Le Mouvement Social
La Découverte

I.S.B.N.sans
118 pages

p. 3 à 7
doi: en cours

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no 195 2001/2

2001 Le Mouvement Social

Entre néo-libéralisme et corporatisme : apports et limites de deux trajectoires singulières

Michel Margairaz  [*]
Comme souvent, l’étude des parcours singuliers d’acteurs d’hier, éclairée par de nouvelles sources, nous offre l’occasion de traverser avec un regard neuf courants, réseaux et débats d’idées. Les deux articles présentés ici, étayés par l’apport de nouvelles archives, privées et publiques, s’attachent à retracer les trajectoires individuelles de deux personnages insolites, chacun à sa manière, Louis Rougier et Maurice Bouvier-Ajam. Parcours non sans similitudes : tous deux amorcent dès le début des années 1930 une « ascension météorique », brûlant les étapes d’une carrière brillante..., qui se trouve néanmoins brusquement ternie en 1944 pour avoir diversement mais franchement côtoyé les allées du pouvoir vichyssois. Chacun d’eux s’identifie à un courant d’idées du moment, dont l’écho a été aussi vif qu’éphé-mère, non sans proximités avec cet « esprit des années 1930 » brossé par Jean Touchard et porté par des jeunes gens guère plus âgés, les « non-conformistes » chers à Jean-Louis Loubet del Bayle. Tous deux se veulent les rénovateurs et prophètes d’une véritable doctrine, à la fois théorique et pratique : le premier, philosophe de formation, tente de fonder le néo-libéralisme en organisant en août 1938 le Colloque Walter Lippmann, tandis que le second, économiste issu des facultés de droit comme c’était alors la règle, bâtit dès la fin de 1934 l’Institut d’études corporatives et sociales (I.E.C.S.), dont il prétendait alors faire le laboratoire de la « science corporative ».
Chacun dans leur sphère, nos deux enfants prodiges proposent aux experts, aux acteurs sociaux comme aux gouvernants les composantes d’une doctrine qui explore cette troisième voie – à dire vrai très convoitée – entre le capitalisme libéral stricto sensu mis à mal par la grande dépression des années 1930 et le socialisme dans sa version orthodoxe ou planiste, doublement rejeté dans l’atmosphère de réaction ou de déception à l’égard du Front populaire moribond. Tous deux expriment en outre la prétention de fédérer un véritable réseau national, voire international pour Rougier, autour de la nouvelle doctrine, en puisant aussi bien chez les universitaires, les chefs d’entreprise ou les célébrités à divers titres.
Là s’arrêtent les similitudes...
François Denord, qui a reclassé et dépouillé récemment au Château de Lourmarin les archives privées de Louis Rougier, montre, preuves en main, que Les Mystiques économiques, son ouvrage inaugural, recueille un succès relatif dès sa parution en 1938 et que la Librairie de Médicis devient le foyer du néo-libéralisme en publiant une quarantaine de titres jusqu’en 1940. Mais il établit également que ce dernier ne parvient guère à entretenir la flamme de la doctrine au-delà d’une année après la tenue du Colloque Lippmann, pourtant prometteur. Et il semble bien que si, comme l’avait montré il y a peu Henri Morsel à propos du seul Louis Marlio, le néo-libéralisme s’y est affirmé en rupture relative avec le libéralisme classique, malgré la résistance d’un Jacques Rueff, l’élan a vite tourné court. Et la tentative de Rougier de prolonger l’écho du Colloque par la création du Centre International d’Études pour la Rénovation du Libéralisme (ou C.I.R.L.), d’ailleurs plus belge qu’international, fait long feu avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Celle-ci démultiplie les parcours divergents entre des néo-libéraux déjà divisés. Et la compromission avec le régime de Vichy, fatale à Louis Rougier, nous dit Denord, lui vaut d’être écarté de longues années de la Société du Mont Pèlerin, nouveau berceau du néo-libéralisme fondé par Hayek et Röpke.
Plus riche et plus sinueux apparaît le parcours de Maurice Bouvier-Ajam, minutieusement reconstitué par Steve Kaplan, qui, sans complaisance, déjoue, imprimés et archives à l’appui, les pièges d’une biographie sélectivement épurée de son passé corporatiste par l’intéressé lui-même dans ses écrits d’après-guerre.
Les ambitions de Bouvier-Ajam de faire de son institut un lieu d’apprentissage et de recherche sur la « science corporative » ont, semble-t-il, quelque peu excédé ses moyens jusqu’à la guerre, qui provoque la fermeture de l’I.E.C.S. La résurrection de l’Institut semble alors due au « haut patronage » du Maréchal en 1941 et aux convergences possibles du corporatisme qu’on y professe avec des thèmes majeurs de la Révolution nationale, dont celui-ci partage les ennemis comme les remèdes. On repère aisément une hostilité commune au libéralisme, au communisme, au syndicalisme de classe, voire à l’étatisme. Encore que, sur ce dernier point, les transitions entre ce que Louis Baudin dénommait en 1941 le « corporatisme d’association », le plus orthodoxe et proche de la vulgate latourdupinienne, et le « corporatisme d’État » apparaissent floues chez BouvierAjam, malgré son souci de se démarquer de la conception de l’État « tiers départageant » du François Perroux de 1938. Les réponses à l’effondrement français se rejoignent également : la collaboration des classes, l’articulation de l’économique et du social et la primauté de celui-ci sur celui-là. La corporation devait, à travers la garantie de la « propriété du métier », assurer une véritable sécurité sociale aux ouvriers comme aux artisans ou aux patrons et ainsi réconcilier durablement capital et travail. Steve Kaplan passe alors au scalpel les réaménagements, voire les bricolages conceptuels, que Bouvier-Ajam fait subir à une histoire en grande partie mythifiée des anciennes corporations comme aux expériences étrangères. La Charte du Travail aurait pu être la réalisation enfin assurée des principes de l’I.E.C.S.
Mais on sait depuis les travaux de Jean-Pierre Le Crom combien la corporation y occupait une place réduite et fort contestée au cœur des luttes entre les traditionalistes du Maréchal et les « syndicalistes » de l’ex-cégétiste René Belin. Et les dissensions gagnent l’Institut lui-même, en proie à des dérives sectaires jusqu’à sa dissolution après la Libération.
Après une épuration éphémère, le reste du parcours et le ralliement au Parti communiste peuvent paraître d’un moindre intérêt. Pour qui a quelque peu fréquenté les cénacles marxistes des années 1960-1970, le personnage, malgré ou à cause de cette stupéfiante conversion doublée d’amnésie, n’a jamais bénéficié d’une grande autorité, remplissant des fonctions plus honorifiques qu’efficientes.
Au-delà des deux biographies, l’étude de ces trajectoires singulières nous offre une occasion féconde de traverser une nouvelle fois le bouillonnement intellectuel de ces années 1936-1944. La combinaison de la Grande Dépression et de la faible efficacité économique du Front Populaire a creusé parmi les élites économiques, intellectuelles et politiques comme une brèche ouvrant de multiples perspectives possibles – entre Charybde (le libéralisme) et Scylla (le socialisme), évoqués plaisamment par Louis Baudin en 1941 – dont le néo-libéralisme et le corporatisme ont été à la fois les plus attractives et, du moins pour le second, les plus éphé-mères. Nuls mieux que des parcours individuels nous permettent ainsi de décomposer et recomposer cercles et réseaux entremêlés, où de multiples initiatives se donnent libre cours.
A l’inverse toutefois, le risque est grand – même si nos deux auteurs le pressentent – de retracer l’histoire de ces cénacles à travers le prisme des papiers de ceux qui les ont portés à bout de bras, comme Georges Lefranc le fit naguère pour le planisme. Et le poids relatif de nos deux prodiges apparaît d’autant plus délicat à mesurer que les doctrines n’ont guère vu d’applications pratiques...
L’une des manières d’effectuer la pesée consiste à préciser les contraintes lourdes de la conjoncture – la pénurie, le poids de l’Occupation, la Libération... – qui ont refermé la brèche en 1945 et ainsi réduit les possibles. Le sursaut national de la Reconstruction mêlé à la résurgence d’un syndicalisme démocratique fort a contribué, bon gré mal gré, à privilégier une approche résolument macro-économique, macro-sociale et étatique. Les nécessaires priorités impliquaient des arbitrages forts au nom de l’intérêt général, qui ne pouvaient surgir ni du marché ni du seul choc des intérêts groupés, réduisant ainsi à la portion congrue néo-libéralisme et corporatisme. La roue avait tourné. Désormais l’heure était à Keynes ou à Jean Monnet, non à La Tour du Pin ou à Walter Lippmann.
 
NOTES
 
[*]Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris VIII.
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