Claude Bellanger, Marc Bloch, Michel Debré, Emmanuel Mönick, André Hauriou, etc.) est particulièrement fouillé grâce à l’examen d’une quinzaine d’ouvrages publiés dans la période. Au-delà, l’auteur utilise peu d’archives autres que celles de la presse clandestine, soit une centaine de documents correspondant à une quarantaine de titres. La part des témoignages est particulièrement restreinte et l’étude d’écrits dont la fonction principale est, par définition, la contre-propagande militante semble insuffisamment critique. Un deuxième déséquilibre affecte ces sources dont les 4/5 sont relatifs aux seuls mouvements : Organisation Civile et Militaire (O.C.M.), Défense de la France et les Mouvements Unis de Résistance (M.U.R.). Sont traitées en parents pauvres les formations politiques et syndicales se réclamant du mouvement ouvrier et plus généralement les organisations socioprofessionnelles résistantes. Ainsi, le contraste que signale l’auteur à plusieurs reprises entre « effervescence algérienne » et médiocrité des syndicats métropolitains me semble être surtout un effet de source. Sans doute les archives sur la Résistance en métropole sont-elles plus rares ou plus difficiles d’accès que celles de la Résistance extérieure, cependant on est là en deçà du connu et de l’accessible. Ces déséquilibres dans la méthodologie des sources ont leurs correspondances en termes de problématique, lisibles dès le chapitre 1 consacré à la présentation des « cadres de réflexion », c’est-à-dire à la diversité des pôles résistants. La Résistance extérieure y bénéficie d’un tableau complet : France Libre, administrations darlaniste et giraudiste, C.F.L.N., Assemblée Consultative. La Résistance intérieure, elle, se réduirait aux mouvements – quelques-uns –, à leurs instances de coordination – le Conseil National de la Résistance (C.N.R.), voire tel ou tel Comité de la Libération (C.D.L.) –, ou de réflexion – essentiellement le Comité Général d’Étude (C.G.E.) – et à des personnalités relevant diversement de ces pôles. Amputation didactique visant sans doute à mieux dégager ce que l’auteur appelle « cette première Résistance, en 1940-1942, qui se manifesta aussi bien à Londres qu’en métropole, en marge des partis politiques » (p. 102) et qu’il crédite, seule, d’un rêve unitaire qui contrarierait, à partir de 1943, la résurrection des partis politiques et de leurs épigones syndicaux plus soucieux de querelles, scolaires en l’occurrence (chapitre 3). Ignorés au chapitre 1 puis mentionnés au chapitre 2 comme un décor hétérogène, ceux-ci ne font leur entrée, ès qualités, qu’au chapitre 6 qui clôt l’étude des questions de l’enseignement, ce par la porte étroite d’une problématique où calculs d’appareils, doubles langages et arrière-pensées semblent aller de soi, c’est-à-dire sans sources. Principales victimes de cette utopie historiographique : les objets et les questions d’histoire sociale, déterminants en l’occurrence. Un traitement particulièrement indigent est réservé aux formations socioprofessionnelles résistantes, considérées a priori comme autant de clones du mouvement ou parti concepteur. Des travaux récents, comme L’Art de la défaite (Laurence Bertrand Dorléac) ou La guerre des écrivains (Gisèle Sapiro), ont pourtant montré combien ce parti pris d’histoire politique apportait peu à la connaissance des pratiques résistantes organisées. La démonstration de l’auteur en perd d’autant en force et en portée. Ainsi, sur l’analyse des causes de la défaite, le jeu n’est pas strictement binaire (France Libre – mouvements) mais a minima ternaire (Parti communiste oblige). Les comportements des acteurs politiques et syndicaux de la « querelle laïque » ne sauraient être analysés à la seule aune de préoccupations politiques, voire politiciennes, c’est-à-dire extérieures au champ résistant. De même, un familier des matériaux de la presse socio-professionnelle résistante aurait proposé un repérage de la configuration spécifique de l’espace occupé par les comités d’intellectuels – en particulier les clivages entre les formations relevant du Front National Universitaire (zone nord) et les « Comités nationaux » d’enseignants (zone sud) qui annoncent les débats constitutifs de l’Union Française Universitaire (U.F.U.), celle-ci abandonnant au printemps 1945 la référence Front National pour intégrer l’Union National des Intellectuels (U.N.I.).
Les trois derniers chapitres, consacrés à la jeunesse, offrent une synthèse des forces et des faiblesses des choix de l’ouvrage. Le chapitre 7 excelle à étudier la politique de la jeunesse initiée par la Résistance extérieure. Au chapitre 9, on est plus réticent à suivre l’auteur quand il traite comme « arrière-pensées » tant les préoccupations publiques concernant la situation démographique de la France que la peur sociale suscitée par l’émergence d’un « pouvoir jeune ». Moins étroitement politique, la problématique proposée au chapitre 8 (« éducation ou politisation ? ») sur les conceptions résistantes relatives à la place de la jeunesse dans la société, donc à ses droits politiques et au statut des mouvements de jeunesse, croise davantage sources et positions en présence. L’auteur tente même un parallèle audacieux entre l’avantgardisme spiritualiste des Jeunes Chrétiens Combattants (J.C.C.) de Gilbert Dru et celui des Jeunesses Communistes (J.C.). En dépit de sources informant sur les seuls points de vue de la Résistance extérieure, des J.C.C. et de l’O.C.M.Jeunes, l’étude des démarches qui aboutissent à la formation des Forces Unies de la Jeunesse Patriotique (F.U.J.P.) et la présentation des débats suscités par les positions adoptées par ce cartel – notamment sur la question de l’abaissement du droit de vote à dix-huit ans – donnent des résultats tout à fait intéressants.
En somme, avec ce livre, notre connaissance des projets culturels de la Résistance extérieure a incontestablement avancé et notre soif d’une synthèse de même ampleur sur ceux de la Résistance intérieure en a grandi d’autant.
Daniel VIRIEUX
 
PRATIQUES SOCIALES EN VILLE
 
 
Marc DUPONT, Françoise SALAÜN. – L’Assistance publique-hôpitaux de Paris. Paris, Presses universitaires de France, 1999,126 pages. « Que sais-je ? ». Françoise SALAÜN (dir.). – Accueillir et soigner. L’A.P.-H.P., 150 ans d’histoire. Paris, Doin éditeur/A.P.-H.P., 1999,274 pages. Vincent ROUSSET, Yvette SPADONI (dir.). – Des femmes, des hommes, un hôpital. Le personnel de l’A.P.-H.P. témoigne. Paris, Doin édi-teur/A.P.-H.P., 1999,319 pages.
L’Assistance publique de Paris a célébré en 1999 son cent cinquantenaire. Leprétexte des cérémonies peut paraître quelque peu fallacieux, puisque la loi du 10 janvier 1849 qui instituait l’Administration générale de l’Assistance publique à Paris ne fit en réalité que modifier l’arrêté consulaire de janvier 1801 qui avait mis en place le Conseil général des hospices. Si la primauté accordée à la dénomination sur la réalité de l’institution peut troubler, elle s’inscrit dans un temps long, celui des commémorations de l’Assistance publique et des publications effectuées à cette occasion. En 1900, pour son cinquantenaire et l’Exposition universelle, paraissait un ouvrage sobrement intitulé L’Assistance publique en 1900. Un demi-siècle plus tard, l’administration éditait Cent ans d’Assistance publique à Paris.
Dans la même collection que Les hôpitaux en France de Jean Imbert, le « Que sais-je » de Marc Dupont et Françoise Salaün retrace l’histoire de la plus grande institution hospitalière de France et en présente les nombreuses spécificités. Par une démarche historique, les éléments actuels sont situés dans un temps long en deux parties (des origines à 1970,1970-1999).
L’ouvrage collectif dirigé par Françoise Salaün est aussi un outil. Organisé en huit chapitres, présentant des notices de deux pages qui articulent un exposé plus général avec les spécificités parisiennes, il permet de faire le point sur l’état de la recherche. Ainsi, le chapitre sur « l’hôpital et l’exclusion », s’il correspond explicitement aux préoccupations actuelles du monde hospitalier, intègre les apports de travaux récents. Les pages consacrées aux personnes hospitalisées ou au personnel hospitalier, sans exclure alors les travailleurs des services techniques et ouvriers, sont significatives de l’intérêt aujourd’hui porté à ces populations. Les aspects éthiques, qui sont l’objet depuis plusieurs années d’une réflexion approfondie à l’Assistance publique-hôpitaux de Paris, reviennent, souvent implicitement, tout au long de l’ouvrage. Le caractère novateur et innovateur des hôpitaux parisiens est connu dans le domaine de la recherche et de la thérapeutique; il n’est pas moins important dans celui de la gestion du personnel : si la précocité de la politique de laïcisation de l’Assistance publique a souvent été évoquée, la rapidité de l’application en 1919 de la législation sur la durée du travail surprend d’autant plus que la politique sociale du secteur hospitalier n’a jamais été remarquable par sa célérité. En présentant dans plusieurs notices la loi commune puis son application locale, les auteurs parviennent à mettre en évidence les particularités de l’Assistance publique de Paris, liées à sa taille, à son rôle dans la capitale, à sa proximité du pouvoir politique et de ses enjeux. Ils dévoilent aussi à quel point il faut prendre garde au volumineux matériau que nous proposent de très complètes codifications et réglementations. Dans le domaine hospitalier, lois et règlements ne sont souvent appliqués qu’à l’issue d’un très long temps de latence qui en transforme souvent l’esprit.
La publication de documents n’est pas un des moindres attraits de cet ouvrage. L’iconographie abondante, présentée dans une perspective comparatiste, appuie textes et démonstrations. Discours de distributions des prix aux élèves des écoles d’infirmières à la fin du XIXe siècle, extraits d’entretiens réalisés en 1990 et 1991 avec le professeur Jean Bernard, ces textes souvent inédits proviennent en grande partie des archives hospitalières, comme les passages de ce Cahier de revendication particulier au personnel de l’Assistance publique de la section du syndicat unitaire rédigé en 1929. L’importance, dans ce corpus, des extraits de comptes moraux et des textes légaux ou réglementaires témoigne autant de l’encadrement étatique de l’activité hospitalière que de l’influence des juristes dans l’histoire de l’hôpital. Quel plaisir, enfin, de clore la lecture de ce livre sur un extrait de la lettre de Sigmund Freud à Martha Bernays relatant en 1885 sa rencontre avec Charcot à l’issue de sa consultation à la Salpêtrière.
Le recueil de témoignages édité par Vincent Rousset et Yvette Spadoni relève d’une autre démarche, rencontrée ces dernières années au sein d’autres groupes professionnels, les postiers, les instituteurs, les cheminots, les policiers. Pour cet ouvrage, les auteurs ont fait appel aux personnels de tous grades de l’Assistance publique de Paris, retraités ou en activité. De quelques feuilles manuscrites à plusieurs centaines de pages dactylographiées, plus de 1 300 témoignages écrits ont été ainsi réunis. De l’embauche en 1923 à la Salpêtrière de deux jeunes agents, l’un venant de Bretagne l’autre du Limousin, à l’accueil des blessés à l’issue d’un match de football en 1998, ce sont les trois quarts du siècle dont la mémoire fut ainsi sollicitée puis recueillie. Alors que la taille des caractères typographiques a de fait restreint le volume des textes publiés, le choix des sujets évoqués, les coupes opérées dans un corpus volumineux peuvent bien sûr être discutées. Ainsi, la volonté d’écarter tout récit présentant des anachronismes ou des contrevérités altère de fait le travail de la mémoire, alors qu’une note infrapaginale aurait pu souligner la signification des dénaturations et déformations, pratiquer ainsi une véritable histoire des représentations.
On remarque cependant, comme dans l’ouvrage précédent, la volonté d’aborder divers aspects et le choix de ne pas censurer les évocations de moments douloureux. Ainsi, Alexandre Minkowski décrit comment, sous l’Occupation, le directeur général expliqua à trois internes « qu’il était vraiment désolé de [leur] annoncer qu’il avait reçu l’ordre des autorités d’occupation de renvoyer de l’A.P. toutes les personnes juives ». Les dix témoignages sur Mai 68, par leur discordance même, soulignent les lacunes de l’historiographie : on sait si peu de chose sur le Mai des hôpitaux. Charonne aussi est relaté (« Je garde de cette nuit une vision d’horreur » écrit près de quarante ans plus tard une infirmière ayant dispensé les premiers soins), mais pas les lendemains du 17 octobre 1961, alors que blessés et agonisants furent accueillis en nombre dans les hôpitaux de l’Assistance publique. Jean-Paul Brunet a souligné la richesse des archives de l’Assistance publique sur ce sujet (Police contre F.L.N. Le drame d’octobre 1961, Paris, Flammarion, 1999, p. 22). Une iconographie originale, souvent inédite et recueillie comme le furent les textes, enrichit l’ouvrage. Si l’on peut déplorer un recours parfois abusif à l’infographie, qui en ombrant le bord des photographies en déséquilibre la présentation, le choix de proposer les clichés en grande dimension est en revanche particulièrement heureux.
Ces deux derniers ouvrages sont destinés avant tout au personnel de l’Assistance publique mais méritent un public bien plus large. Un livre d’histoire, un travail de mémoire, l’identité ainsi proposée aux travailleurs hospitaliers de Paris est fort élaborée. Il faut s’interroger sur cette volonté de substituer aux volumes unanimistes et aux récits édifiants des ouvrages d’une réelle qualité. Sans en être vraiment conscients, leurs auteurs ont par leur démarche même sans doute rédigé une page somme toute significative de l’histoire de la gestion du personnel d’une institution publique. Dans un milieu professionnel aux identités éclatées, le haut niveau de qualification des travailleurs hospitaliers (à l’Assistance publique, les médecins composent le cinquième du personnel salarié) peut rendre singulièrement utile et efficace ce qui se révèle une politique de construction identitaire unificatrice.
Christian CHEVANDIER
Michel POISSON. – Origines républicaines d’un modèle infirmier (1870-1900). Paris, Éditions hospitalières, 1998,150 pages.
Au début du XXe siècle, l’identité du métier d’infirmière s’est construite en France sur deux modèles. L’un, préconisé par le docteur Anna Hamilton et largement inspiré par l’exemple anglais, accordait la plus grande importance à l’origine sociale : il fallait recruter des jeunes filles de bonne famille dont l’excellente éducation serait le principal garant d’un exercice professionnel basé sur l’habitus plus que sur la qualification. C’est le second, prôné par le docteur Désiré Magloire Bourneville, qui, plus sans doute que les représentations, influença les pratiques hospitalières, celles du travail, de la formation, du recrutement. La genèse de ce modèle est étudiée dans l’ouvrage que Michel Poisson a tiré de son mémoire de maîtrise, qui obtint en 1990 le prix Jean-Maitron.
En s’appuyant sur les fort opulentes archives de l’Assistance publique et la presse médicale et hospitalière, l’auteur démontre comment un projet politique, celui de la déconfessionnalisation du monde hospitalier, a été confronté à d’autres enjeux, ceux de la formation professionnelle, de l’apprentissage des techniques, mais aussi du rapport aux médecins dans un hôpital qui restait encore grandement celui des indigents. Au sein d’un métier qui n’était pas inéluctablement féminin, l’étude de la place des hommes montre comment s’est opérée la construction sociale d’un rôle professionnel sexué, l’infirmière se substituant dès lors à la religieuse.
Ce sont ces trois combats hospitaliers de la fin du XIXe siècle, ceux de la laïcisation, du pouvoir médical, du rôle des femmes, que l’auteur analyse en éclairant largement la personnalité de Bourneville, médecin aliéniste, chef de service à Bicêtre après avoir été « l’assistant officieux de Charcot à la Salpêtrière », mais aussi publiciste. Militant républicain, héraut du combat laïc dans ses nombreuses publications comme au Conseil municipal de Paris et à l’Assistance publique, il est intervenu dans tous ces débats, ses positions devenant moins progressistes lorsqu’il s’agissait de penser le travail des femmes à l’hôpital. Michel Poisson démontre et souligne que la volonté qu’avait Bourneville de créer un corps de soignantes qualifiées, disposant de notions scientifiques et d’une formation dans les divers domaines médicaux, n’était pas véritablement partagée, même dans le camp des médecins républicains et anticléricaux.
Après Des saintes laïques. Les infirmières à l’aube de la Troisième République, version abrégée de la thèse de Véronique Leroux-Hugon (Éditions Science en Situation, 1992), ce livre est une seconde approche de la formation d’un groupe professionnel dont l’évolution au cours du XXe siècle mériterait une mise en perspective rigoureuse.
Christian CHEVANDIER
Jean-Luc MARAIS. – Histoire du don en France de 1800 à 1939. Dons et legs charitables, pieux et philanthropiques. Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1999,409 pages.
L’ouvrage proposé est une version remaniée et allégée d’une excellente thèse de doctorat en histoire soutenue en 1996 à l’Université d’Angers sous la direction du professeur Jacques-Guy Petit. Il se recommande par la rigueur de la démarche et la nouveauté du sujet traité. En effet, jusqu’à présent, les travaux réalisés en histoire contemporaine sur les dons et legs n’abordaient cette question que de manière ponctuelle, dans le cadre d’une catégorie spécifique de donateurs ou d’une région. L’auteur a opté pour une approche résolument nationale et globale qui intègre cependant la dimension comparatiste dans l’espace et le temps. A cette fin, il utilise les apports de la cartographie historique et des méthodes statistiques. Sa démonstration s’appuie sur des dépouillements fort nombreux et diversifiés réalisés dans des dépôts d’archives nationaux mais aussi départementaux et locaux. On ne peut qu’être admiratif devant la pluralité des compétences mises en œuvre par l’auteur qui a su combiner analyses quantitatives et réflexions qualitatives, histoire juridique et histoire sociale, histoire des mentalités et des représentations.
Ce beau travail s’ordonne autour de trois axes principaux. Le premier concerne le cadre politico-juridique dans lequel se sont inscrits les dons et legs durant la période retenue qui s’étend du Consulat jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Dans la mesure où le contrôle de l’État a joué un rôle déterminant dans la constitution du corpus de sources utilisé, il paraissait logique d’étudier, au préalable, les modalités de l’intervention de la puissance publique avec ses inflexions, tout en suivant les réactions des donateurs. Dans ce cadre on peut noter l’intérêt des observations faites sur la faiblesse des incidences du processus de laïcisation de la société et des institutions sociales sur le mouvement des libéralités à la fin du XIXe siècle. Sans doute ces constatations d’ordre général mériteraient-elles d’être nuancées en fonction des situations locales.
Jean-Luc Marais est ainsi amené à évaluer l’importance et l’évolution du phénomène des donations en dégageant les principales phases de leur développement durant la période considérée. Il s’attache aussi à caractériser les différentes formes de libéralités en fonction des destinataires, que ce soient les institutions charitables et philanthropiques, l’Église et les collectivités territoriales, les établissements d’enseignement et diverses sociétés. L’étude de la géographie du don permet à l’auteur de souligner la complexité des facteurs qui ont déterminé le geste généreux, particulièrement au cours du long XIXe siècle, jusqu’en 1914. Cependant, avec le temps, le rapport à la mort semble avoir joué un rôle de plus en plus important et au cours du XXe siècle les libéralités se sont concentrées sur de nouvelles institutions, essentiellement urbaines et parisiennes.
Le dernier axe de l’étude se présente comme une étude sociologique et psychologique des donateurs menée avec beaucoup de finesse et de manière très nuancée. Elle cherche à saisir les motivations qui ont présidé au développement des libéralités en mettant en lumière un certain nombre de constatations. Ainsi, bien qu’aucun groupe social n’ait pu jouer un rôle de modèle, le clergé, les nobles et les femmes célibataires apparaissent plus fréquemment que d’autres catégories parmi les donateurs. D’autre part, la famille demeure une référence constante en la matière. « Même lorsqu’on s’en détourne, elle porte son ombre sur le testateur audacieux ».
L’importance des solidarités familiales dans la société française constitue d’ailleurs pour Jean-Luc Marais la principale clef explicative de la part relativement modeste des dons et legs comparativement à la masse successorale ou à la fortune des Français. Le poids de la cellule familiale dans la tradition politique et juridique du pays éclaire également les différences qui existent en matière de donation avec les pays anglo-saxons. Le contrôle de l’État, plus pesant en France, n’interviendrait donc que secondairement. Cependant il serait réducteur de ne voir dans l’exercice du don en France qu’une pratique anecdotique. Elle a joué en certains domaines un rôle longtemps essentiel, particulièrement pour les établissements charitables et d’assistance. Le grand mérite de l’ouvrage de Jean-Luc Marais est de le montrer de manière à la fois convaincante et nuancée.
Yannick MAREC
« Autour de l’année 1928. Le social et l’urbain », Vie sociale, no 3-4/1999.
Entre mars et juillet 1928, sous le gouvernement Poincaré, quand s’estompaient les traumatismes causés par la Grande Guerre et que s’installait une relative prospérité qu’on pouvait imaginer durable, trois lois furent votées à la quasi-unani-mité sur les lotissements (loi Sarraut), les assurances sociales et la construction de logements (loi Loucheur). D’une façon ou d’une autre, toutes avaient pour but d’améliorer le sort des classes populaires. La région parisienne se vit simultanément dotée par décret d’un comité supérieur d’aménagement et d’organisation. Des chercheurs réunis à l’initiative du C.E.D.I.A.S. et du C.R.H.M.S.S. s’interrogent sur la question de savoir pourquoi ces réponses législatives ou réglementaires à des blocages anciens furent alors apportées et sur le sens qu’il convient de conférer à ces initiatives conjointes. La simultanéité de ces mesures résulte-t-elle d’une politique réformatrice conséquente destinée à jeter les bases d’un nouveau consensus ? N’est-elle qu’une sucession de hasards parlementaires ? S’inscrit-elle dans la longue durée et sur quelle mode ?
Toute une série de facteurs économiques et politiques autorisent incontestablement la soudaine accélération de la décision et cette brusque émergence d’un réformatisme social d’État. L’année 1928 constitue à plus d’un titre un tournant : la France rurale cède le pas à la France urbaine, le recensement de 1931 l’attestera, les Français prennent enfin conscience de ce que la guerre signifie un irréversible tournant en faisant alors le deuil de l’impossible « retour à la normale », un courant réformateur se dessine qui préconise de repenser les structures et les fonctions de l’État, dans un contexte économique redevenu favorable, caractérisé, entre 1926 et 1929, par les plus forts excédents budgétaires dégagés sur l’entre-deux-guerres, une dépense publique en régression par rapport à la richesse nationale et, en son sein, une proportion croissante de dépenses productives. Le rétablissement des équilibres financiers, les objectifs de Poincaré et de ses ministres, la composition de la Chambre et du Sénat comme la pression des échéances électorales expliquent quant à eux la chronologie immédiate de ces mesures. Les influences internationales et des innovations techniques participent de cette concordance.
Les interventions rassemblées dans ce volume et le débat qui les accompagne s’interrogent sur le devenir de cette embellie soudaine qui autorise un début d’adaptation de la société française aux conditions nouvelles de l’après-guerre. Elles se posent la question de la valeur heuristique d’une approche historique ainsi focalisée sur une année et s’attachent à définir la relation de ce temps court de la décision avec des temporalités plus longues. Elles cherchent ainsi à définir les articulations qu’entretient le temps long des réformateurs sociaux ou des mutualistes, forts de tout un bilan, avec la novation; pour faire apparaître de complexes imbrications des temporalités. La crise économique qui sonne bientôt le glas de cette tentative originale de réorganisation du consensus ne signifie du reste en rien qu’il faille tenir cet épisode comme une parenthèse. La régression des dépenses tributaires de la dette et de la défense et la montée des dépenses productives annoncent une tendance longue, montre ainsi Michel Margairaz. Tout se passe comme si l’amorce d’un mouvement retardé par la longue parenthèse des années 1930-1945 avait été lancée quelques mois avant la fin de la décennie 1920. La loi Sarraut amorce un processus novateur qui permet d’intégrer la ville émergente dans le tissu urbain existant, elle définit des normes d’urbanité minimum, montre de son côté Annie Fourcaut. Dans tous les cas, l’intervention de l’État progresse mais par le biais de processus distincts qui tiennent compte de la diversité des acteurs impliqués (ainsi les mutuelles face à la loi d’assurances sociales, montre Michel Dreyfus).
Ce volume dont les apports ne se réduisent pas à ces réflexions transversales contient en outre d’importantes contributions sur l’état des sources conservées par le C.E.D.I.A.S. (Françoise Blum) et le ministère du Travail (Évelyne Van der Nest).
Danielle TARTAKOWSKY
 
MOBILISATIONS PAYSANNES
 
 
Gérard BELLOIN. – Renaud Jean, le tribun des paysans. Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1993,336 pages. « La part des hommes ».
Il s’appelait Jean Jean, comme son père et son grand-père, paysan comme eux, mais se fit prénommer Renaud. A 27 ans, la guerre le projette de la petite exploitation familiale du terroir de Samazan (Lot-et-Garonne) vers l’horreur des tranchées, d’où il reviendra blessé. Son grand-père était républicain, son père, radical, lui, en 1907, choisit la S.F.I.O., puis, en 1920, le parti communiste, auquel il resta fidèle jusqu’à sa mort en 1961, malgré les désaccords et les vicissitudes. Présenter un dirigeant communiste critique, mal connu, voire occulté, présenter un dirigeant du mouvement communiste paysan, lui aussi mal connu, tel est le double intérêt de cette biographie fondée sur les documents et les notes accumulés par le sujet lui-même tout au long de sa vie, archives inestimables.
Dès le congrès de Tours, Renaud Jean se distingue en apportant les vingt-six mandats de sa fédération à la motion Leroy-Heine qui surenchérit sur celle de Cachin mais ne recueille que quarante-quatre mandats. Membre du Comité central pendant presque tout l’entre-deux-guerres, il se prononce contre la tactique du front unique en 1922, redoutant la dérive opportuniste, contre la bolchevisation et le mot d’ordre « classe contre classe » en 1928, par crainte d’une dérive ouvriériste et sectaire. Élu au Bureau politique de 1926, il le quitte en 1929, considérant que cette tactique d’affrontement est une « folie ». Délégué en 1922 au IVe congrès de l’Internationale communiste, il se rebelle contre l’ingérence de celle-ci dans la désignation des dirigeants du parti français et contre l’autoritarisme de Trotski. En 1926, en 1928, il dénonce l’absence de consultation du Comité central, en 1934, l’imposition par le sommet de la nouvelle position unitaire. Son opinion, Renaud Jean l’affirme toujours clairement et en face.
Élu député de sa région en 1920 – « le premier député communiste » – et en 1924, battu de peu en 1928, réélu dans une triangulaire en 1932 et au premier tour en 1936, c’est un parlementaire éloquent et écouté, spécialiste des questions paysannes. A Tours, Compère-Morel, qui avait cette qualité à la S.F.I.O., est resté dans la « vieille maison »; Renaud Jean occupe naturellement sa fonction dans le nouveau parti, accordant une grande importance aux petits propriétaires exploitants qui sont une caractéristique de la société française. Il leur attribue une conscience révolutionnaire, les estimant capables de concurrencer les grands propriétaires et de se libérer déjà dans le système capitaliste. Les grandes propriétés devraient être, selon lui, collectivisées et cultivées par les salariés, les fermiers et les métayers. Aussi bon journaliste qu’orateur, Renaud Jean prend, en 1920, la direction du mensuel La Voix Paysanne, auquel La Terre succédera en 1937.
En 1923, l’Internationale communiste crée celle des paysans. L’année suivante, le P.C.F. met sur pied un Comité paysan français (C.P.F.), section de cette internationale. Le député communiste du Lot-et-Garonne en est le président, mais un conflit éclate entre lui et un autre membre du secrétariat, Marius Vazeilles. Renaud Jean estime que, pour organiser les paysans, il faut faire appel à leur sens révolutionnaire. Son contradicteur pense qu’il faut les rassembler sur des revendications concrètes. Quoi qu’il en soit, les paysans n’affluent pas. En mai 1928, déçu par le manque de résultats, Jean démissionne de sa présidence mais, après avoir assisté au VIe congrès de l’Internationale communiste, en juillet, il accepte celle de la Confédération générale des paysans travailleurs qui succède au C.P.F.
Dépourvu en 1929 de responsabilités politique et parlementaire, il se consacre à cette entreprise et défend dès lors les revendications concrètes, avançant notamment l’idée d’un Office du blé chargé de réguler les cours. Ses adversaires, cette fois, ne le trouvent pas assez révolutionnaire. La direction du P.C.F. ne tranche pas. Désormais Renaud Jean s’irrite du dogmatisme de celle-ci qui l’empêcherait de réagir vite en faveur des paysans atteints par la crise et gagnés par la droite populiste. Durant l’été 1932, les métayers du Lot-et-Garonne manifestent contre les ventes-saisies mais il faut attendre neuf mois le feu vert de l’Internationale communiste pour lancer, en mai 1934, l’action spectaculaire proposée par le dirigeant paysan : payer le percepteur en nature, puisque le gouvernement ne fait pas respecter le cours du blé qu’il a fixé. Les abords des perceptions sont vite embouteillés. En février 1934, Renaud Jean critique vivement, avec Jacques Doriot, la direction du P.C.F. à cause d’une attitude qu’il juge ambiguë et des atermoiements pour proposer l’unité d’action.
Reste l’épreuve la plus dure à vivre, le désarroi provoqué par l’attitude de Staline et de l’Internationale communiste, après la signature du pacte germano-soviétique. Le P.C.F., qui a impulsé la lutte antifasciste depuis 1934, doit suivre le revirement imposé par Moscou, renvoyant dos à dos Hitler et les démocraties libérales pour justifier le renversement d’alliance. Emprisonné à partir du 8 octobre 1939, comme les autres députés communistes, Renaud Jean décide de quitter le parti si se confirme la position pacifiste adoptée sur l’injonction de l’Internationale. Il le fait savoir à la direction. « Ou bien l’I.C. nous a trompés et s’est trompée sur le contenu social du fascisme avant le 22-8-39, ou bien elle se trompe ou nous trompe aujourd’hui », écrit-il le 12 mars 1940. Mais la répression, le vote illégal de la déchéance des députés communistes lui montrent que le gouvernement veut détruire le P.C.F. Plutôt que de renier ses convictions, abandonner ses camarades ou défendre une politique qui n’est pas la sienne, Renaud Jean se tait devant les juges. Il est condamné en mars 1940, avec sursis, mais immédiatement interné, transféré de prison en prison durant vingt mois. Sa santé, son moral se dégradent. Libéré enfin le 10 juin 1941, il se retire à Bordeaux, puis dans un village des Landes et vit brisé, isolé, sans participer à la Résistance.
A la Libération, la direction du parti le cantonne à la base sans explication. Lors d’une entrevue cordiale, Maurice Thorez lui assure que c’est son manque de discipline à propos du pacte germano-soviétique qui est ainsi sanctionné. Ne pouvant plus prétendre à la députation, il reste un élu local et un militant du syndicalisme paysan. Une nouvelle époque s’ouvre pour le P.C.F. qui a acquis une nouvelle légitimité et n’a plus besoin d’un cadre comme Renaud Jean. Si celui-ci a été aussi respecté avant 1939, malgré son franc-parler, n’était-ce pas parce qu’il était un des rares dirigeants à venir de la S.F.I.O. et à être resté au P.C.F. ? N’était-ce pas aussi qu’il était indispensable comme un des très rares cadres paysans d’alors ?
Renaud Jean avait son quant-à-soi et les moyens de l’exprimer. Depuis août 1914, il a tenu son journal. Sa femme, son infirmière, qu’il a épousée en 1915, était sévrienne, agrégée de sciences. Lui-même, handicapé par sa blessure de guerre et exclu du travail paysan, devint professeur d’espagnol, et enseigna de 1916 à 1920.
Cette biographie est celle d’un homme qui fait la transition entre la S.F.I.O. et le P.C.F. Dommage que l’auteur, tout en notant les contradictions de son personnage, ait eu tendance à en faire un martyr de l’intelligence et de la conscience face aux cadres thoreziens. Il aurait été plus intéressant de mettre en valeur ce qui, dans la personnalité et la vie de Renaud Jean, l’a empêché de leur ressembler. Dommage aussi que, contrairement aux autres ouvrages de la collection, celui-ci ne comporte pas de photographies, pour donner un visage à cet homme libre.
Jocelyne GEORGE
Nathalie DUCLOS. – Les violences paysannes sous la Ve République. Paris, Economica, 1998,272 pages. Préface de Philippe BRAUD.
Cet ouvrage reprend la substance d’une thèse de science politique soutenue en 1996 à l’université de Paris I sous l’intitulé La fin des violences paysannes. Les transformations à l’œuvre dans les mobilisations paysannes sous la Ve République. Il met à mal l’idée – reçue – selon laquelle ces mobilisations, violentes durant les années 1930, le seraient ultérieurement demeurées, en se singularisant par là des démonstrations initiées par d’autres acteurs sociaux. Une idée souvent réactivée par la presse. Ainsi il y a peu, après les exactions commises dans le bureau de Dominique Voynet par des agriculteurs mécontents. Pour fortement nuancer pareille assertion, Nathalie Duclos analyse les mobilisations agricoles advenues en Bretagne des années 1960 aux années 1990. Un terrain a priori défavorable à sa thèse dès lors que cette région fut l’épicentre de la violence agricole tout au long des années 1960. Avec, en particulier, cet événement longtemps tenu pour fondateur que fut la « prise de Morlaix », en juin 1961.
L’ouvrage traite successivement du « déclin des dispositions à la violence » analysées selon un plan thématique puis des « dilemmes de l’action syndicale ». En laissant apparaître une claire évolution qui aurait autorisé – mais c’est assurément là le regard de l’historien – une approche chronologique.
A partir des années 1960, des facteurs convergents favorisent une résurgence de la violence dans les mobilisations agricoles. Le petit paysan parcellaire cède partout le pas à un agri-manager dont la compétitivité se juge désormais à l’échelle internationale. A un prix cependant tel qu’il engendre un désenchantement vis-à-vis de la modernité. La désillusion revêt d’autant plus facilement la forme d’une violence contestataire que la guerre d’Algérie vaut à la violence politique d’avoir soudain monté d’un cran; en élevant dans son sillage les seuils de tolérance la concernant. En des pages d’un grand intérêt, Nathalie Duclos rappelle que les agriculteurs en lutte et certains de leurs dirigeants ayant combattu en Algérie sont alors prompts à identifier la situation qui leur est faite à celle des fellaghas. Mûs par le sentiment d’un état d’arriération et par un complexe d’infériorité, ils assimilent leurs relations aux autres catégories de la population à celles que les pays sous-développés entretiennent avec les pays du nord. La violence, d’initiative syndicale et assumée autant qu’exaltée, est alors d’autant plus forte qu’elle se voit dévolue valeur identitaire. Pour sceller par elle l’unité du groupe sur des bases corporatistes, contre les incarnations du politique, cet ennemi désigné : forces de l’ordre, instances publiques, perception, préfecture, et plus généralement la ville, ce territoire de l’autre, dans une forte filiation, parfois explicite, avec les précédents dorgéristes. Ainsi comprise, la violence construit sa propre légitimation. Dotée d’un mythe fondateur et de héros, glorifiés, elle se voit en sus créditée de l’embellie que connut le secteur primaire dans les années 1960 et paraît d’autant plus nécessaire aux agriculteurs que leur poids électoral et, par là, leurs capacités de pression vont s’amenuisant.
Cette « exception paysanne » est remise en cause dans le courant des années 1980, selon Nathalie Duclos qui le démontre chiffres à l’appui et avance diverses explications. Le processus de construction identitaire des paysans s’est profondément modifié. Il y a trente ans, leur identité, agrarienne, se fondait sur une appartenance quasi exclusive à la communauté paysanne, une extériorité au pôle urbain et une forte hostilité envers le pouvoir politique. Cette identité ressentie se trouvait entretenue et confortée par des organisations corporatistes et s’exprimait de manière privilégiée par et dans les actions de rue. Depuis quelque vingt années, cette unité présumée du monde agricole a éclaté pour laisser place à des organisations représentant tels intérêts particuliers (les éleveurs de porcs ne sont pas les producteurs d’artichauts et leurs revendications peuvent diverger) et à des clivages sociaux et politiques affirmés. Les syndicats nés de l’éclatement du corporatisme traditionnel n’hésitent pas à suspecter la violence de n’avoir été qu’un (efficace) moyen destiné à empêcher les paysans de prendre conscience des disparités internes à leur milieu et, partant, des antagonismes potentiels qui le traversent. Pour ainsi constituer une « armée de réserve » que les gros agrariens manipulaient efficacement en jouant le mythe de l’unité. Ces syndicats hostiles aux libéraux opposent à ces conceptions d’hier l’interdépendance du monde rural avec le reste de la société. Dans le contexte politique nouveau marqué par la présence de la gauche au pouvoir et par les menaces que peut signifier Bruxelles, ils tiennent l’État pour un dernier rempart protecteur et sont d’autant moins enclins à la violence que l’adversaire devient, de surcroît, plus difficilement localisable. A ces causes internes s’en adjoignent d’autres, qui tiennent aux évolutions des regards portés et pèsent dans le même sens. Dans les années 1960, la presse, quand même prompte à condamner les manifestations d’autres sortes [1], savait avoir les yeux de Chimène pour les violences paysannes. Son regard s’est profondément transformé, montre Nathalie Duclos et, jusque dans les comptes rendus de la presse régionale pourtant favorable aux agriculteurs, la violence apparaît désormais comme contre-productive. Le discours et la pratique de la plupart des instances nationales des organisations agricoles s’en trouvent transformés. Celles-ci se dissocient désormais de la violence demeurée possible et incriminent des éléments non maîtrisés (les « jeunes » par exemple) pour la mieux condamner. Avec, pour construire et imposer une nouvelle image du syndicalisme agricole, témoigner de leur force, de leur maîtrise de la situation et par là même de leur crédibilité au regard des pouvoirs publics avec lesquelles elles négocient, une stratégie qu’il faut désormais qualifier de « communication » quand même elle peut prendre appui sur des mobilisations collectives. Tant celles-ci sont devenues de type nouveau. Nathalie Duclos le démontre en analysant les deux démonstrations spectaculaires organisées à Paris le 23 mars 1982, puis le 29 septembre 1991, avec, à cette date, la très médiatique fête de la moisson, qui mettait en œuvre des savoir-faire organisationnels d’autant plus sophistiqués que les services d’une agence de communication et non des moindres avaient été requis pour l’occasion.
Non cependant sans possibles contradictions. Les directions nationales sensibles aux effets pervers de la violence sur les médias et sur leurs capacités de négociation peuvent en venir à négliger certaines aspirations à la violence demeurées fortes en leur base. Au prix de désaffections qu’elles tentent d’éviter en jouant sur les deux tableaux de l’action collective, éventuellement violente, et de la communication. Avec, alors, un autre risque : perdre de leur crédit aux deux niveaux.
Cette incontestable « exception paysanne » n’a jamais exclu la circulation de modèles générés par d’autres. Aux emprunts référentiels aux luttes ouvrières dans les années 1960 signalés par Nathalie Duclos peuvent s’ajouter d’autres données. Certains traits relevés s’inscrivent dans les processus constitutifs de toute mémoire collective : la chaîne spécifique des démonstrations agricoles se dote d’un événement fondateur comme déjà en 1933, s’agissant de ces mêmes acteurs, avec une démonstration déployée à Chartres sous l’égide de Fleurant Agricola et comme c’est plus généralement la règle pour les démonstrations politiques, pour la plupart insérées dans une geste susceptible d’en décupler la puissance. Les héros d’hier dont l’auteur montre qu’ils en intronisent de nouveaux agissent, pour eux, selon des modes pareillement repérables dans le mouvement ouvrier, quand André Marty prit en charge la campagne de soutien à Henri Martin pendant la guerre d’Indochine, par exemple. Enfin, là comme en d’autres circonstances ou pour d’autres acteurs, le déclin de la violence peut d’autant mieux advenir que celle-ci s’est exprimée en début de cycle, en attestant sa possibilité d’émergence et, par là, en donnant force aux gestes qui lui succèdent. On pourrait du reste se demander si l’évolution constatée et dûment expliquée par Nathalie Duclos ne participe pas simultanément de l’évolution plus générale que connaissent les manifestations depuis les années 1980 et des rapports nouveaux que le politique a progressivement noués avec elles.
Danielle TARTAKOWSKY
 
NOTES
 
[(1)]E. BECCHI et D. JULIA (a cura di), Storia dell’infanzia, vol. 2 : Dal settecento a oggi, Bari, Laterza, 1996.
[(2)]Le récit d’enfance en question (sous la direction de Ph. LEJEUNE ), Cahiers de sémiotique textuelle, no 12,1988.
[(3)]Entre autres : L. POLLOCK, Forgotten Children. Parent-Child Relations from 1500 to 1900, Cambridge, Cambridge University Press, 1983,334 p. et D. VASSIGH, Les Relations adultes-enfants dans la seconde moitié du XIXe siècle. Étude discursive des écrits autobiographiques, éducatifs, juridiques et médico-légaux, doctorat sous la direction de M. Perrot, Université Paris VII, 1996,484 p.
[(1)]Signalons la publication remaniée du mémoire de maîtrise qui obtint le prix Jean Maitron en 1989, N. BRÉMAND, Cempuis. Une expérience d’éducation libertaire à l’époque de Jules Ferry, Paris, Éditions du Monde libertaire, 1992,158 p.
[(1)]Ainsi Paris Match. Cf. M. AKOUN, L’image des manifestations dans Paris-Match, 1945-1968, mémoire de maîtrise, Université Paris I, 1989.
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Le récit d’enfance en question (sous la direction de Ph. LE...
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[(3)]
Entre autres : L. POLLOCK, Forgotten Children. Parent-Child...
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Signalons la publication remaniée du mémoire de maîtrise qu...
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[(1)]
Ainsi Paris Match. Cf. M. AKOUN, L’image des manifestations...
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