Le Mouvement Social 2002/1
Le Mouvement Social
2002/1 (no 198)
184 pages
Editeur
Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).

DOI 10.3917/lms.198.0003
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Vous consultezFéminin et masculin

AuteurAnne-Marie Sohn[*] [*] Professeur d’histoire contemporaine à l’Université...
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du même auteur



L’histoire des femmes a conquis depuis plus de trente ans une place désormais centrale. Elle a progressé à pas de géant, comme l’attestent les titres de deux colloques. A l’aube des années 1980, les historiennes posaient la question suivante : Une histoire des femmes est-elle possible ? En 1997, elles inversaient la question : Une histoire sans les femmes est-elle possible ?[1] [1] M. PERROT (dir. ), Une histoire des femmes est-elle possible,...
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.

2 Autant dire que non seulement elles avaient prouvé que faire l’histoire des femmes n’était plus une gageure, que les muettes de l’histoire parlaient d’abondance à condition de trouver les sources où elles s’exprimaient – et il s’en invente chaque jour de nouvelles – mais que sans les femmes l’histoire était bancale. L’histoire des femmes a également contribué puissamment à la rénovation de la discipline tout entière. En attirant l’attention sur la dimension sexuée des phénomènes, elle les a révélés plus complexes qu’on ne le croyait et elle a tordu le cou à un certain nombre de vulgates. Pour ne prendre qu’un exemple, celui des O.S. des trente glorieuses, une lecture sexuée conduit à revisiter les images véhiculées par les grandes grèves d’immigrés ou le concept de « la nouvelle classe ouvrière » [2] [2] Inventé par S. MALLET, La nouvelle classe ouvrière, Paris,...
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. L’O.S., en effet, est d’abord un ouvrier d’origine rurale, une femme ou un jeune ensuite, un étranger enfin [3] [3] En 1968,36 % des O. S. sont des ouvriers d’origine...
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. Les femmes sont bien l’un des segments les plus exploités de la maind’œuvre, à l’égal des jeunes dont le sort, cependant, était largement méconnu avant le chômage et la précarisation des « Vingt piteuses », mais les victimes de la modernisation agricole ont, eux aussi, constitué un prolétariat marginalisé. La variable de sexe conduit ainsi à affiner les analyses sur la classe ouvrière et devrait susciter des recherches sur les « ruraux-ouvriers », comme l’on dit dans les années 1960, et les ouvriers d’origine agricole dont furent friandes les usines décentralisées et la nouvelle industrialisation rurale de type vendéen [4] [4] Le livre d’A. TOURAINE et O. RAGAZZI, Ouvriers d’origine...
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.

3 Il est, enfin, significatif que des historiens, étudiant des sujets apparemment neutres, soient in fine, presque malgré eux, devenus partie prenante de l’histoire des femmes. Catherine Omnès a consacré sa thèse d’État aux ouvrières mais dans une perspective économique comme l’atteste sa problématique. Elle s’intéresse, au premier chef, aux débats théoriques autour de la structuration du marché du travail qui n’est « probablement pas le marché fluide cher à la théorie néoclassique ». De là, elle étudie l’impact des transformations structurelles et conjoncturelles de l’économie comme de la société, sur les dits marchés du travail. Elle analyse, enfin, la place que les femmes y occupent. Elle montre ainsi, au rebours des analyses misérabilistes et simplistes, que jusqu’aux années 1950 au moins, les femmes ne sont pas des actrices marginales, interchangeables et intermittentes du marché du travail puisque celui-ci repose structurellement sur des fonctions sexuées si bien que leur retrait rendrait impossible le fonctionnement de l’économie [5] [5] C. OMNÈS, Ouvrières parisiennes. ...
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. Elle a été conduite, chemin faisant, à valoriser « la dimension sociale » de son travail et de là, l’approche sexuée, consacrant la dernière partie de sa recherche à « l’histoire personnelle des femmes ».

4 L’ouvrage tiré de cette recherche témoigne même d’une nouvelle évolution, l’accent étant mis d’entrée sur les études féminines, voire le genre avec la référence en note au M.A.G.E. Il en est de même pour Fabrice Virgili.

5 Travaillant sur la Libération, ce dernier a centré sa recherche sur la frontière floue entre épuration légale et épuration extra-judiciaire. Il a fait le choix de l’observer par le biais de la tonte féminine, acte visible qui satisfaisait une population soucieuse de châtier les traîtres.

6 Ce faisant, il a d’abord rencontré les femmes puis les représentations pesant sur elles, l’image de la virilité enfin. Le glissement du regard d’historiens jusque-là apparemment étrangers à l’histoire des femmes atteste sa percée épistémologique hors du champ clos des spécialistes.

7 Par ailleurs, l’histoire des femmes a définitivement démontré que l’identité sexuelle et la différence des sexes sont des constructions sociales. De là, a progressivement germé l’idée que non seulement l’histoire n’est pas celle des seuls acteurs masculins à laquelle elle s’est longtemps implicitement résumée, mais qu’inversement, les hommes aussi ont une histoire, liant comme pour les femmes sphère privée et sphère publique. John Tosh écrit, d’ailleurs, à propos de Manful Assertions, que « ce livre n’aurait pu voir le jour sans les travaux de Leonore Davidoff, Catherine Hall, James Hammerton »; et il souligne qu’« en tant que nouveau venu dans ce champ historique », il « doit beaucoup à la communauté des historiens du gender qui l’ont accueilli, encouragé et soutenu » [6] [6] J. TOSH, A Man’s Place. Masculinity and the Middle-Class...
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. Cette maturation conceptuelle explique l’intérêt croissant porté au masculin à partir des années 1990. Les sociologues comme Daniel Welzer-Lang, Michael Roper ou Michael Kimmel sont parmi les premiers à s’être engagés sur cette voie, mais aussi des historiens comme Robert Nye et Ute Frevert [7] [7] Voir pour la France le numéro « Masculin/ féminin »,...
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. Les littéraires à l’instar d’Annelise Maugue figurent aussi parmi les précurseurs [8] [8] A. MAUGUE, L’identité masculine en crise au tournant...
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. Le thème est donc d’actualité.

8 Le sujet a même fait une percée éditoriale, de l’histoire des pères au premier sexe, sans oublier la traduction tant attendue du livre de George Mosse, L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne[9] [9] J. DELUMEAU et D. ROCHE (dir. ), Histoire des pères et de...
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. Mais rien, peut-être, ne traduit mieux le renouvellement de la problématique que la décision des organisatrices du colloque Une histoire sans les femmes est-elle possible ?, et parmi elles, des pionnières de l’histoire des femmes, de proposer une session intitulée « Vers une histoire de la masculinité ». Les avancées de cette nouvelle histoire constituent, en effet, autant d’avancées pour l’histoire des femmes. C’est en connaissant mieux les hommes que l’on pourra désormais comparer terme à terme femmes et hommes puis étudier leurs interactions. Cette voie est prometteuse et a déjà été ouverte [10] [10] Ainsi par M. DUBESSET et M. ZANCARINI-FOURNEL, Parcours...
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. La démarche se doit de devenir systématique. Il ne saurait plus ainsi y avoir d’étude de militants sans mettre en regard les fonctions et profils des unes et des autres puisque seule une prosopographie bisexuée permet, paradoxalement, d’isoler la différence des sexes [11] [11] J. CHABOT, Le syndicalisme chrétien féminin en France...
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.

9 Ce numéro du Mouvement Social se propose donc d’apporter sa pierre à une historiographie en construction. Il se situe dans la continuité de choix éditoriaux qui ont conduit la revue, dès les années 1970, à faire connaître la toute jeune histoire des femmes, à en vulgariser les premiers apports et, enfin, à légitimer sa place dans l’historiographie contemporaine. Il convient de rappeler, en particulier, les deux numéros spéciaux de 1978 et 1987, consacrés au travail féminin et présentés par Michelle Perrot [12] [12]Travaux de femmes dans la...
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. Ce nouveau numéro met l’accent, quant à lui, et sur la percée de l’histoire de la masculinité et sur les subtils chevauchements entre féminin et masculin. Il montre ainsi que le masculin se construit toujours par référence implicite au féminin, voire, ce qui a rarement été souligné jusqu’ici, à l’homosexualité, que ce soit pour les phalangistes, les dockers ou les sociauxdémocrates autrichiens. Les hommes, toujours et encore, se prouvent qu’ils sont hommes en cherchant à se démarquer des représentations, lieux et activités féminines ou même mixtes. La construction du féminin, en revanche, n’est pas calquée sur le même modèle, nouvelle preuve s’il en est de la distorsion entre les sexes qui s’étend jusqu’aux sources elles-mêmes. Ce numéro plaide donc pour une histoire à facettes, bisexuée, jouant entre féminin et masculin, les conjuguant aussi, ne serait-ce que pour mieux isoler la spécificité des autres variables et dégager les valeurs et convictions qu’hommes et femmes partagent à un moment donné au-delà de la différence des sexes.

 

Notes

[ *] Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Rouen.Retour

[ (1)] M. PERROT (dir.), Une histoire des femmes est-elle possible, Marseille, Rivages, 1984 et A.-M. SOHN et F. THÉLAMON (dir.), Une histoire sans les femmes est-elle possible ?, Paris, Perrin, 1998.Retour

[ (2)] Inventé par S. MALLET, La nouvelle classe ouvrière, Paris, Seuil, 1963.Retour

[ (3)] En 1968,36 % des O.S. sont des ouvriers d’origine rurale, 24 % des jeunes de moins de 25 ans (16,3 % si l’on s’en tient aux garçons), 23,2 % des femmes (15,5 % sans les moins de 25 ans) et 18 % les immigrés. Le classement des jeunes filles O.S. est à double entrée : femme ou jeune, leur présence élevant le nombre des jeunes et des femmes à un quart de l’effectif.Retour

[ (4)] Le livre d’A. TOURAINE et O. RAGAZZI, Ouvriers d’origine agricole, Paris, Seuil, 1961, porte, en effet, sur de tout petits effectifs aux seules usines Renault.Retour

[ (5)] C. OMNÈS, Ouvrières parisiennes. Marché du travail et trajectoires professionnelles au XXe siècle, Paris, Éditions de l’E.H.E.S.S., 1997. Sa thèse de 3e cycle portait sur l’histoire d’une entreprise, De l’atelier au groupe industriel : Vallourec, 1888-1972, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1980.Retour

[ (6)] J. TOSH, A Man’s Place. Masculinity and the Middle-Class Home in Victorian England, New Haven, Yale University Press, 1999, p. XI. M. ROPER et J. TOSH ont écrit le premier ouvrage sur le masculin publié en Grande-Bretagne : Manful Assertions. Masculinities in Britain since 1800, Londres, Routledge, 1991.Retour

[ (7)] Voir pour la France le numéro « Masculin/féminin », Actes de la recherche en sciences sociales, septembre 1990; sur les sociologues, cf. D. WELZER-LANG, « Déconstruire le masculin, problèmes épistémologiques », in A.-M. SOHN et F. THÉLAMON (dir.), Une histoire sans les femmes est-elle possible ?, op. cit. Michael Kimmel dirige la toute jeune revue interdisciplinaire Man and masculinities. Voir aussi R. NYE, The Male Code of Honor in Modern France, Princeton, Princeton U.P., 1993; U. FREVERT, Ehrenmänner. Das Duell in der bürgerlichen Gesellschaft, Munich, C.H. Beck, 1991, et « Mœurs bourgeoises et sens de l’honneur. L’évolution du duel en Angleterre et en Allemagne », in J. KOCKA (dir.), Les bourgeoisies européennes au XIXe siècle, Paris, Belin, 1996.Retour

[ (8)] A. MAUGUE, L’identité masculine en crise au tournant du siècle, Paris, Rivages, 1987.Retour

[ (9)] J. DELUMEAU et D. ROCHE (dir.), Histoire des pères et de la paternité, Paris, Larousse, 1990; L. CAPDEVILLA, « Le mythe du guerrier et la construction sociale d’un “éternel masculin” après la guerre », Revue française de psychanalyse, 1998,2; F. VIRGILI, La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot, 2000; A. RAUCH, Le premier sexe. Mutations et crise de l’identité masculine, Paris, Hachette, 2000; O. KRAKOVITCH et G. SELLIER (dir.), L’exclusion des femmes. Masculinité et politique dans la culture au XXe siècle, Bruxelles, Complexe, 2001; G. MOSSE, L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne, Paris, Éditions Abbeville, 1997.Retour

[ (10)] Ainsi par M. DUBESSET et M. ZANCARINI-FOURNEL, Parcours de femmes. Réalités et représentations. Saint-Étienne, 1850-1950, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1993, ou par G. HOUBRE, L’éducation sentimentale des filles et des garçons à l’âge du romantisme, Paris, Plon, 1997.Retour

[ (11)] J. CHABOT, Le syndicalisme chrétien féminin en France de 1899 à 1944 : pratiques et discours d’une culture féminine, thèse, Université de Paris VIII, 1998, a utilisé le Maitron pour effectuer cette comparaison. J’avais esquissé la démarche dans ma thèse de 3e cycle mais sans aller jusqu’à scruter la vie privée des militants et le partage des responsabilités familiales (voir Féminisme et syndicalisme. Les institutrices de la Fédération unitaire de l’enseignement de 1919 à 1935, Université Paris I, 1973, et Paris, Microéditions Hachette, 1974).Retour

[ (12)] Travaux de femmes dans la France du XIXe siècle, présentation de M. PERROT, Le Mouvement Social, octobre-décembre 1978 et Métiers de femmes, sous la direction de M. PERROT, Le Mouvement Social, juillet-septembre 1987. Je me permets de rappeler que c’est dans la même revue que j’ai publié, dans le numéro de juillet-septembre 1972, mon premier article : « La Garçonne face à l’opinion publique : type littéraire ou type social des années 20 ».Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Anne-Marie Sohn « Féminin et masculin », Le Mouvement Social 1/2002 (no 198), p. 3-8.
URL :
www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2002-1-page-3.htm.
DOI : 10.3917/lms.198.0003.