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S'inscrire Alertes e-mail - Le Mouvement Social Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’opposition entre société et pouvoir pendant la crise d’approvisionnement de 1939-1941
AuteurElena Aleksandrovna Osokina[*] [*] Chargée de recherche à l’Institut d’histoire de la...
suitedu même auteur
Les rapports entre société et pouvoir constituent un des problèmes centraux des recherches actuelles sur l’époque stalinienne. Ce problème présente de nombreux aspects : une des questions essentielles est de savoir qui déterminait le cours des événements, qui faisait l’histoire de l’U.R.S.S. en cette période dramatique : Staline ? le Politburo ? les gens ? La réponse à cette question a divisé les chercheurs occidentaux en deux écoles scientifiques : celle des « totalitaristes » et celle des « révisionnistes ». La première absolutise Staline et le contrôle exercé par le pouvoir central et voit une société soviétique passive et fragmentée. La seconde, qui se concentre sur l’étude de la société, peut avoir tendance à absolutiser son autonomie par rapport aux décisions et actions du pouvoir [1] [1] Il faut néanmoins préciser que les révisionnistes diffèrent...
suite. Comme on le sait, la vérité se trouve dans le juste milieu : l’absolutisation du pouvoir et de son contrôle sur la société est aussi erronée que l’absolutisation de l’autonomie de la société et de l’indépendance de cette dernière à l’égard du pouvoir.
2 L’analyse des comportements de la direction du pays et de la société au cours de la crise de l’approvisionnement pendant les années 1939-1941 nous montre que les deux forces, le pouvoir d’un côté, les simples gens de l’autre, furent des protagonistes actifs des événements. Poursuivant chacun leurs propres buts et défendant leurs intérêts, le pouvoir et les gens entraient en opposition, parfois collaboraient dans la vie concrète, qui, finalement, était le résultat de leurs actions réciproques.
Les causes de la crise d’approvisionnement de 1939-1941
3 La société soviétique entra dans les années 1930 [2] [2] A la fin des années 1920, avec le début de l’industrialisation...
suite avec des cartes de rationnement et elle en sortit de même. L’apogée de la dernière crise, avant l’invasion allemande de l’U.R.S.S., se situe au moment de la « campagne finlandaise » [3] [3] Il s’agit de la guerre finno-soviétique, qui, dans l’historiographie...
suite. Mais ce n’est pas la guerre finno-soviétique qui est à l’origine de la crise, elle ne fit qu’accentuer les déséquilibres dont avait souffert l’économie soviétique tout au long des années 1930. Les signes annonciateurs de la crise apparurent avant le début de la guerre. Ainsi, dès 1938, les rapports du Commissariat du peuple aux affaires intérieures de l’U.R.S.S. (le N.K.V.D.) et les comptes rendus du Commissariat du peuple au commerce intérieur (Narkomvnutorg) signalaient des files d’attente de milliers de personnes devant les magasins dans les grands centres industriels, où confluaient des gens venant de toute l’U.R.S.S. afin d’acheter des vêtements, des chaussures et d’autres biens indispensables. Cet afflux d’acheteurs venant d’ailleurs ne fit que croître durant toute l’année 1938 et la situation devint critique au cours du printemps 1939. Le N.K.V.D. signalait qu’à Moscou, « dans la nuit du 13 au 14 avril, le nombre total d’acheteurs massés devant les magasins au moment de leur ouverture se montait à 33 000 personnes. Dans la nuit du 16 au 17 avril, il se montait à 43 800 personnes, etc. » [4] [4] Archives centrales du F. S. B. (Service fédéral de la Sûreté),...
suite. Des foules de plusieurs milliers de personnes se massaient devant chaque grand magasin. Les files d’attente se constituaient dès la fermeture du magasin et se tenaient toute la nuit jusqu’à l’ouverture, le lendemain matin. Les marchandises étaient vendues en trois ou quatre heures, mais les gens restaient dans les queues « pour le lendemain ». Au cours de l’automne 1939, d’énormes files d’attente apparurent également devant les magasins d’alimentation [5] [5] La crise de l’approvisionnement se développait sur fond...
suite. La fin de la guerre finnosoviétique en mars 1940 n’amena pas d’amélioration de la situation. Des ruptures d’approvisionnement continuèrent à être signalées, après l’achèvement de la campagne finnoise, jusqu’à l’attaque allemande de juin 1941.
4 La cause principale de la crise des approvisionnements résidait dans le retour, après la planification relativement mesurée et équilibrée du milieu des années 1930, à une politique de développement forcé de l’industrie lourde et de l’industrie des armements [6] [6] D’après les statistiques officielles, les dépenses militaires...
suite, ce qui provoqua, à la fin de la décennie, une réduction du volume des biens de consommation et des produits alimentaires destinés par l’État au commerce intérieur [7] [7] En 1940, les produits alimentaires destinés au marché...
suite. La pénurie était renforcée par une croissance rapide de la masse monétaire en circulation, due à une politique d’augmentation des salaires et à des émissions monétaires incessantes [8] [8] Au cours du second plan quinquennal, le fonds salarial est...
suite. Le déséquilibre brutal entre la masse des marchandises et la masse monétaire entraîna une inflation. Les répressions de masse dans les années 1937-1938, qui provoquèrent une situation chaotique dans l’économie et une chute de la production industrielle, jouèrent également leur rôle dans le développement de la crise des approvisionnements. Les livraisons de matières premières à destination de l’Allemagne, à la suite du Pacte de non-agression, accentuèrent encore plus les pénuries sur le marché intérieur.
5 Les mesures agraires, adoptées lors du plénum de mai 1939, visant à réduire les économies auxiliaires des paysans, jouèrent également un rôle considérable dans le développement de la crise. En effet, pendant les années relativement paisibles du deuxième plan quinquennal (1933-1937), une activité économique privée des paysans s’était rapidement développée sous le couvert des kolkhozes. Elle était favorisée par un certain affaiblissement du contrôle exercé par le centre et par le fait que les livraisons obligatoires dues par les kolkhozes à l’État étaient calculées non pas à partir de la surface globale cultivable dont disposait le kolkhoze, mais à partir de la surface ensemencée. Les kolkhozes avaient donc intérêt à réduire leurs emblavures, ce qui diminuait automatiquement le volume des livraisons exigées par l’État. L’administration des kolkhozes se mit donc à distribuer les terres collectives pour l’usage personnel des paysans. Grâce à cette politique, les paysans purent élargir leurs lopins de terre individuels et même utiliser pour leur usage personnel des champs de leur kolkhoze. Le paysan payait une certaine somme à l’administration du kolkhoze pour la location des champs et vendait sa production sur les marchés, ce qui lui permettait de vivre.
6 A la suite de cette pratique illégale, les emblavures des kolkhozes diminuèrent au cours du deuxième plan quinquennal, alors que la superficie des lopins de terre individuels augmenta de 2,5 millions d’hectares. Le cheptel privé croissait, lui aussi, rapidement. Le marché kolkhozien prospérait et les paysans s’enrichissaient. Lors du plénum de mai 1939 du Comité central, les dirigeants du pays notèrent avec inquiétude que le lopin rapportait au paysan un revenu, colossal pour l’époque, de quinze à vingt mille roubles par an. A titre de comparaison, en 1940, le salaire du Premier secrétaire du komsomol (l’Union des jeunesses communistes) se montait à 24 000 roubles par an, celui du représentant commercial de l’Union soviétique en France à 16 000 roubles et celui d’un chef de l’administration dans un district à 17 000 roubles au maximum par an.
7 Le Politburo décida en mai 1939 de faire cesser les activités économiques privées des paysans et de mettre fin à la « dilapidation de la propriété socialiste » [9] [9] Arrêté du C. K. V. K. P. (b) (Comité Central du Parti) et...
suite. Au cours de l’été et de l’automne 1939, on procéda à la mesure des lopins de terre individuels. On reprenait aux paysans la terre qui dépassait les normes prévues par les statuts du kolkhoze de 1935, qu’on reversait au kolkhoze. L’arpentage des terres désorganisa la moisson et les semailles d’automne. Ces mesures portèrent un coup très dur à l’économie auxiliaire des paysans et donc à la source principale de l’autoconsommation paysanne et de l’approvisionnement des marchés libres. Sur les huit millions d’hectares qu’occupaient les lopins de terre individuels, deux millions furent à cette occasion repris aux paysans [10] [10] Istorija krest’janstva S. S. S. R. (Histoire de la paysannerie...
suite. Ce rétrécissement entraîna à son tour une réduction du cheptel privé. Le coup porté aux lopins, alors que l’approvisionnement centralisé de la population par l’État était en train de se détériorer, accentua la crise alimentaire. Un autre facteur de déstabilisation de l’agriculture, et donc d’accentuation de la crise en cette période, fut le déplacement forcé de grandes masses de paysans en vue de mettre en valeur les régions orientales du pays, déplacements qui furent réalisés, sur décision du Politburo, à la jonction des années 1939 et 1940.
8 Même si la guerre finno-soviétique et les autres « conflits militaires » (l’entrée de l’Armée Rouge en Pologne, en Roumanie, dans les États baltes) ne constituèrent pas une cause directe de la crise des approvisionnements, ils contribuèrent sans aucun doute à renforcer la pénurie de marchandises sur le marché intérieur. En effet, ils ajoutèrent aux difficultés existantes une pénurie d’énergie, de combustibles, de matières premières, et provoquèrent des goulets d’étranglement dans les transports de marchandises « civiles ». Le début de la Seconde Guerre mondiale et la mobilisation partielle déclarée en U.R.S.S. en septembre 1939 ont, de plus, provoqué une vague d’achats mus par la panique. Le 17 septembre, alors que Molotov lisait à la radio son discours, affirmant que « le pays dispose de tout le nécessaire et peut se passer de cartes d’approvisionnement », les gens se précipitèrent dans les magasins. Le sel, les allumettes et les autres produits « stratégiques » disparurent en un instant. Les acheteurs ne se contentaient pas de rafler les produits indispensables mais achetaient tout ce qui leur tombait sous la main, pressés de convertir leur argent qui se dépréciait à vue d’œil en quelque chose de plus sûr. Les bouteilles de vieux vin se volatilisaient, le caviar s’achetait par kilos. Même les marchandises de valeur manquaient en fin de journée. Cette fièvre d’achat perdura au cours des années suivantes. En 1940, le N.K.V.D., qui collectait l’information économique, apprenait par exemple qu’à Moscou, le magasin no 2, se trouvant rue Kuzneckij Most, avait vendu 700 kilos de beurre en une heure et demie et trois tonnes et demie de viande en quatre heures, tandis que le magasin no 7 avait vendu 750 kilos de pommes de terre en une heure [11] [11] C. A. F. S. B. , f. 3, op. 7, d. 945, l. 277-278. ...
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Des nouvelles inquiétantes circulent dans le pays
9 En décembre 1939, le pain et la farine disparurent des magasins, d’autres produits commencèrent, eux aussi, à manquer. Les prix sur les marchés libres s’envolèrent. A la suite de la montée des prix, les unités de mesure comme le litre ou le kilo y disparurent : le lait se mesurait au verre, la farine à la soucoupe, la pomme de terre se vendait à l’unité ou par pot de verre. Même Moscou, dont l’approvisionnement était incomparablement mieux assuré que celui des autres villes, connaissait des difficultés alimentaires. Les habitants de province prenaient d’assaut les magasins de la capitale. Le relatif bien-être de Moscou était uniquement dû au fait que le gouvernement lui allouait constamment des fonds d’approvisionnement supplémentaires [12] [12] Voir les rapports spéciaux (specsvodki) du N. K. V. D. sur...
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10 Des files de milliers de personnes s’étiraient dans tout le pays. L’« homme de la rue » n’était pas le seul à souffrir; les « difficultés d’approvisionnement » frappaient l’armée et les entreprises militaires. La situation devint particulièrement grave au cours de l’hiver et du printemps 1940. Les échecs de l’Armée Rouge, incapable de s’emparer de la ligne Mannerheim, y jouèrent un rôle non négligeable. Les rapports et les notes que recevait le Comité central de la part du N.K.V.D. et du Narkomvnutorg, des commissariats du peuple industriels, des directions locales du Parti témoignaient d’une situation très difficile à l’arrière : une forte pénurie de produits alimentaires, des files énormes, un mécontentement grandissant, un risque accru de voir la production s’écrouler [13] [13] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 69, l. 17; d. 76, l. 108,112,124,131,147,164,173,179,...
suite. A côté des rapports au langage officiel, la direction du pays recevait un flot de lettres où la population faisait part de ses inquiétudes. Les émotions s’y donnaient libre cours, les tableaux que peignaient les auteurs ne ménageaient pas les teintes tragiques : des enfants rongés par la faim, des mères au désespoir, des bagarres, des bousculades et même des meurtres dans les magasins. Chacun des auteurs croyait que les difficultés étaient locales : « à Stalingrad, la situation est difficile », « le commerce est dans une situation catastrophique à Niz˘nij Tagil », « la situation à Kazan’ est scandaleuse », « une crise sans précédent pour le pain et la farine à Alapaevsk »... Mais l’ensemble des lettres atteste que c’était le pays tout entier qui souffrait [14] [14] Ces flots de lettres étaient adressés aux dirigeants du...
suite. Voici, à titre d’exemple, des extraits de quelques-unes de ces lettres [15] [15] Pour une publication complète des lettres se trouvant dans...
suite :
11
Depuis début décembre 1939, nous ne pouvons acheter du pain qu’en faisant la queue pendant douze heures. On prend sa place dans la queue à une ou deux heures du matin et parfois dès le soir. Ma femme et moi travaillons l’un et l’autre, nous avons trois enfants, l’aîné va à l’école. Il nous arrive souvent de ne pas pouvoir acheter de pain pendant deux ou trois jours... En janvier, la température est descendue à 50 degrés en dessous de zéro. On rentre du travail et, au lieu d’un repos civilisé, il faut, par ce froid, aller faire la queue et on se pose alors involontairement la question de savoir s’il ne vaut pas mieux un système de cartes plutôt que de crever comme ça dans la queue (janvier 1940, Alapaevsk, région de Sverdlovsk).
Camarade Molotov. Dans votre discours, vous disiez qu’il n’y aurait pas de difficultés pour les approvisionnements, mais c’est tout le contraire. Après le passage de la frontière polonaise [par l’Armée Rouge en septembre 1939], une série de marchandises ont disparu dans notre ville : les pâtes, le sucre, le fromage et le saucisson; il n’y a plus de matières grasses ni de viande depuis plus d’un an, sauf sur le marché. Voilà plus de trois mois que notre ville vit sans chauffage ni lumière; on fait brûler, pour s’éclairer, des éclats de bois, un éclairage préhistorique. Les ouvriers vivent dans des maisons non chauffées... La nourriture la plus importante, sans laquelle l’ouvrier ne peut vivre, c’est le pain. Et bien, il n’y a pas de pain noir. L’esprit des ouvriers est à l’émeute (janvier 1940, Ordz˘onikidzegrad, région d’Orel).
Il n’y a plus rien pour préparer à manger. Les magasins sont vides, à l’exception de rares harengs. Si on livre du saucisson, il faut se battre pour en avoir. La presse dans les magasins est telle qu’on en sort des gens évanouis. Iosif Vissarionovic˘ [Staline], il se passe quelque chose de terrible. Même pour le pain, il faut prendre place dans la queue à deux heures du matin et y rester jusqu’à six heures pour recevoir deux kilos de pain de seigle; le blanc, c’est très dur de s’en procurer. Je ne veux pas parler pour les autres, mais voilà ma situation. Je suis si amaigrie que je ne sais pas ce que je vais devenir. Je suis très affaiblie, toute la journée au pain avec du sel et à l’eau... On n’a pas assez pour vivre, pour exister. On commence à avoir de mauvaises pensées. C’est dur de voir son enfant affamé. Même à la cantine, on ne peut acheter un repas pour la maison [pratique courante dans l’entreprise soviétique], on ne peut que manger sur place. Et en plus, la cantine n’est pas ouverte tout le temps : on y manque de produits pour préparer les repas. Iosif Vissarionovic˘, j’entends souvent des mères dire qu’elles veulent faire mourir leurs enfants. Je vais faire du feu dans le poêle, disent-elles, et puis je fermerai la clef du conduit. Ils s’endormiront et ne se réveilleront pas. Je n’ai rien à leur donner à manger. Moi aussi, je commence à y penser... (février 1940, Niz˘nij Tagil).
Cela fait plus d’un mois qu’à Nizˇnij Tagil, devant toutes les boulangeries, on a des queues gigantesques (au moment de l’ouverture 500 personnes et plus). Le pain livré la nuit est vendu en deux ou trois heures mais les gens restent dans la queue à attendre qu’on apporte la fournée du soir [des boulangeries industrielles]. Au cours du mois de janvier, on a vendu en tout vingt-sept tonnes de diverses semoules, alors que notre ville compte 180 000 habitants ! En février, on ne les a pas encore vues. Dans les magasins, il n’y a rien, à l’exception du café, et pour tout le reste, il faut faire des queues énormes. Tous les jours, dans les magasins, on casse les portes et les vitres.
Un cauchemar ! C’est même impossible à décrire... (janvier 1940).
Je veux faire part de la situation pénible que connaît Stalingrad depuis plusieurs mois.
On n’a plus dans notre ville le temps de dormir. Les gens prennent leur place dans les queues pour le pain à deux heures du matin et vers cinq-six heures les queues devant les boulangeries comptent 600-700-1 000 personnes... Prenez la peine de vous informer sur ce qu’on donne à manger aux ouvriers dans les cantines. On nous donne ce qu’on donnait avant aux cochons. Gruau d’avoine sans matière grasse, bouillie d’orge perlé immangeable, semoule de blé sans matière grasse. Les gens affluent dans les cantines, on arrive par familles entières, et il n’y a rien à manger. Personne ne s’attendait à une telle chose et ne s’y est préparé... De tout l’hiver, nous n’avons vu à Stalingrad ni viande, ni chou, ni pomme de terre, ni carotte, ni betterave, ni oignon, ni aucun autre légume, ni lait dans les magasins d’État... Il n’y a plus de matières grasses dans les magasins. Comme dans l’ancienne Pologne, nous en sommes à nous emprunter de la mousse de savon sale. On ne peut ni faire de lessive ni laver les enfants. On est envahi par les poux. On n’a pas vu de sucre à Stalingrad depuis le 1er mai de l’an passé, pas de semoule, pas de farine, rien. Si quelque chose apparaît dans un magasin, aussitôt une queue s’y forme dans le froid pour toute la nuit : les mères en plein vent avec des enfants dans les bras, des hommes, des vieillards, jusqu’à six ou sept mille personnes. Bref, les gens sont comme fous. Savez-vous, camarades, c’est terrible de voir les visages insensés et enragés dans les bagarres générales pour se procurer je ne sais quel produit dans les magasins. Les cas de gens étouffés dans la presse ou battus à mort ne sont pas rares. Au marché, devant tout le monde, un gamin est mort d’avoir avalé tout un paquet de framboises séchées. Rien n’est plus terrible que la faim. Cette peur mortelle obscurcit la conscience, prive de raison et c’est sur ce terrain que grandit le mécontentement. Partout, au travail, en famille, on ne parle que d’une chose : des queues, des pénuries. On soupire, on geint; et dans les familles où les salaires ne dépassent pas 150-200 roubles par mois avec cinq bouches à nourrir, les gens meurent littéralement de faim : ils gonflent. « Vingt-deux ans après la révolution, on a la belle vie ! Réjouissez-vous ! », disent les gens (hiver 1939-1940).
L’approvisionnement en pain des officiers et de leurs familles dans la garnison d’Evpatoria est très difficile. Au cours des mois de janvier et de février, ils sont souvent restés deux-trois jours sans être livrés en pain, et dans l’impossibilité d’en acheter (février 1940).
En quoi nos enfants sont-ils différents de ceux de Moscou ou Leningrad ? Pourquoi sont-ils totalement privés de sucreries et de matières grasses ? Pourquoi les a-t-on condamnés à périr ? Dans nos magasins, il n’y a rien. Nos enfants sont privés depuis plus d’un an du plus indispensable. Ils sont amaigris et épuisés. Et ce sont eux qu’on appelle les « futurs bâtisseurs du communisme ». Où voit-on le soin qu’on prend de leur santé ? (juin 1940, Kazan).
Nous avons un compte à régler avec le pays des soviets. Tous les hommes sont égaux.
Il n’y a pas que les ouvriers de Moscou ou de Kiev qui ont combattu pour le pouvoir soviétique. Les autres villes ont, elles aussi, combattu contre la bourgeoisie. Pourquoi doivent-elles souffrir du manque de pain ? A Berdic˘ev, vous ne pouvez pas trouver de pain à quelque prix que ce soit. Les gens font la queue des nuits entières, et même ainsi beaucoup restent sans pain. Il faut aussi faire la queue pour un kilo de pommes de terre, si l’on veut que l’ouvrier à son retour du travail ait de quoi manger... Il faut se priver de bien des choses. Bon, d’accord, on n’a plus de sucré, plus de salé, mais qu’il n’y ait plus de pain ! (janvier 1941) [16] [16] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 76, l. 169-170; d. 77, l. ...
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12 Des nouvelles inquiétantes provenaient également des kolkhozes. Au cours du printemps et de l’été 1940, selon les rapports du N.K.V.D. de la République autonome socialiste de Tchouvachie et selon les contrôles du N.K.V.D. central, la situation dans les kolkhozes de Tchouvachie était très tendue en ce qui concernait les céréales. 651 kolkhozes sur les 1 690 existants ne parvenaient pas à dégager des réserves de semences et de fourrages. Dans 532 kolkhozes, les paysans ne recevaient qu’un kilo ou moins de grains par trudoden’[jour/travail] et, dans 847, pas plus de deux kilos [17] [17] Le trudoden’, unité comptable de rémunération dans...
suite. Dans certains kolkhozes, l’administration distribuait aux paysans du grain destiné aux semences. Les présidents de kolkhozes étaient déprimés, cherchaient à quitter leur poste. L’un d’entre eux s’exclama : « Il faut tabasser un kolkhozien. Comme ça, on est limogé ! ». D’autres n’attendaient pas qu’on les limogeât et s’en allaient d’eux-mêmes. Ainsi, un certain Kondratiev, président du kolkhoze de Hymajlokosin, écrivit une lettre demandant qu’on le libère de son travail, l’accrocha sur la porte de son bureau et s’en alla à la recherche d’un travail [18] [18] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 80, l. 83. C. A. F. S. B. , f. ...
suite. Les paysans quittaient en masse la campagne pour chercher du pain et un travail complémentaire en ville. Dans les demandes de départ, ils écrivaient : « Il n’y a pas de pain, il n’y a rien à manger et ce n’est pas possible de vivre plus longtemps ainsi ». « J’ai calculé que je ne suis pas capable de nourrir ma famille. Il n’y a pas de pain. J’ai vendu ma maison ». « Je n’ai pas de pain. Les enfants ont fini d’user les derniers vêtements. Je n’ai pas de bétail. Je n’ai plus rien pour vivre » [19] [19] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 77, l. 207; d. 78, l. 144. ...
suite. Nombreux étaient les kolkhoziens qui partaient de leur propre chef sans demander d’autorisation.
13 En avril 1940, Beria, le commissaire du peuple aux affaires intérieures de l’époque, écrivit dans un rapport adressé à Staline et Molotov : « Selon les informations provenant d’une série d’U.N.K.V.D. (organes locaux du N.K.V.D., qui, entre autres tâches, collectaient les informations économiques, E.O.) de régions et de républiques, on observe ces derniers temps des cas de maladie chez les kolkhoziens et leurs familles provoquées par la malnutrition ». Parmi les régions ayant besoin d’aide, le rapport énumérait celle de Kiev, Rjazan, Voronez˘, Orel, Penza, Kujbyšev, la République autonome de Tatarie.
14 Toujours dans le même rapport, il confirmait que des paysans enflaient de faim, qu’ils mangeaient de la viande de bêtes crevées et déterrées, des tourteaux de tournesol et d’autres succédanés, qu’ils quittaient leur travail et s’en allaient ailleurs [20] [20] C. A. F. S. B. , f. 3, op. 7, d. 880, l. 27-29,36-40. ...
suite.
Le programme de mesures économiques du gouvernement en action
15 La situation exigeait l’adoption de mesures urgentes et la direction du pays prit une série de décisions visant à surmonter la crise. La priorité fut donnée aux intérêts militaires et industriels du pays. Dans un contexte où l’approvisionnement se dégradait fortement, le Politburo rétablit le système de magasins « fermés », pour l’armée et les groupes qui travaillaient pour l’industrie lourde et l’industrie de guerre [21] [21] Le terme « fermé » concernant un magasin ou une cantine...
suite.
16 Au cours du printemps 1939, on créa un réseau fermé de voentorg [magasins pour militaires] qui devait approvisionner l’encadrement de l’Armée Rouge et de la Flotte Rouge. Outre les officiers, y avaient accès les ouvriers et employés travaillant sur des chantiers militaires. A l’été 1940, les collaborateurs des organes du N.K.V.D. ainsi que les officiers des troupes du N.K.V.D. y eurent accès à leur tour [22] [22] Arrêté du S. N. K. de l’U. R. S. S. et du C. K. V. K. P. (b)...
suite.
17 Par décision du Politburo, à la suite de l’armée et du N.K.V.D., obtinrent à leur tour l’accès aux magasins et cantines « fermés » les entreprises « travaillant pour la guerre » : les mines de charbon, les tourbières, les exploitations de pétrole, les mines de cuivre et les fonderies de cuivre (à partir de l’été 1939), ainsi que les transports ferroviaires (à partir du 1er janvier 1940). Au cours de l’année 1940 et du premier semestre 1941, le Politburo accorda successivement l’accès aux cantines et magasins « fermés » aux personnels des « usines à boîte postale » [c’est-à-dire à l’adresse gardée secrète], entreprises militaro-industrielles [23] [23] Arrêté du S. N. K. de l’U. R. S. S. et du C. K. V. K. P. (b),...
suite. Outre les ouvriers et employés de ces entreprises d’importance stratégique, le personnel des hôpitaux et centres de soin, des écoles et des jardins d’enfant qui les desservaient avait droit lui aussi au réseau des magasins et cantines « fermés ».
18 Tout en mettant en place ce système « fermé » pour certains groupes de la population, le gouvernement précisait dans des instructions spéciales qu’il ne fallait pas y voir l’introduction d’un système de rationnement. Il était interdit à la direction locale et aux employés des magasins d’adopter des mesures qui pourraient transformer le système des magasins fermés en un système de cartes de rationnement, à savoir de contrôler les achats, d’introduire l’usage de tickets ou de cartes, des dates d’achats, etc. [24] [24] Voir « Instruckcija o porjadke i organizacii raboty zabrytoj...
suite. Les gens qui avaient accès aux magasins fermés pouvaient y acheter librement ce qu’ils voulaient, quand ils le voulaient. La quantité des achats était réglementée uniquement par les normes de « la vente des marchandises à une seule personne » fixées par le Conseil des commissaires du peuple pour tout le pays. Ainsi, la création de ce réseau de magasins fermés n’avait pas pour but de limiter la consommation des groupes de la population énumérés plus haut, mais de leur procurer des conditions d’approvisionnement aussi favorables que possible, au détriment de ceux qui n’avaient pas accès aux magasins fermés. Les entreprises ne pouvaient passer au système fermé qu’avec l’autorisation du Politburo.
19 Malgré la situation difficile, le Politburo refusait catégoriquement d’introduire un système de cartes de rationnement dans le pays. Pourtant, il recevait de nombreuses propositions allant dans ce sens. Ainsi, en septembre 1939, immédiatement après le début de la Seconde Guerre mondiale, A.V. Ljubimov, commissaire du peuple au commerce, proposa, dans une lettre à Molotov, d’introduire des cartes de rationnement pour les produits alimentaires et les biens de consommation courante. Il revint sur cette proposition, six mois plus tard, à la veille du nouvel an 1941, à un moment où le système de cartes, officiellement rejeté par le Politburo était, dans les faits, appliqué dans tout le pays. Des commissaires du peuple, des dirigeants locaux du Parti et des soviets, des directeurs d’entreprise, de simples gens demandaient, eux aussi, dans leurs lettres aux dirigeants du pays de mettre en place un système de cartes de rationnement [25] [25] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 66, l. 7; d. 81, l. 255-257. ...
suite.
20 Mais le Politburo, non content de refuser l’introduction d’un système de rationnement, s’opposait même à un élargissement de la pratique des magasins « fermés ». Même pour les militaires et l’industrie de guerre, il ne donnait qu’à contrecœur, sous la pression d’« en bas », exercée par les directeurs d’entreprise et les commissariats du peuple, l’autorisation d’instituer des magasins ou des cantines fermés. Les diverses administrations luttaient entre elles pour obtenir de meilleures conditions d’approvisionnement et contre le Politburo pour avoir le droit de créer un commerce « fermé ». La conséquence de cette lutte est qu’il n’y a pas eu un arrêté unique introduisant les magasins « fermés » dans les usines militaires, mais des dizaines et des dizaines de décrets autorisant le « magasin fermé » pour une ou plusieurs entreprises militaires, qui avaient arraché ce droit de haute lutte [26] [26] Pour trouver des exemples d’arrêtés concernant la création...
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21 Ayant renoncé aux cartes comme instrument permettant de réguler la consommation, le Politburo chercha à sortir de la crise au moyen de mesures économiques limitées, censées freiner la demande. En janvier 1939, on augmenta les prix de détail pour les tissus, la confection, le linge, la bonneterie, la vaisselle en verre; en juillet 1940, on augmenta les prix des chaussures et de la quincaillerie. En janvier 1940, le gouvernement augmenta le prix du sucre et, en avril, le prix de la viande, du poisson, des matières grasses, du fromage, des produits laitiers, de la pomme de terre et des légumes [27] [27] R. G. A. S. P. I. , f. 17, op. 3, d. 1021, l. 81; d. 1029, l. ...
suite. Les prix, ainsi que le volume de production, de la vodka et des boissons alcoolisées en général grimpaient rapidement [28] [28] Entre 1938 et 1941, le prix de la vodka passa de 11 roubles...
suite. Dans le but de limiter la demande, le Conseil des commissaires du peuple décida en avril 1940 de diviser par trois ou quatre les « normes de la vente à une seule personne » qui avaient été introduites dans le pays au milieu des années 1930 à la suite de la suppression des cartes de rationnement, et il les réduisit encore en octobre de la même année. Ainsi, à l’automne 1940, même s’il trouvait ce produit dans un magasin, l’acheteur ne pouvait acheter à la fois plus d’un litre de lait, un kilo de pain, de semoule, de légumes et de poisson, pas plus d’une livre de viande, de sucre ou de saucisson, deux boîtes de conserves, 400 grammes d’huile, 200 grammes de beurre, de crème fraîche ou de fromage, 50 grammes de thé [29] [29] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 63, l. 55; d. 81, l. 78. ...
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22 Les autorités cherchaient à augmenter la production de marchandises chères et à organiser la vente à la population de biens destinés aux entreprises. Cela devait permettre d’« absorber » une partie de la masse monétaire excédentaire et de diminuer la demande. Le gouvernement interdit aux administrations et aux entreprises d’acheter des marchandises dans un réseau de vente au détail afin qu’elles n’entrent pas en concurrence avec l’acheteur individuel et qu’elles n’accentuent pas la pénurie [30] [30] R. G. A. S. P. I. , f. 17, op. 3, d. 1020, l. 77. ...
suite. Les administrations devaient vendre leurs meubles superflus à la population. Les séances de cinéma gratuites furent interdites. On réduisit les exportations de marchandises : elles atteignirent en 1939 leur niveau le plus bas depuis la fin des années 1920. Dans le même temps, la direction du pays appelait à nouveau la population à se prendre en charge : cultiver un potager, creuser des étangs pour la pêche, élever quelques bêtes, pratiquer la cueillette de champignons et de baies. Des arrêtés exigeaient des pouvoirs locaux qu’ils trouvent des moyens pour développer à l’échelle locale la production de biens de consommation [31] [31] Arrêtés du S. N. K. de l’U. R. S. S. et du C. K. V. K. P. (b),...
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23 Les mesures économiques du gouvernement visant à réduire la crise n’amenèrent pas une amélioration de la situation. L’analyse des mesures prises par la direction du pays montre qu’elle luttait contre les conséquences de la crise alors que sa cause principale, à savoir le développement forcé de l’industrie lourde et la croissance des dépenses militaires dans le pays, qui, en fait, entrait en guerre, ne pouvait être éliminée.
24 L’augmentation des prix de détail n’amena pas une baisse de la demande, car la population avait de l’argent. Les gens achetaient le maximum prévu par les « normes de vente à une seule personne » et trouvaient mille moyens pour contourner ces dernières. Les magasins remplissaient leur norme journalière [32] [32] Dans le système soviétique, chaque magasin recevait, dans...
suite en deux heures et les files d’attente ne disparaissaient pas. La vente des produits de luxe, des meubles superflus dans les administrations et l’interdiction des séances de cinéma gratuites dans les salles ne pouvaient permettre d’absorber la demande. C’étaient des miettes qui ne pouvaient modifier le violent déséquilibre existant entre la demande et l’offre. Le développement d’une production locale des biens de consommation demandait du temps. Les exploitations agricoles auxiliaires des entreprises et les jardins ouvriers de la population restaient des moyens éprouvés de subsistance dans les moments de crise et ils approvisionnaient les cantines des usines et les tables familiales, mais leurs dimensions réduites limitaient leurs possibilités.
25 Ne parvenant pas à résorber le déséquilibre entre l’offre et la demande au moyen de mesures économiques limitées, le Politburo, dans le même temps, entreprit des actions qui accentuèrent encore plus la crise d’approvisionnement. Il décida, entre autres, de limiter radicalement le commerce en zone rurale. Il y interdit, à partir du 1er décembre 1939, la vente de la farine puis celle du pain [33] [33] Ne faisaient exception que les zones de production de coton...
suite. A la suite de quoi, un flot d’acheteurs venus des campagnes envahit les villes. La mise en place de magasins « fermés » rendit encore plus difficile la situation de ceux qui n’y avaient pas accès. L’instauration de magasins « fermés » ne fut pas suivie d’une mise à la disposition de la population de marchandises supplémentaires. Les magasins « fermés » recevaient la plus grande part des fonds d’approvisionnement qui arrivaient dans les régions et les districts. Ainsi, à Syzran’, les magasins fermés qui ne desservaient qu’un cinquième de la population se voyaient accorder près de 90 % de la totalité des fonds de marchandises dont disposait la ville. Dans la région de Molotov, les magasins « ouverts », où s’approvisionnaient 65 % de la population, ne recevaient que 2-3 % des marchandises, le reste étant destiné aux magasins « fermés » [34] [34] R. G. A. S. P. I. , f. 17, op. 121, d. 99, l. 61-65; R. G. A. E. ,...
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L’impuissance économique des autorités engendre la violence
26 De nouveau, la principale préoccupation de la population devint la quête du pain, sans souci du travail ni de l’accomplissement des plans. La production avait la fièvre : la productivité était en chute libre, le turn-over s’intensifiait, on avait de plus en plus d’absences injustifiées, de refus de travailler, de départs massifs hors des kolkhozes. L’impuissance économique du pouvoir face à la crise le poussa à la violence dont le but était de faire quitter aux gens les files d’attente et de les remettre au travail, de faire taire les mécontentements. N’ayant pas de carotte, le pouvoir recourut de nouveau au bâton. Une série de décrets et d’arrêtés « draconiens » fut adoptée au cours de l’année 1940 et au début de 1941. Le décret du 26 juin 1940 y occupe une place centrale, établissant une responsabilité pénale pour les retards au travail et les absences et interdisant le passage des ouvriers et employés d’une entreprise à l’autre s’il n’était pas sanctionné par l’administration [35] [35] Oukase du Présidium du Soviet Suprême de l’U. R. S. S. :...
suite. Simultanément, le gouvernement « interdisait » les files d’attente et entamait la guerre contre les « expéditions » dans les grandes villes à la recherche de marchandises.
27 En avril 1939, parut l’arrêté du gouvernement « au sujet de la lutte contre les files d’attente pour des produits de consommation dans les magasins de la ville de Moscou ». Peu après, le 1er mai, un arrêté analogue parut au sujet des biens de consommation à Leningrad. Puis, les arrêtés « industriels » furent complétés par des arrêtés concernant les produits alimentaires : le 17 janvier 1940, parut un arrêté du Conseil des commissaires du peuple intitulé « Au sujet de la lutte contre les files d’attente pour des produits alimentaires dans les villes de Moscou et de Leningrad ». Au cours du printemps et de l’été de la même année, le Politburo étendit cet arrêté à une longue liste de villes de la Fédération de Russie et d’autres républiques de l’Union [36] [36] R. G. A. S. P. I. , f. 17, op. 3, d. 1009, l. 17; d. 1022, l. ...
suite. La géographie des arrêtés témoigne de ce que Moscou était loin d’être la seule victime des afflux d’acheteurs venus d’ailleurs; son sort était partagé dans une plus ou moins grande mesure par toutes les grandes villes.
28 Parmi l’arsenal d’instructions données par le Politburo et le gouvernement, on prévoyait des discussions pédagogiques avec les gens dans les files d’attente et sur leur lieu d’habitation, des mesures économiques comme l’ouverture de nouveaux magasins et la mise en vente de réserves de marchandises. Néanmoins, comme par le passé, une place importante était dévolue aux sanctions administratives et à la répression. Le N.K.V.D. et le N.K.P.S. (Commissariat du peuple aux voies de communication) étaient invités à dégager les villes de leurs « visiteurs ». La milice reçut pour instruction de retirer de la file d’attente et d’expulser hors de la ville les arrivants pour infraction au « régime du passeport intérieur » [qui supposait l’obligation de se faire enregistrer en cas de séjour hors de son lieu de résidence habituel]; elle était également chargée de les amener vers les gares où des trains spéciaux devaient les attendre [37] [37] Voir « Instrukcija ob objazannostjah rabotnikov milicii...
suite. Tout grand magasin avait un poste de police qui contrôlait les papiers et mettait de l’ordre dans les files d’attente. Des patrouilles contrôlaient gares et trains. Le Commissariat du peuple aux voies de communication devait restreindre la vente de billets de chemin de fer, tout particulièrement dans les régions dont les habitants étaient des hôtes trop fréquents de la capitale. On avait interdit à l’administration rurale de délivrer aux kolkhoziens les « certificats » dont ils avaient besoin pour pouvoir se rendre en ville. Le N.K.V.D. avait pour instruction de confisquer les certificats aux paysans se trouvant dans les files d’attente et de les remettre au parquet afin que ce dernier puisse poursuivre ceux qui avaient délivré le certificat. Un déplacement illégal en ville était sanctionné par une amende.
29 Parallèlement aux mesures visant à « nettoyer » les grandes villes de leurs hôtes indésirables, on entama une lutte contre les « racheteurs et spéculateurs ». On établit des amendes et des sanctions pénales à l’encontre de ceux qui, lors de leurs achats, dépassaient les normes. La milice vérifiait sacs et cabas dans les files d’attente. Ce qu’on trouvait en plus de la norme d’achat était confisqué et rendu au magasin. A partir du 1er avril 1940, les ventes « de la main à la main » [38] [38] Arrêté du S. N. K. de l’U. R. S. S. et du C. K. V. K. P. (b),...
suite furent interdites. Cet arrêté conjoint du Politburo et du Conseil des commissaires du peuple mettait pratiquement fin aux divers marchés aux puces. Afin d’« organiser l’opinion publique », on fit des « procès exemplaires » et les verdicts des procès jugeant les « affaires les plus caractéristiques » furent publiés dans la grande presse.
30 Pour couronner le tout, le Politburo interdit purement et simplement les files d’attente. Il pouvait y en avoir à l’intérieur du magasin pendant les heures d’ouverture, mais elles étaient interdites à l’extérieur du magasin, que ce soit avant son heure d’ouverture, après sa fermeture, et même pendant ses heures d’ouverture. Le fait de se trouver dans une file d’attente illégale était passible d’une amende. Les autorités dans leur lutte contre les files d’attente inventaient une multitude de procédés, l’un d’entre eux consistait à « retourner la queue ». Juste avant l’ouverture des portes, la milice retournait la queue de telle sorte que les premiers se retrouvaient les derniers, et les derniers les premiers [39] [39] On trouve dans les correspondances privées des plaintes...
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31 Le N.K.V.D. adressait régulièrement des rapports au Politburo et au gouvernement sur le nombre de personnes verbalisées et le montant des amendes, le nombre de personnes arrêtées, la quantité de marchandises confisquées, le nombre de « certificats » confisqués aux paysans et de « procès exemplaires » organisés [40] [40] C. A. F. S. B. , f. 3, op. 7, d. 945, l. 11-12,81-84,104,139-141,149,171-175,458-461,...
suite. On ne saurait dire que ces expéditions de « nettoyage des villes » restaient sans résultat. A leur suite, le nombre des arrivants dans les grandes villes diminuait, les files d’attente ne se constituaient plus dès le soir, mais seulement quelques heures avant l’ouverture des magasins. L’amélioration était rapide, mais de courte durée. La pénurie persistait et, tel un perpetuum mobile, elle mettait les gens en mouvement. L’activité ne diminuait pas, mais les gens parvenaient à s’adapter à la situation nouvelle.
32 « Les voilà, nos archanges. Préparez vos 50 roubles », c’est par ces mots que la foule accueillait la milice, venue pour verbaliser les gens de la file d’attente, qui, après s’être un instant dispersés, reprenaient leur place dans la queue après le départ des gardiens de l’ordre. Quand on interdit de se tenir devant le magasin, la queue se cacha dans les cours et les squares avoisinants. Pour que les nouveaux arrivants puissent trouver la « file d’attente » et donc pour éviter que ne se forme une deuxième file d’attente [parallèle à la première], on désignait deux ou trois personnes qui faisaient la navette entre les portes du magasin et le lieu de rassemblement de la queue. Quand le gouvernement interdit de se rassembler non seulement devant les magasins, mais même dans les portes cochères, les parcs et les squares, la file d’attente adopta un caractère diffus. Des groupes de gens faisaient mine d’attendre leur tramway aux arrêts situés près du magasin, ou encore faisaient semblant de se promener et, pour occuper ou garder son tour, on demandait : « Vous vous promenez derrière qui ? ».
33 Voici quelques extraits de rapports qui donnent des exemples des moyens inventés par les gens [pour contourner l’interdiction] :
34
Le tableau était le suivant : à l’arrêt (du tramway, E.O.), se trouvait un groupe de 100-150 personnes. Passé le coin, s’était massée une foule de mille personnes qui entravait la circulation des tramways, c’est pourquoi les miliciens se rangèrent en file des deux côtés des voies. Vers huit heures, la foule de l’arrêt de tramway qui avait déjà atteint 300 personnes se précipita avec des cris vers la palissade qui constituait le prolongement du magasin et se rangea en file d’attente.
Le magasin Mostorg no 2 (rue Malaja-Kolhoznaja, no 8). Vers 7 h 30 du matin, le public commença à se rassembler et à marcher de long en large dans la rue Malaja-Kolhoz-naja, en manifestant au passage un certain intérêt pour les unités de la R.K.K.A.
[l’Armée Rouge des Ouvriers et Paysans] en train de s’entraîner pour le 1er mai. A huit heures du matin, la file d’attente, comptant de 2 500 à 3 000 personnes, se forma...
Dans le magasin, il n’y avait que des cotonnades.
Le magasin Mostorg no 101 (G.U.M., Place Rouge). Jusqu’à huit heures du matin, il n’y avait pas de queue en tant que telle, mais on voyait, dans les rues Kujbysˇev et Vetosˇnaja, déambuler une foule de gens qui, selon toute apparence, attendaient l’ouverture du G.U.M. Lorsqu’il s’ouvrit, la masse de gens se précipita vers les portes et emplit rapidement le G.U.M.
Des petits groupes d’acheteurs-revendeurs, d’environ 10-12 personnes, se camouflent sous l’apparence de promeneurs dans les rues autour du magasin et d’autres profitent des magasins d’alimentation ouverts la nuit où, prenant l’aspect de chalands, ils restent jusqu’au matin pour pénétrer les premiers dans le magasin à l’heure d’ouverture.
A partir de sept heures du matin, des personnes attendant l’ouverture des magasins (de biens de consommation, E.O.) font semblant de vouloir acheter de la viande, du lait ou d’autres produits alimentaires (le rapport a en vue, comme dans la citation précédente, les magasins d’alimentation « de garde », ouverts toute la nuit, E.O.).
Ils ont à la main des bidons de lait mais, quand arrive leur tour, ils n’achètent pas de lait et se remettent au bout de la queue... Ils prennent place dans les queues pour la viande pour ne pas se faire repérer par la milice [41] [41] C. A. F. S. B. , f. 3, op. 7, d. 872, l. 308,310; d. 944, l. ...
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35 Les gens trouvaient le moyen d’éviter les patrouilles et les contrôles dans les gares pour arriver jusqu’à Moscou. Comme il était devenu très difficile d’acheter un billet pour Moscou, ils achetaient des billets pour des destinations qui les faisaient passer par Moscou, descendaient en cours de route avant d’arriver jusqu’à la capitale et parcouraient le reste du chemin en empruntant des trains de banlieue, des autobus, des tramways. Pour ramener chez eux les marchandises achetées à Moscou sans se faire repérer par la milice, les gens envoyaient un des leurs, sans bagage, acheter des billets à la gare. Les autres membres du groupe se cachaient avec les bagages dans une rue avoisinante et sautaient dans leur wagon quelques instants avant le départ du train [42] [42] C. A. F. S. B. , f. 3, op. 7, d. 872, l. 313. ...
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36 La population contournait également les normes « de vente à une seule personne » fixées par le Conseil des commissaires du peuple. Les gens faisaient la queue par familles entières, reprenaient place à plusieurs reprises dans la file d’attente, faisaient leurs achats dans plusieurs magasins. Ils dissimulaient les marchandises achetées en plus de la norme dans des valises, dans les boîtes de machine à coudre, dans leurs bottes, leur bonnet, dans leurs vêtements. Ils « gâchaient » la marchandise aussitôt qu’ils l’avaient achetée : ils coupaient le pain en petits morceaux, mélangeaient la farine avec de la semoule. Ainsi, même si la milice découvrait le « surplus », elle ne le confisquait pas, car elle ne pouvait le rendre au magasin qui n’acceptait pas la marchandise « gâchée » [43] [43] C. A. F. S. B. , f. 3, op. 7, d. 945, l. 89. ...
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37 Les actions administratives et les mesures de répression adoptées par les autorités pendant la crise d’approvisionnement de 1939-1941 ne touchaient pas le « mécanisme économique de la crise ». Elles ne résolvaient pas le problème de la pénurie de marchandises et se contentaient d’essayer de mettre fin aux conséquences : files d’attente, turn-over, absences injustifiées. A en juger par les documents des archives, les répressions eurent peu d’effet. Malgré les arrêtés draconiens, les absences injustifiées, les retards, les passages incessants d’une entreprise à l’autre ne cessèrent pas. La campagne de « nettoyage » des villes et de lutte contre les files d’attente permettait épisodiquement de mettre un peu d’ordre apparent, mais en fait ne servait à rien. Même pendant les périodes de nettoyage actif mené par le N.K.V.D. et la milice, les gens parvenaient à se débrouiller. Mais quand les expéditions de « nettoyage » des villes et la chasse aux files d’attente devenaient moins énergiques, tout revenait au point de départ : des foules d’arrivants d’autres villes prenaient d’assaut les grands magasins, les files d’attente se répandaient en avalanche. Les documents conservés dans les archives montrent que les énormes files d’attente et les expéditions des acheteurs dans les grandes villes ont continué en 1940 et en 1941 jusqu’à l’invasion allemande. Les mesures répressives, sans améliorer la situation économique, renforçaient les tensions sociales dans la population.
« Les initiatives d’en bas » et le retour au système des cartes de rationnement
38 La situation, caractérisée par une pénurie de marchandises et une forte demande solvable, exigeait un contrôle de la consommation. Le système des cartes de rationnement est un moyen universel pour mener un tel contrôle et, en outre, il donne à la population une certaine garantie d’obtenir des marchandises et des produits alimentaires. Si le gouvernement ne veut pas y recourir, ce système apparaît et se répand de manière « sauvage ». Pendant la crise de 1939-1941, on assista, malgré la volonté contraire du Politburo, à une résurrection des cartes de rationnement [44] [44] On trouve des phénomènes analogues dans la période antérieure. ...
suite. L’initiative des gens y joua un rôle décisif.
39 Ceux qui n’avaient pas accès aux magasins fermés devaient se prendre en charge eux-mêmes. Les gens exerçaient un contrôle sur les magasins de leur quartier : ils mettaient de l’ordre dans les files d’attente, dressaient des listes, effectuaient des contrôles, établissaient des normes d’achat. Ce contrôle volontaire arrêtait ceux qui ne respectaient pas la file d’attente ou qui achetaient plus que la norme fixée. Les « étrangers », paysans, habitants d’autres villes ou même d’autres quartiers, étaient chassés de la file d’attente par les acheteurs locaux. On le faisait en ayant recours à la force brutale ou bien par des moyens plus sophistiqués. Par exemple, les gens établissaient des listes des habitants du quartier ou une fiche pour chaque habitant, qui étaient conservées dans le magasin. Les habitants du quartier en arrivant dans le magasin donnaient leur numéro d’enregistrement, faisaient leurs achats et la fiche à leur nom était mise dans une autre boîte afin qu’il soit impossible d’effectuer de nouveaux achats avec le même « numéro ». Ou bien on établissait une heure précise pour les achats et les retardataires ne pouvaient rien acheter. Il y avait encore d’autres moyens. Par exemple, la famille déposait en partant au travail un cabas dans « son » magasin avec son nom et son adresse; le soir, après le travail, elle récupérait son cabas avec la quantité de pain qui lui revenait d’après les normes. Il y avait des cas où les habitants louaient les services de « contrôleurs-distributeurs » qui apportaient le pain prévu directement dans les appartements [45] [45] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 78, l. 217; d. 79, l. 169;...
suite. A la suite de cette initiative d’en bas, les magasins se retrouvèrent dans les faits « rattachés » aux habitants du quartier. Les gens exigeaient en même temps des mesures de la part des pouvoirs locaux. Ils écrivaient des lettres, prenaient d’assaut les bureaux des dirigeants, parfois même battaient les députés locaux accusés de ne rien faire, pillaient les dépôts de produits alimentaires, refusaient de travailler. Les rapports signalaient comme habituelle « une atmosphère politique malsaine, même parmi les ouvriers » [46] [46] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 77, l. 66-68; d. 78, l. 216;...
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40 Les dirigeants locaux, tant du Parti que des soviets, défendaient d’abord leurs propres intérêts. Les cantines ou buffets des administrations furent chargés de remplir le rôle de magasins d’alimentation « fermés ». En règle générale, on y dépassait les normes de « vente à une seule personne » fixées par le gouvernement pour la vente « libre ». Les approvisionnements en marchandises et en produits alimentaires pour les magasins « fermés » desservant la nomenklatura locale étaient pris sur les fonds globaux de marchandises attribués par le Narkomtorg (Commissariat du peuple au commerce) au district dans sa totalité. Autrement dit, l’« auto-approvisionnement » des dirigeants locaux s’effectuait au détriment de la situation du reste de la population du district. Les rapports donnent les exemples les plus scandaleux. Dans la région de Tambov, les dirigeants de l’obkom (comité régional du Parti) et de l’oblispolkom (comité exécutif du soviet de la région) pouvaient acheter par mois pour un montant allant de 250 à 1 000 roubles de produits alimentaires. A Stalinabad, les personnes occupant une fonction dirigeante pouvaient recevoir par le magasin « fermé » des lainages pour un montant de 342 roubles, alors qu’un « simple » citoyen n’en recevait dans le réseau commercial libre que pour une valeur d’un rouble [47] [47] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 81, l. 214-219. ...
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41 Mais pourvoir à leur propre approvisionnement n’était pas le seul souci des dirigeants locaux. La menace d’assister à une explosion sociale d’une part et de ne pas remplir le plan de production de l’autre les obligeait à prendre des mesures afin d’assurer l’approvisionnement de la population. Les dirigeants locaux cherchaient par différents moyens à subvenir aux besoins en aliments de leurs administrés. Ils s’adressaient aux kolkhozes avoisinants, mais ces derniers étaient eux-mêmes dans une situation catastrophique et les kolkhoziens venaient grossir les files devant les magasins d’alimentation en ville. Les dirigeants locaux organisaient des exploitations agricoles auxiliaires auprès des entreprises et s’adressaient au Comité central, au Conseil des Commissaires du peuple, à différents commissariats du peuple en leur demandant d’accorder à leur région des approvisionnements supplémentaires, d’autoriser les magasins fermés et les cartes de rationnement. Mais ces suppliques n’avaient pas beaucoup d’effet. La position du Politburo restait inébranlable : pas de cartes de rationnement, n’autoriser des magasins fermés qu’au compte-gouttes, user rationnellement des réserves, rechercher des ressources locales et, surtout, remplir le plan de production, sinon des têtes pouvaient tomber.
42 Pris entre les ordres menaçants d’en haut et les pressions d’en bas comme entre le marteau et l’enclume, les dirigeants locaux étaient obligés de prendre des risques et de faire preuve d’initiative. Par décision des pouvoirs locaux, sans l’autorisation du Politburo, les cantines des entreprises se transformaient un peu partout en magasins d’alimentation « fermés »; les ouvriers étaient rattachés à des magasins, on établissait des normes de rationnement [distinctes des normes fixées par le Conseil des commissaires du peuple]. La ration quotidienne de pain la plus répandue était de 500 grammes, au lieu du kilogramme prévu par les « normes de vente à une seule personne ». Les pouvoirs locaux étaient également obligés d’officialiser les systèmes de listes, de tickets, de rattachement à des magasins qui étaient apparus à l’initiative de la population locale.
43 Dans les conditions de forte pénurie de produits alimentaires, les magasins « fermés » créés par décision du Politburo pour assurer les besoins en nourriture des salariés des entreprises d’importance stratégique, des salariés des transports et des militaires se transformaient par la force des choses en des centres de distribution sur carte de rationnement. Les pouvoirs locaux firent contrôler dans les magasins et cantines « fermés » l’assortiment, le volume et la fréquence des achats. Les archives abondent en témoignages sur l’état lamentable dans lequel se trouvaient les magasins « fermés » dans les entreprises travaillant pour l’armement. En 1940, par exemple, les salariés de l’industrie aéronautique recevaient par famille et par mois de 300 à 700 grammes de viande, de un kilo à un kilo et demi de poisson, 300 grammes d’huile [48] [48] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 79, l. 3-5; d. 97, l. 305;...
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44 Finalement, le système des cartes de rationnement s’étendit à tout le pays. Dans un rapport présenté au Conseil des Commissaires du peuple à la fin de l’année 1940, Ljubimov en dresse le triste bilan : il n’existait pratiquement plus dans le pays de commerce « libre ». Le pain, surtout, posait problème. Le pays, dans les faits, vivait selon une norme de 400-500 grammes de pain par personne et par jour. Une fois de plus, Ljubimov posa le problème au Politburo et au Conseil des commissaires du peuple de la mise en place d’un système de rationnement, ne serait-ce que pour le pain. En fait, il demandait de légaliser ce qui existait déjà dans la réalité [49] [49] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 81, l. 255-257. ...
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45 Le Politburo refusa de légaliser le système de cartes de rationnement créé sur initiative locale et entra en lutte contre sa généralisation. L’interdiction d’utiliser des systèmes de rationnement ne concernait pas seulement les « simples gens », mais aussi les dirigeants locaux. A la différence de ce qui s’était passé lors de l’instauration officielle d’un système de rationnement en 1931-1935, quand le Politburo s’efforçait d’assurer l’approvisionnement des cadres locaux au moyen d’un système de magasins spéciaux « fermés », pendant la crise de 1939-1941, le Politburo refusa d’officialiser le commerce « fermé » mis en place par la nomemklatura locale pour ses propres besoins. Des arrêtés du Politburo et du gouvernement avertissaient les secrétaires des obkoms (comités régionaux du Parti), krajkoms (comités du Parti au niveau du kraj[50] [50] Kraj : unité administrative très vaste, instaurée...
suite), des Comités centraux des partis communistes des républiques fédérées, les présidents des Conseils des commissaires du peuple des républiques fédérées et des républiques autonomes, les présidents des comités exécutifs des soviets des régions et des krajs qu’ils étaient tenus pour personnellement responsables, y compris pénalement, pour les « déformations du commerce soviétique » qu’ils toléraient; par déformations, on entendait le rattachement des magasins, la vente sur liste d’acheteurs, les tickets, les baisses non approuvées par le Conseil des commissaires du peuple des « normes de vente à une seule personne », l’« auto-approvisionnement » des dirigeants locaux. La Gostorginspekcija (l’Inspection d’État du commerce) et le N.K.V.D. effectuaient des contrôles et informaient le Politburo sur les situations locales. Le Parquet entamait des poursuites en cas d’introduction d’un système de cartes de rationnement. Le Commissariat d’État au commerce annulait les décisions des comités exécutifs des soviets et des départements du commerce locaux d’introduire un système de cartes de rationnement. Il tentait également de s’opposer à la transformation « sauvage » des magasins « fermés » officiellement créés dans les entreprises stratégiques en un système de cartes de rationnement [51] [51] R. G. A. E. , f. 7971, op. 16, d. 74, l. 218; d. 76, l. 43;...
suite. Les discussions que menaient les gens dans les files d’attente sur l’éventuelle introduction de cartes de rationnement étaient assimilées par le gouvernement à des provocations. Le N.K.V.D. avait pour mission d’arrêter ceux qui répandaient ce type de rumeurs.
46 Le refus du pouvoir de recourir à des cartes de rationnement, qui était déjà visible lors de la crise du pain en 1936-1937, et la lutte qu’il a menée contre leur généralisation incontrôlée en 1939-1941 témoignent du fait que la direction du pays cherchait à éviter à l’économie un système d’approvisionnement rationné. Après les nombreuses conséquences négatives dans les domaines économique et social qu’eut la longue période de rationnement par cartes de 1931-1935, le Politburo n’était pas pressé de réintroduire les cartes de rationnement et il n’y voyait plus « un pas en avant sur le chemin du communisme », mais une mesure d’exception. « La voie vers le socialisme » et une économie prospère passaient maintenant par le libre commerce (sans marchands privés), alors que les rationnements, les cartes, les rattachements aux magasins étaient désormais qualifiés par le Politburo de « déformations du commerce soviétique ».
47 En refusant d’officialiser les cartes de rationnement, le Politburo, au fond, refusait de reconnaître que l’économie n’avait pas résisté aux torsions provoquées par l’industrialisation forcée et qu’en fait, dans la seconde moitié des années 1930, avant même le début de la guerre contre l’Allemagne, le pays vivait dans un système de rationnement.
48 Le mauvais approvisionnement, la chute de la production industrielle, les tensions sociales, étaient la conséquence, selon le pouvoir central, de la paresse, du parasitisme et même du sabotage de la part des pouvoirs locaux, aussi bien dans le Parti que dans les soviets ou dans la direction de l’économie. Le mécontentement provoqué par le travail de la nomenklatura locale traverse les rapports et les résolutions du XVIIIe congrès du V.K.P.(b), de la XVIIIe conférence du parti, des plénums du Comité central en 1939-1941, des arrêtés du Comité central et du Conseil des commissaires du peuple de cette période. Le conflit entre le pouvoir central et le pouvoir local, dont des signes étaient déjà perceptibles auparavant, n’avait pas été surmonté au début des années 1940. Au cours de la période précédente, le Politburo renforça la centralisation et le contrôle de l’activité des instances du Parti, des soviets et de la gestion économique et s’efforça d’obtenir d’eux un meilleur travail [52] [52] Ala veille de la guerre se produisit un « rapprochement »...
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49 Dans ce contexte, les demandes des pouvoirs locaux pour introduire le système des cartes de rationnement ou des magasins « fermés » étaient perçues par le pouvoir central comme des manifestations du désir de suivre la voie de la facilité, comme le refus de travailler, de faire preuve d’esprit d’initiative, de rechercher des ressources locales pour améliorer la situation. En interdisant de mettre en place les « magasins fermés » et les cartes de rationnement, le Centre essayait de forcer les autorités locales à rechercher d’autres moyens pour venir à bout des difficultés. Dès la crise du pain en 1936-1937, puis, de nouveau, lors de la crise d’approvisionnement à la veille de la guerre, le Politburo refusa d’officialiser les magasins « fermés » pour les nomenklaturas locales, magasins qui constituaient à ses yeux un privilège injustifié.
50 Mais la lutte contre la généralisation « sauvage » du système des cartes de rationnement était un travail de Sisyphe. Là où les pouvoirs locaux, pour obéir aux exigences du Politburo, supprimaient les cartes de rationnement, de longues files d’attente s’étiraient à nouveau devant les magasins, le mécontentement grandissait, la production baissait. Les initiatives prises alors par les gens sur place conduisirent à un rétablissement, dans les faits, du système de cartes de rationnement. Même si, après la fin de la campagne finnoise, la crise de l’approvisionnement s’est atténuée, des récidives désordonnées du système de rationnement (avec des normes, des formes de répartition, des bénéficiaires différents selon les endroits) ont eu lieu jusqu’à l’invasion allemande. Finalement, le Politburo officialisa le système des cartes de rationnement seulement en juillet 1941, alors que l’Union soviétique était déjà entrée dans la Seconde Guerre mondiale [53] [53] Les ajouts du traducteur sont entre crochets dans cet article. ...
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Notes
[ *] Chargée de recherche à l’Institut d’histoire de la Russie de l’Académie des sciences. Traduction d’Alexis BERELOWITCH.
[ (1)] Il faut néanmoins préciser que les révisionnistes diffèrent considérablement les uns des autres en ce qui concerne l’appréciation du degré d’autonomie et d’activité de la société russe, même s’ils voient tous dans la société un acteur actif du processus historique. Cf. S. FITZPATRICK, « New Perspectives on Stalinism », Russian Review, vol. 45,1986, p. 368-373.
[ (2)] A la fin des années 1920, avec le début de l’industrialisation forcée, accompagnée d’une répression des producteurs et commerçants privés, la situation alimentaire se détériora rapidement en U.R.S.S. Les premières cartes de rationnement, au début pour le pain, sont apparues à l’initiative de la population et des dirigeants locaux pendant l’été 1928. En 1931, le Politburo introduisit officiellement les cartes de rationnement pour les produits alimentaires principaux et les biens de première nécessité. Le système des cartes ne fut aboli qu’en 1935 pour les produits alimentaires et en 1936 pour les biens de consommation. Pour plus de détails, voir E.A. OSOKINA, Za fasadom « stalinskogo izobilija ». Raspredelenie i rynok v snabz˘enii naselenija v gody industrializacii, 1927-1941 (Derrière la façade de l’« abondance stalinienne ». La distribution et le marché dans l’approvisionnement de la population pendant les années d’industrialisation, 1927-1941), Moscou, Rosspen, 1998, p. 37-113; R.W. DAVIES, O.V. HLEVNJUK, « L’abolition du système des cartes de rationnement en U.R.S.S., 1934-1935 », Otec˘estvennaja istorija (Histoire de la Russie), 1999,5, p. 87-108.
[ (3)] Il s’agit de la guerre finno-soviétique, qui, dans l’historiographie russe, porte souvent le nom de « campagne finnoise » ou de « campagne d’hiver ».
[ (4)] Archives centrales du F.S.B. (Service fédéral de la Sûreté), C.A.F.S.B., fond (fonds) 3, opis’(catalogue) 7, delo (dossier) 944, list (feuillet) 199-207; d. 872, l. 240-241; Archives d’État de l’Économie (R.G.A.E.), f. 7971, op. 1, d. 613, l. 149.
[ (5)] La crise de l’approvisionnement se développait sur fond de crise industrielle. Les premiers signes de stagnation de la production industrielle sont apparus en 1936, selon R. MANNING, et en 1937, selon M. HARRISON. Cf. M. HARRISON, Soviet Planning in Peace and War, 1938-1945, New York, Cambridge University Press, 1985; R. MANNING, « The Soviet Economic Crisis of 1936-1940 and the Great Purges », in J. GETTY, R. MANNING (eds.), Stalinist Terror, New Perspectives, New York, Cambridge University Press, 1993, p. 117-123.
[ (6)] D’après les statistiques officielles, les dépenses militaires au cours du premier plan quinquennal (1928-1932) se montaient à 3-7 % des dépenses du budget de l’État, et elles atteignirent 9-16 % au cours du deuxième plan quinquennal (1933-1937). En 1940, le total des dépenses militaires s’élevait à un tiers des dépenses globales. Alors que la production industrielle globale augmentait en moyenne de 13 % par an au cours du troisième plan quinquennal (1938-1941), l’industrie militaire, elle, croissait de 39 %. Cf. Istorija socialistic˘eskoj ekonomiki (Histoire de l’économie socialiste), 7 t., Moscou, 1976-1980, t. IV, p. 23; t. V, p. 46,96-97,138. Pour le développement de l’industrie militaire en U.R.S.S., voir N.S. SIMONOV, Voenno-promyšlennyj kompleks S.S.S.R. v 1920-1950 gody. Tempy ekonomic˘eskogo rosta, struktura, organizacija proizvodstva i upravlenie (Le complexe militaro-industriel en U.R.S.S. au cours des années 1920-1950 : taux de croissance économique, structure, organisation de la production et gestion), Moscou, 1996.
[ (7)] En 1940, les produits alimentaires destinés au marché intérieur avaient diminué de 12 % et les produits non alimentaires de 6 % par rapport à 1937 (taux calculé par habitant).
[ (8)] Au cours du second plan quinquennal, le fonds salarial est passé, pour toute l’U.R.S.S., de 32,7 à 82,3 milliards de roubles, soit une augmentation de 250 %, au lieu des 55 % prévus par le plan. Les revenus monétaires des paysans ont été, pendant la même période, multipliés par trois, essentiellement grâce aux revenus provenant des ventes sur les marchés. Pendant ce temps, le volume des marchandises dans la vente au détail n’a augmenté que de 45 %. Ainsi, à la fin des années 1930, le pouvoir d’achat de la population avait atteint le niveau que le plan avait fixé pour 1942, alors que le développement du commerce étatique ou coopératif était sensiblement en retard par rapport aux prévisions du plan. Cf. par exemple Istorija socialistic˘eskoj ekonomiki, op. cit., t. IV, p. 473-474,480; G.A. DIHTJAR, Sovetskaja torgovlja v period postroenija socializma (Le commerce soviétique au cours de la période de la construction du socialisme), Moscou, 1961, p. 397. R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 75, l. 151-170.
[ (9)] Arrêté du C.K. V.K.P.(b) (Comité Central du Parti) et du S.N.K. (Conseil des Commissaires du peuple) d’U.R.S.S., daté du 27 mai 1939 : « Au sujet des mesures de protection des terres de kolkhozes contre leur dilapidation », cf. K.P.S.S. v resoljucijah i rešenijah s’ezdov, konferencij i plenumov C.K. (Le P.C.U.S., résolutions et décisions des congrès, des conférences et des plénums du Comité central), t. VII, Moscou, 1985, p. 109-115.
[ (10)] Istorija krest’janstva S.S.S.R. (Histoire de la paysannerie en U.R.S.S.), t. III, Moscou, 1987, p. 26.
[ (11)] C.A.F.S.B., f. 3, op. 7, d. 945, l. 277-278.
[ (12)] Voir les rapports spéciaux (specsvodki) du N.K.V.D. sur la situation du ravitaillement de Moscou à la fin des années 1930 et au début des années 1940, C.A.F.S.B., f. 3, op. 7, d. 945. La détérioration du ravitaillement de Moscou est évoquée par le célèbre savant V.I. VERNADSKIJ dans son journal intime, cf. Druz˘ba narodov, 1993,9, p. 173-175,186,191.
[ (13)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 69, l. 17; d. 76, l. 108,112,124,131,147,164,173,179, 181-182,186,191-193,200; d. 77, l. 58,66-68,73,90,92,176-177,203,212,216,259-260, 276,278-279; d. 78, l. 4,51,95,102,144,216,248; d. 79, l. 85,145,169; d. 80, l. 66-69; d. 81, l. 46; d. 83, l. 135,140,178,185,190,193,195,198,203,209,224,251,261,262,269; d. 98, l. 3,16,18,26,29,32,43,61,118,120,122, etc.
[ (14)] Ces flots de lettres étaient adressés aux dirigeants du pays, au Comité central, au Conseil des commissaires du peuple (S.N.K.), au commissariat du peuple au commerce, etc. Rien qu’en janvier-février 1940, la seule commission de contrôle soviétique auprès du S.N.K. reçut plus de cent lettres et déclarations de particuliers et d’organisations concernant les difficultés d’approvisionnement en pain et les files d’attente. Cf. leur liste aux Archives d’État de la Fédération de Russie (G.A.R.F.), f. 5446, op. 24a, d. 2835, l. 3,26.
[ (15)] Pour une publication complète des lettres se trouvant dans les fonds d’archives du Commissariat du peuple au commerce, cf. E.A. OSOKINA, « Krizis snabz˘enija v 1939-1941 gg. v pis’mah sovetskih ljudej » (La crise du ravitaillement de 1939-1941 dans les lettres de Soviétiques), Voprosy istorii, 1996,1, p. 3-23.
[ (16)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 76, l. 169-170; d. 77, l. 8-83,93-95,98-99,142-143,196, 207-208; d. 78, l. 92-93,161; d. 79, l. 135,164-165; d. 80, l. 53-57, d. 81, l. 187-188,241; d. 83, l. 201-203,213.
[ (17)] Le trudoden’, unité comptable de rémunération dans les kolkhozes, ne correspondait pas à une réelle journée de travail. En 1937, les kolkhoziens avaient, en moyenne pour l’U.R.S.S., fourni 194 trudodni par kolkhozien et par an. En 1939, le minimum que devait fournir chaque kolkhozien au cours de l’année avait été fixé à 100 trudodni. Un ou deux kilos de grains par trudoden’représente fort peu. D’après les données officielles, par exemple en 1937, chaque kolkhozien reçut en moyenne en 1939 quatre kilos de grains par trudoden’. Cf. Istorija socialistic˘eskoj ekonimiki, op. cit., t. V, p. 155.
[ (18)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 80, l. 83. C.A.F.S.B., f. 3, op. 7, d. 880, l. 16-18.
[ (19)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 77, l. 207; d. 78, l. 144.
[ (20)] C.A.F.S.B., f. 3, op. 7, d. 880, l. 27-29,36-40.
[ (21)] Le terme « fermé » concernant un magasin ou une cantine signifiait que seuls des groupes précisément définis par le Politburo avaient le droit d’utiliser leurs services. Pour le reste de la population, ces cantines et magasins étaient « fermés ». Un système analogue de magasins « fermés » pour le personnel de l’industrie lourde et de l’industrie militaire existait au cours de la période des cartes de rationnement en 1931-1935. Pour plus de détails, voir E.A. OSOKINA, Za fasadom « stalinskogo izobilija », op. cit., p. 89-99.
[ (22)] Arrêté du S.N.K. de l’U.R.S.S. et du C.K. V.K.P.(b) daté du 29 mai 1939 : « Ob uluc˘šenii obsluz˘ivanija komnac˘sostova Krasnoj Armii, Voenno-Morskogo Flota i raboc˘yh i sluz˘ašc˘yh voennyh stroek » (Au sujet de l’amélioration de l’approvisionnement du commandement de l’Armée Rouge et de la Flotte de guerre ainsi que des ouvriers et employés des chantiers militaires), R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 52, l. 10, 12; d. 80, l. 75.
[ (23)] Arrêté du S.N.K. de l’U.R.S.S. et du C.K. V.K.P.(b), daté du 4 juillet 1939 : « O torgovle na ugol’nyh šahtah, torforazrabotkah, neftepromyslah, mednyh rudnikah i medeplavil’nyh zavodah » (Au sujet du commerce dans les mines de charbon, les exploitations de tourbières, les champs pétrolifères, les mines et les fonderies de cuivre) et du 17 décembre 1939 « O torgovle i obšc˘estvennom pitanii v sisteme Sojuztranstorgpit » (Au sujet du commerce et des cantines dans le système du Sojuztranstorgpit), Archives nationales de Russie d’Histoire Politique et Sociale (R.G.A.S.P.I.), f. 17, op. 3, d. 1011, l. 42; R.G.A.E., f. 7971, op. 1, d. 49, l. 232.
[ (24)] Voir « Instruckcija o porjadke i organizacii raboty zabrytoj torgovoj seti » (Instruction sur le statut et l’organisation du fonctionnement du réseau des commerces fermés), R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 617, l. 95,122.
[ (25)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 66, l. 7; d. 81, l. 255-257.
[ (26)] Pour trouver des exemples d’arrêtés concernant la création de magasins fermés dans des entreprises travaillant pour la défense, cf. R.G.A.S.P.I., f. 17, op. 3, d. 1015, l. 14,37; d. 1018, l. 10; d. 1019, l. 6,9,18,26,40-41; d. 1020, l. 13,17-18,30,33-34, etc.
[ (27)] R.G.A.S.P.I., f. 17, op. 3, d. 1021, l. 81; d. 1029, l. 36; R.G.A.E., f. 432, op. 2, d. 126, l. 1-7; d. 73, l. 15.
[ (28)] Entre 1938 et 1941, le prix de la vodka passa de 11 roubles à 21,20 roubles le litre.
[ (29)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 63, l. 55; d. 81, l. 78.
[ (30)] R.G.A.S.P.I., f. 17, op. 3, d. 1020, l. 77.
[ (31)] Arrêtés du S.N.K. de l’U.R.S.S. et du C.K. V.K.P.(b), datés du 7 septembre 1940 : « Ob organizacii podsobnyh hozjajstv ogorodno-ovošc˘nogo i z˘ivotnovodc˘eskogo napravlenija na predprijatijah v gorodah i sel’skoj mestnosti » (Au sujet de l’organisation d’exploitations auxiliaires à destination maraîchère ou d’élevage au sein des entreprises dans les villes ainsi que dans les régions rurales) et du 7 janvier 1941 « O meroprijatijah po uvelic˘eniju proizvodstva tovarov širokogo potreblenija i prodovol’stvija iz mestnogo syr’ja » (Au sujet des mesures prises pour augmenter la production de biens de consommation courante et de produits alimentaires à partir de matières premières locales), K.P.S.S. v rezoljucijah..., op. cit., t. 7, p. 178.
[ (32)] Dans le système soviétique, chaque magasin recevait, dans des limites définies par le plan, des marchandises ou des produits alimentaires pour le mois, destinés à la vente. La très forte demande pouvait faire que la norme mensuelle fût vendue au cours des premières semaines ou même des premiers jours du mois. Dans ce cas, le magasin n’aurait eu plus rien à vendre durant le reste du mois et aurait demandé des livraisons supplémentaires à l’État. Pour éviter cette situation, on avait fixé des normes de vente journalières, aussi le magasin n’avait-il des marchandises qu’au cours des premières heures de la journée.
[ (33)] Ne faisaient exception que les zones de production de coton et de tabac, ainsi que l’Extrême-Nord. Cf. R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 77, l. 65; d. 78, l. 207; d. 87, l. 7, etc.
[ (34)] R.G.A.S.P.I., f. 17, op. 121, d. 99, l. 61-65; R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 65, l. 107-117.
[ (35)] Oukase du Présidium du Soviet Suprême de l’U.R.S.S. : « O perehode na 8-c˘asovoj raboc˘ij den’, na 7-dnevnuju raboc˘uju nedelju i o zaprešc˘enii samovol’nogo uhoda raboc˘ih i sluz˘ašc˘ih s predprijatij i uc˘rez˘denij » (Au sujet du passage à la journée de 8 heures et à la semaine de 7 jours de travail et de l’interdiction pour les ouvriers et employés de changer de travail de leur propre initiative).
[ (36)] R.G.A.S.P.I., f. 17, op. 3, d. 1009, l. 17; d. 1022, l. 41; d. 1026, l. 68; d. 1018, l. 113.
[ (37)] Voir « Instrukcija ob objazannostjah rabotnikov milicii po nedopušc˘eniju oc˘eredej u promtovarnyh magazinov g. Moskvy » (Instruction concernant l’obligation faite aux employés de la milice de ne pas tolérer les files d’attente devant les magasins de biens de consommation de la ville de Moscou), C.A.F.S.B., f. 3, op. 7, d. 872, l. 278-281.
[ (38)] Arrêté du S.N.K. de l’U.R.S.S. et du C.K. V.K.P.(b), daté du 25 juillet 1940 : « O likvidacii ruc˘noj torgovli promyšlennymi tovarami na rynkah g. Moskvy » (Au sujet de la liquidation de la vente de gré à gré de biens manufacturés sur les marchés de Moscou), R.G.A.S.P.I., f. 17, op. 3, d. 1026, l. 17.
[ (39)] On trouve dans les correspondances privées des plaintes concernant ce « retournement » des queues. Cf. R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 79, l. 165.
[ (40)] C.A.F.S.B., f. 3, op. 7, d. 945, l. 11-12,81-84,104,139-141,149,171-175,458-461, etc.
[ (41)] C.A.F.S.B., f. 3, op. 7, d. 872, l. 308,310; d. 944, l. 205; R.G.A.E., f. 7971, op. 1, d. 613, l. 78.
[ (42)] C.A.F.S.B., f. 3, op. 7, d. 872, l. 313.
[ (43)] C.A.F.S.B., f. 3, op. 7, d. 945, l. 89.
[ (44)] On trouve des phénomènes analogues dans la période antérieure. Ainsi, pendant la crise du blé en 1936-1937, le système des cartes de rationnement était réapparu en U.R.S.S. à l’initiative des gens, avec l’accord des autorités locales et, là aussi, contre les décisions du Politburo. Pour plus de détails, voir E.A. OSOKINA, « Legenda o meške s hlebom : krizis snabz˘enija 1936-1937 gg. », Otec˘estvennaja istorija, 1998,2, et du même auteur, Za fasadom « stalinskogo izobilija », op. cit., p. 195-206.
[ (45)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 78, l. 217; d. 79, l. 169; d. 82, l. 27,33; d. 83, l. 224, etc.
[ (46)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 77, l. 66-68; d. 78, l. 216; d. 79, l. 169, etc.
[ (47)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 81, l. 214-219.
[ (48)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 79, l. 3-5; d. 97, l. 305; d. 122, l. 26, etc.; R.G.A.S.P.I, f. 17, op. 121, d. 99, l. 65, etc.
[ (49)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 81, l. 255-257.
[ (50)] Kraj : unité administrative très vaste, instaurée seulement pour quelques régions, par exemple le Caucase du Nord.
[ (51)] R.G.A.E., f. 7971, op. 16, d. 74, l. 218; d. 76, l. 43; d. 77, l. 1; d. 79, l. 257,296; d. 81, l. 214-219,220,225, etc. R.G.A.S.P.I., f. 17, op. 117, d. 119, l. 68-79.
[ (52)] Ala veille de la guerre se produisit un « rapprochement » du « personnel » du Politburo et du S.N.K. de l’U.R.S.S. On introduisit au sein du S.N.K. des membres et des candidats du Politburo. En mai 1941, Staline remplaça Molotov au poste de président du S.N.K. et prit ainsi la tête des deux organes centraux du pouvoir. Afin de permettre une direction plus efficace, on créa un bureau au sein du S.N.K., on augmenta le nombre d’adjoints du Président, afin que chaque adjoint n’ait pas plus de deux ou trois commissariats du peuple à contrôler. On supprima les conseils économiques auprès du S.N.K. de l’U.R.S.S. en tant qu’échelon intermédiaire entre le S.N.K. et les commissariats. On créa un commissariat du peuple au Contrôle d’État et on modifia l’orientation des activités de la Commission de contrôle du Parti auprès du C.K. V.K.P.(b). Dorénavant, sa seule fonction était de contrôler la bonne exécution des décisions des organes centraux par les pouvoirs locaux. Les commissariats et les organes soviéto-étatiques furent réorganisés afin qu’ils aient sous leur tutelle un plus petit nombre d’entreprises ou de territoires.
[ (53)] Les ajouts du traducteur sont entre crochets dans cet article.
Résumé
La crise dans les approvisionnements de 1939-1941 illustre l’interaction entre les décisions prises en haut et celles venues d’en bas, c’est-à-dire à la fois des pouvoirs locaux et de la population. En particulier, l’article montre comment les pressions d’en bas conduisirent à un rétablissement spontané des pratiques de rationnement. Les causes de la crise doivent être recherchées avant tout dans les déséquilibres structurels de l’économie soviétique des années 1930, auxquels s’ajoutèrent les circonstances spécifiques de la fin de la décennie. Les signes précurseurs de la crise apparurent dès 1938, avec l’émergence de files d’attente devant les magasins de plus en plus spectaculaires, pouvant atteindre plusieurs milliers de personnes, s’étirant du début de la nuit à l’ouverture de magasins pris d’assaut. Cette situation est décrite tant dans des rapports officiels, notamment du N.K.V.D., que dans le courrier envoyé par de simples citoyens exaspérés et au bord de la famine. Le pouvoir central prit des mesures destinées à assurer un approvisionnement convenable pour l’armée et les personnes employées dans les activités stratégiques, en recourant au système des magasins et cantines « fermés », mais se refusa à mettre en place un système général de rationnement comparable à la première moitié des années 1930, malgré les nombreuses pressions qu’il reçut en ce sens. Il chercha également à freiner la demande, encourageant autoconsommation et production locale. Cependant, son impuissance face au développement de la crise le conduisit à recourir à des mesures purement répressives, visant à interdire les files d’attente et à empêcher l’arrivée d’acheteurs dans les grandes villes comparativement mieux approvisionnées. Face à la crise, les initiatives locales se multiplièrent pour instaurer, malgré l’opposition du pouvoir central, des pratiques de rationnement, même si l’introduction de cartes de rationnement ne fut officialisée qu’en juillet 1941.
The opposition between society and the state during the 1939-1941 supply crisis. Interaction between decisions from above and decisions from below, which is both from the local authorities and from people, is well illustrated by the 1939-1941 supply crisis. This article demonstrates how pressures from below conducted to the uncontrolled reintroduction of rationing practices. Crisis was caused by the structural desequilibrium of the Soviet economy during all the 1930s, which was worsened by specific circumstances at the end of the decade. As early as 1938, huge queues appeared in front of the shops, with thousands of people queuing all the night. Descriptions of this chaotic situation can be found both in official reports, especially from the N.K.V.D., and in letters of irritated citizens, at the edge of starvation. Central power took measures in order to provide an acceptable supply to the army and the members of strategic enterprises, introducing for them closed shops and dining halls. But they refused to bring in a general rationing system comparable to the beginning of the 1930s, despite many pressures from below. They also tried to slow down the demand and promoted self-consumption and local production. Nevertheless, their inability to take the crisis under control led to repressive measures, in order to forbid people queuing and to remove from the big cities new-comers which had been attracted by a better supply. In order to face the crisis, rationing practices were increasingly introduced by local initiative, despite the central power’s opposition, even if rationing booklets were not officially adopted before July 1941.
PLAN DE L'ARTICLE
- Les causes de la crise d’approvisionnement de 1939-1941
- Des nouvelles inquiétantes circulent dans le pays
- Le programme de mesures économiques du gouvernement en action
- L’impuissance économique des autorités engendre la violence
- « Les initiatives d’en bas » et le retour au système des cartes de rationnement
POUR CITER CET ARTICLE
Elena Aleksandrovna Osokina « L'opposition entre société et pouvoir pendant la crise d'approvisionnement de 1939-1941 », Le Mouvement Social 3/2001 (no 196), p. 115-136.
URL : www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2001-3-page-115.htm.
DOI : 10.3917/lms.196.0115.




