2001
Le Mouvement Social
Du haschichin au drogué : constances et mutations de la sociologie des usagers de stupéfiants (1916-1939)
Emmanuelle Retaillaud-Bajac
[*]
Dans la première moitié du XXe siècle, certaines évolutions socio-culturelles, mais aussi
l’adoption d’une loi pénale destinée à enrayer la progression supposée des consommations
de drogues ont contribué à modifier lentement la sociologie des usagers de stupéfiants. Encore
relativement élitiste au XIXe siècle, la drogue conquiert dans l’entre-deux-guerres des catégories
de populations à la fois plus populaires et plus marginales, au fur et à mesure que son commerce clandestin s’implante dans certains quartiers urbains et capte de nouvelles strates de
clientèle. Le monde de la drogue demeure cependant une réalité sociale complexe, qu’on ne
saurait ramener à la seule dimension d’une marginalité. L’étude de son devenir historique
permet précisément de faire apparaître la pluralité de ses facettes.
In the first half of the 20th century, some cultural and social changes, but also the
passing of a criminal law which aimed at stopping the spread of drug abuse explain the
changes that can be pointed in the sociology of drug users. Still comparatively elitist in
the 19th century, drugs begin to spread among some parts of the working class and in
social fringes. This phenomenon is due to the new part played by professional drug dealers, who lived in popular neighbourhoods and tried to win new customers. Nevertheless,
the sociology of drug users remained very complex and was never only the fact of outsiders.
Chercher à caractériser la sociologie des consommateurs de stupéfiants reste,
hier comme aujourd’hui, une tâche délicate. L’entreprise met en cause la
définition même de catégories peu à peu constituées en objet d’évidence – les
« drogués », la « toxicomanie » – qu’une étude historique permet pourtant d’interroger, voire de déconstruire. Il existe, pour commencer, plusieurs types de produits
« stupéfiants » (opium et ses principaux dérivés telles la morphine et l’héroïne,
cocaïne, haschich...) qui ne sauraient susciter le même type d’usages ni concerner
des profils de consommateurs identiques. Pourtant la médecine puis la loi ont peu à
peu subsumé leurs utilisateurs sous un vocable unique, créant par là une catégorie
spécifique, et apparemment homogène, de malades ou de déviants. D’autre part,
des formes d’usages ponctuels et récréatifs aux toxicomanies lourdes, on relève toute
une gradation dans l’échelle des implications aux psychotropes, elles-mêmes articulées à des attentes et à des motivations très différentes. Selon la catégorie de produits,
le type de lien à la drogue, et le moment pris en compte dans l’histoire d’une toxicomanie, est-ce tout à fait les mêmes populations que l’on est susceptible de rencontrer et de décrire ? Enfin, les catégories « drogues » et « drogués » n’ont pas la
même autonomie ni la même force d’évidence selon les périodes prises en compte.
Plus l’on remonte dans le temps, plus flous apparaissent leurs contours, tandis qu’à
l’inverse, l’élaboration au cours du XIX
e siècle d’une pathologie puis d’un « vice » toxicomaniaque distincts, la réprobation sociale que ce processus mobilise et renforce,
et surtout la criminalisation des circuits de la drogue qu’entraîne l’adoption d’une loi
répressive en 1916
[1] ont contribué à fabriquer un univers autonome de la drogue,
et peut-être de ce fait à en homogénéiser la sociologie.
Ces difficultés se trouvent classiquement renforcées par des problèmes relatifs
aux sources disponibles. D’interprétation difficile, les enquêtes générales ou les données statistiques globales font de toute façon défaut pour les périodes antérieures au
dernier tiers du XX
e siècle. D’origine surtout médicale puis, à partir de 1916, également policière et judiciaire, les échantillons disponibles restent parcellaires et peu
étoffés : rarement plus d’une centaine de cas par étude ou par rapport. Pour le début
du XX
e siècle, on pouvait cependant espérer pallier ces carences en élaborant un
fichier d’individus inculpés pour infraction à la loi de 1916
[2] – qui offrait à la fois
un échantillon plus fourni et permettait de repérer d’éventuelles évolutions. Mais il
restait illusoire d’aborder ce tableau judiciaire comme un fidèle cliché des réalités
sociales du monde de la drogue. Les préjugés inhérents à la surveillance et à la
répression policières, la difficulté de distinguer entre trafiquants et usagers, les fluctuations parfois déroutantes dans les modalités d’application de la loi
[3], autant de
biais qui font des victimes de la législation sur les stupéfiants un sous-ensemble instable, dont la représentativité reste problématique. Aussi la confrontation permanente des données judiciaires à la littérature générale ou médicale comme la prudence dans la lecture des résultats s’imposaient-elles pour caractériser les évolutions
repérées, elles-mêmes souvent formulées à titre d’hypothèses. Socle statistique de
l’analyse, le fichier judiciaire ne pouvait d’ailleurs se prêter à l’interprétation qu’à la
lumière des analyses et des cas individuels développés par des médecins ou des
témoins, qui permettaient seuls d’animer des données un peu abstraites, mais aussi
de cerner des réalités sociales peu ou mal pointées par cette source particulière.
Ces précautions prises, il n’en reste pas moins que la caractérisation des individus concernés par la drogue à l’échelle de la première moitié du XXe siècle fait
apparaître certaines constantes sociologiques autant que d’importantes mutations.
L’interprétation de ces dernières pose alors le problème de l’« effet pénalisation » – la
criminalisation du monde de la drogue a-t-elle entraîné son déclassement social ? –
mais aussi du rôle des évolutions socio-culturelles plus générales : la diffusion des
drogues vers de nouvelles couches sociales ne constitue-t-elle pas en effet l’envers
ambigu d’avancées fondamentales telles que les progrès de la médecine, la conquête
des libertés individuelles, l’ouverture des frontières ou l’avènement d’une société de
loisirs ?
Un fait social encore très circonscrit
Jusqu’à l’adoption d’une loi pénale en 1916, l’inquiétude publique s’est nourrie
du sentiment d’une croissance exponentielle des effectifs d’usagers de drogues, croissance qui semblait justifier l’érection d’un rempart législatif. A la Belle Époque, la
plupart des médecins s’accordent ainsi sur le chiffre de 60 000 morphinomanes rien
que pour Paris, tandis qu’un parlementaire évoque avec effroi les 1 200 fumeries
d’opium qu’abriterait la capitale à la veille de la guerre
[4]. Si l’on agrège au premier
groupe les amateurs de cocaïne et d’héroïne, et si l’on prend en compte l’ensemble
du territoire national, c’est donc par centaines de milliers que se serait compté au
début du siècle le peuple des « toxicomanes »
[5]. Ordre de grandeur qui, de fait,
constitue « la drogue » en véritable problème de santé publique.
Pourtant aucune source fiable ne permet d’étayer solidement des données chiffrées qui résultent souvent d’extrapolations hasardeuses. Historien du phénomène
pour le XIX
e siècle, Jean-Jacques Yvorel montre ainsi que, rapporté au nombre de
60 000, le pourcentage de médecins intoxiqués signalé par les échantillons médicaux
donnerait quelque 15 600 praticiens morphinomanes dans le Paris des années 1890,
époque à laquelle l’on ne recense pas plus de 2 000 thérapeutes dans la capitale
[6].
Si l’auteur hésite, faute d’éléments solides, à avancer une estimation plus raisonnable,
il reste probable que les populations concernées par la drogue sont demeurées en
nombre fort restreint jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale. En revanche,
il est vraisemblable que les effectifs ont lentement augmenté dans la seconde moitié
du XIX
e siècle, au fur et à mesure que se diffusaient de nouveaux produits telles la
cocaïne ou l’héroïne, ou que se répandaient de nouvelles modes, telle l’opiomanie
à la Belle Époque.
A partir des années 1920, la nouvelle donne pénale brouille un peu plus les
cartes, mais permet en revanche d’asseoir les estimations sur un socle moins instable,
celui des statistiques judiciaires. Dans l’ordre des représentations, le sentiment qui
prévaut est celui d’une nouvelle inflation de toxicomanies liée aux retombées du
premier conflit mondial : malaise des temps nouveaux et soif de jouissance. D’après
les contemporains, cette vague aurait reflué dès le milieu des années 1920, avant
de se dissoudre presque complètement à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
En réalité, et même s’il reste impossible de viser à la précision rigoureuse, une évaluation plus sereine permet d’infirmer tant la vision d’une « épidémie » de cocaïnomanie propre aux années folles que celle d’une déperdition continue d’effectifs par
la suite. Les statistiques judiciaires fournies par le
Compte Général de l’administration de la justice criminelle
[7], et complétées par notre dépouillement des minutiers de jugements correctionnels parisiens et marseillais, montrent ainsi que le nombre d’inculpés pour infraction aux textes de 1916 est resté globalement stable tout
au long de la période
[8], malgré des variations conjoncturelles d’interprétation plus
difficile. De 1917 à 1937, ce sont en moyenne quelque 300 individus que la justice
a inculpés en France pour infraction à la loi sur les stupéfiants, trafiquants aussi bien
qu’usagers. A partir de la structuration des délits parisiens, qui permettait de ventiler
plus finement les inculpés par catégories
[9], nous avons postulé que ce chiffre englobait environ 30 à 35 % d’usagers simples ou d’usagers-trafiquants, ce qui revient à
considérer que les poursuites pénales en matière de drogues ont concerné une centaine de consommateurs par an. Ainsi, même à supposer que les services de police
aient été particulièrement sous-équipés dans leur lutte contre le « fléau de la drogue »,
ou qu’ils aient systématiquement privilégié la répression du trafic plutôt que la chasse
aux consommateurs, on peut difficilement envisager que le stock global d’usagers
réguliers ait dépassé en France dans la période les 10 000 individus, dont 1 % aurait
ainsi émergé au niveau judiciaire. Compte tenu de ce que nous connaissons des
effectifs de patients désintoxiqués dans les quelques centres de cure spécialisés
[10],
il paraît même plus raisonnable de ramener l’estimation en deçà, peut-être autour
de 5 000
[11]. En revanche, la relative stabilité, au cours de la période, de la moyenne
d’âge des inculpés
[12] semble indiquer que le stock s’est régulièrement renouvelé,
et donc que la drogue est devenue une réalité sociale certes minuscule mais bien
implantée. C’est le premier enseignement de cette tentative de bilan chiffré. Il permet
de montrer que l’effet pénalisation n’a pas joué dans le sens d’une décrue régulière.
Tout au plus a-t-il pu contribuer à stabiliser le phénomène sur le plan quantitatif.
Fait social encore très restreint, la drogue ne présente pas pour autant une
façade homogène. Il paraît ainsi discutable d’évoquer « la drogue » au singulier, tant
la manie de l’écrivain opiophile, du médecin morphinomane, ou celle du noctambule
amateur de « coco » semblent relever de motivations, de pratiques et de réseaux très
différents. Toutefois la dimension d’illégalité et de clandestinité qu’institue de fait la
loi pénale a pu constituer un élément unificateur dont on doit tenter d’évaluer la
portée. Articulée à la construction d’une typologie des usages, se pose donc la question des changements caractéristiques de l’entre-deux-guerres.
Présentant dans une thèse de 1919, en sus de son propre échantillon de
patients, quelques résultats d’études françaises et étrangères, le doctorant en médecine Jules Ghelerter relève plusieurs traits concordants dans l’origine socio-profes-sionnelle des morphinomanes en cure, notamment la surreprésentation systématique
des professions thérapeutiques et de leur famille, ou encore des toxicomanies d’origine médicale
[13]. Il y a là une dimension essentielle du phénomène, et qui va
perdurer au moins jusqu’aux années 1950 : avant d’être prétexte à voyage ou
défonce, les produits « stupéfiants », plus particulièrement l’opium et ses dérivés,
furent des médicaments aux pouvoirs antalgiques et guérisseurs remarquables, qui
connurent de ce fait en médecine un succès foudroyant. Isolée en 1803 par Armand
Séguin, la morphine, principal alcaloïde de l’opium, fut ainsi couramment prescrite
à partir des années 1850, quand la seringue de Pravaz permit de décupler ses effets.
Elle est bientôt concurrencée par le plus puissant de ses dérivés, l’héroïne, commercialisée en 1899 par les laboratoires Bayer. Réservée à des opérations plus ponctuelles – dans la chirurgie de l’œil, notamment –, la cocaïne
[14] ne tarde pourtant
pas à charrier elle aussi son lot de toxicomanies d’origine médicale, tandis que ses
propriétés toniques et stimulantes la prédestinent aux pratiques d’automédication :
le cas de Freud n’est que le plus célèbre. Quant à l’opium et ses nombreuses préparations (thériaque, laudanum, élixir parégorique...), ils continuent jusque dans l’entre-deux-guerres de figurer en bonne place sur les étagères des pharmacies.
Sources majeures d’intoxications, les toxicomanies d’origine médicale concernent à partir de la seconde moitié du XIX
e siècle aussi bien les professions ayant
aisément accès au produit que les malades soignés à la morphine pour des douleurs
aiguës ou chroniques. Le deuxième groupe est, par définition, le plus indifférencié
socialement, même si le coût élevé du produit et l’inégale médicalisation du pays la
réservent dans un premier temps aux élites urbaines
[15]. A partir des années 1920,
les mises en garde répétées des praticiens quant aux risques de dépendance, les
restrictions légales
[16] et le remplacement des substances les plus addictives par des
produits de substitution contribuent à enrayer le phénomène des intoxications d’origine thérapeutique, mais non à le supprimer. De fait, la morphine et l’héroïne demeurent des antalgiques trop précieux pour qu’on puisse envisager de les exclure complètement de la pharmacopée, surtout quand elles remplissent encore une fonction
de « médication de l’âme » qui sera ultérieurement dévolue aux anxiolytiques, anti-dépresseurs ou neuroleptiques
[17]. Antonin Artaud, par exemple, dont le nom est
spontanément associé à une certaine aura littéraire de la drogue, n’usa toute sa vie
d’opium, puis de morphine et d’héroïne, que pour atténuer d’intolérables souffrances
psychiques qui appelleront bientôt les électrochocs, et lui feront terminer sa douloureuse existence à l’asile d’Ivry
[18]. D’autre part, la diffusion de nouveaux médicaments opiacés tels le Pantopon ou l’Eucodal ne va pas sans engendrer de nouvelles
dépendances, qui expliquent le maintien presque inévitable d’une catégorie de toxicomanies résultant des effets pervers du progrès médical, ou de ses insuffisances.
En tout état de cause, cette drogue-médication diffère sensiblement de la drogue
récréative que l’Europe du XIX
e siècle a empruntée aux traditions asiatiques et orientales, avant de lui prêter des formes nouvelles. Pour la France, ce type de rapport
aux substances psychoactives est repérable dès les années 1830, surtout dans les
cercles littéraires et artistiques. C’est à partir des fameuses réunions du Club des
Haschichins, et de la notoriété littéraire dont les parent un Théophile Gautier ou un
Charles Baudelaire, que se développe une mystique attractive de la drogue
[19]. Le
deuxième temps fort de cette élaboration se situe à la Belle Époque, quand officiers
et fonctionnaires coloniaux rapportent d’Indochine l’habitude de fumer l’opium,
laquelle se diffuse dans les ports et dans certaines grandes villes
[20]. Enfin, c’est la
cocaïne qui, à la veille de la Première Guerre mondiale, conquiert le petit peuple de
la Butte Montmartre, artistes, prostituées ou fêtards
[21]. A compter des années
1920, cette drogue du sexe, de la fête et du noctambulisme
[22] irrigue les quartiers
de plaisirs de certaines villes, notamment sur la Côte d’Azur.
Notons que ces nouvelles formes de consommation mobilisent prioritairement
des catégories de produits bien spécifiques : les substances dites « onirogènes » tels
l’opium et le haschich, ou encore les produits stimulants ou prétendus aphrodisiaques, telle la cocaïne. Médicaments avant tout, la morphine et l’héroïne restent plus
longtemps cantonnées à la sphère thérapeutique, même si les années 1880-1890
ont vu se développer dans certains salons parisiens un engouement morbide pour la
seringue de Pravaz
[23]. Associée à la morphine, elle a les faveurs de quelques poètes
décadents, de femmes du monde en mal de sensations fortes ou, plus prosaïquement,
de bourgeoises oisives et névrosées. Médication du spleen et du mal-être, souvent
recherchée sans nécessité médicale évidente, cette morphinomanie nouvelle manière
fait le lien entre la drogue-médicament et la drogue récréative que nous venons
d’évoquer. Toutefois, jusqu’à la fin des années 1930, la substance artiste et créative
par excellence va demeurer l’opium
[24], bien que la pénalisation ait sans doute
favorisé son recul.
Ce rapport expérimental et récréatif à la drogue, qui n’exclut certes pas l’escalade vers des pathologies plus désenchantées, se rencontre avant tout dans les univers
socio-culturels les plus ouverts à la création, les plus attentifs à l’intériorité individuelle, les plus soucieux de plaisirs originaux et raffinés : milieux lettrés, artistiques,
mondains, mais aussi, quand le tropisme pour la drogue relève d’un emprunt culturel,
milieux des voyageurs (marins, militaires, coloniaux, commerçants spécialisés dans
l’import-export...). Enfin, la diffusion de stimulants, telle la cocaïne, dans les réseaux
du plaisir et de la nuit favorise l’implantation des drogues au sein des métiers du
spectacle mais aussi de la prostitution et de certains circuits délinquants, du moins
dans les quartiers où s’organise le trafic, à Paris, Marseille ou Toulon.
Cette sociologie un peu rudimentaire est celle que l’on peut déduire de la littérature médicale ou généraliste de la Belle Époque
[25], avec une inévitable marge
d’imprécision. La plupart des échantillons médicaux disponibles pour le XIX
e siècle
donnent en effet à voir les malades les plus lourdement dépendants, à la morphine
le plus souvent, et dont l’intoxication est fréquemment d’origine médicale. Ils ne
révèlent pas grand-chose des formes de consommation plus expérimentales, plus
ludiques ou plus ponctuelles, sauf quand elles ont évolué vers des polyintoxications
de longue durée. Ils repèrent moins bien également les drogues telles que le haschich
et la cocaïne
[26], qui n’engendrent pas de dépendance comparable à celle suscitée
par l’opium et ses dérivés. En revanche, les documents élaborés à partir des données
judiciaires disponibles pour l’entre-deux-guerres
[27] permettent de radiographier
beaucoup plus finement les réalités sociales du monde de la drogue, dont nous venons
de dresser la typologie. Avant d’y quêter les signes d’évolution, on y trouvera matière
à confirmer certaines tendances de fond.
Des foyers stables de consommation
Malgré les importantes distorsions introduites par la nature de la source, le
tableau général présenté en annexe
[28] permet de faire émerger avec netteté plusieurs des pôles socio-culturels de la drogue constitués dans la période précédente.
Le pôle thérapeutique
Remarquons en premier lieu l’importance encore grande du vivier médicothérapeutique, près de 11 % des inculpés pour une catégorie socio-professionnelle
qui représente à peine 2 % de la population active du département de la Seine au
recensement de 1936 (1,71 % en 1921). Certes, une partie majoritaire de ce groupe
est poursuivie pour des activités de vente ou de cession illégales – médecins ou
pharmaciens accusés de « trafic en blouse blanche » – mais les professions thérapeutiques restent représentées dans les catégories « usagers » et « détenteurs » nettement
au-delà de leur poids effectif (respectivement 20 et 15 %). Encore ce pôle est-il très
vraisemblablement sous-représenté au niveau judiciaire en raison d’une vulnérabilité
moindre à la répression
[29], et du fait que les usagers associés à cette catégorie
(conjoint ou relation de médecin par exemple) ne sont pas repérables comme tels
dans nos statistiques. Les échantillons médicaux, d’interprétation il est vrai plus hasardeuse en raison de la maigreur des effectifs étudiés, font ressortir un poids proportionnel des professions de la santé très supérieur à celui des statistiques judiciaires
[30], et des toxicomanies d’origine thérapeutique qui englobent souvent plus de
la moitié de l’échantillon. Celles-ci concernent les malades intoxiqués à la suite d’un
traitement, qu’il n’est guère aisé de repérer sur les bancs du tribunal, mais pour
lesquels le taux de fraude à l’ordonnance (15 % des inculpations totales) peut nous
fournir un indice
[31]. Même éparses et sujettes à caution, les données disponibles
montrent bien que le critère de la facilité d’accès aux produits demeure dans l’entre-deux-guerres une puissante incitation au recours à la drogue, y compris auprès de
populations prévenues de ses dangers. Ainsi pour ce « chirurgien distingué », père
de cinq enfants, qui subit entre 1926 et 1935 cinq cures de désintoxication dans
une clinique parisienne pour tenter de supprimer des habitudes de morphinomane
que sa thérapeute attribue à un « tempérament très mélancolique ». Les pressions de
l’entourage familial et professionnel ne suffisent pas à le guérir de ces « impulsions
toxicomaniaques » ni à prévenir une mort précoce, après que le malheureux praticien
se fut retiré à la campagne avec sa famille « pour tenter à nouveau sa chance »
[32].
Le monde des lettres, des arts et du spectacle
Le second pôle saillant concerne le monde des lettres, des arts et du spectacle,
auquel nous avons choisi d’adjoindre les professions intellectuelles, qui sont certes
moins bien représentées (une quarantaine d’inculpés) mais entretiennent souvent des
rapports étroits avec les premières, notamment dans le cas des journalistes. Ce sont
alors près de 13 % des inculpés qui sont concernés, pour un groupe socio-profes-sionnel qui ne représente guère plus de 1 % de la population active du département.
A noter que ce groupe inclut aussi bien l’aristocratie des milieux artistiques (on
retrouve plusieurs noms célèbres au hasard des dépouillements) que des cercles moins
reluisants, ceux des cabarets, des dancings ou des music-halls de la Butte Montmartre.
Croisé au critère du sexe et de l’adresse
[33], il fait bien ressortir le poids de ce
quartier, étroitement surveillé par la Brigade des Stupéfiants, mais aussi par une
Police des mœurs souvent encline à fantasmer l’ubiquité du fait prostitutionnel : avec
les « sans profession », il s’agit du groupe qui compte le taux le plus élevé de femmes,
et la plus forte concentration d’adresses montmartroises (la moitié de l’ensemble).
En ce sens, il est très probable que la visibilité judiciaire de cette catégorie socio-professionnelle relève en premier lieu d’un effet de sources spécifique
[34], même si
la circulation des drogues dans ces milieux est largement corroborée par le reste de
la documentation : tant les patients interrogés par les thérapeutes d’Henri-Rous-selle
[35] que certains artistes ou écrivains célèbres décrivent un monde où les stupéfiants sont consommés de manière banale, ce qui ne signifie pas que les drogues
soient adoptées par tous. L’écrivain Pierre Drieu La Rochelle, par exemple, témoigne
tout au long de son œuvre de son dégoût des stupéfiants, pour lui symbole de décadence
[36]. Mais une certaine liberté de mœurs, un rapport plus frondeur à la loi, le
pouvoir prêté aux drogues d’augmenter les capacités créatrices, le stress spécifique
à certains métiers de la nuit et du spectacle, autant d’explications qui peuvent rendre
compte du succès durable des paradis artificiels au sein de la nébuleuse artistique et
littéraire.
Au-delà de ces deux groupes bien typés, et qui laissent deviner la pérennisation
de certaines « spécialisations » apparues au XIXe siècle, les statistiques judiciaires par
catégories socio-professionnelles deviennent moins lisibles, ce qui ne nous interdira
pas d’y quêter des signes de cohérence.
Le poids des « sans profession » :
la drogue, une pathologie du désœuvrement ?
Le poids important des « sans profession » (21 % du total des inculpés) est à
souligner. Croisé avec le critère du sexe, il fait apparaître sans surprise une population majoritairement féminine (près de 70 % de ce groupe, alors que les femmes ne
représentent globalement que 30 % des inculpés). Le pourcentage demande toutefois
à être interprété par-delà l’explication évidente d’une moindre implication féminine,
à cette époque, dans le monde du travail. On remarquera d’abord une égale répartition des adresses, spécifique à ce groupe, entre le Montmartre du « plaisir et du
crime » et les beaux quartiers, ces deux aires géographiques regroupant plus d’inculpés que la moyenne (respectivement 66 et 56 %). Dans le second cas, nous avons
de toute évidence affaire à une population riche et oisive
[37], pour qui la drogue
relève soit du passe-temps mondain, soit d’une pathologie du désœuvrement : une
jeune élégante cocaïnomane, patiente du Dr Henri Piouffle, avoue ainsi n’avoir
jamais « recherché [dans la drogue] que le plaisir et la satisfaction immédiate de ses
désirs. Elle s’est toujours ennuyée, ne s’est intéressée à rien ni à personne »
[38].
Dans le premier groupe, en revanche, il est très vraisemblable, compte tenu de la
localisation exacte des adresses, et notamment du poids exorbitant du quartier Saint-Georges (Pigalle), que ces contingents majoritairement féminins de « sans profession » dissimulent un nombre important de prostituées. De fait, l’ensemble des sources signalent ce groupe comme vulnérable à la drogue
[39], du moins dans les
quartiers où se sont implantées des activités de trafic, qui recoupent de plus en plus
dans l’entre-deux-guerres celles de proxénétisme. A noter en revanche que la catégorie « fille soumise »
[40] n’est quasiment pas représentée dans la rubrique « profession », à peine une dizaine d’occurrences pour l’ensemble du fichier. Mais il est vrai
que la période correspond à un étiolement significatif de la prostitution encartée
[41].
Il est d’ailleurs vraisemblable que la catégorie « artistes », dont nous avons déjà relevé
le caractère plus féminisé, abrite un nombre non négligeable de femmes ayant préféré dissimuler la nature de leur activité réelle, ou alternant engagements artistiques
et commerce sexuel de complément. Le recoupement des adresses témoigne à n’en
pas douter d’une certaine interpénétration de la prostitution et des milieux artistiques
dans le Paris des années 1920 et 1930, ainsi que d’un commun tropisme pour les
stupéfiants.
Trafic et usage : opposition ou complément ?
Nous avons évoqué jusqu’à présent les groupes dont les inculpations relevaient
d’une activité liée à l’usage, ou de la simple détention de drogues, catégories de délits
qui signalent de manière indirecte des catégories socio-professionnelles essentiellement concernées par des phénomènes de consommation, même si la tentation du
trafic n’est pas absente, comme en témoigne un taux de poursuites pour vente et
cession
[42] jamais inférieur à 25 %, quel que soit le groupe envisagé. On peut adjoindre à ce premier ensemble les cadres et les professions du tertiaire supérieur qui,
moins nombreux (59 inculpés, 3,5 % du total), présentent une structuration des délits
à peu près identique.
Celle-ci change nettement en revanche dès lors que l’on aborde les professions
intermédiaires et populaires – représentants de commerce, employés, boutiquiers,
ouvriers et petits artisans. Pour ces catégories en effet, l’inculpation de trafic est
toujours dominante (de 50 à 60 % des cas), surtout si l’on tient compte du fait que
les inculpations pour simple détention peuvent dissimuler des activités de trafic
n’ayant pu être juridiquement qualifiées comme telles faute de preuve
[43]. Ces professions sont, de manière compréhensible, essentiellement concentrées dans la proche banlieue parisienne et le Paris populaire du Nord et de l’Est, tout particulièrement
dans notre espace « Grand Montmartre »
[44], qui devient dans l’entre-deux-guerres
avec Marseille l’épicentre français et même européen du marché clandestin des drogues.
On verrait donc s’opposer assez nettement deux pôles : l’un essentiellement
consommateur, plutôt bourgeois et intégré, incluant les professions thérapeutiques
et des catégories de population très aisées, mais aussi des milieux plus hétérogènes
comme les artistes et les « sans profession », qui vont de la haute bohême artistique
et des gens du monde au petit peuple de la Butte et aux filles de noce; l’autre,
essentiellement trafiquant, et très majoritairement masculin, situé à l’intersection des
milieux populaires et de la délinquance professionnelle. Peut-on considérer dès lors
que la drogue resterait globalement un vice ou une pathologie de privilégiés, en
dehors de quelques cercles marginaux spécifiques tels les prostituées ou les milieux
de la nuit et du spectacle ?
Des signes d’évolution : une progression
vers les couches populaires et les marges sociales ?
Si ce tableau est globalement valable, et le reste pour l’ensemble de la période,
on doit néanmoins lui apporter d’importantes retouches.
La drogue des minorités ethniques
Remarquons d’abord qu’il existe un groupe populaire concerné par l’usage régulier de substances psychoactives illicites, et qui n’apparaît pas dans le tableau présenté
du fait que le critère décisif est ici non plus celui de la profession, mais celui de la
nationalité ou du lieu de naissance : ce sont certaines minorités ethniques qui
s’implantent en France à compter de la Première Guerre mondiale, originaires d’Asie,
d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient. A Paris, nous dénombrons par exemple
42 Chinois et 15 Indochinois inculpés, effectifs moins minuscules qu’il y paraît de
prime abord puisqu’on ne recense pas plus de 6 000 Asiatiques (toutes origines
confondues) dans le département de la Seine dans la période
[45]. A Marseille, ville
la plus cosmopolite de France, les Asiatiques représentent près de 40 % des inculpés
recensés sur quatre années. Moins nombreux, peut-être parce que le haschich est
une drogue plus discrète et moins bien connue de la répression, les Africains du Nord
(à peine 1 % des inculpés à Paris, 6 % à Marseille) et les Moyen-Orientaux (0,5 %
des inculpés à Paris et 3,4 % à Marseille) font néanmoins figure de minorités également concernées par la drogue. Nous savons par les dossiers d’instruction de la Cour
d’appel d’Aix-en-Provence que des cigarettes au kif se vendaient couramment dans
les bars et les restaurants fréquentés par des ouvriers immigrés
[46], tandis qu’à Paris,
les rares affaires impliquant le haschich concernent de manière presque exclusive
des Turcs, des Arméniens ou des Africains du Nord. Nous trouvons donc là un autre
pôle de consommation populaire, certes très spécifique, mais qu’il convient de ne
pas ignorer, et qui fait d’ailleurs l’objet d’une vigilante attention de la police, autant
qu’elle mobilise les fantasmes médiatiques
[47].
Des usagers d’origine populaire
D’autre part, nous devons tenir compte du fait que les catégories socio-profes-sionnelles principalement concernées par les activités de trafic ne sont pas à l’abri
de la tentation du recours à la drogue. Outre que nous pouvons le déduire des taux
de poursuite pour « usage » et dans une certaine mesure pour « détention », jamais
inférieurs, en total cumulé, à 30 % des inculpations, nous l’apprenons de la bouche
même des intéressés lorsque leurs témoignages ont été répercutés par des médecins.
C’est ainsi que les Dr Jules Ghelerter et Roger Dupouy ont pu soigner entre 1921
et 1934 à l’hôpital Henri-Rousselle une clientèle plus populaire que celle des cliniques
privées à laquelle avaient généralement affaire les thérapeutes de la période précédente. Ce sont des ouvriers, des domestiques, des couturières, des employés du
commerce ou de la restauration, des chauffeurs... Ils représentent environ 30 % de
l’échantillon Ghelerter (années 1920) et 40 % de l’échantillon Dupouy (année
1933-1934)
[48]. Ce ne sont pas, contrairement aux préjugés sociaux qui associent
souvent l’attrait pour le rêve artificiel aux milieux lettrés et cultivés, uniquement des
intoxications involontaires d’origine thérapeutique, mais souvent aussi des toxicomanies liées au milieu professionnel et familial, ou bien au type de sociabilité : « par
curiosité », « par entraînement », « sur le conseil d’un ami », « en fréquentant les dancings ou les prostituées », telles sont les motivations originelles les plus fréquemment
invoquées
[49]. Si l’on cherche maintenant à dresser une typologie de cette toxicomanie d’origine populaire, on s’aperçoit qu’elle concerne surtout les catégories de
population qui fréquentent les quartiers de plaisir ou qui y résident; ou encore les
professions ou les couches sociales les plus susceptibles de côtoyer et d’intéresser la
pègre trafiquante – notamment les métiers de « passeur » tels que chauffeurs, chasseurs de restaurant, voyageurs de commerce. Enfin, il faut envisager le cas des professions populaires en contact avec les catégories supérieures elles-mêmes concernées par la drogue : domestiques, métiers de la mode et de la beauté. Mais dans ce
dernier cas, la contamination du haut vers le bas de la société, fréquemment dénoncée par les observateurs sociaux
[50], reste plus difficile à démontrer. Un attendu du
tribunal correctionnel de la Seine nous fournit en tout cas un exemple intéressant de
rencontre avec la drogue relevant de ce cas de figure : il s’agit d’une femme de
chambre jugée en 1917 en même temps que sa maîtresse morphinomane, et qui
reconnaît qu’elle allait régulièrement « prendre chez [le pharmacien] les quantités
importantes de morphine dont usait sa maîtresse »
[51]. Si rien n’indique ici que la
domestique ait cédé au même vice, l’on voit bien comment une situation de ce type
a pu favoriser la diffusion du « mauvais exemple ».
Les recompositions de l’entre-deux-guerres
Nettement décelable, cette toxicomanie d’origine populaire nous a paru se développer dans l’entre-deux-guerres, en raison notamment du rôle de plus en plus actif
joué par les trafiquants de drogues. Un indice nous en est fourni par l’évolution des
moyennes d’âge des inculpés par catégories socio-professionnelles, qui fait apparaître le vieillissement des populations les plus bourgeoises, en même temps que le
renouvellement régulier, et même le rajeunissement des catégories populaires
[52].
De fait, les trafiquants ont eu tout intérêt, pour faire fructifier leur commerce
clandestin, à conquérir de nouvelles strates de clientèle : d’où l’apparition d’une drogue à coloration populaire très différente de la drogue aristocratique, lettrée ou bourgeoise des origines. Le vivier fut, logiquement, constitué des populations qui entretenaient des rapports de proximité sociologique ou géographique avec la délinquance
professionnelle convertie au trafic des stupéfiants : ouvriers ou chômeurs de certains
quartiers « chauds », clientèle modeste des établissements de plaisir (bordels, bars,
dancings...), prostituées sous la coupe de plus en plus étroite du proxénète-trafiquant.
On doit donc postuler que la circulation clandestine des produits a représenté un
inévitable élément de tentation, ce qui explique que l’on puisse voir apparaître dans
nos statistiques des catégories socio-professionnelles essentiellement « trafiquantes »,
mais qui, à la marge, furent également concernées par des phénomènes de consommation. Un cas marseillais met bien en évidence la constitution de ce petit milieu de
la drogue au carrefour du trafic et de la consommation. En 1938 est ainsi jugée, en
même temps qu’une petite bande de revendeurs, une droguée de 28 ans vivant avec
un navigateur annamite. D’après le rapport de police, elle aurait tenu sur le Vieux
Port avec son ancien mari un hôtel-restaurant « réputé comme ayant une clientèle
d’usagers de stupéfiants », où elle « s’adonnait aux stupéfiants avec son mari ». Déjà
condamnée pour des affaires de drogues, elle semble se livrer elle-même à un petit
trafic pour son usage personnel
[53].
Des milieux délinquants aux marges sociales
Le cas limite est alors celui d’un mode de vie déviant entièrement articulé à la
drogue, à sa sociabilité et à son commerce, préfiguration de la figure du
junkie que
décrira l’écrivain William Burroughs pour l’Amérique des années 1950
[54]. Si les
phénomènes de dépendance induits par l’usage régulier de stupéfiants, notamment
d’opiacés, furent d’emblée susceptibles de destructurer en profondeur la vie d’un
individu – de nombreux cas sont repérables dès le XIX
e siècle en Europe ou en
Asie
[55] –, le régime de pénalisation ajoute à ces problèmes d’ordre physiologique
ou psychologique celui de la clandestinisation des circuits d’approvisionnement et le
risque de basculement dans une délinquance régulière. De plus, l’installation durable
d’un circuit clandestin des stupéfiants a créé les conditions d’apparition d’un univers
de la drogue relativement autonome, auquel s’associent toute une économie et une
sociabilité souterraines à la fois plus marginales et plus déclassées que ne l’étaient
dans la période précédente les différentes « communautés » d’usagers identifiables
[56].
Pour cerner cet univers parallèle de la drogue, force nous est de recourir cette
fois à des sources plus qualitatives qui, si elles nous interdisent d’en évaluer le poids
réel, en laissent bien deviner les contours. On évoquera notamment le cas d’un
patient du Dr Ghelerter, désintoxiqué plusieurs fois à l’hôpital Henri-Rousselle au
cours des années 1920
[57]. Artiste de music-hall fréquentant la bohême montmar-troise, l’homme se lie après la guerre, par l’intermédiaire d’une amie, à un cercle
d’amateurs de stupéfiants qui, habitués du « Renifl’Hotel », l’initient à la cocaïne. Très
vite usager régulier, il parvient néanmoins à concilier son « vice » avec une vie professionnelle chargée, alternant périodes de sobriété et épisodes de cocaïnomanie.
Mais c’est bientôt l’engrenage : ses pourvoyeurs s’échinent à le faire retomber et le
convertissent à l’héroïne, plus addictive. Devenu polytoxicomane, le chanteur ne
tarde pas à avoir des démêlés avec la justice, et perd bientôt son travail. « Sa
déchéance, note alors son thérapeute, commence. Il chante de temps à autre dans
des cinémas et des concerts, mais n’arrive plus à gagner suffisamment pour acheter
sa drogue »
[58]. D’où la tentation de se faire petit revendeur pour financer sa
consommation : vers 1925, « F.R. rencontre dans ces milieux [de toxicomanes] un
ancien camarade qui fait un trafic de drogues sous le couvert d’une fabrique de jouets.
[...] Déchu, misérable, F.R. accepte d’être engagé dans cette curieuse fabrique au
pair, c’est-à-dire qu’il travaillera jours et nuits [...] sans aucun salaire; il recevra abri
et nourriture et de la drogue tant qu’il voudra, sans se priver »
[59]. Activité illégale
qui se solde par plusieurs condamnations judiciaires, et qui l’accule en 1928 à la
désintoxication.
Nous trouvons donc là l’exemple d’un toxicomane victime d’un déclassement
spectaculaire, en rapport étroit avec son intoxication, et qui a connu, au moins pendant un bref épisode de son existence, une vie sociale entièrement dominée par sa
toxicomanie. L’observation révèle en creux tout un réseau clandestin de la drogue,
incluant des lieux d’habitation, de rencontre et de transaction
[60], une clientèle
régulière d’acheteurs et de vendeurs, une expérience commune de la misère et de la
répression. Bref, un milieu marginal spécifique qui n’est pas sans évoquer la drogue
de l’
underworld qu’un sociologue de Chicago décrit à la même époque pour les
États-Unis
[61].
Cette figure, qui se cristallise vraiment dans l’entre-deux-guerres et dont nous
trouvons ici et là d’autres exemples moins développés
[62], est loin toutefois d’épuiser toutes les virtualités du lien social à la drogue. Nous continuons de trouver dans
la période bon nombre de consommateurs intégrés qui, même en cas d’usage prolongé et de pathologie lourde, sont restés largement à l’écart de cet univers clandestin, ou ne s’y sont frottés qu’à titre très occasionnel – par exemple en cas d’approvisionnement ou de condamnation judiciaire ponctuelle. A l’opposé, nombreuses
sont les figures de marginaux drogués dont la position de marginalité précède ou
excède largement le facteur toxicomanie : le cas des prostituées est le plus évident
[63], mais il en existe d’autres, par exemple dans les milieux de la délinquance
professionnelle
[64]. Enfin, il faudrait préciser que ces modes de vie déviant construits
autour de la drogue ne font pas nécessairement destin, sauf cas, finalement assez
rares, de décès ou de déchéance irrémédiable. La plupart du temps, ils ne constituent
qu’un épisode dans le parcours d’un individu, parfois prolongé sur une voire deux
décennies, mais guère au-delà. Aussi « la drogue » ne saurait-elle s’apparenter à une
condition sociale fermée, pas plus que « le toxicomane » ne peut faire figure d’entité
sociologique précise. Toutefois, il apparaît probable que la pénalisation et les effets
pervers qu’elle a entraînés ont joué dans le sens d’une certaine cristallisation autour
de l’élément « drogue », en favorisant l’émergence d’un type spécifique de drogué,
l’usager-trafiquant d’héroïne, qui, dans l’imaginaire public, confisquera bientôt à son
seul profit toutes les virtualités du lien aux drogues, en l’associant à la marginalité et
à la déchéance.
Conclusion : une mutation lente
mais lourde de conséquences
Un bilan à l’échelle de l’entre-deux-guerres permet de constater que la socio-logie des usages de drogues n’a pas été fondamentalement bouleversée dans la
période. Apparues au XIXe siècle, les figures de l’artiste amateur de paradis artificiels,
du colonial opiomane, du thérapeute victime d’automédication ou de la prostituée
droguée restent présentes. L’univers social de la drogue continue ainsi de se distribuer
entre un pôle élitiste (milieux mondains, artistiques, ou coloniaux), un pôle crapuleux
(trafiquants, prostituées, milieux de la nuit) et un dernier plus indifférencié socialement, souvent lié à des intoxications d’origine thérapeutique. On a toutefois le sentiment qu’avec la criminalisation indirecte de l’usage des stupéfiants, le second a
progressé, au détriment des deux autres, sans doute plus sensibles à l’« effet pénalisation ». Si ce dernier a donc joué un rôle fondamental dans les reconfigurations de
la période, et rend compte d’un certain déclassement social global du monde de la
drogue, il n’en reste pas moins que cette dernière continue de revêtir des apparences
trop diverses pour qu’il soit possible de la ramener à la dimension exclusive d’une
marginalité ou d’une pathologie sociale : hier comme aujourd’hui, « la drogue » doit
en réalité se décliner au pluriel.
Annexe
Les résultats statistiques présentés ont été constitués à partir du dépouillement
des minutes des jugements du tribunal correctionnel de la Seine, conservées aux
Archives de Paris sous la cote D1U6. On a établi un fichier par affaire et par individu
pour toutes les infractions à la loi de 1916. Pour chaque affaire jugée, le registre
décline l’âge, le lieu de naissance, l’état civil, la profession et l’adresse déclarés du
ou des inculpés. Le jugement résume ensuite de manière très succinte, sous la forme
d’attendus, les faits qui ont permis de qualifier le délit, ainsi que les drogues impliquées. Ce sont ces lignes qui, éclairant les circonstances de l’inculpation, nous ont
permis de ventiler les individus inculpés selon les différentes formes possibles d’infraction à la loi, et de constituer des sous-fichiers par type de délits. C’est ainsi que nous
avons regroupé dans une catégorie « usagers » les individus poursuivis pour usage en
société, port ou détention quand les attendus du jugement faisaient explicitement
référence à l’usage, utilisation d’ordonnances fictives, achat ou procuration de stupéfiants et enfin usage assorti de vente (cas le plus rare). Le deuxième sous-groupe
comprend les individus poursuivis pour « port » ou « détention » de stupéfiants, sans
autre renseignement; le troisième, ceux inculpés de vente, trafic, cession de stupéfiants à titre onéreux ou gratuit. Enfin, la rubrique « autre » rassemble les délits d’ordre
strictement économique (cas d’industriels important des produits stupéfiants, par
exemple), ainsi que les médecins et pharmaciens accusés d’irrégularités.
Le dépouillement ayant fait apparaître de très fortes concentrations d’inculpés
dans certains quartiers, nous avons distingué deux ensembles spatiaux spécifiques.
Le premier, baptisé « Grand Montmartre », englobe les IXe, Xe et XVIIIe arrondissements de Paris, ainsi que la partie est du XVIIe arrondissement (Quartiers Batignolles
et Épinettes) et l’est du VIIIe (Europe et Madeleine). Le second, baptisé « Beaux quartiers », comprend les VIIe et XVIe arrondissements, ainsi que la partie ouest du XVIIe
(Ternes et Plaine de Monceau), et l’ouest du VIIIe (Faubourg du Roule et Champs-Élysées). Il n’est pas sans intérêt de remarquer que ces deux ensembles, qui représentent 6 arrondissements parisiens, concentrent plus de la moitié (55 %) des inculpés, et les deux tiers des inculpés parisiens.
Graphique 1
Les inculpations pour infractions à la loi de 1916 en France,
[*]
Professeur d’histoire-géographie au Collège Chaptal à Paris, docteur en histoire.
[(1)]
La loi du 12 juillet 1916, complétée par le décret du 14 septembre 1916, crée une catégorie
spécifique de « substances vénéneuses » (opium et dérivés, haschich et cocaïne) inscrites au tableau B, dont
le commerce et la détention sont illégales, l’utilisation médicale étant étroitement contrôlée. Si l’usage
simple n’est pas réprimé, seul l’usage en société étant visé par la loi, les consommateurs purent être
inculpés pour possession illégale de stupéfiants, fraudes à l’ordonnance et parfois trafic.
[(2)]
Ce dépouillement a été réalisé dans le cadre d’une thèse pour le doctorat d’histoire sous la direction
de Jean-Louis Robert, soutenue à l’université d’Orléans en 2000,
Usages et usagers de drogues dans
la France de l’entre-deux-guerres (1916-1939). En dépouillant une année sur deux des minutiers de
jugements correctionnels parisiens (A.D. Seine, D1U6), nous avons recensé 1 853 individus jugés pour
infraction à la loi de 1916 entre 1917 et 1937, soit en moyenne 170 personnes par an. Ce fichier fut
ensuite complété par un sondage dans les registres marseillais, portant sur quatre années, dont nous ne
présenterons ici que quelques résultats. Nos sources incluaient également la presse, la littérature générale
et médicale.
[(3)]
Parfois centrée prioritairement sur la répression du trafic, d’autres années plus diversifiée dans sa
mise en œuvre.
[(4)]
Cf. J.-J. YVOREL,
Les poisons de l’esprit. Drogues et drogués en France au XIXe siècle, Paris,
Quai Voltaire, 1992, p. 107-108.
[(5)]
Le terme date de 1909 et fait la synthèse des différentes formes de manies des toxiques jusque-là
répertoriées (
ibid., p. 91).
[(7)]
Publié annuellement par le ministère de la Justice.
[(8)]
Voir document 1 en annexe.
[(9)]
Voir document 2 en annexe.
[(10)]
Entre 10 et 50 par an à l’hôpital Henri-Rousselle, service psychiatrique ouvert de l’asile Sainte-Anne.
[(11)]
Rappelons qu’aujourd’hui la toxicomanie lourde toucherait en France de 50 000 à 200 000 personnes, pour une population générale supérieure de vingt millions d’individus à celle de l’entre-deux-guerres. Si l’on prend en compte les usagers de drogue douce et les formes de consommation ponctuelles
et récréatives (type ecstasy), ce sont alors plusieurs millions de personnes qui sont concernées de nos
jours par la drogue. Cf. R. HENRION,
Rapport de la commission de réflexion sur la drogue et la toxicomanie, Paris, La Documentation française, 1995, p. 15 et 36. Même en l’absence de données précises,
l’on voit bien que le poids relatif du phénomène dans la société française des années 1920 et 1930 est
sans commune mesure avec ce qu’il peut représenter aujourd’hui.
[(12)]
Voir document 3 en annexe.
[(13)]
Voir le document 4, tiré de J. GHELERTER,
Les toxicomanies, étude médico-sociale, Paris, thèse
de médecine, 1929. Ce praticien d’origine roumaine a travaillé à l’hôpital Henri-Rousselle dans le service
de désintoxication du Dr Roger Dupouy. Sa thèse constitue l’étude la plus fouillée de la période sur les
aspects sociaux des toxicomanies.
[(14)]
Cet alcaloïde de la coca a été isolé à Vienne en 1859 par le chimiste viennois Nieman.
[(15)]
Voir sur ce point les remarques de J.-J. YVOREL,
Les poisons...,
op. cit., p. 120.
[(16)]
Les textes de 1916 laissent aux professions thérapeutiques la liberté de prescrire les substances
du tableau B (stupéfiants), mais sous contrôle étroit : les ordonnances doivent être renouvelées tous les
7 jours, les noms et adresses du malade et du praticien sont inscrits sur le registre des pharmacies. Tout
soupçon de prescriptions non justifiées ou indûment prolongées peut entraîner des poursuites judiciaires.
De fait, ce sont quelque 80 médecins et pharmaciens que nous recensons dans notre fichier pour des
inculpations de ce type.
[(17)]
Qui n’apparaîtront pas avant les années 1950.
[(18)]
Cf. T. MAEDER,
Antonin Artaud, Paris, Plon, 1978 et A. ROUMIEUX,
Artaud et l’asile. Au-delà
des murs, la mémoire, Paris, Séguier, 1996.
[(19)]
Cf. J.-J. YVOREL,
Les poisons...,
op. cit., p. 36-37.
[(22)]
Sur cette alliance paradoxale, voir L. CHEVALIER,
Montmartre du plaisir et du crime, 2
e éd.,
Paris, Payot, 1995, p. 386.
[(23)]
Cf. J.-J. YVOREL,
Les poisons...,
op. cit., p. 119-122.
[(24)]
Le haschich, pour sa part, semble passé de mode dès la seconde moitié du XIX
e siècle (
ibid.,
p. 145-146). Dans l’entre-deux-guerres, on ne le trouve plus guère consommé qu’au sein de groupes
ethniques originaires d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient (Marocains, Algériens, Turcs, Arméniens).
Cette drogue représente moins de 1 % des substances vénéneuses impliquées dans les jugements parisiens.
[(25)]
Cf. J.-J. YVOREL,
Les poisons...,
op. cit., p. 111-165.
[(26)]
Quoique très addictive et très nocive, la cocaïne relève, dans ses modalités d’action, de mécanismes différents de ceux des opiacés, et se prête moins bien à la cure-type telle qu’elle est élaborée au
XIX
e siècle. Hier comme aujourd’hui, les spécialistes s’accordent à souligner la plus grande difficulté à
repérer les cocaïnomanes. Cf. J. GHELERTER,
Les toxicomanies...,
op. cit., p. 104-106.
[(27)]
Malgré les biais inhérents à la surveillance policière et à la répression judiciaire, la diversité des
modalités d’inculpation de l’usager, qui vont de la détention illicite de stupéfiants à la fraude à l’ordonnance
en passant par l’achat ou les activités de petit trafic pour certains, expliquent que les données judiciaires
fournissent un cliché relativement complet de la sociologie des drogues, du moins à Paris. Les poursuites
pour « utilisation d’ordonnances fictives », notamment, ont permis d’atteindre pénalement une clientèle
bourgeoise et intégrée, très éloignée de l’univers de la délinquance ou de la marge. En revanche, la source
interdit tout dosage fiable par catégorie sociale.
[(29)]
Qui s’explique à la fois par la moindre surveillance dont font l’objet ces populations et par le fait
que les professions de santé demeurent les seules à pouvoir pratiquer légalement l’auto-prescription de
substances du tableau B, malgré les efforts de la justice pour lutter contre les abus.
[(31)]
De nombreux éléments, et notamment les déclarations de malades interrogés par les thérapeutes
de l’hôpital Henri-Rousselle, nous ont en effet amené à considérer que les toxicomanes d’origine thérapeutique continuaient plus souvent à se fournir par la filière pharmaceutique, ce qui n’a rien d’étonnant
dans le cas de populations n’ayant généralement pas le moindre contact avec les circuits marginaux et
clandestins de la drogue.
[(32)]
Cf. A. BUVAT-COTTIN,
Considérations cliniques et thérapeutiques sur les toxicomanies, Paris,
thèse de médecine, Librairie Le François, 1936, observation LIV, p. 116-117.
[(33)]
Voir nos remarques sur les adresses,
infra, p. 100.
[(34)]
De manière générale, les métiers de l’art et du spectacle semblent particulièrement délinquants
et/ou surveillés (voir pour la période précédente les remarques de F. DÉMIER et J.-C. FARCY,
Regards sur
la délinquance parisienne à la fin du XIXe siècle, 1997, p. 57).
[(35)]
Le Dr Ghelerter remarque ainsi à propos d’une de ses patientes femme de lettres : « Dans les
milieux artistiques et littéraires qu’elle a fréquentés à Paris, tout le monde prenait des toxiques » (
La
toxicomanie...,
op. cit., p. 70), tandis que les biographes de Fréhel notent : « Pour la société dans laquelle
évoluaient Fréhel et Maurice Chevalier, la drogue n’était qu’un amusement banalisé ». N. et A. LACOMBE,
Fréhel, Paris, Belfond, 1990, p. 56.
[(36)]
Cf. notamment P. DRIEU LA ROCHELLE,
Gilles, Paris, Gallimard, 1939, p. 382 et 646-647.
[(37)]
Pour caractériser cette population, le critère encore trop grossier du quartier peut souvent être
affiné par l’adresse exacte, la présence ou non d’une particule, le statut matrimonial.
[(38)]
H. PIOUFFLE,
Les psychoses cocaïniques, Paris, Maloine, 1919, p. 83.
[(39)]
Voir par exemple V. CYRIL et le Dr BERGÉ,
La coco, poison moderne, Paris, Flammarion, 1929
et l’ensemble des sources policières conservées dans A.N., F7 14 832, ou A.D. Bouches-du-Rhône,
208U31.
[(40)]
Incluse dans la rubrique « divers ». A Marseille, les filles soumises sont à peine mieux représentées
(4,4 % du total des inculpés recensés dans cette ville), les inculpés pour infraction à la loi sur les stupéfiants
étant de toute façon masculins à près de 83 %.
[(41)]
Cf. L. ADLER,
La vie quotidienne dans les maisons closes, 1830-1930, Paris, Hachette, 1990,
p. 170.
[(42)]
Toutefois une inculpation pour « trafic » ne préjuge en rien de la nature réelle de l’infraction, la
police poussant souvent à la surqualification du délit, notamment en cas de saisie d’importantes quantités
de drogues.
[(43)]
Certains dossiers d’instruction conservés aux Archives des Bouches-du-Rhône (dans la série
208U31) font bien apparaître cette difficulté spécifique à l’application de la loi sur les stupéfiants.
[(45)]
Ils sont environ 6 200 dans le département de la Seine au recensement de 1921, mais le recensement de 1936 ne les distingue plus. L’
Annuaire Statistique de la ville de Paris annonce 2 024 Chinois
à cette date pour la seule ville de Paris contre 426 en 1921.
[(46)]
Voir notamment A.D. Bouches-du-Rhône, 208U31/1.
[(47)]
R. SCHOR,
L’opinion française et les étrangers 1919-1939, Paris, Publications de la Sorbonne,
1985, p. 115 relève l’amalgame souvent établi entre Chinois et opiomanie.
[(48)]
Voir document 4 en annexe.
[(49)]
Voir par exemple les déclarations de malades du Dr Roger Dupouy : « Les toxicomanies »,
L’Hygiène sociale, juin 1934, p. 2691-2701.
[(50)]
La responsabilité supposée des classes supérieures dans la diffusion des toxicomanies a été dénoncée dès le début du siècle. Voir par exemple la position du député socialiste Jean Colly lors des débats
de 1911-1916,
Journal Officiel, Documents parlementaires, Chambre, séance du 14 mai 1913, annexe
n
o 2715, p. 566.
[(51)]
A.D. Seine, D1U61405,25 mai 1917,8
e chambre correctionnelle.
[(53)]
A.D. Bouches-du-Rhône, 208U31/65,1938 (voir des cas identiques en 208U31/2,4,10,16).
[(54)]
De l’anglais
junk, ordure. Cf. W. S. BURROUGHS,
Junkie, New York, Ace Books, 1953.
[(55)]
Voir par exemple le
Journal d’un morphinomane, d’un médecin anonyme installé en Cochinchine dans les années 1880-1890, et qui a minutieusement consigné les étapes de sa déchéance physique
et morale (Paris, Éditions Allia, 1997).
[(56)]
Même s’il est souvent plus fantasmé que réel, le sentiment d’appartenance à une communauté
d’initiés a pu se développer notamment chez les fumeurs d’opium, voir les remarques de J.-J. YVOREL,
Les poisons...,
op. cit., p. 195.
[(57)]
Cf. J. GHELERTER,
Les toxicomanies...,
op. cit., observation XLII, p. 62-66.
[(60)]
Ceux-ci sont fréquemment évoqués par les sources policières, notamment les rapports de la Brigade mondaine (A.N., F7 14 832).
[(61)]
Cf. A.R. LINDENSMITH,
The nature of opiate addiction, Chicago, University of Chicago Libraries,
1937. Voir aussi J.-M. CHAPOULIE,
La tradition sociologique de Chicago, Paris, Éditions du Seuil, 2001.
[(62)]
A manier certes avec précaution, les rapports du Brigadier Métra (A.N., F7 14 832) évoquent
bien ce petit milieu pour la fin des années 1930.
[(63)]
A noter que les sources n’évoquent guère pour la période le type de la jeune droguée amenée à
se prostituer pour financer sa consommation, même si ce cas a pu exister.
[(64)]
La thèse de J. PERRIN,
La responsabilité pénale des toxicomanes, Paris, Vigot Frères, 1938, en
fournit plusieurs exemples.