2001
Le Mouvement Social
Un laboratoire de la doctrine corporatiste sous le régime de Vichy : l’Institut d’études corporatives et sociales
Steven L. Kaplan
[*]
Paradoxalement, l’abolition des corporations par la Révolution française a donné naissance à « l’idée corporatiste » qui allait prospérer au XIXe siècle, s’enrichir suite à la Révolution
russe et à la Grande Dépression, et atteindre son apogée sous Vichy. Cet article retrace
l’itinéraire de l’Institut d’études corporatives et sociales qui était chargé, selon son très jeune
directeur, M. Bouvier-Ajam, de préparer, voire réaliser l’avènement corporatif, socle socio-institutionnel de la Révolution nationale. Directement inspiré par une vision idéalisée d’un
long Ancien Régime chrétien, cohérent et harmonieux, ce corporatisme vante cependant sa
modernité et sa pertinence. Mais l’exégèse que donne Bouvier-Ajam à la doctrine suscite de
l’opposition au sein de l’I.E.C.S. et de l’entourage du Maréchal. L’I.E.C.S. disparaît juste avant
la Libération, qui incarcère son directeur pendant un an. Répudiant l’évangile corporatiste
tout en nourrissant sa vive critique du capitalisme, Bouvier-Ajam devient communiste, côtoie
les chefs du P.C.F. et collabore au C.E.R.M. Il prend ses distances en fin de carrière quand,
devenu écrivain à succès, il brigue obstinément l’Académie française, s’appuyant sur le duc
de Lévis-Mirepoix, ancien membre du comité de patronage de l’I.E.C.S.
Paradoxically, the abolition of the guilds-« corporations » in 18th c. parlance-by the
French Revolution engendered the « corporatist idea » which flourished during the 19th
c., thickened in the wake of the Russian Revolution and the Great Depression, and reached its zenith under Vichy. This article explores the trajectory of the Institute of Corporation and Social Studies (I.E.C.S.) which was charged, according to its very young
director, M. Bouvier-Ajam, with the task of preparing, perhaps even establishing the corporate system, socio-institutional keystone in the arch of the National Revolution. Directly inspired by an idealized vision of a protracted Old Regime, Christian, coherent, and
harmonious, this corporatism nevertheless boasted its modernity and its relevance. BouvierAjam exegesis of the doctrine, however, aroused opposition within the I.E.C.S. and
Pétain’s circle. The I.E.C.S. was dissolved just before the Liberation, which interned BouvierAjam for a year. Repudiating the corporatist gospel, Bouvier-Ajam became a communist, frequented the leaders of the P.C.F., and joined the Centre d’Études et Recherches Marxistes. He distanced himself from the party toward the end of his career when,
as a best-selling historian, he tenaciously sought election to the French Academy, robustly
supported by the Duke of Lévis-Mirepoix, who had served on the patronage committee
of the I.E.C.S.
Paradoxalement, l’abolition des corporations par la Révolution française a
donné naissance à « l’idée corporatiste », comme onl ’appeller a plus tard. Oscillant entre utopie et pragmatisme, entre passéisme et modernité, entre droite et
gauche, l’idéal corporatiste atteindra son apogée sous le régime de Vichy. Répandant
l’évangile corporatif depuis le milieu des années 1930, l’Institut d’études corporatives
et sociales devint le principal centre vichyste en matière de recherche, de réflexion et
(à en croire son directeur, Maurice Bouvier-Ajam) de formation corporatiste, ainsi que
l’organe le plus bruyant du combat en faveur d’un corporatisme généralisé
[1].
Le projet corporatiste de Vichy fondait en grande partie sa légitimité sur la
récupération d’un passé qui permettait d’établir certaines équivalences morales et
morphologiques, certaines continuités sociales et spirituelles, certaines analogies rassurantes et certains précédents plus ou moins contraignants sur le plan pragmatique.
En suivant des procédures apparentées, sous certains rapports, à celles que Turgot
avait mises en œuvre au XVIII
e siècle
[2] – lecture doctrinale du passé, exégèse liturgique de la « nature », sacrifice rituel de l’Autre, etc. – les corporatistes arrivèrent à des
conclusions radicalement différentes des siennes. Leurs représentations de l’Ancien
Régime – mi-imaginaires mi-réalistes – contribuèrent à donner un visage et une tonalité spécifiques au corporatisme délibérément « moderne », mais en même temps
intemporel sur le plan philosophique, que façonnèrent ces traditionalistes. L’histoire
de l’Institut d’études corporatives et sociales permet de saisir les enjeux et les tensions
liées à l’élaboration et à la mise en œuvre de cet idéal social, politique et économique.
La recherche d’une troisième voie
L’histoire contemporaine du corporatisme commence avec deux penseurs
catholiques sociaux, René La Tour du Pin et Albert de Mun. Le modèle contre-révolutionnaire, vaguement modernisé, constituait le canevas de la doctrine corporative de La Tour du Pin. Ce qui impliquait une croisade contre le libéralisme
sous tous ses avatars : le capitalisme cruel et cupide, l’individualisme corrosif et atomisant, le parlementarisme hypocrite et flasque, le matérialisme dégradant et
vorace, et enfin la laïcité sans âme et blasphématoire. La Tour du Pin pensait
qu’avec un corporatisme enraciné dans le christianisme (et dans l’expérience française, argument qui prit un tour dramatique en 1940), il serait possible de retrouver
la voie du salut terrestre et céleste : la paix et la cohésion sociales, la solidité familiale, la solidarité collective, l’efficacité et la prospérité économiques, l’ancrage moral
et la primauté du spirituel. Le corporatisme conjurerait la lutte des classes, les tyrannies symétriques et apparentées du libéralisme de marché et du socialisme, l’anarchie politique, l’imprudent appétit de liberté et de droits au détriment du sens des
responsabilités et des devoirs, et le désespoir de l’anomie. La Tour du Pin n’imaginait pas que son système pût fonctionner sans un État fort, ce qui le différenciait
du catholique libéral Albert de Mun. Le débat concernant l’ampleur, la portée et
les attributs précis de l’État resta une source de tension et de créativité permanentes
parmi les corporatistes.
Au tournant du siècle, cependant, le corporatisme ne s’exprimait pas d’une
seule voix, en dépit de la puissante influence de La Tour du Pin. Même si le catholicisme intransigeant constituait la « matrice » du catholicisme social, les catholiques
sociaux n’étaient pas tous aussi strictement traditionalistes que La Tour du Pin,
monarchiste et fier de l’être, qui résistait à l’appel du pape demandant aux Français
d’accepter la République. De Mun était l’un des nombreux partisans du ralliement.
Si Charles Maurras attira quelques corporatistes dans les rangs de l’Action française,
bien d’autres reculaient devant les solutions politiques royalistes et autoritaires. Certains catholiques sociaux, marqués peut-être par les travaux du sociologue Frédéric
Le Play, flirtaient avec le corporatisme sans renoncer à leurs affinités avec l’économie
du laissez-faire. Se méfiant de l’État, l’École d’Angers restait attachée à l’économie
libérale dans le cadre de « corporations libres ». Les démocrates chrétiens, hostiles à
la hiérarchie et tout dévoués à la politique démocratique, envisageaient des modes
de représentation professionnelle qui révélaient quand même une tendance corporatiste. Pour certains, l’attrait du corporatisme était justement qu’il leur évitait le
recours à un léviathan jacobin, alors que pour d’autres l’État interventionniste était
la condition sine qua non d’une socialisation corporatiste durable.
Du côté des réformateurs, qui étaient également à la recherche d’une solution
intermédiaire entre libéralisme et collectivisme, le sociologue Émile Durkheim, un
commentateur critique des corporations de l’Ancien Régime, fit valoir avec force que
les corporations comblaient des besoins profonds – le genre d’institutions qu’il prévoyait remplissait des fonctions très voisines de celles des communautés de La Tour du
Pin – et que l’on pouvait fort bien parvenir à une solidarité interclassiste sans sacrifier
les libertés fondamentales ni promouvoir l’étatisme. Sous l’influence de Durkheim, le
juriste Léon Duguit attaqua l’État jacobin, dont de nombreuses missions pouvaient être
confiées à des syndicats quasi corporatifs, composés séparément d’ouvriers et
d’employeurs, mais capables de fusionner pour promouvoir les solidarités.
La pensée corporatiste française (et dans une moindre mesure l’action corporatiste) s’épanouit à la fin des années 1920 et au début des années 1930, en réponse
au double défi lancé à la démocratie libérale (parlementaire) et au capitalisme par la
Révolution russe et la crise économique mondiale de 1929, ainsi qu’à l’émergence
de régimes de type corporatiste au Portugal, en Espagne, en Italie et en Autriche.
La France elle-même avait introduit, en les ajustant parfois, des éléments corporatistes dans la gestion de son économie au niveau non seulement local, mais aussi
national. De l’extrême gauche et de l’extrême droite, en la personne de Jacques
Doriot d’une part et du colonel de la Rocque de l’autre, un corporatisme « social »
fascisant et agressif fit irruption sur la scène politique. L’Action française engendra
un essaim de corporatistes, mais il en alla de même pour la C.G.T. non communiste.
Henri de Man, théoricien belge et « socialiste convaincu », incita les ouvriers à s’entendre avec leurs patrons plutôt qu’à se lancer dans la lutte des classes. En 1935, le
corporatisme domina le programme des Semaines sociales mises en place par les
catholiques sociaux. Les revues
Politique et
L’Homme nouveau consacrèrent des
numéros spéciaux au thème corporatiste. Dorgères, chef du Front Paysan, annonça
l’avènement de « l’économie corporative » en se fondant sur la banqueroute des économies aussi bien libérales qu’étatistes. « Le système corporatif est à la mode », nota
Marcel Berthon, élève de François Olivier-Martin, penseur corporatiste de la Faculté
de droit de Poitiers. « En France, les esprits qui, il y a quelques années, semblaient
le plus opposés à la discipline corporative s’y rallient d’enthousiasme et réclament
l’organisation de la profession. Nous sommes en droit de penser que le XX
e siècle
sera le siècle du corporatisme »
[3].
Plus neutre, Louis Baudin, économiste, professeur agrégé de droit, attribuait le
pouvoir de « séduction » de la doctrine non seulement « au flou de ses lignes, au
mystère qui l’enveloppe », mais à une attitude largement répandue : « aigri contre un
libéralisme dont il n’a connu que la caricature et contre un socialisme dont les premières manifestations ont suffi à provoquer des désastres, le Français moyen s’est
pris d’un goût très vif pour la navigation entre Charybde et Scylla : ni l’un ni l’autre,
entre les deux et plus loin »
[4].
« A ne retenir que la production des premiers mois de 1935, livres, brochures,
articles sur le corporatisme suffisent à remplir un rayon de bibliothèque », notait l’économiste et juriste Gaétan Pirou, dont certains écrits occupaient d’ailleurs le rayon en
question. Un autre observateur attentif compta, de janvier 1934 à juin 1943, plus de
400 textes en français ayant trait au corporatisme, à l’exclusion, semble-t-il, d’une
pléthore d’articles de presse. Outre leurs nombreux essais théoriques, des vétérans du
corporatisme tels que Louis Salleron, Alfred Rolland, Jacques Warnier, Hubert Ley et
Robert Guillermain proposèrent des études sur « le corporatisme appliqué » à des arts
et professions particuliers (par exemple l’architecture, les textiles, l’agriculture, l’artisanat, le commerce, etc.). Les éditeurs lancèrent des collections spéciales pour répondre à la demande croissante : Anticipations corporatives chez Dunod, la Bibliothèque
d’études sociales chez Flammarion et la Bibliothèque corporative chez Attinger (en
Suisse). Comme le nota Bouvier-Ajam, « ainsi, même avant la Révolution Nationale,
le corporatisme était déjà en marche vers sa réhabilitation »
[5].
Au milieu de toute cette effervescence, naquit l’Institut d’études corporatives et
sociales (I.E.C.S.), fondé en partie justement pour canaliser l’énergie en question et
l’aider à se transformer en un champ d’étude et de pratique que Maurice Bouvier-Ajam, son grand animateur, aimait à appeler, imitant les Italiens, « la science corporative »
[6].
Ce dernier avait connu dans les milieux universitaires de juristes une ascension
météorique qui l’avait propulsé, à vingt ans à peine, à un poste de direction et
d’influence intellectuelle. Certes, les docteurs en droit, dont la thèse était nettement
moins difficile à soutenir que celle des docteurs ès lettres, connaissaient souvent des
débuts de carrière fulgurants. Il est néanmoins probable que ce jeune homme, né au
Mans et éduqué à Tours, auteur d’un recueil de poésie publié à l’âge de dix-huit ans,
musicien averti (et futur auteur d’un court guide du jazz), était doté d’un charisme
réel, ainsi que d’une puissante intelligence, pour parvenir à s’imposer de façon si
précoce et si assurée dans les rangs universitaires, et, au-delà, dans le monde de la
culture et de la politique. Ses poèmes révèlent de l’énergie, de l’esprit et une assurance à toute épreuve. Ils sont à la fois espiègles et sentimentaux, impertinents et
conventionnels, spontanés et artificiels, lyriques et plats. Bouvier-Ajam parlait
d’amour avec enthousiasme et une mélancolie un peu surfaite; à l’instar de Verlaine
(une de ses idoles, avec Claudel et Chopin), il rêvait simultanément de plaisir et de
pureté, de la chair et de l’esprit. Tenté par la bohème, par la musique et la littérature
(rejetant aussi bien le modèle du « bourgeois placide » que celui du « maître en Sorbonne »), il ne s’en attacha pas moins à un certain nombre de valeurs conservatrices.
Les implications de la modernité l’inquiétaient, il remettait en question la solidité des
progrès accomplis par l’homme sous l’influence des Lumières, et Dieu était pour lui
la source de toute vérité et de toute beauté.
Adolescent, Maurice Bouvier-Ajam se distinguait des jeunes gens de son âge.
« Son caractère ? Difficile, bizarre, assurent volontiers ses amis; mais il a toujours
été considéré par eux comme un excellent camarade : et n’est-il pas président d’une
société amicale de lycéens ? ». Personne, à l’époque, ne s’étonna de le voir marcher
sur les traces de son père, avocat prestigieux, magistrat et professeur, qui présidait
aux destinées d’une association musicale. Son grand-père maternel, Maurice Ajam,
ancien ministre, sénateur de la Sarthe, professeur au Collège libre des Sciences Sociales et président de la Société Positiviste, lui donna le goût de Paris et de la vie
publique, même si ses choix philosophiques ne pouvaient totalement satisfaire le
jeune homme
[7]. La rencontre de sa future femme dans un cours de théâtre – espace
des émotions esthétiques autant que machine à illusions – joua dans sa vie un rôle
déterminant : il se marie en 1934 à vingt ans et c’est sa femme, de six ans plus âgée
que lui, qui l’amène à l’Église catholique, lieu où se joue un tout autre drame et
engagement, qui renforcera la dimension chrétienne de sa vision corporatiste
[8].
Impatient d’agir, la même année Bouvier-Ajam rejoint pour un court moment les
Croix de feu et participe à la manifestation orageuse du 6 février.
Ayant fait des études de droit et d’économie à la Faculté de Droit de Paris,
Bouvier-Ajam soutint, à peu près à l’époque où l’I.E.C.S. vit le jour, sa thèse de
doctorat sur le nationalisme économique de Friedrich List, sujet relativement exotique
qui abordait des préoccupations locales par le truchement d’une trajectoire étrangère,
devant un jury parisien auquel participaient deux grands spécialistes indépendants
d’esprit et fortement portés sur la question du corporatisme, Gaétan Pirou et François
Perroux. Bouvier-Ajam fit ses premiers pas d’enseignant à la Faculté de Droit de
Rennes avant la guerre; en 1942, il figurait parmi les chargés de cours à Bordeaux
[9].
Bouvier-Ajam a narré en termes héroïques l’histoire de la création de l’I.E.C.S.
à la fin de 1934, création qui avait exigé « de ses promoteurs beaucoup de courage
et une longue persévérance » car le corporatisme ne bénéficiait pas à l’époque « des
appuis solides et des hautes sympathies » qu’il devait s’attirer après 1940. Livré à
lui-même, le ferment intellectuel ne se transformait pas aisément en subventions,
surtout à un moment où le climat (micro-)politique n’était pas favorable au projet
corporatiste, en particulier sous sa forme fortement traditionaliste. « De durs labeurs
furent nécessaires pour faire triompher l’idée d’un organisme ayant pour but de
restaurer la tradition corporative perdue », devait noter Bouvier-Ajam, « de la restaurer dans sa plénitude ».
Toutefois les convictions traditionalistes n’empêchaient nullement d’avoir
recours à des méthodes modernes d’analyse et d’application. Dès le départ, l’Institut
afficha des ambitions qui débordaient le cadre universitaire, cherchant à atteindre et
à mobiliser les « milieux professionnels » ainsi que les « milieux intellectuels ». Sous
l’impulsion de Bouvier-Ajam, dès 1936 (si l’on en croit son récit quelque peu entaché
d’auto-promotion), « il avait établi des contacts avec tout ce qui compte en France
dans le domaine du précorporatisme, aussi bien doctrinal que pratique ». Le refus
obstiné de séparer la théorie de la pratique devint un leitmotiv de Bouvier-Ajam. Son
but était de trouver le moyen de concilier ses deux objectifs, la méditation des enseignements de La Tour du Pin et la création d’entreprises précorporatives. Ce traditionaliste faisait entendre un discours d’un modernisme frappant en épousant la cause
d’une « permanente interpénétration du réel et de l’idéal au sein d’un organisme qui
aurait ainsi une véritable efficacité ». Bouvier-Ajam ne ménagea pas ses efforts pour
rassurer les sceptiques et les convaincre du fait que le corporatisme n’était pas une
entreprise de pure spéculation : « Quelle est en effet la valeur d’une doctrine qui n’a
pas subi l’épreuve de la vie, et à quoi sert une expérience que ne guide pas une
doctrine sans faille ? ».
En mariant le social et le corporatif, il voulait inscrire cette idée dans le nom
même de son entreprise. L’épithète « sociales » renforçait la double vocation de « corporatives », plus hermétique : elle évoquait la vie, ses échanges et ses aspérités de
tous les jours, la rudesse et l’angoisse chroniques historiquement contenues dans « la
question sociale » et dans la lutte des classes, qui semblait interdire la paix sociale,
inscrites au lourd programme social des partis politiques, depuis la plate-forme du
Front Populaire jusqu’au « Social d’abord » qui était le slogan du Parti social français
(continuateur des Croix de Feu).
Ainsi, pour l’Institut, « l’enseignement du corporatisme » impliquait non seulement une maîtrise de la doctrine – aussi essentielle pour Bouvier-Ajam qu’elle avait
pu l’être pour La Tour du Pin – mais encore « la préparation de ses étudiants à la
vie sociale par l’examen des conditions générales de cette vie ». Plus précisément,
cet apprentissage suivait un programme qui n’était pas sans rappeler, par certains
côtés, l’école de commerce américaine, les encycliques papales depuis
Rerum Novarum jusqu’à
Quadragesimo Anno, et la rhétorique traditionnelle des corporations :
« des méthodes d’organisation professionnelles, des principes nécessaires à la bonne
gestion des entreprises, à la protection sociale des intérêts des métiers, à l’établissement de la paix sociale et de la prospérité économique ». Dans les premiers temps,
cependant, la vocation pédagogique céda le pas à la recherche, plus facile à organiser
et à diffuser. La recherche – appelée « l’étude scientifique » – se concentrait à parts
égales sur les préoccupations historiques et doctrinales, étrangères et indigènes,
anciennes et modernes. L’impératif pragmatique dirigeait l’attention sur les problèmes sociaux et économiques contemporains, l’Institut s’efforçant « de discerner quelle
serait la portée de leur solution corporative », puisque les autres solutions avaient
connu des échecs notoires au cours des trois premières décennies du XX
e siècle, de
même que dans un passé plus lointain
[10].
Une instance de propagande
de la « Révolution nationale »
Maurice Bouvier-Ajam donnait l’impression d’avoir accompli beaucoup de choses avant la guerre en établissant des réseaux, en proposant des consultations, en
lançant des recherches et en publiant abondamment. Portant sur cette période un
regard rétrospectif, bien des années plus tard, il se disait fier d’avoir pris le risque de
rassembler « des personnalités des diverses écoles corporatistes » dans le but audacieux de parvenir à « l’unification sur l’essentiel ». Même si « la confrontation des
tendances ne fut pas pleinement assumée », l’opération n’en eut pas moins pour
résultat une base doctrinale nettement affinée. Aux yeux d’un de ses adversaires,
Alexandre Parodi, devenu ministre du Travail en 1944, jusqu’en 1940 l’action de
l’Institut « n’eut qu’une ampleur relative ». Quoi qu’il en fût, la guerre obligea l’institution à fermer ses portes en 1939. Selon Bouvier-Ajam, ce fut Pétain lui-même qui
la ressuscita. « Au lendemain de l’armistice », précise une version semi-officielle, « le
Maréchal voulut bien s’intéresser personnellement à cet organisme, dont il connaissait l’activité antérieure ».
Le directeur de l’I.E.C.S. laissait entendre qu’il connaissait personnellement
Pétain. Le ministre du Travail rapporta par la suite qu’il était entré en relation avec
le Maréchal par l’entremise de « certaines personnalités acquises aux doctrines corporatives », qui étaient aussi membres de l’entourage de Pétain, en particulier Henri
du Moulin de Labarthète, chef de son cabinet civil, et le colonel Gaston Cèbe, ce
dernier étant un spécialiste des questions sociales et ouvrières, rattaché au cabinet à
plusieurs reprises. Même si, plus tard, leurs relations se tendirent, à la fois parce
qu’ils se disputaient les ressources et la reconnaissance sociale et parce que des
divergences théoriques les opposaient, dans un premier temps Bouvier-Ajam put
aussi compter sur la neutralité bienveillante de deux corporatistes proches de Cèbe
et inconfortablement logés dans l’orbite de Laval, Jean Paillard, militant d’Action
française, et Marcel Rouaix, un idéologue doublé d’un pragmatiste ayant fait ses
classes dans l’industrie alimentaire; ces deux hommes jouèrent ensemble un rôle
primordial dans la rédaction des toutes premières chartes corporatives
[11].
L’I.E.C.S. s’assura publiquement, en juin 1941, le « haut patronage » de Pétain
– denrée rare et donc précieuse sur le marché symbolique – plusieurs mois avant la
promulgation de la Charte du Travail, pivot institutionnel et idéologique de la doctrine
sociale du Maréchal. Une note qu’avait préparée son cabinet en mars 1942 promettait à l’I.E.C.S. « tout l’argent qui lui serait nécessaire », arguant du fait qu’« il n’y a
pas actuellement de propagande plus urgente que celle qui peut être faite en faveur
de la Charte du Travail et de la Corporation ». A l’origine, Bouvier-Ajam reçut, sem-ble-t-il, plus de 3 millions de francs, versés directement par la trésorerie de Pétain
(6 millions par an, à en croire le témoignage souvent bien informé, mais diablement
tendancieux de Jean Paillard).
Bouvier-Ajam tirait une immense satisfaction de cette légitimation idéologique
et institutionnelle. Le ton sur lequel il s’adressait à la nation était aussi triomphant
que pouvait être obséquieux celui sur lequel il s’adressait à Pétain – présenté comme
un très zélé apôtre du bien public. L’Institut, expliquait son directeur, « eut la joie de
retrouver
sa doctrine dans les principes énoncés au lendemain de la défaite par le
maréchal Pétain. De paria l’Institut devenait précurseur. Il est toujours dur d’avoir
raison en de pareilles circonstances; certes, nous n’avions pas souhaité une telle
confirmation, mais les faits sont là, la France est à reconstruire ». Le Maréchal était
un « SAUVEUR » envoyé par la Providence, que « nous n’aimerons jamais assez »;
dans
La Légion, dans le
Bulletin d’informations corporatives et dans les publications internes de l’I.E.C.S., Bouvier-Ajam alimentait infatigablement le culte de
« notre chef ». « A son tour, le Maréchal nous crie : “Qui m’aime me suive !” Nous
l’aimons, suivons-le ». Mais il se plaisait aussi à inverser légèrement le rapport de
dépendance : « Comme nous ! Comme nous ! Le Maréchal nous fait l’immense honneur de nous dire qu’il pense comme nous »
[12].
Le 21 janvier 1942, anniversaire de l’exécution de Louis XVI, un auditoire de
plus de 2 000 personnes écouta Georges Lamirand, secrétaire général à la Jeunesse
– intendant de l’avenir –, célébrer l’inauguration du nouvel I.E.C.S. Bouvier-Ajam
s’entoura d’une pléiade d’éminents personnages (où les femmes brillaient par leur
absence). Olivier-Martin, juriste et historien de l’organisation corporative, présidait
le conseil supérieur, assisté par deux vice-présidents, Georges Blondel, professeur
au Collège de France, où Bouvier-Ajam avait brièvement travaillé pour lui, et Alfred
Rolland, architecte de profession et collaborateur de la première heure de l’I.E.C.S.
Parmi les membres du comité de patronage figuraient plusieurs hommes d’affaires
corporatistes, deux rejetons de la famille La Tour du Pin, porte-drapeau de la bannière doctrinale, le duc de Lévis-Mirepoix, historien et futur académicien, et Sacha
Guitry, le spirituel écrivain, membre de l’Académie Goncourt et surtout du Comité
d’organisation des entreprises de spectacle fondé en 1941 par Vichy. Parmi les
enseignants et les collaborateurs aux périodiques et autres publications de l’I.E.C.S.,
entre autres, on trouvait des professeurs aussi distingués que l’économiste François
Perroux, le juriste Maurice Duverger, scrupuleux exégète des mesures autoritaires et
antisémites de Vichy, mieux connu par la suite en tant que journaliste du centregauche qui collabora au
Monde après la guerre, et un jeune espoir des milieux politiques et administratifs, qui devait détenir un portefeuille ministériel de second plan
sous la IV
e République, avant d’être plusieurs fois ministre, notamment de l’Intérieur
en 1968, sous le général de Gaulle, Raymond Marcellin
[13]. Ce nouveau baptême
de l’Institut consacrait l’apothéose de son directeur, Bouvier-Ajam.
Dans les rapports interministériels, les représentants du gouvernement mettaient surtout en avant la mission de propagande de l’I.E.C.S. Animé par la conviction qu’il était désormais légitimement habilité à parler au nom du Maréchal sur les
questions ayant trait au corporatisme, Bouvier-Ajam nourrissait de plus vastes ambitions, ou alors il prenait le terme propagande dans une acception plus large. « Je
savais l’œuvre hautement nationale accomplie par l’Institut avant la guerre » avait
écrit Pétain au directeur. Il partageait sa certitude « que l’Organisation Professionnelle
Corporative permettra seule l’instauration d’un ordre stable et juste, indispensable à
la prospérité et à la grandeur de la France ». Habilement aiguillé par Bouvier-Ajam,
le Maréchal le pressa de développer de nouvelles élites mixtes, ce qui était précisément dans les intentions du directeur – « la formation d’élites patronales, artisanales,
ouvrières et paysannes possédant un idéal de fraternité française, une même conception de la structure des communautés de travail, du rôle et de la condition des diverses
catégories de producteurs ». Le directeur de l’I.E.C.S. chercha même à faire sentir
son influence à un niveau encore plus élevé et plus audacieux. A la différence de
nombreux vichystes, il plaçait la mission corporative au cœur même de la « Révolution nationale », pour la mise en œuvre de laquelle il était mandaté par le Maréchal.
L’Institut présiderait conjointement à la mise au monde d’institutions et à la formation
d’individus, fournissant ses « conseil[s] aux groupements professionnels désireux de
mettre en pratique les principes de collaboration sociale et d’organisation confraternelle mis en valeur par les messages du Chef de l’État ». Au cours des premières
semaines de sa nouvelle existence, l’Institut, à en croire Bouvier-Ajam, fut lourdement
sollicité par des groupes professionnels précorporatifs, des organismes gouvernementaux et des instituts étrangers de science corporative. Son directeur cherchait,
ni plus ni moins, à « obtenir l’audience totale du pays »
[14].
Installé boulevard Saint-Germain, avec une annexe dans un hôtel particulier de
la rue de Lille, l’I.E.C.S. proposait un programme fort complexe de formation, consultation, propagande et recherche, dont nous ne savons pas grand-chose. Combien
de ces branches prirent réellement forme ? Combien d’étudiants s’inscrivirent ? De
quels milieux venaient-ils ? Pris ensemble, les cours, touchant quasiment toutes les
sciences sociales, devaient démontrer l’affirmation inexorable de la solution corporative, tout en problématisant et historicisant certaines questions. Un cours préparatoire (71 heures de conférences et 43 heures de travaux pratiques) était destiné « à
initier aux études corporatives les jeunes gens et les travailleurs n’ayant pas fait d’études secondaires ». Traitant la France depuis la corporation médiévale jusqu’à la
Charte du Travail, ces cours abordaient « l’économie générale et corporative », la
législation sociale (soulignant « son harmonisation humaine et économique dans une
organisation corporative »), et les principes de la doctrine corporative, dont la conclusion, intitulée « nécessité de la corporation », s’achevait par un énigmatique « éloge
du militarisme ». Raymond Marcellin assurait le cours concernant « les institutions
politiques, économiques et sociales », tandis que Philippe Ariès, « licencié d’Histoire
et de Géographie », sympathisant de l’Action Française, qui allait devenir un des plus
grands historiens français après la guerre, tout en restant jusqu’à son entrée à
l’E.H.E.S.S. à la fin de sa carrière hors des structures de l’Éducation nationale, enseignait « l’histoire et la géographie sociale de la France » et « les grandes étapes de la
pensée française »
[15].
Proposant un cursus de deux ans, l’École des hautes études corporatives, dirigée
par Robert Guillermain, le plus grand exégète de La Tour du Pin, accueillait des
bacheliers. Le programme de la première année comprenait l’histoire des corporations françaises, l’économie générale et corporative, « L’État et la Corporation », une
des grandes préoccupations théoriques des corporatistes, et l’organisation professionnelle, un cours dans lequel Marcellin traitait les grands débats du moment : les
comités d’organisation, la Charte du Travail et « la Corporation : problèmes pratiques, réalisations actuelles ». En deuxième année, à côté des cours de base de BouvierAjam sur les doctrines et de Jean Daujat sur la « philosophie sociale », les étudiants rencontraient quelques-uns des plus brillants esprits du monde corporatif et
paracorporatif : L. Baudin, G. Blondel, F. Olivier-Martin et Brethe de la Gressaye.
C.-J. Gignoux, ministre éphémère dans les années 1930, puis « patron des patrons »
comme président de la Confédération Générale de la Production française de 1936
à 1940, participait au cours d’économie générale et corporative.
Louis Salleron, juriste et spécialiste de l’agriculture corporative, animait un
Cours Supérieur, sorte de troisième année de perfectionnement, débouchant sur
trois diplômes spécialisés dans les études corporatives, sociales ou artisanales. Les
étudiants pouvaient suivre des cours sur littérature corporative, « droit naturel et droit
laborique », « économie corporative rationnelle », les encycliques, artisanat et art,
« problèmes familiaux » et statistique. Georges Chaudieu, ancien artisan boucher,
s’occupait des travaux pratiques. Firmin Bacconnier, expert économique de l’Action
Française, inculquait « les principes d’économie nationale ». Plus inattendu, Jean Paillard, militant corporatiste ancré à Vichy et adversaire affiché de Bouvier-Ajam à partir
de 1943 sinon avant, disposait d’une chaire à l’Institut et professait un cours consacré
« aux éléments d’économie coloniale », notamment aux expériences du corporatisme
colonial. L’École des hautes études artisanales, dont la mission était de former le
personnel administratif de l’artisanat, s’adressait « aussi bien aux jeunes intellectuels
qu’aux travailleurs manuels », reflétant ainsi la vision que nourrissait Bouvier-Ajam
quant à la nature hybride du monde du travail régénéré selon les principes de la
Révolution nationale. En première année les étudiants retrouvaient Marcellin, Chaudieu, Guillermain et nombre de spécialistes de la « législation artisanale » et de l’histoire des métiers. En seconde année, ils approfondissaient leur connaissance de la
« doctrine et économie artisanales », de la gestion des petites et moyennes entreprises, du droit artisanal et de la formation professionnelle, Chaudieu prenant en charge
les travaux dirigés.
Recoupant en partie le programme de l’École des hautes études, un Cours
Social devait former sur deux ans des « cadres d’esprit social » et des « ingénieurs
sociaux », non pas des rêveurs-tyrans à la Saint-Just, mais des gestionnaires des
ressources humaines, des thuriféraires de « la collaboration sociale », des gardiens de
« l’ordre social nouveau », chargés de réaliser la promesse faite par Pétain dans son
discours de Commentry, par laquelle il s’était engagé à exorciser la cruauté du capitalisme sans nuire à la primauté de l’efficacité économique, en greffant la « réalité
humaine » sur la « réalité économique ». Un historien et ancien militant cégétiste et
socialiste, Georges Lefranc, enseignait l’histoire des « faits sociaux », pendant que
son collègue Pierre Marty analysait « les fonctions économiques et sociales des
cadres ». Salleron était responsable du Collège paysan dont la mission était de fournir
une formation « professionnelle et corporative » aux futurs dirigeants de l’agriculture
[16].
Bouvier-Ajam établit des comités spécialisés afin de faciliter l’effort de propagande. Fort habilement, il voulait atteindre les enseignants et autres personnes cultivées qui n’étaient pas familiarisées avec la question corporative, mais qui par leur
position étaient susceptibles d’influencer un grand nombre de gens dans leur entourage. Il espérait « les intéresser à l’œuvre nationale de relèvement professionnel ».
Une Union corporative, un bureau des « études pratiques » composé de spécialistes
appartenant aux mondes de l’industrie, du commerce, de l’agriculture et de l’artisanat, recrutés principalement dans les syndicats, ainsi que des « techniciens de la doctrine corporative », se tenaient prêts à donner des conseils et un élan organisateur.
Bouvier-Ajam rêvait de faire des corporations, et pas seulement d’enseigner le corporatisme. Un « Service des Consultations et du Contentieux corporatifs », dirigé par
F. Bacconnier, était censé conseiller et aider « des particuliers et des groupements
[...] dans leurs efforts constructifs en faveur de l’institution corporative ». Les « Services extérieurs » de l’Institut, sous l’égide de R. Marcellin, mettaient au point des
cours par correspondance visant « non seulement le public des provinces, mais aussi
les camps de prisonniers ». Le grand public pouvait s’abonner aux Feuillets de Documentation pratique qui « exposent clairement et sobrement toutes les grandes réformes économiques et sociales ». L’I.E.C.S. publiait un mensuel intitulé Le Corporatisme (qui prit ensuite, semble-t-il, le nom de L’Organisation corporative), alors
qu’un Bulletin d’informations corporatives paraissait deux fois par mois, voire plus
à l’occasion, proposant un mélange de nouvelles et d’annonces, d’aphorismes de
Pétain et d’extraits de ses discours, de détails législatifs et administratifs, de vignettes
historiques, d’analyses doctrinales, de résumés des publications de l’I.E.C.S. et
d’exhortations stéréotypées. Vantant les mérites du Collège d’études syndicales et
corporatives, le Bulletin appelait les jeunes travailleurs de tous les milieux à se sous-traire à l’isolement qu’imposait « le capitalisme tout-puissant », afin de saisir l’opportunité de développement organique et de mobilité que leur offrait l’école de l’I.E.C.S.
De façon plus générale, il ressassait la prise de conscience que le pétainisme était
censé avoir provoquée : « Maintenant vous comprenez que la lutte des classes est
stérile et de toute votre âme vous aspirez à un régime nouveau qui vous donne enfin
la place à laquelle vous avez droit ».
La rédaction incitait les lecteurs du
Bulletin à lui écrire, pour savoir comment
constituer un centre de propagande en faveur de la Révolution nationale dans leur
région. Le fascicule faisait connaître l’itinéraire des représentants de Bouvier-Ajam,
dont la tâche était de sillonner le pays pour établir des clubs locaux appelés Centres
d’action corporative et sociale, étroitement liés à l’organisation-mère à Paris, mais
encouragés à prendre des initiatives en matière de conseil, de diffusion de la propagande, ainsi que de recrutement et formation des cadres. R. Marcellin inaugura un
de ces centres en Auvergne à la fin du mois de juillet 1942. Au cours d’un périple
à travers toute la Provence, pendant l’été 1942, le secrétaire général de l’I.E.C.S.,
André Giraud, aida à lancer plusieurs Centres d’études corporatives et sociales, qui
paraissaient être autant de variations sur ce même thème. Ce fut la ville de Lyon qui
hébergea le Centre d’études provincial le plus actif, d’où l’on vit un véritable réseau
de filiales à travers lequel circulaient les conférenciers et la documentation de
l’I.E.C.S.
[17].
Utopie corporatiste et remède « révolutionnaire »
Propager l’évangile du corporatisme n’était pas une mission de tout repos, car
cette notion n’était ni tout à fait transparente ni consensuelle, tant sur le plan politique
qu’intellectuel. L’un des maîtres de Bouvier-Ajam, Gaétan Pirou, se fit un devoir de
remettre en question la pertinence du modèle de La Tour du Pin. Au Congrès des
économistes de langue française de 1936, il signala que « le mot de corporatisme ne
correspondait pas à une idée claire et à un contenu net dans l’esprit de la plupart des
participants ». Quelques années plus tard, Louis Baudin, un autre parrain de Bouvier-Ajam, reprit cet argument, sur un ton plus acerbe : « L’armée des corporatistes est si
disparate qu’on est fondé à penser que le mot même de corporation est pareil à une
étiquette apposée sur un lot de bouteilles distribuées entre des producteurs et dans
lesquelles chacun verse une boisson de son choix. Le consommateur doit y regarder de
près ».
Bouvier-Ajam, tout en manifestant une impatience croissante vis-à-vis du « néo-corporatisme » désabusé et opportuniste de Pirou et tout en restant convaincu que le
social devait précéder l’économique dans la conceptualisation du corporatisme, néanmoins était d’accord avec la définition pratique qu’en donnait son ancien professeur :
un système de droit public qui supposait que tous les individus exerçant la même
profession constituaient un corps recevant de l’État des pouvoirs réglementaires d’une
nature économique, sociale et même politique. Ainsi les représentants des patrons, des
« techniciens » et des ouvriers d’une industrie donnée détermineraient-ils les conditions
de production, les modalités d’apprentissage et les procédures salariales; ils organiseraient les assurances sociales, ils distribueraient les allocations familiales, et enfin ils
constitueraient et géreraient le patrimoine corporatif permettant de financer l’action
sociale; en outre, ils pourraient, le cas échéant, nommer des délégués à une assemblée
susceptible de devenir un jour l’une des chambres du Parlement
[18].
Pirou lui-même comprenait à quel point il était utile de formuler le débat en termes
moins contraignants, en utilisant le modèle maximaliste-minimaliste qu’avait conçu
son collègue François Perroux, lequel avait été lui aussi un des premiers mentors de
Bouvier-Ajam. Au sens large, « ce terme désigne tout régime, à l’intérieur d’un système
capitaliste, qui organise, dans l’intention de corriger les défauts et les abus entraînés par
un tel système, la collaboration de l’élément patronal et de l’élément ouvrier ». Arrangeante, ouverte à un vaste éventail de procédures visant à régler et prévenir les conflits,
n’ayant besoin d’aucune organisation spécifiquement corporatiste et assez souple
pour inclure dans ses limites le New Deal de Roosevelt, cette définition apparaissait à
Bouvier-Ajam comme flasque et hérétique. Au sens strict, la version de Perroux est
proche de celle de Pirou et suffisamment rigoureuse pour donner à Bouvier-Ajam, à
l’aise avec son anticapitalisme avoué, mais gêné par son étatisme, un point de départ :
« un groupement de caractère public ou semi-public où sont représentés paritairement
patrons et ouvriers, départagés en cas de conflit par l’État, et qui fixe par voie de
décision autoritaire les prix des produits et des services au lieu de les laisser s’établir par
le jeu du marché libre »
[19].
Après 1940, Bouvier-Ajam manifesta moins d’intérêt qu’avant la guerre pour les
détails de l’édification du corporatisme. Son inspiration restait, certes, sociale, chrétienne et « latourdupinienne », mais le désastre de la défaite, ainsi que la perspective de
voir l’Institut, tel un phénix, renaître de ses cendres, orientèrent sinon la façon dont il
comprenait l’entité corporative, en tout cas la façon dont il parlait de la destinée
corporative. Le corporatisme (stricto sensu, avec une inflexion traditionaliste pure et
dure) n’était pas seulement la solution à long terme permettant d’éliminer des défauts
et des blocages bien connus dans les formes dominantes d’organisation sociale.
C’était, de façon beaucoup plus immédiate, l’une des clés de la reconstruction de la
France mutilée, désorganisée, démoralisée. C’était un moyen de s’extirper du piège
infernal de la décadence, dans lequel le pays était tombé et qui expliquait sa cuisante
défaite. Dans la conjoncture pétainiste, le corporatisme était devenu un véritable
remède « révolutionnaire », un élément décisif de la Révolution nationale qui remettrait
la France sur pied, en établissant cette fois des fondations indestructibles sur des
valeurs, des principes et des systèmes de relations communautaires, qui étaient à la fois
naturels, vrais, justes, durables, divins et, pour couronner le tout, populaires (car
Bouvier-Ajam était assez malin pour comprendre que le corporatisme devait plaire aux
masses, si l’on voulait qu’il pénétrât en profondeur et prospérât).
Alors même qu’il faisait écho à la rhétorique d’Ancien Régime du Maréchal,
dénigrant la « confusion » et le « vide » d’un univers d’individualisme frénétique, générateur de discorde et meurtrier, Bouvier-Ajam se délectait du langage révolutionnaire de
Pétain. La guerre contre le libéralisme, le communisme, le syndicalisme de classe et
l’étatisme nécessitait la « régénération » de la nation, pour reprendre l’une des métaphores jacobines qu’affectionnaient le Maréchal et ses propagandistes. Le corporatisme sauverait la France, parce qu’il s’attaquait aux questions fondamentales implicites de l’organisation sociale et de la force morale. Aussi millénariste et excessif que le
règne de la vertu prôné par Robespierre, le corporatisme national-révolutionnaire
« veut remplacer le désordre par l’ordre [...], le renoncement par l’effort, la haine par la
paix, la crise par la prospérité », l’égotisme impie par la fraternité chrétienne, les droits
frôlant la sinécure par les devoirs axés sur le service public, un souci chronique des
intérêts privés par un attachement à l’intérêt général, le « facteur argent » par le « facteur humain », la lutte des classes par leur collaboration, l’idée même de la classe sociale
par celle d’une « société nationale » élevée au rang de patrie, les individus qui créent la
société par une société créant les individus, le laxisme moral par la rigueur morale, la
concurrence darwinienne par une solidarité collective, la domination par l’entente, la
précarité de l’emploi et du statut social par la sécurité, le règne de la convoitise et de la
corruption par « la renaissance de la moralité professionnelle », les patrons qui
n’étaient que de simples financiers par des « chefs économiques et sociaux », les fictions égalitaires par une stabilité hiérarchique garantissant à tous l’égalité des chances,
le travail-en-tant-que-marchandise par le métier-en-tant-que-propriété, l’homme
réduit à l’état de machine par l’homme rétabli dans ses droits d’être humain, etc. Bien
qu’il visât plutôt les groupes que les individus et qu’il s’exprimât plus volontiers en
termes de renaissance que de création, à de nombreux égards, le discours de Bouvier-Ajam sur la Révolution nationale était bien difficile à distinguer de la campagne révolutionnaire menée pour forger le Français nouveau en 1793-1794
[20].
La Révolution nationale, dans sa version traditionaliste du moins, était bien
entendu brandie contre la révolution satanique de 1789-1794, qui, en déchaînant
l’individualisme destructeur et la liberté débridée, avait détruit les liens sociaux et amené
le triomphe du matérialisme, caché sous les oripeaux à la mode d’une démocratie
libérale s’appuyant sur un marché libre. Bouvier-Ajam considérait le corporatisme
comme une machine de guerre propre à éradiquer les vecteurs de ce libéralisme qui
caractérisait le monde post-révolutionnaire dans pratiquement toutes les sphères de
l’existence. « Le corporatisme, écrivit-il, s’oppose au libéralisme qui condamne chacun
à la lutte pour la vie ». L’inhumanité du capitalisme était le thème mobilisateur le plus
puissant des corporatistes, le pont mental qui leur permettait de gagner des adhérents
à gauche comme à droite, le thème que l’on pouvait présenter sous une forme aussi
bien ostensiblement chrétienne que discrètement laïque. Le communisme, avec son
égalitarisme factice, rebutait Bouvier-Ajam et ses amis, à la fois à cause de son dirigisme autoritaire et de sa brutale volonté de répression. Toutefois il avait, ontologiquement parlant, des circonstances atténuantes à leurs yeux, car le communisme était né
de la misère engendrée par le capitalisme, de même que « le marxisme n’est qu’un
aspect prolongé des doctrines libérales ».
En termes qui n’étaient pas sans rappeler la panique apocalyptique des corporations parisiennes face à leur annihilation imminente en 1776, Bouvier-Ajam s’élevait
contre l’individualisme, l’égotisme, l’anarchie et la licence sans frein qui avaient ruiné
la France. Aux mains des individualistes et des capitalistes, la liberté était un piège
sournois qui paralysait les ouvriers en les soumettant sans recours à des patrons
accapareurs et tricheurs. La liberté engendrait une concurrence sans trêve qui encourageait la malhonnêteté et la cruauté et qui ravageait les entreprises, petites et grandes.
Le libéralisme avait porté la France « au bord de l’abîme », tandis que le gouvernement
et le parlement donnaient « le spectacle coupable et attristant de la vaine lutte d’idées,
de la discorde permanente, du despotisme de la majorité ». Cet antilibéralisme extrême
conduisait à insister sur le caractère obligatoire de l’adhésion aux corporations, à
refuser de tolérer toute association parallèle en dehors de la structure corporative
(position sur laquelle Bouvier-Ajam devait par la suite hésiter), à répudier la démocratie
et à se soumettre à un homme fort, représentant « l’intérêt de la nation, l’intérêt des
intérêts »
[21].
L’équilibre du système corporatif ne pouvait être assuré, soutenait Bouvier-Ajam,
que « si, à la tête de la nation, une autorité indépendante et absolue s’impose ». Un
certain pessimisme dans sa vision de la nature humaine, en dépit de son incarnation
corporative, l’incitait à ajouter sans trop de conviction que « cette autorité, arbitre des
corporations, est indispensable, car sans elle tout n’est que théorie ». Au regard de son
ralliement ostentatoire à la figure autoritaire du Maréchal, dont le charisme lui apparaissait comme le ciment de la Révolution nationale, l’assurance avec laquelle il déclarait que Pétain « cantonné dans son rôle d’arbitre [...] n’aura rien d’un dictateur qui
règne par la force ou l’idéologie » n’était, elle aussi, que théorie. Pourtant le directeur
de l’I.E.C.S. paraissait établir une distinction entre sa confiance dans le « chef de l’État »
et son allergie à ce qu’il appelait tantôt étatisme, tantôt statisme. Dans sa vision du
corporatisme, l’État devait progressivement disparaître, une fois qu’il aurait aidé les
corporations à venir au monde (les corporations françaises ayant été, historiquement
parlant, des hybrides d’institutions « spontanées » et « imposées »). François Perroux
avait laissé entendre que l’État, en qualité de « tiers départageant » à l’intérieur d’un
système corporatif, pèserait fort lourd et devrait rester omniprésent. Bouvier-Ajam
estimait « toutefois [qu’]il s’agit moins de dirigisme actif que de surveillance et d’arbitrage ». L’uniformité niveleuse qu’il associait à l’étatisme était incompatible avec le
corporatisme, où les professions étaient justement bâties sur la différence – en termes
de travail, l’ouvrier agricole, le boucher et le métallurgiste n’avaient pas grand chose en
commun – et où la décentralisation et la régionalisation étaient des cadres d’organisation nécessaires. Pourtant Bouvier-Ajam ne put jamais faire taire tout à fait le jacobin
qui sommeillait en lui
[22].
Si les corporations proprement dites devaient avoir une fonction politique nationale, comme le suggérait la doctrine, cette vocation n’était pas une priorité pour
Bouvier-Ajam. Les missions privilégiées du corporatisme français résidaient dans
l’arène économique et sociale. Il pensait que la force particulière de ce corporatisme
tenait dans sa faculté de marier le social et l’économique, qualité dont il félicitait (à juste
titre) les corporations de l’Ancien Régime, reprenant les analyses de La Tour du Pin.
Les collaborateurs de l’I.E.C.S. ne cessaient de souligner la nécessité d’articuler le
social à l’économique, articulation que mettait en œuvre la Charte du Travail promulguée par le Maréchal et qui était la clé de la concorde sociale et de la prospérité
partagée. Tout en assurant aux patrons que le corporatisme ne donnerait en aucun cas
le pouvoir de décision économique aux ouvriers (substituer le « principe de gestion
communautaire » au « principe d’ordre, de responsabilité et d’autorité » ne ferait que
conduire au communisme, expliquait-il avec dégoût), Bouvier-Ajam leur faisait valoir
qu’en refusant de ratifier le projet social de la Charte et les déclarations de Pétain, ils
apportaient précisément de l’eau au moulin du communisme. Élargissant la conception du patrimoine corporatif telle que l’avait définie La Tour du Pin, il imaginait que ce
fonds pourrait à la fois fournir aux artisans et aux chefs de petites entreprises le capital
dont ils avaient désespérément besoin et financer toute une panoplie de projets d’assistance sociale
[23].
En garantissant à l’ouvrier la « propriété du métier », on jetait un nouveau pont
entre l’économique et le social. Idéalisée par les corporatistes, qui la présentaient
comme un capital partagé par les maîtres, les compagnons et les apprentis sous
l’Ancien Régime – « Nos pères, meilleurs sociologues que nous ne sommes, écrivit
Robert Guillermain dans son panégyrique de La Tour du Pin, avaient trouvé les solutions adéquates à ces problèmes » –, cette « propriété » avait été, en réalité, exclusivement réservée aux maîtres et elle leur avait été disputée avec acharnement par les
compagnons dans leur lutte pour s’assurer le contrôle du marché du travail. Signalée
par la Charte comme étant « l’intérêt primordial, essentiel » des artisans et commerçants de tout poil, cette propriété de métier était définie par les partisans de Pétain
comme « un véritable droit réel, dont le titulaire ne peut être dépossédé, et dont
l’exercice se résume dans le droit absolu à tirer du métier le nécessaire indispensable à
la vie ». C’était là la forme suprême de la sécurité sociale, selon le corporatisme de
Vichy, un travail garanti à vie, qui fournirait pour le moins le minimum vital, une version
remise au goût du jour du célèbre droit à l’existence que les princes nourriciers de
l’Ancien Régime s’étaient engagés à assurer bien avant que les radicaux de 1793 ne
l’eussent érigé en critère de démocratie sociale.
L’une des fonctions de la corporation était de « rendre effective la jouissance de
ce droit de propriété » en réglementant l’entrée dans le métier et en assurant un salaire
raisonnable. Pour Bouvier-Ajam, cette propriété transformait instantanément le travail en capital, premier fruit de cette alliance entre travail et capital qu’incarnait la
corporation. Même s’il devait par la suite nuancer cette affirmation, il n’hésitait pas à
déclarer que « par la propriété du métier assurée à l’ouvrier, la corporation donne à cet
ouvrier un pouvoir égal à celui du capitaliste », faisant écho aux paroles du Maréchal qui
prétendait qu’en accédant à cette « propriété », l’ouvrier n’était plus « prolétaire ». Le
capital de l’ouvrier, fortifié par l’entente corporative dans laquelle il prospérait, aurait
pour résultat le versement d’un salaire suffisant pour permettre à son épouse de se
cantonner dans ses activités de mère de famille. « Et c’est de là, entre autres choses,
concluait Bouvier-Ajam, que dépend l’équilibre moral, intellectuel et matériel de la
France de demain »
[24].
Sans croire forcément, comme Bouvier-Ajam, que la primauté du social faisait la
spécificité de leur corporatisme, beaucoup de ses partisans insistaient néanmoins sur
le fait qu’il portait une étiquette bien française et que le corporatisme français était, à
maints égards, sui generis. Outre l’habituel narcissisme cocardier, l’une des principales raisons qui incitaient des auteurs comme Henri Dauvergne à souligner « son caractère spécifiquement français, tenant compte de l’expérience et de la tradition nationale », était la volonté de se démarquer des fascismes européens, surtout ceux des pays
avec qui la France venait d’être en guerre. D’où la violence avec laquelle Gignoux
repoussa les insinuations de ceux qui pensaient que le corporatisme « nous [était] arrivé
dans les fourgons du vainqueur ». Georges Coquelle-Viance déclarait sans ambages
que « nous n’avons pas à aller chercher des modèles à l’étranger », tandis que Raymond
Pady faisait valoir que le corporatisme français était « complètement différent » de tous
les autres, et qu’un autre essayiste ébauchait les « principes de l’École corporative
française ». Fêtant le corporatisme comme une idée « purement et profondément
française », le Maréchal lui-même rangeait le libéralisme, le capitalisme et le collectivisme parmi les « produits étrangers importés ».
Les corporations de l’Ancien Régime : modèle ou piège ?
Particulièrement attentif aux expériences étrangères, Bouvier-Ajam accueillit
volontiers dans son Institut, où le corporatisme comparé avait sa place dans le programme, des spécialistes portugais, espagnols et roumains. Il reconnaissait cependant
la persistance et l’influence de la tradition corporatiste nationale, une philosophie et
une expérience de l’organisation sociale dont l’âge d’or avait coïncidé avec l’Ancien
Régime. Selon lui, la doctrine corporatiste, en quête de principes directeurs pour
« l’œuvre immense de la rénovation française, puisait dans les leçons de notre tradition »
[25].
Une question posait davantage de problèmes aux théoriciens français que celle de
la francité du corporatisme; c’était celle de la pertinence du paradigme historique
national sur le plan pratique immédiat. La référence aux corporations du passé était
inévitable : ne constituaient-elles pas, après tout, la préhistoire du corporatisme, même
si elles ne renfermaient pas inexorablement son avenir ? Symbole quasi sacré, la
référence historique demeurait une question délicate, parce que la nostalgie des temps
prérévolutionnaires imprégnait le discours traditionaliste et se cristallisait sur la corporation, qui servait de métonymie à un ensemble de traits positifs et de vertus associés à
cette longue période d’Ancien Régime et remontant à un Moyen Age qu’on ne
connaissait que de façon fort imprécise. Émule de Burke sur le plan philosophique, très
attentif, comme lui, à ce que le présent devait au passé, et sincère admirateur des
anciennes corporations, dont il appréciait par-dessus tout la moralité communautaire
et la culture chrétienne, Bouvier-Ajam n’en faisait pas moins remarquer avec insistance qu’il « ne s’agit pas plus de revenir aux corporations d’autrefois qu’il ne pourrait
être de remplacer les chemins de fer par des diligences ». Ses amis enfonçaient le clou :
« Il n’est que des imbéciles, lançait C.-J. Gignoux, pour admettre que les corporatistes
[de] 1943 envisagent de restaurer les corporations de l’Ancien Régime et l’Ancien
Régime avec elles »
[26].
Afin de libérer définitivement le projet corporatiste de cette hypothèque
d’archaïsme ridicule, Pierre Andreu, antidémocrate et anticapitaliste vers le milieu des
années 1930, partisan de la Révolution nationale aux premiers temps du régime de
Vichy, avant de devenir le défenseur d’un fédéralisme européen après la guerre (il fut
accompagné dans ces trois avatars par Louis Salleron, de l’I.E.C.S.), brandissait la
suprême autorité doctrinale, La Tour du Pin, qui « met tout de suite en garde contre le
tort immense causé à l’idée corporative par ceux qui invoquent stupidement l’exemple
de l’Ancien Régime ». En outre, ajoutait Andreu, « il a signalé bien des fois l’échec final
des anciennes corporations ». Un autre exégète de La Tour du Pin, Georges Jarlot,
mettait ses lecteurs en garde : pour torpiller le corporatisme, « les libéraux dressent
l’épouvantail de l’Ancien Régime »
[27].
Pourtant Bouvier-Ajam, davantage peut-être que certains autres traditionalistes
favorables à un
aggiornamento, s’inquiétait à l’idée que l’on pût jeter le bébé avec l’eau
du bain. Tant sur le plan intellectuel que sur le plan émotionnel et stratégique, il lui
paraissait douteux que l’on pût faire passer La Tour du Pin pour un moderne, même si
ce dernier critiquait les « abus » des anciennes corporations. Concrètement, le corporatisme avait trait à l’organisation professionnelle dans un monde radicalement étranger aux métiers d’antan. Pourtant, sur le plan culturel, c’était du passé que le corporatisme tirait ses formes premières, la philosophie qui le légitimait, sa signification
profonde, son élan spirituel. La question était donc de parvenir à articuler le passé et le
présent, à ancrer le projet dans le contexte de crise du moment, dans le présent
industriel, sans répudier l’énergie vitale et la profonde sagesse liées à « une tradition
séculaire ». « La France inscrira-t-elle parmi les lois fondamentales du nouveau régime
le plus important des principes de l’ancien ? » demandait le directeur de l’I.E.C.S. Par
la suite, ripostant à une attaque qu’un fonctionnaire du ministère de la Production
industrielle avait lancée contre l’Ancien Régime, la dénonçant comme une attaque
contre le Maréchal et sa pensée, Bouvier-Ajam cita de Bonald : « Ce n’est pas avec un
siècle, c’est avec tous les siècles »
[28].
Malgré sa volonté de prendre ses distances par rapport à l’Ancien Régime, ce
n’était pas un hasard si La Tour du Pin parlait de «
restauration du régime corporatif »
et de «
restitution de la corporation ». Même s’il refusait de prendre pour modèle les
(défuntes) corporations institutionnalisées, il considérait l’idée corporative comme
intemporelle et incorruptible, comme la recette de base pour garantir une paix sociale
fondée sur l’entente associative, l’intégration des participants, le respect de la compétence, la solidarité et la sécurité. « Loin ainsi de ne convenir qu’aux arts et métiers dans
les conditions restreintes du marché au Moyen Age, observait La Tour du Pin, le régime
corporatif convient tout spécialement aux conditions les plus scientifiques et aux proportions les plus gigantesques de l’industrie moderne »
[29].
Sensible au besoin d’asseoir la position de l’I.E.C.S. en sa qualité d’institution
scientifique immergée dans les réalités des années 1940, Bouvier-Ajam ne pouvait
totalement ignorer l’attachement nostalgique de certains de ses collègues et adeptes à
une logique sociale séculaire, pour ne pas dire à un pays de cocagne corporatif à jamais
perdu. « Sous le nom de corporation, il faut voir une réalité millénaire et toujours
vivante dont le maintien s’impose plus que jamais », notait un magazine de province au
milieu de 1941. Dans une veine analogue, une autre publication évoquait les « lois
éternelles » qui gouvernaient l’organisation corporative dont la France souhaitait la
mise en œuvre immédiate. Faisant écho à La Tour du Pin,
Le Corporatisme réclamait,
juste avant la guerre, « la résurrection des corporations ». Quelques années auparavant, dans sa
Mystique du corporatisme, Pierre Joly avait insisté sur la nécessité d’une
« résurrection de l’ancien ». Gaston Boivin, qui écrivit un livre en collaboration avec
Bouvier-Ajam, envisageait « la renaissance des corporations » et « le retour au principe
corporatif », dans une large mesure à cause de leur contenu moral et religieux qui seul
pourrait remédier au « désordre contemporain ». L’expérience historique des corporations est-elle pertinente aujourd’hui ? demandait Alfred Giaume, rédacteur en chef du
Bulletin d’informations corporatives. « Sans la moindre hésitation, nous répondons
par l’affirmative »
[30].
Lorsqu’ils évoquaient les corporations de l’Ancien Régime, quelle sorte de monde
les corporatistes se représentaient-ils au juste ? Bien qu’ils n’eussent souvent qu’une
vague idée de la façon dont il fonctionnait, ils sentaient et ils savaient, avec une
conviction profonde, que c’était un monde meilleur que celui dans lequel ils vivaient.
Son esprit pénétrant et sa conception « scientifique » ne prémunissaient nullement
Bouvier-Ajam contre une fascination pour un autrefois béatifique fondé sur un corporatisme organique lui-même modelé d’après la nature et sanctifié par Dieu. La paix
sociale était le trait dominant de cet univers : la communauté du travail alimentait une
entente confraternelle durable, renforcée par une spiritualité chrétienne commune.
L’efficacité institutionnelle, s’ajoutant à la bonne volonté qui ne suffisait pas à elle seule,
garantissait la collaboration des classes, laquelle favorisait une sécurité économique
généralisée, sinon une prospérité largement partagée. Les corporations assuraient
une « police des professions » discrète et efficace, une production d’excellente qualité,
une éthique zélée du travail et une « juste » appréciation des salaires. François Perroux,
sobre d’ordinaire, sombrait dans le lyrisme lorsqu’il évoquait le « haut secret du métier »
qu’incarnait « autrefois » la maîtrise : secret « qui est de travailler, à chaque instant, très
dur ». Autrefois, donc, un code moral modérait les appétits, un esprit collectif atténuait
l’égoïsme, la concurrence était beaucoup moins redoutable, et des valeurs transcendantes définissaient une noble ambition commune. « Solidarité » était le mot le plus
apte à qualifier la pensée et le comportement d’individus qui se considéraient avant tout
comme les membres d’un groupe. La corporation était une « institution totale » fournissant un cadre à la vie quotidienne tout autant qu’au métier. La « maisoncommune » de
la Charte du Travail désignait directement le site des échanges corporatifs moraux et
sociaux
[31].
La chronologie de cet âge d’or demeure floue. Les corporatistes semblaient
d’autant plus enclins à idéaliser les relations sociales au Moyen Age qu’il s’agissait d’une
période éloignée et peu documentée. « Voici que le Moyen Age joue dans l’ordre social
le beau rôle de modèle et de consolateur, si longtemps dévolu à la Grèce dans le
domaine de l’esprit, écrivit L. Baudin. La cité de demain est non pas quelque bruyante
Cosmopolis, mais une ville gothique » concluait-il. Mais il rassurait aussitôt ses lecteurs
en précisant que Bouvier-Ajam adapterait adroitement les « formes anciennes » à un
milieu nouveau
[32].
Bouvier-Ajam souscrivait à la description idyllique de La Tour du Pin – située non
pas au Moyen Age, mais, de façon plus vague, « avant la Révolution » – qui présentait
une relation harmonieuse et paternaliste entre le maître et le compagnon (lui-même
futur maître), une image de symbiose et de soumission que l’historien marxiste A.
Soboul devait reprendre ensuite, non sans naïveté, comme cadre de description des
ateliers parisiens au XVIII
e siècle. Les corporatistes répugnaient à admettre, dans leur
chronique de la crise du corporatisme durant la seconde moitié du XVIII
e siècle, que ces
rapports idéaux s’étaient effondrés en même temps que les autres pratiques corporatives. A. Giaume, ultra-traditionaliste, voulait bien reconnaître qu’avec le développement corrupteur des « abus », certains maîtres avaient cédé à « un esprit de classe », en
cherchant à restreindre l’accès à la maîtrise. Il citait cependant des contre-exemples
prouvant que la mobilité des compagnons n’avait pas cessé, et déclarait que, de toute
façon, l’instinct héréditaire des maîtres était aussi naturel qu’il était sain. Les « défauts »
auraient fort aisément pu être corrigés par « une réforme soigneusement étudiée »,
assurait avec optimisme C.-J. Gignoux, « car ils n’atteignaient pas le principe corporatif lui-même ». Voyant dans le « recul de la foi chrétienne » la « cause première de la
décadence corporative », Jean Le Cour Grandmaison, ancien député, membre du
Conseil national de Pétain et fils d’un proche de De Mun, laissait entrevoir la montée
du libéralisme désorganisateur à l’intérieur même des limites corporatives. Pierre
Andreu fut l’un des rares commentateurs à insister vigoureusement sur les façons dont
« la décadence corporative » avait engendré l’auto-satisfaction des maîtres, l’exclusion
et une désintégration tragique de l’éthique collective : « Entre cette bourgeoisie corporative et des ouvriers à qui tout espoir d’amélioration matérielle et d’élévation spirituelle
était désormais interdit, des conflits fréquents éclataient »
[33].
Les corporations que Turgot avait liquidées de manière péremptoire apparaissaient à Bouvier-Ajam comme des institutions débordant de « vitalité ». Dans l’ensemble, elles remplissaient avec succès leurs fonctions sociales et économiques. Dans la
mesure où une certaine dose de décadence s’était installée, le directeur de l’I.E.C.S. en
imputait principalement la responsabilité à l’État. Monstrueusement gonflé par une
boulimie tocquevillienne, le monarque avait déréglé l’équilibre si délicat entre l’État et
la société. « La conception autoritaire de la politique économique transparaît dans la
codification colbertienne », à mesure que « le roi devient chaque jour », au cours du
XVIIe siècle, « moins l’arbitre des corps organisés que leur chef ».
Nombre des abus institutionnels du siècle suivant provenaient de la fiscalité démesurée qui avait sévi pendant les dernières années du règne de Louis XIV. De plus en plus
endettées et pressurées par un État inquisiteur, porté par la vague du « despotisme
éclairé », philosophie toxique chimiquement liée au libéralisme des Lumières, les corporations devinrent à la fois plus crispées et plus agressives. Comme le dit Bouvier-Ajam, « les corps organisés craignent le fonctionnarisme grandissant, deviennent
moins des institutions de droit public et d’intérêt général, vouées au service social, que
des organismes privés, des organes d’auto-défense, voués au service des intérêts particuliers ». Cette déformation radicale avait été manigancée par l’État, qu’intoxiquait la
philosophie moderne, afin de « sape[r] l’édifice avant de le condamner ». Elle jeta le
discrédit sur le système corporatif. Et cela incita de nombreux observateurs du XX
e siècle, qui n’avaient pas conscience du trajet historique parcouru, à voir dans le régime
corporatif, comme l’écrivit G. Boivin, « un ensemble de règlements inflexibles et despotiques comprimant et mettant en danger d’asphyxie la vie de la profession »
[34].
Malgré sa culture impressionnante et un don pour les synthèses brillantes, BouvierAjam avait tout faux ou presque sur l’histoire du travail avant 1800. Cela tenait en
partie à des problèmes d’idéologie et de méthode, et en partie aussi à l’état sous-développé de l’historiographie à l’époque. Cependant, que Bouvier-Ajam se méprît de
façon radicale sur les corporations (entre autres choses) nous importe moins, en définitive, que le constat de la place centrale que ces corporations « historiques » occupaient dans sa tentative de tracer les voies d’une destinée corporative de la France entre
1935 et 1945. Il y avait des myriades de leçons à tirer de cette expérience. Le directeur
de l’I.E.C.S. s’empressa de concocter une histoire utilisable parce qu’il pensait très
profondément que ce passé renfermait les solutions fondamentales dont la France
avait un besoin si urgent. Incarnant ce qu’il y avait de mieux et de plus authentique dans
l’expérience française, le système corporatif constituait en partie la colonne vertébrale
de la tradition (réinventée) d’où sortirait nécessairement l’avenir.
Sur le plan chronologique, si le début et le milieu de l’histoire corporative restaient
flous, la fin était, aux yeux de Bouvier-Ajam, on ne peut plus évidente. Pour ce théoricien vichyste, les temps forts sont 1776 et 1791. Bouvier-Ajam déformait l’abolition
de Turgot, tout comme il avait falsifié la dynamique communautaire. En prétendant
que les ouvriers regrettaient l’abolition et qu’ils y résistèrent, il pouvait soutenir l’idée
selon laquelle le corporatisme mobilisait l’allégeance des ouvriers tout autant que celle
des patrons, cimentant ainsi la collaboration des classes et exorcisant leur lutte. Dans
le même ordre d’idées, il imaginait une réaction de rage populaire contre le décret
d’Allarde supprimant les corporations : « Mais les ouvriers ne pouvaient admettre une
telle décision qui les isolait et nuisait à leur intérêt le plus évident »
[35].
Ne fût-ce qu’en qualité d’anti-loi d’Allarde, que l’on attendait depuis si longtemps,
la Charte du Travail, promulguée en octobre 1941, avait une grande importance pour
les corporatistes traditionalistes. Elle les réintroduisait dans le jeu, d’une manière essentielle pour eux : ils n’étaient plus désormais les simples partisans d’un mode d’organisation et de représentation sociales dépassé. Il ne s’agissait pas d’avoir raison : sur le
plan psychologique et idéologique, ces véritables croyants n’avaient pas besoin de
s’entendre dire que leurs idées étaient à la fois légitimes et valables, car à leurs yeux
l’histoire l’avait déjà démontré. Ils voyaient se profiler en revanche la perspective
incroyablement stimulante d’appliquer une doctrine qu’ils savaient vraie, de remettre à
l’honneur un passé qu’ils savaient d’actualité, de réaffirmer la pérennité de certaines
valeurs morales et de certains impératifs organiques, et enfin de réconcilier le contingent et l’inexorable, le (relativement) éphémère et le (prodigieusement) permanent.
Jean-Pierre Le Crom fait remarquer, à juste titre, que la Charte du Travail, fruit d’un
intense compromis (« œuvre de transition et de transaction », nota ultérieurement
Bouvier-Ajam), proposait une pluralité de systèmes, parmi lesquels la corporation
n’était guère qu’une « institution mineure ». Ce n’était pas ainsi, cependant, que BouvierAjam et ses amis envisageaient la Charte en 1941. Bien que le contexte de défaite
et de souffrance modérât la tentation triomphaliste (si nécessaire qu’ait pu paraître un
acte terrible de violence purificatrice), la Charte marquait l’aube d’une ère nouvelle
pour les corporatistes
[36].
« La Charte déclare en son préambule qu’elle servira de base à la création des
futures corporations qui restent le seul grand espoir de l’avenir français », écrivit BouvierAjam, en collaboration avec R. Marcellin, en 1942. C’était une chance – et une
mission – que très peu d’entre eux, sans doute, pensaient véritablement voir se matérialiser un jour. Considérablement aidé par les événements politiques et économiques
qui se déroulaient au plan international, Bouvier-Ajam avait contribué, dans les années
1930, à sauver le corporatisme du musée. La culture passéiste, romantique, et chroniquement oppositionnelle, dans laquelle les traditionalistes étaient installés depuis déjà
longtemps, misant sur un salut messianique, mais convaincus qu’il n’en finirait pas
d’arriver, était un de leurs plus sérieux handicaps. Interpellés, au niveau émotionnel,
par l’engagement charismatique de Pétain en faveur de leur cause, mobilisés, sur le
plan institutionnel, par Bouvier-Ajam, un certain nombre d’entre eux, à tout le moins,
commencèrent à imaginer que leur rêve pourrait devenir réalité dans le sillage de la
Charte. Dans les comités d’organisation, le directeur de l’Institut discernait « une certaine volonté de corporatisme », même si le gouvernement aurait pu – aurait dû – aller
plus loin. Quant à la Charte, elle était prometteuse (dans ce sens idéologiquement
« définitif »), mais pétrie de contradictions (dans ce sens pragmatiquement « transitoire »)
[37].
Le débat de l’époque quant à la vocation, l’articulation et l’application de la
Charte nous rappelle que le clivage entre Anciens et Modernes (ou parfois « vieux
Romains » et « jeunes cyclistes », quand ce n’était pas traditionalistes et technocrates)
qui, selon de nombreux spécialistes, scindait Vichy en deux factions rivales partageait
aussi l’univers corporatiste qui n’avait jamais été une enclave purement traditionaliste.
Le syndicaliste René Belin, premier ministre de la Production industrielle et du Travail
et anticommuniste acharné, s’efforça d’atténuer le ton archicorporatiste que l’entourage de Pétain voulait donner à la Charte, et il refusa de laisser les puissants comités
d’organisation se transformer en structures corporatives permanentes. Belin cependant, quoiqu’entouré d’un certain nombre de technocrates dynamiques et plein de
méfiance à l’égard de ce qu’il considérait comme la tendance irrémédiablement réactionnaire du corporatisme pétainiste, voyait dans l’organisation professionnelle une
stratégie fructueuse pour promouvoir des relations positives entre patronat et ouvriers.
Son « corporatisme progressiste » faisait une grande place à l’activité syndicale; et, s’il
déplorait le penchant paternaliste de la Charte, il confiait à l’État une mission plus
dirigiste que ne l’auraient voulu les traditionalistes. « Vieux » sur le plan idéologique
avant même d’avoir trente ans, Bouvier-Ajam ne s’en prenait pas moins pour un
moderne, du moins en termes de moyens, et il ne désespérait pas de nouer un dialogue
avec le ministère du Travail. Au cours des années qui suivirent la promulgation de la
Charte, certains signes semblent indiquer qu’il s’adonna au « cyclisme », mais sans
renoncer à sa toge
[38].
Le corporatisme vichyste se fissure
Au cours des années suivantes, Bouvier-Ajam apprit à quel point il pouvait être
difficile de réussir, dans la vie réelle, le passage de la théorie à la pratique, surtout dans
le contexte d’une occupation étrangère et d’une guerre qui se poursuivait un peu
partout dans le monde, ainsi que, de diverses façons, sur le territoire français : on ne
passait pas comme ça d’un environnement salonnard d’avant-guerre aux cabinets
ministériels de Vichy, ni des subtilités doctrinales réservées à l’élite à une vulgarisation
et une mise en application urgentes et difficiles. A vingt-sept ans, intelligent et ambitieux, mais pratiquement dépourvu d’expérience de direction, sa formation « politique » se limitant à l’univers cruel, mais étriqué de la vie universitaire, il se trouvait devant
une nouvelle série de défis à relever. Il voulait absolument que l’I.E.C.S. fût présent sur
tous les fronts. Or non seulement les ressources humaines et politiques nécessaires lui
faisaient défaut, mais en dévoilant son avidité, il suscitait des résistances. Il dirigeait
l’Institut d’une manière autoritaire et dans le secret, persuadé non seulement d’avoir
raison, mais aussi de n’avoir de comptes à rendre qu’au seul et lointain Maréchal dont
il pensait avoir définitivement gagné la confiance. Il ne protégeait pas sa propre chasse
gardée avec assez de vigilance et ses tentatives pour empiéter sur les domaines d’autrui,
c’est-à-dire les fidèles dévoués à la même cause que lui qui devinrent ses rivaux, se
révélèrent le plus souvent vaines. Dans une large mesure à cause de l’interminable
bagarre qui finit par engloutir la Charte, Bouvier-Ajam lui-même se mit à évoluer en ce
qui concernait son interprétation théorique du corporatisme et les conditions et modalités spécifiques de sa mise en œuvre, et, ce faisant, il s’aliéna certains membres de son
propre camp ou les plongea dans la perplexité.
Le raffinement théorique fascinait de moins en moins le directeur de l’I.E.C.S.,
bien qu’il comprît parfaitement que le rôle de gardien de la doctrine était en soi une
manière d’exercer le pouvoir. L’Institut organisait diverses activités de propagande,
mais il avait tendance à prêcher les convertis. Il avait beaucoup de mal à évoluer par ses
propres moyens au-delà du « fonds de commerce » qu’il avait constitué avant la guerre.
Les tentatives pour atteindre les ouvriers manquaient de vecteurs de diffusion capables
de cibler la population visée et manquaient aussi, bien souvent, d’imagination. Il ne
fallait guère s’attendre à ce que les quelques exhortations insérées dans telle publication
plutôt confidentielle eussent un large retentissement : « Ouvriers français ! Groupez-vous par “métier” et non pas par “classe”. C’est le métier qui nous fait solidaires, ce
n’est pas la classe ». Bouvier-Ajam aurait aimé orienter l’Institut vers l’organisation. Il
avait l’impression – sans aucun doute exagérée – que des mouvements corporatifs de
base s’implantaient partout, surtout dans ce qu’on avait jadis appelé les arts et métiers.
Manifestement, l’I.E.C.S. n’avait pour ainsi dire aucun rôle dans ce phénomène.
D’ailleurs, en 1943 Bouvier-Ajam prétendait hésiter à encourager la construction
corporative, car bon nombre de postulants au statut corporatif se révélaient être « des
combinards du corporatisme », cherchant à « se dérober aux consignes sociales que le
Maréchal a données »
[39].
L’impulsion en question semblait émaner très largement d’un « bureau des corporations » dont Jean Paillard et Marcel Rouaix assuraient le fonctionnement à l’Hôtel du
Parc à Vichy (ou à proximité), initialement sous la direction du colonel Cèbe. Beaucoup
mieux introduits auprès des hommes politiques, des généraux et des « professionnels »
que Bouvier-Ajam, ils firent preuve pendant toute cette période d’une stupéfiante
faculté de survie, passant de Laval à Pétain, puis de là à des personnalités de moindre
importance, uniquement braqués sur la poursuite de l’objectif corporatif. Armé de son
« bâton de pèlerin corporatiste », Paillard voyagea énormément, jetant les bases d’une
organisation parmi les métiers dans des endroits où l’I.E.C.S. avait déjà établi un
bureau de propagande. Autre gifle, encore plus cuisante pour Bouvier-Ajam, la création d’un réseau de propagande parallèle dès le début de 1942 : ces centres d’action
corporative, dont trente étaient implantés en zone sud, étaient désormais les « gardiens
de la flamme » dont l’I.E.C.S. croyait détenir le monopole officiel. Vus à travers les
lunettes corporatistes de Bouvier-Ajam, ces gens n’étaient guère que des « sans-qualité », comme les maîtres des communautés d’arts et métiers de l’Ancien Régime
appelaient les interlopes sans droit d’exercer la profession. Afin de favoriser leurs
activités, Rouaix créa un groupe de pression à Vichy même, l’Association d’étude
intercorporative, sous la présidence du général Lemère. En 1944, quand l’I.E.C.S.
sombra dans une disgrâce irrévocable, Pétain lui retira son « haut patronage » pour
l’octroyer au Centre national d’action corporative, basé à Vichy. Son directeur général, Jean Paillard, définit sa vocation en des termes que le directeur de l’I.E.C.S. lui
aurait profondément enviés : « Cet organisme a pour première mission l’étude en
commun des problèmes d’organisation des corporations car il ne suffit pas d’instituer
des corporations. Il faut les faire fonctionner »
[40].
Le corporatisme vichyste n’eut pas droit à un accouchement sans douleur; il fallut
plutôt extraire la Charte avec des forceps. L’opposition à sa réalisation persista et
s’accrut encore au cours des années suivantes, même si le ministère du Travail resta le
quartier général de ses opérations. Convaincu que le processus d’édification des corporations échouerait si le gouvernement de Vichy ne consentait pas à créer un ministère des Corporations, Paillard accusa certains membres de son propre camp d’avoir
permis aux ennemis de la Révolution nationale de manœuvrer contre ses objectifs en
exploitant « les divisions ou les insuffisances doctrinales ou le manque de sens pratique
des néo-corporatistes ». Cette flèche était destinée au premier chef à Bouvier-Ajam. Le
directeur de l’I.E.C.S. « devrait être le gardien de la flamme, maintenir intacte, dans sa
forme la plus pure, cette position doctrinale, mais ne point intervenir dans des compromis tactiques qui portent atteinte à son prestige »
[41].
Paillard accusa plus précisément Bouvier-Ajam d’avoir apporté son soutien à
des tentatives visant à empêcher la promulgation de chartes particulières, préparées
par différents corps de métiers, et dans la promotion desquelles Paillard et Rouaix
s’étaient spécialisés. Alors que Bouvier-Ajam était partisan d’une approche plus globale du problème, incluant, s’il ne la privilégiait pas, la mobilisation des ouvriers,
autrement condamnés à embrasser « le dogme du matérialisme historique et l’espoir
en une révolution sanglante », Paillard, quant à lui, insistait sur la nécessité absolue
« de construire l’édifice corporatif, charte par charte... pierre par pierre ». Chacun
des deux hommes prétendait avoir le soutien du Maréchal. En mai 1943, alors que
l’I.E.C.S. était de plus en plus déchiré par les dissensions, Bouvier-Ajam déclara à
Paillard qu’il était « résolu à combattre de toutes [ses] forces pour le succès de l’idée
corporative » et qu’il était donc « absolument fou de penser que l’I.E.C.S. ait pu
condamner même un instant le principe des chartes particulières ». Néanmoins, alors
même qu’il réclamait des entretiens tendant à l’apaisement, le directeur de l’Institut
émettait certaines réserves concernant les chartes en question. « Il ne s’agit pas de
fabriquer des corporations hâtives et surabondantes qui n’auraient aucun autre but
que de dispenser leurs adhérents de l’obéissance aux principes fondamentaux de la
Charte » écrit-il en 1943
[42].
Jusqu’à quel point Bouvier-Ajam prenait-il au sérieux la cause de la classe ouvrière
et avec quelle vigueur la défendit-il ? Dans la version qu’il donna de la fin des corporations au XVIII
e siècle, il s’efforça de faire des ouvriers – de façon assez incongrue – des
acteurs majeurs du monde des corporations, auquel ils auraient été favorables. Pourtant dans beaucoup de ses autres écrits et dans ses enseignements à l’I.E.C.S., la classe
ouvrière était loin de tenir un rôle de premier plan. L. Baudin fit remarquer qu’au milieu
des années 1930, Bouvier-Ajam avait reproché aux catholiques sociaux – les « Semainiers » – « leur complaisance pour les syndicats », et notamment pour les organisations
ouvrières, plus militantes que leurs homologues patronales. Jules Verger, l’homme fort
des associations professionnelles mixtes qui était un ami personnel du directeur de
l’I.E.C.S. et participait aux activités de cette institution, s’éleva violemment contre le
syndicalisme qui cantonnait les classes dans « l’isolement stérile » et favorisait un collectivisme étouffant. D’autres corporatistes dénoncèrent l’alliance opportuniste entre les
« syndicalistes marxistes » et le « grand capital ». « Le syndicat peut préparer la corporation », remarque Bouvier-Ajam en 1941. « Mais », ajoute-t-il aussitôt, « tolérer la pluralité des syndicats dans la corporation, c’est tout simplement renoncer au corporatisme ». Quand Hubert Lagardelle insiste en 1943 que « la Charte sera syndicaliste ou
ne sera pas », Bouvier-Ajam affirme : « La Charte contient de précieuses promesses :
un syndicalisme professionnel dans un corporatisme total. Toute séparation actuellement entreprise entre ce syndicalisme et ce corporatisme risque d’engendrer un nouveau syndicalisme de lutte, dûment organisé cette fois-ci et que la mise en place des
institutions corporatives eût rendu impossible »
[43].
Ce contexte donne un relief particulier aux affirmations de Paillard selon lesquelles, en avril 1944, le colonel Cèbe, à nouveau membre du cabinet de Pétain, mena une
campagne contre le directeur de l’I.E.C.S., « accusé d’être favorable au syndicalisme ».
En effet, l’une des principales critiques portées par Bouvier-Ajam contre les chartes
individuelles était que la plupart de ces projets refusaient la présence d’un syndicat dans
les organisations, ce qui, à son avis, sapait l’esprit même de la Charte du Travail. Le
ministère considérait une telle position comme contraire à la doctrine du Maréchal et
donc subversive par rapport à la principale mission de l’I.E.C.S. Les attaques acerbes
publiées dans les Cahiers de l’Institut contre la corporation des bouchers, laquelle était
l’orgueil et la joie de Rouaix, semblaient confirmer la position intraitable du directeur
de l’établissement. Dans un contexte de plus en plus hostile au traditionalisme, BouvierAjam paraît avoir œuvré pour un aggiornamento qui devait mettre en rage les
architraditionalistes, sans convaincre le moins du monde les technocrates ou les fascistes. Son déviationnisme l’amena, semble-t-il, à chercher un terrain d’entente avec
l’institution qui était une adversaire du corporatisme sous sa forme traditionaliste, à
savoir le ministère du Travail, lequel, sous l’égide de Bichelonne, avec l’accord de Laval
mais contre le gré de Cèbe, assuma de ce fait certaines des fonctions que l’on avait
confiées à l’Institut. Son successeur, Marcel Déat, ancien socialiste gagné au fascisme
et à la Collaboration, nomma Bouvier-Ajam chargé de mission responsable de « l’éducation sociale » des ouvriers français en Allemagne.
Jean-Pierre Le Crom parle d’un « rapprochement » et il a sans doute raison.
Pourtant le directeur de l’I.E.C.S. souffrait profondément de la décision prise par le
ministère du Travail d’exproprier l’Institut de sa mission de formation des cadres – son
seul contact avec le corporatisme appliqué – et de le réduire, symboliquement, sinon
juridiquement, au statut d’un « organisme privé » chargé de dispenser un « latourdupinisme » orthodoxe, ainsi que de la tolérance condescendante avec laquelle Bichelonne,
suivi par Déat, acceptait « un certain prosalytisme [
sic] » tant qu’il ne « revêt pas un
caractère officiel ». Puisque cette organisation privée exerce des fonctions publiques,
expliqua Bichelonne, en habile casuiste, « je placerai auprès de l’Institut une personnalité qui me représentera et qui aura pour mission de suivre vos travaux, de me tenir
informé de vos activités et de vous faire part de mes désiderata ». Dépouillé de quelques-unes de ses principales tâches et placé sous surveillance, Bouvier-Ajam réagit avec
indignation et non sans une certaine mélancolie. Mais il obtint une rallonge de crédits
et échappa provisoirement à la tutelle de Cèbe
[44].
Agressé de l’extérieur, l’I.E.C.S. était aussi menacé par la désorganisation intérieure. Bien des années plus tard, Bouvier-Ajam décrivit l’apparition de « courants »,
sans les situer du point de vue de leurs relations ni de la chronologie. Ils étaient, à ce
qu’il semble, en gestation dès avant le trépas de la Révolution nationale, à la fin de
1942, et la fascisation du régime. On peut avancer qu’ils furent indirectement engendrés par la très grande ambiguïté de la Charte, dont les comités sociaux professionnels,
fondés sur des syndicats « uniques », regroupant au sein de la même association
employeurs, ouvriers et cadres, étaient à l’évidence destinés à prévenir ou à éclipser la
formation des corporations, du moins telles que les traditionalistes comprenaient ces
institutions. Une « tendance capitaliste » cherchait à garantir l’indépendance de l’entreprise et de son chef, tandis que les anticapitalistes voulaient renforcer le caractère
corporatif de l’organisation projetée, en fusionnant ses divers éléments (patrons,
cadres et ouvriers). Un autre clivage, qui recoupait en partie le premier et qui n’était
sûrement pas confiné au boulevard Saint-Germain, opposait les « intégristes », partisans d’un capitalisme ayant l’entreprise pour base, qui refusait de reconnaître les
syndicats fondés sur les classes sociales (les adeptes de Paillard), aux « réalistes », qui
désiraient inclure des syndicats et des fédérations de syndicats dans le modèle corporatif. Bouvier-Ajam écrivit qu’à l’intérieur de l’I.E.C.S., les réalistes prirent nettement le
dessus à partir de la fin de 1943, et que « dès lors l’Institut devint suspect de “syndicalisme” et perdit progressivement son autorité ». Vers la fin de 1943, en effet, se livrant
à une variation sur un thème dorénavant familier, les « chartistes » ou partisans des
comités sociaux, qui ne voulaient pas les voir se transformer en corporations, s’affrontèrent aux « corporatistes professionnels », les accusant de chercher à saper l’autorité
stabilisatrice des patrons et de « réveiller l’esprit de revendication des masses laborieuses ». Étant majoritaire, le second groupe, qu’on appelait aussi celui des « partisans de
la lutte pour les réalisations corporatives » – les véritables corporatistes ? – exigea ou
accepta les démissions du clan chartiste
[45].
Bouvier-Ajam affirme que le cabinet de Pétain avait férocement critiqué cette
défenestration. Presque certainement sous l’influence de Paillard, le cabinet avait à
cette date pleinement élaboré son acte d’accusation contre l’I.E.C.S. et surtout contre
son directeur et il était connu des hauts fonctionnaires au-delà de l’entourage immédiat
du Maréchal. L’Institut, disait-on, « s’éloignait toujours de plus en plus des principes
doctrinaux de base, qu’avait fixés le Maréchal ». Il n’avait pas été capable de former les
cadres nécessaires pour mener la France vers une incorporation générale, et ce en
grande partie parce qu’il avait sacrifié l’enseignement « pratique » aux élucubrations
historiques. Si l’Ancien Régime continuait d’inspirer la doctrine, la clef opérationnelle
menant à l’avenir n’avait pas été forgée par un maître serrurier du XVIIIe siècle. L’Institut
avait saboté les projets de Pétain, en prenant « des positions catégoriques contre les
réalisations » d’une incorporation individuelle de chaque métier.
Bouvier-Ajam se vit attribuer toutes les tares qu’il aurait été le premier à désavouer. Il fut dépeint comme étant plus porté au rêve qu’à l’action, prompt à gêner les
autres, mais incapable d’édifier quoi que ce fût tout seul. Son plaidoyer en faveur du
corporatisme était purement rhétorique, il n’avait pas proposé un seul « projet d’organisation corporative » à la commission créée par la Charte du Travail et chargée
d’examiner les demandes d’incorporation. Administrateur négligent et hautain, il était
responsable d’un sérieux « désordre financier ». De plus, se plaignait-on, « il donne des
ordres sans consulter personne et les fait passer pour des ordres du Maréchal ». Au
printemps de 1944, sans préavis, Bouvier-Ajam avait dissous les deux conseils qui
régissaient l’Institut, annonçant la nouvelle par écrit à chacun de leurs membres.
Jamais à court de culot, lorsque les bureaux de Pétain effectuèrent des coupes sombres
dans son budget pour le paralyser, et après l’échec de sa démarche personnelle auprès
du Maréchal, entre la fin de 1943 et les premières semaines de 1944, à ce qu’il semble,
il alla directement trouver Laval. Celui-ci lui aurait, dit-on, promis 8 millions de francs
pris sur le budget du ministère du Travail, ce qui pourrait, ou non, être lié à son
apparent rapprochement avec Déat, arrivé au ministère le 16 mars. Selon Bouvier-Ajam, « en juin 1944, l’Institut était avisé successivement du “retrait de tout parrainage
officiel”, puis d’une mesure de dissolution »
[46].
Fort opportunément, Bouvier-Ajam a oublié de mentionner les aspects sordides
de l’histoire. Dans l’un de ses premiers rapports au ministère du Travail, Pierre Prost,
le contrôleur financier chargé de chapeauter l’I.E.C.S., dévoila certaines pratiques qu’il
considérait comme répréhensibles concernant le manque de rigueur dans la tenue des
comptes et le dédain général à l’idée qu’il pouvait, d’ailleurs, y avoir des comptes à
rendre. Désinvolte, Bouvier-Ajam réclamait le remboursement de repas qu’aucune
note de frais ne venait justifier, ainsi que de tabac et d’autres articles d’un caractère
douteux. Prost déplorait le fait que le directeur eût refusé de soumettre en temps voulu
un projet de budget pour 1944, apparemment dans l’espoir d’obtenir, par ses manœuvres, une augmentation que le gouvernement avait refusée d’avance. Des clauses
d’indemnisation incluses dans les contrats de plusieurs hauts personnages et de certains de leurs protégés – procédé « absolument inusité » – scandalisaient aussi le contrôleur. A ses yeux, Bouvier-Ajam était directement responsable de l’attribution de ces
avantages, parmi lesquels figurait, notamment, le paiement de six mois de salaire après
que l’emploi eut pris fin. Prost signala le cas d’une ancienne secrétaire de direction qui
recevait des émoluments alors qu’elle travaillait à plein temps pour Havas. Dans ce cas
précis, et dans d’autres, des sous-entendus de nature sexuelle achevaient de ternir la
réputation de l’Institut. Cette secrétaire était-elle la maîtresse de Bouvier-Ajam ou d’un
de ses proches ? Bouvier-Ajam s’efforça-t-il d’entrer en contact avec un de ses plus
sévères critiques à Vichy, Padirac, par l’entremise de la secrétaire de ce dernier qui était
la maîtresse de Giraud, secrétaire général de l’Institut
[47] ?
La liquidation : les corporations
meurent encore une fois
En août 1944, l’Institut d’Études corporatives et sociales fut, comme bien d’autres
institutions vichystes, mis sous séquestre. L’opération n’était pas sans rappeler la mise
sous scellés des sièges de toutes les communautés d’arts et de métiers – preuve de leur
abolition officielle – d’abord en 1776, puis, définitivement croyait-on, en 1791.
L’inventaire détaillé des bureaux de l’Institut, préparé sous l’égide du ministère du
Travail, évoquait le spectre des fastidieuses et solennelles énumérations de biens corporatifs confisqués à la fin de l’Ancien Régime : un fauteuil en chêne, un secrétaire, une
table, vingt-trois chaises, un standard téléphonique, une machine à polycopier, un
poste de radio, treize machines à écrire, des dizaines de tables et de chaises dans
d’autres pièces, des milliers de livres, etc. En des termes qu’on aurait pu croire directement empruntés à ceux qui fustigeaient, au XVIII
e siècle, les jurés et syndics prodigues et
irresponsables, le ministère avait, quelques mois auparavant, accusé le directeur et
fondateur de l’Institut, Maurice Bouvier-Ajam, d’abus de pouvoir et de mauvaise gestion des subventions officielles. Le ministère de l’Intérieur du Gouvernement provisoire
de la République française ordonna l’arrestation et l’internement de Bouvier-Ajam en
septembre 1944. Il resta dans un camp de Noisy-le-Sec, puis à Fresnes pendant sept
mois, d’après les documents précisant que la moitié de son salaire était versé à sa
famille, cependant que le gouvernement prenait les mesures voulues pour dissoudre
définitivement l’Institut, au titre d’un article de la loi de 1936 visant à réprimer les
milices privées. Si, en dernière analyse, l’I.E.C.S. avait eu une force de frappe assez
limitée, il n’en fut pas moins considéré comme un « groupement antinational »
[48].
En même temps que l’I.E.C.S., qui se voulait l’âme du corporatisme, les corporations elles-mêmes furent liquidées par une bureaucratie spécialisée, opérant sous les
noms de Bureau de liquidation des familles professionnelles et Bureau de la liquidation
de la Charte du Travail. Elles ne pouvaient cependant être expédiées aussi facilement
que l’institut d’enseignement et de propagande. Des problèmes de juridiction, une
documentation insuffisante (dans certains cas, volontairement refusée), et diverses
questions légales (portant sur la validité de l’existence des corporations) entravèrent le
processus. Il s’avéra que certaines corporations étaient mort-nées, ou n’existaient que
sur le papier, ou bien qu’elles étaient des réincarnations d’entités plus anciennes (en
l’occurrence, de syndicats cherchant à défendre leurs intérêts et à éviter les intrusions
et les spoliations en gardant un profil le plus bas possible). Certaines corporations
avaient tardé à se mettre à fonctionner, comme si elles voulaient d’abord s’assurer que
l’ordre nouveau – la Révolution nationale – perdurerait ! «... Une fois les corporations
créées, leurs dirigeants n’ont mis aucune hâte à constituer leurs organismes ni à les
faire fonctionner », écrivit un des directeurs du bureau de liquidation. Certains fonctionnaires chargés de la mener à bien eurent beaucoup de mal à retrouver les avoirs et
même les livres de comptes, si bien qu’ils furent dans l’incapacité de régler les dettes
[49].
Du corporatisme au communisme
La Libération fut pour Bouvier-Ajam l’heure de vérité : elle le mit en prison. « Je
m’étonne des motifs qui m’amènent devant vous » dit-il à la police judiciaire qui l’a
convoqué le 13 septembre 1944. « Je ne vois pas en quoi mon activité a eu jusqu’à ce
jour quoi que ce soit de répréhensible ». Arrêté le lendemain, il restera en prison jusqu’à
mi-mars 1945 en attendant son procès sous le chef d’inculpation d’intelligence avec
l’ennemi. Aidé de plusieurs avocats, Bouvier-Ajam bénéficie de solides appuis, dont le
témoignage de R. Marcellin sur une prétendue contribution à la Résistance et l’émouvant récit d’une jeune avocate et résistante avec laquelle Bouvier-Ajam avait entretenu
une liaison amoureuse, et son affaire est classée sans suite le 20 mars. Malgré son
pétainisme fervent, récompensé par la francisque, sa fréquentation de milieux ultracollaborationistes, ses visites répétées à l’Ambassade allemande et ses séjours en
Allemagne (occasions, prétend-il, de rendre service à la Résistance), la cour décide,
contre toute vraisemblance, qu’il avait su garder « son esprit critique vis-à-vis de Vichy »
et qu’il avait « développé son activité sur le plan strictement professionnel et scientifique ». La seule sanction prise à son encontre par le ministère de l’Éducation nationale
consiste à lui interdire de se présenter à l’agrégation
[50].
Assez rapidement après sa sortie, il épouse Solange Morin, grande résistante,
militante du P.C.F. et âgée de huit ans de plus que lui, et il se convertit au marxisme.
Comme sa première femme lui avait révélé le catholicisme, sa deuxième épouse l’a,
selon ses proches, amené au communisme
[51]. Autant que l’influence d’une femme
forte et l’urgence de se dégager d’une situation politiquement, socialement et professionnellement intenable, c’est sans doute son parcours qui éclaire cette transformation. Manifestant le 6 février 1934, chef d’un prestigieux cercle intellectuel à 23 ans,
poulain de Pétain, déchu à 30 ans, il devait rebondir, et l’engagement communiste lui
en ouvrait la possibilité. Par ailleurs, au risque de se faire prendre au piège de la
téléologie, on pourrait détecter certains signes d’une gestation de gauche dans ses
positions « syndicalistes » de plus en plus marquées de 1943-1944. L’ouvrier en tant
que type humain l’avait toujours fasciné, même s’il s’en faisait une idée extrêmement
idéalisée et déformée (mais le mélange de populisme et de misérabilisme l’habitait dès
le départ). S’il traita durement le marxisme dans ses écrits, il exécrait avec encore plus
de véhémence le libéralisme-individualisme-capitalisme-parlementarisme.
Son mentor Georges Blondel nous rappelle que le corporatisme comporte en
germe de nombreuses affinités et antipathies différentes et contradictoires, et que dans
le contexte traumatique du Vichy fin-de-corporatisme, il n’était pas étonnant de voir
d’anciens corporatistes sincèrement convaincus disparaître dans de multiples directions : « Les corporatistes se désagrègent. Les uns retournent au libéralisme intégral,
au syndicalisme patronal ou ouvrier, au paternalisme ou au catholicisme social.
D’autres allèrent au fédéralisme, au régionalisme, s’orientèrent vers le conservatisme
comme M. Gignoux ou même vers le marxisme comme M. Bouvier-Ajam ». Plus tard,
Bouvier-Ajam s’efforça de se réinventer, minorant drastiquement son engagement
corporatif de 1934 à 1944. Mais dans un écrit de 1948 il avouait assez franchement
qu’il renonçait brutalement au corporatisme parce qu’il avait découvert que ses idées
étaient fausses (il prétendit rétrospectivement avoir compris dès 1939 que le marxisme
était l’approche scientifique la plus fructueuse « à la désorganisation par le capitalisme », mais il n’explique pas pourquoi il a résisté violemment à cette logique pendant
encore cinq ans) :
La constatation des déséquilibres et inadaptations inhérentes au capitalisme m’avait
précédemment poussé vers des solutions doctrinales différentes, solutions corporatistes
dont l’inopérance et le danger doctrinal ne me sont apparus qu’en cours d’étude et à la
lumière des faits. On m’a beaucoup reproché une évolution que je ne saurais renier. Ma
seule peine a été de voir parfois considérer comme une manière de trahison ce qui n’était
que continuation et l’aboutissement d’un effort que j’ai voulu purement scientifique. Et si
j’ai eu le tort de soutenir avec quelque véhémence les idées corporatives au temps de
Vichy, j’aurais eu au moins la satisfaction d’arriver par elles à des solutions véritables [52].
Il n’empêche qu’il y a dans l’auto-répudiation de Bouvier-Ajam (ou dans sa transcendance de soi-même ?) quelque chose qui stupéfie. Dévoué aux valeurs chrétiennes
et au mouvement encycliste, il avait toujours infatigablement condamné le matérialisme. Allergique à l’étatisme, il s’était élevé à de multiples reprises contre les résultats
despotiques des expériences socialistes. Par-dessus tout, il révélait une authentique
horreur de la lutte des classes, qu’il considérait comme tragique (car destructrice et
sanglante) et évitable (grâce à la bonne doctrine et à l’organisation sociale appropriée).
Aux ouvriers, tout comme aux intellectuels, il ne cessa de répéter le message que la paix
sociale, fondée sur des principes d’équité et de raison, au sein d’une structure de
hiérarchie et d’ordre, était à portée de main. En octobre 1941, prenant pour point
d’ancrage l’apophtegme de Maurras selon lequel les idées étaient vraies ou fausses,
Bouvier-Ajam exprime tout son mépris pour les « conversions rapides » dont il était
témoin : « tel qui, hier encore, défendait avec flamme la lutte des classes en prêche
aujourd’hui la réconciliation avec la même ardeur ». Décrivant le corporatisme français
dans un
Cahier du Centre d’études et de recherches marxistes (C.E.R.M.) en
1963-1964, l’ancien directeur de l’I.E.C.S. écrit : « L’expression française du nationalisme économique est le plus souvent de consonance réactionnaire [...]. Elle recourt à
des recettes paternalistes déclarées ou déguisées [...] ou à diverses chimères de collaboration sociale sous le signe de l’économie concertée »
[53].
Dans son avatar de l’après-guerre, Bouvier-Ajam prend ses distances de façon
spectaculaire vis-à-vis du corporatisme, dénigrant son rôle de catalyseur et remaniant
le récit de sa propre trajectoire de façon à mettre en exergue sa modération persistante
et même son scepticisme. Chaque fois qu’il pouvait éviter de prononcer le mot, il
n’était que trop heureux de le faire. Ainsi écrit-il que François Olivier-Martin était « son
collègue dans un Institut consacré à l’étude des questions d’organisation professionnelle et sociale dans l’histoire, les faits et les doctrines ». « S’interdisant d’être doctrinaire, il le fut malgré lui », précise l’ancien directeur de l’I.E.C.S., au sujet de son ami et
professeur qui « fut peiné de me voir abandonner, à la lumière de l’expérience, un idéal
de reconstruction corporative qui demeurait le sien ». Maurice Thorez remplace Pétain
et devient son guide, sinon son chef. Bouvier-Ajam le félicite chaleureusement d’avoir
su rappeler que « le fil conducteur de l’Histoire est la lutte des classes », mantra de la
nouvelle foi qui l’habitait
[54].
La carrière d’après-guerre que Bouvier-Ajam construit ne dépend pas étroitement de son engagement idéologique. Ne pouvant pas exercer comme professeur
dans l’Éducation nationale à sa sortie de prison, en 1946 il crée et devient directeur
d’un Institut de droit appliqué, son gagne-pain principal jusqu’à sa retraite, « un centre
de formation et de perfectionnement professionnels pour adultes » où il enseigne les
fondements de l’économie à des « étudiants » qui souvent n’ont pas suivi un cursus
universitaire classique, dont un certain nombre venus des pays en voie de développement. A partir de 1960, il rejoint le C.E.R.M., participant pendant un certain temps à
la direction. Perçu comme un homme extrêmement cultivé et érudit et un pédagogue
talentueux, il ne s’entend pas toujours avec les économistes de la maison, ce qui le
pousse sans doute à collaborer avec un sociologue, Gilbert Mury, un marxiste catholique social d’origine qui deviendra maoïste, sur un grand traité orthodoxe intitulé
Les
Classes sociales en France, avec une postface austère de Maurice Thorez, dont
l’onction confortait sensiblement Bouvier-Ajam. Exclu de toute fonction politique au
sein du P.C.F., il se flattait d’être consulté par les princes; pendant un moment, il fit
partie de la section économique d’une commission auprès du Comité central. Dans ses
multiples publications économiques, il soutenait vigoureusement la thèse thorézienne
de la « paupérisation sans précédent » des classes laborieuses, tandis que ses écrits
historiques portaient un peu plus légèrement le poids de son engagement marxiste.
Censée avoir l’oreille de Thorez, son épouse, Solange Morin, plus tard candidate
communiste au conseil municipal de Paris, animait la Maison de la pensée française,
centre du renouveau culturel communiste, où le couple côtoyait Aragon, Éluard,
Picasso et Léger, le milieu d’art et de création qui avait toujours fasciné Bouvier-Ajam.
Ce dernier suscitait une certaine méfiance parmi les communistes : tout le monde
savait qu’il « traînait des casseroles », mais les uns se rassuraient en se disant qu’il n’avait
été qu’un « petit poisson » et les autres souscrivaient au bruit rédempteur et faux qu’il
était entré clandestinement dans le P.C.F. pendant la guerre et qu’il avait fini dans la
Résistance
[55].
Vieux liens de jeunesse et récents contacts communistes permettent à Bouvier-Ajam de jouer le rôle de conseil économique et parfois juridique auprès des instances
gouvernementales et scientifiques en Afrique, en Amérique latine et surtout dans
l’Europe de l’Est. Il écrit sur la formation des prix en U.R.S.S., la mise en valeur de
l’Ouzbékistan, et l’histoire polonaise. Encouragé par Gaston Plissonnier, il entre dans
l’Association France-Pologne, entouré par bien des femmes et des hommes distingués
qui n’ont rien à voir avec le P.C.F. Nommé président délégué, comme diplomate
culturel il met en valeur « l’aisance extraordinaire » qu’admiraient certains camarades et
qui en agaçait d’autres, et il est récompensé par une kyrielle d’honneurs polonais. Chez
lui il écrit le manuel du parfait maire et plus tard participe aux opérations d’un bureau
d’études proche du P.C.F., l’O.R.G.E.C.O. – organisme qui sera suspecté de lever des
fonds pour le parti – où il conseille municipalités françaises et gouvernements étrangers. Il fait partie du comité de rédaction d’
Europe, revue littéraire proche du P.C.F. A
partir de 1970, il se dit professeur à l’École Nationale du Génie rural, des Eaux et des
Forêts, occupant une chaire « de droit public et économique ». A ses heures perdues, il
est conseiller juridique auprès du Syndicat National des Antiquaires
[56].
Son goût de plus en plus affirmé pour la reconnaissance publique l’éloigne doublement du monde communiste : comme écrivain et chercheur il se consacre de plus
en plus à des sujets grand public et il fréquente d’autres milieux sociaux. Profitant de
l’engouement pour la grande biographie historique, Bouvier-Ajam sort un
Dagobert
en 1979, couronné par l’Académie Française, qui avait précédemment encensé les
deux tomes de son
Histoire du travail. En 1984 l’Académie lui décerne encore un
prix, cette fois-ci pour un
Attila réhabilité, fin stratège et communicateur. La vitesse
accumulée par ses deux quasi-best-sellers permet une nouvelle édition remaniée de
Les
Empereurs gaulois, encore l’occasion de pourfendre des stéréotypes tout en exploitant la passion populaire pour Astérix. Dès 1970, Bouvier-Ajam est président d’une
Société d’étude d’Histoire économique et sociale de la France, qui vante une adresse
postale aux Champs-Élysées et tient ses réunions dans les salons de France-Pologne.
Deux historiens de droite, et académiciens, Pierre Gaxotte et le duc de Lévis-Mirepoix,
sont présidents d’honneur, celui-ci demeurant fort actif dans la vie de la Société jusqu’à
sa mort en 1981. Ses
Bulletins bibliographiques sont un curieux mélange de pratique
scientifique classique (une « enquête technique et pédagogique sur le Moyen Age »),
comptes rendus ordinaires (une demi-page sur un livre d’Albert Soboul ou de Jean
Bruhat, historiens communistes chevronnés, ou six pages sur l’
Attila de Bouvier-Ajam
dans lesquelles l’auteur discerne une « troublante similitude » entre les équipes d’Attila
et « celles du Führer », et comptes rendus inattendus et personnels (Solange Morin/
Bouvier-Ajam évoquant la vie d’un philosophe communiste, Jean Marcenac, ou son
mari, nostalgique et/ou fidèle, consacrant trois pages à une plaidoirie en faveur des
artisans et petits commerçants contemporains par un ancien artisan boucher, Georges
Chaudieu, collaborateur de Bouvier-Ajam à l’I.E.C.S., mais dont le passé profondément corporatiste n’est point mentionné)
[57].
Bouvier-Ajam a passé les dernières années de sa vie à des efforts fébriles pour
obtenir l’ultime consécration, le rachat à la fois de Vichy et de Moscou, l’élection
comme un des 40 immortels. Après Pétain et Thorez, il reconnaît désormais comme
« maître » Lévis-Mirepoix, qui commençait à préparer sa candidature quand il meurt.
Pour Bouvier-Ajam, il s’agit d’un retour aux sources, puisque Lévis-Mirepoix l’avait
déjà appuyé au temps de l’I.E.C.S. Ayant échoué dans ses tentatives de briguer les
successions de Lévis-Mirepoix et de Gaxotte, Bouvier-Ajam écrit à Jacques Soustelle,
qui vient d’arracher la place de Gaxotte, pour le féliciter et lui demander « la faveur
d’une audience » en justifiant sa démarche par rapport à la protection de Lévis-Mirepoix : « J’ai personnellement bénéficié de l’amitié et des conseils du duc de Lévis-Mirepoix et même fait quelque peu figure de disciple. C’est sur son encouragement
précis que j’ai fini par me spécialiser dans l’étude “gauloise” des premiers siècles et la
période mérovingienne... ». Dans les pages du
Bulletin de sa Société d’Histoire BouvierAjam fait un éloge dithyrambique du président de l’Association d’entraide à la
noblesse française, instigateur d’une commémoration de Turgot, jadis l’ennemi de
référence de Bouvier-Ajam, et auteur d’un Robespierre qui vomissait à peu près tout ce
que les communistes adoraient chez ce symbole de l’engagement révolutionnaire et
social. A chaque succession académique, Bouvier-Ajam tâtait le terrain, mobilisant des
amis des académiciens dans son orbite pour écrire en sa faveur et demandant directement aux académiciens des conseils ou des rendez-vous. Lucide, chaque fois qu’il
affrontait un concurrent trop fort, il se retirait – au début de 1983, sur le conseil de
Maurice Schumann, devant Fernand Braudel, qui parle de Bouvier-Ajam comme d’un
« ami merveilleux » –, chaque fois vaguement encouragé par ses supporters à attendre
son tour
[58].
Pour son entrée et son intégration dans les milieux communistes, Bouvier-Ajam
a tout fait pour taire son passé corporatiste. Dans un C.V. qu’il a dressé vers
1975-1977, peut-être à l’occasion d’un projet de candidature au Collège de France, il
évite de parler de son association avec le C.E.R.M. et d’autres activités marxocommunistes. A sa mort le 26 octobre 1984,
L’Humanité déplore le décès de « notre camarade Maurice Bouvier-Ajam, historien et économiste ». Ne faisant état ni du corporatiste ni du marxiste-communiste,
Le Monde loue sa grande curiosité. Dans le même
C.V. Bouvier-Ajam appelait à « un travail d’épuration » du langage de l’analyse économique. Le génie de Bouvier-Ajam depuis 1945, c’est peut-être d’avoir su faire si bien
le travail d’épuration pour son propre parcours qu’il a laissé à jamais dans l’ombre le
secret de sa pensée
[59].
[*]
Professeur d’histoire de l’Europe à l’Université Cornell.
[(1)]
Je suis extrêmement reconnaissant à Claire Andrieu, Jean-Pierre Le Crom et Gisèle Sapiro, qui
m’ont guidé à travers la littérature spécialisée et ont relu de très près et d’un œil très critique cet article
d’un débutant en matière d’histoire de Vichy. Pour divers renseignements je suis redevable à Guy Besse,
Jean Magniadas, Nicolas Pasquarelli et Jean Suret-Canale. Serge Wolikow a gentiment facilité mes recherches dans les milieux marxistes et communistes. Je tiens à exprimer ma gratitude à Catherine et Laurent
Bouvier-Ajam pour avoir bien voulu me parler de leur père et grand-père. La traduction est de Béatrice
Vierne.
[(2)]
S.L. KAPLAN,
La Fin des corporations, Paris, Fayard, 2001.
[(3)]
M.H. ELBOW,
French Corporative Theory, 1789-1948 :
A Chapter in the History of Ideas, New
York, Columbia University Press, 1953, p. 81-167; I. BOUSSARD, « Les corporatistes français du premier
XX
e siècle. Leurs doctrines. Leurs jugements »,
Revue d’histoire moderne et contemporaine, octobredécembre 1993, p. 643-665; J.-M. MAYEUR, « Catholicisme intransigeant, catholicisme social, démocratie chrétienne »,
Annales E.S.C, mars-avril 1972, p. 483-499; G. CHOLVY et Y.-M. HILAIRE,
Histoire
religieuse de la France contemporaine (1880-1930), Toulouse, Privat, 1986, p. 78-79; M. BOUVIER -
AJAM,
La Question du corporatisme, Paris, Lesfauries, 1938; G. PIROU,
Essais sur le corporatisme,
Paris, Sirey, 1938, p. 110; R.O. PAXTON,
Le Temps des chemises vertes : révoltes paysannes et fascisme rural, 1929-1939, Paris, Le Seuil, 1996; M. BERTHON,
Les Associations professionnelles et
ouvrières en Auvergne au XVIIIe siècle, Clermont-Ferrand, Paul Vallier, 1935. De nombreux commentateurs ont fait écho à l’affirmation de l’écrivain et homme d’État roumain Mihaïl Manoïlesco déclarant
que « le XX
e [est] le siècle du corporatisme, comme le XIX
e a été le siècle du libéralisme ». M. MANOÏLESCO,
Le Siècle du corporatisme, Paris, P.U.F., 1934, et G. CHAUDIEU, « L’Artisanat en face de la Charte »,
Production, décembre 1941; G. DE MICHELIS envisageait un ordre corporatif mondial :
La Corporation
dans le monde. Économie dirigée internationale, Paris, Denoël et Steele, 1935. Sur de Mun, voir
F. PERROUX,
Capitalisme et communauté de travail, Paris, Sirey, 1937, p. 175; G. PIROU,
Essais sur
le corporatisme, 1
re partie, p. 16-17; M. BOUVIER-AJAM,
La Doctrine corporative, Paris, Sirey, 1937,
p. 214-218. Sur l’influence persistante de La Tour du Pin, qui synthétisa plusieurs courants différents du
corporatisme, voir G. COQUELLE-VIANCE,
Un Ordre corporatif français, Paris, Éditions de la Fédération
nationale catholique, 1938, p. 7. Si rétrograde et passéiste que puisse apparaître le corporatisme de La
Tour du Pin, il n’est pas correct sur le plan historique d’y voir une « forme féodale d’organisation ».
H.W. EHRMANN,
French Labor from Popular Front to Liberation, Oxford, Oxford University Press,
1947, p. 213. Pour Bouvier-Ajam, écrivant bien après la guerre, H. de Man était un « interventionniste
social », ratissant large, situé sur le plan idéologique à mi-chemin entre Le Play et La Tour du Pin, qui
n’était que « teinté de corporatisme ».
Histoire du travail en France depuis la Révolution, Paris, Librairie
générale de droit et de jurisprudence, 1969, p. 209. R. Kuisel insiste sur l’influence de De Man et sur le
recoupement entre planisme et corporatisme. De Man envisageait un accommodement avec le corporatisme, et il influença de futurs syndicalistes corporatistes comme René Belin. Mais, conclut Kuisel, le
corporatisme restait extrêmement conservateur et rechignait à aborder les grandes questions économiques. R.F. KUISEL,
Le Capitalisme et l’État en France. Modernisation et dirigisme au XXe siècle, Paris,
Gallimard, 1984, p. 194-198.
[(4)]
L. BAUDIN,
Le Corporatisme, Paris, Librairie générale de droit, 1941, p. 2. En 1937, troublé par
le spectre tocquevillien « du nivellement par le bas » et par un libéralisme dévoyé par le matérialisme,
Baudin rêvait d’un corporatisme (« d’association ») « capable de respecter l’individualité » tout en exorcisant
entièrement la lutte des classes. Lucide, Baudin voit dans ce corporatisme « une planche de salut » pour
une société « en train de [se] noyer ». En 1943, s’il n’accepte pas totalement l’idée de « la faillite du
libéralisme » comme « une évidence », Baudin reconnaît que dans une situation de crise profonde le corporatisme offre une réelle chance de renouveau. Il loue la dimension profondément « morale » de la Charte
du travail et il souligne encore plus vigoureusement que l’intérêt du corporatisme est qu’il « brise le cadre
marxiste » et qu’il « repose sur une collaboration entre les classes », seul espoir de faire régner « la paix
intérieure ». Voir les deux préfaces de BAUDIN aux deuxième et cinquième éditions de BOUVIER-AJAM,
La
Doctrine corporative, Paris, Sirey, 1937, p. 4-11, et Paris, Sirey et les Éditions de l’Institut d’Études
corporatives et sociales, 1943, p. VII-XIV, 2. En décrivant Baudin comme un des libéraux « nullement
repentis » de Vichy, Kuisel laisse entrevoir les nombreuses directions que pouvait prendre une tendance
corporatiste. R. KUISEL,
Le Capitalisme, p. 231. La question de la prétendue popularité du corporatisme
n’a jamais été tranchée. Il serait tout à fait intéressant de savoir combien de Français moyens étaient
familiarisés avec sa doctrine centrale.
[(5)]
G. PIROU,
Essais, p. 71-72 : BOUVIER-AJAM,
La Question du corporatisme, p. 22,77; les chiffres
de Bouvier-Ajam sur les publications de 1934 à 1943 sont cités par J.-P. LE CROM,
Syndicats nous
voilà ! Vichy et le Corporatisme, Paris, Éditions de l’Atelier, 1995, p. 63. Une note dans M.-O. BARUCH,
Servir l’État français. L’Administration en France de 1940 à 1944, Paris, Fayard, 1997, p. 24, m’incite
à m’interroger sur les chiffres élevés de Bouvier-Ajam. En puisant dans le catalogue cumulatif de l’annuaire
1946 de La Librairie française concernant les années de 1933 à 1945, Baruch trouve 54 titres comportant les mots corporation ou corporatisme, alors qu’au cours de la période précédente, s’achevant en
1933, il n’y en avait pas un seul.
[(6)]
L’I.E.C.S. est issu de l’Union corporative montée par l’architecte Alfred Rolland qui réunit « des
universitaires, des intellectuels et des hommes des métiers pour l’étude en commun et la diffusion des
principes et des méthodes corporatives ». BOUVIER-AJAM,
Doctrine, 1943, p. 214-215.
[(7)]
Plutôt « paternaliste » que « libéral » dans son positivisme, Maurice Ajam n’était pas totalement hostile à certaines idées corporatistes, selon son petit-fils.
Doctrine corporative, 3
e éd., Paris, Sirey, 1941,
p. 224.
[(8)]
Simone Bouvier-Ajam était fille d’une riche famille berrichonne. Son père Albert Bonabeau, autoritaire et de droite, mais sculpteur et esthète, attirait et influençait Bouvier-Ajam. Entretien avec Laurent
Bouvier-Ajam, 24 février 2001.
[(9)]
BOUVIER-AJAM,
Frédéric List : sa vie, son œuvre, son influence, Paris, Sirey, 1938;
Who’s Who
in France, Paris, Laffitte, 6
e éd., 1963-1964. Voir BOUVIER-AJAM,
La Question du corporatisme, 2
e éd.,
Paris, Sirey, 1938, p. 11-14 (qui se vendit, semble-t-il, à 11 000 exemplaires). Selon le
Who’s Who et
la liste des lauréats de la Francisque, Bouvier-Ajam serait né en 1914 (le 7 mai), ce qui est confirmé par
des indications dans les papiers Bouvier-Ajam. Sur un ton un brin paternaliste, Louis Baudin l’appelait
en 1940-1941 « notre jeune ami ».
Le Corporatisme, p. 1. Le très mince recueil de poèmes parut sous
un titre maniéré (et soigneusement calculé),
Le Recueil inutile, poèmes, publié en 1932 par un groupe
appelé Les Amis de la Poésie (dont le titre complet, qui semblait prometteur sur le plan corporatiste, était
« Groupe d’Écrivains et Artistes Amateurs »). J’ai puisé quelques renseignements biographiques dans la
« Présentation de l’Auteur », signée « J.-M. », laquelle précisait que celui-ci avait l’intention de publier plusieurs autres ouvrages de poésie, notamment « Les Pénibles, brefs recueils inspirés par Elle » et « Fumisteries, satire de la poésie “ultra-moderne” », ainsi qu’une pièce sur le thème de Faust. Le mini-manuel sur
le jazz, profession de foi et critique technique, sortit sous forme de brochure en 1952, sous le titre
Connaissance du Jazz, Paris, A. Drand, 1952, après avoir paru sous un pseudonyme dans la revue
Le
Routier. Avant sa thèse, Bouvier-Ajam avait publié deux textes spécialisés de la longueur d’un article de
revue, dénotant deux de ses pôles d’intérêt; l’un était un solide exercice en matière de numismatique et
d’histoire ancienne, l’autre la réflexion d’un économiste sur la manière de faire les prix dans la théorie
capitaliste.
Éléments d’économie monétaire aux temps gaulois, gallo-romains et mérovingiens, Paris,
Paillard, 1936, et
Les Mouvements cycliques des prix et leur explication par la théorie capitaliste,
ibid., 1936.
[(10)]
BOUVIER-AJAM,
La Question corporative, p. 16, et
La Doctrine corporative (1941), p. 259-260;
BOUVIER-AJAM,
Bulletin des Informations corporatives, 8 décembre 1941; BOUVIER-AJAM,
Production :
énergie, industrie, commerce, décembre 1941, A.N., F
22 1780. Jean Paillard a décrit de façon fort
plausible l’Institut d’avant la guerre comme « un cercle très restreint mais ardent ». J. PAILLARD,
1940-1944 : La Révolution corporative spontanée. Solution d’actualité, Annonay, Éditions du Vivarais, 1979, p. 225. Rétrospectivement, Bouvier-Ajam a mentionné au passage que l’I.E.C.S. était né sous
l’égide de l’Union corporative, mais il n’apparaît pas clairement quel rôle concret jouait ce groupe,
Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 349, et A.N., Z
5 15-885. Officiellement, Alfred
Rolland, fervent « latourdupiniste », était président de l’Institut et Jean Vieux directeur administratif. Dans
la pratique, c’était Bouvier-Ajam, le directeur des études, qui dirigeait l’institution.
[(11)]
BOUVIER-AJAM,
Histoire du travail en France depuis la Révolution p. 349-350; A. Parodi,
ministre du Travail, au ministre de l’Intérieur, 26 septembre 1944, A.N., F
22 2019;
Le Corporatisme,
juin-août 1939; BOUVIER-AJAM,
Doctrine (1941), p. 262; note pour le cabinet du Maréchal, 1
er février
1942, A.N., AG 2611 CM 28C; LE CROM,
Syndicats nous voilà !, p. 125-129. Sur Cèbe, voir aussi
D. PELLETIER,
« Économie et Humanisme ».
De l’utopie communautaire au combat pour le Tiersmonde (1941-1966), Paris, Éditions du Cerf, 1996, p. 25 et
passim. Henry W. Ehrmann présente Cèbe
comme un « ami » du Maréchal : H.W. EHRMANN,
La Politique du patronat, 1936-1955, Paris, A. Colin,
1959, p. 89. A son procès, Bouvier-Ajam fit allusion à un ami proche dans l’entourage de Pétain. A.N.,
Z
5 15-885. Il convient de noter que la version fournie après la guerre par Bouvier-Ajam quant à son rôle
corporatiste, un commentaire extrêmement sélectif, adroitement inséré dans les notes de son
Histoire
du travail – qui tient à la fois d’une réinvention de lui-même et de l’apologie –, doit être utilisée avec la
plus grande prudence.
[(12)]
Papier à en-tête de l’I.E.C.S., A.N., F
22 2019; note pour le cabinet du Maréchal, 15 mars 1942,
A.N., AG 2611 CM 28C; discours de Bouvier-Ajam, s.d., in I.E.C.S.,
L’Œuvre culturelle de l’artisanat,
Paris, 1942, p. 2-3;
La Légion, 23 février 1942;
Bulletin d’informations corporatives, 9 février 1942
(« Les Corporations ont fait don de leur personne au Maréchal Pétain comme il a fait don de la sienne à
la France ») et 25 février 1942; Bouvier-Ajam, discours inaugural de l’I.E.C.S., 21 janvier 1942, Office
central d’organisation corporative,
Le Corporatisme français, Le Mans, 1942, p. 21,25; PAILLARD,
Révolution corporative spontanée, p. 225.
[(13)]
Office central d’organisation corporative,
Le Corporatisme français; BOUVIER-AJAM,
Doctrine
(1941), p. 261-262. Le 23 janvier une deuxième inauguration de l’Institut a eu lieu à Vichy au Grand
Casino sous la présidence du ministre de l’Agriculture,
Doctrine (1943), p. 302,305. Un La Tour du
Pin, Aymar, neveu du célèbre corporatiste, travailla discrètement (ou du moins le plus discrètement possible quand on portait un nom « prestigieux et symbolique auquel personne n’ose toucher ») dans le labyrinthe gouvernemental de Vichy, où il assura pendant un certain temps des fonctions de liaison dans les
affaires corporatives et sociales du gouvernement de Pétain et où il côtoya peut-être Bouvier-Ajam. Voir
le portrait flatteur qu’a brossé de lui l’ultra-réactionnaire J. PAILLARD,
La Révolution corporative spontanée, p. 197-198. Selon Cèbe, Marcellin était le numéro deux de l’Institut, mais dès la Libération il tenta
de faire oublier cet engagement. A.N., Z
5 15-885. Devenu ministre de l’Industrie, il reprit certaines
formules corporatistes,
Combat, 19 avril 1966.
[(14)]
Note pour le cabinet du Maréchal Pétain, 1
er février 1942, A.N., AG 2611 CM 28C; Pétain à
Bouvier-Ajam, 27 juin 1941,
Cahier des Travaux de l’I.E.C.S., sans date ni numéro; I.E.C.S.,
L’Œuvre
culturelle de l’Artisanat, Paris, 1942, p. 28;
Bulletin d’informations corporatives, 8 décembre 1941;
L’État français sera corporatif. Extraits des messages et écrits du Maréchal Pétain en 1940,1941
et 1942, éd. Bouvier-Ajam, Le Mans, Éditions C.E.P., 1943; Bouvier-Ajam fait allusion ci-dessus aux
deux plus importantes déclarations de politique sociale faites par Pétain, les discours de Roanne et de
Saint-Étienne. Un rapport envoyé par la Direction des Relations Professionnelles et des Questions Sociales
au Ministère du Travail, le 18 janvier 1945, précise sur un ton plutôt péjoratif que « l’Institut était devenu
un instrument de propagande politique au service du gouvernement de Vichy ». Voir une lettre de la
Direction à M
e Girard, avocat de l’I.E.C.S., le même jour. A.N., F
22 2019. Choqués par sa manière
« dictatoriale », dès 1943 certains de ses collaborateurs reprochaient à Bouvier-Ajam de « jouer au Maréchal ». Assemblée générale, I.E.C.S., 6 novembre 1943, A.N., Z
5 15-885.
[(15)]
Il se peut que ce cours préparatoire ait débouché sur le Collège d’études syndicales et corporatives
censé « diffuser les idées sociales de la Révolution Nationale » dans les milieux des métiers et de la jeunesse.
« Ses cours », selon Bouvier-Ajam, « sont volontairement très simples..., gratuits et accessibles à tous ».
Doctrine (1943), p. 297. Sous la pression de Cèbe, vers la fin de 1943 Bouvier-Ajam tenta de rendre le
collège plus « pratique » dans son enseignement et son recrutement. Il annonça 19 269 étudiants en
1942-1943 à Paris et en province. A.N., Z
5 15-885.
[(16)]
Papiers Georges Lefranc, boîte 7, Hoover Institution, Stanford (P. Fridenson a aimablement attiré
mon attention sur cette source); BOUVIER-AJAM, « L’Institut d’études corporatives et sociales »,
Production : énergie, industrie, commerce, décembre 1941, p. 31-33;
id.,
Doctrine (1941), p. 260 et (1943),
p. 297-301. Sur Gignoux, voir BARUCH,
Servir l’État français, p. 24, et LE CROM,
Syndicats nous voilà !,
p. 80. EHRMANN voit dans l’engagement corporatiste de Gignoux une tentative de « repentance » eu égard
à son appui aux trusts avant la guerre.
Le Patronat, p. 89. Y. COHEN montre que ces ingénieurs sociaux
sont une réalité depuis les années 1930. « L’invention des techniciens sociaux »,
Actes de la recherche
en sciences sociales, septembre 1996, p. 30-43.
[(17)]
Bulletin d’informations corporatives, 27 octobre, 10 novembre 1941,12 janvier, 22 juin,
20 juillet, 7 décembre 1942,25 janvier, 8 mars, 20 septembre 1943 (du 24 novembre 1941 au 25 janvier 1943 la publication se flattait d’être placée « sous le patronage » de l’I.E.C.S.; bien que la rédaction
en chef n’eût pas changé de main, on ne sait pas clairement s’il y eut de nouveaux arrangements institutionnels ou stratégiques);
L’Information corporative, 22 novembre 1943, cette publication ayant
succédé au
Bulletin; A.N., 2 AG 585 CC 197M; J. Gandolphe, secrétaire général du Centre d’études
corporatives de Lyon, à Prost, contrôleur financier de l’I.E.C.S., 16 mars 1944, A.N., F
22 2019; BOU-VIER-AJAM,
Doctrine (1941), p. 260-261 et (1943), p. 297-301. Gandolphe et son homologue à Nice se
plaignaient que l’I.E.C.S. n’ait pas fourni les crédits promis. Lettres à Cèbe, 14 juin et 4 juillet 1944.
A.N., Z
5 15-885.
Alors que je n’ai trouvé aucun antisémitisme explicite dans les écrits, publics ou privés, de Bouvier-Ajam,
le rédacteur en chef du
Bulletin, A.-M. Giaume, publia un certain nombre d’articles antisémites. L’un des
plus virulents accusait les Juifs d’avoir puissamment contribué à « la décadence et la décrépitude de notre
pays » et, partant, à sa désastreuse défaite. Le Christ n’aurait pas eu la moindre compassion pour les Juifs
qui, dans les années 1930, avaient fait de la France « le dépotoir de toutes les ordures de l’Europe ». En
outre, Giaume établissait une corrélation entre le philosémitisme et la démocratie, autre expression de
faiblesse et de décadence. Un « retour à ses traditions chrétiennes » devait être la base de la Révolution
nationale en France. Enfin, Giaume n’était nullement ému par les « prétendues tortures » que les Juifs
disaient avoir subies.
Bulletin, 5 octobre 1942.
[(18)]
PIROU,
Essais, p. 22-23,114-115; BAUDIN,
Corporatisme, p. 4. On trouvera la critique de Pirou
par Bouvier-Ajam dans le
Bulletin d’informations corporatives, 30 juin 1941. Voir la définition centrale
analogue d’Olivier-Martin, plus nébuleuse dans les attributions précises des corporations : « Un type d’organisation sociale où des groupements obligatoires basés sur la profession ont dans l’État un rôle reconnu
et jouissent de certaines prérogatives pour accomplir leurs fins ».
L’Organisation corporative de la France
d’Ancien Régime, Paris, Sirey, 1938, p. 8-9. Paul Vignaux, protégé de Jacques Maritain et militant de
la C.F.T.C., a souligné la profonde différence entre de nombreux dirigeants catholiques sociaux et « le
corporatisme multiforme qui préparait à sa manière la Révolution nationale ». Allergique aux « féodaux »
évoluant dans l’orbite de La Tour du Pin, ce dernier craignait que « l’étatisme économique et social » des
corporatistes purs et durs du milieu des années 1930 ne débouchât inévitablement sur un horrible résultat,
le « totalitarisme ». P. VIGNAUX,
Traditionalisme et syndicalisme. Essai d’histoire sociale (1884-1941),
New York, Éditions de la Maison française, 1943, p. 20,25-27. Plus récemment, P. DROULERS a plaidé
la même cause, soulignant l’antipathie de différents catholiques envers le corporatisme autoritaire. « L’idée
de “corporation” chez les catholiques sociaux pendant l’entre-deux-guerres », in
Mélanges offerts à Henri
Guitton, Paris, Dalloz-Sirey, 1976, p. 369-384. Les catholiques sociaux du mouvement Économie et
Humanisme se sentaient trahis par la préférence de Vichy pour le corporatisme étatiste au détriment de
la corporation communautaire engendrée depuis la base. Voir PELLETIER,
Économie et Humanisme,
p. 31-33.
[(19)]
PIROU,
Essai, p. 116; PERROUX,
Capitalisme, p. 13,17-18. Voir la façon dont Achille Mestre
a repris les termes de Perroux dans son enseignement à l’I.E.C.S.
Le Corporatisme, n
o 22,1939,
p. 11-12. Perroux proposait un néo-corporatisme qui se démarquait strictement par rapport à de nombreux fascismes et se détachait sans ambiguïté du capitalisme, préférant le décrire par un terme ostensiblement nouveau et vierge, lequel terme évoque, à vrai dire, pour l’historien la corporation sous son
appellation initiale : « le terme
communauté a été choisi pour signifier : 1. Que ce régime repose sur la
collaboration de tous les éléments de la société économique et non sur la domination de certains d’entre
eux après l’élimination des autres. 2. Que ce régime constitue une tierce solution qui n’est ni du capitalisme
ni du socialisme planifié ».
Ibid., p. 214. Les corporatistes de Vichy, y compris ceux qui se trouvaient
dans l’orbite de l’I.E.C.S., attachaient beaucoup d’importance à la définition de Perroux, au sens strict,
pour construire leur modèle de corporatisme. Voir, par exemple, « Note sur l’organisation corporative »,
novembre 1940, A.N., 2 AG 611 CM 27A, et Raymond Pady, « Pour ou contre le corporatisme », 2 AG
586 CC 197C. Louis Baudin citait une définition plus lapidaire formulée par PERROUX, « Le corporatisme
est un antimarxisme ».
Corporatisme, p. 150. On trouvera d’autres aspects de l’énorme influence « communautaire » de Perroux chez PELLETIER,
Économie et Humanisme, p. 61-65, et A. COHEN,
Histoire
d’un groupe dans l’institution d’une « communauté » européenne (1940-1950), thèse de doctorat de
science politique, Université de Paris I, 1999. On trouvera une critique contemporaine de Perroux et une
mise en garde contre un courant « mystique » de son communautarisme susceptible de virer au totalitarisme
chez VIGNAUX,
Traditionalisme et syndicalisme, p. 84-85.
[(20)]
Discours inaugural de BOUVIER-AJAM, 21 janvier 1942,
Le Corporatisme français, p. 21-24; éd.
Bouvier-Ajam,
L’État français sera corporatif; BOUVIER-AJAM,
Doctrine, p. 262-263; BOUVIER-AJAM,
« Le Corporatisme d’État »,
Cahiers de Formation politique, n
o 21,1943; P. Perrin, note sur « l’organisation professionnelle », janvier 1941, A.N., 2 AG 611 CM 27A. BOUVIER-AJAM, « L’I.E.C.S. »,
Production, décembre 1941. Bouvier-Ajam était agacé par le binarisme réducteur qui opposait « le corporatisme réactionnaire » au « syndicalisme révolutionnaire ». Il soutenait que le corporatisme était « le plus
révolutionnaire des deux », parce que, contrairement à l’égalité du socialisme qui obligeait tout le monde
à s’aligner sur le plus bas, « le corporatisme demande l’égalité par le haut, la possibilité pour l’ouvrier de
s’élever par son propre mérite et sa valeur personnelle jusqu’aux plus hautes fonctions de son métier ».
B. Bordachar [
sic], corporatiste qui collabora peut-être à l’I.E.C.S., écrivit un « Essai psychologique sur la
Charte du Travail », dans lequel il déclarait que la vocation de la Révolution nationale était « la véritable
création d’un homme nouveau ». Curieusement, il baptisait l’homme en question
homo œconomicus et
lui attribuait comme qualité fondamentale son humanité et son intégration dans le trio travail, famille,
patrie. A.N., 2 AG 611 CM 27C. L’image de l’homme nouveau, que l’on peut difficilement considérer
comme particulière au champ de référence de la Révolution française, est une des valeurs sûres de nombreux régimes modernes, tant fascistes que communistes. La pensée fasciste déborde d’évocations de la
Révolution française et d’analogies avec elles, dont certaines seraient tout à fait déroutantes pour un
visiteur du XVIII
e siècle. Voir le travail de pionnier accompli par G. MOSSE, « Fascism and the French
Revolution »,
Journal of Contemporary History, January 1989, p. 5-26, et S. SAND, « Les représentations de la Révolution dans l’imaginaire historique du fascisme français »,
Mil Neuf Cent, 9,1991,
p. 29-48. A. Simonin montre comment l’extrême droite, à partir de 1947 environ, assimila l’épuration
à la terreur blanche de la Restauration, tout comme elle avait flétri en la Troisième République l’équivalent
de l’Ancien Régime, lecture de l’histoire très en vogue parmi les fascistes « révolutionnaires », après la
défaite de 1940. A. SIMONIN, « 1815 en 1945 : les formes littéraires de la Défaite »,
Vingtième Siècle,
juillet-septembre 1998, p. 48-61.
[(21)]
BOUVIER-AJAM,
Doctrine, p. 3,140,263-264; Bouvier-Ajam, cité in
Réveil des Français,
n
os 123-124, v. août-septembre 1942, réédité dans
Cahiers des Travaux de l’I.E.C.S., s.d., p. 17; éd.
BOUVIER-AJAM,
L’État français sera corporatif; BOUVIER-AJAM,
Le Corporatisme d’État; G. BOIVIN et
M. BOUVIER-AJAM,
Vers une économie politique morale, Paris, Sirey, 1938, p. 52; Jacques Warnier,
cité in
Opinion, 10 septembre 1942, p. 19-20; COQUELLE-VIANCE,
Ordre corporatif français, p. 6,
28-29. Voir aussi C.-J. Gignoux, à qui l’effondrement du modèle libéral, sous la pression de la crise et
de la guerre autant que de son propre poids, apparaissait comme une extraordinaire opportunité : « Le
fait majeur, c’est la désagrégation du libéralisme ». Le corporatisme sauverait la France des ignominies
symétriques du libéralisme et du communisme, « fils naturel et ingrat du libéralisme défunt ». GIGNOUX,
« Pourquoi et comment nous sommes corporatistes »,
Cahiers des Travaux de l’I.E.C.S., sans date ni
numéro (v. 1943). Voir le regard malicieusement sociologique que portait Louis Salleron sur les conséquences des ravages du libéralisme, pure caricature du discours de Durkheim : « Il n’y a plus des individus
qui s’associent par le libre engagement de leurs volontés souveraines, mais des faits sociaux qui sont
constatés par le législateur et qui vont être réglés par lui ». « Le syndicalisme et la Charte du Travail »,
ibid., v. fin 1942, p. 10. Il y avait une véritable pléthore d’auteurs, à commencer par Bonald et de Maistre,
dans lesquels Bouvier-Ajam aurait pu puiser pour façonner sa conviction que la Révolution française était
la source de tous les maux. En ce qui concerne les rapports entre Révolution et corporatisme, La Tour
du Pin et Albert de Mun avaient pleinement développé les liens. Ils soumettaient l’idée que la contre-révolution et le corporatisme étaient consubstantiels. Voir
Bulletin d’informations corporatives, 12 janvier 1942, et A. de MUN,
La Question, p. 6-7,9, ouvrage dans lequel laïcisation et individualisme sont
des sources jumelles de perversion et de désintégration.
[(22)]
BOUVIER-AJAM,
Doctrine, p. 112,147,263; PERROUX,
Capitalisme, p. 18,198; A. MESTRE
[juriste, membre du conseil de direction de l’I.E.C.S.], « Les classes sociales »,
Le Corporatisme, mars
1939, p. 13. Sur le récit qu’a fait Bouvier-Ajam de l’échec d’une incorporation imposée par l’État en
1581,1597 et 1673, voir BOUVIER-AJAM,
Le corporatisme d’État. Voir Raymond Pady, « Pour ou contre
le corporatisme », A.N., 2 AG 586 CC 197C, qui insiste sur le fait que le patron restera le chef d’entreprise, de même que le père est chef de famille et le Maréchal chef de l’État. Le corporatisme n’annonce
pas l’avènement du « soviet d’usine ». Bouvier-Ajam louvoyait adroitement entre pas assez et trop d’État,
entre l’impulsion venue d’en bas et celle venue d’en haut : « A vrai dire, on a souvent creusé des fossés
entre le corporatisme spontané et le corporatisme imposé : le corporatisme le plus orthodoxe et le plus
conforme aux leçons de notre tradition tient des deux formules. Il n’est pas de corporation viable en
France sans qu’elle n’ait été inspirée par une décision, une volonté des premiers intéressés. Tel est le cas
des professions maritimes si proches de la structure corporative. Mais l’État peut venir en aide aux intéressés même s’ils ne sont pas majoritaires au sein de leur profession. Il doit imposer un
minimum d’uniformité nécessaire à l’ordre public et à l’équilibre des forces économiques en leur activité aussi bien qu’en
leur représentation »,
Doctrine, p. 250.
[(23)]
BOUVIER-AJAM,
Doctrine, p. 120-122,155; discours de C.-J. Gignoux dans
Le Corporatisme
français, p. 5-6; H. Dauvergne cité dans
Production, décembre 1941, p. 7; G. Coquelle-Viance, cité
dans
Production, décembre 1942. Pétain insistait sur « l’étroite solidarité de l’économique et du social »
dans son message à la commission (avortée) d’études et de réorganisation à la tête de laquelle il nomma
Gignoux et qui était destinée à accélérer le processus d’incorporation. Voir PAILLARD,
La Révolution
corporative spontanée, p. 114. Bouvier-Ajam déplorait l’hostilité envers « la révolution sociale » émanant
de son propre camp parmi ceux qui auraient dû la soutenir. Il les mit en garde : « D’autres sabotent les
institutions naissantes sans comprendre qu’ils ouvrent par leur sectarisme la voie à ce communisme qu’ils
prétendent combattre ».
L’Information corporative, 22 novembre 1943. Voir aussi la critique au vitriol
du directeur de l’I.E.C.S. contre les patrons qui résistaient à la Charte du Travail et qui auraient préféré
réduire le corporatisme à une « unique communauté d’entreprise ». BOUVIER-AJAM,
Le corporatisme
d’État.
[(24)]
BOUVIER-AJAM,
Doctrine, p. 4,263;
id., « l’I.E.C.S. »,
Production, décembre 1941, p. 32;
L’Information corporative, 24 janvier 1944; R. GUILLERMAIN, « Quelques éléments de droit corporatif :
pratiques fondamentales du régime corporatif »,
Cahiers des Travaux de l’I.E.C.S., s.d., p. 51; Pétain
cité par PAILLARD,
La Révolution corporative spontanée, p. 50; Firmin Bacconnier,
ibid. (v. fin 1942),
p. 18. Voir ELBOW citant Brethe de la Gressaye et Pétain sur l’importance de la propriété du métier,
French Corporative Theory, p. 146,175. Fervent avocat de cette propriété, Paillard la fit entrer dans
la charte des pâtissiers qu’il rédigea. L’une des principales différences entre le prétendu modèle d’Ancien
Régime et la réalisation vichyste était l’assurance pour le travailleur de Vichy que « n’importe quel ouvrier
pourra s’établir à son compte et devenir patron s’il est reconnu digne par ses pairs », la corporation lui
avançant le capital nécessaire pour ouvrir boutique. Paillard considérait la propriété du métier comme
l’institution la plus importante, peut-être, de tout l’arsenal corporatif, parce qu’elle « met fin au prolétariat,
rend sans objet la lutte des classes et fait du communisme un anachronisme social impensable ».
La
Révolution corporative spontanée, p. 65,68.
[(25)]
H. DAUVERGNE, « La Charte du Travail »,
Production, décembre 1941; C.-J. GIGNOUX, « Le Corporatisme français », A.N., 2 AG 586 CC 196F; G. COQUELLE-VIANCE,
Ordre, p. 26; Pady, « Pour ou
contre le corporatisme », p. 39; Pétain cité par PAILLARD,
La Révolution corporative spontanée, p. 36;
« Principes de l’École corporative française », v. 1941, A.N., 2 AG 586 CC 197F; BOUVIER-AJAM,
Doctrine, p. 1,250-255;
id.,
La Question du corporatisme, p. 17;
id., préface à G. CHAUDIEU,
L’Évolution
corporative de la boucherie, Paris, Dunod, 1938, p. VIII. Georges Blondel, l’un des mentors de BouvierAjam, salua les efforts collectifs faits par la foule de juristes, historiens, sociologues, économistes et
dirigeants syndicaux réunis au sein du corps enseignant et des conseillers de l’I.E.C.S. afin de « préciser
une doctrine vraiment française ». Elle était censée nourrir l’économie française, mais aussi, on ne sait
trop comment, mettre la France « à l’abri des méthodes germaniques que les Allemands étaient toujours
prêts à nous imposer ». BLONDEL, « Mes Souvenirs », 3
e partie, chap. 4,
Économie et Réalités mondiales,
juillet 1951, cité par BOUVIER-AJAM,
Histoire du travail depuis la Révolution, p. 381-382n.
[(26)]
BOUVIER-AJAM,
La Question du corporatisme, p. 17-18; C.-J. GIGNOUX, « Pourquoi et comment
nous sommes corporatistes », p. 9. Voir Georges Blondel, un des maîtres et protecteurs de Bouvier-Ajam :
« Ce n’est pas aux anciennes corporations qu’il faut revenir ». Il ajoutait cependant que Turgot avait eu
tort de les détruire plutôt que de les réformer. Les multiples « abus » des communautés « n’ont pas tué
l’idée professionnelle », le principe logé au cœur du corporatisme. Préface à BOUVIER-AJAM,
ibid., p. 8.
Un autre maître, moins proche de son élève sur le plan idéologique, Gaétan Pirou, écrivit d’une plume
catégorique que « le régime corporatif n’entend pas être une simple résurrection des corporations de
l’Ancien Régime ».
Le Corporatisme, p. 20, et
Essais, p. 23. Dans un ouvrage fort intéressant, R. de
ROCHEBRUNE et J.-C. HAZERA cèdent, me semble-t-il, à une lecture excessivement étroite et stéréotypée
du corporatisme de Bouvier-Ajam, le réduisant à une apologie de l’immobilisme et à un retour à un passé
simple et rassurant. Voir
Les patrons sous l’Occupation, Paris, Odile Jacob, 2
e éd., 1997, t. II, p. 344
et 346-347.
[(27)]
F. ANDREU, « Le vrai visage de la Tour du Pin »,
Esprit, 1
er juin 1934, p. 410-411; G. JARLOT,
Sources doctrinales du corporatisme moderne, éd. Office central de l’organisation corporative, Le
Mans, C.E.P., 1944, p. 2. Andreu et Salleron écrivirent tous deux pour
Combat, puis pour
Idées et enfin
pour
La Fédération et
XXe siècle fédéraliste (Jean Daujat, de l’I.E.C.S., et François Perroux se joignirent
à eux dans ces entreprises fédéralistes). Il serait intéressant d’explorer les liens entre certains des collaborateurs de Bouvier-Ajam et le groupe assez lâche connu sous le nom de « non-conformistes » dans les
années 1930. Sur Andreu, voir J.-L. LOUBET del BAYLE,
Les non-conformistes des années 30. Une
tentative de renouvellement de la pensée politique française, Paris, Le Seuil, 1969, p. 75,411,422.
[(28)]
BOUVIER-AJAM,
Doctrine, p. 9-10,177-178;
Bulletin d’informations corporatives, 28 juillet
1941;
L’Information corporative, 28 février 1944. Voir l’argument plus général de R. PAXTON, selon
lequel Vichy s’inspirait moins de l’Ancien Régime que du libéralisme du XIX
e siècle (modifié et rectifié),
La
France de Vichy, Paris, Le Seuil, 1973, p. 152.
[(29)]
La TOUR du PIN,
Vers un ordre social chrétien, p. 209-210; G. JARLOT,
Sources doctrinales,
p. 31-32.
[(30)]
Amitiés, cité par
Bulletin d’informations corporatives, 30 juin 1941;
L’Effort, cité
ibid.,
13 octobre 1941;
Le Corporatisme, mars 1939, p. 12; P. JOLLY,
La Mystique du corporatisme, Paris,
Hachette, 1935, p. 19; A. GIAUME,
Bulletin d’informations corporatives, 15 septembre, 10 novembre
1941 et
L’Information corporative, 24 janvier 1944; G. BOIVIN et BOUVIER-AJAM,
Vers une Économie
politique morale, Paris, Sirey, 1938, p. 49-54. Déplorant la critique des anciennes corporations, Pétain
répliqua : « Mais elles avaient du bon. Elles étaient la garantie du travail bien fait ». Parmi les traditionalistes,
les éléments « modernes » soulignaient le réalisme du Maréchal : « Il faut savoir les adapter à leur tâche
nouvelle ». Jean Paillard insistait sur le fait que les corporations de Pétain – il convient de lire : celles de
Paillard lui-même – « ne sont pas celles du passé. Elles sont destinées à constituer un édifice nouveau.
Elles obéissent donc à d’autres règles ».
La Révolution corporative spontanée, p. 76,164-165. La
propagande corporatiste d’obédience traditionaliste opposait l’abstraction, les fantasmes coupés de la vie
des révolutionnaires de 1789 au « retour au réel » incarné par Pétain.
Information corporative, 26 juillet
1943. Il convient de noter que les adversaires du corporatisme doctrinaire, tel René Belin, le ministre du
Travail, soulignaient la nette discontinuité entre les formes traditionnelles d’organisation et les entités que
créerait la Charte. « La Charte du Travail »,
Production, décembre 1941, p. 2. Dans
La Corporation,
Paris, P.U.F., 1942, p. 31, Henri DENIS rejetait fermement l’idée que la corporation moderne incarnait
un retour au passé, mais il convenait tout de même qu’elle « renoue avec l’ancien idéal de la communauté
professionnelle ».
[(31)]
« Vie professionnelle et construction corporative : quelques aspects de l’activité corporative »,
Cahiers des Travaux de l’I.E.C.S., s.d. (v. fin 1942), p. 54;
L’Information corporative, 24 janvier
1944; F. PERROUX,
Le Corporatisme, juin-août 1939; BOUVIER-AJAM,
Le Corporatisme, mai 1939,
p. 30; BOUVIER - AJAM,
Doctrine, p. 262-263; H. DAUVERGNE, « La Charte du Travail »,
Production,
décembre 1941, p. 11. Dans la préoccupation corporatiste d’exorciser la lutte des classes, je n’ai pas
trouvé trace d’un argument se référant à l’harmonie naturelle, issu de Smith et de Say plutôt que de
Maistre et Bonald, comme le prétend PAXTON,
La France de Vichy, p. 205.
[(32)]
L. BAUDIN, préface à BOUVIER-AJAM,
Doctrine, p. VI. Ailleurs Baudin prenait davantage de distance
par rapport à « un certain parfum de romantisme et de poésie » dans l’idéalisation médiévale de ces
institutions lointaines et mystérieuses que tant de gens trouvaient beaucoup plus attirantes que les réalités
apparemment beaucoup plus rudes du capitalisme.
Le Corporatisme, p. 13,49. Sur l’idéalisation du
Moyen Age, fondée sur des images familiales et patriarcales, dans l’esprit des « féodaux catholiques » voir
VIGNAUX,
Traditionalisme et syndicalisme, p. 33.
[(33)]
BOUVIER-AJAM,
Doctrine, p. 29-30;
Bulletin d’informations corporatives, 5 octobre 1942; La
TOUR du PIN,
Vers un Ordre social chrétien, jalons de la route, 1882-1907, Paris, G. Beauchesne,
1929, p. 151; GIAUME,
L’Information corporative, 10 janvier 1944; C.-J. GIGNOUX, « Colbert et le
colbertisme », in
Étapes de la législation corporative en France, Paris, I.E.C.S., 1944, p. 9; LE COUR
GRANDMAISON dans
Bulletin d’informations corporatives, 8 décembre 1941; P. ANDREU, « Le vrai
visage », p. 411. Le secrétaire général de l’I.E.C.S., A. Giraud, était beaucoup moins optimiste que son
collègue Gignoux sur les perspectives de résurrection du système corporatif d’Ancien Régime : « Par
ailleurs, les vices qui avaient gagné l’organisation corporative étaient trop profonds pour qu’une simple
réforme de structure suffit à les faire disparaître ». « Le Décret Allarde », in
Étapes de la législation
corporative, p. 3. J. Daujat, autre collègue de Giraud, montrait lui aussi moins d’enthousiasme envers les
corporations du XVIII
e siècle que Gignoux ou Bouvier-Ajam, en partie parce que « les maîtres avaient beaucoup perdu de leur esprit social ». « La Loi Le Chapelier »,
ibid., p. 4. Sur Le Cour Grandmaison, voir
VIGNAUX,
Traditionalisme et Syndicalisme, p. 36.
[(34)]
BOUVIER-AJAM,
Doctrine, p. 21-22,
id.,
Le Corporatisme d’État; id. « L’Édit de février 1776 »,
in
Étapes de la législation corporative, p. 2-5; G. BOIVIN, « Une réalisation précorporative »,
Le Corporatisme, janvier 1939, p. 58-61.
[(35)]
BOUVIER-AJAM, « L’Édit de février 1776 », p. 5-7,10,20,22;
id.,
La Question du corporatisme,
p. 19;
id.,
Histoire du travail en France des origines à la Révolution française, Paris, Librairie générale
de droit et de jurisprudence, 1957, p. 658,695-696,701-702,705;
id.,
Doctrine, p. 23-25,45,62,
63,92. Voir l’appel anonyme à l’abrogation de la loi d’Allarde dans « Note sur l’organisation corporative »,
novembre 1940, A.N., 2 AG 611 CM 27A; Bouvier-Ajam accordait moins d’importance stratégique à
la loi Le Chapelier dans l’histoire des corporations, prise au sens le plus étroit, même si cette loi disait
tout haut ce que la loi d’Allarde ne faisait que sous-entendre. Car, comme le notait son collègue de
l’I.E.C.S., normalien et catholique social de l’extrême droite, J. Daujat, il fallait imputer aux révolutionnaires « la volonté froide, réfléchie, convaincue et définitive » d’installer « le règne du libéralisme économique intégral », lequel annonçait une guerre inexorable contre la civilisation chrétienne en prônant du
côté spirituel « une véritable divinisation et idolâtrie de l’homme » et du côté matériel « l’enrichissement
de la bourgeoisie ». J. DAUJAT, « La Loi Le Chapelier », p. 6,7,14,20. Voir la remarque de Louis Salleron : « depuis la loi Le Chapelier, c’est la liberté individuelle qui est considérée comme le moyen de
réaliser l’intérêt général ». « Le syndicalisme et la Charte du Travail »,
Cahiers des Travaux de l’I.E.C.S.,
s.d. (v. 1943), p. 10. Sur Daujat, qui écrivait sur le corporatisme pour le compte d’une revue catholique
qui se sépara de l’Action Française et le fit dériver vers les fédéralistes après la guerre, voir LOUBET del
BAYLE,
Les Non-conformistes, p. 46-47,422.
[(36)]
LE CROM,
Syndicats nous voilà, p. 151-152; BOUVIER-AJAM,
Histoire du travail en France
depuis la Révolution, p. 374. Il est bien difficile de mesurer le degré de réfraction dans l’appréciation
dépourvue de passion formulée par Bouvier-Ajam après la guerre : « Le corporatisme devient à peu près
doctrine d’État. Mais il s’agit, dans les sphères gouvernementales de Vichy, d’une sorte de corporatisme
d’intention, essentiellement paternaliste et antisyndical »,
ibid., p. 367.
[(37)]
BOUVIER-AJAM et R. MARCELLIN,
Les principaux problèmes de l’orientation professionnelle,
Paris, E. Chiron, 1942, p. 121; BOUVIER-AJAM,
Doctrine (1943), p. 251-253,256-267. Voir l’accueil
inspiré qu’A. Giaume fit à la Charte :
Bulletin d’informations corporatives, 10 novembre 1941. Henri
Denis, dont le parcours brun-rouge mérite attention, croyait que la Charte « apporte peu d’éclaircissements
sur la manière dont on se propose d’édifier la corporation française ».
La Corporation, p. 105. Henri
Culmann, directeur adjoint du Commerce intérieur au secrétariat d’État à la Production industrielle, ne
laisse point croire que le comité d’organisation représente une étape précorporative.
La nouvelle organisation professionnelle, Paris, P.U.F., 1942. Les propos sybillins de Bouvier-Ajam, qui prétendit rétrospectivement qu’après des discussions avec les deux représentants du gouvernement au Comité d’organisation professionnelle, établi pour préparer la Charte, l’I.E.C.S. avait décidé « de ne pas être représenté
directement au comité » paraissent sujets à caution.
Histoire du travail en France depuis la Révolution,
p. 373n.
[(38)]
Voir H. EHRMANN,
Le Patronat, p. 89-91, et
French Labor, p. 207-208,210-211,215-216,
238-239,242,266; R. PAXTON,
La France de Vichy, p. 210-212,217,219,275; R. KUISEL,
Le
Capitalisme, p. 90,196-197,250-252,254-255; H. ROUSSO, « Les Paradoxes de Vichy et de l’Occupation. Contraintes, archaïsmes, et modernités », in P. FRIDENSON et A. STRAUS (dir.),
Le Capitalisme
français, XIXe - XXe siècles. Blocages et dynamismes d’une croissance, Paris, Fayard, 1987, p. 70,72.
Sur l’attitude ambivalente de Bouvier-Ajam concernant l’influence du paternalisme sur l’éclosion du corporatisme : J.-P. FREY,
Le Rôle social du patronat, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 133-134. J.-P. LE
CROM,
Syndicats nous voilà est un guide indispensable pour aborder ces questions. Dans son ensemble,
l’historiographie reconnaît que les technocrates ont eu raison des traditionalistes dans les domaines-clefs,
mais elle ne dégage aucun consensus quant à l’idéologie et à la politique de Belin. La taxinomie de Paxton
demeure la plus robuste sur le plan analytique, mais Kuisel et Rousso soulignent utilement l’hétérogénéité,
voire parfois la cacophonie, des points de vue « de Vichy » sur les questions économiques. Kuisel cite
Charles Rist et son amusante parodie de Maurras : le « confusionnisme intégral » de Vichy. KUISEL,
Le
Capitalisme, p. 229-231, et ROUSSO, « Les Paradoxes de Vichy », p. 70. Belin eut pour successeur au
ministère du Travail Hubert Lagardelle, autre syndicaliste profondément hostile au parlementarisme. Si
Henri de Man entraîna Belin vers un corporatisme de style planiste, Mussolini, à ce qu’il semble, poussa
Lagardelle vers un « corporatisme nationaliste ». PAXTON,
La France de Vichy, p. 275.
[(39)]
Bulletin d’informations corporatives, 14 juillet 1941; BOUVIER-AJAM,
Doctrine (1943),
p. 282-283. Sur l’apparente prolifération de tentatives d’organiser les corporations, voir « Vie professionnelle et construction corporative »,
Cahiers des travaux de l’I.E.C.S., s.d. (v. fin 1942), p. 54; « État des
corporations », 28 janvier 1942, A.N., 2 AG CM 28C. Voulant d’emblée dépasser la paralysie de la
théorie, Bouvier-Ajam insista sur le besoin de passer à l’action avant la guerre : « Le corporatisme n’est
plus à l’état de doctrine. Il est en voie de réalisation. Les théoriciens ont fait, et font toujours, œuvre utile.
Mais leurs vues généreuses eussent été sans intérêt pratique si les professionnels n’en avaient pas reconnu
le bien-fondé ». Préface à G. CHAUDIEU,
L’Évolution corporative de la boucherie, p. 7. Bouvier-Ajam
pensait que l’Institut pouvait contribuer à la notion d’approches plurielles à la réalisation corporative,
prônée par Pétain, en publiant des monographies concernant les diverses branches. Voir sa préface à A.
JEANNAT,
Les Grands Magasins et la Corporation, Paris, Lesfauries, 1943, p. 3-4. On trouvera un
regard sympathisant porté sur les premières réalisations corporatives chez S. DOUENE,
Essai sur le corporatisme français, Bordeaux, Bière, 1942.
[(40)]
PAILLARD,
La Révolution corporative spontanée, p. 45,54,77,168-169,226; BOUVIER-AJAM,
Doctrine, p. 262n; projet de statuts, Centre national d’action corporative, 1944, A.N., 2 AG 586 CC
197M.
[(41)]
Paillard au capitaine Feat, cabinet du Maréchal, 27 avril 1943, A.N., AG2 611 CM 28C.
[(42)]
A.N., 2 AG 611 CM 28C, Paillard à Bouvier-Ajam, 18 juin 1943; Bouvier-Ajam à Paillard,
31 mai 1943; Bouvier-Ajam à Feat, 1
er juin 1943; Bouvier-Ajam,
Doctrine (1943), p. 281 (p. 282 : « Il
se créa même une sorte de mouvement corporatiste, ou prétendu tel, dirigé contre la Charte du Travail »).
[(43)]
BAUDIN,
Le Corporatisme, p. 116; Verger, avec Reynes, « Note pour M. le Maréchal, Chef de
l’État », A.N., 2 AG 611 CM 27A, BOUVIER-AJAM,
Doctrine (1941), p. 139-140;
Inter-France, n
o
421 bis, 24 octobre 1943. Cf. BOUVIER-AJAM,
Histoire du travail en France depuis la Révolution,
p. 351.
[(44)]
PAILLARD,
La Révolution corporative spontanée, p. 196,225; note anonyme [Padirac ?],
19 août 1944, A.N., 2 AG 586 CC 196D; P. NICOLLE,
Cinquante mois d’armistice, Paris, A. Bonne,
1947 (6 février 1942); LE CROM,
Syndicats nous voilà, p. 293-295; Secrétaire d’État au Travail à
Bouvier-Ajam, 9 février 1944, et Bouvier-Ajam à ( ?), s.d. (début 1944), A.N., F
22 2019; Bouvier-Ajam,
circulaire aux membres de ses comités directeurs, 15 mai 1944, A.N., 2 AG 586 CC 196D. Les rapports
de Bouvier-Ajam avec Déat devraient être étudiés de plus près. « Et certains néo-syndicalistes, comme
M. Marcel Déat, vont jusqu’à se déclarer corporatistes ! » écrit Bouvier-Ajam en 1941,
Doctrine, p. 215.
Les rapports entre corporatistes – en particulier les partisans de Bouvier-Ajam – et syndicats sont extrêmement complexes. R. PAXTON a écrit que « la Charte du Travail est manifestement destinée à casser les
reins du syndicalisme ».
La France de Vichy, p. 211. Sur la question de Vichy et des syndicats, outre LE
CROM, voir le numéro spécial du
Mouvement Social (« Syndicalismes sous Vichy », dir. J.-L. Robert),
janvier-mars 1992.
[(45)]
BOUVIER-AJAM,
Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 351,367n, 380. Sur les
comités sociaux ainsi que sur les syndicats uniques, voir LE CROM,
Syndicats nous voilà, p. 308-316.
Rétrospectivement, Bouvier-Ajam a très certainement exagéré l’intensité de sa prise de position syndicaliste, même si son mentor G. Blondel a confirmé son désir progressif « d’augmenter la place et les droits
des syndicats dans la construction corporative ». « Mes Souvenirs », cités dans BOUVIER-AJAM,
Histoire du
travail en France depuis la Révolution, p. 382n. On ne saisit pas clairement pourquoi Bouvier-Ajam a
présenté sa participation aux très pétainistes journées du Mont-Dore (avec plusieurs de ses collègues de
l’I.E.C.S.) sous un jour subversif du point de vue du gouvernement. En réponse à son rôle d’organisateur
au cours de ces journées et à sa prétendue position ouvertement syndicaliste lors de ces retraites « communautaires », il prétend avoir reçu un blâme officiel de la part du cabinet de Pétain (de même qu’un
membre dudit cabinet et co-organisateur des journées du Mont-Dore, Jean-Paul Estèbe, qui n’allait pas
tarder à être déporté pour activités anti-allemandes).
Histoire du travail depuis la Révolution, p. 375.
Voir COHEN,
Histoire d’un groupe, p. 277-295, qui sape en partie la crédibilité de Bouvier-Ajam.
[(46)]
Note anonyme [Padirac ?], 19 août 1944, et lettre anonyme, 27 mai 1944, A.N., 2 AG 586 CC
196D; notes de Cèbe, 14 et 25 octobre 1943 et 22 juillet 1944, A.N., Z
5 15-885. BOUVIER-AJAM,
Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 380n. Bouvier-Ajam se vantait de son accès
fréquent et à Pétain et à Laval. Voir
Doctrine (1943), p. 306, et C. SINGER,
L’Université libérée, l’Université épurée (1943-1947), Paris, Les belles lettres, 1997, p. 275. On ne sait pas précisément quand
cette mesure de dissolution fut prononcée. En septembre, A. Parodi, le nouveau ministre du Travail, fit
savoir qu’il avait dissous l’I.E.C.S. en tant qu’institution semi-publique, mais que l’Institut survivait juridiquement en qualité d’association loi de 1901; Parodi demanda au ministre de l’Intérieur de le conseiller
quant aux meilleurs moyens de fermer définitivement l’I.E.C.S. Parodi à l’Intérieur, 26 septembre 1944,
A.N., F
22 2019.
[(47)]
Prost au ministère du Travail, 1
er mars 1944, A.N., F
22 2019; note anonyme [Padirac ?], 19 août
1944, A.N., 2 AG 586 CC 196D. Il s’agissait de la secrétaire de Rouaix, selon Cèbe. A.N. Z
5 15-885,
note du 18 avril 1944.
[(48)]
A.N., F
22 2019 : le ministre de l’Intérieur au ministre du Travail, 20 mars 1945; note au/du
ministre du Travail, 10 octobre 1944, et ministre du Travail au ministre de l’Intérieur, 26 septembre
1944; S. Datain au directeur des Relations professionnelles et des questions sociales, 3 octobre 1945.
[(49)]
Rapport de Lepage, directeur technique du bureau des liquidations, 26 avril 1946, A.N., F
22
2019.
[(50)]
C. SINGER,
L’Université libérée, p. 201-202,233,273,275. A.N., Z
5 15-885.
[(51)]
Sur S. Morin, entretien téléphonique avec J. Nordmann, 22 février 2001 et J. NORDMANN avec
A. BRUNET,
Aux Vents de l’histoire. Mémoires, Paris, Actes Sud, 1996; et entretien avec L. Bouvier-Ajam, 24 février 2001. L. Israel, communication électronique, 10 avril 2001.
[(52)]
BLONDEL, « Mes Souvenirs », cité par BOUVIER-AJAM,
Histoire du travail en France depuis la
Révolution, p. 383n; BOUVIER-AJAM,
Les Mouvements cycliques des prix et leur explication par la
théorie capitaliste, Paris, A. Rousseau, 1948, p. 8. Interrogé le 27 février 1945, il plaide pour « l’actualité » des idées corportatives. A.N., Z
5 15-885. Cf.
Manuel élémentaire d’économie politique, Paris, A.
Rousseau, 1948, t. I, p. 54 : « Le corporatisme est aujourd’hui
dépassé : après avoir eu espoir d’utiliser
dans un sens corporatif la confuse Charte du Travail du 4 octobre 1941, les uns sont revenus à un simple
paternalisme souhaité d’ententes industrielles purement patronales, cependant que les autres ont rejoint
les partisans de l’émancipation sociale ». Demeurer corporatiste voulait dire « rester pratiquement entre
les mains du patronat ». Faute de pouvoir exorciser la lutte des classes, Bouvier-Ajam l’épouse comme la
seule sortie de la tyrannie capitaliste. Voir l’analyse éclairante du rôle joué par Bouvier-Ajam, accompagnée de réflexions sur sa conversion, chez L. BOLTANSKI,
Les Cadres. La formation d’un groupe social,
Paris, Minuit, 1982, p. 264.
[(53)]
Bulletin d’informations corporatives, 13 octobre 1941; BOUVIER-AJAM, « Les principales écoles
de la doctrine économique en France. 2
e série : Interventionnisme et nationalisme économique »,
Les
Cahiers du Centre d’études et de recherches marxistes, 1963-1964, p. 28.
[(54)]
BOUVIER-AJAM,
Histoire du travail en France des origines à la Révolution, Paris, 1957, p. X;
id., « Les principales écoles de la doctrine économique en France : les principaux courants contemporains »,
Cahiers du C.E.R.M., 1962-1963, p. 3,6,9. Voir l’évocation, sous la plume de Bouvier-Ajam,
du corporatisme de l’avant-guerre, dans
Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 209 :
« “une actualisation” douteuse et fascinante, par des hommes d’extrême droite et surtout des militants de
l’Action française ». Dans son
Manuel élémentaire de 1948 Bouvier-Ajam évoquait toujours des corporations de l’Ancien Régime où maîtres et ouvriers partageaient souvent des idées et se concertaient sur
des décisions. Le
Dictionnaire économique et social qu’il a écrit avec deux collègues du C.E.R.M., Jésus
Ibarrola et Nicolas Pasquarelli, Paris, Éditions Sociales, 1975, dit de la corporation que « les maîtres seuls
y font la loi » (p. 171).
[(55)]
BOUVIER-AJAM,
Les Couches sociales moyennes en France au temps du capitalisme monopoliste d’État, Paris, C.E.R.M., 1963;
id., et G. MURY,
Les Classes sociales en France, 2 vol., Paris,
Éditions Sociales, 1963;
id.,
L’Économie française au milieu du XXe siècle, Paris, Librairie générale de
droit et de jurisprudence, 1955. Pour un exemple du style polémique de Solange Bouvier-Ajam, voir
La
Communauté européenne, Paris, Centre d’études des questions nationales, 1954. Il est curieux de noter
que Bouvier-Ajam, depuis toujours passionné par l’art et la culture et fasciné par les liens entre l’esthétique
et le politique, avait créé, au moins sur le papier, un Centre Corporatif de l’Art et de la pensée française
en 1942-1943.
Doctrine (1943), p. 296-297.
[(56)]
P. Vandermeersch à Maurice Rheims, 4 février 1983, dossier « A », papiers Bouvier-Ajam. BOU-VIER-AJAM,
Manuel technique et pratique du maire et des élus et agents communaux, Paris, Éditions
sociales, 1964;
id., « La Mise en valeur de l’Ouzbékistan »,
Les Essais, novembre-décembre 1959;
id.,
« La Formation des prix en Union Soviétique »,
Les Essais, janv.-fév. 1960;
id. et F. ULMANN,
La Pologne
entre hier et demain, Paris, Éditions sociales, 1972. Voir aussi le marxisme version
soft dans son
Essai
de méthodologie historique, Paris, Le Pavillon-Roger Maria, 1970.
[(57)]
Figaro-Magazine, 29 octobre 1982;
Quotidien de Paris, 13 novembre 1982;
Le Courrier de
l’Ouest, 9 novembre 1982;
Le Nouveau Journal, 3 mars 1983;
Le Figaro, 22 juin 1984;
La Croix,
7 juillet 1984; Société d’étude d’Histoire économique et sociale de la France,
Bulletin bibliographique,
1983, n
o 3.
[(58)]
Papiers Bouvier-Ajam, dossier « A » : Bouvier-Ajam à J. Soustelle, 12 juin 1983; B.-A. à
L.S. Senghor, 12 juin 1983; H. Gouhier à B.-A., 19 janvier 1983; M. Arland à B.-A., 28 janvier et
4 février 1983; A. Peyrefitte à B.-A., 15 février 1983; M. Rheims à B.-A., 15 février 1983; H. Troyat
à B.-A., 21 février 1983; A. Roussin à B.-A., 17 mars 1983; M. Schumann à B.-A., 2 février 1984;
M. Druon à B.-A., 5 février 1984; F. Braudel à B.-A., 27 septembre 1984 (à peine un mois avant la
mort de B.-A.); Société d’étude d’Histoire économique et sociale de la France,
Bulletin bibliographique,
1981, n
os 1 et 4.
[(59)]
C.V., sans date, dossier « A », papiers Bouvier-Ajam;
L’Humanité, 26 octobre 1984;
Le Monde,
30 octobre, 1
er novembre 1984. E. Le Roy Ladurie relate que Bouvier-Ajam, sollicitant son appui pour
candidater au Collège de France, lui dit : « J’étais pétainiste comme votre père et communiste comme
vous ». Doutant de la profondeur de l’engagement communiste de son grand-père depuis le début, son
petit-fils Laurent note qu’il a cessé de verser ses cotisations au parti à partir de 1981. Entretien, 24 février
2001.