Le Mouvement Social 2001/3
Le Mouvement Social
2001/3 (no 196)
208 pages
Editeur
Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).

DOI 10.3917/lms.196.0063
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Vous consultezUne lutte pour l’autonomie professionnelle : être statisticien dans une région au début des années 1920

AuteurMartine Mespoulet[*] [*] Professeur agrégée de sciences sociales, docteur de l’E. H. E. S. S. ,...
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du même auteur



L’expansion rapide de l’activité industrielle, l’extension du rôle de l’administration publique, au niveau local comme au niveau central, et le développement de l’éducation ont contribué à la formation de nouveaux groupes professionnels en Russie à la fin du XIXe siècle. Sur fond d’opposition à l’autocratie tsariste, ceux-ci se sont structurés autour d’associations, de congrès et de revues [1] [1] H. D. BALZER (ed. ), Russia’s Missing Middle Class :...
suite
. Comme dans d’autres pays européens, l’affirmation de leur autonomie face à l’État fut un élément essentiel de la construction des identités professionnelles de ces différents groupes [2] [2] Au sujet des professions intellectuelles, voir C. CHARLE,...
suite
. En Russie toutefois, leurs efforts pour s’organiser de manière autonome se heurtèrent à une volonté de contrôle fort de l’État [3] [3] Au sujet des professeurs d’université, voir, par exemple,...
suite
. A l’arrivée des bolcheviks au pouvoir en octobre 1917, beaucoup de ces spécialistes crurent à la possibilité de réaliser un projet professionnel et politique contrarié jusque-là par l’attitude du pouvoir tsariste à leur égard. Ceux qui pensèrent qu’ils pouvaient participer, aux côtés des bolcheviks, à une action modernisatrice du pays se mirent au service du nouvel État, tout comme ils s’étaient mis auparavant au service du peuple et du changement [4] [4] Au sujet de l’attitude des ingénieurs, voir notamment...
suite
.

2 Parmi eux, les anciens statisticiens des zemstva[5] [5] Les zemstva étaient des assemblées territoriales qui avaient...
suite
offrent un cas particulièrement intéressant. Quand, en juin 1918, ils prirent la tête de la nouvelle Direction centrale de l’administration statistique de l’État bolchevique, la C.S.U. (Central’noe Statistic˘eskoe Upravlenie), d’emblée ils affirmèrent comme principe de base l’indépendance de cette nouvelle administration vis-à-vis du pouvoir politique. Le congrès des statisticiens de juin 1918 fit de cette exigence un paragraphe du texte de la réglementation relative à l’organisation de cette institution [6] [6] Paragraphe 2 du texte « Poloz˘enie o gosudarstvennoj...
suite
. A mi-chemin entre savants et experts, les statisticiens des administrations de gestion locale des zemstva avaient, dès les années 1880, constamment défendu l’autonomie du travail statistique vis-à-vis du pouvoir politique, qu’il fût local ou d’État [7] [7] A ce sujet, voir notamment A. STANZIANI, « Statisticiens,...
suite
. Ceux qui étaient présents à la séance de la conférence statistique du 20 octobre 1918, consacrée à l’organisation de la C.S.U. et de ses bureaux régionaux, le rappelèrent. Ainsi Nikolaj M. Kisljakov, directeur du bureau de Vitebsk, insista-t-il sur le fait que « la statistique est un domaine complètement apolitique [apolitic˘eskaja] et ne doit pas dépendre du pouvoir politique » [8] [8] Rossijskij Gosudarstvennyj Arhiv Ekonomiki (R. G. A. E. ), f. ...
suite
.

3 Aux yeux des statisticiens, l’indépendance institutionnelle de leur profession était la condition indispensable pour sauvegarder l’autonomie scientifique de leur travail. Au service du progrès, la science devait être au-dessus de tout, de toute contrainte politique en particulier [9] [9] A cette époque, cette attitude était commune à l’ensemble...
suite
. Une telle attitude contenait inévitablement des germes de tension avec les nouveaux dirigeants du pays. S’ils ne pouvaient pas se passer de ces spécialistes issus de l’Ancien régime tsariste, les bolcheviks entendaient bien les garder sous contrôle. Différents travaux ont étudié les formes de résistance des paysans face au pouvoir politique [10] [10] V. P. DANILOV (dir. ), Sovetskaja derevnja glazami V. C˘. ...
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et les grèves d’ouvriers au cours des années 1920 [11] [11] W. CHASE, Moscow Workers, the Party and the Soviet State,...
suite
. En revanche, on dispose de peu d’études sur la manière concrète dont les membres de professions intellectuelles issues de l’Ancien Régime recrutés dans la nouvelle administration d’État ont réagi face aux différentes formes de contrainte et de contrôle dont ils ont été l’objet de la part de représentants du nouveau pouvoir. Or l’analyse de l’attitude de ces acteurs de l’organisation de l’administration bolchevique, au moment même de la mise en place du régime, est essentielle pour comprendre le processus de construction de l’État soviétique pendant la Nouvelle Politique économique [12] [12] A ce sujet, voir D. ORLOVSKY, « The Hidden Class :...
suite
. Elle est d’autant plus intéressante dans le cas de spécialistes de professions qui plaçaient la défense de leur autonomie au cœur de leur relation à l’État. Au centre des tensions entre exigences d’autonomie dans le travail scientifique et contraintes imposées par la commande administrative et politique, l’organisation, à partir de 1918, d’une nouvelle administration statistique d’État par d’anciens statisticiens des zemstva offre l’occasion d’une telle analyse. Comment, dans ces années de transition politique et institutionnelle, ces spécialistes issus de la période tsariste ont-ils pu conserver des formes d’indépendance ? A quel travail de négociation et d’élaboration de compromis avec leurs interlocuteurs politiques une telle exigence les a-t-elle soumis ?

4 L’étude de leurs comportements et de leurs actes face à différentes mesures du pouvoir touchant l’organisation de leur administration et de leur travail est susceptible d’éclairer la manière dont les formes d’indépendance et des espaces d’autonomie professionnelle ont pu être sauvegardés au sein même d’une administration d’État pendant cette période. Les conflits violents et les purges sont des moments qui révèlent l’existence de ces zones d’autonomie et de certaines formes d’opposition entre les logiques des membres d’une profession et celles des acteurs du pouvoir politique [13] [13] Voir A. BLUM, « La purge de 1924 à la Direction centrale...
suite
. Placée à une autre échelle [14] [14] Sur le choix des échelles d’analyse, cf. J. REVEL, « Micro-analyse...
suite
, l’étude de situations conflictuelles plus anodines, mais plus fréquentes dans la vie quotidienne d’une administration, peut aider à mettre en évidence l’activité courante de négociation des statisticiens pour maintenir ou constituer une marge de liberté dans leur travail face à différentes tentatives extérieures visant à la réduire. Cette plongée au cœur des pratiques de négociation au sein d’une administration d’État peut alors améliorer notre compréhension des effets de la confrontation entre des logiques professionnelles et des logiques politiques sur le processus de construction de l’État soviétique au début des années 1920.

5 Le choix d’étudier des situations concrètes de négociation et le jeu, dans ce domaine, des interactions entre les différents types d’acteurs concernés incitent à placer le regard à l’échelle locale d’un bureau régional de la C.S.U., d’un bureau de gubernija. Ceci offre la possibilité de cerner avec plus de précision les attitudes adoptées par les différents protagonistes en les éclairant par les diverses logiques, professionnelles, institutionnelles, politiques et individuelles en œuvre dans la construction des relations de pouvoir au plus bas niveau de l’édifice d’une administration d’État. Les caractéristiques du bureau de la gubernija de Saratov autorisent à le choisir pour une telle approche. L’équipe des statisticiens qui en prit la direction en décembre 1918 était déjà à la tête du bureau du zemstvo de cette province dans les années 1890. Ces hommes jouissaient, de ce fait, d’une expérience locale déjà longue du travail statistique et des relations au sein d’une administration, mais aussi des rapports avec les différentes instances du pouvoir local [15] [15] M. MESPOULET, « Statisticiens des zemstva. Formation d’une...
suite
.

6 L’analyse des différentes formes d’expression d’autonomie des statisticiens du bureau de Saratov face au pouvoir politique s’appuiera sur l’étude de leur comportement dans quelques situations de négociation, sur celle également de la manière dont ces fonctionnaires se sont efforcés de constituer un espace autonome de construction du savoir statistique en dehors du regard de l’État et des organes du pouvoir local. Dans un premier temps, les fondements de l’attitude des statisticiens et de leurs différents interlocuteurs, leur direction centrale, le pouvoir politique local et d’autres administrations, seront analysés à partir de l’étude de deux situations de négociation, l’une créée par un déménagement imposé par le comité exécutif local, l’autre provoquée par des mesures de réduction du personnel décidées par l’État. Dans un second temps, l’étude des formes concrètes d’organisation d’un espace de savoir en dehors de toute contrainte politique ou administrative s’efforcera de mettre en évidence l’habileté des statisticiens à jouer avec les textes réglementaires à leur disposition.

Sauvegarder l’indépendance d’une profession

7 En juillet 1918, la C.S.U., Direction centrale de la statistique, remplaça officiellement l’ancien C.S.K. [16] [16] C. S. K.  : Central’nyj statistic˘eskij komitet. ...
suite
, Comité central de la statistique de l’État tsariste. Pavel I. Popov, ancien directeur du bureau du zemstvo de Tula, avait été chargé par le gouvernement bolchevique d’élaborer les textes réglementant son organisation [17] [17] « Poloz˘enie o gosudarstvennoj statistike », art. cit. ...
suite
. Il reprit, à cette fin, les principales idées exprimées dans les congrès de statisticiens des zemstva depuis la fin du XIXe siècle [18] [18] M. MESPOULET, Statistique et révolution en Russie. Un compromis...
suite
. En premier lieu, l’administration statistique d’État devait être centralisée et dirigée par des statisticiens. Tel fut le cas de tous les chefs nommés à la tête des différents départements de la Direction centrale, mais également de tous les directeurs et chefs de section des bureaux régionaux de la C.S.U. Dans les bureaux de province, de gubernija, comme dans ceux de district, d’uezd, tous les responsables étaient des statisticiens. Dès les premières heures, l’organisation de l’administration statistique de l’État bolchevique fut l’affaire de tout un corps professionnel.

8 Le texte de la réglementation de la statistique d’État fixait également les modalités de l’unification de l’ensemble des services statistiques relevant, jusqu’en 1917, de différents ministères ou d’autres institutions. L’objectif était de construire un seul appareil statistique capable d’homogénéiser l’ensemble de la production des données de l’État. Pavel I. Popov l’avait rappelé lors du congrès des statisticiens de juin 1918 consacré à l’organisation de la future administration :

9

Sans nul doute, il nous faut construire l’édifice de la statistique d’État dans l’objectif de fixer la marche du travail à tous les organes de statistique du pays et de leur donner enfin cette unité au sujet de laquelle nous avons si longtemps rêvé; il nous faut construire un édifice qui nous donnera enfin ces fondations sur la base desquelles nous pourrons travailler l’esprit tranquille dans ce qui est notre spécialité : une étude large de la vie économique visant à son organisation [19] [19] R. G. A. E. , f. 1562, op. 1, d. 28, l. 10. ...
suite
.

10 Ces quelques lignes témoignent des préoccupations de statisticiens qui, avant 1917, avaient toujours appelé de leurs vœux une unification de la production des données dans un pays où, bien au contraire, régnait un grand éclatement de l’activité statistique entre différentes administrations. Pour les statisticiens, comme pour les bolcheviks, il ne pouvait y avoir d’unification sans centralisation. Toutefois très rapidement, la conception que les uns et les autres avaient de la centralisation se révéla bien différente. Une telle situation rendait inévitables des tensions entre eux dans le futur.

11 Pour unifier la production des données, la C.S.U. devait coordonner les travaux des services statistiques des différentes administrations, tant au niveau central qu’au niveau local. Cette disposition allait engendrer de fortes tensions également entre les départements centraux et bureaux régionaux de la C.S.U., d’un côté, et leurs homologues des différents commissariats, de l’autre. Outre cela, les bureaux régionaux eurent à faire face à un autre interlocuteur, le comité exécutif de la province. Comme tout service d’une administration d’État, ils étaient soumis au principe de la double subordination administrative. Reliés verticalement à la Direction centrale, dont ils appliquaient les directives au niveau local, ils étaient également subordonnés horizontalement au comité exécutif local dont, selon la loi, ils constituaient un département [20] [20] Voir M. MESPOULET, Statistique et révolution en Russie. . . ,...
suite
. Cette double tutelle engendra une certaine confusion à l’échelon local, tant dans l’application des directives centrales que dans l’interprétation par les comités exécutifs de province et de district de l’étendue de leurs prérogatives à l’égard des bureaux de statistique. Ainsi ceux-ci eurent-ils souvent du mal à faire respecter leur statut de services d’une administration centrale. Le déménagement qui fut imposé au bureau de Saratov en 1922 illustre cette difficulté.

Compromis autour d’un déménagement

12 A l’automne 1922, dans le contexte général des restrictions budgétaires qui toucha l’ensemble des administrations soviétiques au début de la Nouvelle Politique économique (N.E.P.), le bureau de statistique de Saratov fut confronté, comme d’autres avant lui dans d’autres régions [21] [21] R. G. A. E. , f. 1562, op. 306, d. 51, ll. 3,5,8,18. ...
suite
, aux conséquences des efforts du comité exécutif de la province pour réaliser des économies et trouver de nouvelles sources de financement. Une solution couramment envisagée dans ce cas consistait à louer à des banques ou à des organisations marchandes des locaux occupés jusque-là par des services administratifs. Ceux-ci étaient alors sommés de libérer une partie ou la totalité de leurs locaux, et de regrouper leur personnel dans quelques pièces ou dans d’autres bâtiments, plus exigus, souvent plus vétustes et mal chauffés. Dès janvier 1922, beaucoup de bureaux régionaux avaient signalé à la C.S.U. les difficultés occasionnées par ce genre de décision, en particulier la désorganisation du travail statistique. Par exemple, faute d’avoir trouvé un nouveau local suffisamment grand, la section de la statistique industrielle du bureau de Samara avait été contrainte de cesser temporairement son activité [22] [22] Ibid. , l. 3. ...
suite
. Devant l’accumulation de cas d’expulsion de ce genre, le présidium du Comité exécutif central fut contraint, le 21 janvier 1922, d’adresser un rappel à l’ordre à l’ensemble des comités exécutifs de province :

13

D’après des informations en notre possession, des comités exécutifs de province procèdent à l’expulsion de leur bureau de statistique et à son entassement dans d’autres locaux, en dépit de l’ordonnance du camarade Lenin (télégrammes N27 du 3/11/1921, N253 et 553 du 3/6) et de celle du N.K.V.D. (télégramme N304 du 4/10/1920) relatives à cette question.
En raison de l’exécution par les bureaux de statistique des tâches importantes fixées par les décrets du Comité exécutif central, du Conseil de l’économie nationale et du Conseil du travail et de la défense, en lien avec la conduite de la Nouvelle politique économique, le présidium du Comité exécutif central attire votre attention sur le caractère inadmissible de ces expulsions, du transfert et de l’entassement des bureaux cités dans d’autres locaux sans leur accord.
Le président du Comité exécutif central, Kalinin [23] [23] Ibid. , l. 18. ...
suite
.

14 Indice de la marge d’initiative des comités exécutifs locaux à cette époque, cette circulaire n’a pas empêché le bureau de Saratov d’être confronté à une situation similaire plusieurs mois plus tard. Au début du mois d’octobre 1922, le comité de la province décida de l’expulser de ses locaux et de transférer ses services dans son propre bâtiment [24] [24] Gosudarstvennyj Arhiv Saratovskoj Oblasti (G. A. S. O. ), f. ...
suite
. D’après les textes, le bureau n’était-il pas un département du comité ? Celui-ci affirma que, dans ces conditions, il était plus rationnel de regrouper toutes ses divisions administratives dans un même bâtiment [25] [25] D’autres services locaux d’administrations d’État...
suite
.

15 Pour les statisticiens, ce déménagement n’était pas un simple problème de locaux et de mètres carrés, il touchait à l’organisation même du travail statistique. La séparation des bâtiments était une sorte de garantie, inscrite dans l’espace, pour préserver l’indépendance du bureau de statistique vis-à-vis du pouvoir politique local. Rempart de protection de l’autonomie professionnelle, la séparation des lieux avait valeur de symbole. Dès lors, le transfert dans le bâtiment du comité exécutif, au cœur même du pouvoir politique local, apparaissait comme une menace.

16 Les statisticiens réagirent en demeurant strictement sur le terrain professionnel. Ils prirent pour argument la protection de la qualité du travail effectué. Ayant calculé qu’un tel déménagement exigeait trois à quatre semaines et une quarantaine d’automobiles, ils essayèrent de faire valoir que cela retarderait considérablement les travaux en cours et n’était donc pas envisageable. Ils insistèrent également sur le fait que cela pourrait endommager les documents de travail, qui étaient pour eux du « matériau vivant ». Ils proposèrent même la nomination d’une commission pour vérifier le caractère compliqué et dangereux d’un tel déménagement. Enfin, ils mirent en avant le fait que le bureau ne disposait d’aucun moyen technique ou financier pour l’organiser.

17 Rien n’y fit. Un mois plus tard, ils durent se rendre à l’évidence, le comité exécutif ne modifierait pas sa décision [26] [26] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 216, l. 67. ...
suite
. Il exigeait même de fixer au plus vite les modalités concrètes de son application. S’appuyant sur le respect des textes réglementaires, le bureau demanda alors le soutien de sa Direction centrale. Toutefois, dans un télégramme personnel envoyé à un des chefs de section, le directeur de la C.S.U., Pavel I. Popov, et son adjoint, Mitrofan P. Krasil’nikov, incitèrent leurs collègues de Saratov à la patience [27] [27] Ibid. ...
suite
. Était-ce de la patience ou de la prudence ? Quoi qu’il en fût, ils demandèrent au bureau de statistique de suspendre ses exigences jusqu’à la décision du N.K.V.D., qu’ils avaient saisi de cette question. La lettre officielle envoyée ensuite par Popov au bureau ne laissait place à aucun doute possible. Après avoir précisé qu’il comprenait bien les arguments des statisticiens, il ajoutait fermement :

18

Mais, si le comité exécutif de la province insiste, alors il faudra tout de même déménager pour ne pas détériorer les relations, ce qui pourrait nuire au travail du bureau de statistique [28] [28] Ibid. , l. 67ob. ...
suite
.

19 Lui aussi se plaçait sur le terrain professionnel pour appeler ses collègues de Saratov à la recherche d’un compromis. Il était essentiel, avant tout, de garantir la poursuite du travail. Le directeur du bureau se rangea à cette argumentation et, après discussion avec ses collègues, appela à la négociation pour préserver l’avenir des relations avec le comité exécutif de la province :

20

Il est indispensable de déménager pour ne pas donner à l’avenir l’impression d’un simple entêtement de la part du bureau de statistique et pour ne pas troubler les relations avec le comité exécutif de la province, ce qui pourrait nuire au travail du bureau [29] [29] Ibid. ...
suite
.

21 Le contexte de la fin de la guerre civile explique vraisemblablement une telle attitude. De nombreux statisticiens des bureaux régionaux de la C.S.U. avaient été arrêtés en 1921 et au début de l’année 1922 [30] [30] R. G. A. E. , f. 1562, op. 305, d. 16, ll. 108,109,110,261;...
suite
. Bien qu’appartenant à une région où, tout comme dans la province voisine de Tambov, beaucoup d’arrestations avaient eu lieu en liaison avec les émeutes paysannes de 1920 et de 1921, le bureau de Saratov avait néanmoins été épargné jusque-là. Jugeant sans doute préférable de ne pas fournir de motif à d’éventuelles arrestations, ses statisticiens cessèrent de résister. Le déménagement eut lieu à la fin du mois de décembre. Si les statisticiens n’obtinrent pas toute la surface de locaux qu’ils avaient demandée, ils réussirent toutefois à faire financer les frais de transport par le comité exécutif [31] [31] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 216, l. 71. ...
suite
.

22 Cet épisode met en évidence la complexité des relations entre un bureau de statistique régional et le comité exécutif de la province. Cette tutelle locale avait, tout d’abord, de fortes incidences sur l’organisation matérielle du bureau. Dans le contexte des difficultés financières de l’époque, la Direction centrale intervenait peu dans ce domaine et laissait donc, là, un espace réel de pouvoir au comité exécutif local. D’un autre côté, comme nous le verrons plus loin, celui-ci pouvait fournir un appui solide au bureau pour négocier face à d’autres services administratifs locaux. Ces différentes contraintes peuvent expliquer l’appui réservé de la Direction centrale à son bureau régional. En revanche, sur des questions, comme celle de la qualification, qui mettaient en cause directement un élément constitutif de l’identité de ce corps professionnel, sa position était dépourvue d’ambiguïté.

Pas de compromis au sujet de la qualification

23 Dans l’ensemble des bureaux régionaux de la C.S.U. comme dans ceux des anciens zemstva, la qualification était le critère de base du recrutement et de la promotion du personnel [32] [32] Voir M. MESPOULET, Statistique et révolution en Russie,...
suite
. Chaque poste correspondait à un niveau de compétence donné, qui était déterminé à la fois par l’ancienneté minimale requise pour occuper une fonction donnée et par le niveau de formation scolaire ou universitaire demandé. Une grille de qualifications très précise servait de base à la fixation des salaires. Un système de formation propre à la C.S.U. avait été organisé dès 1919 pour adapter la qualification du personnel à l’évolution du contenu du travail. Enfin, les règles de promotion interne reposaient sur des niveaux précis d’acquisition de nouveaux savoirs ou compétences. Fondement de la profession, le maintien du niveau de formation de l’ensemble du personnel faisait partie des éléments non négociables. Chaque fois que ce principe fut menacé, les statisticiens se battirent pour le défendre.

24 Dès le début de l’année 1919, la nomination des chefs des bureaux des districts ruraux de la C.S.U. en donna l’occasion à ceux de Saratov. Dans les textes, ces bureaux étaient considérés comme des sections de celui de la province, mais également comme des « services indépendants placés auprès des soviets des députés des districts » [33] [33] Paragraphe 2 de la Réglementation de l’organisation des...
suite
. En conséquence, leurs directeurs devaient être nommés par le bureau statistique de la province, en accord avec le comité exécutif du district concerné. Comme le notait le directeur du bureau de Saratov à cette époque, ceci ne fut pas toujours facile à réaliser :

25

Des difficultés d’un autre genre apparurent. Parfois, lors de notre rencontre avec lui, le candidat recommandé par un comité exécutif de district s’est révélé ne pas convenir.
Il y eut aussi des cas où une personne qui convenait parfaitement, et qui avait déjà été nommée directeur du bureau de district de manière temporaire (par nous), ne fut pas confirmée par le comité exécutif local, ou alors fut acceptée sous condition d’être membre du parti des communistes [34] [34] partii kommunistov. ...
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[35] [35] Statistic˘eskij vestnik Saratovskogo gubernskogo statistic˘eskogo...
suite
.

26 Entre raison politique et raison statistique l’accord semblait difficile à trouver. La volonté de faire respecter les critères de qualification exigés par l’administration statistique pour occuper une telle fonction amena le directeur du bureau de Saratov à refuser des candidats proposés par certains comités exécutifs de district. Jouant de la double tutelle administrative, il exploita la marge de manœuvre qu’elle lui offrait et fit appel à sa Direction centrale pour le soutenir face aux comités exécutifs de district concernés, ce qu’elle fit. La complexité du jeu institutionnel entre le bureau de statistique de la province et les comités exécutifs locaux, de district comme de province, pouvait revêtir d’autres formes.

Des relations complexes avec le comité exécutif local

27 En fait, les relations entre le bureau de statistique et le comité exécutif de la province de Saratov, au début des années 1920, doivent être analysées à la lumière de l’intérêt respectif de chacun des deux dans chaque type de situation. Dans certains cas, le comité jouait de la contrainte vis-à-vis du bureau; dans d’autres cas, il le soutenait contre d’autres organisations ou services administratifs locaux, voire même contre une institution centrale. Ainsi intervint-il, à l’automne 1921, pour faire lever la décision de suspension de six mois de son poste prise à l’encontre du directeur du bureau de statistique par le tribunal disciplinaire du personnel du conseil des syndicats de la province [36] [36] A la suite de cette plainte déposée au printemps 1921,...
suite
. En fait, tout au long des années 1920, l’évolution de ces rapports allait dépendre à la fois de l’interprétation que chaque équipe d’hommes à la tête du comité exécutif local aurait des textes réglementaires et de la capacité à négocier du directeur du bureau de statistique. Les décisions du comité exécutif semblent avoir répondu avant tout à son intérêt du moment. Enclin au compromis quand une mesure pouvait renforcer son pouvoir, il le refusait quand, au contraire, son autorité risquait d’être mise en question ou affaiblie, ou quand l’argument financier était impérieux.

28 Les rapports entre le bureau et le comité dépendirent également des relations instaurées entre le directeur de l’un et le président de l’autre. L’état de celles-ci pouvait tempérer les effets locaux d’une décision du centre. L’habileté du directeur du bureau, mais aussi la stabilité des hommes à ces deux postes furent des facteurs favorables à des relations peu conflictuelles à Saratov [37] [37] M. MESPOULET, Personnel et production du bureau statistique...
suite
. Ces deux responsables sont restés à leur poste pendant la guerre civile et, au-delà, jusqu’à la fin de l’année 1926. Habitués l’un à l’autre, ils contribuèrent à assurer au bureau de statistique un environnement stable, plus favorable au travail que dans d’autres régions. A la lecture de la correspondance entre le bureau et le comité, leurs relations, pour l’ensemble des années 1920, n’ont pas laissé de traces de fortes tensions. L’organisation du recensement de 1926 a même été l’occasion d’une réelle coopération [38] [38] R. G. A. E. , f. 1562, op. 336, d. 45, ll. 52ob, 58,60. ...
suite
. Un cas similaire peut être évoqué à propos de la province de Samara, où le directeur du bureau de statistique, Grigorij I. Baskin, était également membre du comité exécutif de la province encore en 1925 [39] [39] Bol’šaja sovetskaja enciklopedija (Grande encyclopédie...
suite
. Ici, comme à Saratov, le jeu des solidarités locales semble, dans certains cas, avoir été plus fort que l’effet d’imposition de certaines directives centrales [40] [40] Un exemple de cela sera donné plus loin à propos des négociations...
suite
.

29 En fait, le directeur du bureau de Saratov, Vasilij I. Serebrjakov, et Grigorij I. Baskin avaient en commun une longue carrière de statisticien des zemstva et de directeur de bureau, chacun dans sa province. En 1925, Baskin fêtait ses 35 ans de carrière, dont 15 à la tête du bureau de Samara. De son côté, Serebrjakov avait une ancienneté de 44 ans dans le travail statistique, dont 31 à Saratov et 21 à la direction du bureau de statistique de cette province. De leur passé à la tête d’un bureau de zemstvo ils avaient hérité l’expérience de la double tutelle administrative. La subordination à l’autorité du conseil de zemstvo, mais également à celle de l’État, devint, en effet, le nouveau contexte institutionnel de leur travail à partir de la promulgation par l’État des lois de 1893 et 1899 sur l’estimation fiscale des biens fonciers et immobiliers. La loi de 1893 imposa à tous les zemstva des règles identiques, fixées par l’État, pour estimer la valeur des biens fonciers et immobiliers soumis aux impôts locaux. L’État devait leur verser une subvention à cette fin [41] [41] Cette loi fut promulguée à l’initiative du nouveau ministre...
suite
. Le texte de 1899 alla plus loin en faisant financer les enquêtes d’estimation fiscale entièrement par l’État. Dès 1893, les directeurs des bureaux statistiques de zemstva eurent donc un deuxième interlocuteur à côté des administrateurs du zemstvo, et durent rendre compte des résultats de ces enquêtes devant des commissions de fonctionnaires d’État présidées par le gouverneur de la province. L’un de ces anciens directeurs, Vladimir O. Obolenskij [42] [42] Entre 1896 et 1903, V. A. Obolenskij a été statisticien...
suite
, a laissé un témoignage sur cette période :

30

Pour ce qui est des commissions d’estimation, les représentants des ministères qui en faisaient partie ne portaient aucun intérêt à ce travail et n’y comprenaient rien, tandis que les gouverneurs, qui les présidaient, avaient pour seul souci de ne pas permettre à des personnes suspectes politiquement d’être recrutées pour un travail statistique.
La situation complexe, créée par cette double subordination, exigeait de la part des directeurs de bureaux de statistique des qualités personnelles particulières et, principalement, une habileté pour entretenir de bonnes relations avec autrui. [..] Si le directeur possédait suffisamment de tact (takt), alors la double tutelle administrative, quand les autorités portaient peu d’intérêt à l’essence même du travail, l’aidait à sauvegarder son indépendance pour conduire son programme d’enquête et exploiter les données [43] [43] V. A. OBOLENSKIJ, Moja z˘izn’. Moi sovremenniki (Ma vie. ...
suite
.

31 L’habitude de composer avec les exigences de deux administrations différentes, locale et centrale, n’était donc pas nouvelle pour ces directeurs de bureau. Bien plus, elle leur avait fait acquérir une forme de savoir-faire pour maintenir des relations de travail non conflictuelles avec leurs administrateurs, tout en ne cédant pas sur ce qu’ils considéraient comme essentiel pour mener à bien leur tâche, l’indépendance dans le travail. La persistance d’une telle attitude au-delà de 1917 éclaire la manière dont l’expérience sociale des relations de travail et d’autorité au sein de l’administration d’un zemstvo a pu fonder la continuité des comportements en les structurant autour d’un système de valeurs et de pratiques qui a survécu au changement politique, aussi brutal fût-il. Le rapport de ces anciens statisticiens du zemstvo au pouvoir politique local et central au début des années 1920 ne peut être compris qu’à la lumière de leur passé institutionnel et des formes d’alliance qu’ils ont pu nouer avec leurs administrateurs locaux contre l’État, à certaines périodes [44] [44] Au sujet des formes de cette alliance dans les provinces...
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.

32 Des situations d’alliance locale ont existé également au début des années 1920. L’exemple des négociations sur les réductions de personnel de l’année 1922 montre que la relation entre le comité exécutif et le bureau de statistique pouvait, dans certains cas, prendre la forme d’un soutien du premier au second, le comité ne craignant pas, à cette époque, de résister à des ordres venus du centre pour préserver l’intérêt local ou pour affirmer son propre pouvoir.

Une concurrence entre administrations

33 L’application d’une directive centrale au niveau local pouvait donner lieu à une interprétation différente des textes selon les intérêts respectifs des diverses administrations concernées. Les discussions autour de l’application, dans les bureaux régionaux de la C.S.U., des mesures de réduction du personnel des administrations d’État décrétées par le gouvernement, à la fin de l’année 1921, peuvent servir d’appui pour essayer de comprendre comment, dans une situation de ce type, le comité exécutif et le bureau de statistique pouvaient unir leurs forces pour sauvegarder la spécificité du travail de ce dernier.

34 Dans le contexte de rigueur budgétaire qui inaugura la Nouvelle Politique économique en 1921, les mesures de réduction des effectifs touchèrent l’ensemble de l’administration soviétique. A l’automne, au début du mois d’octobre, la Direction centrale de la statistique demanda officiellement à ses bureaux régionaux de préparer des propositions de réduction du personnel [45] [45] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 150, l. 46ob. ...
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. Les mesures concernant le bureau de Saratov lui furent annoncées, dès le 22 décembre, par la commission « chargée de la compression du personnel des institutions soviétiques de la province de Saratov », qui était rattachée au commissariat au Travail [46] [46] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 162, l. 55. ...
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. Dans les faits, il ne s’agissait pas d’une simple diminution des effectifs. En réalité, celle-ci servait de fondement à une véritable restructuration du bureau et de son organisation du travail. Elle portait donc atteinte autant au poids numérique du corps professionnel qu’à l’essence même du travail statistique.

35 Dès la fin de l’année 1921, les bureaux de statistique régionaux s’habituèrent à recevoir chaque mois une nouvelle notification de réduction supplémentaire de leurs dépenses et à prévoir des suppressions d’emplois en conséquence. En avril 1922, le directeur du bureau de Saratov adressa à la C.S.U. une « protestation contre les réductions mensuelles du personnel » [47] [47] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 216, l. 52ob. ...
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et, comme d’autres directeurs de bureaux régionaux, l’informa de la désorganisation du travail entraînée par leur application [48] [48] Ibid. , l. 44ob. ...
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. Une telle situation posait des difficultés d’autant plus grandes que, en plus de leur travail courant et de la réalisation des enquêtes par sondage, ces bureaux avaient à terminer l’exploitation des données des trois recensements de 1920. Témoignage du retard pris dans ce domaine, à la fin de l’année 1922, seulement un tiers des bureaux régionaux avait achevé le traitement des données du seul recensement démographique [49] [49] Ibid. , l. 68ob. ...
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.

36 A plusieurs reprises cette année-là, les statisticiens de Saratov menacèrent de cesser le travail [50] [50] Ibid. , ll. 37,43. ...
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. Au cours des négociations avec leur direction centrale, mais aussi avec leurs interlocuteurs locaux, ils mirent toujours en avant la nécessité de préserver la rigueur scientifique du travail à effectuer. Cette position n’était en rien contradictoire avec celle de leur administration centrale. En fait, la négociation fut bien plus difficile à mener localement. Dans un contexte général de restrictions budgétaires, l’application de ces mesures provoqua une lutte entre administrations productrices de données statistiques pour une redistribution des domaines de compétence et des moyens. Le bureau de statistique de la C.S.U. eut à se défendre, en particulier, contre les prétentions des directions locales de la commission du plan et du commissariat au Travail. Toutefois ses responsables trouvèrent un allié de poids dans le comité exécutif de la province, qui était chargé en dernier ressort de l’application locale de cette réforme. Tentant de ne pas laisser amputer un de ses départements, celui-ci soutint les propositions faites par le bureau de statistique.

37 La première à formuler ses exigences, dès le début du mois de novembre 1921, fut la commission du plan de la province :

38

La section des finances de la commission du plan, après examen du budget du bureau de statistique de la province, a décrété que celui-ci est une organisation trop grosse et doit être réorganisé de manière radicale pour l’année 1922. Non seulement l’effectif du personnel doit être réduit, mais aussi le nombre de sections qu’il convient de ramener à quatre pour l’ensemble du bureau [51] [51] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 150, l. 50. ...
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.

39 L’enjeu était évidemment de réduire le domaine de compétence du bureau de la C.S.U. pour transférer certaines de ses prérogatives à l’administration naissante du plan. La réduction préconisée de l’effectif de ses sections et de son personnel n’avait pas d’autre objectif que de provoquer une nouvelle distribution des rôles et des tâches entre l’administration statistique de l’État et la toute jeune administration du plan. Face à une telle menace, dans un courrier adressé au comité exécutif de la province, le directeur adjoint du bureau de statistique rappela le caractère d’administration d’État des organes de la C.S.U. et insista sur le fait que les directions locales d’autres administrations centrales n’avaient, par conséquent, aucun pouvoir sur eux. Il précisa également que le collège du bureau [52] [52] Le collège était l’instance de direction du bureau. ...
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ne s’adresserait qu’à sa direction centrale et à ses deux interlocuteurs locaux habituels pour les questions de personnel, le syndicat des employés d’État et le comité exécutif. S’il savait avoir un allié en ce dernier, la suite des événements montra que le premier était loin d’en être un.

40 Le collège décida de soumettre au plus vite ce problème à sa direction centrale et chargea le directeur adjoint « de mener des discussions personnelles à la C.S.U. en n’acceptant une diminution éventuelle des effectifs qu’en cas de réduction des travaux, et sur la base des propositions faites par les sections du bureau » [53] [53] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 150, l. 50. ...
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.

41 La situation se compliqua toutefois quand il apprit les propositions formulées par le syndicat des employés d’État de la province. Elles réduisaient le bureau de statistique à un état de non fonctionnement. Alors que celui-ci employait encore 366 personnes en octobre 1921, le syndicat envisageait de ramener son effectif à 53 personnes seulement, préconisant de n’en garder que trois par section, un chef, son adjoint et un secrétaire administratif [54] [54] Ibid. , l. 48; et G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 162, l. 51ob. ...
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. L’annonce d’un tel projet, qui venait juste un mois après la condamnation du directeur du bureau à une suspension de ses fonctions pendant six mois par le tribunal disciplinaire du même syndicat, pouvait laisser penser à une stratégie de fragilisation du bureau. Lors de la séance de discussion du syndicat sur la suite à donner à la plainte déposée contre le directeur du bureau par quelques employés nouvellement recrutés [55] [55] A ce sujet, voir la note 36. ...
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, un membre du parti n’avait-il pas déclaré en parlant de lui : « Il faut le limoger » [56] [56] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 150, l. 47. ...
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. Les anciennes sympathies de Vasilij I. Serebrjakov pour le parti constitutionnel démocrate n’étaient pas du goût de certains responsables locaux du parti.

42 Les négociations finales avec la commission du personnel de la province fournissent un éclairage supplémentaire sur la manière dont la concurrence entre administrations pouvait jouer et les stratégies s’exprimer par l’intermédiaire d’organisations satellites. Dans un premier temps, parmi d’autres mesures, la commission préconisa la suppression d’une section de base du bureau, celle de l’organisation et de l’instruction, dont elle déclara l’existence « non rationnelle ». Considérant que les employés de cette section formaient un organe parallèle à la section de la statistique du travail, elle décida leur affectation dans cette dernière, qui était sous la double autorité administrative du commissariat au Travail et de la C.S.U. En réalité, instance rattachée elle-même au commissariat au Travail, la commission du personnel formula un projet qui aboutissait à élargir et renforcer l’intervention de ce commissariat au sein du bureau régional de la C.S.U. De nouveaux domaines de compétence devaient être attribués à la section de la statistique du travail : la statistique des salaires et l’étude des budgets ouvriers, effectuées jusque-là par la section de la consommation, ainsi que la section de la statistique industrielle. Un coup de pouce était ainsi donné au renforcement du poids du service local de statistique du commissariat au Travail, face au bureau de la C.S.U., dans l’organisation de la production des chiffres relatifs au monde du travail au sens large du terme.

43 Le comité exécutif soutint le bureau de statistique dans sa tactique pour retarder l’application de ce projet le plus longtemps possible tout en préparant différentes hypothèses chiffrées de réduction du personnel en vue de la négociation finale avec la commission [57] [57] Ibid. , l. 49. ...
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. Il appuya également la priorité donnée par les statisticiens au maintien du niveau de qualification de l’ensemble du personnel. En juin 1922, le bureau de statistique présenta un projet de réduction des effectifs qui donnait priorité au maintien des postes d’encadrement des opérations d’enquête et de traitement des données. La plupart des emplois les moins qualifiés de calcul des données furent remplacés par un système de paiement à la tâche [58] [58] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 216, ll. 48-51. ...
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.

44 Les tactiques développées par les différents acteurs autour de la mise en œuvre de ces mesures de réduction du personnel éclairent la part prise par l’activité de négociation entre diverses institutions dans l’application de réformes et de décisions centrales au niveau local, à l’échelon le plus bas de la hiérarchie administrative de l’État. Elles mettent en lumière également le jeu des alliances nouées selon les intérêts propres à chaque groupe d’acteurs concerné. Pour les statisticiens, la qualification professionnelle et l’indépendance ont toujours constitué des éléments non négociables. Les connaissances scientifiques et la compétence technique devaient garantir l’indépendance du travail statistique vis-à-vis du pouvoir politique. La constitution d’un espace autonome de construction du savoir statistique fut une autre manière de protéger celle-ci.

Créer un espace autonome de construction du savoir

45 Les efforts des statisticiens de Saratov pour constituer un espace autonome du savoir, dès leur arrivée à la tête de ce bureau régional en décembre 1918, fournissent un autre éclairage sur les procédés utilisés pour sauvegarder leur indépendance scientifique. Ils témoignent, d’une part, de leur attachement à l’élaboration d’un savoir local à côté de leur rôle de producteur de données pour l’État et, d’autre part, de leur savoir-faire dans la manière d’utiliser les dispositifs réglementaires et institutionnels à leur portée pour bâtir un espace de liberté en toute conformité avec la loi, mais en dehors de toute contrainte administrative.

« Au service de la vérité »

46 En 1925, un ancien statisticien du zemstvo de Pskov rappelait l’esprit dans lequel ses collègues travaillaient dans les zemstva :

47

Les statisticiens des zemstva considéraient leur travail non pas comme un service (sluz˘ba), mais comme un sacerdoce (sluz˘enie), travaillaient non pas de manière bureaucratique, mais avec un intérêt vif et profond, scientifique et social. Comme A. F. Fortunatov l’indiquait de manière énergique dans une de ses conférences (à la section de statistique du XIe congrès des naturalistes et médecins russes [59] [59] Congrès tenu en 1901 à Saint-Pétersbourg. ...
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), les statisticiens des zemstva se sont toujours clairement considérés et, dans les faits, sont toujours apparus comme des serviteurs de la vérité dans ses deux dimensions : la vérité-réalité, vérité scientifique objective, et la vérité-équité, équité dans la vie publique, équité sociale et politique [60] [60] V. A. FEOFAROV, « G. I. Baskin i znac˘enie nekotoryh ego...
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.

48 « Au service de la vérité », les statisticiens des zemstva le restèrent dans les nouveaux bureaux régionaux de la C.S.U. Ils demeurèrent attachés également à la construction d’un savoir local indépendant de la commande administrative. Dans ce domaine aussi, ils poursuivaient une pratique développée dans les zemstva, comme en témoigne Vladimir A. Obolenskij :

49

Cela était très important car ce qui nous avait amenés à la statistique des zemstva était la possibilité d’étudier la vie économique de la paysannerie, mais en aucun cas la tâche d’estimation des propriétés immobilières. Et, jouant de la complète ignorance dans ce travail de nos patrons des zemstva et des bureaucrates de l’État, parallèlement aux travaux à caractère pur d’estimation, nous collections et traitions, en contrebande, des données économiques extrêmement intéressantes et utiles qui n’avaient toutefois rien à voir avec la tâche qui nous était confiée [61] [61] V. A. OBOLENSKIJ, Moja ziz˘n. . . , op. cit. , p.  152. ...
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.

50 Sous le zemstvo, ce comportement d’indépendance avait consisté à collecter et traiter des données complémentaires à celles des enquêtes strictement destinées à l’administration, mais aussi à effectuer des travaux dans un autre cadre institutionnel, dans des sociétés savantes locales par exemple. Pour Sergej A. Harizomenov, directeur du bureau de Saratov de 1885 à 1892, la statistique devait faire partie intégrante d’une « science locale » [62] [62] Oblastnaja nauka. ...
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tournée vers « les intérêts pratiques locaux » [63] [63] S. A. HARIZOMENOV, « Znac˘enie russkih arhivnyh kommissij...
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. Cet attachement à une démarche autonome de construction d’un savoir au service de l’intérêt local n’avait pas disparu avec la suppression des zemstva. Aussi, en septembre 1920, les statisticiens de Saratov organisèrent-ils un conseil local pour le traitement du recensement démographique [64] [64] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 80, l. 64. ...
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.

Un conseil local pour le traitement d’un recensement national

51 La composition de ce conseil révélait son objectif scientifique. Constitué seulement de statisticiens d’établissements de l’enseignement supérieur ou du bureau régional de la C.S.U., ce groupe laissait de côté tout représentant des commissariats ou du pouvoir politique local. Le collège du bureau de statistique justifia l’organisation d’un tel groupe de travail en insistant sur le besoin pour les statisticiens locaux de prendre connaissance des questionnaires du recensement et des données recueillies pour les utiliser « dans un intérêt local » [65] [65] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 79, l. 1. ...
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. Lors de la première réunion du conseil, le 20 septembre 1920, une certaine prudence vis-à-vis des directives centrales fut exprimée par certains, qui rappelèrent l’écart qui pouvait exister entre le programme d’enquête élaboré par la Direction centrale et les conditions effectives de sa réalisation sur place [66] [66] Ibid. , l. 1ob. ...
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. Pour sa part, le directeur du bureau de statistique insista sur la nécessité de continuer à mener des études et des enquêtes au sujet de questions spécifiques à la région :

52

Je pense que nous ne devons pas attendre de recevoir le programme de traitement des données du centre. Le centre donne un programme général, non adapté aux particularités locales. Des matériaux des recensements de 1916 et de 1917 gisent dans nos tiroirs, non exploités, et le centre ne demande pas de les traiter [67] [67] Ibid. ...
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.

53 L’idée n’était donc pas de se substituer aux directives du centre dans le cas d’un recensement général, mais plutôt d’envisager une exploitation locale complémentaire, destinée à un autre usage, ce que semblait par ailleurs autoriser la difficulté particulière de la Direction centrale à traiter toutes les données collectées dans les diverses régions. En effet, dans le contexte d’effervescence de la production statistique qui caractérisa les trois premières années de fonctionnement de la C.S.U., l’organisation à intervalles rapprochés de différents recensements rendait leur exploitation complète impossible à terminer avant le début de chaque recensement suivant. Les données non encore traitées s’accumulaient ainsi dans les tiroirs des bureaux régionaux, attendant des directives pour leur traitement qui tardaient à venir, et qui, pour certaines questions, ne vinrent jamais. L’exploitation du recensement agricole de 1919, par exemple, était loin d’être terminée quand les opérations de collecte des données de celui de 1920 démarrèrent.

54 Une telle situation offrait l’occasion d’un traitement des données à usage local que les statisticiens du bureau de Saratov saisirent tout de suite. Ils trouvèrent là ce que les recensements par ménage [68] [68] Podvornye perepisi. ...
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de la fin du XIXe siècle n’avaient pu leur donner : une collecte des informations réalisée simultanément dans tous les districts de la province, une photographie d’ensemble prise partout au même moment. Dans la continuité de la conception du rôle de la statistique héritée des congrès internationaux de statistique du XIXe siècle, mais aussi de la statistique des zemstva, une diffusion large des données collectées devait contribuer à une meilleure connaissance des hommes et de leurs activités sur un territoire donné et, ici, à éclairer l’action publique locale. Dans cet esprit, aucune information ne devait être laissée de côté. Toutefois le centre ne pouvait tout faire. Aux statisticiens du bureau de région revenait donc la tâche complémentaire d’une exploitation secondaire des recensements généraux à l’usage des administrations de la province et de l’information de la population locale. Dans cette optique, un usage local des données n’avait rien de contradictoire avec le rôle du bureau régional d’une administration statistique d’État centralisée. Le travail comprenait tout simplement deux niveaux de questionnement et de traitement des données.

55 Dans cette logique, le directeur conclut : « Nous devons élaborer notre propre programme indépendamment de celui du centre et élucider ce que l’on peut faire dans un objectif pratique, dans un but scientifique et dans le cadre d’un projet intermédiaire » [69] [69] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 79, l. 2ob. ...
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. De son côté, le directeur adjoint s’efforça de délimiter le champ d’une exploitation locale des données par rapport au traitement destiné à la Direction centrale :

56

Pour nous qui vivons sur place [70] [70] « Nam, kak mestnym ljudjam ». ...
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, ce qui ne rentrera pas dans le programme général peut être intéressant également. Ici, il nous faut parler d’un type moyen d’exploitation des données qui contiendra plus d’informations que ce qui sera inclus dans la toute première publication des données : l’économie locale, la science locale sont les choses les plus importantes et les plus intéressantes pour nous [71] [71] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 79, l. 2ob. ...
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.

57 Cette proposition recueillit un accord général. Un lieu de réunion et de travail était tout trouvé pour ce conseil, ce fut le cabinet de statistique.

Un lieu autonome de construction du savoir : le cabinet de statistique

58 Le projet de création d’un tel lieu à Saratov germa à la fin des premiers cours de statistique organisés par le bureau de statistique en mars 1919, bien avant que le principe d’ouverture de cabinets de statistique en province ne fût soumis à la discussion d’un congrès national de statisticiens, en novembre 1922 [72] [72] Vestnik statistiki, 1-4,1922, Appendice sur la conférence...
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. Celui de Saratov fut créé fin août 1919 [73] [73] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 40, ll. 40-40ob; d. 90, l. 7ob. ...
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.

Un espace de réflexion théorique et méthodologique

59 Par tradition, un cabinet de statistique était un lieu de construction de savoirs au carrefour entre théorie et pratique, un lieu également d’apprentissage méthodologique. L’organisation d’une telle structure était courante, avant 1917, dans les établissements d’enseignement supérieur russes où la statistique était enseignée. Espace complémentaire aux cours de statistique, le cabinet était aussi un lieu de discussion autour des questions posées par la pratique des enquêtes, qui permettait à l’apprenti statisticien d’acquérir progressivement de l’autonomie dans son travail [74] [74] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 26, l. 4. ...
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. Les statuts de celui de Saratov témoignent toutefois d’un rôle plus large :

60

Un établissement scientifique et d’assistance à l’enseignement distinct du bureau de statistique, le Cabinet statistique de la gubernija, est créé auprès du bureau statistique de la gubernija. Il a pour tâche de donner à tous ceux qui le souhaitent la possibilité d’élargir leurs connaissances dans la théorie statistique et la pratique. En tant qu’établissement scientifique, le cabinet organise des exposés et des discussions ainsi que des travaux systématiques sur des questions de méthodologie de la statistique; indépendamment de cela, tous ceux qui le désirent peuvent mener dans le cabinet une activité scientifique autonome en utilisant toute l’assistance possible offerte par le cabinet dans tous les domaines. En tant qu’établissement d’assistance à l’enseignement, le cabinet organise, pour tous ceux qui le désirent, des conférences et des cours réguliers ainsi que des activités pratiques (séminaires) dans les domaines de la statistique générale et de ses branches spécialisées, lesquels séminaires sont conduits sous la direction de personnes sollicitées spécialement pour cela [75] [75] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 75, l. 1. ...
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.

61 Le public potentiel visé par ce texte était, on le voit, beaucoup plus large que celui d’un cabinet d’université classique. Si ce lieu s’adressait avant tout aux statisticiens professionnels ou aux étudiants en statistique, il était également ouvert à toute personne désireuse de s’informer ou de se former dans ce domaine, mais aussi d’entreprendre un quelconque travail de recherche. Véritable outil d’éducation populaire à la statistique, le cabinet apportait ainsi sa pierre à cette vaste entreprise, chère aux anciens statisticiens du zemstvo, de diffusion du savoir statistique comme instrument du progrès économique et social. Il s’affirmait en outre comme un lieu de réflexion et de formation autonome, complémentaire tout autant à la statistique administrative qu’à la formation académique dispensée dans l’enseignement supérieur. Enfin, il semble avoir rempli le rôle d’un espace où pouvaient être posées les questions méthodologiques et théoriques qui n’étaient pas traitées dans d’autres structures, soit par manque de temps, soit parce que cela n’entrait pas dans leur mission.

Un statut indépendant

62 Un statut juridique distinct de celui du bureau de statistique garantissait l’autonomie scientifique du cabinet. Son organisation témoigne du même objectif. Une bibliothèque y fut formée indépendamment de celle du bureau sur la base d’acquisitions propres ou de dons divers. Le fonctionnement devait être financé autant que possible par des subventions et des dons extérieurs, le bureau ne devant intervenir qu’en cas de nécessité. Le directeur était choisi par le conseil de la statistique de la province [76] [76] Le conseil de la statistique était une assemblée composée...
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, donc par la communauté locale des statisticiens. Il devait, en particulier, veiller à la cohérence scientifique de l’ensemble des activités, et était entouré d’un conseil à cette fin. De son côté, le conseil de la statistique jouait un rôle de surveillance de l’activité scientifique du cabinet. Outre le directeur, il choisissait les responsables des séminaires et supervisait l’ensemble des travaux. Transcendant tout clivage institutionnel, un cercle des intellectuels spécialistes de statistique de la ville de Saratov s’est ainsi constitué au service d’une même tâche, d’un même projet scientifique, en dehors de toute contrainte administrative. En cela, l’action du bureau de Saratov a dépassé très largement le simple rôle d’un bureau régional d’administration statistique d’État. Sous son impulsion, un noyau stable de statisticiens occupant les postes clés des principales administrations et institutions d’enseignement de la ville et de la province contribua à définir une politique locale de la statistique.

63 Les premiers séminaires furent consacrés à la statistique générale et aux spécialités de base de la période, en particulier la statistique démographique, la statistique de l’agriculture, la statistique de la répartition et des échanges. Témoignage du rôle de diffusion des innovations méthodologiques assumé par le cabinet, un séminaire sur les méthodes des études de budget fut organisé [77] [77] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 75, l. 1. ...
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. Les premiers travaux effectués témoignent par ailleurs de son apport dans la construction d’un savoir statistique local. Ainsi, en 1920, une étude fut réalisée au sujet de l’utilisation des courbes dans l’analyse des rendements agricoles à long terme dans un district rural [78] [78] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 90, l. 10. ...
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. Une analyse historique et statistique fut menée à partir des registres fiscaux du XVIIIe et du XIXe siècles [79] [79] Il s’agit des revizskie skazki. ...
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d’un autre district. Des commissions chargées de mener une réflexion méthodologique sur le traitement des données des recensements de 1919 et de 1920 furent constituées. En 1921, une recherche fut organisée, sur la proposition de Leonid N. Jurovskij [80] [80] Après avoir quitté Saratov, L. N. Jurovskij devint, en...
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, professeur à l’Institut d’économie, pour étudier « l’influence du contexte de la période révolutionnaire sur les transformations de l’exploitation paysanne dans la province de Saratov » [81] [81] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 150, l. 11. ...
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. L’objectif était de dresser un bilan de « ce que la paysannerie avait acquis et perdu dans le processus de la révolution ». Ce projet mobilisa un gros groupe de travail constitué de cinq statisticiens et d’une dizaine de personnes spécialisées dans le calcul des données.

64 A la lumière de ces différents exemples, le cabinet de statistique semble bien avoir joué le rôle d’un lieu privilégié pour effectuer des études statistiques locales à côté du bureau de la C.S.U., qui avait, en principe, abandonné cette partie de lui-même en passant du statut de bureau du zemstvo à celui de bureau régional de la statistique d’État. Il servait également de cadre d’accueil pour les comptes rendus des travaux d’un congrès ou d’une conférence statistique tenus à Moscou [82] [82] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 80, l. 40. ...
suite
. Au bout du compte, il laisse l’image d’un espace de liberté créé par les statisticiens pour toute activité difficile ou impossible à insérer dans un autre cadre institutionnel, ou bien qu’ils souhaitaient y soustraire.

65 Son existence fut menacée à différentes reprises par un manque d’argent [83] [83] G. A. S. O. , f. R-52, op. 1, d. 933, l. 3. ...
suite
. Au cours des années 1922 et 1923, les difficultés financières freinèrent sa production scientifique [84] [84] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 216, l. 67ob; op. 2, d. 49,...
suite
, mais ne remirent pas en cause l’organisation de conférences. Face à ces difficultés, les statisticiens firent appel au financement du mouvement coopératif.

Financement coopératif et indépendance de la formation

66 Le mouvement coopératif apporta aussi son aide à la création d’un autre lieu indépendant de construction du savoir statistique, l’Institut d’économie de Saratov. Celui-ci, en effet, fut fondé en mai 1918 avec le statut d’un établissement d’enseignement coopératif. Cette source financière lui donna une relative indépendance institutionnelle au cours des premières années de son existence, tant dans son organisation pédagogique que dans le recrutement de son personnel. L’enseignement de la statistique y occupa une place de choix. Une réelle coopération liait l’institut et le bureau de statistique. La plupart de ses enseignants travaillaient également dans celui-ci soit comme personnel permanent, soit comme consultants : de son côté, le directeur du bureau était membre du conseil de l’institut. Témoignage de cette forte proximité, en mai 1919, le bureau apporta son soutien à la création d’une chaire de statistique à part entière dans l’institut [85] [85] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 21, l. 105. ...
suite
. Fin janvier 1921, il demanda à celui-ci d’ouvrir un département permanent de formation de statisticiens « selon le programme du département de ce type existant à l’université de Moscou » [86] [86] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 150, l. 4. ...
suite
. Ainsi le soutien de l’union des coopératives offrit-il aux statisticiens de Saratov la possibilité de créer très rapidement, en dehors de l’université d’État, une institution de formation dans laquelle l’enseignement théorique pourrait être conçu en collaboration avec eux et compléter l’apprentissage par la pratique dispensé par le bureau de statistique. En fait, pour les responsables de celui-ci, cet établissement est toujours apparu comme le partenaire indispensable au dispositif institutionnel idéal susceptible de garantir la qualité scientifique de la production statistique locale.

67 La composition de son personnel pédagogique éclaire une manière fort judicieuse d’utiliser la règle administrative du cumul autorisé d’emplois. La plupart de ses enseignants de statistique travaillaient, selon la formule russe consacrée, po sovmestitel’stvu, c’est-à-dire cumulaient deux emplois. Ils étaient, de ce fait, rattachés administrativement à deux institutions différentes, l’institut et le bureau. De manière plus large, les chefs de section du bureau de statistique enseignaient dans l’institut ou dans un autre établissement d’enseignement supérieur de la ville. En retour, certains de leurs collègues de l’enseignement supérieur exerçaient aussi une fonction dans le bureau. Cette pratique administrative permit aux statisticiens du bureau régional de jeter de nombreux ponts entre les différents lieux de formation et de production du savoir statistique de Saratov et de constituer ainsi une communauté de statisticiens à l’échelle de toute la ville.

68 Le statut de consultant fut l’élément complémentaire de ce dispositif d’ensemble. Il permit de solliciter des statisticiens extérieurs au bureau pour une activité soit régulière, soit ponctuelle. De cette manière, les professeurs de statistique de l’enseignement supérieur purent être associés, par exemple, aux opérations de traitement du recensement de 1920 [87] [87] G. A. S. O. , f. R-1, op. 1, d. 80, ll. 64,93a. ...
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. Une dizaine de personnes furent concernées, dont Aleksandr A. Rybnikov [88] [88] A. A. Rybnikov (1877-1940). Économiste connu pour ses travaux...
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, qui, à cette époque, enseignait l’économie et la statistique dans trois établissements, l’université, l’institut supérieur d’agriculture et l’institut d’économie. Grâce à cette habileté à jouer avec les différentes formes d’emploi, dans le bureau de Saratov comme au sein de la Direction centrale, la statistique administrative ne fut jamais séparée de la statistique universitaire.

69 Les statisticiens de Saratov mirent à profit le statut du cumul d’emplois pour tisser les liens d’une communauté locale de professionnels soudée autour d’un noyau central, le bureau de statistique. Cette situation explique leur fort attachement à un statut qui leur donna la souplesse nécessaire pour faire face à la diversité des enquêtes à effectuer tout en disposant d’un nombre suffisant de collaborateurs qualifiés. Cette forme d’emploi leur fournit également une réserve stable de personnel fort compétent pour encadrer les travaux des recensements généraux, qui exigeaient des effectifs nombreux. Enfin, elle permit au bureau de conserver pour partie ceux qui partirent travailler dans d’autres administrations pour des raisons salariales [89] [89] Les salaires versés dans l’administration statistique...
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. Ainsi ses responsables purent-ils maintenir un noyau stable de statisticiens fortement qualifiés le plus longtemps possible et ne pas sacrifier la compétence professionnelle et l’indépendance scientifique quand ils furent confrontés aux différentes réformes administratives qui auraient pu les réduire. En toute logique, ils luttèrent contre la suppression de ce statut chaque fois qu’il fut menacé au cours des années 1920.

Conclusion

70 Cette étude des pratiques d’organisation et de négociation des statisticiens d’un bureau régional de la C.S.U. fournit un éclairage sur la manière dont des spécialistes d’une profession issue de la période tsariste ont pu sauvegarder des espaces d’autonomie à la base même d’une administration de l’État soviétique dans les premières années de son existence. Ils y sont parvenus, en particulier, en exploitant un savoirfaire acquis, à une autre période, dans une autre configuration administrative et institutionnelle. Anciens acteurs sociaux de la société civile des zemstva, ils se sont adaptés au nouveau contexte politique et administratif de leur activité professionnelle, après Octobre 1917, en utilisant les ressources que leur donnait leur connaissance des institutions et de leurs interlocuteurs locaux pour bâtir une marge de manœuvre et un espace de liberté à l’intérieur d’une nouvelle constellation d’organisations.

71 Leur expérience de l’administration locale, mais aussi de ses relations avec l’État, leur a permis notamment de jouer avec les dispositifs réglementaires à leur portée. Outre cela, leur connaissance des acteurs institutionnels locaux et du jeu des solidarités locales face aux ordres du centre leur a été utile pour défendre ce qui, à leurs yeux, était non négociable, le maintien du niveau de qualification professionnelle qu’ils jugeaient indispensable dans le travail statistique. Ils ont bâti leurs stratégies au carrefour des interactions entre les effets de concurrence entre différentes administrations, les efforts du comité exécutif de la province pour exercer son contrôle politique et leurs propres exigences. Ils ont, en particulier, exploité le jeu introduit dans l’application locale des directives centrales par l’attitude et les intérêts divergents des différents groupes d’acteurs locaux. De ce point de vue, leur activité de négociation éclaire la manière dont, dans un milieu local donné, la continuité des pratiques a pu agir derrière les changements institutionnels. Plus largement, elle montre comment les logiques politiques des représentants du nouveau pouvoir ont pu buter contre des logiques professionnelles qui étaient également des logiques de corps [90] [90] Pour la période des années 1930, les tensions et les conflits...
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, mais aussi contre une expérience sociale de la négociation et de l’élaboration de compromis dans le monde de l’administration qui a contribué à réduire le contrôle de l’État bolchevik sur certains de ses services administratifs régionaux pendant la guerre civile et au début de la N.E.P.

72 A la fin des années 1920, l’éviction et le remplacement de ces « spécialistes bourgeois » par des hommes du parti jugés plus sûrs furent la seule réponse trouvée par le pouvoir quand le compromis ne fut plus possible [91] [91] Sur la lutte contre les « spécialistes bourgeois »,...
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. Toutefois, dès 1924, l’administration statistique tout entière fut confrontée à un effort de contrôle du parti sur le recrutement de son personnel de direction et d’encadrement [92] [92] M. MESPOULET, Statistique et révolution en Russie. . . , op. ...
suite
. Comme à la Direction centrale et dans d’autres régions, le directeur du bureau de Saratov dut accepter le remplacement de son ancien adjoint statisticien par un homme du parti sans aucune expérience en statistique [93] [93] R. G. A. E. , f. 1562, op. 306, d. 65, l. 246. ...
suite
. Néanmoins, ici comme au sein de la Direction centrale, un poste de deuxième adjoint fut créé pour conserver l’ancien directeur adjoint statisticien, qui était ancien statisticien des zemstva. En fait, tant que d’anciens responsables de bureaux statistiques des zemstva restèrent aux commandes de la C.S.U. et de ses bureaux régionaux, la stratégie de contrôle du parti eut du mal à s’imposer. Elle devint plus efficace à partir de la fin des années 1920, quand la majeure partie des hommes de cette génération fut partie à la retraite ou décédée.

73 Un autre élément fut décisif. En 1928, la réforme administrative territoriale de la République fédérative de Russie, engagée en 1923, toucha enfin la province de Saratov [94] [94] Sur l’esprit de cette réforme administrative, voir M. -Cl. ...
suite
. En supprimant l’ancien territoire administratif de la gubernija, hérité de la période tsariste, pour créer celui de l’oblast’, qui correspondait à la réunion de plusieurs anciennes gubernii, son application fit disparaître les bureaux statistiques de gubernija constitués sur la base des anciens bureaux des zemstva. La création de circonscriptions administratives plus grandes devait servir de cadre à la mise en place d’une gestion centralisée et planifiée de l’activité économique, le chef-lieu d’oblast’remplaçant tous les anciens chefs-lieux de gubernija d’un territoire donné. Une nouvelle administration régionale fut organisée dans tous les domaines, avec un nouveau personnel. Conjuguée à l’effet de génération, la création des bureaux de statistique d’oblast’fournit ainsi l’occasion d’un renouvellement et d’un remaniement profonds, sous le contrôle du parti, de la composition du personnel de statistique. Les anciens statisticiens des zemstva qui restèrent en poste durent modifier l’échelle de leurs aires d’observation et adapter leurs méthodes d’enquête aux exigences de l’administration du plan. En supprimant l’ancrage territorial et institutionnel des pratiques professionnelles des anciens statisticiens des zemstva, la réforme administrative de 1928 sapa les fondements des comportements de tout un corps professionnel. Elle mit fin également à une forme de statistique régionale qui avait développé ses propres objets d’étude à côté de ceux des enquêtes destinées à l’État.

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Notes

[ *] Professeur agrégée de sciences sociales, docteur de l’E.H.E.S.S., Université d’Angers.Retour

[ (1)] H.D. BALZER (ed.), Russia’s Missing Middle Class : The Professions in Russian History, Armonk, M.E. Sharpe, 1996.Retour

[ (2)] Au sujet des professions intellectuelles, voir C. CHARLE, Les intellectuels en Europe au XIXe siècle. Essai d’histoire comparée, Paris, Le Seuil, 1996.Retour

[ (3)] Au sujet des professeurs d’université, voir, par exemple, S. KASSOW, « Professionalism Among University Professors », in H.D. BALZER (ed.), Russia’s Missing Middle Class..., op. cit., p. 197-221; au sujet des médecins, voir J.F. HUTCHINSON, « Politics and Medical Professionalization After 1906 », ibid., p. 89-116.Retour

[ (4)] Au sujet de l’attitude des ingénieurs, voir notamment K. BAILES, Technology and Society under Lenin and Stalin, Origins of the Soviet Technical Intelligentsia, 1917-1941, Princeton, Princeton University Press, 1978; H.D. BALZER, « Engineers : The Rise and Decline of a Social Myth », in L. GRAHAM (ed.), Science and the Soviet Social Order, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1990, p. 141-167.Retour

[ (5)] Les zemstva étaient des assemblées territoriales qui avaient été créées, en 1864, pour gérer les intérêts locaux des provinces, gubernii, de la partie européenne de l’Empire russe et de leurs districts ruraux, les uezdy. Les zemstva étaient chargés d’organiser et de financer certains services obligatoires imposés par l’État, comme la prévoyance sociale, mais disposaient d’une plus grande liberté d’action dans d’autres domaines, principalement la santé et l’éducation. A côté de cela, dans chaque gubernija, les différents services des administrations d’État étaient placés sous l’autorité d’un gouverneur, qui était le représentant de l’État dans la gubernija, et dont le rôle était comparable à celui d’un préfet en France. Au sujet des zemstva, voir R. PHILIPPOT, Société civile et État bureaucratique dans la Russie tsariste : les Zemstvos, Paris, Institut d’études slaves, 1991.Retour

[ (6)] Paragraphe 2 du texte « Poloz˘enie o gosudarstvennoj statistike » (Réglementation de la statistique d’État) et paragraphe 2 du texte « Poloz˘enie ob organizacii mestnyh statistic˘eskih uc˘rez˘denij » (Réglementation de l’organisation des institutions statistiques locales), Vestnik statistiki, 1,1919, p. 5-20.Retour

[ (7)] A ce sujet, voir notamment A. STANZIANI, « Statisticiens, zemstva et État dans la Russie des années 1880 », Cahiers du Monde russe et soviétique, no 4,1991, p. 445-468.Retour

[ (8)] Rossijskij Gosudarstvennyj Arhiv Ekonomiki (R.G.A.E.), f. 1562, op. 1, d. 16, l. 102.Retour

[ (9)] A cette époque, cette attitude était commune à l’ensemble de la communauté scientifique russe. A ce sujet, voir notamment K. BAILES, Sciences and Russian Culture in an Age of Revolutions. V. I. Vernadsky and His Scientific School, 1863-1945, Bloomington, Indiana University Press, 1990.Retour

[ (10)] V.P. DANILOV (dir.), Sovetskaja derevnja glazami V.C˘. K., O.G.P.U., N.K.V.D., Moscou, Rosspen, t. I : 1918-1922, 1999; t. II : 1923-1929, 2000. Au sujet des réactions des paysans face à la collectivisation au début des années 1930, voir notamment S. FITZPATRICK, Stalin’s Peasants : Resistance and Survival in the Russian Village After Collectivization, New York, Oxford University Press, 1994.Retour

[ (11)] W. CHASE, Moscow Workers, the Party and the Soviet State, 1917-1929, Urbana, University of Illinois Press, 1987; C. WARD, Russia’s Cotton Workers and the New Economic Policy, Cambridge, Cambridge University Press, 1989.Retour

[ (12)] A ce sujet, voir D. ORLOVSKY, « The Hidden Class : White-Collar Workers in the Soviet 1920s », in L.H. SIEGELBAUM and R.G. SUNY (eds.), Making Workers Soviet : Power, Class and Identity, Ithaca, Cornell University Press, 1994, p. 220-252; J.W. HEINZEN, « “Alien” Personnel in the Soviet State : The People’s Commissariat of Agriculture under Proletarian Dictatorship, 1918-1929 », Slavic Review, no 1, 1997, p. 73-100.Retour

[ (13)] Voir A. BLUM, « La purge de 1924 à la Direction centrale de la statistique », Annales H.S.S., no 2,2000, p. 249-282.Retour

[ (14)] Sur le choix des échelles d’analyse, cf. J. REVEL, « Micro-analyse et construction du social », in J. REVEL (dir.), Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard/Seuil, 1996, p. 15-35.Retour

[ (15)] M. MESPOULET, « Statisticiens des zemstva. Formation d’une nouvelle profession intellectuelle en Russie dans la période prérévolutionnaire (1880-1917). Le cas de Saratov », Cahiers du Monde russe, vol. 40, no 4,1999, p. 573-624.Retour

[ (16)] C.S.K. : Central’nyj statistic˘eskij komitet.Retour

[ (17)] « Poloz˘enie o gosudarstvennoj statistike », art. cit. Texte publié le 25 juillet 1918.Retour

[ (18)] M. MESPOULET, Statistique et révolution en Russie. Un compromis impossible (1880-1930), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001.Retour

[ (19)] R.G.A.E., f. 1562, op. 1, d. 28, l. 10.Retour

[ (20)] Voir M. MESPOULET, Statistique et révolution en Russie..., op. cit.Retour

[ (21)] R.G.A.E., f. 1562, op. 306, d. 51, ll. 3,5,8,18.Retour

[ (22)] Ibid., l. 3.Retour

[ (23)] Ibid., l. 18.Retour

[ (24)] Gosudarstvennyj Arhiv Saratovskoj Oblasti (G.A.S.O.), f. R-1, op. 1, d. 216, ll. 61-61ob.Retour

[ (25)] D’autres services locaux d’administrations d’État furent concernés par une décision similaire, par exemple la direction locale du commissariat à la Santé.Retour

[ (26)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 216, l. 67.Retour

[ (27)] Ibid.Retour

[ (28)] Ibid., l. 67ob.Retour

[ (29)] Ibid.Retour

[ (30)] R.G.A.E., f. 1562, op. 305, d. 16, ll. 108,109,110,261; op. 306, d. 51, l. 35.Retour

[ (31)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 216, l. 71.Retour

[ (32)] Voir M. MESPOULET, Statistique et révolution en Russie, op. cit.Retour

[ (33)] Paragraphe 2 de la Réglementation de l’organisation des institutions statistiques locales, art. cit.Retour

[ (34)] partii kommunistov.Retour

[ (35)] Statistic˘eskij vestnik Saratovskogo gubernskogo statistic˘eskogo bjuro, 1,1919, p. 7.Retour

[ (36)] A la suite de cette plainte déposée au printemps 1921, le directeur du bureau, V.I. Serebrjakov, avait été condamné, en septembre 1921, à une mise à pied de six mois. Cette sanction fut annulée à la suite de l’intervention du président du comité exécutif de la province. G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 150, ll. 41-41ob, 47.Retour

[ (37)] M. MESPOULET, Personnel et production du bureau statistique de la province de Saratov. Histoire d’une professionnalisation interrompue (1880-1930), thèse de doctorat, E.H.E.S.S., 1999, chap. 11.Retour

[ (38)] R.G.A.E., f. 1562, op. 336, d. 45, ll. 52ob, 58,60.Retour

[ (39)] Bol’šaja sovetskaja enciklopedija (Grande encyclopédie soviétique), Moscou, 1927, t. V, p. 30.Retour

[ (40)] Un exemple de cela sera donné plus loin à propos des négociations sur les réductions de personnel.Retour

[ (41)] Cette loi fut promulguée à l’initiative du nouveau ministre des Finances, S. Witte, afin d’harmoniser la fiscalité et d’en augmenter l’efficacité.Retour

[ (42)] Entre 1896 et 1903, V.A. Obolenskij a été statisticien dans les bureaux des zemstva de Smolensk et Pskov, puis directeur de celui d’Orel.Retour

[ (43)] V.A. OBOLENSKIJ, Moja z˘izn’. Moi sovremenniki (Ma vie. Mes contemporains), Paris, Y.M.C.A.-P.R.E.S.S., 1988, p. 152.Retour

[ (44)] Au sujet des formes de cette alliance dans les provinces de la Moyenne Volga à la fin du XIXe siècle, voir T.S. FALLOWS, Forging the Zemstvo Movement : Liberalism and Radicalism on the Volga, 1890-1905, thèse de PhD, Harvard University, 1981.Retour

[ (45)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 150, l. 46ob.Retour

[ (46)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 162, l. 55.Retour

[ (47)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 216, l. 52ob.Retour

[ (48)] Ibid., l. 44ob.Retour

[ (49)] Ibid., l. 68ob.Retour

[ (50)] Ibid., ll. 37,43.Retour

[ (51)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 150, l. 50.Retour

[ (52)] Le collège était l’instance de direction du bureau. Il était composé du directeur du bureau et de son adjoint, ainsi que des statisticiens qui dirigeaient les différentes sections du bureau. Cette composition, héritée des pratiques de collégialité des bureaux des zemstva, fut remise en cause à la fin de l’année 1926, après le limogeage de P.I. Popov de la direction de la C.S.U.Retour

[ (53)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 150, l. 50.Retour

[ (54)] Ibid., l. 48; et G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 162, l. 51ob.Retour

[ (55)] A ce sujet, voir la note 36.Retour

[ (56)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 150, l. 47.Retour

[ (57)] Ibid., l. 49.Retour

[ (58)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 216, ll. 48-51.Retour

[ (59)] Congrès tenu en 1901 à Saint-Pétersbourg.Retour

[ (60)] V.A. FEOFAROV, « G.I. Baskin i znac˘enie nekotoryh ego rabot » (G.I. Baskin et l’importance de quelques-uns de ses travaux), Vestnik statistiki, 10-12,1925, p. 246-247.Retour

[ (61)] V.A. OBOLENSKIJ, Moja ziz˘n..., op. cit., p. 152.Retour

[ (62)] Oblastnaja nauka.Retour

[ (63)] S.A. HARIZOMENOV, « Znac˘enie russkih arhivnyh kommissij dlja russkoj istoric˘eskoj nauki i russkogo obšc˘estva » (L’importance des commissions des archives russes pour la science historique russe et la société russe), Trudy Saratovskoj uc˘enoj arhivnoj komissii, 1, vol. 3,1890.Retour

[ (64)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 80, l. 64.Retour

[ (65)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 79, l. 1.Retour

[ (66)] Ibid., l. 1ob.Retour

[ (67)] Ibid.Retour

[ (68)] Podvornye perepisi.Retour

[ (69)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 79, l. 2ob.Retour

[ (70)] « Nam, kak mestnym ljudjam ».Retour

[ (71)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 79, l. 2ob.Retour

[ (72)] Vestnik statistiki, 1-4,1922, Appendice sur la conférence statistique des 20-29 janvier 1921, p. 32.Retour

[ (73)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 40, ll. 40-40ob; d. 90, l. 7ob.Retour

[ (74)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 26, l. 4.Retour

[ (75)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 75, l. 1.Retour

[ (76)] Le conseil de la statistique était une assemblée composée essentiellement de représentants de tous les statisticiens de la province désignés par leurs pairs. Élu pour trois ans par le congrès des statisticiens de la province, il avait un rôle consultatif.Retour

[ (77)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 75, l. 1.Retour

[ (78)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 90, l. 10.Retour

[ (79)] Il s’agit des revizskie skazki.Retour

[ (80)] Après avoir quitté Saratov, L.N. Jurovskij devint, en octobre 1921, chef du département de la C.S.U. chargé de la « statistique des pays étrangers ». Il travailla ensuite au sein du commissariat aux Finances et fit partie, en 1930, des économistes accusés d’activité contre-révolutionnaire au cours du procès du « parti du travail paysan ». A.V. C˘ ajanov, N.D. Kondrat’ev faisaient également partie du groupe des accusés.Retour

[ (81)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 150, l. 11.Retour

[ (82)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 80, l. 40.Retour

[ (83)] G.A.S.O., f. R-52, op. 1, d. 933, l. 3.Retour

[ (84)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 216, l. 67ob; op. 2, d. 49, l. 17ob.Retour

[ (85)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 21, l. 105.Retour

[ (86)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 150, l. 4.Retour

[ (87)] G.A.S.O., f. R-1, op. 1, d. 80, ll. 64,93a.Retour

[ (88)] A.A. Rybnikov (1877-1940). Économiste connu pour ses travaux sur la question agraire, il fut professeur à l’université d’État de Saratov de 1914 à 1922. Membre actif du mouvement coopératif, proche d’A.V. C˘ ajanov, il fit partie du groupe des économistes accusés d’activité contre-révolutionnaire en 1930.Retour

[ (89)] Les salaires versés dans l’administration statistique étaient parmi les plus bas dans l’ensemble des administrations d’État. Cette situation donna lieu à de fréquentes revendications et manifestations de mécontentement de la part des statisticiens tout au long des années 1920.Retour

[ (90)] Pour la période des années 1930, les tensions et les conflits entre les logiques professionnelles développées au sein d’administrations et les logiques de contrôle ou de répression du pouvoir politique ont été analysés notamment dans A. BLUM, « A l’origine des purges de 1937, l’exemple de l’administration de la statistique démographique », Cahiers du Monde russe, vol. 39, nos 1-2,1998, p. 169-196, et dans S. DULLIN, Diplomates et diplomatie soviétiques en Europe (1930-1939), thèse de doctorat, Université de Paris I, 1998.Retour

[ (91)] Sur la lutte contre les « spécialistes bourgeois », à la fin des années 1920, voir notamment K. BAI-LES, Technology and Society..., op. cit.Retour

[ (92)] M. MESPOULET, Statistique et révolution en Russie..., op. cit.Retour

[ (93)] R.G.A.E., f. 1562, op. 306, d. 65, l. 246.Retour

[ (94)] Sur l’esprit de cette réforme administrative, voir M.-Cl. MAUREL, Territoire et stratégies soviétiques, Paris, Economica, 1982. L’application de ce nouveau découpage territorial des régions administratives de la R.S.F.S.R. s’étala de 1923 à 1929. La gubernija de Saratov fut parmi les dernières touchées.Retour

Résumé

Dans la perspective d’une contribution à l’histoire sociale de la construction de l’État soviétique pendant la Nouvelle Politique économique, cet article se propose d’analyser la manière concrète dont les membres d’une profession intellectuelle issue de l’Ancien régime tsariste se sont efforcés de préserver certaines formes d’expression de leur autonomie professionnelle au sein d’une administration de l’État bolchevik au début des années 1920, au moment même de la mise en place du nouveau régime. L’attitude des statisticiens de la Direction centrale de la statistique offre un cas intéressant à étudier de ce point de vue. En effet, les responsables de cette administration et de ses bureaux régionaux qui étaient des anciens statisticiens des institutions locales des zemstva avaient toujours placé le principe de l’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique au cœur de leur pratique professionnelle. Dès lors, comment ont-ils réagi face aux différentes formes de contrainte et de contrôle dont ils ont été l’objet de la part des représentants du nouveau pouvoir après Octobre 1917 ? En s’appuyant sur l’étude d’un cas, celui du bureau régional de statistique de Saratov, cet article s’efforce de mettre en évidence le jeu de l’activité de négociation et la part de la continuité dans les pratiques mises en œuvre par les statisticiens de ce bureau pour sauvegarder les deux principes qu’ils jugeaient fondamentaux dans leur pratique professionnelle, la qualification du personnel et l’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. L’étude de cette confrontation entre les logiques professionnelles d’un corps de spécialistes et les logiques des représentants du pouvoir politique éclaire certains aspects du processus social et politique qui conduisit, à la fin des années 1920, à la lutte contre les « spécialistes bourgeois ».



A struggle for professional autonomy : the statisticians of the region of Saratov in the early 1920.
This paper intends to provide some contribution to a social history of the construction of the Soviet State during the New Economic Policy period. It focusses, in particular, on how the members of an intellectual profession formed in the Tsarist period tried to safeguard some of their professional autonomy in the Bolshevik administration in the beginning of the 1920’s at the very moment of the settlement of the new regime. From this point of view, the attitude of the Central Statistical Administration’s statisticians offers an interesting case study. Indeed the heads of this administration and its provincial agencies who were statisticians in the former local zemstvo institutions had always put the principle of their independence from the political power in the core of their professional practice. How did they react when faced to different forms of constraint and control from the members of the new power after October 1917 ? On the basis of the case of the Saratov provincial statistical agency, this paper tries to show the part played by negociation and the role of continuity in Saratov statisticians’practices to safeguard the two principles they considered as essential in their professional practice, i.e. the qualification of the staff and the independence from the political power. The analysis of the confrontation of the professional logics of specialists and the logics of the political power sheds light on some aspects of the social and political process eventually leading to the struggle against the « bourgeois specialists » at the end of the 1920’s.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Martine Mespoulet « Une lutte pour l'autonomie professionnelle : être statisticien dans une région au début des années 1920 », Le Mouvement Social 3/2001 (no 196), p. 63-88.
URL :
www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2001-3-page-63.htm.
DOI : 10.3917/lms.196.0063.