2001
Le Mouvement Social
Le changement social à la S.N.C.F. : l’exemple de la mise en place des Comités d’établissement et du Comité central d’entreprise (1982-1986)
Alexandre Renaud
[*]
La loi Auroux du 28 octobre 1982 élargit les pouvoirs des Comités d’entreprise (C.E.)
et imposa aux Établissements publics industriels et commerciaux (E.P.I.C.) de se doter de telles
institutions. Devenant un E.P.I.C. au 1er janvier 1983, la S.N.C.F. dut donc s’assujettir au
droit commun du travail en matière de C.E. Cette entreprise, qui s’était jusque-là tenue en
marge de ce droit commun, dut alors intégrer un comité d’entreprise dans une organisation
marquée par un fort centralisme décisionnel et une concertation sociale au particularisme
accusé. Cette obligation ouvrit une réflexion profonde dans l’entreprise, révélant un monde
cheminot en interrogation sur le poids d’un particularisme économique et social dont il s’agissait de savoir s’il fallait en défendre la pérennité ou en faire le deuil. Cette réflexion permit de
relancer le débat interne dans l’entreprise et de rendre visibles un certain nombre de forces
de changement et de résistance en matière d’évolution sociale à la S.N.C.F. Entre volontés
de changement et résistance, la réponse qui fut donnée à la question de la mise en place des
C.E. donna finalement à voir une S.N.C.F. arborant d’un prime abord le profil d’une entreprise
paralysée par l’inertie, mais se découvrant dans un second temps capable d’engagement dans
des démarches de changement social importantes, cette dynamique devenant clairement visible pourvu que l’on prenne le recul nécessaire à l’étude de ces évolutions s’inscrivant dans
une temporalité inévitablement longue compte tenu de la taille, des spécificités techniques et
sociales et des exigences de qualité et de sécurité qui s’imposent à cette entreprise.
The Auroux Act, passed on October 28,1982, extended the powers of « joint production committees » (J.P.C./C.E.) and it obliged « industrial and trading public companies » (E.P.I.C.) to include such committees. As it became such an institution, on January
1st, 1983, the French national railway company (S.N.C.F.) had to abide by the legislation
concerning « joint production committees ». Until then standing apart from that legislation, this company had to include a J.P.C. in an organization characterized by its strongly
centralized decision-making process and its very specific social arrangement system.
Because of that bond, a deep reconsideration began within the company, bringing into
light the railway workers’ questioning on the importance of their economic and social
particularity. The point was to know whether it had to be defended or abandoned. That
reconsideration allowed railway workers to relaunch the debate inside the company and
to point out some capacities and refusals of evolving concerning social development in
the S.N.C.F.
Between the capacities and will for change and the refusals and will for opposition,
the answer given to the question on how to set J.P.C. eventually highlight the S.N.C.F.
as a company crippled with passivity on the one hand, however proving to be capable of
getting involved in a significant process of social change on the other hand. This capability
is obvious as long as one considers the company and its social development policies on
a long period of time. As a matter of fact, considering the size of the company, its technical and social specifities, and the quality and safety required, social changes are only
possible in a long period of time.
« Pour surmonter l’histoire, il convient d’abord de la connaître »
[1].
En 1982, les lois Auroux apportèrent un renouveau des relations collectives
dans le monde du travail
[2]. Entre autres changements, la loi du 28octobre
1982 octroyait de nouveaux moyens financiers, juridiques et matériels aux
Comités d’entreprise (C.E.)
[3]. En 1982 également, la S.N.C.F. arriva au terme de
la convention qui lui avait donné naissance en 1937, et un débat s’engagea au sein
de l’entreprise afin de décider de l’avenir à donner aux chemins de fer français. De
ce débat il résulta que la S.N.C.F. devint un établissement public industriel et commercial (E.P.I.C.) à dater du 1
er janvier 1983, et dut à ce titre s’assujettir au droit
commun du travail en matière de négociations collectives et d’institutions de représentation du personnel
[4]. Or cette entreprise avait jusque-là toujours été en marge
du droit commun. La S.N.C.F. devait intégrer un C.E.
[5] dans une organisation qui
avait jusque-là été marquée par le centralisme décisionnel, la division des tâches et
une concertation sociale aux spécificités accusées, au moment même où les C.E.
étaient revitalisés par le texte du 28 octobre. Aussi cette mise en place ouvrit une
réflexion profonde dans l’entreprise, révélant un monde cheminot en interrogation
sur le poids d’une histoire empreinte d’un corporatisme économique et social dont
il s’agissait de savoir s’il fallait défendre la pérennité ou faire le deuil.
La loi du 28 octobre intervint à la S.N.C.F. dans un monde marqué de forts
particularismes socioculturels et socioprofessionnels. En 1982 l’entreprise comptait
252 000 agents en activité. Mais pour aussi important qu’il fût, cet effectif devait
être comparé à celui de 1938, date de création de la S.N.C.F. L’entreprise avait
accusé une réduction de personnel de 51 % sur une période durant laquelle le trafic
avait été multiplié par 2,4
[6]. Ainsi l’histoire des chemins de fer français depuis
1945 avait avant tout été fortement marquée par une recherche coordonnée d’équilibre financier et de rationalisation de l’exploitation dont le personnel avait durement
vécu les conséquences. Et si cette dynamique de modernisation de la S.N.C.F. s’était
parfois heurtée à des refus du monde cheminot, elle avait également mis en évidence
une importante capacité de remise en cause, tant de la part de la société cheminote
que de ses mouvements syndicaux ou de ses élites dirigeantes. Lui restaient cependant de ses origines deux spécificités majeures : les traits persistants d’une identité
collective inscrite dans une dimension culturelle de l’activité ferroviaire, indissociable
de l’histoire technique de cette industrie
[7], et l’omniprésence d’un État-patron dirigiste. Deux spécificités dont la réalité s’appréhende à travers l’histoire de la S.N.C.F.
La Société nationale est née d’un décret-loi du 31 août 1937. L’État entra en
possession de 51 % des parts de la S.N.C.F. et obtint le pouvoir de nomination du
président du conseil d’administration. Les anciennes compagnies restaient détentrices de 49 % du capital. C’était là une contrainte imposée par le fait que l’État n’avait
pas de moyens financiers suffisants pour racheter dans leur totalité les concessions
de ces anciens propriétaires. Il était convenu que ces derniers seraient indemnisés
par la perception de dividendes sur l’activité de la S.N.C.F. jusqu’au 31 décembre
1982, date à laquelle l’entreprise deviendrait tout à fait publique. En pratique, la
gestion revint en totalité à l’État dès 1938 tant, dès le milieu du XIX
e siècle, le droit
d’intervention de la puissance publique dans les chemins de fer avait été un principe
admis de tous. Dès les origines, l’État avait accordé des concessions d’exploitation
ferroviaire contre la garantie de la part des compagnies qu’elles respecteraient un
certain nombre de directives en matière de sécurité, de service minimum et de politique tarifaire. Socialement aussi, l’État n’avait cessé d’imposer la prise de mesures
strictes de protection sociale, de formation et de gestion du personnel dans le double
objectif d’obtenir un maximum de fiabilité technique et de paix sociale dans une
activité qui dès le début de la seconde moitié du XIX
e siècle était devenue un secteur-clé
de l’économie nationale. Cette politique avait toujours consisté à anticiper sur les
revendications cheminotes en concédant certains acquis sociaux et professionnels
aux personnels des compagnies, afin d’obtenir la paix sociale et une certaine uniformisation par le haut de leurs compétences. Cette tutelle étatique était tellement présente que, précédant de dix-sept ans l’étatisation de l’exploitation, le 17 avril 1920,
le ministre des Travaux publics avait promulgué le premier statut des personnels des
chemins de fer applicable aux personnels de toutes les compagnies. Ce texte avait
imposé des grilles de salaire et d’avancement communes, un statut uniformisé des
retraités, et la mise en place d’un système de délégations du personnel à plusieurs
niveaux
[8], visant l’intégration des organisations syndicales (O.S.) cheminotes dans
des structures de concertation aux attributions clairement définies. L’État et les compagnies s’appliquaient ainsi, dans un même temps, à devancer la revendication cheminote par l’octroi d’avantages sociaux aux personnels et à organiser le dialogue
avec les organisations porteuses de cette revendication.
Les délégations du personnel instaurées en 1920 furent reconduites en 1937.
Le personnel entra également au conseil d’administration. « L’État-patron » respecta
le principe consistant à impliquer les organisations syndicales dans la marche de
l’entreprise, afin qu’elles fussent mieux prévisibles et partiellement contrôlables. Dans
la forme, il s’appliqua même à le renforcer. Mais sur le fond, Georges Ribeill explique
que l’État, qui se portait le plus souvent en arbitre des conflits entre cheminots et
compagnies, devint plus ferme lorsqu’il eut à assumer des charges de gestion directe,
et qu’il engagea dès 1938 le passage d’un système paternaliste d’anticipation de la
revendication cheminote, reposant sur une certaine générosité sociale, à un système
fondé sur une institutionnalisation accrue des relations entre État-patron et O.S. au
profit d’une meilleure maîtrise du rapport de force. Et si les syndicats conservaient
leur monopole de représentativité du personnel, l’État s’affirma comme premier maître à bord. Il conserva en outre la maîtrise totale des œuvres sociales
[9].
Le temps des Comités mixtes (1945-1982)
Lorsque l’ordonnance du 22 février 1945 instaura les Comités d’entreprise en
France, la question se posa de savoir si la S.N.C.F. avait intérêt à intégrer cette
nouvelle institution. Trois éléments amenèrent à ne pas appliquer ce droit commun
dans l’entreprise. D’abord, en comparaison du reste du monde du travail, les cheminots héritaient en 1945 d’une situation sociale remarquable. Ensuite, face à un
patronat très réticent, et sur fond de reconstruction économique, l’État voulut rester
prudent s’agissant du secteur public et invita le législateur à pratiquer une adaptation
de la loi au cas par cas, avec le moins d’effets spectaculaires possibles. La responsabilité revint au Conseil d’État de mettre en place, par décret d’application, des C.E.
dans les services publics de caractère industriel et commercial et de déterminer les
modalités particulières de fonctionnement et de composition de ces comités. Enfin,
une loi du 16 mai 1946 abolit l’obligation de recours au décret d’application.
Par souci d’apaisement social et politique, c’est donc une simple décision ministérielle qui instaura des « Comités mixtes » à la S.N.C.F., le 18 juin 1946. Ces
Comités mixtes associaient les organisations syndicales à la gestion de l’organisation
du travail et des œuvres sociales. Ils étaient en deçà du droit commun s’agissant de
la gestion du social, mais allaient, à première vue, plus loin que les textes de référence
en matière de négociations professionnelles.
Concrètement, l’institution s’organisait en deux filières de Comités – professionnels ou d’activités sociales – à trois niveaux – centraux, régionaux, locaux. Au
niveau central, cette organisation fut également complétée par trois organismes de
concertation : une Commission bipartite Direction/Syndicats; une Commission
mixte du statut (C.M.S.), sous la présidence d’un représentant de l’État, chargée, dès
1950, des questions de relations collectives; une Commission tripartite État/Direction/Syndicats, à partir de 1968. Le nombre des institutions de représentation devenait ainsi très important car les nouvelles structures n’annulaient pas l’organisation
antérieure des délégations du personnel
[10].
Si 1937 avait marqué un tournant social dans l’entreprise, 1946 ne se plaça
que dans la continuité du mouvement engagé précédemment, confirmant la fermeté
de l’État-patron et sans plus d’illusions sur un éventuel abandon du paternalisme en
matière sociale. Dans ces conditions, pourquoi les organisations syndicales n’ont-elles pas fait valoir leur
droit au droit commun et se sont-elles associées en 1946
à la mise en place d’une institution qui, de toute évidence, ne les impliquait pas plus
dans la gestion de l’entreprise qu’elle ne les libérait de l’étreinte paternaliste ? Plusieurs analyses sont avancées
[11]. Nous insisterons ici surtout, avec Georges Ribeill,
sur le fait que les syndicats ont pu avoir intérêt à la pérennisation d’une exception
cheminote, dans la mesure où, au-delà de la réalité indéniable d’un « fort encadrement
social de la corporation à travers des œuvres unilatéralement gérées », la S.N.C.F.
garantissait un statut du personnel qui « confortait le rôle dévolu aux organisations
syndicales d’instrument revendicatif collectif ». Les organisations syndicales se
seraient donc satisfaites de la reconnaissance institutionnelle qui leur était accordée
dans les négociations professionnelles et salariales au cours d’une période où les C.E.
n’avaient que très peu de prérogatives dans ces domaines, moyennant quoi elles
acceptaient la survivance d’un paternalisme fort en matière sociale.
En 1982, la promulgation des lois Auroux vint rompre cet équilibre. Sur le plan
économique d’abord, les Comités mixtes accusèrent d’un coup un retard important
sur le droit commun. Sur le plan social, ensuite, la perspective de voir ce droit commun devenu plus avantageux sur les questions professionnelles s’appliquer à leur
entreprise laissa envisager aux syndicats cheminots la possibilité de rompre avec le
social d’entreprise unilatéralement géré sans perdre pour autant de pouvoir de représentation dans le domaine des négociations professionnelles.
1982 : la nouvelle S.N.C.F.
Dans un contexte lourd d’héritages et d’aspirations nouvelles, la convention de
1937 arrivant à son terme le 31 décembre 1982, le communiste Charles Fiterman,
dès sa nomination à la tête du ministère des Transports, entreprit de préparer l’avenir
de la S.N.C.F. Pour le ministre, cette renaissance devait être l’occasion d’une refonte
de l’exploitation ferroviaire en France, dans le sens d’une modernisation et d’une
plus grande ouverture interne au dialogue « démocratique ». Ainsi, du 19 décembre
1981 au 26 mars 1982, furent menées des réunions tripartites entre le ministère,
la Direction générale de la S.N.C.F. et les O.S. représentatives de l’entreprise
[12].
Le volet social de ces réunions fut très influencé par un rapport rendu en septembre
1981 par le ministre du Travail, Jean Auroux, dans lequel ce dernier annonçait les
lois de 1982 relatives à la représentation du personnel et aux C.E.
[13].
Le 26 mars 1982, les conclusions des réunions furent présentées dans un rapport de synthèse
[14]. En matière sociale, la préférence était donnée au maintien
d’un statut unique du personnel plutôt qu’à l’application d’une convention collective
classique. Les organisations syndicales s’étaient également accordées sur la reconduction des régimes particuliers de retraite, assurance maladie, maternité, décès et
accidents du travail. En revanche, concernant la démocratisation du dialogue social,
la question se posait de savoir comment orienter la réforme. Le rapport Auroux
ouvrait aux O.S. de nouvelles perspectives d’intervention dans les entreprises, et le
temps était peut-être venu de revendiquer l’application du droit commun à la S.N.C.F.
Une « augmentation sensible des moyens d’expression du personnel, qu’il s’agisse
des organisations elles-mêmes ou des délégués du personnel », était appelée des
vœux de toutes les O.S.
[15]. Mais si, d’un prime abord, il y eut consensus syndical,
en réalité, la C.G.T. et la C.F.D.T. affichèrent des positions plus ou moins communes
qui les placèrent rapidement en opposition avec l’ensemble des autres organisations.
Pour ces deux O.S., la « démocratisation » ne devait pas être, une fois de plus, le
moyen d’un endiguement accru de la revendication cheminote. L’une et l’autre
s’engageaient à favoriser cette fois l’application du droit commun. C.G.T. et C.F.D.T.
plaidaient ainsi pour la création de C.E., tout en précisant que « cette création ne
devrait pas entraîner la disparition des Comités mixtes professionnels qui deviendraient des commissions techniques ». « Les autres organisations syndicales
demand[ai]ent au contraire le maintien des structures actuelles, en améliorant leurs
conditions de fonctionnement, avec toutefois une gestion paritaire des œuvres sociales ».
Les conclusions générales de la commission tripartite évoquaient une solution
située « entre une formule qui, tout en tenant compte de la structure spécifique de
l’entreprise, se référerait largement au droit commun [...] et une formule s’appuyant
sur l’organisation actuelle qui pourrait être améliorée ». La question des modes de
désignation des membres de ces institutions se posait également. C.G.T. et C.F.D.T.
étant les organisations les plus implantées dans l’entreprise, elles plaidaient logiquement pour un système de désignation de « bas en haut », appuyé sur des élections
de représentants élus dans les établissements et un système de désignations pyramidales successives jusqu’au sommet. C.F.T.C. et F.O., au contraire, plaidaient pour
un système de désignation reposant sur un scrutin national. C.G.T. et C.F.D.T.
mêlaient volonté de démocratisation à la base et intérêts électoraux. Tandis que les
organisations syndicales minoritaires, peu ou pas implantées aux niveaux local et
régional (F.O., C.F.T.C., C.G.C.), ou limitées à une représentation catégorielle
garantie par les institutions pour l’instant en vigueur (F.M.C., F.G.A.A.C.), ne pouvaient aspirer à jouer un rôle dans les futures instances de concertation qu’à condition
que celles-ci fussent le moins décentralisées possible et que les modes de désignation
se fondent sur des scrutins nationaux. L’idéal étant pour ces organisations que reste
en place l’ancien système : sur cette ligne, F.O. s’affirmait comme l’organisation la
plus radicale.
Il restait au ministère des Transports à trancher. Le 30 décembre 1982, la loi
d’orientation des Transports intérieurs (L.O.T.I.) fut promulguée. Aux termes de ce
texte, la S.N.C.F. devenait un E.P.I.C. au 1
er janvier 1983
[16]. L’article 23 de cette
loi fut déterminant. Il stipulait que « les règles relatives aux Comités de groupe, aux
Comités d’entreprise et aux Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de
travail étaient applicables de plein droit » à la S.N.C.F., ajoutant toutefois que des
décrets d’adaptation en Conseil d’État seraient toujours envisageables.
L’introuvable institution : 327 C.E.
Des réunions tripartites furent réengagées. Il s’agissait de trouver des cadres
d’application viables à cet article 23. Les négociations se poursuivirent de janvier à
septembre 1983, mais n’aboutirent pas.
Les positions adoptées par les différents partenaires sociaux étaient de trois
types. Chaque partie adhérait à une solution mêlant à la fois ses convictions et ses
intérêts électoraux. La C.G.T. proposait de transformer les Comités mixtes professionnels en C.E., soit 719 C.E. et un C.C.E. Elle se prononçait ainsi en faveur d’une
démocratisation au plus près de la base, compatible électoralement avec sa situation
d’organisation majoritaire implantée à tous les niveaux de l’entreprise. La C.G.T.
s’appuyait sur « l’esprit » des lois Auroux pour justifier sa position. Un « esprit » voulant des C.E. au plus près des salariés. La C.G.T. en appelait également à l’engagement d’un programme de décentralisation des pouvoirs de gestion vers la base afin
que les chefs d’établissement locaux puissent être de véritables négociateurs face aux
futurs C.E.
La Direction marquait une préférence pour des structures régionales et centrales, relayées localement par des commissions mixtes, soit environ vingt-cinq C.E. et
un C.C.E. plus les commissions
[17]. Elle entendait ainsi favoriser dans l’immédiat
la solution la plus compatible avec l’organisation centralisée de la S.N.C.F., étant
consciente du temps qu’il faudrait à l’entreprise pour engager une décentralisation
des pouvoirs de gestion au niveau local. Il s’agissait de limiter la négociation sociale
aux niveaux des directions les plus élevées, et ce pour deux raisons principales : d’une
part les directeurs d’établissement locaux n’étaient pas préparés à voir leurs responsabilités de gestion s’accroître brutalement; d’autre part ils ne désiraient pas forcément une telle évolution. Pour la Direction, le coût de fonctionnement de vingt-cinq
C.E. s’avérait également moins lourd. Elle était rejointe sur ses positions par la
C.F.T.C., F.O., la C.G.C., mais pour ces O.S., l’option régionale était surtout le
moyen de ne pas tomber sous la coupe hégémonique de la C.G.T. Avec vingt-cinq
C.E., elles pouvaient aspirer à peser dans certains comités.
La troisième proposition était avancée par la C.F.D.T. Il s’agissait de regroupements multifonctionnels et géographiques par bassin d’emploi, c’est-à-dire des
C.E. représentant des établissements de fonctions différentes mais intégrés au même
espace géo-économique. La C.F.D.T. entendait ainsi passer d’une réflexion exclusivement centrée sur l’entreprise à une mise en perspective de son développement en
relation avec ses environnements socio-économiques locaux
[18]. Le nombre de C.E.
proposé se situait alors entre 150 et 180, plus le C.C.E. En matière de stratégie
syndicale, cette solution médiane permettait à la C.F.D.T. de marquer sa différence
avec les organisations minoritaires, sans toutefois se trouver inféodée à une C.G.T.
trop représentée. Elle prônait là une solution alliant son intérêt d’organisation montante à sa volonté d’ouverture de l’entreprise sur l’extérieur, et affirmait un peu plus
ses divergences de fond avec la C.G.T. La situation s’y prêtait d’autant plus que,
malgré ses appuis ministériels, la C.G.T. se trouvait face à un front syndical difficilement contournable.
Enfin, F.M.C. et F.G.A.A.C. se réservaient, étant surtout soucieuses de la place
qui serait faite aux organisations catégorielles dans la future institution, quelle qu’elle
soit.
Le 14 septembre 1983, une dernière réunion tripartite eut lieu; échec. Le
directeur des Transports terrestres, représentant l’État dans ces négociations, affirma
une dernière fois sa volonté de voir appliquer l’article 23 de la L.O.T.I. dans « l’esprit »
des lois Auroux. Il ajouta que la situation devait aboutir sans recourir à un décret
d’adaptation, estimant qu’il devait « s’agir d’un accord commun » puis annonça
qu’après avoir fait ses dernières recommandations, il renverrait les partenaires
sociaux à des réunions bipartites. Il expliqua enfin qu’en cas de blocage insurmontable, la question devrait être portée devant le directeur régional du Travail et de la
Main-d’œuvre des Transports contrôlant le siège de la S.N.C.F. Les dernières recommandations du directeur des Transports confirmèrent les positions du ministre en
faveur d’une large démocratisation. La C.G.T. était confiante. Mais les réunions
infructueuses se succédèrent. Il fallut attendre le 14 octobre pour qu’une solution
trouvant l’adhésion de la Direction générale, de la C.G.T., la C.F.D.T. et la
F.G.A.A.C. soit proposée. Émanant du groupe d’experts de la Direction générale,
cette proposition consistait en une institution de C.E. fonctionnels regroupant les
établissements par zone géographique, selon une sorte de compromis entre les positions cégétistes et cédétistes. On obtenait ainsi 327 C.E. La C.G.T. proposait également que les O.S. s’engagent à assurer au C.C.E. la représentation de toutes les
fédérations inscrites au statut, moyennant quoi le nombre de sièges accordés à l’organisation majoritaire à l’issue des élections de C.E. serait déterminé de manière à lui
permettre d’assurer une réelle gestion des activités sociales et culturelles, et d’engager
la responsabilité du Comité central sans que les dissensions syndicales ne puissent
entraîner de paralysie de l’institution. Un déblocage se dessinait, mais faute d’unanimité syndicale, le projet fut abandonné le 21 octobre. Les experts de la Direction
travaillaient maintenant sur un projet de 150 C.E.
La situation étant bloquée, le dossier fut renvoyé devant Pierre Joubert, le directeur régional du Travail et de la Main-d’œuvre des Transports d’Ile-de-France. Ce
dernier aborda la question sous deux angles. En tant que membre de l’inspection du
Travail, il s’attacha à l’aspect strictement juridique de l’affaire. En tant qu’interlocuteur de toutes les parties dans une négociation marquée d’intérêts multiples, il prit
en compte des paramètres plus politiques, favorisant l’émergence d’une solution
négociée. Pour Pierre Joubert, il s’agissait de doter la S.N.C.F. d’une institution dont
les partenaires sociaux reconnaîtraient ensuite la légitimité. En matière juridique
d’abord, la loi imposait de créer un C.E. dans chaque établissement de plus de cinquante salariés ayant la qualité d’« établissement distinct »; or « la notion d’établissement distinct en matière de Comités d’établissement
est difficile à cerner concrètement car [...] il s’agit effectivement de rechercher l’établissement véritablement
distinct de l’entreprise et s’il a une véritable autonomie à la fois financière et d’organisation sociale »
[19]. Dans une entreprise telle que la S.N.C.F., répartie sur l’ensemble du territoire national et composée d’un tissu d’unités de toutes tailles, ayant chacune ses fonctions, ses modes de gestion particuliers, l’identification des unités
distinctes n’était pas chose aisée. Ensuite, il fallait garantir l’efficacité des institutions
et leur donner les moyens d’intervenir véritablement dans une entreprise dominée
par une certaine tradition de gestion dans laquelle le dialogue entre base et sommet
n’occupait pas une place prépondérante.
Entre appréciation technique et juridique et négociation d’ordre politique, le
directeur du Travail s’affronta donc à des contraintes de plusieurs types. Sur la question de l’identification des établissements distincts, il dépendait des experts de la
S.N.C.F. qui seuls connaissaient l’ensemble des établissements. S’agissant de la
médiation entre les parties, il était soumis à de fortes contraintes politiques. La
volonté du ministre du Travail de voir appliquer la nouvelle loi était claire, relayée et
amplifiée au sein de la S.N.C.F. par les pressions du ministère des Transports qui se
fit très présent dans les négociations.
Recherchant un point d’équilibre à cet ensemble, le directeur du Travail convint
d’abord que vingt-cinq C.E. s’avéraient insuffisants et que 719 ne correspondaient
pas à la réalité de l’organisation hiérarchique et fonctionnelle de la S.N.C.F. Restaient
150 et 327... Pierre Joubert penchait pour la solution des 150, sur laquelle il pensait
obtenir l’assentiment de la Direction générale, car c’étaient les experts de l’entreprise
qui la lui avaient suggérée, mais, explique-t-il, « la direction de la S.N.C.F. était soumise à une très forte pression du cabinet de Charles Fiterman et refaisait sans cesse
sa copie ». Le cabinet refusa, contraignant les partenaires sociaux à rechercher une
option plus décentralisée. Restaient les 327 C.E. La C.G.T. avait accepté, le ministère des Transports accepterait peut-être. Ce fut le cas. Quant à la Direction générale,
elle estima que cette institution, bien qu’un peu lourde, pouvait être « viable »
[20].
Le 2 novembre 1983, Pierre Joubert se prononça donc pour la mise en place
de 327 C.E.
[21]. F.O., C.F.T.C. et C.G.C. portèrent immédiatement cette décision
en recours devant le Conseil d’État et en demandèrent l’annulation. Pierre Joubert
dut encore intervenir pour arrêter la composition du C.C.E. et le mode de nomination
de ses membres. La décision fut prise le 15 décembre 1983, à la suite d’une impossible négociation entre les partenaires sociaux. « La loi prévoyait 20 titulaires et
20 suppléants au niveau du Comité central. Il fallait donc obtenir 20 titulaires et
20 suppléants à partir de 327 Comités d’établissement. [...] Il était évident qu’on
risquait d’avoir 20 titulaires et 20 suppléants C.G.T. C’est là que la C.G.T. a pris un
accord de garantie
de représentativité avec les autres O.S. Sinon cela devenait
insupportable pour elle »
[22].
En 1983, en apparence, la Direction générale acceptait les 327 C.E. et estimait
cette formule viable. En réalité, elle se pliait aux conditions fixées par la tutelle politique tout en pensant que l’institution ne pourrait pas fonctionner. « La position de
l’entreprise [...] était de dire : il faut être efficace et pour être efficace, il faut que ce
soit bien ciblé et que le chef d’établissement responsable d’un Comité d’établissement
ait des pouvoirs de décision en phase avec ce que demandent les syndicats, car cela
ne sert à rien de créer des instances où le côté patronal dit que les décisions ne sont
pas de sa compétence »
[23]. Et si on opposait à Pierre Descoutures que précisément,
la mise en place des C.E. devait être l’occasion d’organiser une décentralisation des
pouvoirs au niveau des établissements, ce dernier rétorquait que selon lui, « le problème de la décentralisation des structures à la S.N.C.F. était abordé depuis 1971.
On avait régionalisé. [...] Par conséquent en 1982, on en profitait pour matérialiser
ce qui avait été fait ». A ceux qui prônaient la nécessité d’une urgente réforme le
Directeur général adjoint opposait sa vision d’une S.N.C.F. en pleine évolution, selon
l’idée qu’une entreprise de cette dimension ne peut s’inscrire que dans des politiques
de long terme, planifiées et graduelles.
Néanmoins, le 15 décembre 1983, des élections eurent lieu, et les C.E. entrèrent en fonction le 10 janvier 1984. Le 13 janvier furent élus les membres du C.C.E.
La C.G.T. obtint plus de la moitié des sièges dans les C.E., et quatorze élus titulaires
et quinze suppléants au C.C.E. La C.F.D.T. comptait cinq titulaires et quatre suppléants, et la F.G.A.A.C., un titulaire et un suppléant. Cette dernière était la seule
O.S. minoritaire ayant signé l’accord de représentativité proposé par la C.G.T. Ce
premier mandat vit la concrétisation de plusieurs projets sociaux, mais révéla une
impuissance quasi totale des C.E. et du C.C.E. à imposer leurs analyses, critiques et
propositions sur les questions économiques et professionnelles
[24]. Les pouvoirs
légaux des C.E. s’avérèrent insuffisants face à une hiérarchie qui, dans son ensemble,
resta, par refus et par crainte, peu ouverte au dialogue.
Aux problèmes de fonctionnement des 327 C.E. s’ajouta, au cours de l’année
1985, une aggravation des tensions intersyndicales, corrélative à un renforcement
de la dimension politique du débat sur les C.E. après le remplacement, à l’été 1984,
de Pierre Mauroy par Laurent Fabius au poste de Premier ministre et le départ du
gouvernement des ministres communistes. Jean Auroux, devenu secrétaire d’État
aux Transports, remplaça Charles Fiterman.
De la lutte au consensus...
Avec ce remplacement, la C.G.T. perdit un appui majeur. Jean Auroux affirma
rapidement sa volonté de voir la question des C.E. à la S.N.C.F. se résoudre entre
les partenaires sociaux, sans directives ni pressions gouvernementales. Le débat se
fit alors paradoxalement de plus en plus politique. Les détracteurs parlementaires
des C.E. revinrent dans les discussions, ayant pris acte de la neutralité adoptée par
le gouvernement. Le 21 mai 1985, le sénateur Paul Masson rendit un rapport accablant, qualifiant les C.E. d’institution « politisée » et « corporatiste », et coup de grâce
pour la C.G.T., le 7 juin 1985, le Conseil d’État se prononça pour l’annulation de
la décision du 2 novembre 1983. De cet enchaînement de faits résulta de juillet à
décembre 1985 une longue période de négociations nouvelles dans laquelle les O.S.
entrèrent sur la base d’un rapport de forces fortement modifié, aboutissant d’abord,
le 19 juillet, à un accord sur la mise en place de trente-cinq C.E. régionaux
[25]. Le
1
er janvier 1986, ces trente-cinq C.E. entrèrent en fonction à la suite d’élections en
octobre 1985 qui donnèrent la C.G.T. majoritaire en voix et en sièges. De toutes
façons, le 19 juillet 1985, une solution avait été négociée qui permettait la mise en
place de C.E. régionaux, tout en conservant à la C.G.T. sa position majoritaire au
sein de l’institution. En effet, aux termes de ces accords du 19 juillet, il était établi
que l’O.S. sortant majoritaire des élections se verrait attribuer trois sièges au C.C.E.,
en plus de ceux obtenus par la voie électorale. Compte tenu de la supériorité électorale prévisible de la C.G.T., cette mesure visait directement à lui permettre de
conserver une majorité en sièges au C.C.E., évitant ainsi tout risque de blocage de
l’institution par défaut d’une majorité stable. Avec cet accord, la C.G.T. conservait
donc la gestion de l’institution, les détracteurs des 327 C.E. obtenaient l’application
d’une solution régionale favorisant l’implantation de toutes les O.S. dans les C.E. et
la Direction trouvait son intérêt à la mise en place d’une institution la moins développée possible, calquée sur l’organisation de l’entreprise, et confiée à un interlocuteur syndical majoritaire, capable d’engager la parole des C.E.
La S.N.C.F. entre inertie et changement :
de l’échec des C.E. locaux à la confirmation réussie
de l’engagement dans une politique
de décentralisation régionale
Entre 1982 et 1986, l’histoire de la S.N.C.F. fut ainsi marquée par des confrontations entre syndicats et entre certaines O.S. et la hiérarchie de l’entreprise qui
révélèrent combien la réforme brutale peut se heurter aux réflexes professionnels,
positions de pouvoir acquises, procédures établies. Plus largement, sur cette période,
la S.N.C.F. se fit terrain d’affrontement entre un texte de loi et des traditions, entre
une volonté politique, et ses relais dans l’entreprise, cherchant la concrétisation
immédiate d’un projet, et une réalité traversée de pratiques culturelles et de contraintes structurelles à l’évolution plus lente.
Cet affrontement permit de revitaliser le débat interne dans l’entreprise, en
contraignant les partenaires sociaux à s’interroger de manière active sur leur avenir
collectif. Si la loi du 28 octobre 1982 échoua dans sa volonté d’instaurer une véritable
pratique de gestion démocratique à la S.N.C.F., elle imposa ainsi néanmoins l’ouverture d’une concertation permettant une formulation explicite de toutes les interrogations et inquiétudes que le monde cheminot portait sur lui-même. Cette concertation permit de rendre visibles et conscientes chez les cheminots l’ensemble des
opportunités de changement, souhaitables ou vitales, qui s’offraient à eux au sein de
l’organisation technique et sociale de l’entreprise. Elle permit également une mise
en évidence des forces de résistance au changement qui étaient à l’œuvre à la
S.N.C.F.
Sur ce dernier point, il convient de remarquer que les lois Auroux s’affrontèrent
en profondeur à une société cheminote traversée d’une culture au travail reposant
sur le triple principe du cloisonnement fonctionnel, du centralisme décisionnel et du
corporatisme professionnel. Trois principes générateurs d’inertie, mais aussi garants
de la fiabilité indiscutable du système d’exploitation, et qui imposaient que l’innovation s’y diffuse à un rythme lent, sous peine de chaos technique et social. Trois
principes dont l’appréciation intelligente et sans parti pris s’avérait impérative en
préambule à l’engagement de tout changement dans l’organisation du système
d’exploitation ou de concertation de la S.N.C.F. Cela impliquait l’obligation, pour
engager le changement et mener la réforme dans cette entreprise, d’intégrer un
principe de continuité historique dans l’évolution de la négociation sociale et des
pratiques professionnelles, et de reconnaître et comprendre la nature des traditions
de gestion, de travail et de concertation à l’œuvre dans l’entreprise avant d’en négocier l’évolution partielle ou la remise en cause totale. En témoignèrent tous les débats
engagés autour de la question des C.E.
Les polémiques qui opposèrent les partisans des C.E. locaux multifonctionnels
(150) aux partisans des C.E. locaux fonctionnels (714 puis 327) soulevèrent deux
questions posant directement ce problème de la manière dont il convenait d’engager
le changement technique et social à la S.N.C.F.
La première portait sur la manière dont il convenait de réviser le système de
décision de l’entreprise dans le sens d’une plus grande décentralisation des pouvoirs
vers les établissements locaux, la seconde concernait la méthode à adopter pour
engager une remise en cause du cloisonnement des fonctions et filières dans l’entreprise. Les deux projets d’instauration de C.E. locaux, portés par la C.G.T. et la
C.F.D.T., échouèrent, en partie, faute d’avoir su apporter des réponses satisfaisantes
à ces questions.
S’agissant d’abord de la révision du système de décision en vigueur à la S.N.C.F.,
C.G.T. et C.F.D.T. visaient toutes deux la remise en cause du centralisme en place,
en plaidant pour une instauration de C.E. au niveau des établissements locaux devant
s’accompagner d’une autonomisation accrue des chefs d’établissement, en vue de
doter ces derniers de véritables pouvoirs devant leur permettre d’engager la parole
de l’entreprise dans des négociations locales.
S’agissant ensuite du cloisonnement des fonctions et filières, la Fédération
C.F.D.T. plaidait pour une remise à plat de l’organisation de l’exploitation devant
favoriser une plus grande coopération entre les différentes fonctions et filières professionnelles de l’entreprise, et une plus grande prise en compte collective des caractéristiques des bassins d’emploi et des zones économiques et commerciales dans
lesquelles étaient implantés les différents établissements. Les cédétistes défendaient
l’option des 150 C.E. multifonctionnels dépassant les spécialisations fonctionnelles
des établissements pour les intégrer dans des instances de concertation communes
ouvertes sur leur environnement économique local. Cela impliquait que l’entreprise
s’engage dans une réorganisation générale de tout son système technique et social.
En demandant la mise en place de C.E. fonctionnels au plus près de la base, la
Fédération C.G.T. en appelait, pour sa part, au maintien d’un système professionnel
respectant la culture ouvrière d’un monde cheminot fonctionnant en vase clos, respectant les divisions fonctionnelles des établissements et se maintenant en dehors
des contingences d’environnement économique local. Sur ce sujet, la C.G.T. se prononçait clairement en faveur de la conservation du système en place.
Finalement, aucune des solutions proposées par les deux O.S. ne fut retenue.
Ni les C.E. locaux fonctionnels, ni les C.E. locaux multifonctionnels. Pourquoi ? Pour
des raisons politiques conjoncturelles ? En partie, certes, comme nous l’avons exposé
précédemment. Mais en partie seulement, car c’est aussi à l’organisation technique
et sociale de la S.N.C.F. que se heurtèrent avant tout ces propositions. Les O.S.
méconnurent la tâche titanesque que pouvait représenter l’engagement brutal de la
S.N.C.F. dans un programme de décentralisation massive des pouvoirs vers le niveau
local. Les cédétistes négligèrent, de plus, l’ampleur du changement technique et
social qu’aurait nécessité le passage brutal à un système de gestion, de concertation
et d’exploitation multifonctionnel dans une entreprise marquée par plus d’un siècle
de cloisonnement fonctionnel.
La proposition de la C.F.D.T., 150 C.E. multifonctionnels, aurait imposé trop
de remises en cause organisationnelles et institutionnelles dans l’entreprise, et se
présenta rapidement comme étant peu applicable à court terme. La proposition
cégétiste, 327 C.E. fonctionnels, plus réalisable, fut adoptée entre 1983 et 1985.
Mais, outre les polémiques politiques et syndicales qu’elle souleva, elle se heurta
rapidement à deux problèmes révélant le décalage existant entre l’institution de ces
C.E. locaux et l’organisation de l’entreprise reposant sur un système d’exploitation
et de prise de décision très rigide et centralisé.
Le premier problème résida dans le fait que si un chef d’établissement local,
dans son rôle de président de C.E., devait être amené à prendre des engagements
vis-à-vis des partenaires sociaux, il fallait que lui soient octroyés des pouvoirs de
gestion suffisants pour qu’il puisse apprécier ses marges de négociation et faire suivre
d’effets ses engagements. Or cela impliquait que soit engagée une remise en cause
du système de décision extrêmement centralisé de l’entreprise. Mais aucune réforme
profonde de ce système de décision ne pouvait être envisagée dans de brefs délais,
car elle aurait impliqué de repenser l’exploitation elle-même.
A ce premier problème s’ajoutait un second, d’ordre psychologique. Avec l’instauration brutale de C.E. locaux, 327 directeurs d’établissements locaux étaient devenus présidents de C.E. d’un jour à l’autre. Ils avaient dû alors assumer un transfert
brutal de responsabilités qu’ils n’étaient ni prêts ni forcément aptes à assumer. De
plus, pour les raisons évoquées précédemment, ces présidents n’avaient pas le pouvoir réel de décision correspondant à leurs nouvelles responsabilités, et ce d’autant
plus que la Direction générale de l’entreprise n’était probablement pas prête non
plus à leur concéder cette part de pouvoir, soit par incrédulité sur la capacité de la
hiérarchie locale à s’en saisir avec compétence, soit par attachement à une certaine
culture centralisatrice, soit enfin par conscience du coût financier et social que pourrait représenter l’engagement de la S.N.C.F. dans une politique de décentralisation
brutale du niveau central vers le niveau local.
Entre 1983 et 1985, tout au long de l’expérience des 327 C.E., la prise en
compte de ces deux types de problème imposa à la Direction générale d’engager
une démarche lourde de suivi des présidents de C.E. au niveau local. Cette démarche
de suivi étroit eut des conséquences en termes financiers pour la S.N.C.F., psycho-logiques pour les présidents de C.E. et parfois sociaux, au sein des établissements,
du fait que l’incompétence de certains chefs d’établissement à assumer leurs fonctions
nouvelles engendra des insatisfactions des partenaires syndicaux.
Pierre Descoutures, ancien Directeur général adjoint et directeur du Personnel
de la S.N.C.F., explique qu’« il a fallu créer un nouvel esprit d’entreprise basé sur de
nouvelles prises de responsabilités à certains niveaux hiérarchiques », mais note que,
malgré le soutien apporté par la Direction générale aux chefs d’établissement locaux
et les multiples pressions politiques et sociales qui s’exercèrent sur l’entreprise,
l’esprit de la S.N.C.F. résista : « Certains chefs d’établissement, courageux mais pas
téméraires, ne voulaient pas prendre la responsabilité qu’on leur donnait. La solution
la plus facile pour eux était de dire : je lève le doigt et je demande toujours à l’échelon
supérieur ».
La décentralisation brutale imposée par la mise en place de 327 C.E. créa un
choc psychologique. Mais ce choc ne se traduisit pas forcément par une rupture
profonde avec les pratiques de concertation et de prise de décision antérieures, et si
Pierre Descoutures remarque que la Direction générale a poussé les chefs d’établissement à prendre leurs nouvelles responsabilités, il note également que ces chefs
d’établissement, devenus présidents de C.E., cherchèrent à assumer cette responsabilité avec l’assistance étroite de leur hiérarchie.
Contre la situation qui leur était imposée, les chefs d’établissement demandèrent
à revenir s’inscrire dans le cadre d’un centralisme qu’ils recherchaient comme une
sécurité. De son côté, la Direction générale prit acte de cette demande. Ainsi Pierre
Descoutures explique : « plutôt que de prendre une décision non conforme, je leur
avais dit : vous pouvez appeler [...]. J’avais un département de ma direction qui était
là pour écouter toutes les doléances, tous les pleurs et tous les cas particuliers [...]
de façon à ce que cela serve aux autres ».
La réalité sociologique de l’entreprise se rappela à l’encontre des revendications
des uns et des autres. Cette recherche de préservation d’une logique de prise de
décision centralisée, malgré l’instauration de C.E. locaux, ne vint probablement pas
seulement des chefs d’établissement, mais aussi de la Direction générale de l’entreprise qui, héritière de la même culture centralisatrice, aspira, pour sa part, à continuer
de diriger l’entreprise dans l’idée qu’il convenait de pouvoir « dire que, du haut en
bas de l’échelle, on appliquait la même politique, la politique de l’entreprise. Il fallait
que les chefs d’établissement chantent la même chanson, sinon l’ensemble aurait été
dysharmonique [...] car il y a une règle générale en matière de personnel,
explique
Pierre Descoutures, en témoignant ainsi de l’esprit qui animait le pouvoir central
de l’entreprise : vous ne pouvez pas décentraliser la gestion du personnel n’importe
comment. Il faut décentraliser dans le cadre de règles et de normes qui soient applicables d’Est en Ouest, du Nord au Sud »
[26].
Ainsi, de la Direction générale à la base, c’est tout le fonctionnement quotidien
d’une S.N.C.F. prise dans son organisation et sa culture qui vint opposer son inertie
à une volonté de réforme brutale. Et si la solution des trente-cinq C.E. régionaux
s’imposa finalement comme la plus applicable, en 1985, ce n’est pas seulement
parce qu’elle eut de meilleurs soutiens politiques ou syndicaux. C’est aussi, dans une
large mesure, parce qu’elle put s’insérer étroitement dans le cadre organisationnel,
institutionnel et culturel de l’entreprise, tel qu’il se redessinait depuis le début des
années 1970
[27].
Pour la C.G.T., la C.F.D.T., la F.M.C. et la F.G.A.A.C., la mise en place des
trente-cinq C.E. marqua dans une certaine mesure l’échec des aspirations au changement social face aux forces d’inertie organisationnelle, institutionnelle et culturelle
que la mise en place de C.E. locaux, fonctionnels ou multifonctionnels, aurait précisément permis de remettre profondément en cause.
Pour la Direction générale de l’entreprise, l’instauration de trente-cinq C.E.
régionaux vint au contraire marquer le renforcement de l’engagement de la S.N.C.F.
dans une réelle politique de changement social qui avait permis depuis 1971 de
mener à bien une première décentralisation interne allant dans le sens d’une autonomisation des directions régionales.
Défenseur de cette analyse, Pierre Descoutures considère d’abord que la mise
en place de C.E. régionaux, tout en constituant un indéniable changement social
dans l’entreprise, fut avant tout rendue possible par le fait qu’elle s’inscrivait dans la
continuité de ce mouvement de réforme du système de décision et d’exploitation de
l’entreprise engagé depuis le début des années 1970. Il remarque ensuite que, selon
lui, alors que cette mise en place de C.E. à la S.N.C.F. aurait pu déstabiliser l’entreprise, non seulement la solution adoptée se révéla viable, mais en plus, elle vint
confirmer la politique de changement engagée depuis 1970 et consolider les résultats
déjà obtenus. L’ancien Directeur général adjoint de la S.N.C.F. explique ainsi qu’en
1983, l’entreprise venait à peine d’accepter la régionalisation engagée dix ans plus
tôt, et était encore loin de l’avoir « digérée dans sa totalité », ajoutant que dans ces
conditions, il ne convenait pas de prôner une accélération de la décentralisation et
un passage direct aux C.E. locaux, mais plutôt de rechercher une confirmation de la
réelle autonomie gagnée par les directions régionales à l’issue de quinze années d’une
politique active de décentralisation témoignant des réelles capacités de changement
organisationnel, institutionnel, social et culturel de la S.N.C.F., pour autant qu’on y
mette le temps nécessaire.
En respectant un certain rythme de changement imposé par la complexité de
l’organisation de l’entreprise et la forte culture professionnelle de chacun de ses
acteurs, les trente-cinq C.E. se révélèrent être la solution présentant le plus faible coût
social et financier, tout en s’inscrivant dans le respect de la loi du 28 octobre 1982.
Le changement social à la S.N.C.F. :
question de coût ? question de temps ?
Le fait d’opter pour trente-cinq C.E. fut-il réellement plus judicieux que si les
327 C.E. avaient été maintenus en place ? La réponse dépend probablement de ce
que les tutelles ministérielles, la Direction générale et les différentes parties syndicales
étaient plus ou moins prêtes à assumer en matière de coût financier et social pour
la mise en œuvre d’une politique de changement qui aurait été d’autant plus chère
qu’on l’eût voulue dynamique, et d’autant plus génératrice de désordre technique et
sociale et lente à aboutir qu’on l’eût voulue profondément réformiste.
Face à ces questions, en 1985, la mise en place de trente-cinq C.E. signifia
pour beaucoup que l’on adoptait simplement la solution la moins chère financièrement et la plus conservatrice en matière d’organisation technique et sociale. Donc
la plus opposée au changement. Sur le court terme, cette vision était justifiée.
Mais la solution des trente-cinq C.E. représenta peut-être la meilleure mise en
adéquation possible entre recherche d’innovation dans la concertation sociale, garantie de la paix sociale dans l’entreprise, respect du système décisionnel en place,
reconnaissance et renforcement de la politique engagée en matière de décentralisation régionale, maintien de la fiabilité de l’exploitation et réalisme financier.
La question de la mise en place des C.E. à la S.N.C.F. donne ainsi à voir une
S.N.C.F. à deux visages, arborant d’un prime abord le profil d’une entreprise indéniablement paralysée par une multitude de forces d’inertie la traversant en tous sens,
mais qui se découvre dans un second temps capable d’engagement dans des démarches de changement technique et social importantes. Cette dynamique devient clairement visible pourvu que l’on prenne le recul nécessaire à l’étude de ces évolutions
s’inscrivant dans une temporalité inévitablement longue compte tenu de la taille, des
spécificités techniques et sociales et des exigences de qualité et de sécurité qui s’imposent à cette entreprise.
L’étude de la question de la mise en place des C.E. révèle ainsi une S.N.C.F.
travaillant à la mise en œuvre d’une politique de changement technique et social
allant dans le sens de toujours plus de décentralisation, d’ouverture sur l’ensemble
des environnements économiques régionaux et locaux dans lesquels l’entreprise s’inscrit, allant dans le sens également d’une plus grande souplesse dans la concertation
sociale. Une telle étude révèle aussi un ensemble d’acteurs de l’entreprise soucieux
d’en préparer l’avenir, ouverts au changement, conscients des réformes à engager,
mais conscients aussi de la nécessité d’aborder ce changement avec circonspection
et prudence, tant la S.N.C.F. est un ensemble complexe dont l’évolution fait intervenir un nombre important de paramètres dont l’équilibre détermine toute la capacité
de survie et de développement de cette entreprise.
La S.N.C.F., son histoire et l’historien...
« Il est impossible et immoral de vouloir changer l’homme, mais il est possible de l’aider
à se changer lui-même » [28].
Sur cette voie du changement réfléchi, l’historien peut assister les acteurs de
l’entreprise dans leur travail d’inventaire précis de l’ensemble des facteurs organisationnels, institutionnels, techniques, financiers, politiques, sociaux et culturels qui, en
pesant sur l’évolution des pratiques professionnelles, des relations collectives et des
logiques de prise de décision dans l’entreprise, participent de la réussite ou de l’échec
des politiques de changement engagées.
Ainsi, à l’heure où la S.N.C.F. doit assumer, à tort ou à raison, la lourde réputation d’être une entreprise trop coûteuse, trop lourde en dysfonctionnements, trop
généreuse avec son personnel, et où cette générosité sociale, ces dysfonctionnements et ce coût sont fortement mis au compte d’un syndicalisme qui serait trop
puissant, trop corporatiste et refusant toute réforme, l’enjeu est grand à rechercher
la compréhension la plus juste possible de l’ensemble des facteurs qui déterminent
l’évolution de la S.N.C.F. et y favorisent l’inertie ou le changement.
Une telle recherche doit permettre d’éviter les conclusions hâtives et les recherches de boucs émissaires
[29]. L’inertie face au changement ne peut être le résultat
d’une volonté unilatérale, fût-ce celle d’un syndicalisme puissant. Elle est le produit
plus complexe d’un système socio-technique et socio-culturel dont l’étude historique
peut permettre une meilleure compréhension; cette compréhension approfondie
devant elle-même favoriser ensuite l’analyse critique de l’organisation, des institutions, de la culture de l’entreprise par les acteurs qui la composent, afin que ces
derniers déterminent de manière plus claire, conjointement, dans la concertation, ce
qu’ils estiment devoir conserver de l’héritage ou devoir en remettre en cause, dans
le but de préparer au mieux l’entreprise pour s’affronter aux incertitudes de l’avenir
tel qu’il se dessine aujourd’hui.
[*]
Consultant en management de projet et gestion de ressources humaines.
[(1)]
R. ARON, « Remarques sur la pensée politique d’Alain »,
Revue de métaphysique et de morale,
avril-juin 1952, p. 199.
[(2)]
Cf. A. RENAUD,
Le chaos et la réforme : la mise en place des Comités d’établissement et du
Comité central d’entreprise de la S.N.C.F. (1982-1986), maîtrise d’histoire, dir. Antoine Prost et Michel
Dreyfus, Université Paris I, 1997,295 p.
[(3)]
Voir M. COHEN,
Le droit des Comités d’entreprise et des Comités de groupe, Paris, L.G.D.J.,
1991 (1
re parution en 1975).
[(4)]
Sur le droit des E.P.I.C., J. CHORIN,
Le particularisme des relations du travail dans les entreprises publiques à statut, Paris, L.G.D.J., 1992.
[(5)]
Notons que dans une entreprise à structure complexe telle que la S.N.C.F., le C.E. s’organise en
un ensemble de Comités d’établissement.
[(6)]
G. RIBEILL,
Les cheminots, Paris, La Découverte, 1984, p. 5-10.
[(7)]
L. THÉVENET,
Les assistantes sociales des chemins de fer. Émergence et construction d’une
identité professionnelle (1919-1949), maîtrise d’histoire, dir. André Gueslin, Université Paris VII, 1997,
montre entre autres que le développement de villes cheminotes a favorisé très tôt une uniformisation des
pratiques sociales familiales.
[(8)]
G.-R. LECOURT, « Les Comités mixtes à la Société Nationale des Chemins de fer Français »,
Droit
social, janvier 1954, p. 24-32.
[(9)]
Sur le passage de l’État-arbitre à l’État-patron, A. RENAUD,
La dialectique inachevée : la mise en
place de la Commission mixte du statut de la S.N.C.F. (1950-1957), D.E.A. de Politiques sociales,
dir. Françoise Piotet et Georges Ribeill, Université Paris I, 1999.
[(10)]
N. JACOB, « Les institutions représentatives du personnel à la S.N.C.F. »,
Les Petites affiches,
8 juillet 1985, p. 6-11.
[(11)]
Voir G.-R. LECOURT, « Les Comités mixtes à la Société Nationale des Chemins de fer Français »,
art. cit.; N. JACOB, « Les institutions représentatives du personnel à la S.N.C.F. »,
art. cit.; G. RIBEILL,
« Les métamorphoses d’une corporation », in A. MALAN, C. LEMOINE, G. RIBEILL,
Les cheminots, que
reste-t-il de la grande famille ?, Paris, Syros, 1993, p. 136.
[(12)]
Cinq organisations nationales, C.G.T., C.F.D.T., F.O., C.F.T.C., C.G.C., et deux organisations
catégorielles, F.M.C. et F.G.A.A.C. (personnels roulants). Sur notre période, la C.G.T. est de loin la
fédération majoritaire tant par ses effectifs que son audience ou ses résultats aux élections professionnelles.
La C.F.D.T. vient ensuite, se voulant représentative d’un nouveau monde cheminot et moins corporatiste.
La F.M.C. est une O.S. d’agents de maîtrise et de cadres. Elle est majoritaire chez les cadres et se voit
concurrencée par la C.G.T. chez les agents de maîtrise. F.O., C.F.T.C. et C.G.C. forment un bloc plus
ou moins uni d’O.S. minoritaires s’opposant à la suprématie cégétiste et donc à toute politique de démocratisation trop importante. La F.G.A.A.C. est une fédération autonome d’agents de conduite. La forte
représentativité qu’elle a dans cette catégorie de personnel et le pouvoir de paralysie du réseau dont
dispose ce personnel en font une organisation importante.
[(13)]
J. AUROUX,
Les droits des travailleurs, Paris, La Documentation française, 1982.
[(14)]
S.N.C.F., Direction du personnel,
Réunions tripartites relatives à la S.N.C.F. après 1982, juillet
1982,52 p., Archives cheminots C.G.T./Secteur C.E.
[(15)]
S.N.C.F., Direction du personnel,
Réunions tripartites relatives à la S.N.C.F. après 1982,
p. 50.
[(16)]
Article 18 de la L.O.T.I. Cf. N. NEIERTZ,
La coordination des transports en France de 1918 à
nos jours, Paris, C.H.E.F.F., 1999.
[(17)]
En 1971, la S.N.C.F. fut subdivisée en vingt-cinq régions. Jusque-là, elle avait été structurée en
six régions, reprenant les anciennes zones d’exploitation des compagnies.
[(18)]
La S.N.C.F. était une entreprise extrêmement compartimentée, inscrivant le cheminot dans une
définition très précise de la place qu’il occupait. De cette segmentation résultait la grande rigidité organisationnelle de la S.N.C.F. Aussi pour la C.F.D.T., l’avenir de l’entreprise devait passait par une plus
grande interactivité de toutes ses filières et plutôt que d’instaurer des C.E. par regroupement d’établissements d’une même « fonction », les cédétistes prônaient un brassage qui devrait obliger cadres et cheminots
à s’ouvrir au reste de l’entreprise et sur l’extérieur.
[(19)]
Entretien avec Pierre Joubert, 13 mai 1997.
[(20)]
Entretien avec Pierre Descoutures, Directeur général adjoint et Directeur du personnel à la
S.N.C.F. sur notre période, 7 juillet 1997.
[(21)]
Décision de Pierre Joubert, Directeur du Travail « Transports », n
o 21/83.
[(22)]
Entretien avec Pierre Joubert,
op. cit.
[(23)]
Entretien avec Pierre Descoutures,
op. cit.
[(24)]
Sur le premier mandat, A. RENAUD,
Le chaos et la réforme...,
op. cit., p. 83-136.
[(25)]
Ces 35 C.E. se répartissent en 25 C.E. régionaux plus 10 C.E. se situant au niveau des directions
centrales.
[(26)]
Entretien avec Pierre Descoutures,
op. cit.
[(27)]
Suite à l’avenant du 27 juillet 1971 à la convention de 1937, par lequel l’État demanda à la
S.N.C.F. d’engager une rénovation de ses structures en vue de rechercher une baisse de ses coûts de
fonctionnement et un équilibre de ses comptes, l’entreprise entreprit un travail de revalorisation de ses
délégations régionales pour en faire de véritables directions autonomes. La S.N.C.F. passa d’une organisation en six régions à vingt-cinq régions dotées chacune d’une véritable direction régionale.
[(28)]
M. CROZIER,
État modeste, État moderne, stratégies pour un autre changement, Paris, Fayard,
1987, p. 310.
[(29)]
Cf. M.-N. THIBAULT, « Les gouvernants ont-ils une mémoire ? »,
Le Mouvement Social, janviermars 1996, p. 3-6.