2001
Le Mouvement Social
Entre néo-libéralisme et corporatisme : apports et limites de deux trajectoires singulières
Michel Margairaz
[*]
Comme souvent, l’étude des parcours singuliers
d’acteurs d’hier, éclairée par de nouvelles sources, nous
offre l’occasion de traverser avec un regard neuf courants, réseaux et débats d’idées. Les deux articles présentés ici, étayés par l’apport de nouvelles archives, privées et publiques, s’attachent à retracer les trajectoires
individuelles de deux personnages insolites, chacun à
sa manière, Louis Rougier et Maurice Bouvier-Ajam. Parcours non sans similitudes : tous deux amorcent dès le
début des années 1930 une « ascension météorique »,
brûlant les étapes d’une carrière brillante..., qui se trouve
néanmoins brusquement ternie en 1944 pour avoir
diversement mais franchement côtoyé les allées du pouvoir vichyssois. Chacun d’eux s’identifie à un courant
d’idées du moment, dont l’écho a été aussi vif qu’éphé-mère, non sans proximités avec cet « esprit des années
1930 » brossé par Jean Touchard et porté par des jeunes
gens guère plus âgés, les « non-conformistes » chers à
Jean-Louis Loubet del Bayle. Tous deux se veulent les
rénovateurs et prophètes d’une véritable doctrine, à la
fois théorique et pratique : le premier, philosophe de formation, tente de fonder le néo-libéralisme en organisant
en août 1938 le Colloque Walter Lippmann, tandis que
le second, économiste issu des facultés de droit comme
c’était alors la règle, bâtit dès la fin de 1934 l’Institut
d’études corporatives et sociales (I.E.C.S.), dont il prétendait alors faire le laboratoire de la « science corporative ».
Chacun dans leur sphère, nos deux enfants prodiges
proposent aux experts, aux acteurs sociaux comme aux
gouvernants les composantes d’une doctrine qui
explore cette troisième voie – à dire vrai très convoitée
– entre le capitalisme libéral stricto sensu mis à mal par
la grande dépression des années 1930 et le socialisme
dans sa version orthodoxe ou planiste, doublement
rejeté dans l’atmosphère de réaction ou de déception à
l’égard du Front populaire moribond. Tous deux expriment en outre la prétention de fédérer un véritable
réseau national, voire international pour Rougier, autour
de la nouvelle doctrine, en puisant aussi bien chez les
universitaires, les chefs d’entreprise ou les célébrités à
divers titres.
Là s’arrêtent les similitudes...
François Denord, qui a reclassé et dépouillé récemment au Château de Lourmarin les archives privées de
Louis Rougier, montre, preuves en main, que Les Mystiques économiques, son ouvrage inaugural, recueille
un succès relatif dès sa parution en 1938 et que la Librairie de Médicis devient le foyer du néo-libéralisme en
publiant une quarantaine de titres jusqu’en 1940. Mais
il établit également que ce dernier ne parvient guère à
entretenir la flamme de la doctrine au-delà d’une année
après la tenue du Colloque Lippmann, pourtant prometteur. Et il semble bien que si, comme l’avait montré il y
a peu Henri Morsel à propos du seul Louis Marlio, le
néo-libéralisme s’y est affirmé en rupture relative avec
le libéralisme classique, malgré la résistance d’un Jacques Rueff, l’élan a vite tourné court. Et la tentative de
Rougier de prolonger l’écho du Colloque par la création
du Centre International d’Études pour la Rénovation du
Libéralisme (ou C.I.R.L.), d’ailleurs plus belge qu’international, fait long feu avec le déclenchement de la
Seconde Guerre mondiale. Celle-ci démultiplie les parcours divergents entre des néo-libéraux déjà divisés. Et
la compromission avec le régime de Vichy, fatale à Louis
Rougier, nous dit Denord, lui vaut d’être écarté de longues années de la Société du Mont Pèlerin, nouveau berceau du néo-libéralisme fondé par Hayek et Röpke.
Plus riche et plus sinueux apparaît le parcours de
Maurice Bouvier-Ajam, minutieusement reconstitué par
Steve Kaplan, qui, sans complaisance, déjoue, imprimés
et archives à l’appui, les pièges d’une biographie sélectivement épurée de son passé corporatiste par l’intéressé lui-même dans ses écrits d’après-guerre.
Les ambitions de Bouvier-Ajam de faire de son institut un lieu d’apprentissage et de recherche sur la
« science corporative » ont, semble-t-il, quelque peu
excédé ses moyens jusqu’à la guerre, qui provoque la
fermeture de l’I.E.C.S. La résurrection de l’Institut semble alors due au « haut patronage » du Maréchal en 1941
et aux convergences possibles du corporatisme qu’on y
professe avec des thèmes majeurs de la Révolution
nationale, dont celui-ci partage les ennemis comme les
remèdes. On repère aisément une hostilité commune au
libéralisme, au communisme, au syndicalisme de classe,
voire à l’étatisme. Encore que, sur ce dernier point, les
transitions entre ce que Louis Baudin dénommait en
1941 le « corporatisme d’association », le plus orthodoxe et proche de la vulgate latourdupinienne, et le
« corporatisme d’État » apparaissent floues chez BouvierAjam, malgré son souci de se démarquer de la
conception de l’État « tiers départageant » du François
Perroux de 1938. Les réponses à l’effondrement français
se rejoignent également : la collaboration des classes,
l’articulation de l’économique et du social et la primauté
de celui-ci sur celui-là. La corporation devait, à travers
la garantie de la « propriété du métier », assurer une
véritable sécurité sociale aux ouvriers comme aux artisans ou aux patrons et ainsi réconcilier durablement
capital et travail. Steve Kaplan passe alors au scalpel les
réaménagements, voire les bricolages conceptuels, que
Bouvier-Ajam fait subir à une histoire en grande partie
mythifiée des anciennes corporations comme aux expériences étrangères. La Charte du Travail aurait pu être
la réalisation enfin assurée des principes de l’I.E.C.S.
Mais on sait depuis les travaux de Jean-Pierre Le Crom
combien la corporation y occupait une place réduite et
fort contestée au cœur des luttes entre les traditionalistes du Maréchal et les « syndicalistes » de l’ex-cégétiste
René Belin. Et les dissensions gagnent l’Institut lui-même, en proie à des dérives sectaires jusqu’à sa dissolution après la Libération.
Après une épuration éphémère, le reste du parcours
et le ralliement au Parti communiste peuvent paraître
d’un moindre intérêt. Pour qui a quelque peu fréquenté
les cénacles marxistes des années 1960-1970, le personnage, malgré ou à cause de cette stupéfiante conversion
doublée d’amnésie, n’a jamais bénéficié d’une grande
autorité, remplissant des fonctions plus honorifiques
qu’efficientes.
Au-delà des deux biographies, l’étude de ces trajectoires singulières nous offre une occasion féconde de
traverser une nouvelle fois le bouillonnement intellectuel de ces années 1936-1944. La combinaison de la
Grande Dépression et de la faible efficacité économique
du Front Populaire a creusé parmi les élites économiques, intellectuelles et politiques comme une brèche
ouvrant de multiples perspectives possibles – entre Charybde (le libéralisme) et Scylla (le socialisme), évoqués
plaisamment par Louis Baudin en 1941 – dont le néo-libéralisme et le corporatisme ont été à la fois les plus
attractives et, du moins pour le second, les plus éphé-mères. Nuls mieux que des parcours individuels nous
permettent ainsi de décomposer et recomposer cercles
et réseaux entremêlés, où de multiples initiatives se donnent libre cours.
A l’inverse toutefois, le risque est grand – même si
nos deux auteurs le pressentent – de retracer l’histoire
de ces cénacles à travers le prisme des papiers de ceux
qui les ont portés à bout de bras, comme Georges
Lefranc le fit naguère pour le planisme. Et le poids relatif
de nos deux prodiges apparaît d’autant plus délicat à
mesurer que les doctrines n’ont guère vu d’applications
pratiques...
L’une des manières d’effectuer la pesée consiste à
préciser les contraintes lourdes de la conjoncture – la
pénurie, le poids de l’Occupation, la Libération... – qui
ont refermé la brèche en 1945 et ainsi réduit les possibles. Le sursaut national de la Reconstruction mêlé à la
résurgence d’un syndicalisme démocratique fort a
contribué, bon gré mal gré, à privilégier une approche
résolument macro-économique, macro-sociale et étatique. Les nécessaires priorités impliquaient des arbitrages forts au nom de l’intérêt général, qui ne pouvaient
surgir ni du marché ni du seul choc des intérêts groupés,
réduisant ainsi à la portion congrue néo-libéralisme et
corporatisme. La roue avait tourné. Désormais l’heure
était à Keynes ou à Jean Monnet, non à La Tour du Pin
ou à Walter Lippmann.
[*]
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris VIII.