Le Mouvement Social
La Découverte

I.S.B.N.sans
184 pages

p. 75 à 90
doi: en cours

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no 198 2002/1

2002 Le Mouvement Social

Du collégien à l’homme (aller-retour).

Rugby et masculinité en Grande-Bretagne et en France

Philip Dine  [*]
Cet article traite du rôle du rugby dans la construction des identités locales, régionales et nationales, ainsi que du maintien et du renforcement des identités sexuelles des joueurs, des dirigeants et des spectateurs, dont la quasi-totalité sont de sexe masculin. Aussi l’article exa-mine-t-il l’évolution de ce sport en tant que véhicule de valeurs masculines traditionnelles en Angleterre et en France, mais aussi comme lieu de libération individuelle aussi bien que du contrôle social. Son argument principal est que cette pratique sportive, bien que manifestement organisée par et pour les hommes, peut être analysée à partir de ses tensions constitutives et donc de son aptitude à évoluer. Et ceci dans des directions parfois insoupçonnées, malgré une résistance traditionaliste souvent très acharnée. This article considers the role of rugby football in the construction of local, regional, and national identities, as well as in the maintenance and reinforcement of conventional gender identities for its overwhelmingly male practitioners, administrators and spectators. It considers this sport’s emergence as a vehicle for traditional masculine values in Britain and France, and also as a site of both personal liberation and social control. The principal argument proposed is that even an obviously gendered and institutionalised activity may best be understood in terms of its dynamic tensions and its capacity for change, however unsuspected or strongly resisted these may be.
Des impatiences juvéniles aux découvertes de l’adolescence et aux connaissances perfectionnées par la maturité, le rugby suit la trame de la vie. Plus tard, la réflexion et l’étude en complètent le sens. Quelles que soient ses limites et ses réussites, l’Homme de rugby est avant tout un homme qui baigne, à travers la rudesse des mots et la virilité des gestes, dans une ambiance chaleureuse dont il reste imprégné tout au long de son existence. [...]... un sport entre tous mouvant. [...]... un sport d’Hommes. D’Hommes dignes de ce nom ! [1].
Tous les amateurs de rugby du monde sont convaincus depuis longtemps de sa spécificité, tant comme pratique physique que comme espace de sociabilité, voire de communauté. Ses détracteurs eux-mêmes lui accordent une place à part, lui concédant sinon des attributs spécifiques, du moins une intensité rare dans les caractéristiques communes à tous les sports de compétition modernes, surtout athlétiques. Qui plus est, pour les deux camps c’est son rôle dans l’élaboration de diverses figures de la masculinité qui est au cœur de sa singularité. Si le rugby est sans nul doute un lieu important de formation des identités locales, régionales et nationales, c’est cependant pour ses acteurs – joueurs, dirigeants et spectateurs, à forte majorité masculine [2] – avant tout un moyen d’établir ou de renforcer leur identité sexuée traditionnelle. A l’évidence, jeu le plus encensé et le plus vilipendé entre tous, il l’est précisément à cause de l’importance centrale qu’il a historiquement accordée à la construction de la masculinité.
J’examinerai ici quelques moments clés de l’histoire du rugby, en le considérant, à l’instar d’Eric Dunning, comme une « enclave légitimant une libre expression de l’agressivité masculine et le développement d’habitus masculins traditionnels, incluant l’usage et le déploiement de force et d’exploits physiques et [donc comme un] vecteur primaire d’expérience “validatrice de la masculinité” et... comme un bastion protégeant de la “féminisation” et de l’“émasculation” » [3]. Après un bref rappel des origines anglaises du rugby, je me concentrerai sur son évolution en France et en particulier dans son cœur culturel, le Sud-Ouest. Ce choix est tout simplement l’écho de mon propre passé britannique d’« observateur participant » des deux côtés de la Manche, position qui bien sûr ne saurait être totalement neutre. Ancien joueur et supporter de toujours, je suis sans aucun doute un produit de son habitus et de son ethos, dans la mesure où ceux-ci ont contribué (que ce soit d’une manière positive ou négative, ou les deux à la fois) au processus de construction de ma propre identité. En cela, je suis certainement représentatif des hommes de race blanche, quelle que soit leur appartenance sociale, élevés dans la Grande-Bretagne de l’après-guerre et surtout y ayant reçu une éducation très formelle : on peut en effet être plutôt pour le rugby, le football, l’athétisme, etc.; ou être contre; ou bien encore entre les deux : mais quelqu’un dans ma position ne peut pas rester facilement indifférent aux sports et en particulier au rugby [4].
En ce qui me concerne, ma sympathie précoce pour les passionnés du rugby, a été, si ce n’est étouffée, du moins tempérée au fil de l’étude des travaux critiques des historiens et des sociologues du sport, en particulier les écrits des commentateurs féministes et de ce que l’on a appelé à la fin des années 1980, l’« application créative par des hommes des perspectives féministes critiques à l’étude du sport » [5]. Différents chercheurs ont ainsi essayé de souligner le rôle du sport moderne dans la perpétuation ou l’établissement d’un équilibre des sexes, relevant que l’« une des manières pour les hommes de répondre aux différentes crises ayant entouré la masculinité pendant l’époque contemporaine a été de construire le sport – matériellement et symboliquement – de façon à justifier la subordination des femmes par les hommes » [6]. Plus précisément, je pense avec John Nauright et Timothy Chandler qu’« il est important de commencer à étudier le sport, et ici en particulier le rugby, en partant de l’idée que c’est une activité qui a été, et reste largement, contrôlée par des hommes, jouée par des hommes, commentée dans des écrits par des hommes et utilisée par des politiciens qui sont eux aussi des hommes » [7]. Je me dois de souligner ici que si je partage largement l’avis que le sport peut être effectivement considéré « comme une institution conservatrice tendant le plus souvent à reproduire les relations inégales de pouvoir entre hommes et femmes, ainsi que les inégalités sociales, ethniques et sexuelles parmi les hommes » [8], je n’en suis pas moins persuadé que tout n’est pas dit avec cela. Si tel était le cas, pourquoi des femmes, des minorités ethniques défavorisées et même des homosexuels auraient-ils essayé à diverses reprises d’investir cet espace socio-culturel particulier ? Je partagerais plutôt l’avis d’Eric Dunning quand il dit que « l’équilibre du pouvoir entre les sexes est polymorphe et pluridéterminé », avec tout ce que cela implique quand on veut éviter les jugements simplistes sur le sport, en tant que pratique et/ou discours [9]. De ce point de vue, une activité aussi ouvertement sexuée et institutionnalisée que le rugby peut néanmoins être mieux comprise en termes de tensions dynamiques et de capacités inhérentes de changement, même si cela passe inaperçu et rencontre beaucoup de résistance. C’est cette perspective que nous adopterons.
Le fait que le rugby soit à ce point aimé et détesté laisse soupçonner une dualité inhérente. Comme toutes les activités athlétiques, il a toujours été à la fois espace de libération personnelle et de contrôle institutionnel. Cette dualité est en déséquilibre permanent; car l’expression et la découverte personnelle de tout individu doivent toujours être définies et structurées socialement. Eugen Weber nous rappelle : « Pour autant que l’on garde en mémoire la réflexion de Giraudoux pour lequel la vie sportive était une vie héroïque dans le vide, on ne peut contester le rôle libératoire des compétitions sportives pour ceux qui y participaient » [10]. Dans le cas du rugby, on pourra opposer que la libération personnelle vécue est plus intense et le contrôle social exercé plus étendu que ce n’est d’habitude le cas dans les autres disciplines sportives; et ce précisément dans la mesure où la spécificité du rugby réside dans la place centrale qu’il a historiquement accordée à diverses constructions de la masculinité. On pourra apprécier cet argument à travers un bref aperçu de l’histoire des débuts du rugby en Grande-Bretagne et de son développement ensuite en France, la seule grande nation joueuse de rugby en dehors de ce qu’il est convenu d’appeler l’Empire britannique, et donc fascinante manifestation sportive d’une exception culturelle au sens large. On insistera sur l’importance du rugby dans le Sud-Ouest, sa région d’élection en France depuis la Grande Guerre. A chaque fois, la construction de la masculinité sera au centre de nos réflexions sur l’évolution du jeu. En manière de conclusion, je soumettrai quelques réflexions sur les actuels et éventuels développements à venir du jeu, et en particulier sur les processus de professionnalisation et de globalisation induits par les médias; j’évoquerai également l’émergence du rugby féminin en tant que mouvement significatif et diverses constructions contemporaines inattendues, défiant directement la masculinité à travers la pratique du rugby.
Le rugby tire son origine du système anglais des public schools (il s’agit en fait d’écoles privées et payantes, indépendantes du système de l’instruction publique sub-ventionnée par l’État) et a donc dès ses débuts été associé aux privilèges éducatifs et sociaux. Dans des institutions aussi prestigieuses que Rugby, dans le Warwickshire, où le nouveau jeu vit le jour au début du XIXe siècle [11], c’est ce sport qui fut le plus lié à la socialisation des jeunes gens anglais. Dans leur étude sociologique pionnière, Barbarians, Gentlemen and Players (1979), Eric Dunning et Kenneth Sheard ont étudié les origines du rugby dans les public schools, et en particulier ses liens avec la notion de « masculinité ». Les écoles les plus prestigieuses telles que Eton, Harrow et justement Rugby, avaient de plus en plus pour vocation la formation de « gentlemen chrétiens », avec une même attention portée alors sur le développement physique et moral de la « masculinité ». Le « football », un jeu de pieds et de mains (kicking and handling), pratiqué à cette époque suivant des règles variant selon les endroits, mais toujours d’une extrême violence, tenait une place de choix dans ce projet éducatif. Soulignons que les parents privilégiés qui payaient des droits de scolarité très élevés pour que leurs fils fréquentent de telles institutions soutenaient sans réserve cette approche. Dunning et Sheard expliquent à ce propos :
... Les parents n’exigeaient pas simplement pour leurs fils une formation orientée vers l’excellence dans leur future carrière. Ils souhaitaient aussi une éducation qui les aiderait à devenir ce que l’on appelle communément des « hommes », par exemple en affermissant leur identité pour ainsi tenir leur rang avec assurance dans une classe sociale qui était également le principal réservoir de recrutement des officiers supérieurs et dont les valeurs les plus prisées étaient la force, le courage et les exploits physiques. Vecteur par lequel beaucoup de vertus masculines pouvaient s’exprimer, le football était une activité commune à toutes les public schools [12].
L’expansion industrielle et coloniale qui marqua la société victorienne a vu cet ethos académique atteindre une position d’hégémonie qui devait durer encore bien après la fin de la Seconde Guerre mondiale, tant dans les public schools que dans les grammar schools (publiques mais à forte sélection). C’est à Rugby que furent établies les premières règles écrites du « football » en 1845, et sa version handling devint prévalante à la fin du XIXe siècle, offrant un espace relativement bien réglé où inculquer la doctrine éducative victorienne dominante du « christianisme musculaire » : « Le terrain de football était un terrain d’apprentissage de la masculinité, du caractère et de l’âge d’homme. Jouer au football devint un rite de passage pour tous les élèves des public schools, où le jeu devint le plus souvent obligatoire à partir des années 1880 » [13]. Avec l’instauration dans le rugby de règles du jeu et d’une institutionnalisation, l’accent glissa du combat « réel » que l’on trouvait dans ses premières incarnations souvent brutales, où les blessures graves étaient nombreuses, vers une simulation du combat plus évidemment moderne, « une guerre euphémisée » comme l’a dit Christian Pociello [14]. Le jeu gagna ainsi en sophistication technique et en acceptabilité sociale, pour des raisons que Dunning et Sheard ont clairement exprimées :
Le plaisir de jouer commença à découler moins de la force brute, que de la force sublimée par des techniques comme la passe, le coup de pied et la course avec la balle.
Le rugby s’est ainsi approché de sa forme moderne, où prévaut un subtil équilibre entre force et finesse, spontanéité et contrôle, individualité et travail d’équipe. On laissait une large place au « style » individuel et aux contacts physiques « virils », mais des barrières commençaient à être dressées sous forme de règles écrites, elles devaient éviter aux joueurs de perdre leur contrôle, dans l’excitation de la mêlée, et de transgresser les standards naissants, plus civilisés, qui commençaient à prévaloir. [...] En bref, le rugby commençait à être considéré comme un jeu convenable pour des « gentlemen anglais » [15].
Ce processus précoce de codification a finalement mené à un jeu qui offre aujourd’hui ce que Jean-Pierre Bodis, le principal historien du rugby français, a décrit avec pertinence comme « le spectacle contrasté et complémentaire de la force et de la finesse » [16]. On peut bien sûr lui opposer que cette tension permanente entre la force et la finesse, en fait commune à beaucoup de sports, n’est mise en avant et valorisée que dans le rugby, et que c’est là l’une des clés de l’attraction affective et intellectuelle particulières qu’il exerce à la fois sur ses joueurs et ses spectateurs. Ces derniers sont d’ailleurs le plus souvent d’anciens joueurs, même si leur pratique s’est limitée au niveau du collège, mais, alors que ses détracteurs ne le soupçonnent pas, la complexité et la subtilité du rugby sont telles que cette familiarité personnelle est fréquemment la seule voie d’accès à une compréhension plus profonde de ce qui, superficiellement, ne semble être que violence chaotique. Tom Brown’s Schooldays (1857), le roman de Thomas Hughes qui a tant fait pour populariser le rugby et le système des public schools qui a présidé à ses origines, montre bien à quel point cette connaissance intime du jeu n’est pas seulement une source de plaisir pour l’initié, mais aussi une marque de supériorité intellectuelle et même morale. Le court passage qui suit, très caractéristique de l’œuvre, utilise certes des métaphores militaires devenues depuis des lieux communs du journalisme sportif, mais ne doit pas pour autant nous masquer sa portée sociale à l’époque. Voici ce qu’un élève senior de rugby explique à un nouveau, Tom Brown, à propos des vertus éducatives de ce sport entre tous « philosophique » :
Vous dites que ça ne vous frappe pas spécialement, juste un amas de garçons qui se battent et une balle de cuir qui semble les exciter tous au plus haut point, comme un chiffon rouge agité devant un taureau. Mon cher ami, vous verriez la même chose dans une bataille, mais il s’agirait alors d’hommes et non de collégiens, et de balles de plomb; mais naturellement une bataille vous semblerait digne d’intérêt, dites-vous bien qu’un match de football l’est tout autant. Bien sûr on ne peut pas vous demander d’apprécier les raffinements d’un jeu, les tours et détours qui font une victoire ou une défaite, seul un vieux joueur le peut, par contre si vous le voulez, vous pouvez comprendre la philosophie du football dans ses grandes lignes [17].
De fait, cet hymne à la gloire des sports pratiqués au collège apprend aux lecteurs d’Hughes comme à Tom Brown que seule l’expérience personnelle du terrain peut amener à cette intensité, seconde caractéristique du rugby après sa complexité : « Ça vaut la peine de vivre; toute une vie de collégien, avec tout ce que cela sous-entend, condensée en une demi-heure d’un combat épuisant, une demi-heure qui vaut la peine de supporter toute une année » [18]. C’est précisément à cause de cette capacité qu’a le sport, en général, de permettre à ses adeptes d’échapper aux ternes réalités de la vie et à ses pénibles responsabilités, que beaucoup le condamnent dans leurs travaux critiques (féministes ou non) [19]. Il est indéniable que ni l’intensité vécue dans le jeu ou dans son spectacle ni la longévité particulière des souvenirs ainsi accumulés ne doivent conduire à négliger les aspects physiques du combat et l’expertise technique mobilisés sur le terrain. Nous y reviendrons plus tard.
L’attrait exercé par le rugby sur les classes supérieures françaises dans les années 1880 est lié à ses origines élitistes dans le système éducatif britannique. A la suite de sa défaite de 1870, la France connut une crise de la masculinité, avec des manifestations diverses, mais communément présentée en termes médicaux comme une « décadence » physique et morale. Ce malaise social était de plus entretenu par les craintes renouvelées qui entouraient une baisse historique de la natalité, avec tout ce que cela peut impliquer comme crise de la virilité. C’est dans ce contexte que divers commentateurs approuvèrent Hippolyte Taine, qui, dans ses Notes sur l’Angleterre (1872), avait souligné l’importance des aspects physiques dans l’éducation anglaise. Tom Brown’s Schooldays fut traduit en français en 1875, et c’est donc en tant que lecteur de Thomas Hughes et de Taine que le baron Pierre de Coubertin « devint un admirateur fervent des méthodes de Thomas Arnold [...], le directeur et le réformateur du collège de Rugby » : « C’est ainsi qu’en 1883, à l’âge de 20 ans, le jeune Coubertin s’embarqua pour un premier pèlerinage aux sources » [20]. Après avoir visité Rugby et d’autres public schools anglaises prestigieuses, et avoir été le témoin de leurs diverses manières d’enseigner et de pratiquer le sport, Coubertin revint en France convaincu que ce dont la France manquait, c’était de « virilité scolaire » [21]. Le futur créateur des Jeux olympiques modernes décida alors de transformer l’éducation publique et même la société française dans son ensemble, par le développement des sports athlétiques.
A la fin du XIXe siècle, la Grande-Bretagne exporta le rugby vers ses colonies en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud, base du réseau d’influence du jeu de l’hémisphère sud, mais également, et ceci était aussi inattendu que remarquable, en France, restée depuis lors la seule nation importante à pratiquer le rugby en dehors de l’Empire britannique. Là aussi, à ses débuts, le rugby fut le domaine réservé des classes privilégiées, l’éducation présidant là encore à sa diffusion. Favori de l’Union des sociétés françaises des sports athlétiques fondée en 1887 par Pierre de Coubertin, le rugby bénéficiait d’une position privilégiée au sein de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie, où les sports athlétiques récemment importés trouvaient de nombreux avocats. C’est ainsi que le rugby fut particulièrement encouragé dans les grands lycées parisiens. En 1882, la première association sportive française, le Racing-Club de France, fut fondée à l’initiative d’élèves du lycée Condorcet; l’année suivante vit la création de son grand rival, le Stade Français à l’instigation d’élèves entre autres du lycée Saint-Louis. Même si ces associations étaient pluri-sportives, ces premiers clubs français firent rapidement et durablement du rugby leur principale activité. Ce jeu semblait être alors le seul à même d’offrir quelque chose de neuf et de stimulant pour revigorer les jeunes Français.
Le rugby était donc extrêmement bien placé pour pouvoir se présenter comme une hygiène à la fois physique et morale et exploiter les craintes d’une bourgeoisie obsédée par la dégénérescence et prête à tout pour l’éviter. Les chastes plaisirs des sports athlétiques évoqués par Pierre Mac Orlan, lui-même joueur de rugby, par exemple dans La clique du Café Brebis (1918), ne pouvaient qu’attirer ceux qui vivaient dans la crainte de la dissipation masculine sous toutes ses formes [22]. A cette époque, nul ne pensait à remettre sérieusement en question l’exclusion des femmes de la pratique de ces nouveaux sports et donc de leurs bénéfices physiques, moraux et surtout patriotiques tant vantés. Cette exclusion était au contraire la preuve ultime que ces nouveaux jeux étaient parfaitement adaptés au renouveau de la jeunesse masculine du pays [23], les nouvelles possibilités d’expression et de découverte personnelles qu’ils offraient aux hommes, étaient fondées dès le début sur le déni de possibilités comparables pour les femmes. A quelques exceptions près comme le « touch-rugby », la barette, qui connut un bref engouement auprès de nombreuses femmes, alternative douce – pour les hommes également – au jeu « full-contact » [24], le rugby conserva son caractère spécifique également en France; adopté en province et en particulier dans le Sud-Ouest, il s’y forgea sa propre image.
Réservé à ses débuts aux classes privilégiées, le rugby, par le biais des lycées, des universités et des écoles normales d’instituteurs, gagna une audience de plus en plus large, mais toujours exclusivement masculine. De Paris, le jeu gagna toute la France et surtout la Gironde, puis le grand Sud-Ouest. Sa portée géographique aussi bien que sociale s’élargissant, il se popularisa, se démocratisa et se commercialisa aussi de plus en plus, si bien qu’on l’associa durablement à cette région. De plus, ce nouveau centre de gravité relia le rugby à de tout autres constructions de la masculinité sportive que celles favorisées par les Parisiens privilégiés qui avaient présidé à ses débuts en France. Dans la lignée des travaux de Jacques Defrance, Thierry Terret a souligné la mise en question des modèles dominants de masculinité entraînée par la défaite de 1870 dans l’aristocratie et les classes moyennes et qui fut ensuite aggravée par les grands changements sociaux accompagnant l’urbanisation, l’industrialisation et la propre campagne de la IIIe République pour une unification politique [25]. Plus spécialement, on pouvait considérer le rugby comme un antidote sportif à la crise d’identité masculine que connaissait le midi de la France, nourrie entre autres par l’héritage du Midi Rouge de 1848 et 1871, la catastrophe du phylloxéra en 1865-1890 et la révolte des viticulteurs languedociens de 1907. Comme Terret le souligne : « On peut penser à raison que le rugby pouvait être pour un paysan un moyen d’affirmer ses vertus à un moment où celles-ci étaient mises en question [...] le rugby pouvait permettre aux paysans de dépasser leurs complexes d’infériorité et de tirer avantage de leur capital morphologique et musculaire développé par le travail » [26].
Pour comprendre le développement du rugby en France, il est indispensable d’avoir à l’esprit le lien existant entre la crise des constructions de la masculinité tant dans l’élite sociale et culturelle parisienne que chez les agriculteurs, en particulier dans le Sud-Ouest. On a avancé différentes théories pour expliquer l’implantation inattendue du rugby dans le Sud-Ouest de la France. On a évoqué en particulier d’anciennes traditions de jeux de balle locaux et de combats de bandes de jeunes; le rôle clé du prosélytisme de quelques personnes et institutions occupant des positions stratégiques (en particulier le Docteur Philippe Tissié et sa Ligue girondine de l’éducation physique); on a évoqué aussi la force des traditions anticléricales et républicaines dans le Sud-Ouest (à un moment où le grand rival du rugby, le football, était favorisé par les patronages catholiques). Mais comme l’écrit Jean-Pierre Bodis : « La pénétration du rugby en province [reste] un puzzle dont toutes les pièces ne sont pas encore ajustées » [27]. Bodis a en outre souligné l’importance de la diffusion géographique de la « petite propriété rurale » [28], tandis que de mon côté, j’ai fait observer qu’il y avait peut-être un lien entre la nature souvent clanique des communautés rugbystiques et la perpétuation dans le Sud-Ouest de familles patriarcales étendues, selon le modèle démographique identifié par Hervé Le Bras et Emmanuel Todd [29]. Pierre Bourdieu, quant à lui, a souligné l’attraction particulière et durable du rugby en tant que terrain des vertus masculines populaires. Même si celles-ci ont été et sont toujours tout aussi appréciées dans les communautés rugbystiques du Sud du pays de Galles à la Nouvelle-Galles du Sud, que dans les villages ou les bourgs du Sud-Ouest de la France, l’explication de Pierre Bourdieu sur l’enracinement particulier dans cette région est digne d’attention : « Le rugby qui cumule les traits populaires du jeu de ballon (ou de balle) et du combat mettant en jeu le corps lui-même et autorisant une expression – partiellement réglée – de la violence physique et un usage immédiat des qualités physiques “naturelles” (force, rapidité, etc.), est en affinité avec les dispositions les plus typiquement populaires, culte de la virilité et goût de la bagarre, dureté au “contact” et résistance à la fatigue et à la douleur, sens de la solidarité (“les copains”) et de la fête (“la troisième mi-temps”), etc. » [30].
Nous examinerons maintenant avec attention le lien particulier du rugby français tant avec le mythe qu’avec la réalité du monde rural. J’ai déjà développé ce point ailleurs [31] et je dirai donc simplement ici que le rugby a été saisi comme une occasion de renforcer l’image fléchissante de la masculinité paysanne dans le Sud-Ouest dans un moment de crise nationale plus large. Nous avons déjà cité plus haut les commentaires de Thierry Terret sur le rugby et la crise des valeurs de la paysannerie au tournant du XXe siècle. L’extraordinaire développement de l’intérêt populaire pour le rugby après la Grande Guerre, tant comme activité sportive que comme spectacle de plus en plus commercial (et même très tôt professionnel) peut aussi être considéré comme une restauration de la vitalité masculine en réponse au traumatisme national du conflit de la Première Guerre mondiale. Après la catastrophe de 1940, les investissements moraux et matériels du régime de Vichy dans le sport et en particulier dans le rugby, sous la direction de Jean Borotra et de son successeur comme ministre des Sports, le colonel Joseph « Jep » Pascot, ancien demi d’ouverture à Perpignan et au XV de France, pourraient également être considérés comme intimement liés au « retour à la terre » prôné par la révolution nationale. En temps que « sport de terroir », le rugby pouvait même servir d’antidote à l’exode rural des trente glorieuses [32]. Dans les années 1950 et 1960, l’O.R.T.F. offrait à la nation un « rugby champagne » au pétillement international avec des attaquants vedettes comme les frères Boniface et Jean Gachassin, et permettait ainsi de présenter une image de continuité masculine définie régionalement qui masquait les changements rapides et radicaux qui se produisaient dans l’ensemble de la campagne française. C’était l’époque de l’exode rural déclenché par l’accélération de l’industrialisation, la réorganisation agricole programmée par la D.A.T.A.R. et la modernisation administrative de la France. Avec le soutien officiel du général de Gaulle et de l’ensemble de ses ministres, les rugbymen du Sud-Ouest devinrent un symbole de la continuité mâle qui pouvait être opposée à la nouvelle domination urbaine du « jeune cadre dynamique » et du « soixante-huitard ». Dans cette récupération nationale d’une passion jusque-là provinciale, Roger Couderc et Pierre Albaladéjo, les Obélix et Astérix des ondes, eurent un rôle clé, en proposant une construction ethnique de la masculinité française à opposer aux incertitudes sociales et politiques de ces temps de plus en plus troublés. Au moins sur le terrain de rugby et sur les écrans de télévision, les hommes étaient toujours des hommes; et en plus Basques, Gascons et Catalans [33].
Ce type d’associations faites avec des constructions anciennes et sécurisantes de la masculinité, comme de la nation, conduisit les intellectuels conservateurs anglais et français à commenter favorablement les vertus d’endurance du rugby, face aux multiples transformations sociales, économiques et géo-politiques de la reconstruction de l’après-guerre. Cela comprenait en particulier les processus de décolonisation et d’américanisation, l’apparition d’une abondance économique généralisée et d’une nouvelle indépendance de la jeunesse. Ainsi, pour E.H.D. Sewell, ancien de la Bedford School et des Harlequins, l’importance à venir du rugby dans le nouvel ordre du monde après 1945 ne faisait pas de doute, comme il l’exprima dès 1944 dans Rugger : The Man’s Game : « Tout le monde s’accordant à reconnaître que le rugby est excellent pour la formation du caractère, mon espoir le plus fervent et que j’exprime ici est que, dans ce nouveau monde qui nous est annoncé ces derniers temps dans un torrent intarissable d’articles, de pamphlets, d’émissions et de livres, le gouvernement fera quelque chose de tangible pour que le rugby soit généralisé et pratiqué dans tout l’Empire » [34]. Quinze ans plus tard, mais avec moins de certitude, Jean Barbat, dans son Histoire du ballon ovale : du jeu des collégiens anglais au triomphe du rugby français (1959), cherche à maintenir le système de valeurs du rugby à une époque où les vertus masculines traditionnelles étaient de plus en plus mises en question par de nouveaux modes de sociabilité masculine, consciemment transgressifs :
Sans vouloir dramatiser il reste, au moins à ceux qui ont « touché » ensemble le ballon ovale, des souvenirs, les plus beaux sans doute, les plus sains en tout cas de leur jeunesse. [...] Les « blousons noirs » qui encombrent fâcheusement les colonnes de nos journaux auront-ils dans quelques années les mêmes joies ? Il est vrai qu’elles doivent leur paraître « vachement bourgeoises » et bonnes pour les « croulants », que nous sommes devenus.
Heureusement une autre jeunesse est là, plus saine !... On la trouve sur nos stades, dans nos équipes de rugby. C’est une raison d’espérer [35].
Une autre voix encore plus pessimiste sur la direction prise par la société française d’alors était celle d’Antoine Blondin, champion vieillissant de la droite réactionnaire et opposant à presque tout ce qui se passait dans la France des trente glorieuses. Effectivement, pour Blondin le rugby est peut-être le dernier endroit où trouver les vertus masculines les plus fondamentales et consacrées. Dans un article publié dans Paris-Match en avril 1962, il considère le rugby comme le dépositaire d’une masculinité française ethnique et mystique qui rappelle la rhétorique de la période de Vichy et les accents d’un Maurice Barrès :
Le rugby est essentiellement traditionnel, chevaleresque et généreux. Il était normal qu’il répondit aux aspirations des populations où les folklores sont demeurés particulièrement vivaces, où les tempéraments inclinent volontiers au lyrisme et où l’exubérance ouvre la porte à la prodigalité. [...] Il faut certainement à ce sport des vertus intimes – et pas seulement scéniques – pour provoquer chez l’homme ces phénomènes inhabituels de solidarité extérieure, d’oubli de soi-même, d’identification, de participation enfin, au sens mystique du terme.
Plus encore que les triomphes de l’équipe de France, ce climat d’extase privilégié pourrait bien donner une des clés de l’engouement national pour le rugby. Désireux de cueillir sur l’arbre le sublime et le légendaire, il nous faut bien aller les chercher là où ils ont trouvé leur dernier refuge : dans le stade [36].
Dans cet esprit, la mort le 1er janvier 1968 de Guy Boniface, grand ami de Blondin, a une valeur symbolique certaine. Cet événement marque en effet à la fois la fin d’une époque dans le rugby français, associée au « rugby champagne », et la disparition d’une certaine conception française de la masculinité. Au début, tout semblait bien aller, lorsque le 28 mars 1968 le XV de France, dont la renommée avait été rehaussée par Guy Boniface et son frère André, gagna pour la première fois le « grand chelem » (victoire sur ses quatre équipes rivales dans le Tournoi des cinq nations), et réussi finalement un but qui lui avait échappé depuis son entrée en compétition en 1910, devenant ainsi le saint Graal de la Fédération française de rugby. Quelques mois plus tard cependant, la rupture explosive du consensus social qui avait caractérisé les trente glorieuses, malgré des guerres coloniales successives en Indochine et en Algérie, sembla remettre en question l’ordre sexué même sur lequel reposaient le rugby et tant d’autres activités sportives masculines. C’est donc l’évolution de ce jeu depuis le tournant social et politique de 1968, vu dans ses conditions actuelles dans sa terre d’élection, le Sud-Ouest, qui sera au centre de ce qui suit.
Les recherches les plus révélatrices menées sur le rugby français au cours de ces dernières années sont celles d’ethnologues tels que Sébastien Darbon et Anne Saouter. Ils démontrent que, du moins dans le Sud-Ouest de la France, tout en étant en constante évolution, ce sport maintient toujours les anciennes traditions. Les études récentes de Sébastien Darbon sur le rugby se sont concentrées sur ses fonctions dans le Sud-Ouest de la France, où il est peut-être plus clairement que nulle par ailleurs, un « mode de vie » ou « une manière d’être », beaucoup plus qu’un simple jeu, mais bien plutôt un système tendant à organiser l’existence entière d’individus comme de communautés. Son analyse incisive souligne l’importance extrême accordée à la territorialité, et les exigences de courage physique qui en découlent (« le don de soi ») et la cohésion du groupe (« la solidarité »), les identifiant comme les principales composantes de ce qu’il appelle la « microculture de la fermeture » [37] du rugby. C’est là une observation importante pour un sport qui, bien qu’officiellement universaliste dans ses aspirations (« un monde uni », comme il est dit dans le chant officiel de la Coupe du monde de rugby de 1995), a toujours attaché, au cours de son histoire, la plus grande importance à son caractère de sport d’une minorité, de sport justement « pas comme les autres ». Dans son étude détaillée sur cette microculture en action dans la commune de Saint-Vincent-de-Tyrosse dans les Landes, Darbon montre ouvertement sa sympathie pour ce qu’il décrit ailleurs comme « cette culture traditionnelle du rugby : une certaine conception du groupe fondée sur la solidarité et le refus de l’individualisme, le goût pour la proximité entre pratiquants et supporteurs, le plaisir pris dans l’engagement physique le plus rugueux, la tradition de l’excès qui se manifeste dans le rapport à la nourriture et à la boisson, une certaine forme d’humour... » [38]. Quoi qu’il en soit, ses sympathies ne l’empêchent pas de voir que, malgré un accent mis régulièrement sur son soi-disant caractère familial, le rugby suppose presque invariablement l’exclusion des femmes des endroits clés de son espace public, tout en reposant sur une importante somme de travail féminin non rémunéré. On a besoin des femmes pour nourrir les rugbymen, laver leurs maillots souillés de boue et/ou de sang, fêter leurs victoires et les consoler dans la défaite, et, de façon générale, assurer pour lui des tâches ménagères, mais c’est bien rarement qu’elles ont le droit d’être visibles. Darbon le résume ainsi : « Drôle de famille... d’où les femmes paraissent à ce point absentes... » [39]. Cependant, même si Darbon note « cette présence/absence des femmes dans le rugby » [40], il ne cherche pas à placer ce phénomène au centre de son analyse et explore encore moins ses implications pour notre compréhension de la sexualité masculine dans l’univers du rugby.
Cette omission n’est pas surprenante étant donnée l’importance attachée depuis les tout débuts de ce jeu à éviter toute suspicion possible de liens cachés entre rugby et homosexualité. La pratique de ce sport avait été en effet encouragée dans les public schools non mixtes précisément comme antidote à de telles perversions. Chandler nous rappelle ainsi :
... Oxbridge (Oxford et Cambridge) et les public schools (en particulier les internats)
délivraient certes des femmes pour laisser libre court à la poursuite d’ambitions masculines dans la tradition des gentilshommes et des chevaliers, mais offraient en même temps un cadre qui laissait craindre à la fois efféminisation et homosexualité. Aussi, les grands défenseurs du christianisme musclé comme [Charles] Kingsley s’efforçaient de calmer ces soupçons par leurs déclarations constantes en l’honneur des exploits virils et sportifs. Riche en contacts physiques, le rugby devait être structuré afin d’assurer que ces contacts étaient bien virils et que l’énergie sexuelle y était contrôlée et traduite en formes socialement acceptables [41].
Par conséquent, même si les commentateurs traditionalistes admettaient volontiers que « par le passé les hommes grands, forts, adultes devaient obligatoirement maltraiter leurs semblables, la passion faisait partie intégrante du sport » [42], il leur était impossible de concevoir ouvertement que les excès émotionnels qui en découlaient pouvaient être exprimés autrement que par la violence (légale ou non). Même Darbon semble accepter cette analyse basique de l’univers affectif du jeu : « Le rugby est un des sports les plus virils qui soient » [43].
Le rugby a toujours eu une propension à la misogynie (dénigrant et même vilipendant les femmes, comme cela transparaît dans les chansons obscènes d’aprèsmatch) allant de pair avec une homophobie affichée. Cette double incidence vient d’être étudiée d’une façon novatrice par Anne Saouter, dans Être rugby. Il n’est pas possible ici de rendre justice aux subtilités de son analyse de ce « sport terrien » [44] archétypal, ni à l’originalité des travaux de Darbon. Nous donnerons cependant un aperçu de la finesse des analyses d’Anne Saouter en nous penchant sur sa mise en question critique des constructions préférées de la virilité sportive propres au monde du rugby. Par commodité nous distinguerons trois parties : l’existence du rugby comme « relation homosexuée »; le rôle traditionnel des femmes dans la vie d’un rugbyman; enfin la récente apparition de rugby féminin. Au centre de l’analyse d’Anne Saouter se trouvent les festivités d’après match – la troisième mi-temps – domaine privé, réservé aux hommes, et le plus souvent caché. C’est là – dans les chansons obscènes, la nudité comiquement grotesque, et les simulations d’activité sexuelle – qu’Anne Saouter met au jour des motivations psychologiques, d’habitude soigneusement évitées et même occultées par ceux qui écrivent sur le rugby. On notera qu’Anne Saouter ne s’engage pas dans les analyses réductrices à l’excès qui ont tenté quelques commentateurs féministes, comme Élisabeth Badinter, citée ici, qui, dans De l’identité masculine (1992), assimilait d’une manière un peu trop péremptoire et trop opportunément la physicalité du rugby à une homosexualité réprimée ou latente [45]. De manière plus convaincante et plus prudente, Anne Saouter pense que l’intimité partagée sur le terrain, dans les vestiaires et, a fortiori, dans les excès orgiaques de la troisième mi-temps démontrent une façon très particulière de canaliser les tensions sexuelles inhérentes à la construction contemporaine de la masculinité :
Ces diverses transgressions, bien qu’elles soient rarement concomitantes, ne peuvent être considérées indépendamment les unes des autres, elles relèvent toutes de ce que j’appelle la relation homosexuée dans la mesure où elles participent à l’affirmation d’un groupe d’hommes dont l’amitié institutionnelle doit passer par une relation corporelle. Cette relation est, d’une certaine manière, de l’homosexualité ritualisée, dans la mesure où elle est socialisante et débouche sur une hétérosexualité. Le rugby offre donc la possibilité de vivre une amitié charnelle entre hommes, tout en préservant son identité sexuelle et sa virilité [46].
Cette formulation élégante pour ce que l’on peut considérer comme le pôle positif de la politique sexuée du rugby n’est bien sûr qu’une partie de l’équation. Le pôle négatif est clairement dévoilé par la lecture du schéma d’Anne Saouter mettant en évidence le parcours de vie d’un rugbyman, et, en particulier, ses relations avec différentes catégories conventionnelles de femmes : mères, petites amies, groupies et même prostituées, avant sa rencontre avec la femme qu’il finira par épouser, destinée à son tour à assurer le rôle de « mère laveuse et nourricière ». Dans cette partie centrale de son analyse, Anne Saouter révèle que le rugby, tout « forgeur d’hommes » qu’il prétende être à grand renfort de rhétorique ronflante, fait également tout pour maintenir ceux-ci dans un état de dépendance infantile vis-à-vis du travail féminin gratuit prodigué par toutes sortes de « mamans et mamies ». Elle résume ainsi ce cycle apparemment éternel : « l’apparition du ballon dans le foyer conjugal avait symbolisé le départ du fils vers un collectif masculin. Une fois qu’il s’est marié, le maillot concrétise le retour de l’individu à ce même foyer, et plus précisément en son centre, vers la mère » [47].
Étant donnée l’économie politique des sexes qui continue à sous-tendre le rugby, dans le Sud-Ouest de la France comme ailleurs, il était normal que ce soient les femmes elles-mêmes qui, au cours de ces vingt dernières années, aient lancé un ultime défi aux constructions traditionalistes de la masculinité du rugby. Pour Anne Saouter, l’opposition inlassable et bruyante contre le rugby féminin a moins à faire avec l’hostilité habituelle des hommes contre l’entrée des femmes dans des sphères d’activité habituellement dominées par eux (du sport, en passant par diverses professions, jusqu’à la politique) et relève plus de la distribution historique des rôles selon les sexes : « Si le rugby “produit” des hommes, et ce, en passant par une stricte gestion du féminin, c’est-à-dire son exclusion, comment pourrait-il être pratiqué par le sexe opposé sans incidence sur sa propre définition ? » [48]. Élise Huffer, membre de l’équipe américaine gagnante de la première coupe du monde de rugby féminin en 1991, pose à ce propos une question très pertinente :
Est-ce pour cela que le rugby féminin, même minoritaire, a fait grincer et fait toujours grincer autant de dents ? [...] Est-ce que l’appropriation du rugby par les femmes enlèverait de la « gloire » et de la « puissance » aux hommes qui le pratiquent ? Craindraient-ils que chacun s’aperçoive que ce sport dit « viril », viril au sens de propre à l’homme, ne l’est pas vraiment ? Qu’il ne s’agit en fait que d’un sport de contact, ni plus ni moins, nécessitant des vertus de courage, de sacrifice et d’intelligence et que, ces qualités, on les retrouve chez les femmes comme chez les hommes ? [49]
On est allé encore plus loin dans les défis lancés aux constructions traditionalistes de la virilité dans le rugby en montrant des modèles alternatifs de masculinité sur le terrain. Cela a été parfois sur le mode ironique comme, lorsque les joueurs du Racing-Club ont arboré des nœuds papillons roses à la victoire finale du championnat de France en 1990. Cet emblème devint célèbre et Franck Mesnel, membre important de la brillante équipe du Racing-Club de France, l’adopta comme logo de sa maison de vêtements de sport masculins, expliquant ainsi cette transgression ouverte des conventions de la masculinité rugbystique telle qu’elle était définie dans et par le Sud-Ouest : « Dans le monde du rugby, quand on est parisien..., on est forcément homosexuel ! [...], avec nos centres d’intérêt culturels et artistiques variés d’étudiants, nous avons décidé de pousser cette plaisanterie un peu plus loin. Ça nous amuserait beaucoup d’être appelés les homosexuels du rugby français ! Ça nous ferait rire et nous continuerons à porter nos nœuds papillons roses ! » [50]. Quoi qu’il en soit, ce tabou fondamental a été également brisé symboliquement, mais avec plus de courage et d’authenticité, par des joueurs comme l’Australien Ian Roberts, rugbyman professionnel, qui, en 1995, a déclaré publiquement son homosexualité et l’a assumée au grand jour. Il est intéressant de souligner que le monde sportif a été en général très solidaire, d’autres personnalités importantes du rugby australien déclarant qu’il était important d’être « fidèle à soi-même ». De la même façon, le premier club gay de rugby au monde, le King’s Cross Steelers de Londres, n’a aucune difficulté à avoir un calendrier de rencontres bien rempli pour des matchs contre des adversaires plus conventionnels [51].
On a beaucoup parlé des impacts probables du processus de globalisation induit par les médias partout où se pratique le rugby, depuis la décision marquante de permettre au jeu de devenir entièrement professionnel à la suite de la Coupe du monde de 1995. Parmi les plus grands changements figurent la mobilité croissante des grands joueurs et la disparité grandissante entre le rugby de haut niveau et le rugby amateur encore largement pratiqué. Ces changements pourraient en particulier avoir des répercussions sur les implantations locales du rugby : en d’autres termes, entamer les caractères spécifiques qui lui ont permis de s’établir si solidement dans le Sud-Ouest de la France, comme dans d’autres places fortes du rugby de par le monde. Tout aussi importante pour l’évolution future du rugby, pourrait être la libéralisation des comportements concernant la sexualité masculine qui semblerait s’infiltrer, quoique tardivement et en rencontrant beaucoup de résistance, jusque dans les régions les plus retranchées de l’Ovalie. Serge Simon, joueur du Bègles-Bordeaux, équipe victorieuse lors du championnat de France en 1991, devenu ensuite champion au niveau national dans le nouveau club du Stade Français, fait à ce propos des remarques éclairantes. En effet, tout comme on ne peut mettre en doute le caractère classiquement viril de ce joueur très robustement physique, on ne peut non plus sous-estimer sa tentative honnête d’affronter les complexités de la masculinité engendrées par ce jeu d’équipe particulièrement sexué :
Le rugby ne se limite pas à trente gars qui cherchent à se piquer le ballon. Il puise au plus profond de l’identité. Et là, qu’est-ce qu’on trouve ? L’amour, la haine, la joie, la peine. Il faut se transformer pour rentrer sur le terrain. J’ai souvent parlé de féminité, mais c’est vraiment ça qui se passe dans le contact charnel, la volonté de rester liés.
Après, pour nous retrouver nous-mêmes, il nous faut cette troisième mi-temps [52].
Il s’agit là d’un homme aimant être « entre hommes », mais aussi d’un individu capable de réflexion sur lui-même et d’une conscience autocritique. De fait, même si le monde du rugby reste éminemment conservateur sur le plan culturel et social, il n’est jamais monolithique ou pétrifié. Bien sûr, il faut encore attendre pour voir jusqu’où iront vraiment les capacités d’évolution de ce « sport de voyous joué par des gentlemen ».
 
NOTES
 
[*]Professeur de langue et civilisation françaises à Loughborough University. Traduit de l’anglais par Christine Grosse.
[(1)]R. BARRAN, Du rugby et des hommes, Paris, Albin Michel, 1971, p. 9-14.
[(2)]Il s’agira dans mon étude, sauf mention contraire, de rugby à quinze.
[(3)]E. DUNNING, « Sport, Gender and Patriarchy in the Western Civilising Process », in L. ALLISON (ed.), Taking Sport Seriously, Aix-la-Chapelle, Meyer & Meyer Verlag, 1998, p. 105-133; p. 122 pour la citation.
[(4)]E. DUNNING, « Sport, Gender... », art. cit., p. 109. Sur ce sujet, il sera également intéressant de se reporter à la critique du sport au collège faite par David Jackson, dans laquelle celui-ci se range fermement dans le camp antisport : D. JACKSON, Unmasking Masculinity : A Critical Autobiography, Londres, Unwin Hyman, 1999, p. 207-222.
[(5)]E. DUNNING, « Sport, Gender... », art. cit., p. 109-110.
[(6)]J. MC KAY, M. MESSNER & D. SABO (eds.), Masculinities, Gender Relations, and Sport, Thousand Oaks, Cal. & Londres, Sage, 2000, p. 1-2.
[(7)]J. NAURIGHT & T. CHANDLER (eds.), Making Men : Rugby and Masculine Identity, Londres, Frank Cass, 1996, p. 2.
[(8)]J. MC KAY et al., Masculinities, Gender..., op. cit., p. 2.
[(9)]E. DUNNING, « Sport, Gender... », art. cit., p. 118.
[(10)]E. WEBER, Ma France. Mythes, culture, politique, Paris, Fayard, 1991, p. 294.
[(11)]Le mythe des origines du rugby attribue à un certain William Webb Ellis l’acte fondateur du jeu, comme le commémore encore une plaque apposée au collège de Rugby en 1900. On y dit qu’en 1843, cet élève senior, « avec un joli mépris pour les règles du football telles qu’elles étaient alors pratiquées, prit le premier la balle dans ses bras et courut avec, donnant sa principale caractéristique distincte au jeu ». Cette version officiellement autorisée, mais contestable sur le plan historique, explique pourquoi de nos jours, tous les quatre ans, la Coupe du monde de rugby permet de remporter le Trophée William Webb Ellis.
[(12)]E. DUNNING & K. SHEARD, Barbarians, Gentlemen and Players : A Sociological Study of the Development of Rugby Football, Oxford, Martin Robertson, 1979, p. 84.
[(13)]T. CHANDLER, « The Structuring of Manliness and the Development of Rugby Football at the Public Schools and Oxbridge, 1830-1880 », in J. NAURIGHT & T. CHANDLER (eds.), Making Men..., op. cit., p. 13-31; p. 18 pour la citation.
[(14)]C. POCIELLO, Le Rugby ou la guerre des styles, Paris, A.-M. Métailié, 1983, p. 103-107.
[(15)]E. DUNNING & K. SHEARD, Barbarians..., op. cit., p. 96.
[(16)]J.-P. BODIS, Le Rugby : de l’esprit de clocher à la Coupe du monde, Toulouse, Privat, 1999, p. 18.
[(17)]T. HUGHES, Tom Brown’s Schooldays (1re édition en 1857; cité ici dans l’édition Ware, Hertfordshire, Wordsworth Editions, 1993), p. 99. Sur le caractère « philosophique » du rugby, voir R. ABELLIO, « Le rugby et la maîtrise du temps », Cahiers Raymond Abellio, novembre 1983, p. 75-76 et J. BARRY, « Le rugby ou le temps maîtrisé », Midi, 4,1987, p. 23-25.
[(18)]T. HUGHES, Tom Brown’s..., op. cit., p. 104.
[(19)]Pour deux critiques marxistes du sport moderne très différentes voir J.-M. BROHM, Critiques du sport, Paris, Bourgois, 1976, et R. REDEKER, « Halte aux émeutes sportives », Libération, 24 avril 2001.
[(20)]E. WEBER, Ma France..., op. cit., p. 276.
[(21)]Ibid., p. 276.
[(22)]P. MAC ORLAN, La clique du Café Brebis, Paris, Renaissance du livre, 1918; Paris, N.R.F./Gallimard, 1951 & 1991, p. 81. Tout le chapitre « Les sports et Sylvie » est digne d’attention. On pourra se reporter à une fine analyse de T. TERRET, « Learning to be a Man : French Rugby and Masculinity », in T. CHANDLER & J. NAURIGHT (eds.), Making the Rugby World : Race, Gender, Commerce, Londres, Frank Cass, 1999, p. 63-87; voir en particulier p. 68-69.
[(23)]R. HUBSCHER et alii, L’histoire en mouvement : le sport dans la société française, XIXe - XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1992, p. 101-104.
[(24)]J. LACOUTURE, Voyous et gentlemen : une histoire de rugby, Paris, Gallimard, 1993, p. 46-47; cf. T. TERRET, « Learning... », art. cit., p. 76-77.
[(25)]T. TERRET, « Learning... », art. cit., p. 66-67.
[(26)]Ibid., p. 73.
[(27)]J.-P. BODIS, Le Rugby..., op. cit., p. 70.
[(28)]Ibid., p. 72.
[(29)]P. DINE, French Rugby Football : A Cultural History, Oxford, Berg, 2001, p. 72.
[(30)]P. BOURDIEU, La Distinction : critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 234-235.
[(31)]P. DINE, French Rugby..., op. cit., passim.
[(32)]J.-P. AUGUSTIN & A. GARRIGOU, Le rugby démêlé : essai sur les associations sportives, le pouvoir et les notables, Bordeaux, Le Mascaret, 1985, p. 338.
[(33)]Cf. C. POCIELLO, Le Rugby..., op. cit., p. 272-275.
[(34)]E. SEWELL, Rugger : The Man’s Game, Londres, Hollis & Carter, 1944; 3e édition, 1950. Très daté aujourd’hui, le mot « rugger » désignait le rugby dans le langage populaire, sur le même modèle que le terme « soccer », toujours utilisé pour le football.
[(35)]J. BARBAT, Histoire du ballon ovale : du jeu des collégiens anglais au triomphe du rugby français, Clermont-Ferrand, Société nouvelle des imprimeries Mont-Louis, 1959, p. 14.
[(36)]Cité par P. VOIVENEL, Mon beau rugby. L’esprit du sport, Toulouse, Éditions Midi olympique, 1962, p. 276-277.
[(37)]S. DARBON, Rugby d’ici. Une manière d’être au monde, Paris, Éditions Autrement, 1999, p. 43.
[(38)]Ibid., p. 14-15.
[(39)]S. DARBON, Rugby, mode de vie. Ethnographie d’un club, Saint-Vincent-de-Tyrosse, Paris, Éditions Jean-Michel Place, 1995, p. 139.
[(40)]Ibid., p. 140.
[(41)]T. CHANDLER, « The structuring of... », art. cit., p. 23. Voir aussi P. WHITE & A. VAGI, « Rugby in the 19th Century Boarding School System : A Feminist Psychoanalytic Perspective », in M. MESSNER & D. SABO (eds.), Sport, Men and the Gender Order : Critical Feminist Perspectives, Champaign, Ill., Human Kinetics, 1990, p. 67-78; et A. KRÜGER, « The Homosexual and Homoerotic in Sport », in J. RIOR-DAN & A. KRÜGER (eds.), The International Politics of Sport in the Twentieth Century, Londres, E. & F.N. Spon, 1999, p. 191-216.
[(42)]E. SEWELL, Rugger..., op. cit., p. 24.
[(43)]S. DARBON, Rugby d’ici..., p. 59.
[(44)]A. SAOUTER, « Être rugby ». Jeux du masculin et du féminin, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2000, p. 34-35.
[(45)]Ibid., p. 107.
[(46)]Ibid., p. 124.
[(47)]Ibid., p. 150.
[(48)]Ibid., p. 189.
[(49)]P. DUBOSCQ (dir.), Rugby, parabole du monde, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 190.
[(50)]Cité par D. MC RAE, Winter Colours. Changing Seasons in World Rugby, Edimbourg, Mainstream, 1998, p. 197.
[(51)]A. SAOUTER, Être rugby..., op. cit., p. 125-126.
[(52)]Cité dans P. DUBOSCQ (dir.), Rugby..., op. cit., p. 191.
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J. MC KAY et al., Masculinities, Gender..., op. cit., p. 2. Suite de la note...
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E. DUNNING, « Sport, Gender... », art. cit., p. 118. Suite de la note...
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T. TERRET, « Learning... », art. cit., p. 66-67. Suite de la note...
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[(27)]
J.-P. BODIS, Le Rugby..., op. cit., p. 70. Suite de la note...
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P. BOURDIEU, La Distinction : critique sociale du jugement,...
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J.-P. AUGUSTIN & A. GARRIGOU, Le rugby démêlé : essai sur l...
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[(33)]
Cf. C. POCIELLO, Le Rugby..., op. cit., p. 272-275. Suite de la note...
[(34)]
E. SEWELL, Rugger : The Man’s Game, Londres, Hollis & Carte...
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J. BARBAT, Histoire du ballon ovale : du jeu des collégiens...
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S. DARBON, Rugby d’ici. Une manière d’être au monde, Paris,...
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