Le Mouvement Social
La Découverte

I.S.B.N.sans
118 pages

p. 119 à 158
doi: en cours

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no 195 2001/2

2001 Le Mouvement Social

Notes de lecture

 
GROUPES ET CONFLITS SOCIAUX
 
 
Claude LENEVEU et Michel VAKALOULIS (sous la direction de). – Faire mouvement. Novembre-décembre 1995. Paris, P.U.F., 1998, 314 pages. « Actuel Marx »
Il en est du mouvement de l’automne 1995 comme il en fut, en d’autres temps, de mai 1968 : deux événements permettant aux intellectuels d’occuper l’espace libéré par les silences, absences ou les insuffisances du politique dans sa classique acception, et ayant, à ce titre, suscité à chaud des interprétations aussi nombreuses que contradictoires, la réflexion s’est ensuite poursuivie à rythme soutenu, on est trois années plus tard à la tête d’une bibliographie certes moins imposante que celle suscitée dans ces mêmes délais sur mai-juin 1968 mais cependant imposante. Cet ouvrage collectif auquel ont contribué sociologues et politologues dresse un état des lieux raisonné de ces interprétations à chaud et restitue les premiers résultats de travaux plus approfondis menés par divers chercheurs et laboratoires. Il dresse un tableau du mouvement syndical en 1995 en soulignant les paradoxes alors à l’œuvre, s’attache à certaines facettes régionales du mouvement (les émeutes de Nantes), à la communication gouvernementale et à son dit « échec » et à la « crise du journalisme face à la crise sociale ». Il s’interroge également sur la nature politique ou non d’un mouvement qu’on pourrait analyser comme une reformulation, alors à l’œuvre mais à ce jour inachevée, du politique. On retiendra plus particulièrement la stimulante étude menée par Sophie Béroud et Jacques Capdevielle. Les auteurs qui invitent à « en finir avec une approche culpabilisée et culpabilisante du corporatisme » réévaluent, avec force arguments le cadre de la corporation dans les conflits des dernières décennies : « C’est là que se manifeste le premier éveil de la conscience solidaire, c’est là que peuvent naître les premières manifestations concrètes d’une solidarité intergénérationnelle. C’est dans ce cadre qu’a eu lieu la première grande grève européenne d’octobre 1992. C’est dans ce cadre que s’est organisée la solidarité des cheminots aux salariés des transports routiers. L’unité entre les professions ou les métiers ne va pas de soi mais un des principaux enseignements du mouvement social de novembre-décembre 1995 est que l’unité dans la profession constitue un préalable nécessaire ». Des analyses à bien des égards convergentes avec celles qui découlent des récents travaux de Dominique Labbé et de son équipe [1]. Signalons encore la contribution de Hélène Desbrousses et Bernard Peloille qui reproduit une partie des résultats de l’enquête qu’ils ont réalisée entre mars et décembre 1996 auprès de 124 acteurs du mouvement sélectionnés dans 14 départements. Pour recueillir, par voie d’entretiens, les « traces » laissées dans la mémoire par l’événement, mettre à jour ce que l’action entreprise pouvait receler d’intentionnalité pratique et dégager les schèmes d’intelligibilité qui lui sont associés par ses acteurs. Pour échapper à la trop fréquente exclusive construction du sens par les observateurs extérieurs.
Un instrument de travail autant que de réflexion.
Danielle TARTAKOWSKY
Bertrand GEAY. – Profession : instituteurs. Mémoire politique et action syndicale. Paris, Le Seuil, 1999,283 pages. « Liber ».
Cet ouvrage, réécriture d’une thèse soutenue en 1994,La fin de l’univers primaire. Les instituteurs français et la représentation syndicale, reproduit les principales logiques démonstratives de son directeur, Pierre Bourdieu. La vigueur de la démarche peut surprendre parfois.
Deux parties se succèdent : un exposé général, peu innovant, de l’évolution d’ensemble, une présentation illustrée, réduite à un peu plus d’un chapitre, sous le prétexte d’étudier les changements du corps, tout à fait neuve, parfois décalque systématique des affirmations générales de la première partie. L’échantillon de 637 dossiers administratifs d’instituteurs et institutrices des Deux-Sèvres est utilisé avec parcimonie dans la première partie, alors que les caractéristiques de ce département, marqué par la mutualité qui masque les différences, auraient dû être mises en évidence dans son épaisseur historique. Ces points d’appui statistiques permettent la comparaison avec les résultats d’autres enquêtes. Cet ensemble, bien maîtrisé, complété par une quarantaine d’entretiens, dont un quart de dirigeants syndicalistes nationaux peu utilisés, jalonne la thèse et en constitue les sources majeures.
L’exposé démonte les voies constitutives de l’identité d’un groupe professionnel, dépendant de la mémoire nationale, républicaine, passant selon les moments d’une propension universaliste à un repli corporatif. Historiquement le syndicalisme a structuré ce groupe dont la place dans la société en transformation se modifie avec un « grignotage progressif » de son univers politique, effet de l’influence des politiques libérales.
La démonstration fonctionne bien tout en mêlant observations sociologiques actuelles et divers résultats des travaux historiques sélectionnés. L’instituteur appartient aux couches moyennes républicaines acquises politiquement à la gauche depuis la fin du XIXe siècle. Toutefois la stabilité supposée de ce corps se trouve ébranlée depuis les années 1960. Fonctionne alors la mémoire justificatrice pour empêcher que l’hétérogénéité fasse éclater l’unité du corps.
Confrontée aux inégalités sociales à reproduire comme l’impose le système républicain depuis Ferry, à l’orientation nouvelle des politiques scolaires, cherchant la rentabilité, l’autonomie du personnel enseignant, qui garantissait, selon Condorcet, le fonctionnement du système, n’assure plus la maîtrise de l’ensemble, marqué par une « intégration bureaucratique ». Dans ces contradictions réside la principale raison de la scission syndicale qui vise à reconstruire une « identité professionnelle ».
L’ouvrage rassemble des données souvent dispersées sur les deux dernières décennies et les organise dans une démonstration souvent convaincante. C’est son grand mérite. Il devrait pour ces raisons servir à tous ceux qui s’intéressent aux enjeux essentiels du système scolaire français.
Jacques GIRAULT
Christian CHEVANDIER. – Cheminots en usine. Les ouvriers des Ateliers d’Oullins au temps de la vapeur. Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1993,319 pages.
L’histoire des chemins de fer était déjà très riche tant par les travaux consacrés au développement de ce grand système de transport que par les études sur le monde des cheminots. Dans cet ensemble, le livre de Christian Chevandier occupe une place originale tant par son objet que par sa méthode. Cet ouvrage est la publication abrégée de sa thèse sur les travailleurs des ateliers de réparation du matériel roulant du P.L.M. d’Oullins, situés au sud de Lyon.
Ces « cheminots en usine » sont des ouvriers et d’abord des métallurgistes puisqu’ils construisent, puis réparent, des locomotives et des wagons. Pourtant ils se définissent souvent comme les employés d’une grande compagnie de chemins de fer. La question de l’identité de ce groupe est abordée par de belles pages sur le travail, son organisation, son évolution et la façon dont il est vécu, jusque dans les accidents et dans les formes discrètes de résistances ou de déviances auxquelles il donne lieu. Puis les travailleurs sont saisis dans leurs rapports aux qualifications et à leurs carrières. C’est largement autour de l’équipe et du métier que se structure une sociabilité de la qualification ou plutôt du niveau de qualification. Les manœuvres épousent, en effet, des filles de manœuvres, de journaliers ou de cultivateurs et les ouvriers qualifiés se marient avec des filles d’ouvriers qualifiés. C’est ainsi qu’un ajusteur, s’il peut évidemment convoler avec la fille d’un ajusteur, peut aussi épouser la fille d’un ébéniste. Pourtant l’étude de la syndicalisation, des grèves et de la politisation des travailleurs des Ateliers fait apparaître assez tôt un groupe de cheminots. Dès la première affiliation, ce n’est pas chez les métallos que les ouvriers d’Oullins se syndiquent, mais à la Chambre syndicale des ouvriers et employés de chemins de fer. Pourtant le nouveau syndicat des ouvriers mécaniciens et similaires de Lyon avait délégué des militants pour convaincre les futurs syndiqués qu’il valait mieux – gage d’indépendance – que les administrateurs du groupement à venir n’appartiennent pas au personnel de la Compagnie. Ces travailleurs d’Oullins sont-ils, conformément à leur réputation, de tout temps engagés dans des luttes de masse ? En fait, ils ne sont pas si souvent en grève et le syndicalisme est porté par des ouvriers à spécialité, des métallos surtout. Les adhérents, eux, sont moins qualifiés, comme si l’adhésion au syndicat participait d’une démarche identitaire. Dans les années 1900 à Oullins, être syndiqué fait partie de l’identité cheminote. Ce trait persiste et s’accentue à tel point que, même dans les années 1920, après la défaite du mois de mai et quand la C.G.T. et la C.G.T.U. s’affrontent, les militants de base ne cessent d’aspirer à l’unité. Pourtant le syndicat n’est pas d’un bloc. Les dirigeants se distinguent des militants et adhérents ordinaires. Ils ne respectent pas toujours les décisions des assemblées générales, en particulier lorsqu’il s’agit du pouvoir dans l’organisation ou de l’avenir de l’institution tels que ces responsables l’imaginent. Cette tendance se manifeste particulièrement après la réunification syndicale, au temps du Front populaire, quand une nouvelle masse d’adhérents gonfle les effectifs.
Si les travailleurs eux-mêmes ont été les acteurs de la construction de leur identité sociale, la Compagnie n’est pas pour autant absente du processus. Pour garantir la qualité – gage de sécurité – les Compagnies ont préféré conserver les ateliers de réparation dans leurs structures, quitte à abandonner l’activité de construction. C’est ce qui a fait des ouvriers d’Oullins des ouvriers à statut. Ceci n’est pas fortuit. Pour preuve, le maintien d’une formation pour des apprentis dont certains – une minorité seulement – doivent devenir contremaîtres. C’est bien qu’il importe, pour le P.L.M., de s’attacher le personnel concerné, surtout sa partie centrale. Or les ateliers d’Oullins sont situés au sein d’une grande agglomération industrielle et ils rassemblent des ouvriers de spécialités diverses, en particulier de nombreux métallurgistes dont on sait la mobilité. Pourtant, dans l’ensemble, une fois embauchés, les ouvriers des Ateliers demeurent dans la Compagnie jusqu’à leur retraite. Mais cette politique de fixation du personnel n’est pas exempte de contradictions et, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, quand les temps sont difficiles, la direction peut avoir tendance à ajuster l’importance du personnel aux besoins immédiats. Néanmoins l’existence d’un statut, qui assure la sécurité de l’emploi et procure de réels avantages à ceux qui en bénéficient, joue un grand rôle dans la longue durée. Ainsi, dès la fin du XIXe siècle, le recrutement est-il soigneusement organisé et les effectifs acquièrent-ils une certaine régularité. On embauche très peu après 30 ans et l’on embauche de préférence des proches d’agents en activité. Pour les travailleurs concernés, la sécurité de l’emploi n’est pas un mince avantage, puisqu’en 1885, plus de 1 000 ouvriers du site avaient été licenciés tandis que les 1 200 restants ne travaillaient plus qu’à mi-temps. Les avantages consentis sont importants (retraite, soins, « permis » de transport...) et l’on peut faire carrière aux Ateliers. Que ce soit au « mérite » ou à l’ancienneté, le manœuvre peut acquérir une qualification et celui qui en a une au départ peut, éventuellement, accéder à des postes de maîtrise : le cas du contremaître embauché comme tel est rarissime. Pourtant, contrairement à ce qui se raconte, les travailleurs des Ateliers ne peuvent devenir « mécaniciens » ou chauffeurs de locomotive. Si la longévité du site est largement due à la capacité industrielle des Ateliers et si tout tient dans la dialectique entre les deux termes, la stabilisation de la maind’œuvre n’en sous-tend pas moins le processus. La politique de fixation du personnel par la Compagnie a largement contribué à faire de ces ouvriers des « cheminots ». Ainsi le travail de Christian Chevandier fait-il apparaître une dynamique issue de la volonté de la direction du P.L.M. de stabiliser le personnel et dessine-t-il une forte continuité entre l’époque des compagnies privées et celle de la S.N.C.F. La Compagnie a donc réussi à fixer une population de métallurgistes encline au turn over mais son succès repose largement sur le désir de ces ouvriers de s’élever dans la société et, dans ce cas, c’est l’immobilité géographique qui a pu l’assouvir : entre le père et le fils, on ne rencontre quasiment jamais de régression du niveau de qualification. Tout se passe comme si l’identité cheminote était un usage, celui que les intéressés font des avantages que leur concède la Compagnie. On n’en est pas pour autant cheminot de père en fils. A l’exception des apprentis, rares sont ceux qui ne déclarent pas une profession autre que cheminote au moment de leur embauche. Si l’hérédité dans la Compagnie doit être relativisée, c’est que les Ateliers d’Oullins semblent n’être qu’une étape dans un vaste mouvement de mobilité sociale ascendante. Un malthusianisme marqué accompagne, en effet, une volonté d’ascension sociale susceptible d’exercer ses effets sur plusieurs générations.
En l’absence d’archives propres à l’entreprise – difficulté de taille –, l’auteur s’est livré à une quête susceptible de pallier cette absence. Outre la presse, les classiques dossiers de police ou d’autres administrations, sources privées, syndicales et orales, Christian Chevandier s’est livré à de larges dépouillements : listes nominatives, listes électorales, état civil et les belles archives de la caisse de retraite S.N.C.F. Il a ainsi constitué plusieurs fichiers dont il détaille le contenu en annexe. Tout au long du récit, les dénominations professionnelles et leur contexte en mouvement permanent sont l’objet d’une grande attention. Au fil des recensements étudiés (1906-1936), on ne relève pas moins de 232 vocables pour caractériser les métiers exercés. Devant cette matière foisonnante, l’auteur montre que les sources sont porteuses de stratégies et qu’une taxinomie probante à un moment voit sa signification transformée trente ans plus tard. Ainsi, au temps des wagons en bois, trouvait-on des ébénistes et des menuisiers pour les réparer et la hiérarchie entre les deux métiers était claire. Malgré les changements des matériaux et du travail, ces dénominations continuent à être utilisées. Les transformations de la production ont en partie ôté leur identité à ces ouvriers du bois. L’auteur montre dans le détail que s’en tenir à la dénomination ne permet pas automatiquement de comprendre la réalité sociale qui lui correspond et il utilise les incertitudes liées à la source comme un matériau historique. Ainsi l’inscription sur les listes électorales à Oullins doit-elle être comprise comme un signe d’enracinement. Certaines sources, pourtant, sont plus riches que d’autres. C’est le cas des dossiers de reconstitution de carrière pour les Caisses de retraite des personnels de la S.N.C.F. Ce type de document a été peu exploité auparavant et Christian Chevandier en fait une utilisation originale après une critique d’autant plus rigoureuse que la source est nouvelle. Pour prolonger une étude statistique fouillée et illustrée par des graphiques et des cartes, l’auteur reconstitue des itinéraires en croisant ces documents. Si l’étude quantitative des origines géographiques de la main-d’œuvre indique des tendances, un peu générale parfois, le détail de certains parcours permet de comprendre, par exemple, comment des travailleurs embauchés comme manœuvres et apparemment fils d’agriculteurs terminent leur carrière comme maîtres-ouvriers dans les métiers du bois. Le suivi détaillé de leurs itinéraires fait apparaître que les individus en question sont originaires de Corveissiat, village de l’Ain dont la spécialité est le travail du buis, ce qui n’empêche pas ses habitants de se déclarer « cultivateurs ». Imprécision et ambiguïté deviennent des indices. C’est ainsi que l’ajusteur, fier de son titre quand il est jeune, peut se dire « employé » quinze ans plus tard. Faut-il y voir de la lassitude, une usure de la fierté au travail ? En réalité, il est devenu petit chef. Pourtant cette identité revendiquée signifie que l’image de l’employé est supérieure à celle de l’ouvrier, car ceux qui reprennent l’appellation à leur compte sont bien ceux qui ont été ouvriers, et ouvriers qualifiés. En effet, entrer aux Ateliers, c’est connaître souvent une ascension sociale mais il est vrai que ce mouvement semble moins fréquent chez les ouvriers professionnels qui, en moyenne, sont plus enclins à prendre des responsabilités militantes que les autres catégories de la main-d’œuvre. Ce beau travail donne envie d’en savoir plus sur les mobilités sociales qui traversent le monde des chemins de fer dans la longue durée.
Pierre JUDET
Jean-Yves SABOT. – Le syndicalisme étudiant et la guerre d’Algérie. Paris, L’Harmattan, 1995,276 pages.
Le titre ne doit pas induire en erreur :Le syndicalisme étudiant et la guerre d’Algérie n’est pas une histoire de l’U.N.E.F. face à la guerre d’Algérie, non plus que de l’influence du mouvement étudiant sur l’ensemble de la « guerre sans nom ». Certes, l’auteur livre en passant son hypothèse personnelle sur l’évolution d’ensemble du mouvement étudiant, sous la forme d’une interprétation et d’une périodisation nouvelles (et différentes de celles proposées par Yolande Cohen et Claudie Weill dans « Entre socialisme et nationalisme, les mouvements étudiants européens », Le Mouvement Social, juillet-septembre 1982), sur laquelle bien sûr il y aurait à dire : des origines à la Libération, soumission des A.G.E. aux pouvoirs publics et répression du politique, puis émancipation sur un mode syndical unitaire de 1946 à la fin des années 1960, enfin émiettement politique jusqu’à nos jours [1].
Mais l’essentiel est ailleurs. Dans cette étude, qui reprend sa thèse de science politique, J.-Y. Sabot analyse le cas de l’Association Générale des Étudiants de Grenoble de 1954 à 1962, qui fut une des composantes les plus importantes et dynamiques de l’U.N.E.F. pendant les années algériennes, et s’appuie sur ses abondantes archives. Comme contre-épreuve il examine également l’Association Générale de Dijon, au rôle moindre à tous égards. De plus il a interrogé de nombreux anciens syndicalistes étudiants, principalement grenoblois et dijonnais. Ce parti pris local, qui est sans doute l’élément le plus inédit, entend permettre de mieux cerner l’engagement syndical à ses origines, de mieux suivre les responsabilités ultérieures des syndicalistes étudiants, enfin de situer l’action sur la guerre d’Algérie parmi les autres aspects de l’activisme étudiant. S’il confirme les grandes lignes de ce qui était connu au plan national [2], il y ajoute des variantes locales : dans le cas de Grenoble l’importance du courant chrétien s’exerce non au travers de la J.E.C., mais du Cercle Catholique Universitaire; de même il offre l’exemple d’une Association générale dominée par des étudiants en sciences, alors que la gauche étudiante est ailleurs le plus souvent animée par des littéraires, et la droite par des juristes. En revanche la relativisation de la place prise par la guerre d’Algérie dans la vie de l’A.G.E., manifeste avant 1959 dans la presse et les débats étudiants, aurait gagné à être interrogée auprès des dirigeants : ne s’agissait-il pas pour eux, avant qu’éclate l’affaire des sursis, d’« y penser toujours, en parler jamais » ?
Surtout, au-delà d’une monographie locale, J.-Y. Sabot analyse « l’entrée d’une génération en politique et la formation d’une élite », politique s’entend. L’emploi de la clé générationnelle le mène à ne pas considérer l’U.N.E.F. pour soi, mais plutôt à la disséquer comme lieu de la formation et de la production de valeurs et de comportements socio-politiques. La notion de génération étudiante de la guerre d’Algérie, jugée discutable, est plutôt découpée en strates diverses, en particulier celle prudente de 1954-1956 et celle plus enflammée de 1959-1961. Mais l’ensemble se situe au sein d’une continuité sociologique d’un monde étudiant encore élitaire et fermé entre 1946 et 1962 où s’insère une génération plus resserrée, militante et homogène, unie sur un projet syndical social-démocrate; en cela J.-Y. Sabot doute d’une « communauté d’empreinte entre 1956 et 1968 », y voyant plutôt une « communauté militante » née en 1946, que désagrègent, à Grenoble comme ailleurs, la nouvelle structuration de l’Université comme la fin du conflit algérien.
Suivant les militants au-delà de leurs études supérieures, J.-Y. Sabot examine leurs trajectoires professionnelles et politiques sur les trente dernières années. Préférant le plus souvent le secteur public au secteur privé, cette génération, ayant reçu à l’Association générale une formation comparable à celle d’une école de cadres, en a gardé la fibre associative, d’autant qu’elle était dotée d’une aisance matérielle et intellectuelle, et assurée de son avenir; « génération d’administrateurs », frottée aux tâches de gestion assurées par le syndicalisme étudiant, elle s’est engagée politiquement, le plus souvent dans les rangs du P.S., contribuant au renouvellement des élites politiques nationales et locales. La continuité des engagements est bien mise en lumière, au prix peut-être d’un parallélisme forcé entre les fonctions de responsable d’association d’étudiants et celles de maire d’une commune moyenne.
Une étude éclairante, et qui devrait trouver des prolongements avec l’entreprise en cours pour 1940 à 1968 du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, qui doit intégrer les syndicalistes étudiants dans son corpus.
Alain MONCHABLON
Anne VEGA. – Une ethnologue à l’hôpital. L’ambiguïté du quotidien infirmier. Paris, Éditions des archives contemporaines, 2000,213 pages.
L’ethnologue Anne Vega étudie le milieu des soignantes hospitalières depuis une dizaine d’années. C’est le résultat de ses recherches qu’elle nous présente en nous narrant une semaine d’observation d’un service de neurologie d’un hôpital de l’Assistance publique. La démarche monographique tout comme la contraction du temps constituent l’artifice narratif d’un récit ethnographique incluant une partie importante des notes de terrain. Mais, gommant la porosité du temps vécu par ces travailleurs, ces travailleuses surtout, opérant presque une condensation, le procédé induit une perception quelque peu fallacieuse d’un travail moins compact qu’il n’est présenté. Venant après les travaux d’Yves Clot (Le travail sans l’homme ? Pour une psychologie des milieux de travail et de vie, 1995, p. 102-118) et surtout le livre de Jean Peneff (L’hôpital en urgence. Étude par observation participante, 1992), cet ouvrage contribue à une approche scientifique du monde des travailleurs de l’hôpital et permet de porter un intérêt pertinent aux nombreuses et redondantes autobiographies d’infirmières qui nous renseignent surtout sur l’image que veut donner de lui-même un groupe professionnel.
C’est l’ensemble des pratiques de travail et des représentations qui sont mises en perspective dans cet ouvrage extrêmement dense. La place qu’accorde l’auteur aux nécessaires mécanismes de défense dans l’exercice d’une telle profession, trois des six chapitres, dont un sur les malaisées mises à distance de la mort, est significative de ce qui en est la principale spécificité. Le flou des qualifications, le glissement des tâches apparaissent avec évidence comme constitutifs de l’exercice hospitalier. Anne Vega nous montre ainsi comment les reconstructions identitaires du groupe des patients s’intègrent dans ces dispositifs préventifs de défense du groupe professionnel des infirmières. C’est aussi la prééminence de la culture orale qui apparaît dans ces pages, qui recoupe largement l’absence de reconnaissance identitaire de l’écriture et rendrait donc nécessaire pour une histoire du personnel hospitalier le recours à des sources orales.
L’utilisation fréquente de la première personne fait également de cet ouvrage une étude du métier d’ethnologue et de la pratique ethnographique. Ce ne sont pas seulement les résultats, mais les méthodes, d’un pragmatisme parfois élémentaire lorsque l’on s’enferme dans les toilettes du service pour compléter ses notes d’observation, et les émotions, fortement ressenties face à des comportements stigmatisant les malades, qui sont présentées. Les cinq premières pages, « confessions d’une fille d’infirmière », nous placent immédiatement en cette dimension et rappellent au praticien des sciences sociales qu’un tel terrain n’est pas impunément investi. La qualité de l’ouvrage nous fait alors prendre conscience de la rentabilité d’un tel investissement.
Christian CHEVANDIER
Christian THUDEROZ, Annie GIRAUD-HÉRAUD (coordonné par). – La négociation sociale. Paris, C.N.R.S. Éditions, 2000,292 pages.
L’ouvrage est le résultat d’un séminaire qui a réuni pendant deux années (1997-1998), à l’Université Pierre Mendès France de Grenoble, des chercheurs et des praticiens de la négociation qui ont voulu confronter les apports d’approches conceptuelles différentes. Il ne s’agit donc pas, comme le soulignent les coordonnateurs de la publication, d’un « traité de la négociation sociale » mais de regards croisés sur l’évolution des pratiques et de leurs interprétations théoriques.
Bien que la majorité des contributions se situent dans le champ des relations professionnelles, l’ouvrage s’efforce de dépasser le cadre de la négociation collective, au sens juridique du terme, pour élargir la réflexion à d’autres processus de négociation au sein des organisations et pour étudier les interactions qui s’instaurent entre les différents types de négociations.
Lorsqu’il s’agit de la négociation collective, au sens strict, l’accent est mis sur l’évolution de son contenu et sur la pluralité de ses fonctions. L’histoire a légué deux logiques typiques de négociation. La première définit un compromis provisoire, reflet d’un état des rapports de force, entre des acteurs sociaux aux intérêts antagonistes. La seconde (bargaining) définit, au terme d’un marchandage, le partage de la valeur créée. Des tendances nouvelles, ambiguës et réversibles, annoncent un autre type de négociations collectives qui, sans faire disparaître les contradictions d’intérêts, construisent des compromis autour d’objectifs partagés. Jean-Christophe Le Duigou montre comment la C.G.T. entend en France « se réinsérer dans un jeu négociatoire auquel elle n’a que marginalement participé au cours de la dernière période » (p. 129); ceci implique un élargissement du contenu de la négociation qui « doit porter non seulement sur la répartition sociale mais aussi sur la capacité à produire plus de richesse » (p. 140), donc sur les normes de production et de gestion. Jean Boivin analyse, en Amérique du Nord, les stratégies des entreprises fondées sur la coopération pour mener plus efficacement des « réorganisations profondes »; il oppose à la « négociation collective traditionnelle » de nouvelles formes de « négociation raisonnée » ou « négociation de coopération » (p. 66-67). Plus largement, Yves Lichtenberger esquisse un modèle de négociation cherchant à définir un compromis qui est « échange de promesses sur la réalité future et responsabilité assumée sur l’évolution d’une réalité commune » (p. 277).
Si l’analyse de l’enjeu de la négociation collective doit être élargie, le même effort est nécessaire pour comprendre ses fonctions. Trop souvent la négociation n’est étudiée qu’à partir de ses résultats; il s’agit alors de mesurer le poids des avantages et concessions qui ont rendu possible d’accord. Or la négociation est tout aussi importante par son processus que par son aboutissement. Jean-Paul Jacquier montre qu’elle est « un processus de reconnaissance réciproque dont chacun tire une légitimité » (p. 200). Au-delà de la reconnaissance, la négociation est un moment de construction des acteurs et un « mouvement de transformation des acteurs » (Yves Lichtenberger, p. 272). D’où la difficulté d’une réelle négociation lorsque les acteurs ne sont encore qu’émergents, comme le met en évidence Pierre Héritier sur l’exemple de l’Union européenne. D’où aussi le risque que le souci de légitimation des acteurs existants ne préserve le formalisme d’une négociation à des niveaux ou sur des contenus devenus non pertinents : « la négociation s’apparente moins, dans bien des cas, au produit d’intérêts et de plans préétablis qu’elle n’est le moyen que se donnent des acteurs pour entretenir l’illusion d’exister ensemble et de posséder des règles en commun » (Michel Lallement, p. 44). Dans le même sens, Pierre Mathiot souligne, à propos de la négociation centrale en France, « la distance entre ce qui continue à se faire et ce qui a effectivement du sens » (p. 182).
La négociation collective ne peut être envisagée comme un objet isolé; elle participe à un système de régulation sociale aux formes et aux niveaux multiples. Elle entretient, en premier lieu, des relations contradictoires de concurrencecomplémentarité avec l’intervention publique. Dans le cas de la France, Marie-Laure Morin montre le caractère ambigu de l’accord collectif, tout à la fois arrangement négocié relevant de la liberté contractuelle et codification des lois de la profession auquel l’État, par la procédure de l’agrément, donne un caractère réglementaire (p. 80-81); de même, le chevauchement des domaines où interviennent la loi et la négociation engendre des articulations complexes où « l’ordre public social [...] n’est qu’une des configurations possibles des rapports entre la loi et la négociation » (p. 89). En Amérique du Nord, les lois et la jurisprudence ont précisé les espaces, les acteurs et les comportements légitimes de la négociation collective, en particulier en imposant « l’obligation de négocier de bonne foi » (Jean Bernier, p. 96).
D’autres exemples d’articulation se rencontrent dans les secteurs d’activité régulés par des normes publiques. Un cas extrême est celui d’un bateau de guerre (Jean Saglio) où il n’existe ni syndicat ni négociation collective. Cependant les conflits existent au sein de ce collectif de travail clos sur lui-même et divers modes de négociation informelle apparaissent sous le couvert d’instances consultatives ou de coutumes minutieusement codifiées. Dans les entreprises publiques en situation de monopole, c’est le poids du statut qui a longtemps marginalisé la négociation. Ainsi, à E.D.F.-G.D.F. (Pierre-Éric Tixier), les instances paritaires ont été le lieu d’une cogestion implicite entre la direction et le syndicat dominant, la C.G.T. Entre 1993 et 1997, la direction a tenté d’utiliser la négociation collective comme un instrument de contournement de la C.G.T. en cherchant des accords avec les syndicats minoritaires; elle semble y avoir renoncé avec l’accord de 1999 signé par tous : « nouveau compromis social pour faire face au marché » ou « sorte de nouvelle circulaire administrative qui renforce les droits des agents, sans qu’il y ait de contrepartie claire pour l’entreprise » (p. 121-122) ? A la R.A.T.P. (Ivan Roth), c’est la décentralisation de la négociation, désormais organisée à trois niveaux, qui a été privilégiée par la direction pour prévenir les multiples conflits dont les usagers étaient les seules victimes. Ici encore la pression du marché, ou la prise en considération de l’usager-client, a été le moteur du renouveau de la négociation collective.
En face de ces exemples qui mettent en évidence l’utilité, voire la nécessité, de la négociation pour assurer la régulation des collectifs de travail, même si elle est juridiquement absente ou non obligatoire, il est intéressant de comprendre comment dans un grand groupe privé les stratégies d’acteurs peuvent produire « la stabilité du système non contractuel » (Christian Martin, p. 212). La division syndicale engendre l’instabilité des alliances et l’incapacité d’engagement; coexistent alors parmi les syndicats des « formes intensives d’expression du désaccord » et « des formes atténuées d’expression d’un accord » (p. 217), assentiments tacites à des arrangements discutés mais non contractualisés. Opportunistes ou résignées, les directions tirent parti d’une situation qui conforte leur refus traditionnel du partage du pouvoir.
L’ouvrage se propose de couvrir les différentes formes de la négociation sociale. Trois contributions débordent le strict champ de la négociation collective. Nicolas Dodier montre comment, au sein des ensembles techniques, la division du travail crée une solidarité qui requiert une négociation locale incessante entre les différentes instances. Dans le cas des organisations distribuées et flexibles, la négociation est le « principe généralisé des rapports établis entre l’ensemble des acteurs engagés dans le fonctionnement des réseaux techniques » (p. 261); elle est aussi nécessaire dans toutes les interfaces du réseau qu’en ses points de contact avec l’extérieur (les marchés). Jean-Philippe Neuville en donne une illustration à propos des rapports entre constructeurs et fournisseurs dans les sites d’assemblage automobile en juste-à-temps. Les micro-négociations constituent l’outil de la coordination, mêlant constamment la coopération et le conflit dans le cadre créé par l’organisation. Enfin, Pierre Bauby analyse les mécanismes de régulation des services publics gestionnaires du réseau; l’hétérogénéité des acteurs et la diversité des fonctions remettent en cause les mécanismes traditionnels de l’intervention publique et engendrent un tissu complexe de négociations, souvent opaques, entre régulateurs, opérateurs et, parfois, usagersconsommateurscitoyens.
Dans ses différentes formes, la négociation sociale n’est pas seulement une nécessité fonctionnelle mais la condition d’existence d’institutions non totalitaires (Jean Saglio, p. 251) : ce n’est pas seulement son issue qui compte mais le fait qu’il y ait ouverture du débat. Ainsi dans notre Constitution, la négociation collective « n’est pas l’exercice d’une liberté contractuelle entre personnes privées, elle est une liberté publique qui fonde un droit de participation démocratique » (Marie-Laure Morin, p. 81). Ainsi se justifie une problématique de la négociation « comme expression d’une conflictualité coopérative et promesse d’échanges » (Christian Thuderoz, Annie Giraud-Héraud, p. 25).
Jacques FREYSSINET
Jean-Louis LAVILLE et Renaud SAINSAULIEU (sous la direction de). – Sociologie de l’association. Des organisations à l’épreuve du changement social. Paris, Desclée de Brouwer, 1997,405 pages.
L’ouvrage concrétise un travail de recherche mené par des sociologues et des responsables d’association de 1990 à 1997, sous la direction de J.-L. Laville et R. Sainsaulieu. Ce travail vise à combler une lacune dans le champ de la sociologie des associations, à savoir « l’analyse critique de l’originalité [des] fonctionnements organisationnels, devenus parfois bureaucratiques »; les auteurs se proposent pour ce de « [transposer] les méthodes sociologiques d’analyse des entreprises à des cas concrets d’associations, pour dégager ensuite les spécificités des fonctionnements associatifs ».
L’ouvrage s’ordonne explicitement autour de l’analyse de quatre cas associatifs concrets, qui constituent les chapitres 3 à 6, les deux premiers chapitres se proposant de dégager les grands traits du phénomène associatif et les deux derniers de ramasser des analyses de cas pour le mettre en perspective.
Les associations aujourd’hui, pour s’étoffer et concrétiser leur projet de société avec une marge optimale de liberté, doivent en effet – et là réside tant le paradoxe que l’intérêt du sujet – adapter leurs méthodes et se plier aux contraintes de la gestion et des subventions. Cette tension inhérente ne se fait pas sans heurts internes et pose ouvertement le problème de la confrontation entre fin et moyens, ainsi qu’entre espace privé des relations interpersonnelles, moteur du lien associatif, et espace public, objet et lieu de sa concrétisation.
Les auteurs choisissent donc dans un premier temps d’analyser sociologiquement l’association comme « liberté propre à la démocratie », en reprenant et en confrontant les grands courants sociologiques pour entrevoir le paradoxe et la richesse de l’association dans l’imbrication des principes sociétaire et communautaire, ainsi que dans la revendication indissociable de la liberté et de l’égalité de ses membres. Ils montrent ainsi comment les associations s’inscrivent pleinement dans le champ démocratique, tant par leur insertion et leur action libre dans l’espace publique, au service de la défense du bien commun, que par la nécessité d’une adaptation aux mouvements de la société, qui passe avant tout par l’expression et le renouvellement des membres; elles apparaissent comme une articulation du général (action collective visant à combler des lacunes de la société démocratique) et du particulier (engagement motivé par des intérêts ou des sensibilités personnelles) – d’où indissociablement leur créativité et leur fragilité.
Ceci leur permet de poser dans un second temps l’association comme « une organisation productive originale », non soumise à la loi du profit et plus attentive aux expressions minoritaires, qui doit d’un point de vue économique articuler bénévolat, ressources privées et ressources publiques. Un des nœuds réside dans l’articulation de ses rapports avec les pouvoirs publics, véritable « encastrement politique » et articulation évolutive suivant les conjonctures économiques, et à un moindre degré politiques. Mais l’association se trouve également prise dans un « encastrement social » dont les principaux paramètres résident dans son public, ses ressources, l’intensité de son bénévolat et les relations internes de confiance.
A partir de ces quelques bases et linéaments problématiques, il devient possible d’appréhender les résultats des audits réalisés par l’équipe sur quatre associations. L’insertion en position centrale de ces travaux, remaniés pour les besoins de l’ouvrage mais explicitant en profondeur les mécanismes organisationnels d’un double point de vue synchronique et diachronique, constitue une des principales originalités et la véritable richesse de cet ouvrage.
  • Pec-Isère, créée à Grenoble en 1944, avec pour but de « rendre la culture au peuple et le peuple à la culture » et pour bases organisationnelles la cooptation des membres et une grande liberté individuelle. Son action durant les années 1960 consiste avant tout en des réalisations de projets municipaux culturels. En 1968 est élaborée une expérience d’autogestion, et au collectif d’animateurs succède un collectif de permanents; puis le champ d’action est considérablement élargi durant les années 1970/1980 (notamment vers le monde rural). Or le changement de municipalité, la décentralisation et la crise économique agissent comme des facteurs externes de fragilisation se surajoutant à l’éclatement des activités et de la prise de décision. L’impossibilité de trouver un compromis entre la nouvelle logique d’entreprise (professionnalisation des membres, nécessités de la gestion) et la logique première de mouvement pédagogique conduit à une crise ouverte, un appel à l’audit et finalement à la disparition de l’association (1994).
  • L’A.S.A.D. (Association Santé à domicile), initiative individuelle d’un négociant de Corbeil en 1963, composée exclusivement de bénévoles, portée durant les années 1960 par les faveurs de la politique sociale gouvernementale ainsi que par un contexte local favorable. Elle est orientée vers l’aide, officiellement avant tout ménagère (avec en fait un rôle important de sociabilité), aux personnes âgées à leur domicile. La structure de l’association est durant les années 1980 contrainte à l’évolution, suite à la modification du contexte socio-économique et au changement de l’attitude de l’État; ce qui aboutit à un compromis entre logique publique et logique professionnelle, via la professionnalisation du personnel et une coopération accrue avec les organismes publics sociaux. Il s’agit dans ce cas d’une « transition réussie ».
  • Le C.E.M.E.A. Languedoc-Roussillon (Centre d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active). Les C.E.M.E.A. sont nés en 1936, et sont une réponse apportées à la loi sur les congés payés; leur originalité et leur succès ont largement reposé sur les stages en plein air et la formation des animateurs, ainsi que sur l’appui et l’aide de l’État. Les années 1970 et 1980 constituent un tournant pour l’association, scellant à la fois le désengagement de l’État et la baisse des fréquentations; d’où une double stratégie d’adaptation, par l’élargissement des activités et la professionnalisation, qui a provoqué une large « crise de l’idéologie ». En 1994, le débat interne était « encore ouvert ».
  • L’U.C.C. Emmaüs (Union Centrale des Communautés). L’U.C.C. est née en 1958 d’une volonté de structuration de la branche communautaire d’Emmaüs, à la faveur d’un éloignement de l’abbé Pierre qui redoutait la bureaucratisation; « refusant l’allégeance à un leader, elle se veut une construction sociale s’insérant dans l’espace démocratique ». Sont rapidement adoptés les principes de la professionnalisation (salariat, formation) et de l’approche médico-psychologique individualisée dans l’action sociale auprès des « compagnons ». Un organigramme élaboré permet d’articuler autonomie des communautés et cohérence globale de l’édifice. L’intrication de cultures, de générations, de logiques et de niveaux décisionnels génère cependant des incertitudes, d’où le choix d’un appel à un audit qui a permis de réussir la transition au départ de l’ancien dirigeant.
Il devient alors possible aux auteurs, à la lumière de ces quatre études de cas, d’analyser « les fonctionnements associatifs » sous un angle plus historique, en montrant les impacts de la crise des années 1970/1980, du désengagement de l’État et de la décentralisation qui reconfigurent tant la demande sociale que la commande institutionnelle, et induisent une adaptation à la « logique d’entreprise ». Il apparaît corrélativement que l’histoire des associations est étroitement liée à l’institutionnalisation de professions sociales et culturelles : lors de la période d’expansion, les associations se font innovantes, puis en période de crise elles se trouvent contraintes à la technicité et à la professionnalisation. Cette mutation importante peut alors motiver des débats internes sur la question identitaire, l’association étant tiraillée entre professionnels qui rompent la relation d’égalité formelle entre les membres et bénévoles à la recherche de lien social et de positionnement personnel. Une des principales solutions réside dans la qualité de la participation organisationnelle et institutionnelle des membres, qui distingue précisément l’association de l’entreprise.
La confrontation sociologique entre « associations et entreprises » permet donc finalement aux auteurs de dégager tant des points communs que des spécificités, et d’aboutir au dégagement de dynamiques originales qui peuvent servir mutuellement de modèles. Si le monde de l’entreprise offre aux associations un modèle de gestion, les associations offrent à l’inverse aux entreprises une dynamique de socialisation, de confrontation interne entre projets personnels et dynamiques collectives, et de légitimation évolutive par ouverture et adaptation permanente aux pressions de l’environnement. Leur capacité à surmonter la crise par l’échange et l’innovation sociale apparaît comme une de leurs principales leçons au monde entrepreneurial.
Les associations, par leur plasticité et leur adaptabilité, s’avèrent finalement être un révélateur des époques, entre croissance et crises. L’analyse de leurs activités économiques, de leur dimension politique et de leur inventivité culturelle interroge, particulièrement en France, leurs rapports complexes à l’État républicain, qui à la fois se méfie des corps intermédiaires et les sollicite. Après les beaux jours de la croissance, les années 1970 et 1980 sont marquées au sceau du désengagement de l’État central et de la décentralisation, tandis que les années 1990 voient remis en cause certains monopoles associatifs, avec montée de la concurrence des entreprises, au nom de la création d’emplois. L’État met les deux mondes en compétition, et tend à faire primer la technique sur le civique.
L’intérêt de l’ouvrage, ouvertement centré sur l’analyse organisationnelle, est donc de parvenir à mêler synchronisme et diachronisme, et sociologie et histoire, pour réaliser, comme l’évoque le titre ambitieux, une esquisse de « sociologie de l’association » via une analyse « des organisations à l’épreuve du changement social ». Il faut donc l’interpréter comme une invitation à poursuivre ce fil méthodologique pour enrichir la connaissance d’un monde en pleine expansion, et pourtant encore relativement mal connu dans sa complexité.
Axel BRODIEZ
Jean-Pierre LE CROM (sous la direction de). – Deux siècles de droit du travail. L’histoire par les lois. Paris, Éditions de l’Atelier, 1998, 287 pages.
L’ouvrage réunit dix-sept contributions, en grande majorité œuvres de juristes, qui ont pour objet commun de présenter, de la Révolution à nos jours, les textes fondamentaux qui ont contribué à l’édification du droit du travail. Au-delà d’une certaine hétérogénéité dans les approches des différents auteurs, une démarche commune a été adoptée : chaque texte est étudié non seulement dans son contenu et sa technique juridique mais sous l’angle de sa genèse et de son efficacité ou effectivité. Seule s’écarte du modèle commun la contribution finale d’Alain Supiot qui propose une réflexion de synthèse sur le rapport Auroux (1982) et les deux ordonnances et quatre lois qui en ont mis en œuvre les principales propositions. S’il est exclu de résumer en quelques lignes le contenu des différentes contributions, il est possible d’en dégager quelques enseignements sur les fonctions assurées par le droit du travail et ses rapports avec la dynamique économique, politique et sociale qu’il accompagne sans jamais s’y soumettre mécaniquement.
Une première évolution majeure concerne le champ du droit du travail et sa relation avec les autres instruments de régulation sociale. Le décret d’Allarde et la loi Le Chapelier (1791) inaugurent une période pendant laquelle la relation de travail est dominée par la fonction de liberté et d’égalité des parties dans la conclusion des contrats individuels de travail. La répression de toute forme d’organisation et d’action collective, notamment celle des ouvriers, en résulte; elle définit la responsabilité principale de l’État qui s’interdit par ailleurs d’intervenir dans les échanges privés. La seule exception naît de la volonté de protéger, au nom de la démographie ou de la morale, certaines catégories particulièrement fragiles face au pouvoir de l’employeur. Pour l’essentiel, il s’agira de la législation concernant le travail des enfants et des femmes (lois de 1841,1874 et 1892). A la fin du XIXe siècle, une seconde composante se développe qui occupera une place dominante dans la première moitié du XXe siècle. Elle vise à accorder à l’ensemble des travailleurs soit des possibilités d’organisation et d’action collective (loi de 1884 sur les syndicats, lois de 1936 et 1950 sur les conventions collectives, ordonnance de 1945 sur les comités d’entreprise), soit des protections minimales (loi de 1898 sur les accidents du travail, loi de 1973 sur le licenciement), soit encore des droits minimaux relevant de l’ordre public social (loi de 1906 sur le repos dominical, loi de 1919 sur la journée de 8 heures). Une troisième logique s’ajoute aux précédentes dans la période récente : la loi devient un cadre, un complément, un substitut à la négociation collective qu’elle encourage et dont elle élargit les marges de liberté jusqu’à lui accorder un pouvoir dérogatoire. Déjà la loi de 1968 sur le droit syndical dans l’entreprise anticipait sur cette évolution en faisant du délégué syndical l’acteur d’une négociation d’entreprise autonome. La législation sur la formation professionnelle, celle sur la durée du travail et, plus largement, la troisième loi Auroux (novembre 1982) ont considérablement élargi la sphère de responsabilité de la négociation en tant que source de droit, complémentaire ou substituable à la loi. « L’histoire par les lois », sous-titre de l’ouvrage, n’est donc qu’une composante de l’histoire du droit du travail.
Un second enseignement général de ces études est la mise en cause d’une interprétation du droit du travail comme une « succession d’acquis du mouvement ouvrier ». C’est au nom de cette vision rétrospective que de nombreux auteurs dénoncent aujourd’hui une régression du droit du travail qui ne serait plus commandé, au nom des objectifs d’emploi, que par le souci de favoriser la liberté d’adaptation des entreprises et la flexibilité de la relation d’emploi. Le droit du travail s’est certes développé, le plus souvent, sous la pression des revendications ouvrières, mais sous la forme de compromis qui faisaient une large place aux intérêts des employeurs ou à des objectifs politiques de contrôle ou de dérivation de l’action syndicale. La loi de 1884 en est le symbole puisqu’elle reconnaît les syndicats professionnels dans des conditions qui sont alors rejetées par le mouvement ouvrier. Plus près de nous, la création des comités d’entreprise (1945) est le produit hétérogène de l’expérience des comités sociaux d’entreprise, créés par Vichy, des comités de gestion à la Libération et de l’idéologie gaulliste de la participation.
Enfin, l’examen des conditions d’application et du devenir des textes législatifs est riche d’enseignements sur le degré d’indétermination dans l’effectivité des normes légales. Certains textes se révèlent immédiatement inefficaces (par exemple, les lois de 1841 et 1874 sur le travail des enfants) du fait des multiples dérogations qu’ils permettent, de l’absence de moyens de contrôle et de l’innocuité des sanctions. D’autres épuisent rapidement leurs effets parce que les rapports de force s’inversent (loi de 1919 sur les huit heures, les dispositions des lois Auroux sur le droit d’expression des travailleurs). A l’opposé des textes de compromis, dont la cohérence juridique est douteuse, telle la loi de 1898 sur les accidents du travail, introduisent des principes qui ne seront plus remis en cause. Les grandes lois du travail ont donc très inégalement résisté à l’« épreuve du temps »; souvent, l’ampleur et la durée de leur impact se révèlent imprévisibles et largement indépendantes des conditions historiques de leur élaboration. Le droit produit des normes dont l’effectivité est commandée par la manière dont les acteurs sociaux se les approprient ou les combattent.
Jacques FREYSSINET
Ivan SAINSAULIEU. – La contestation pragmatique dans le syndicalisme autonome. La question du modèle S.U.D.-P.T.T. Paris, L’Harmattan, 1999,288 pages.
Les syndicats S.U.D. se prêtent trop aisément à des caricatures : gauchistes impénitents, corporatistes égoïstes ou seuls syndicats véritablement purs. La réalité se révèle plus complexe. Ivan Sainsaulieu, auteur à l’I.E.P. de Paris d’une thèse sur Le phénomène social et politique de l’autonomie syndicale dans les services publics depuis 1945 et fin connaisseur du syndicalisme non confédéré, nous permet de l’appréhender. Il travaille un terrain largement défriché : les références sont nombreuses dans ce livre aux travaux de Jeanne Siwek-Pouydesseau et de René Mouriaux. Sans négliger les autres secteurs, issus d’une même crise de la C.F.D.T., notamment le syndicat S.U.D.-C.R.C. de la Santé auquel est consacrée une dizaine de pages, cet ouvrage s’attarde sur le cas des services postaux. L’analyse n’est qu’ébauchée pour l’après-1995 et l’auteur, outre des documents produits par ces organisations et de nombreux entretiens, s’appuie largement sur des stages d’observation participante réalisés en 1994.
Loin des représentations simplistes, Ivan Sainsaulieu nous montre des militants déjà chevronnés, d’une singulière efficacité dont on créditerait plutôt leurs camarades des grandes confédérations. Efficacité médiatique d’abord, et puisqu’« il faut faire les guignols pour se faire remarquer », ils ne rechignent pas devant les moyens spectaculaires. Efficacité surtout dans un syndicalisme au quotidien, et l’on retrouve là le savoir-faire acquis dans les autres syndicats par des militants qui ont toujours su rester près de « la base ». Efficacité peut-être aussi dans le renouvellement puisque, dans les services parisiens, « les jeunes vont à S.U.D. ». Efficacité identitaire enfin avec l’héritage d’une culture syndicale lorsque S.U.D. maintient la référence à l’autogestion. A cet égard, ce que l’auteur appelle « la greffe soixante-huitarde » a réussi par l’apport de cette frange d’alors jeunes travailleurs radicalisés par les événements de Mai qui, au début des années 1970, ont alimenté une C.F.D.T. en plein essor. C’est d’ailleurs un des attraits de ce travail que de permettre une lecture de l’histoire de la C.F.D.T., en suivant ceux de ces militants qui, contraints ou non, en sont partis.
Tout en jugeant fort judicieuse celle de « contestation pragmatique », on peut déplorer que l’auteur ait jugé bon d’utiliser dans son titre l’expression « syndicalisme autonome », alors que l’interprofessionnel est un des fondements de la démarche de ces militants et bien que la lecture de l’ouvrage dissipe à ce propos toute ambiguïté. On regrettera surtout que l’aspect affectif, considérable dans le militantisme ouvrier, ait été sous-estimé. Pour ce fragment du mouvement ouvrier issu du syndicalisme chrétien, les méthodes brutales caractérisaient la C.G.T. Les violences symboliques lors des exclusions et des mises à l’écart au sein de la C.F.D.T. en ont d’autant plus choqué. Mais seule la qualité de l’approche laisse percevoir de telles carences.
Christian CHEVANDIER
Colette CHAMBELLAND. – Pierre Monatte, une autre voix syndicaliste. Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1999,192 pages. « La part des hommes ».
Contre l’oubli. L’ouvrage attendu que Colette Chambelland consacre à Pierre Monatte répond d’abord à cette préoccupation historiographique élémentaire, mais impérieuse. Réussie, l’entreprise aurait pu ne jamais aboutir si l’auteur n’avait fini par admettre qu’il importait que « le maillon d’une chaîne ne saute pas » (p. 10). Dépositaire des archives les plus personnelles d’un homme regardé comme un « grand-père choisi, estimé et aimé », Colette Chambelland confie, dans une introduction toute de sincérité et d’humeur, la gêne éprouvée à l’idée d’entrer « par effraction dans la vie de Monatte », la crainte, aussi, de découvrir « une image différente » de celle gravée dans sa mémoire. En bref, la difficulté immense d’écrire une histoire qui lui était personnelle sans être la sienne.
Rien ne laissait deviner le futur militant dans le jeune Auvergnat, fils d’un maréchalferrant républicain et d’une dentellière catholique. Membre, à 14 ans, des Jeunesses socialistes, Pierre Monatte se passionne pour l’affaire Dreyfus au collège de Brioude. « Son socialisme se teinte un peu d’anarchie » (p. 15), mais, surtout, le révolté se métamorphose en révolutionnaire dans le même temps où, autre tournant majeur, le lecteur glouton se fait homme de plume, plus exactement de journaux et de revues. La véritable découverte du monde ouvrier et du syndicalisme intervient dans le Nord, où le conduit, de 1899 à 1902, son premier emploi de répétiteur. Si les voies et les potentialités esquissées restent à confirmer, les grands choix sont faits quand, à 21 ans, en 1902, Monatte s’installe à Paris.
Devenu correcteur d’imprimerie, « gagne-pain qui lui laisse la tête libre » (p. 21), il apprend son métier sur le tas. Les contacts désormais plus fréquents avec les animateurs des publications contestataires ravivent son intérêt pour les activités éditoriales. A Pages libres, il s’initie à la gestion. Le savoir-faire et la rigueur acquis à ce moment seront largement mis à contribution tout au long des décennies à venir. Le journalisme au sens large – enquête, rédaction, administration... – demeurera la « vraie passion » (p. 28) de Monatte. Malgré sa participation au lancement de La Bataille syndicaliste, quotidien officieux de la C.G.T. où il s’épuise en conflits de tous ordres, ses préférences vont au genre « revue ». Dans la lignée de Pelloutier, il ambitionne de fournir aux travailleurs la documentation leur permettant d’agir en connaissance de cause et de se préparer à leurs responsabilités futures. Telles sont les conditions qui président, en 1909, à la création de La Vie ouvrière avec le concours d’un solide « noyau » d’amis, syndicalistes d’origine ou d’esprit. En 1925, c’est de nouveau par la création d’une revue qu’il entreprend de s’expliquer et, surtout, d’offrir une information de qualité au public militant visé par La Révolution prolétarienne. A la différence de la VO, la RP souffre toutefois de la marginalité croissante de ses collaborateurs au sein d’un mouvement ouvrier divisé.
En réalité, Monatte n’occupera jamais de fonctions de premier plan. Séduit, au tournant du siècle, par l’originalité et la vigueur de la démarche syndicaliste, il siège bien, à partir de 1904, à la section des Bourses où l’a propulsé Pouget, son « parrain ». Fulgurante, la promotion n’implique pas, cependant, une intégration dans le modeste appareil cégétiste. Membre du syndicat des correcteurs, Monatte n’a pas de véritable ancrage corporatif. Militant d’un genre « particulier », meilleur éditorialiste qu’orateur, il conseille plus qu’il ne dirige et refuse les postes de permanent qu’on lui propose. Proche, alors, des libertaires dont il défend les positions au Comité confédéral, il ne considère pas moins, au grand dam des compagnons, le syndicalisme comme la forme moderne et ouvrière de l’anarchisme. Profondément choqué par l’attitude des dirigeants de la C.G.T. en 1914, il démissionne du Comité confédéral avant la fin de l’année et reçoit peu après son avis d’appel pour une guerre qu’il abhorre, mais qu’il fera jusqu’à la fin.
Insensible aux tentations du pouvoir et des honneurs, Monatte craint moins les ruptures que les compromis douteux, hier avec les partisans de l’Union sacrée, plus tard avec les communistes désireux de contrôler le mouvement syndical. Homme de principes, il semble fort médiocre tacticien. Aucune revue ne compensera l’absence du levier organisationnel dont la construction ou la conquête semblent étrangères à ses vues et, plus encore, à ses inclinations. A plusieurs reprises, Colette Chambelland signale l’impression d’« impuissance » éprouvée devant l’événement, en 1914, bien sûr, mais également en 1918 ou en 1920, pour ne rien dire des années ultérieures. « Ni fier ni désespéré » d’être « coupé des masses » (p. 162), Monatte doit à son tempérament et à sa culture d’échapper à « la noirceur d’un désespoir politique absolu » (p. 11).
Sans illusion vis-à-vis des réformistes, membre, quelques mois, du comité directeur du Parti communiste, il dira en être sorti – exclu – « guéri du bolchevisme ». Quoi qu’il en soit de la date exacte de ce détachement, la rupture est définitivement consommée à l’aube des années 1930. De fait, le soutien apporté au Front populaire se tempère au regard du « danger d’un poids accru des communistes » (p. 165). A la Libération, Monatte est moins que jamais en prise directe avec les forces vives du monde du travail. Tout à sa dénonciation de « l’inféodation » de la C.G.T. au P.C.F. et de l’instrumentalisation politique de l’exaspération ouvrière, il évite de s’interroger sur le rôle de la S.F.I.O. et de quelques autres dans la structuration de F.O., tandis que la dimension et les enjeux sociaux sont relégués au second plan de son analyse des « grèves Molotov » de 1947. Témoin lucide d’une époque révolue vers laquelle le ramènent, trop souvent à son gré, les questions des historiens, il continue de scruter l’actualité syndicale. « L’effondrement du syndicalisme [...] est pareillement une défaite de l’intelligence et du caractère de la classe ouvrière » (p. 181), note-t-il, sévère, en écho à Marc Bloch. A près d’un demi-siècle de distance, le vieil homme conserve intactes les exigences intellectuelles et morales du syndicaliste pédagogue des débuts de la VO. Sans doute tient-on là le fil directeur d’une vie qui, prolongée bien au-delà des grandes heures du syndicalisme révolutionnaire, ne pouvait aller sans remises en cause, ruptures et revirements. Sur quels critères, d’ailleurs, apprécier, dans les années 1950, la fidélité aux idéaux de jeunesse ? La réponse ne va pas de soi pour les militants qui furent confrontés au pouvoir d’attraction des réalités ambivalentes et de « l’illusion » communiste. Si, plus longtemps que d’autres, Monatte tint bon la barre de l’indépendance syndicale, qu’en est-il, après 1930 ou, a fortiori, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de l’aspiration révolutionnaire ? L’évolution intervenue entre 1930 et 1960, période pauvre en traces publiques, infiniment moins décisive ausssi pour ce qui est de la portée des actes et pensées de Monatte, soulève de nombreuses questions que l’auteur pointe, mais qui, dans un autre cadre éditorial, appelleraient de plus longs développements.
En l’état, l’intérêt de l’ouvrage n’est pas mince. Le moindre n’est pas d’éclairer « tout un pan de l’histoire du mouvement ouvrier », celle du syndicalisme révolutionnaire, ce courant original dont l’hégémonie ambiguë prit fin avec la Première Guerre modiale pour laisser place à une sensibilité diffuse, mais tenace, que le livre invite, en un sens et par-delà les déconvenues de Monatte, à mieux discerner. Colette Chambelland offre enfin la biographie d’un « homme de refus » (p. 187), figure marquante, sinon dirigeante, de l’histoire syndicale. S’il s’agissait bien de restituer la richesse d’une personnalité, le portrait, compréhensif jusqu’à l’empathie, parvient, chemin faisant, à brouiller avec bonheur « la vision stéréotypée que l’on a le plus souvent du militant ».
Michel PIGENET
 
SOCIALISMES DU XIXe SIÈCLE
 
 
Marc ANGENOT. – L’utopie collectiviste. Le grand récit socialiste sous la Deuxième Internationale. Paris, P.U.F., 1993,397 pages. « Pratiques théoriques ».
Que les nouvelles donnes internationales et le nouveau climat idéologique poussent à des relectures de l’histoire du socialisme ne peut guère se contester. Le premier mérite de Marc Angenot est de n’avoir pas renoncé à un champ d’études qui lui est familier depuis plusieurs années. Foin des modes ! Angenot se lance dans un vaste démontage du « discours socialiste » dominant sous la Deuxième Internationale. C’est là le second mérite de l’ouvrage que de tenter de mettre en évidence non pas tant les thèses que les tropismes, les tendances, les mots et les manies de langage. La lexicologie politique naissante nous avait habitués à un quantitatif pur et dur, soucieuse qu’elle était du nombre d’occurrences mais plus hésitante sur le sens. Elle pointe désormais des articulations logiques. Elle dénonce des déterminismes langagiers dont Angenot, bien que prudent, nous laisserait parfois presque croire qu’ils auraient quelque efficace sur les procès historiques réels. Moins rigoureuse, plus impressionniste, la seconde approche – celle qui inspire ici Marc Angenot – s’inscrit plus volontiers dans ce retour de l’histoire des idées qui accompagne le reflux de l’histoire sociale. Avec regret certes, Angenot renonce à toute enquête sur les auteurs de ses énoncés, dont il dit un peu vite qu’il est peu de sources pour les connaître, mais aussi sur les pratiques et les contextes associés à la production de ses textes. Ces lacunes, même admises et assumées par l’auteur, sont bien gênantes. Elles contribuent à faire de cet ouvrage un recueil d’analyses assez platement conduites et qui n’apportent que bien peu d’éclairages nouveaux si on le rapporte à la grosse bibliographie déjà existante qu’il est dommage de voir l’auteur à ce point négliger.
La construction d’un « discours socialiste » pour la fin du XIXe siècle pose d’emblée de considérables difficultés. Angenot l’a d’ailleurs bien senti qui donne régulièrement les quelques nuances ou contradictions qui ruinent l’idée qu’il puisse exister un « discours socialiste » ou « collectiviste ». Il est difficile de se contenter de l’autojustification de l’auteur qui espère avoir constitué un corpus représentant le « personnel idéologique du mouvement ouvrier socialiste » (p. 28). Une telle « population » existe-t-elle d’ailleurs vraiment ? Les historiens du socialisme connaissent bien toute l’artificialité qu’il y a à établir une telle mise en cohérence a posteriori. Ils ont longtemps fréquenté les courants et tendances qui divisent le socialisme français et international. Jules Guesde ne pense pas comme Jaurès ni Allemane comme Paul Brousse. Et Angenot ne nous convainc pas de l’existence de noyaux durs qui justifieraient son entreprise. Il est pourtant probable qu’il s’en trouve, à condition de les penser de façon dynamique, en postures toujours provisoires, et en récusant toute espèce d’essentialisme. Les grands points de rencontre qu’il met au jour ont un tel degré de généralité qu’on voit mal ce qu’ils apportent aux définitions larges du socialisme qui peuplent les manuels de science politique : « On peut définir le socialisme comme science, comme mouvement ou comme but » (p. 90). Les nouvelles tendances historiographiques qui tentent de renouveler aujourd’hui l’histoire politique nous apprennent à contester à la base ce genre d’affirmation.
Il ne s’agit naturellement pas de nier la pertinence et la nécessité d’une lecture formelle du socialisme qui dépasse les habituels clivages légués par une histoire politique qui se satisfait de la reprise des catégories mises en usage par les acteurs eux-mêmes. Tout démontage, toute déconstruction sont de bon aloi. Encore faut-il savoir ce que l’on démonte. Le « socialisme » de l’auteur me semble tout à fait irréel, fabriqué de bric et de broc sans la moindre homogénéité d’espace (surtout des Français, quelques Belges et une pincée d’Allemands) ni de temps (la période envisagée – 1889-1914 – est présentée comme un bloc) ni, plus grave encore, d’auteurs. Il est en effet bien douteux qu’il soit légitime de traiter sur le même plan un obscur fabricant de brochure et un théoricien de l’envergure de Kautsky ou de Jaurès. Les références, les cultures, les contextes d’énonciation sont radicalement différents et confèrent aux discours tenus des sens difficilement assimilables.
Il faut ajouter une autre réserve qui ne fait pas vraiment de cet ouvrage le premier exemplaire d’une nouvelle série d’études originales sur le socialisme. L’approche purement internaliste du discours en limite l’intérêt. L’un des intérêts majeurs du socialisme comme phénomène historique est qu’il eut une portée sociale et qu’il prétendit prendre en charge les aspirations des classes les plus pauvres de la société. Il serait donc bien utile de ne pas s’en tenir à l’analyse de discours formulés « d’en haut » sans envisager leur devenir « en bas ». Prétendre traiter de l’efficace historique d’un discours en faisant l’économie de toute problématique de réception ne répond pas aux nouvelles interrogations de l’histoire politique d’aujourd’hui. Celle-ci ne cherche-t-elle pas à mesurer les décalages, les contresens et les malentendus qui opposent en démocratie les représentants aux représentés ? Marc Angenot aurait été bien inspiré de se référer à quelques études d’Eugen Weber qui donnent une photographie extrêmement convaincante du quiproquo démocratique. Il aurait également pu se pencher sur d’autres sources que les seules imprimées (les carnets de tournées des délégués permanents de la S.F.I.O. par exemple) pour nuancer encore davantage la physiologie de la doctrine collectiviste qu’il prétend exposer.
Il ne s’agit pas ici de défendre, contre Angenot, les seules mérites d’une microhistoire sociale et culturelle qui viendrait bien naturellement toujours remettre en cause les acquis de toute tentative généralisante. L’histoire a aussi besoin de ces percées qui permettent le dégagement de grandes tendances. Le point le plus décevant de cet ouvrage est la faiblesse de son originalité en dépit de ses efforts pour reformuler les termes d’une historiographie déjà ancienne et parfois même un peu vieillie. Les passages consacrés à Jaurès, Sorel ou Berth, par exemple, sont très en deçà des derniers travaux consacrés à ces auteurs. Marc Angenot aurait mieux fait de s’y référer plutôt que de s’engager dans une nouvelle lecture de textes au demeurant archiconnus et déjà mille fois commentés.
Faut-il donc rejeter toute tentative consistant à révéler les mécanismes internes d’un discours ? Nullement. A condition toutefois de ne pas affecter de croire que la logique discursive échappe à l’histoire ou qu’elle serait porteuse d’une responsabilité historique univoque. Qu’elle soit grosse d’effets sociaux est peu contestable. Que ceux-ci soient d’emblée aisément repérables est plus discutable.
Christophe PROCHASSON
Pierre-Arnaud LAMBERT. – La Charbonnerie française. Du secret en politique. Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1995,139 pages. Préface de Philippe DUJARDIN.
Cet ouvrage reproduit la deuxième partie d’une thèse de science politique soutenue en 1985 à Grenoble. L’auteur a choisi « une démarche fondamentalement historienne », mais éclairée par les notions de la science politique. Il se propose en particulier d’approfondir l’apport propre du secret en politique, au-delà des simples contraintes de la clandestinité, et d’éprouver la validité de la distinction traditionnelle entre sociétés secrètes initiatiques et sociétés secrètes politiques. P.-A. Lambert, qui a beaucoup lu, consulté les archives, et utilise de bonnes distinctions méthodologiques, étudie successivement les Illuminés de Bavière, les Bons Cousins Charbonniers de Bourgogne et Franche-Comté (dont D.-P. Laubreau avait montré le rayonnement), la société de l’Union de J. Rey au début de la Restauration (1816-1820), les Carbonari italiens, l’apport de la Franc-Maçonnerie avec la loge des Amis de la Vérité. La Charbonnerie française des années 1821 à 1823 n’apparaît qu’en fin de volume et est présentée assez rapidement (p. 94-126), ce qui est un peu dommage. Elle est caractérisée comme « une étape intermédiaire », une « forme de transition » qui a fait apparaître la difficulté à gérer les rapports de l’élite et de la masse.
Raymond HUARD
Sylvie CAUCANAS et Rémy CAZALS (sous la direction de). – Armand Barbès et les hommes de 1848. Actes du colloque de Carcassonne (novembre 1998). Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2000, 272 pages.
Voici les actes du colloque Barbès qui s’est déroulé à l’ombre du cent cinquantenaire de la Révolution de 1848 et entend célébrer un enfant du pays en posture obligée de héros local. L’examen classique de l’état présent de sa mémoire invite à réfléchir sur la singularité des personnes et des réseaux qui l’ont maintenue. Quelques problèmes majeurs timidement réunis sous l’incertaine rubrique de « l’air du temps » donnent les pages indispensables à une bonne approche de la période. Les intervenants furent réunis autour de Claude Latta, le seul spécialiste avéré de l’homme et de la période, par Rémy Cazals, Sylvie Caucanas, directeur des Archives de l’Aude, et Rémy Pech, professeur à Toulouse-Le Mirail.
Né en 1809 à Pointe-à-Pitre, mort en 1870 à La Haye, Barbès fut audois, par sa famille paternelle et par le domaine de Fourtou où il vécut avant de gagner Paris et de se vouer au militantisme. Il le redevint par la mémoire de son incarcération à Carcassonne (outre celle du Mont-Saint-Michel) puis par sa statue dans cette même ville et par son tombeau à Villalier.
Lucien-René Abénon présente ensuite les origines guadeloupéennes de Barbès dont le père, après avoir été médecin de l’expédition d’Égypte, partit à la Guadeloupe. Il employa son savoir des « fièvres pestilentielles » pour soigner la fièvre jaune et il y épousa la fille d’un autre médecin de la faculté de Montpellier (et d’une femme de grands colons teintés d’aristocratie, les Chabert de la Charrière). Georges Fournier présente ensuite l’éducation du jeune Barbès dans le Sorèze éclairé des frères Ferlus, des directeurs issus de ce que le clergé constitutionnel avait produit de plus lettré. En 1823, ils étaient encore protégés par le préfet Decazes mais surtout en proie aux attaques tatillonnes des ultras, d’où, selon l’auteur, un résultat assez dans le goût de l’époque, un « spiritualisme teinté d’évangélisme » appuyé sur un robuste manichéisme qui lui aurait fait s’écrier « Dieu ou Satan ! ».
Claude Latta aborde ensuite la vie militante de Barbès et la fameuse affaire de l’insurrection de la société des Saisons le 12 mai 1839 qui se termina rue de Grenéta et rue Saint-Magloire, ce qui donna chez les insurgés 66 tués, 51 blessés et 700 arrestations avant que Les Misérables ne mythifient et ne transforment ce Barbès en Enjolras. Condamné à mort, il atteignit le comble de la popularité, tandis qu’il annotait Byron en soulignant : « ils n’échouent pas ceux qui tombent pour une sainte cause ».
Le portrait de Barbès tel qu’il ressort de sa correspondance croisée avec George Sand, qui use de formules souvent magnifiques, complète les chemins de l’héroïsation de « cette pauvre grande âme éprise de vertige, et pour ainsi dire amoureuse de sa propre perte ». Michelle Perrot sait habilement faire ressortir la double coupure qui sépare le militant solitaire et suicidaire de la femme de lettres engagée. La bonne dame de Nohant l’accable d’un louangeux « Merci, honnête homme » après l’échec du 15 mai 1848, cette « odieuse folie » dont elle incrimine « l’infâme Blanqui ». Lorsque le vibrant nationalisme de Barbès lui valut du sommet un élargissement imprévu, elle l’imagine navré de perdre ses fers : « pauvre saint homme, je le vois étourdi, stupéfait et désolé ». Elle lui dédia La petite Fadette.
Un homme, c’est aussi un milieu, le contexte par l’environnement humain, les acteurs aux divers rôles, des pratiques sociales et des enjeux symboliques datés. On est donc content de lire sous la plume de Claude Latta la vie du jeune Henri Martin, frère du Martin Bernard, compagnon de Blanqui et de Barbès aux Saisons, puis sous-préfet républicain du Vigan, à 26 ans, en 1848.
Le David d’Angers, « un député montagnard en Anjou » que Patrick Le Nouëne montre au carrefour de tous les réseaux, en correspondance avec nombre de plumes de son temps, et, par son propre talent de sculpteur, à l’intersection des espaces publics qu’investit son œuvre et des mondes secrets parce qu’interdits, mais à coup sûr politiques, qui émergent. Maçon, carbonnariste, ayant épousé la petite fille de La Révellière-Lepeaux, « cet artiste au cœur chaud, à l’esprit austère, aux aspirations noblement patriotiques » a gravé le Panthéon cosmopolite des libéraux et des libérateurs des peuples de son temps, dont celui de Barbès en 1844, quand il était à la prison de Nîmes. Il hébergea Blanqui que l’on recherchait en 1840 puis, en février 1848, il n’a pas quitté les barricades, et on le choisit comme maire du XIe arrondissement (le VIe actuel), une charge dont il démissionna six mois plus tard. Cet engagement sans faille lui valut d’être élu à la Constituante, tout comme Falloux, dont il dressa le plus cinglant des portraits. Après 1851, il connut l’exil bruxellois.
Le moment, 1848, est présenté par facettes complémentaires.
Jean-Claude Vimont précise ce qu’est la prison politique du temps, un « jeu » paradoxal entre « associés rivaux ». Thiers se rappelle combien enfermer des journalistes et les contraindre à tresser de la paille de chapeau peut discréditer un régime, mais définir les crimes dits « politiques », et le régime d’incarcération avec ou sans isolation continue (le système dit de Philadelphie contre lequel luttent les politiques – avant, bien plus tard, d’y voir une avantageuse mise à distance des droits communs) oppose ceux qui ne veulent pas « énerver la répression » et ceux qui s’inquiètent des « bords peu francs » de la prison politique. Tout « ménagement », des improvisations en matière de tenue et de réunion, de visite et de possibilité de recevoir livres ou tabac, indispose les conservateurs, de quoi faire confondre le Spielberg de Silvio Pellico avec nos citadelles et centrales, le Mont-Saint-Michel, Doullens, Clairvaux et Fontevrault d’où ne cessent d’entrer et de sortir les militants.
La nouvelle gestion des rues et places publiques et les enjeux de leur symbolique touchent au plus près les préoccupations de Vincent Robert. Le problème fut vif sous la Monarchie de Juillet, elle-même issue des barricades. On débaptisa beaucoup et inégalement, sans que pour autant le nouvel usage des noms s’établisse. La foule fait peur, non seulement parce qu’on craint les formes diverses des « émotions » populaires, mais parce qu’au cœur des vieilles villes les espaces sont rares et que, faute de services d’ordre, on ne sait littéralement ni contrôler ni évacuer les rassemblements. De ludiques, ils peuvent devenir meurtriers et tragiques; dès lors tout devient problème : revues de la garde nationale, processions, conduites des compagnons, enterrements politiques et même les fêtes officielles avec leurs ingrédients usuels, revues, cérémonies religieuses, distributions aux indigents, illuminations et feux d’artifice, mais jamais rien qui pût mettre en scène le peuple. Dans cette logique, on n’érige de statue que pour des héros locaux susceptibles de provoquer une adhésion généralisée, Bayard à Grenoble, Riquet à Béziers, Gutenberg à Strasbourg et pour de plus petites villes, l’enfant du pays, Murat à Cahors, Lannes à Lectoure. Le printemps 1848 rouvrit tous les problèmes. On batailla pour planter ou arracher les arbres de la liberté, ou, comme à Perrache, pour défendre l’« Homme du Peuple », en fait une statue du « Peuple Souverain ». Une statue équestre de l’empereur Napoléon ne manqua pas de lui succéder; son piédestal, encore plus didactique, s’ornait de hauts-reliefs représentant la Loi et la Force.
Thomas Bouchet traite de la barricade « ponctuelle et furtive » comme « lieu du paroxysme » et preuve d’une identité urbaine forte. Enfin Raymond Huard poursuit ses considérations sur le suffrage universel « masculin » de 1848 où l’on peut voir Carcassonne I passer de 198 votants à 20 000 ! L’étude passe au peigne fin l’Aude, ses comités, candidats et réseaux, et l’on s’aperçoit que le département de Barbès n’est pas si « avancé » que l’on eût pu croire en considérant d’autres zones non moins rurales du Sud-Ouest.
Enquêtant sur la mémoire de Barbès, Sylvie Caucanas et Rémy Pech ont répertorié les rues et places Barbès. Cette mémoire est active en son terroir, les villages urbanisés du vignoble de masse, entre Marseille et Perpignan, et dans l’indistincte ceinture rouge de Paris; d’où il ressort que sans qu’un « barbésisme » se soit franchement constitué, une tradition modérée comme une autre plus sociale, mais à l’exception des zones où triompha le guesdisme, ont supporté le souvenir de celui que Pauline Roland appelait « le héros de la démocratie », « le noble et saint Barbès » et Proudhon « le Bayard de la démocratie ». Suit le détail des hommages de Carcassonne à Barbès, en 1886, une statue de Falguière sur le foirail près de la cathédrale, une inauguration dans une ville « noire de monde » avec tous les ingrédients d’un 14 juillet, mais en sus un char présentant « L’apothéose de Barbès ». Elle essuya toutes les vicissitudes de la gauche avec hommage inégalement unitaire avant de disparaître sous l’Occupation, ce qui provoqua une inscription vengeresse et désigna son socle comme lieu naturel des rassemblements interdits. Le plâtre qui lui succéda à la Libération fut décapité puis une souscription reprit le flambeau pour une seconde inauguration en 1952. Les grandes manifestations de 1976 liées à la fusillade de Montredon et appelées au son du tocsin choisirent ce même lieu de rassemblement. Claude Marti, le militant occitan qui chanta le Languedoc après 68, lui expliqua comment la chanson de Ferroul (1907) reprenait l’air de celle de Barbès dont on a le texte occitan anonyme.
Jean-Claude Caron, lui, est allé voir le sort réservé à Barbès dans les écrits de la Société des amis de la Révolution de 1848 dont les origines militantes de 1904 sont bien connues. Par-delà la durable méfiance à l’endroit du genre biographique, et même si Barbès sort vainqueur des commémorations de toute eau, il s’interroge sur sa (très relative) absence. Il la suppose liée aux divisions du camp républicain qui eût pu en supporter la mémoire et au peu d’écrits laissés par le héros, en posture d’« éternel révolté »; il salue les travaux de Jeanjean qui avait publié les correspondances de Barbès avec Louis Blanc.
Louis Hincker, très inséré dans les réseaux présents de l’histoire professionnalisée, commet tous les renvois choisis voire complaisants sur la militance. Il poursuit la réflexion par renvoi aux « Hommes de 48 » dans le Maitron, il souligne la difficulté de l’écriture de l’histoire dans le hors champ qui déborde les « appareils » supposés « intégrateurs », tandis que le propre des sources de la justice est, à l’évidence, de qualifier dogmatiquement une notoriété. Ici se décèlent, au fil des analyses qui se donnent pour neuves, force séquelles des habitudes historiographiques les mieux héritées.
Le livre comporte quelques interventions rafraîchissantes sur le vaste monde de 1848 : évocation des quelque cinq cents Icariens de Nauvoo, perdus au nord de Saint Louis, en Illinois (François Furn), et de la Hongrie de Kossuth qui veut s’autoproclamer leader des minorités du monde sans entendre les siennes propres (Peter Diener), puis de l’Irlande où les O’Connor-Condorcet font croire que bon chien chasse de race (James Livesey, Université d’Harvard, Massachusetts). Il n’est pas jusqu’au lointain Pernambouc de la révolution Praieira libérale et quarante-huitarde dont le souvenir introduit la naturalisation d’un socialisme brésilien anti-impérial, difficile à interpréter dans des termes purement sociaux, qui ne corresponde à une phase de revendication nationaliste alors que la société des fazendas sucrières est déstabilisée par l’expansion même de ce commerce (Richard Marin).
Le tout porte la marque de l’enthousiasme qui anime en tous lieux l’économie locale des biens culturels mais ici, consigner des débats, un exercice périlleux dont ne sortent indemnes que les routiers de la profession, ne s’imposait sans doute pas, les plus jeunes n’y gagnant parfois que le privilège d’afficher une naïveté qui jouxte l’arrogance. L’ensemble, riche et nourri, se lit d’un trait pour cela même que chacun à sa manière esquisse par-delà une facette des faits, et que de ce fait se dessine une sorte de portrait en creux de ce que l’on eût jadis dénommé « l’homme et son temps » et l’on a tout à gagner à vouloir lire le disparate si l’on prétend, de surcroît, célébrer une histoire qui en tiendrait compte.
Maïté BOUYSSY
Gaetano MANFREDONIA. – La chanson anarchiste en France des origines à 1914. « Dansons la Ravachole ! ». Paris, Éditions L’Harmattan, 1997,445 pages.
La chanson constitue un des moyens d’expression les plus efficaces en milieu populaire. Les anarchistes, comme d’autres, s’en sont emparés pour transmettre leurs idées et mener au mieux leur propagande, la chanson « outil étroitement assujetti aux besoins de la propagande ». Encore faut-il s’installer dans les formes admises pour être compris. C’est sur cette question que l’ouvrage de Gaetano Manfredonia apporte le plus. Un discours anarchiste, avec radicalisation du vocabulaire, se diffuse dans des formes reconnues, chantées dans les cabarets ou les bals populaires. De telles chansons n’innovent donc que pour ce qu’elles disent. La rupture dans la forme ne se produit pas. Il faudrait plutôt la chercher dans les nouveaux courants poétiques du début du XXe siècle.
Cette étude érudite (près de cent pages de notes reléguées en fin d’ouvrage, ce qui en rend l’utilisation difficile), bien informée (près de trente dépôts d’archives départementales s’ajoutant aux divers dépôts plus classiques pour la connaissance de l’anarchisme, plusieurs centaines de brochures, de périodiques), renouvelle aussi bien les travaux sur l’anarchisme que ceux sur la chanson politique. Signalons que seul Robert Brécy avait réellement abordé la question de la chanson anarchiste dans son ouvrage sur la Muse rouge. Toutefois par crainte d’isoler à l’excès la production strictement anarchiste, Manfredonia englobe dans son analyse divers courants socialistes, syndicalistes, les chansonniers au service de la République, tant les thèmes libertaires, les auteurs, les circuits de diffusion se confondent. Le découpage chronologique sert la démonstration historique générale. La chanson et la poésie anarchistes reflètent les thèmes et les aléas de ces groupes. La « force du mythe » atteint un sommet dans les années 1890-1900. Alors un glissement vers la production plus sociale reflète l’intérêt nouveau porté par les anarchistes aux questions syndicales. Ils perdent en originalité ce qu’ils gagnent en audience. La chanson anarchiste tend à se banaliser, à s’épuiser.
Les citations abondent, les auteurs, paroles et/ou musique, s’effacent souvent derrière leurs textes. A côté des classiques Dupont, Clément, Brousse et son Drapeau rouge, apparaissent James Guillaume et Charles Keller, dans la Fédération jurassienne dont on retient le refrain de leur Droit du travailleur : chant international (1874),
Nègre de l’usine,
Forçat de la mine,
Ilote du champ,
Lève-toi, peuple puissant :
Ouvrier, prends la machine ! (bis)
Prends la terre, paysan ! (bis)
Signe du temps, à l’aube de la période des attentats, Constant Marie, alias Père Lapurge, s’écrie :
Dame dynamite
Que l’on danse vite,
Dansons et chantons,
Dame dynamite
Que l’on danse vite,
Dansons et chantons,
Et dynamitons.
Manfredonia s’interroge souvent sur la fonction de la chanson anarchiste, succès populaire ou usage militant. En l’absence de professionnels de la chanson jusque vers 1890, il plaide pour une « identification entre public, interprètes et acteurs ». Ces chansons « contre » détruisent, reconstruisent, amplifient, font « jaillir une nouvelle humanité », vieux rêve de retour à l’Age d’or. Toutefois l’intervention dans les tensions sociales ne leur fait pas abandonner leur objectif militant. On y chante l’amour, la liberté, on y dénonce la misère, l’exploitation, la canaille, l’autorité et Dieu, autant de représentations qui tendent « à se figer » à partir du début du siècle quand se développent des formes nouvelles de propagande et de diffusion. L’intervention indirecte dans la vie politique ou dans le mouvement social, la constitution d’un nouveau public, la rencontre avec d’autres inspirations contribuent à appauvrir les chansons anarchistes. D’où les appels à sa renaissance après la guerre.
Un livre qu’il ne faudrait pas ignorer.
Jacques GIRAULT
 
VILLE ET ESPACE POLITIQUE
 
 
Danielle TARTAKOWSKY. – Nous irons chanter sur vos tombes. Le Père-Lachaise, XIXe - XXe siècle. Paris, Aubier, 1999,275 pages. « Collection historique. »
Il revenait à l’auteur du pouvoir est dans la rued’écrire cette histoire du Père-Lachaise, non celle des morts et des tombes illustres, mais celle des vivants qui, de luttes authentiques en commémorations militantes, ont donné sens au territoire des morts (cf. « le vif saisit le mort », titre du chapitre VII). L’une des réussites du livre est de montrer comment les usages politiques du cimetière ont relayé les violences de l’histoire pour faire du Père-Lachaise un lieu de mémoire exceptionnel; comment « la rue » (en partie du moins) s’est substituée à la volonté politique qui souhaitait faire du cimetière de l’Est un second Panthéon, où l’on viendrait honorer les grands hommes de la France nouvelle née de la Révolution.
Sans doute ce cimetière de l’Est a-t-il bien rempli d’emblée sa fonction de nécropole moderne. Laïque et situé hors les murs (à l’époque l’enceinte des fermiers généraux), il s’inscrivait dans le projet hygiénique et civique de la Constituante et fut créé, comme les cimetières du Nord (Montmartre) et du Sud (Montparnasse), par le décret consulaire du 12 mars 1801. Doté des agréments champêtres d’une ancienne folie, il répondait en outre au goût préromantique du XIXe siècle naissant. Mais les vicissitudes politiques du siècle (Restauration, révolutions, régimes autoritaires) ont vite eu raison de cette vocation de cimetière de charme et surtout de celle de « Panthéon de substitution ». Même après l’installation durable de la République, le Père-Lachaise ne sera plus en mesure de jouer ce rôle, sinon pour la municipalité parisienne qui, jusqu’au début du siècle suivant, fait de l’attribution des concessions une mesure de récompense et un geste politique défiant le régime en place. Loin d’être un espace de commémoration officielle, le cimetière est au cours de son premier siècle d’existence un espace disputé. Jusqu’en 1870, l’opposition, muselée ailleurs, vient y prendre la parole à l’occasion d’enterrements libéraux ou républicains. La Monarchie de juillet ouvre de son côté un territoire libéral, marqué par les tombes de Casimir Périer puis de Thiers.
On s’attendrait à un tournant « fondateur » en 1871. La Semaine sanglante, en s’achevant au pied du mur qui limite l’espace de la fosse commune, consacre certes la vocation d’opposition du Père-Lachaise au cœur du Paris populaire et révolutionnaire. Pourtant Danielle Tartakowsky montre comment, loin de construire une identité spécifique pour le cimetière, le souvenir de la Commune participe alors d’un ensemble bien plus large : celui d’affrontements violents entre la République et les ouvriers (les pélerinages au mur des fédérés sont irréguliers, mais toujours sujets à des rixes avec la police), celui de batailles pour la reconnaissance des morts insurgés dans le siècle. La bataille pour le monument commémoratif de la Commune au mur des Fédérés est menée de front avec celle d’un monument aux victimes du 2 décembre 1851 au cimetière Montparnasse. En 1908, la bataille est gagnée (au Père-Lachaise, une plaque tiendra lieu de monument de la Commune). Au même moment, la jeune S.F.I.O. prend en charge le défilé du début mai au mur des Fédérés, et en fait le principal rituel de commémoration de la Commune, sinon le seul. Les usages politiques du cimetière suivent ainsi la mutation de la culture politique, au moment où les « manifestations de la rue » le cèdent aux « manifestations de rue » (p. 65). Tel est donc pour l’auteur le premier tournant de l’histoire du Père-Lachaise.
Ensuite s’ouvre une période où l’espace de la nécropole est dominé par le thème du « deuil public », autour de l’immense hécatombe de la Première Guerre mondiale. Le Père-Lachaise devient bien alors cimetière de « Paris capitale de la France », et s’internationalise avec une avenue consacrée aux combattants étrangers morts pour la France. Pourtant le rituel qui est décrit comme se poursuivant tous les ans au mur des Fédérés conserve un sens partisan : les cortèges S.F.I.O. sont relayés après 1919 par les cortèges du Parti communiste, plus rassembleurs et au cérémonial soigné. Le territoire ainsi investi est celui d’une opposition qui se veut révolutionnaire, un peu en sommeil sans doute, mais représente un potentiel de mobilisation. Celui-ci se réveille à partir du 6 février 1934. Secoué par les revendications contradictoires des manifestants des deux bords, le cimetière est de nouveau animé par la rue et les montées au mur de 1935 et 1936 sont les plus puissantes de l’histoire relatée dans le livre (graphique page 102). La période est donc loin de l’apaisement du « deuil public » et le lecteur est un peu dérouté par les titres choisis pour cette partie et ses chapitres (« le cimetière par défaut », « le primat restauré de l’espace public »), sans être toujours convaincu par le découpage chronologique (1909-1935).
Les analyses de la dernière partie (1935 à nos jours) comptent parmi les plus intéressantes de ce livre si riche par ailleurs. Il s’agit en fait du devenir de la nécropole après la Seconde Guerre mondiale. Ce devenir se lit avant tout dans l’organisation de la « 97e section ». On trouve là, non loin du mur des Fédérés, les divers monuments aux victimes du nazisme (Auschwitz, Ravensbrück), les mémorials et tombes des héros de la Résistance et... le Panthéon communiste du cimetière. Danielle Tartakowsky a compté plus de quatre-vingts dépouilles, regroupées et isolées des lignes suivantes par une haie de verdure (schéma page 164), « une parfaite anomalie dans une France ayant abattu les enclos confessionnels en 1881 et où il est de la nature du cimetière d’autoriser des proximités religieuses et politiques inattendues ». En remontant l’histoire de ce « Panthéon », l’auteur conclut à une construction volontaire qui aurait commencé dès la fin des années 1930, notamment avec l’achat en 1935 d’une concession destinée à accueillir la dépouille d’Henri Barbusse : un écrivain, auquel s’ajouteront plusieurs intellectuels... On laissera au lecteur le plaisir de découvrir l’argumentation complète et on s’attardera sur le sens de ce Panthéon communiste. En s’appropriant une part du territoire dévolu au souvenir des morts, marqué par les martyrs de l’histoire et singulièrement de la Commune, en y ajoutant la lumière symbolique de quelques phares proches de lui, le Parti communiste « s’est ancré dans cet impensable de la théorie marxiste qu’est le rapport au sacré », à une époque, précise l’auteur, où la stratégie interdisait cette référence (1936,1947). On voit ainsi le parti s’installer plus profondément dans la nation, dans l’ordre du symbolique le plus sacré, dans « la terre et les morts ». L’autre grand intérêt de cette partie est de rappeler comment l’évolution de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance s’inscrit peu à peu dans le cimetière, à travers les monuments, à travers les épitaphes et les manifestations. Le regroupement des premiers monuments à l’ombre du « parti des fusillés » rappelle la toute-puissance de la mémoire résistante communiste au lendemain de la guerre. A partir des années 1960, une seconde génération de monuments se détache de la mouvance communiste, les épitaphes se font accusatrices à l’égard des bourreaux plus qu’hagiographiques à l’égard des martyrs, rompant avec une tradition de neutralité imposée par les pouvoirs publics lors des conflits de la fin du XIXe siècle. Le devoir de mémoire a succédé à la mémoire hégémonique et le « carré des fusillés » change de nom, devenant dans les nouveaux guides distribués au public « carré des déportés ». Viennent enfin, avec mai 68 et les mutations ultérieures de la société, les montées au mur exubérantes des gauchistes, et de nouveaux rituels funéraires, plus médiatiques que porteurs de sens selon l’auteur.
Au final, un livre passionnant, mais exigeant et d’une lecture qui ne peut se faire « en diagonale ». Les amoureux du Père-Lachaise auront à cœur de revisiter le cimetière pour y sentir vibrer deux siècles de manifestations contradictoires et pour y reconnaître les territoires multiples évoqués dans les allées du livre. Les historiens salueront une fois de plus un ouvrage qui sait parler du politique en termes de territoires, en traquant les usages et pratiques des sociétés jusque dans les lieux les plus inédits.
Marie-Claude BLANC-CHALÉARD
Soledad BENGOCHEA y Mercè RENOM i PULIT. – Memória i compromís. Classes treballadores, sindicalisme i política al Prat de Llobregat (1917-1979). Barcelone, Éd. Columna, 1999.
La municipalité de Prat de Llobregat, une des grandes communes de l’agglomération de Barcelone, est à l’initiative de cet ouvrage, une démarche suffisamment peu habituelle pour être citée. La commande était d’étudier de quelle manière cette petite localité agraire du début du siècle était devenue une grande ville industrielle périurbaine et quelle part elle avait pris dans les épisodes marquants des trois premiers tiers du XXe siècle. Le travail a été confié à deux historiennes déjà spécialistes, l’une du développement municipal au XIXe siècle et l’autre des mouvements sociaux. La collaboration ne pouvait être meilleure.
L’un des aspects les plus intéressants de cet ouvrage est sans doute dû à la méthode employée par les deux auteurs. Celles-ci ont fait un travail d’archives considérable, et dépouillé une bibliographie impressionnante, mais elles ont aussi confronté systématiquement leurs recherches avec les témoins contemporains dont elles retranscrivent de larges extraits d’entrevues. Un faisceau d’histoires particulières forme la trame du récit, duquel ressortent les événements majeurs, dont la portée est générale. De cette façon, et malgré le titre, nous sommes en présence d’une histoire qui dépasse largement le cadre local, et qu’il faut résumer rapidement avant d’en souligner les apports les plus originaux.
Au début du XXe siècle, El Prat était une bourgade agricole, produisant des primeurs pour la ville voisine de Barcelone. Des migrations saisonnières d’ouvriers issus des provinces valenciennes scandaient le travail agricole sans bouleverser les structures sociales suffisamment inégalitaires pour que les journaliers rejoignent toutefois les rangs de la C.N.T. Un premier bouleversement se produit avec l’installation de deux grandes entreprises industrielles : la Papelera española et la Seda de Barcelona, qui attirent de nombreux ouvriers. Les nouveaux venus, Basques et Navarrais, mais aussi catalans et valenciens, étaient jeunes et combatifs. Rodés à la lutte syndicale clandestine sous la dictature de Primo de Rivera, ils seront les fers de lance du mouvement ouvrier sous la République.
La République concentrait beaucoup d’espérances. Au Prat, cependant, les questions les plus brûlantes, la réforme agraire entre autres, ne furent pas résolues. De plus, les migrations avaient contribué à ce que l’offre de la main-d’œuvre soit supérieure à la demande, ce qui mettait les ouvriers agricoles entre les mains des chefs de culture de qui dépendait l’organisation du travail. La surenchère syndicale divisait les ouvriers d’industrie et mettait en danger le régime.
L’insurrection fasciste puis la guerre civile accélérèrent et amplifièrent le débat idéologique. Les entreprises ainsi que la terre furent collectivisées malgré quelques dissensions entre les anarchistes de la C.N.T. et la F.A.I. d’un côté, les socialistes et les communistes de l’U.G.T. et du P.S.U.C. de l’autre. La Retraite de Catalogne et les persécutions de l’immédiat après-guerre apportèrent leur cortège de malheurs individuels et de tragédies familiales.
Comme partout en Espagne, la dictature franquiste signifia la fin des libertés fondamentales et de la catalanité. Un prétendu attentat contre l’aéroport permit de liquider d’éventuels opposants. Pourtant, sous couvert de société récréative, des socialistes et communistes de l’ancien temps, trop jeunes à l’époque pour être inquiétés, continuaient à se rencontrer et à recruter. Ils furent décimés après les revendications de 1948. Ils avaient réussi à maintenir le flambeau pendant dix ans.
Après quelques années d’un repli relatif, puisque l’on perçoit malgré tout des éléments de continuité dans la culture ouvrière, ce sont d’autres organisations qui encadrèrent le mouvement ouvrier. Elles allaient devenir les Commissions Ouvrières, formées en Catalogne en 1964. Entre-temps, une opposition syndicale s’était formée, nourrie par un nouvel afflux d’émigrants, confrontés à une forte crise du logement et des conditions de travail inchangées depuis la guerre. Dans ces mêmes années 1960, les ouvriers associés créèrent la Cooperativa Obrera de Viviendas del Prat, chargée de la construction de logements mais aussi de nombreuses activités sociales et récréatives, non sans conflits au sein même du Parti communiste, qui accusait la coopérative de faire le travail que l’État aurait dû assumer. Au début des années 1970, les organisations politiques étaient en place, prêtes à fonctionner; les associations de quartier, où les femmes ont joué un rôle capital, étaient également actives. Avec la « transition », les partis politiques furent légalisés, une culture politique démocratique se diffusa largement. L’accès à l’autonomie politique de la Catalogne, l’amnistie généralisée, consacraient ce long processus clandestin de réorganisation et de luttes.
Cette étude monographique urbaine est extrêmement intéressante, car elle vient nuancer, amender et dans certains cas compléter les études connues sur Barcelone et son agglomération, comme la thèse de Robert Ferras. Parmi les apports les plus éclairants, il faut signaler tout ce qui est dit de l’évolution de la population et de la disparition du monde rural. En trois quarts de siècle, Prat del Llobregat compte 3 513 habitants en 1920,6 511 en 1930,20 100 en 1965,36 300 en 1970 et 60 000 habitants en 1980. La ville a décuplé sa population pendant le premier tiers du siècle et l’a doublée pendant les dix dernières années étudiées. Ces chiffres ainsi posés, il en découle deux conséquences, qui n’auront pas la même signification. D’abord la question du logement, que nos auteurs abordent de façon marginale parce qu’elle n’entre pas dans leur propos. Mais ce qu’elles en disent suffit à s’interroger sur les réalisations ou les non-réalisations dans le domaine de l’habitat social, alors que dans le même temps une ville comme Almeria, où l’urgence était nettement moindre, bénéficiait d’une recherche sur la cité-jardin. On en est loin ici, avec de terribles allusions aux habitants précaires sous les ponts. Par ailleurs l’intéressante Coopérativa Obrera, responsable de l’édification d’un millier de logements, mériterait, dans un autre cadre que celui-ci, une étude plus approfondie. Autre point corrélatif : la disparition du paysage agraire. Alors qu’El Prat était traditionnellement le jardin potager de Barcelone, expédiant même ses produits en France, les années 1960 marquent un tournant irréversible. Le béton remplace les jardins irrigués et les terres agricoles sont abandonnées pour la spéculation. Il s’agit là d’une véritable mutation, quand on sait qu’en 1960, quatre mille ouvriers trouvaient de l’emploi dans l’agriculture pour trois mille dans les deux grandes usines de la ville.
L’ouvrage de nos deux historiennes présente, pour le lecteur non espagnol, un autre intérêt. Il s’agit pour elles d’inscrire l’histoire du Prat dans celle du syndicalisme et du mouvement ouvrier catalans, au XXe siècle, mais aussi de profiter de l’échelle d’analyse adoptée pour mettre en évidence des processus, des liaisons qui peuvent passer inaperçus à une échelle macrohistorique. Ainsi, l’évolution du mouvement anarchiste, présent au Prat au sein des travailleurs agricoles. Ils sont rejoints par les ouvriers des deux grandes usines créées dans les années 1920, la Papelera et la Seda, qui avaient suscité une première vague d’immigrants, venus, pour les plus actifs, du Pays basque. Il s’agissait de jeunes gens, souvent célibataires au départ, et décidés à lutter. Ils l’ont fait dans le cadre répressif d’un premier régime fasciste, mais pendant les années de la République ils n’ont pas désarmé contre « l’État bourgeois ». Au moment où éclate la guerre civile, les ouvriers de la Papelera sont en grève. Ce sont eux qui pendant la guerre seront à l’initiative des collectivisations, généralisées au Prat, où, semble-t-il, les « Événements de Mai » n’eurent pas de réel retentissement.
La fin de la guerre, la retraite de Catalogne et la répression démantelèrent les réseaux anarchistes comme les autres. Par contre, la clandestinité n’a pas été propice à leur reconstruction. Ils disparaissent, alors que se réorganisent les mouvements socialiste et communiste. Ces derniers devaient jouer, lors de la transition, un rôle déterminant.
Comment se maintiennent une tradition, une pratique, une idéologie, ou une foi, dans un cadre répressif ? Comment expliquer des résurgences, parfois très fortes, dans ces domaines ? Comment comprendre concrètement un processus apparemment aussi soudain que celui de la « transition démocratique » ? Une réflexion sur le cas du Prat de Llobregat va bien au-delà de la simple histoire politique et sociale de cette ville et nous aide à comprendre un phénomène historique qui s’est, sous différentes formes, répété dans la deuxième moitié du XXe siècle. On voit d’une façon concrète les diverses formes que prend l’opposition qui met à profit toutes les failles du régime et combine l’action au sein des syndicats fascistes pour mieux se réunir et s’organiser avec des formes d’action clandestines toujours dangereuses. L’opposition sort ainsi de l’ombre, se reconstitue lentement et acquiert finalement une force inébranlable, au travers de partis politiques qui sont restructurés, certes, mais avant tout de réseaux complexes et informels d’associations culturelles, d’associations de quartier, de groupes de femmes. La politique, au meilleur sens du terme, à partir de ce qui définit les choix des citoyens responsables, gagne progressivement tous les aspects de la vie quotidienne. Tout devient l’objet d’une réflexion théorique sur un futur à portée de main.
L’étude se termine en 1979. Il aurait été intéressant de la poursuivre et d’ajouter quelques traits de ce dernier quart de siècle pour mesurer jusqu’à quel point El Prat répond aujourd’hui aux espérances d’hier. Il reste que nous avons là une étude sincère et précise, de la part de deux historiennes qui ont beaucoup écouté la voix des « obscurs, des sans-grades », ceux qui vivent au quotidien les luttes syndicales et politiques, avec leurs avancées et leurs revers, et ont été les humbles acteurs d’un phénomène politique et social majeur, la « transition démocratique » que l’on a eu sans doute trop tendance à étudier jusqu’ici à travers l’actualité des illustres.
X
Bernard GARNIER et Michel PIGENET (dir.). – Les victimes civiles des bombardements en Normandie. Caen, La Mandragore, 1997,350 pages.
On sait qu’il a fallu plusieurs décennies avant que la destruction des Juifs d’Europe devienne à la fois un enjeu de mémoire conscient, affirmé et revendiqué et un objet d’histoire. Avec un décalage de plusieurs lustres, on assiste actuellement à un phénomène comparable en ce qui concerne les victimes civiles des bombardements alliés en France lors de la Seconde Guerre mondiale. Hormis pour le cas des camps, non seulement la question de la mort concrète et quotidienne n’a pas encore beaucoup retenu l’attention des historiens, mais la complexité des sentiments vis-à-vis des raids aériens des Alliés sur le sol français a longtemps freiné les recherches sur le sujet. La connaissance même de l’ampleur des pertes – tous les témoignages parlent d’attaques meurtrières, et on évalue le chiffre total des morts par bombardements à 80 000 – s’est longtemps accompagnée d’une absence curieuse de précision chiffrée. Combien les bombes ont-elles précisément tué d’habitants, combien y a-t-il eu de blessés, comment les a-t-on comptabilisés, quelle a été leur répartition géographique ? Ces interrogations n’ont pas encore reçu de réponse globale. On salue donc l’heureuse initiative du Centre de recherche d’histoire quantitative de Caen qui, associé à l’Université et au Conseil régional, a lancé une enquête pour fixer avec précision le nombre des victimes civiles des bombardements de 1944.
L’étude porte exclusivement sur cette catégorie particulière et ce laps de temps limité. Les chiffres n’englobent ni les déportés et les résistants fusillés ni les personnes tuées par l’explosion de mines. Du 1er janvier au 12 septembre 1944 (date de la capitulation de la garnison allemande au Havre), 5 370 victimes civiles ont été identifiées en Haute-Normandie, auxquelles s’ajoutent 380 disparus et certains corps non identifiés retrouvés plusieurs mois après le bombardement. Preuve de la surmortalité urbaine, due à l’application de la théorie même du bombardement aérien, les trois quarts habitaient Le Havre, Rouen et Évreux. Les auteurs montrent que les adultes masculins ont été le plus touchés. Si l’on comprend la relative absence des enfants dans la mesure où ils avaient été évacués depuis le début du printemps, on ne sait pas pourquoi les femmes ont été également épargnées. Ont-elles suivi leur progéniture ? Ce n’est pas l’idée que l’on se faisait des évacuations en Normandie. Voilà une nouvelle preuve d’un déficit de connaissance qu’il est urgent de combler.
La présentation des premiers résultats de cette très utile enquête est accompagnée d’une chronologie fine et de la localisation des bombardements et par communes et par lieux-dits, ainsi que d’une présentation détaillée des sources. L’idée générale des auteurs est que, contrairement aux morts « engagés », « hostile ou non aux occupants, le malheureux sinistré, ayant perdu parents et biens lors d’une attaque aérienne, ne trouvera jamais d’explications convaincantes pour justifier son malheur ». Les sinistrés et les morts par bombardement sont donc des victimes civiles, innocentes, au plein sens du terme. C’est pourquoi, bien que le modèle ne soit pas explicitement revendiqué, une liste nominale des victimes, semblable à celle établie par Serge Klarsfeld pour les Juifs déportés, est dressée à titre d’hommage. Devoir de mémoire et devoir d’histoire se rejoignent ici dans un champ encore peu exploré de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.
Danièle VOLDMAN
Catherine BRICE. – Monumentalité publique et politique à Rome. Le Vittoriano. Rome, École française de Rome, 1998,440 pages.
A partir de sa thèse et de travaux ultérieurs, et d’un monument ressenti aujourd’hui comme d’une dérisoire grandiloquence (l’énorme « machine à écrire » de la Piazza Venezia, inaugurée en 1911 et achevée en 1921 alors que le projet initial remonte à 1878), Catherine Brice parle de monumentomanie, d’occupation de Rome par l’Italie, mais aussi de pédagogie et de sensibilités historico-politiques, de passage de l’individu aux masses, de nationalisation de celles-ci, d’invention de la tradition.
Elle part de la Rome de 1870 que l’État doit marquer pour ne pas s’y fondre, où les ministères sont éclatés dans les locaux épars de couvents réquisitionnés, et où pour rompre avec la cité des papes il faut isoler le Vatican, occuper le Quirinal, récupérer le Capitole. A cela s’ajoutent une haussmannisation de façade, sans moyens, et, contre le spectaculaire archaïque de la papauté, l’aspiration à un urbanisme mêlant hygiène, circulation et représentation. Dans un temps de statuomanie (et d’hésitation entre italianité et modèles étrangers), la mort de Victor Emmanuel II (dont la mythification et l’italianisation sont présentées ensuite, dans un premier « intermède ») amène dans les régions, selon leur richesse et leurs liens avec la couronne, une vague de statues qui ne différent « pas fondamentalement du monument au député local ». Il faut autre chose à Rome, d’où un concours, dont les artistes locaux contestent l’ouverture mondiale. Entre incertitudes et hésitations, la loi de 1880 ne prévoit guère de contraintes, et institue un jury très large, très divers, microcosme des clientèles artistiques et urbaines.
Les chapitres II et III interrogent les résultats de ce concours, 315 projets, dont 103 bien documentés, relevant parfois du délire, d’où des pages croustillantes et un dossier d’illustrations qui réconcilient avec le monument tel qu’il est. Ces « pièces montées » informent sur l’idée même de monument, la propension à illustrer un discours historique sous prétexte d’architecture, et les inconvénients de chaque formule : colonnes plus parisiennes que romaines, déjà en grand nombre, trop hautes pour que les reliefs de leur sommet soient visibles, et imposant une statue en pied peu martiale, arc de triomphe non moins commun et, là, trop militaire, panthéon liant l’individu et l’histoire, évacué d’office puisque la dépouille a une autre destination, statue équestre plus rare à Rome car étrangère à la représentation des papes, mais nécessairement gigantesque pour se distinguer d’autres sculptures. S’y ajoutent les architectures complexes, aménagements, lieux politiques, nouveaux forums, liant le bon gouvernement et la belle ville, prévus à Termini dans la nouvelle Rome ou au centre historique, selon qu’on veut limiter le coût ou bouleverser la ville, mais souvent étrangers à l’hommage souhaité (jusqu’à un établissement de bains en l’honneur du défunt...). Les stratégies internes de la commission sont suivies, jusqu’au choix d’un de ces projets, à Termini, dû à un Français, Henri-Paul Némot, d’où une tempête nationaliste dans la presse, mais cela permet justement de ne pas passer à la réalisation, et de lancer un nouveau concours, le président du Conseil Agostino Depretis poussant à une localisation précise, le Capitole.
Les projets cernent une vision du Risorgimento, à travers le rôle du roi, sur lequel ils s’étendent alors que la commission s’intéresse à l’architecture globale. Il est seul ou pas, plutôt à cheval, mais aussi debout, rarement assis, souvent entrant dans Rome, souvent dans l’uniforme italien qu’il n’a porté qu’en 1874, militaire, politique ou les deux, mêlant codifications d’Ancien Régime et poncifs plus récents, vertus du monarque médiéval et symboles de l’industrie ou de la Constitution, oscillant entre personne réelle et fonction abstraite, et tenant compte de l’image populaire d’un roi-citoyen et non d’un imperator. S’ajoutent des représentations de l’histoire, et de l’Italie entre territoire et culture, avec une Antiquité peu présente, un Moyen Age propice aux mythes de la maison de Savoie, Dante très présent car commémoré en 1865, un balancement entre unité nationale et exaltation des communes, une incohérence née du collage « de petits tableaux historiques tels qu’ils pouvaient être enseignés à l’école ». En fait, se créent une tradition, une hagiographie, une histoire monarchique gommant celle d’inspiration révolutionnaire, avec insistance sur les batailles, même si le roi était en fait absent, pour faire oublier la piètre réputation militaire du pays, et escamotage naïf ou raisonné des conflits avec Garibaldi. Le tout relève de la propagande mais aussi des nécessités du récit populaire, et de la représentation, les actes diplomatiques ou politiques nécessitant un acteur pour être visualisés. La représentation géographique, elle, est floue, avec un nombre de villes ou de provinces variant en fonction de la place allouée.
Avec les deux chapitres suivants, on a la réalisation du monument réel, après un nouvel intermède sur le choix du Capitole, lié à la sensibilité à l’antique et au mépris pour les architectures privées médiévales de la colline, au discours de la salubrité et à la volonté, renforcée par les criailleries pontificales, de marquer la conquête de la cité. Un nouveau concours, en 1883-1884, prévoit d’entrée une statue équestre à arrière-plan architectural et décourage les fantaisistes mais aussi les artistes étrangers, tandis que se pose le problème de la définition d’un style « national » et que le Capitole induit une modernité ostensible contre le Vatican, mais aussi un style romain né de la proximité des forums. Si des projets de statues amènent des quolibets, le discours commun met en avant les vertus politiques et les plébiscites, la fonction conciliatrice d’un roi dont la personne sombre dans l’oubli au profit de la fonction, et un Risorgimento consensuel et téléologique unissant Cavour et Garibaldi : entre textes scolaires et imagerie, une légende dorée se crée. La commission et la presse tombent d’accord, on scinde monument et statue, et pour le premier, Giuseppe Sacconi est définitivement choisi.
Mais jusqu’à l’inauguration pour le cinquantenaire de l’unité et l’achèvement en 1921, le projet est plus que remanié dans ses détails, d’où un chapitre sur le passage du Vittoriale dédié à Victor-Emmanuel, à l’Autel de la Patrie, parfois appelé Vittoriano, ce qui renvoie à la Victoire. Cela passe par d’autres concours, pour la statue (difficile à réussir dans son gigantisme obligé), les groupes sculptés, etc., par des retards et des problèmes d’argent, par un choc entre les conceptions « réaliste » et « symboliste » du décor, par des tensions avec Sacconi jusqu’à sa mort en 1905, après qu’il ait imposé l’idée d’Autel de la Patrie, panthéon allégorique diminuant l’importance de la statue. Le décor de cet Autel amène un nouveau concours, des tensions générationnelles dans la commission, en gros entre les politiques, plus âgés, voulant une leçon d’histoire, et les artistes, plus jeunes, tenants des symboles, sans d’ailleurs que personne ne s’interroge sur l’effet réel sur le public, ce qui sera perçu. Choix ou budget, la plupart des projets entérinés sont d’ailleurs abandonnés. Ceux qui demeurent, avec des images de la pensée, de l’action, du sacrifice, de la concorde, de la force ou du droit, sont trop codés et surcodés, pour être immédiatement compris : avec le temps, on a glissé de l’évocation d’un passé proche à des allégories opaques.
C’est ce monument que le chapitre VI montre mis au service du régime mussolinien. Rien ne l’y prédispose. Il renvoie à un Risorgimento modéré, monarchiste, aux polémiques et scandales d’une Italie libérale honnie. Il est jugé hideux, archaïque, et est loin du futurisme. Mais le roi s’y efface devant Rome et l’Italie. La guerre mondiale y a amené le soldat inconnu, symbole de masse très récupérable. Puis le régime réendosse la romanité, le gigantisme, le spectaculaire, les arcs et colonnes, le néoclassique synonyme d’ordre, même s’il ne condamne pas absolument l’architecture d’ingénieur. Et le temps a vidé de son sens un décor investissable, dont une présentation des diverses fêtes du régime aide à préciser l’usage : s’il est inadéquat pour rappeler le fascisme des origines, San Sepolcro ou la Marche sur Rome, il est prêt pour marquer une intégration à l’histoire nationale, entre fondation d’un pseudo-empire romain et ajout des morts d’Éthiopie et d’Espagne à ceux de 1915-1918, ou pour fournir un décor théâtral à la récolte de l’or pour la journée de la fede, la foi et l’alliance, en 1935.
Tout cet itinéraire se conclut sur le constat d’une désaffection, d’une démythification et d’un oubli de Victor-Emmanuel II, d’une compromission de l’idée de patrie par la dictature, mais aussi sur des notes, des pistes, des indications fort stimulantes, l’idée d’un programme d’étude de la réception du monument, à travers l’oubli des codes originaux mais aussi la réappropriation par la culture de masse, entre cartes postales et cinéma. S’y ajoute une réflexion sur, entre autres, l’absence substantielle des masses dans les pratiques politiques d’une fin de XIXe siècle où elles sont supposées omniprésentes, l’opposition entre une pédagogie discursive du libéralisme et l’usage de l’effet visuel par le totalitarisme, ou la coïncidence entre la difficile gestation du monument et le passage du parlement de l’éloquence à l’ère des masses. Autant dire qu’en plus même de ses qualités techniques et scientifiques, et des nombreux champs qu’il aborde et précise, ce livre confirme, s’il en était besoin, tout l’intérêt et la richesse des analyses menées à partir d’un point focal symbolique, et la parfaite validité d’un choix, peu contestable aujourd’hui, mais qui était autrement risqué au moment où Catherine Brice a entamé ces recherches.
Éric VIAL
Jacques GIRAULT (sous la direction de). – Ouvriers en banlieue, XIXe -XXe siècles. Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1998,448 pages. « Patrimoine ». Jacques GIRAULT (dirigé par). – Seine-Saint-Denis. Chantiers et mémoires. Paris, Autrement, 1998,235 pages. « France ».
Lorsqu’il impulsait, dans les années 2970, des études pionnières sur l’implantation du fait communiste en France, Jacques Girault n’avait pas manqué de s’intéresser à la banlieue, autre terrain dont l’histoire sociale commençait à peine à se soucier. Les deux livres réalisés sous sa direction témoignent du chemin parcouru et des résultats obtenus en près d’un quart de siècle. De façon symptomatique, Ouvriers en banlieue s’ordonne autour d’exposés présentés dans le cadre d’un séminaire tenu à l’Université de Paris XIII. En prise directe sur la recherche actuelle, il mêle heureusement les travaux de spécialistes confirmés et les rapports d’étape de doctorants.
Divers, les trente-quatre auteurs réunis dans l’un et l’autre ouvrage le sont aussi par leur discipline d’origine. Si l’histoire contemporaine l’emporte sans surprise, les contributions demandées à la géographie, à la sociologie, aux sciences politiques et à l’ethnologie enrichissent l’analyse entreprise. Derrière les multiples angles de visée retenus, la même problématique de l’identité traverse les deux volumes. Davantage attentives, ici, aux données spatio-administratives, plus centrées, là, sur les dynamiques socio-politiques, les approches ne négligent pas la dimension culturelle et patrimoniale des processus à l’œuvre dans la délicate et fragile émergence d’un sentiment d’appartenance.
L’affaire n’allait pas de soi tant la banlieue demeure un territoire de contrastes et d’antagonismes. Érigée en collectivité territoriale par la réforme de juillet 1964 sans que l’on se soit trop soucié de consulter ses habitants et ses élus, la Seine-Saint-Denis doit sa création, au plus fort de l’urbanisation des Trente Glorieuses, aux préoccupations de hauts fonctionnaires en quête de solutions administratives aux problèmes soulevés par la gestion de l’énorme agglomération et son débordement hors des limites du département de la Seine. « Espace social en construction » dans le prolongement du Paris ouvrier du XIXe siècle, mais déjà aux lisières d’une capitale pressée d’y reléguer ses activités les plus encombrantes et polluantes, cette fraction de la périphérie parisienne s’est développée sous le signe de la ségrégation. Sur fond de contestation, les succès socialistes de la décennie 1890, relayés et amplifiés par le communisme, ne furent pas étrangers, pour peu que des réalisations suivent les conquêtes municipales, à la façon dont les partis ouvriers réussirent à retourner les facteurs de stigmatisation en motifs de fierté. En tout état de cause, banlieue « rouge » par excellence, la Seine-Saint-Denis fut abandonnée au PCF à l’heure du gaullisme triomphant.
Conçu pour conduire le lecteur de « la cave au grenier », Ouvriers en banlieue s’ouvre par l’indispensable mise en perspective du phénomène banlieusard dans l’espace-temps des sociétés urbaines (C. Sowerwine, F. Bourillon, A. Prost, J.-L. Robert, T. Bozon). Sous un intitulé très général, « les conditions économiques » abordées dans la deuxième partie, privilégient l’industrialisation, moment et processus essentiel, quoique non exclusif, d’occupation et d’organisation des terrains disponibles. Chiffres à l’appui, on suit les étapes d’un cycle dont la phase actuelle, rendue spectaculaire par l’extension des friches industrielles et la montée du chômage, ne saurait occulter la persistance de productions désormais recentrées sur les activités à forte valeur ajoutée (J. Girault). Sans doute l’industrie ne se résume-t-elle pas à la métallurgie et aux branches phares que constituent, pour des raisons différentes, l’automobile et l’aéronautique étudiée. De fait, si les auteurs insistent sur les « raisons de continuer » à se pencher sur des sources et des aspects encore mal explorés, les développements comparatifs (P. Fridenson), la plongée dans les années 1940 (D. Rousselier-Fraboulet) et le regard de l’ethnologue (N. Gérôme) élargissent singulièrement la portée de leurs propos. L’équilibre toujours recommencé entre terrrains industriels et zone de résidence, sur lequel repose l’évolution de la plus flexible des composantes de l’agglomération, justifie la place consacrée au logement dans la troisième partie. La rapidité du peuplement et son caractère massivement ouvrier expliquent pourquoi les communes de banlieue, victimes d’une logique urbaine qui leur était extérieure, furent les points de cristallisation d’une protestation originale efficacement canalisée par le Parti communiste. Elles furent encore, soulignent les auteurs, les chantiers contrastés d’expériences architecturales ou sociales et de la construction industrielle destinée, entre autres, à résorber au meilleur prix les bidonvilles dont le cinéma a conservé la trace (J. Girault, C. Rhein, D. Barjot, C. Dupuy, M. Tsikounas). Les quatrième et cinquième parties rappellent combien ces bases ouvrières, marquées par des modes de lutte propres à la classe, mais intégrées dans des stratégies et des tactiques nationales, furent aussi des lieux de rencontre, terres de mission pour les uns, points d’aboutissement pour ces autres, ici les Italiens, venus de l’étranger en grand nombre et qui, solidarités sociales et Trente Glorieuses aidant, finiront, bon gré mal gré, par figurer parmi les « authentiques acteurs de la construction de la banlieue » (J.-P. Brunet, M. Rault, N. Viet-Depaule, M.-C. Blanc-Chaléard, D. Tartakowsky, S. Zaidman, J. Clesse). Si ces traditions ont su inspirer un cinéma militant, syndical et politique, assuré de trouver sur place des conditions de diffusion plus favorables qu’ailleurs, les films réalisés nous en disent plus, peut-être, sur l’évolution d’un genre de production cinématographique que sur la banlieue elle-même (T. Perron, C. Thiébault). Volontarisme excepté, il en va autrement pour les initiatives municipales qui, à la croisée de la symbolique et de la culture, ont leur part, malgré tout, dans l’affirmation et la réévaluation de l’identité banlieusarde (M. Agulhon, M. Lyons, S. Rab).
Foisonnant, ainsi qu’on l’aura compris à la lecture de ce bref aperçu, Ouvriers en banlieue réussit à garder une cohérence, rare dans ce genre d’ouvrage. Le moindre des résultats n’est pas de malmener nombre des stéréotypes qui, de la fin du XIXe siècle à nos jours, n’ont pas cessé d’accompagner les discours sur les périphéries des villes. Loin des polémiques criardes et des régressions méthodologiques, l’ouvrage piloté par J. Girault fait le point sur les acquis de la recherche. Par-delà le renouvellement des problématiques dont sa publication témoigne, il apporte sa pierre à la réflexion et aux débats sérieux qu’appelle la compréhension de ce que fut et de ce qu’est devenu ce fait urbain et social majeur de l’époque contemporaine : la banlieue ouvrière.
Michel PIGENET
 
NOTES
 
[(1)]Cf. D. LABBÉ, Syndicats et syndiqués en France depuis 1945, Paris, L’Harmattan, 1996.
[(1)]Signalons à ce sujet la constitution récente du G.E.R.M.E., groupe d’études et de recherches sur les mouvements étudiants, qui entend fédérer et favoriser les recherches documentaires et les études sur le mouvement étudiant sous ses diverses formes, mais d’abord syndicales. G.E.R.M.E., 42, rue Faidherbe, 75011 Paris, Fax : 01 44 93 07 32.
[(2)]Cf. A. MONCHABLON, Histoire de l’U.N.E.F. de 1956 à 1968, Paris, P.U.F., 1983.
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[(1)]
Cf. D. LABBÉ, Syndicats et syndiqués en France depuis 1945,...
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[(1)]
Signalons à ce sujet la constitution récente du G.E.R.M.E.,...
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[(2)]
Cf. A. MONCHABLON, Histoire de l’U.N.E.F. de 1956 à 1968, P...
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