2002
Le Mouvement Social
Du collégien à l’homme (aller-retour).
Rugby et masculinité en Grande-Bretagne et en France
Philip Dine
[*]
Cet article traite du rôle du rugby dans la construction des identités locales, régionales et
nationales, ainsi que du maintien et du renforcement des identités sexuelles des joueurs, des
dirigeants et des spectateurs, dont la quasi-totalité sont de sexe masculin. Aussi l’article exa-mine-t-il l’évolution de ce sport en tant que véhicule de valeurs masculines traditionnelles en
Angleterre et en France, mais aussi comme lieu de libération individuelle aussi bien que du
contrôle social. Son argument principal est que cette pratique sportive, bien que manifestement organisée par et pour les hommes, peut être analysée à partir de ses tensions constitutives et donc de son aptitude à évoluer. Et ceci dans des directions parfois insoupçonnées,
malgré une résistance traditionaliste souvent très acharnée.
This article considers the role of rugby football in the construction of local, regional,
and national identities, as well as in the maintenance and reinforcement of conventional
gender identities for its overwhelmingly male practitioners, administrators and spectators. It considers this sport’s emergence as a vehicle for traditional masculine values in
Britain and France, and also as a site of both personal liberation and social control. The
principal argument proposed is that even an obviously gendered and institutionalised
activity may best be understood in terms of its dynamic tensions and its capacity for
change, however unsuspected or strongly resisted these may be.
Des impatiences juvéniles aux découvertes de l’adolescence et aux
connaissances perfectionnées par la maturité, le rugby suit la trame
de la vie. Plus tard, la réflexion et l’étude en complètent le sens. Quelles que soient ses limites et ses réussites, l’Homme de rugby est avant tout un
homme qui baigne, à travers la rudesse des mots et la virilité des gestes, dans
une ambiance chaleureuse dont il reste imprégné tout au long de son existence. [...]... un sport entre tous mouvant. [...]... un sport d’Hommes. D’Hommes dignes de ce nom !
[1].
Tous les amateurs de rugby du monde sont convaincus depuis longtemps de sa
spécificité, tant comme pratique physique que comme espace de sociabilité, voire de
communauté. Ses détracteurs eux-mêmes lui accordent une place à part, lui concédant sinon des attributs spécifiques, du moins une intensité rare dans les caractéristiques communes à tous les sports de compétition modernes, surtout athlétiques. Qui
plus est, pour les deux camps c’est son rôle dans l’élaboration de diverses figures de
la masculinité qui est au cœur de sa singularité. Si le rugby est sans nul doute un lieu
important de formation des identités locales, régionales et nationales, c’est cependant pour ses acteurs – joueurs, dirigeants et spectateurs, à forte majorité masculine
[2] – avant tout un moyen d’établir ou de renforcer leur identité sexuée traditionnelle. A l’évidence, jeu le plus encensé et le plus vilipendé entre tous, il l’est
précisément à cause de l’importance centrale qu’il a historiquement accordée à la
construction de la masculinité.
J’examinerai ici quelques moments clés de l’histoire du rugby, en le considérant,
à l’instar d’Eric Dunning, comme une « enclave légitimant une libre expression de
l’agressivité masculine et le développement d’habitus masculins traditionnels, incluant
l’usage et le déploiement de force et d’exploits physiques et [donc comme un] vecteur
primaire d’expérience “validatrice de la masculinité” et... comme un bastion protégeant de la “féminisation” et de l’“émasculation” »
[3]. Après un bref rappel des
origines anglaises du rugby, je me concentrerai sur son évolution en France et en
particulier dans son cœur culturel, le Sud-Ouest. Ce choix est tout simplement l’écho
de mon propre passé britannique d’« observateur participant » des deux côtés de la
Manche, position qui bien sûr ne saurait être totalement neutre. Ancien joueur et
supporter de toujours, je suis sans aucun doute un produit de son habitus et de son
ethos, dans la mesure où ceux-ci ont contribué (que ce soit d’une manière positive
ou négative, ou les deux à la fois) au processus de construction de ma propre identité.
En cela, je suis certainement représentatif des hommes de race blanche, quelle que
soit leur appartenance sociale, élevés dans la Grande-Bretagne de l’après-guerre et
surtout y ayant reçu une éducation très formelle : on peut en effet être plutôt pour
le rugby, le football, l’athétisme, etc.; ou être contre; ou bien encore entre les deux :
mais quelqu’un dans ma position ne peut pas rester facilement indifférent aux sports
et en particulier au rugby
[4].
En ce qui me concerne, ma sympathie précoce pour les passionnés du rugby,
a été, si ce n’est étouffée, du moins tempérée au fil de l’étude des travaux critiques
des historiens et des sociologues du sport, en particulier les écrits des commentateurs
féministes et de ce que l’on a appelé à la fin des années 1980, l’« application créative
par des hommes des perspectives féministes critiques à l’étude du sport »
[5]. Différents chercheurs ont ainsi essayé de souligner le rôle du sport moderne dans la
perpétuation ou l’établissement d’un équilibre des sexes, relevant que l’« une des
manières pour les hommes de répondre aux différentes crises ayant entouré la masculinité pendant l’époque contemporaine a été de construire le sport – matériellement et symboliquement – de façon à justifier la subordination des femmes par les
hommes »
[6]. Plus précisément, je pense avec John Nauright et Timothy Chandler
qu’« il est important de commencer à étudier le sport, et ici en particulier le rugby,
en partant de l’idée que c’est une activité qui a été, et reste largement, contrôlée par
des hommes, jouée par des hommes, commentée dans des écrits par des hommes
et utilisée par des politiciens qui sont eux aussi des hommes »
[7]. Je me dois de
souligner ici que si je partage largement l’avis que le sport peut être effectivement
considéré « comme une institution conservatrice tendant le plus souvent à reproduire
les relations inégales de pouvoir entre hommes et femmes, ainsi que les inégalités
sociales, ethniques et sexuelles parmi les hommes »
[8], je n’en suis pas moins persuadé que tout n’est pas dit avec cela. Si tel était le cas, pourquoi des femmes, des
minorités ethniques défavorisées et même des homosexuels auraient-ils essayé à
diverses reprises d’investir cet espace socio-culturel particulier ? Je partagerais plutôt
l’avis d’Eric Dunning quand il dit que « l’équilibre du pouvoir entre les sexes est polymorphe et pluridéterminé », avec tout ce que cela implique quand on veut éviter les
jugements simplistes sur le sport, en tant que pratique et/ou discours
[9]. De ce point
de vue, une activité aussi ouvertement sexuée et institutionnalisée que le rugby peut
néanmoins être mieux comprise en termes de tensions dynamiques et de capacités
inhérentes de changement, même si cela passe inaperçu et rencontre beaucoup de
résistance. C’est cette perspective que nous adopterons.
Le fait que le rugby soit à ce point aimé et détesté laisse soupçonner une dualité
inhérente. Comme toutes les activités athlétiques, il a toujours été à la fois espace
de libération personnelle et de contrôle institutionnel. Cette dualité est en déséquilibre
permanent; car l’expression et la découverte personnelle de tout individu doivent
toujours être définies et structurées socialement. Eugen Weber nous rappelle : « Pour
autant que l’on garde en mémoire la réflexion de Giraudoux pour lequel la vie sportive
était une vie héroïque dans le vide, on ne peut contester le rôle libératoire des compétitions sportives pour ceux qui y participaient »
[10]. Dans le cas du rugby, on
pourra opposer que la libération personnelle vécue est plus intense et le contrôle
social exercé plus étendu que ce n’est d’habitude le cas dans les autres disciplines
sportives; et ce précisément dans la mesure où la spécificité du rugby réside dans la
place centrale qu’il a historiquement accordée à diverses constructions de la masculinité. On pourra apprécier cet argument à travers un bref aperçu de l’histoire des
débuts du rugby en Grande-Bretagne et de son développement ensuite en France,
la seule grande nation joueuse de rugby en dehors de ce qu’il est convenu d’appeler
l’Empire britannique, et donc fascinante manifestation sportive d’une exception culturelle au sens large. On insistera sur l’importance du rugby dans le Sud-Ouest, sa
région d’élection en France depuis la Grande Guerre. A chaque fois, la construction
de la masculinité sera au centre de nos réflexions sur l’évolution du jeu. En manière
de conclusion, je soumettrai quelques réflexions sur les actuels et éventuels développements à venir du jeu, et en particulier sur les processus de professionnalisation et
de globalisation induits par les médias; j’évoquerai également l’émergence du rugby
féminin en tant que mouvement significatif et diverses constructions contemporaines
inattendues, défiant directement la masculinité à travers la pratique du rugby.
Le rugby tire son origine du système anglais des
public schools (il s’agit en fait
d’écoles privées et payantes, indépendantes du système de l’instruction publique sub-ventionnée par l’État) et a donc dès ses débuts été associé aux privilèges éducatifs et
sociaux. Dans des institutions aussi prestigieuses que Rugby, dans le Warwickshire,
où le nouveau jeu vit le jour au début du XIX
e siècle
[11], c’est ce sport qui fut le plus
lié à la socialisation des jeunes gens anglais. Dans leur étude sociologique pionnière,
Barbarians, Gentlemen and Players (1979), Eric Dunning et Kenneth Sheard ont
étudié les origines du rugby dans les
public schools, et en particulier ses liens avec
la notion de « masculinité ». Les écoles les plus prestigieuses telles que Eton, Harrow
et justement Rugby, avaient de plus en plus pour vocation la formation de « gentlemen chrétiens », avec une même attention portée alors sur le développement physique et moral de la « masculinité ». Le « football », un jeu de pieds et de mains
(kicking
and handling), pratiqué à cette époque suivant des règles variant selon les endroits,
mais toujours d’une extrême violence, tenait une place de choix dans ce projet éducatif. Soulignons que les parents privilégiés qui payaient des droits de scolarité très
élevés pour que leurs fils fréquentent de telles institutions soutenaient sans réserve
cette approche. Dunning et Sheard expliquent à ce propos :
... Les parents n’exigeaient pas simplement pour leurs fils une formation orientée vers
l’excellence dans leur future carrière. Ils souhaitaient aussi une éducation qui les aiderait
à devenir ce que l’on appelle communément des « hommes », par exemple en affermissant leur identité pour ainsi tenir leur rang avec assurance dans une classe sociale
qui était également le principal réservoir de recrutement des officiers supérieurs et dont
les valeurs les plus prisées étaient la force, le courage et les exploits physiques. Vecteur
par lequel beaucoup de vertus masculines pouvaient s’exprimer, le football était une
activité commune à toutes les public schools [12].
L’expansion industrielle et coloniale qui marqua la société victorienne a vu cet
ethos académique atteindre une position d’hégémonie qui devait durer encore bien
après la fin de la Seconde Guerre mondiale, tant dans les
public schools que dans
les
grammar schools (publiques mais à forte sélection). C’est à Rugby que furent
établies les premières règles écrites du « football » en 1845, et sa version
handling
devint prévalante à la fin du XIX
e siècle, offrant un espace relativement bien réglé où
inculquer la doctrine éducative victorienne dominante du « christianisme musculaire » : « Le terrain de football était un terrain d’apprentissage de la masculinité, du
caractère et de l’âge d’homme. Jouer au football devint un rite de passage pour tous
les élèves des
public schools, où le jeu devint le plus souvent obligatoire à partir des
années 1880 »
[13]. Avec l’instauration dans le rugby de règles du jeu et d’une institutionnalisation, l’accent glissa du combat « réel » que l’on trouvait dans ses premières incarnations souvent brutales, où les blessures graves étaient nombreuses, vers
une simulation du combat plus évidemment moderne, « une guerre euphémisée »
comme l’a dit Christian Pociello
[14]. Le jeu gagna ainsi en sophistication technique
et en acceptabilité sociale, pour des raisons que Dunning et Sheard ont clairement
exprimées :
Le plaisir de jouer commença à découler moins de la force brute, que de la force
sublimée par des techniques comme la passe, le coup de pied et la course avec la balle.
Le rugby s’est ainsi approché de sa forme moderne, où prévaut un subtil équilibre
entre force et finesse, spontanéité et contrôle, individualité et travail d’équipe. On
laissait une large place au « style » individuel et aux contacts physiques « virils », mais
des barrières commençaient à être dressées sous forme de règles écrites, elles devaient
éviter aux joueurs de perdre leur contrôle, dans l’excitation de la mêlée, et de transgresser les standards naissants, plus civilisés, qui commençaient à prévaloir. [...] En
bref, le rugby commençait à être considéré comme un jeu convenable pour des « gentlemen anglais » [15].
Ce processus précoce de codification a finalement mené à un jeu qui offre
aujourd’hui ce que Jean-Pierre Bodis, le principal historien du rugby français, a décrit
avec pertinence comme « le spectacle contrasté et complémentaire de la force et de
la finesse »
[16]. On peut bien sûr lui opposer que cette tension permanente entre
la force et la finesse, en fait commune à beaucoup de sports, n’est mise en avant et
valorisée que dans le rugby, et que c’est là l’une des clés de l’attraction affective et
intellectuelle particulières qu’il exerce à la fois sur ses joueurs et ses spectateurs. Ces
derniers sont d’ailleurs le plus souvent d’anciens joueurs, même si leur pratique s’est
limitée au niveau du collège, mais, alors que ses détracteurs ne le soupçonnent pas,
la complexité et la subtilité du rugby sont telles que cette familiarité personnelle est
fréquemment la seule voie d’accès à une compréhension plus profonde de ce qui,
superficiellement, ne semble être que violence chaotique.
Tom Brown’s Schooldays
(1857), le roman de Thomas Hughes qui a tant fait pour populariser le rugby et le
système des
public schools qui a présidé à ses origines, montre bien à quel point
cette connaissance intime du jeu n’est pas seulement une source de plaisir pour
l’initié, mais aussi une marque de supériorité intellectuelle et même morale. Le court
passage qui suit, très caractéristique de l’œuvre, utilise certes des métaphores militaires devenues depuis des lieux communs du journalisme sportif, mais ne doit pas
pour autant nous masquer sa portée sociale à l’époque. Voici ce qu’un élève
senior
de rugby explique à un nouveau, Tom Brown, à propos des vertus éducatives de ce
sport entre tous « philosophique » :
Vous dites que ça ne vous frappe pas spécialement, juste un amas de garçons qui se
battent et une balle de cuir qui semble les exciter tous au plus haut point, comme un
chiffon rouge agité devant un taureau. Mon cher ami, vous verriez la même chose
dans une bataille, mais il s’agirait alors d’hommes et non de collégiens, et de balles de
plomb; mais naturellement une bataille vous semblerait digne d’intérêt, dites-vous bien
qu’un match de football l’est tout autant. Bien sûr on ne peut pas vous demander
d’apprécier les raffinements d’un jeu, les tours et détours qui font une victoire ou une
défaite, seul un vieux joueur le peut, par contre si vous le voulez, vous pouvez comprendre la philosophie du football dans ses grandes lignes [17].
De fait, cet hymne à la gloire des sports pratiqués au collège apprend aux
lecteurs d’Hughes comme à Tom Brown que seule l’expérience personnelle du terrain peut amener à cette intensité, seconde caractéristique du rugby après sa complexité : « Ça vaut la peine de vivre; toute une vie de collégien, avec tout ce que cela
sous-entend, condensée en une demi-heure d’un combat épuisant, une demi-heure
qui vaut la peine de supporter toute une année »
[18]. C’est précisément à cause de
cette capacité qu’a le sport, en général, de permettre à ses adeptes d’échapper aux
ternes réalités de la vie et à ses pénibles responsabilités, que beaucoup le condamnent
dans leurs travaux critiques (féministes ou non)
[19]. Il est indéniable que ni l’intensité
vécue dans le jeu ou dans son spectacle ni la longévité particulière des souvenirs ainsi
accumulés ne doivent conduire à négliger les aspects physiques du combat et l’expertise technique mobilisés sur le terrain. Nous y reviendrons plus tard.
L’attrait exercé par le rugby sur les classes supérieures françaises dans les années
1880 est lié à ses origines élitistes dans le système éducatif britannique. A la suite
de sa défaite de 1870, la France connut une crise de la masculinité, avec des manifestations diverses, mais communément présentée en termes médicaux comme une
« décadence » physique et morale. Ce malaise social était de plus entretenu par les
craintes renouvelées qui entouraient une baisse historique de la natalité, avec tout ce
que cela peut impliquer comme crise de la virilité. C’est dans ce contexte que divers
commentateurs approuvèrent Hippolyte Taine, qui, dans ses
Notes sur l’Angleterre
(1872), avait souligné l’importance des aspects physiques dans l’éducation anglaise.
Tom Brown’s Schooldays fut traduit en français en 1875, et c’est donc en tant que
lecteur de Thomas Hughes et de Taine que le baron Pierre de Coubertin « devint un
admirateur fervent des méthodes de Thomas Arnold [...], le directeur et le réformateur du collège de Rugby » : « C’est ainsi qu’en 1883, à l’âge de 20 ans, le jeune
Coubertin s’embarqua pour un premier pèlerinage aux sources »
[20]. Après avoir
visité Rugby et d’autres
public schools anglaises prestigieuses, et avoir été le témoin
de leurs diverses manières d’enseigner et de pratiquer le sport, Coubertin revint en
France convaincu que ce dont la France manquait, c’était de « virilité scolaire »
[21].
Le futur créateur des Jeux olympiques modernes décida alors de transformer l’éducation publique et même la société française dans son ensemble, par le développement des sports athlétiques.
A la fin du XIXe siècle, la Grande-Bretagne exporta le rugby vers ses colonies en
Australie, en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud, base du réseau d’influence du
jeu de l’hémisphère sud, mais également, et ceci était aussi inattendu que remarquable, en France, restée depuis lors la seule nation importante à pratiquer le rugby en
dehors de l’Empire britannique. Là aussi, à ses débuts, le rugby fut le domaine réservé
des classes privilégiées, l’éducation présidant là encore à sa diffusion. Favori de
l’Union des sociétés françaises des sports athlétiques fondée en 1887 par Pierre de
Coubertin, le rugby bénéficiait d’une position privilégiée au sein de l’aristocratie et
de la grande bourgeoisie, où les sports athlétiques récemment importés trouvaient
de nombreux avocats. C’est ainsi que le rugby fut particulièrement encouragé dans
les grands lycées parisiens. En 1882, la première association sportive française, le
Racing-Club de France, fut fondée à l’initiative d’élèves du lycée Condorcet; l’année
suivante vit la création de son grand rival, le Stade Français à l’instigation d’élèves
entre autres du lycée Saint-Louis. Même si ces associations étaient pluri-sportives,
ces premiers clubs français firent rapidement et durablement du rugby leur principale
activité. Ce jeu semblait être alors le seul à même d’offrir quelque chose de neuf et
de stimulant pour revigorer les jeunes Français.
Le rugby était donc extrêmement bien placé pour pouvoir se présenter comme
une hygiène à la fois physique et morale et exploiter les craintes d’une bourgeoisie
obsédée par la dégénérescence et prête à tout pour l’éviter. Les chastes plaisirs des
sports athlétiques évoqués par Pierre Mac Orlan, lui-même joueur de rugby, par
exemple dans
La clique du Café Brebis (1918), ne pouvaient qu’attirer ceux qui
vivaient dans la crainte de la dissipation masculine sous toutes ses formes
[22]. A
cette époque, nul ne pensait à remettre sérieusement en question l’exclusion des
femmes de la pratique de ces nouveaux sports et donc de leurs bénéfices physiques,
moraux et surtout patriotiques tant vantés. Cette exclusion était au contraire la preuve
ultime que ces nouveaux jeux étaient parfaitement adaptés au renouveau de la jeunesse masculine du pays
[23], les nouvelles possibilités d’expression et de découverte
personnelles qu’ils offraient aux hommes, étaient fondées dès le début sur le déni de
possibilités comparables pour les femmes. A quelques exceptions près comme le
« touch-rugby », la
barette, qui connut un bref engouement auprès de nombreuses
femmes, alternative douce – pour les hommes également – au jeu « full-contact »
[24],
le rugby conserva son caractère spécifique également en France; adopté en province
et en particulier dans le Sud-Ouest, il s’y forgea sa propre image.
Réservé à ses débuts aux classes privilégiées, le rugby, par le biais des lycées,
des universités et des écoles normales d’instituteurs, gagna une audience de plus en
plus large, mais toujours exclusivement masculine. De Paris, le jeu gagna toute la
France et surtout la Gironde, puis le grand Sud-Ouest. Sa portée géographique aussi
bien que sociale s’élargissant, il se popularisa, se démocratisa et se commercialisa
aussi de plus en plus, si bien qu’on l’associa durablement à cette région. De plus, ce
nouveau centre de gravité relia le rugby à de tout autres constructions de la masculinité sportive que celles favorisées par les Parisiens privilégiés qui avaient présidé à
ses débuts en France. Dans la lignée des travaux de Jacques Defrance, Thierry Terret
a souligné la mise en question des modèles dominants de masculinité entraînée par
la défaite de 1870 dans l’aristocratie et les classes moyennes et qui fut ensuite aggravée par les grands changements sociaux accompagnant l’urbanisation, l’industrialisation et la propre campagne de la III
e République pour une unification politique
[25].
Plus spécialement, on pouvait considérer le rugby comme un antidote sportif à la
crise d’identité masculine que connaissait le midi de la France, nourrie entre autres
par l’héritage du Midi Rouge de 1848 et 1871, la catastrophe du phylloxéra en
1865-1890 et la révolte des viticulteurs languedociens de 1907. Comme Terret le
souligne : « On peut penser à raison que le rugby pouvait être pour un paysan un
moyen d’affirmer ses vertus à un moment où celles-ci étaient mises en question [...]
le rugby pouvait permettre aux paysans de dépasser leurs complexes d’infériorité et
de tirer avantage de leur capital morphologique et musculaire développé par le travail »
[26].
Pour comprendre le développement du rugby en France, il est indispensable
d’avoir à l’esprit le lien existant entre la crise des constructions de la masculinité tant
dans l’élite sociale et culturelle parisienne que chez les agriculteurs, en particulier
dans le Sud-Ouest. On a avancé différentes théories pour expliquer l’implantation
inattendue du rugby dans le Sud-Ouest de la France. On a évoqué en particulier
d’anciennes traditions de jeux de balle locaux et de combats de bandes de jeunes;
le rôle clé du prosélytisme de quelques personnes et institutions occupant des positions stratégiques (en particulier le Docteur Philippe Tissié et sa Ligue girondine de
l’éducation physique); on a évoqué aussi la force des traditions anticléricales et républicaines dans le Sud-Ouest (à un moment où le grand rival du rugby, le football, était
favorisé par les patronages catholiques). Mais comme l’écrit Jean-Pierre Bodis : « La
pénétration du rugby en province [reste] un puzzle dont toutes les pièces ne sont pas
encore ajustées »
[27]. Bodis a en outre souligné l’importance de la diffusion géographique de la « petite propriété rurale »
[28], tandis que de mon côté, j’ai fait observer
qu’il y avait peut-être un lien entre la nature souvent clanique des communautés
rugbystiques et la perpétuation dans le Sud-Ouest de familles patriarcales étendues,
selon le modèle démographique identifié par Hervé Le Bras et Emmanuel Todd
[29].
Pierre Bourdieu, quant à lui, a souligné l’attraction particulière et durable du rugby
en tant que terrain des vertus masculines populaires. Même si celles-ci ont été et
sont toujours tout aussi appréciées dans les communautés rugbystiques du Sud du
pays de Galles à la Nouvelle-Galles du Sud, que dans les villages ou les bourgs du
Sud-Ouest de la France, l’explication de Pierre Bourdieu sur l’enracinement particulier dans cette région est digne d’attention : « Le rugby qui cumule les traits populaires
du jeu de ballon (ou de balle) et du combat mettant en jeu le corps lui-même et
autorisant une expression – partiellement réglée – de la violence physique et un usage
immédiat des qualités physiques “naturelles” (force, rapidité, etc.), est en affinité avec
les dispositions les plus typiquement populaires, culte de la virilité et goût de la
bagarre, dureté au “contact” et résistance à la fatigue et à la douleur, sens de la
solidarité (“les copains”) et de la fête (“la troisième mi-temps”), etc. »
[30].
Nous examinerons maintenant avec attention le lien particulier du rugby français tant avec le mythe qu’avec la réalité du monde rural. J’ai déjà développé ce point
ailleurs
[31] et je dirai donc simplement ici que le rugby a été saisi comme une occasion de renforcer l’image fléchissante de la masculinité paysanne dans le Sud-Ouest
dans un moment de crise nationale plus large. Nous avons déjà cité plus haut les
commentaires de Thierry Terret sur le rugby et la crise des valeurs de la paysannerie
au tournant du XX
e siècle. L’extraordinaire développement de l’intérêt populaire pour
le rugby après la Grande Guerre, tant comme activité sportive que comme spectacle
de plus en plus commercial (et même très tôt professionnel) peut aussi être considéré
comme une restauration de la vitalité masculine en réponse au traumatisme national
du conflit de la Première Guerre mondiale. Après la catastrophe de 1940, les investissements moraux et matériels du régime de Vichy dans le sport et en particulier
dans le rugby, sous la direction de Jean Borotra et de son successeur comme ministre
des Sports, le colonel Joseph « Jep » Pascot, ancien demi d’ouverture à Perpignan
et au XV de France, pourraient également être considérés comme intimement liés
au « retour à la terre » prôné par la révolution nationale. En temps que « sport de
terroir », le rugby pouvait même servir d’antidote à l’exode rural des trente glorieuses
[32]. Dans les années 1950 et 1960, l’O.R.T.F. offrait à la nation un « rugby
champagne » au pétillement international avec des attaquants vedettes comme les
frères Boniface et Jean Gachassin, et permettait ainsi de présenter une image de
continuité masculine définie régionalement qui masquait les changements rapides et
radicaux qui se produisaient dans l’ensemble de la campagne française. C’était l’époque de l’exode rural déclenché par l’accélération de l’industrialisation, la réorganisation agricole programmée par la D.A.T.A.R. et la modernisation administrative de
la France. Avec le soutien officiel du général de Gaulle et de l’ensemble de ses ministres, les rugbymen du Sud-Ouest devinrent un symbole de la continuité mâle qui
pouvait être opposée à la nouvelle domination urbaine du « jeune cadre dynamique »
et du « soixante-huitard ». Dans cette récupération nationale d’une passion jusque-là
provinciale, Roger Couderc et Pierre Albaladéjo, les Obélix et Astérix des ondes,
eurent un rôle clé, en proposant une construction ethnique de la masculinité française
à opposer aux incertitudes sociales et politiques de ces temps de plus en plus troublés.
Au moins sur le terrain de rugby et sur les écrans de télévision, les hommes étaient
toujours des hommes; et en plus Basques, Gascons et Catalans
[33].
Ce type d’associations faites avec des constructions anciennes et sécurisantes
de la masculinité, comme de la nation, conduisit les intellectuels conservateurs anglais
et français à commenter favorablement les vertus d’endurance du rugby, face aux
multiples transformations sociales, économiques et géo-politiques de la reconstruction de l’après-guerre. Cela comprenait en particulier les processus de décolonisation
et d’américanisation, l’apparition d’une abondance économique généralisée et d’une
nouvelle indépendance de la jeunesse. Ainsi, pour E.H.D. Sewell, ancien de la Bedford School et des Harlequins, l’importance à venir du rugby dans le nouvel ordre
du monde après 1945 ne faisait pas de doute, comme il l’exprima dès 1944 dans
Rugger : The Man’s Game : « Tout le monde s’accordant à reconnaître que le rugby
est excellent pour la formation du caractère, mon espoir le plus fervent et que
j’exprime ici est que, dans ce nouveau monde qui nous est annoncé ces derniers
temps dans un torrent intarissable d’articles, de pamphlets, d’émissions et de livres,
le gouvernement fera quelque chose de tangible pour que le rugby soit généralisé et
pratiqué dans tout l’Empire »
[34]. Quinze ans plus tard, mais avec moins de certitude, Jean Barbat, dans son
Histoire du ballon ovale : du jeu des collégiens anglais
au triomphe du rugby français (1959), cherche à maintenir le système de valeurs
du rugby à une époque où les vertus masculines traditionnelles étaient de plus en
plus mises en question par de nouveaux modes de sociabilité masculine, consciemment transgressifs :
Sans vouloir dramatiser il reste, au moins à ceux qui ont « touché » ensemble le ballon
ovale, des souvenirs, les plus beaux sans doute, les plus sains en tout cas de leur
jeunesse. [...]
Les « blousons noirs » qui encombrent fâcheusement les colonnes de nos journaux
auront-ils dans quelques années les mêmes joies ? Il est vrai qu’elles doivent leur paraître « vachement bourgeoises » et bonnes pour les « croulants », que nous sommes devenus.
Heureusement une autre jeunesse est là, plus saine !... On la trouve sur nos stades,
dans nos équipes de rugby. C’est une raison d’espérer [35].
Une autre voix encore plus pessimiste sur la direction prise par la société française d’alors était celle d’Antoine Blondin, champion vieillissant de la droite réactionnaire et opposant à presque tout ce qui se passait dans la France des trente
glorieuses. Effectivement, pour Blondin le rugby est peut-être le dernier endroit où
trouver les vertus masculines les plus fondamentales et consacrées. Dans un article
publié dans Paris-Match en avril 1962, il considère le rugby comme le dépositaire
d’une masculinité française ethnique et mystique qui rappelle la rhétorique de la
période de Vichy et les accents d’un Maurice Barrès :
Le rugby est essentiellement traditionnel, chevaleresque et généreux. Il était normal
qu’il répondit aux aspirations des populations où les folklores sont demeurés particulièrement vivaces, où les tempéraments inclinent volontiers au lyrisme et où l’exubérance ouvre la porte à la prodigalité. [...]
Il faut certainement à ce sport des vertus intimes – et pas seulement scéniques – pour
provoquer chez l’homme ces phénomènes inhabituels de solidarité extérieure, d’oubli
de soi-même, d’identification, de participation enfin, au sens mystique du terme.
Plus encore que les triomphes de l’équipe de France, ce climat d’extase privilégié
pourrait bien donner une des clés de l’engouement national pour le rugby. Désireux
de cueillir sur l’arbre le sublime et le légendaire, il nous faut bien aller les chercher là
où ils ont trouvé leur dernier refuge : dans le stade [36].
Dans cet esprit, la mort le 1er janvier 1968 de Guy Boniface, grand ami de
Blondin, a une valeur symbolique certaine. Cet événement marque en effet à la fois
la fin d’une époque dans le rugby français, associée au « rugby champagne », et la
disparition d’une certaine conception française de la masculinité. Au début, tout
semblait bien aller, lorsque le 28 mars 1968 le XV de France, dont la renommée
avait été rehaussée par Guy Boniface et son frère André, gagna pour la première
fois le « grand chelem » (victoire sur ses quatre équipes rivales dans le Tournoi des
cinq nations), et réussi finalement un but qui lui avait échappé depuis son entrée en
compétition en 1910, devenant ainsi le saint Graal de la Fédération française de
rugby. Quelques mois plus tard cependant, la rupture explosive du consensus social
qui avait caractérisé les trente glorieuses, malgré des guerres coloniales successives
en Indochine et en Algérie, sembla remettre en question l’ordre sexué même sur
lequel reposaient le rugby et tant d’autres activités sportives masculines. C’est donc
l’évolution de ce jeu depuis le tournant social et politique de 1968, vu dans ses
conditions actuelles dans sa terre d’élection, le Sud-Ouest, qui sera au centre de ce
qui suit.
Les recherches les plus révélatrices menées sur le rugby français au cours de
ces dernières années sont celles d’ethnologues tels que Sébastien Darbon et Anne
Saouter. Ils démontrent que, du moins dans le Sud-Ouest de la France, tout en étant
en constante évolution, ce sport maintient toujours les anciennes traditions. Les études récentes de Sébastien Darbon sur le rugby se sont concentrées sur ses fonctions
dans le Sud-Ouest de la France, où il est peut-être plus clairement que nulle par
ailleurs, un « mode de vie » ou « une manière d’être », beaucoup plus qu’un simple
jeu, mais bien plutôt un système tendant à organiser l’existence entière d’individus
comme de communautés. Son analyse incisive souligne l’importance extrême accordée à la territorialité, et les exigences de courage physique qui en découlent (« le don
de soi ») et la cohésion du groupe (« la solidarité »), les identifiant comme les principales composantes de ce qu’il appelle la « microculture de la fermeture »
[37] du
rugby. C’est là une observation importante pour un sport qui, bien qu’officiellement
universaliste dans ses aspirations (« un monde uni », comme il est dit dans le chant
officiel de la Coupe du monde de rugby de 1995), a toujours attaché, au cours de
son histoire, la plus grande importance à son caractère de sport d’une minorité, de
sport justement « pas comme les autres ». Dans son étude détaillée sur cette microculture en action dans la commune de Saint-Vincent-de-Tyrosse dans les Landes,
Darbon montre ouvertement sa sympathie pour ce qu’il décrit ailleurs comme « cette
culture traditionnelle du rugby : une certaine conception du groupe fondée sur la
solidarité et le refus de l’individualisme, le goût pour la proximité entre pratiquants
et supporteurs, le plaisir pris dans l’engagement physique le plus rugueux, la tradition
de l’excès qui se manifeste dans le rapport à la nourriture et à la boisson, une certaine
forme d’humour... »
[38]. Quoi qu’il en soit, ses sympathies ne l’empêchent pas de
voir que, malgré un accent mis régulièrement sur son soi-disant caractère familial, le
rugby suppose presque invariablement l’exclusion des femmes des endroits clés de
son espace public, tout en reposant sur une importante somme de travail féminin
non rémunéré. On a besoin des femmes pour nourrir les rugbymen, laver leurs maillots souillés de boue et/ou de sang, fêter leurs victoires et les consoler dans la défaite,
et, de façon générale, assurer pour lui des tâches ménagères, mais c’est bien rarement qu’elles ont le droit d’être visibles. Darbon le résume ainsi : « Drôle de famille...
d’où les femmes paraissent à ce point absentes... »
[39]. Cependant, même si Darbon
note « cette présence/absence des femmes dans le rugby »
[40], il ne cherche pas à
placer ce phénomène au centre de son analyse et explore encore moins ses implications pour notre compréhension de la sexualité masculine dans l’univers du rugby.
Cette omission n’est pas surprenante étant donnée l’importance attachée
depuis les tout débuts de ce jeu à éviter toute suspicion possible de liens cachés entre
rugby et homosexualité. La pratique de ce sport avait été en effet encouragée dans
les public schools non mixtes précisément comme antidote à de telles perversions.
Chandler nous rappelle ainsi :
... Oxbridge (Oxford et Cambridge) et les public schools (en particulier les internats)
délivraient certes des femmes pour laisser libre court à la poursuite d’ambitions masculines dans la tradition des gentilshommes et des chevaliers, mais offraient en même
temps un cadre qui laissait craindre à la fois efféminisation et homosexualité. Aussi,
les grands défenseurs du christianisme musclé comme [Charles] Kingsley s’efforçaient
de calmer ces soupçons par leurs déclarations constantes en l’honneur des exploits
virils et sportifs. Riche en contacts physiques, le rugby devait être structuré afin d’assurer que ces contacts étaient bien virils et que l’énergie sexuelle y était contrôlée et
traduite en formes socialement acceptables [41].
Par conséquent, même si les commentateurs traditionalistes admettaient volontiers que « par le passé les hommes grands, forts, adultes devaient obligatoirement
maltraiter leurs semblables, la passion faisait partie intégrante du sport »
[42], il leur
était impossible de concevoir ouvertement que les excès émotionnels qui en découlaient pouvaient être exprimés autrement que par la violence (légale ou non). Même
Darbon semble accepter cette analyse basique de l’univers affectif du jeu : « Le rugby
est un des sports les plus virils qui soient »
[43].
Le rugby a toujours eu une propension à la misogynie (dénigrant et même
vilipendant les femmes, comme cela transparaît dans les chansons obscènes d’aprèsmatch) allant de pair avec une homophobie affichée. Cette double incidence vient
d’être étudiée d’une façon novatrice par Anne Saouter, dans
Être rugby. Il n’est pas
possible ici de rendre justice aux subtilités de son analyse de ce « sport terrien »
[44]
archétypal, ni à l’originalité des travaux de Darbon. Nous donnerons cependant un
aperçu de la finesse des analyses d’Anne Saouter en nous penchant sur sa mise en
question critique des constructions préférées de la virilité sportive propres au monde
du rugby. Par commodité nous distinguerons trois parties : l’existence du rugby
comme « relation homosexuée »; le rôle traditionnel des femmes dans la vie d’un
rugbyman; enfin la récente apparition de rugby féminin. Au centre de l’analyse
d’Anne Saouter se trouvent les festivités d’après match – la troisième mi-temps –
domaine privé, réservé aux hommes, et le plus souvent caché. C’est là – dans les
chansons obscènes, la nudité comiquement grotesque, et les simulations d’activité
sexuelle – qu’Anne Saouter met au jour des motivations psychologiques, d’habitude
soigneusement évitées et même occultées par ceux qui écrivent sur le rugby. On
notera qu’Anne Saouter ne s’engage pas dans les analyses réductrices à l’excès qui
ont tenté quelques commentateurs féministes, comme Élisabeth Badinter, citée ici,
qui, dans
De l’identité masculine (1992), assimilait d’une manière un peu trop
péremptoire et trop opportunément la physicalité du rugby à une homosexualité
réprimée ou latente
[45]. De manière plus convaincante et plus prudente, Anne
Saouter pense que l’intimité partagée sur le terrain, dans les vestiaires et,
a fortiori,
dans les excès orgiaques de la troisième mi-temps démontrent une façon très particulière de canaliser les tensions sexuelles inhérentes à la construction contemporaine
de la masculinité :
Ces diverses transgressions, bien qu’elles soient rarement concomitantes, ne peuvent
être considérées indépendamment les unes des autres, elles relèvent toutes de ce que
j’appelle la relation homosexuée dans la mesure où elles participent à l’affirmation
d’un groupe d’hommes dont l’amitié institutionnelle doit passer par une relation corporelle. Cette relation est, d’une certaine manière, de l’homosexualité ritualisée, dans
la mesure où elle est socialisante et débouche sur une hétérosexualité. Le rugby offre
donc la possibilité de vivre une amitié charnelle entre hommes, tout en préservant son
identité sexuelle et sa virilité [46].
Cette formulation élégante pour ce que l’on peut considérer comme le pôle
positif de la politique sexuée du rugby n’est bien sûr qu’une partie de l’équation. Le
pôle négatif est clairement dévoilé par la lecture du schéma d’Anne Saouter mettant
en évidence le parcours de vie d’un rugbyman, et, en particulier, ses relations avec
différentes catégories conventionnelles de femmes : mères, petites amies, groupies
et même prostituées, avant sa rencontre avec la femme qu’il finira par épouser,
destinée à son tour à assurer le rôle de « mère laveuse et nourricière ». Dans cette
partie centrale de son analyse, Anne Saouter révèle que le rugby, tout « forgeur
d’hommes » qu’il prétende être à grand renfort de rhétorique ronflante, fait également tout pour maintenir ceux-ci dans un état de dépendance infantile vis-à-vis du
travail féminin gratuit prodigué par toutes sortes de « mamans et mamies ». Elle
résume ainsi ce cycle apparemment éternel : « l’apparition du ballon dans le foyer
conjugal avait symbolisé le départ du fils vers un collectif masculin. Une fois qu’il
s’est marié, le maillot concrétise le retour de l’individu à ce même foyer, et plus
précisément en son centre, vers la mère »
[47].
Étant donnée l’économie politique des sexes qui continue à sous-tendre le rugby,
dans le Sud-Ouest de la France comme ailleurs, il était normal que ce soient les
femmes elles-mêmes qui, au cours de ces vingt dernières années, aient lancé un
ultime défi aux constructions traditionalistes de la masculinité du rugby. Pour Anne
Saouter, l’opposition inlassable et bruyante contre le rugby féminin a moins à faire
avec l’hostilité habituelle des hommes contre l’entrée des femmes dans des sphères
d’activité habituellement dominées par eux (du sport, en passant par diverses professions, jusqu’à la politique) et relève plus de la distribution historique des rôles selon
les sexes : « Si le rugby “produit” des hommes, et ce, en passant par une stricte
gestion du féminin, c’est-à-dire son exclusion, comment pourrait-il être pratiqué par
le sexe opposé sans incidence sur sa propre définition ? »
[48]. Élise Huffer, membre
de l’équipe américaine gagnante de la première coupe du monde de rugby féminin
en 1991, pose à ce propos une question très pertinente :
Est-ce pour cela que le rugby féminin, même minoritaire, a fait grincer et fait toujours
grincer autant de dents ? [...] Est-ce que l’appropriation du rugby par les femmes enlèverait de la « gloire » et de la « puissance » aux hommes qui le pratiquent ? Craindraient-ils que chacun s’aperçoive que ce sport dit « viril », viril au sens de propre à l’homme,
ne l’est pas vraiment ? Qu’il ne s’agit en fait que d’un sport de contact, ni plus ni
moins, nécessitant des vertus de courage, de sacrifice et d’intelligence et que, ces
qualités, on les retrouve chez les femmes comme chez les hommes ? [49]
On est allé encore plus loin dans les défis lancés aux constructions traditionalistes de la virilité dans le rugby en montrant des modèles alternatifs de masculinité
sur le terrain. Cela a été parfois sur le mode ironique comme, lorsque les joueurs du
Racing-Club ont arboré des nœuds papillons roses à la victoire finale du championnat
de France en 1990. Cet emblème devint célèbre et Franck Mesnel, membre important de la brillante équipe du Racing-Club de France, l’adopta comme logo de sa
maison de vêtements de sport masculins, expliquant ainsi cette transgression ouverte
des conventions de la masculinité rugbystique telle qu’elle était définie dans et par le
Sud-Ouest : « Dans le monde du rugby, quand on est parisien..., on est forcément
homosexuel ! [...], avec nos centres d’intérêt culturels et artistiques variés d’étudiants,
nous avons décidé de pousser cette plaisanterie un peu plus loin. Ça nous amuserait
beaucoup d’être appelés les homosexuels du rugby français ! Ça nous ferait rire et
nous continuerons à porter nos nœuds papillons roses ! »
[50]. Quoi qu’il en soit, ce
tabou fondamental a été également brisé symboliquement, mais avec plus de courage
et d’authenticité, par des joueurs comme l’Australien Ian Roberts, rugbyman professionnel, qui, en 1995, a déclaré publiquement son homosexualité et l’a assumée au
grand jour. Il est intéressant de souligner que le monde sportif a été en général très
solidaire, d’autres personnalités importantes du rugby australien déclarant qu’il était
important d’être « fidèle à soi-même ». De la même façon, le premier club gay de
rugby au monde, le King’s Cross Steelers de Londres, n’a aucune difficulté à avoir
un calendrier de rencontres bien rempli pour des matchs contre des adversaires plus
conventionnels
[51].
On a beaucoup parlé des impacts probables du processus de globalisation induit
par les médias partout où se pratique le rugby, depuis la décision marquante de
permettre au jeu de devenir entièrement professionnel à la suite de la Coupe du
monde de 1995. Parmi les plus grands changements figurent la mobilité croissante
des grands joueurs et la disparité grandissante entre le rugby de haut niveau et le
rugby amateur encore largement pratiqué. Ces changements pourraient en particulier avoir des répercussions sur les implantations locales du rugby : en d’autres termes,
entamer les caractères spécifiques qui lui ont permis de s’établir si solidement dans
le Sud-Ouest de la France, comme dans d’autres places fortes du rugby de par le
monde. Tout aussi importante pour l’évolution future du rugby, pourrait être la libéralisation des comportements concernant la sexualité masculine qui semblerait s’infiltrer, quoique tardivement et en rencontrant beaucoup de résistance, jusque dans les
régions les plus retranchées de l’Ovalie. Serge Simon, joueur du Bègles-Bordeaux,
équipe victorieuse lors du championnat de France en 1991, devenu ensuite champion au niveau national dans le nouveau club du Stade Français, fait à ce propos des
remarques éclairantes. En effet, tout comme on ne peut mettre en doute le caractère
classiquement viril de ce joueur très robustement physique, on ne peut non plus
sous-estimer sa tentative honnête d’affronter les complexités de la masculinité engendrées par ce jeu d’équipe particulièrement sexué :
Le rugby ne se limite pas à trente gars qui cherchent à se piquer le ballon. Il puise au
plus profond de l’identité. Et là, qu’est-ce qu’on trouve ? L’amour, la haine, la joie, la
peine. Il faut se transformer pour rentrer sur le terrain. J’ai souvent parlé de féminité,
mais c’est vraiment ça qui se passe dans le contact charnel, la volonté de rester liés.
Après, pour nous retrouver nous-mêmes, il nous faut cette troisième mi-temps [52].
Il s’agit là d’un homme aimant être « entre hommes », mais aussi d’un individu
capable de réflexion sur lui-même et d’une conscience autocritique. De fait, même
si le monde du rugby reste éminemment conservateur sur le plan culturel et social,
il n’est jamais monolithique ou pétrifié. Bien sûr, il faut encore attendre pour voir
jusqu’où iront vraiment les capacités d’évolution de ce « sport de voyous joué par des
gentlemen ».
[*]
Professeur de langue et civilisation françaises à Loughborough University. Traduit de l’anglais par
Christine Grosse.
[(1)]
R. BARRAN,
Du rugby et des hommes, Paris, Albin Michel, 1971, p. 9-14.
[(2)]
Il s’agira dans mon étude, sauf mention contraire, de rugby à quinze.
[(3)]
E. DUNNING, « Sport, Gender and Patriarchy in the Western Civilising Process », in L. ALLISON (ed.),
Taking Sport Seriously, Aix-la-Chapelle, Meyer & Meyer Verlag, 1998, p. 105-133; p. 122 pour la
citation.
[(4)]
E. DUNNING, « Sport, Gender... »,
art. cit., p. 109. Sur ce sujet, il sera également intéressant de se
reporter à la critique du sport au collège faite par David Jackson, dans laquelle celui-ci se range fermement
dans le camp antisport : D. JACKSON,
Unmasking Masculinity : A Critical Autobiography, Londres,
Unwin Hyman, 1999, p. 207-222.
[(5)]
E. DUNNING, « Sport, Gender... »,
art. cit., p. 109-110.
[(6)]
J. MC KAY, M. MESSNER & D. SABO (eds.),
Masculinities, Gender Relations, and Sport, Thousand
Oaks, Cal. & Londres, Sage, 2000, p. 1-2.
[(7)]
J. NAURIGHT & T. CHANDLER (eds.),
Making Men : Rugby and Masculine Identity, Londres, Frank
Cass, 1996, p. 2.
[(8)]
J. MC KAY
et al.,
Masculinities, Gender...,
op. cit., p. 2.
[(9)]
E. DUNNING, « Sport, Gender... »,
art. cit., p. 118.
[(10)]
E. WEBER,
Ma France. Mythes, culture, politique, Paris, Fayard, 1991, p. 294.
[(11)]
Le mythe des origines du rugby attribue à un certain William Webb Ellis l’acte fondateur du jeu,
comme le commémore encore une plaque apposée au collège de Rugby en 1900. On y dit qu’en 1843,
cet élève senior, « avec un joli mépris pour les règles du football telles qu’elles étaient alors pratiquées,
prit le premier la balle dans ses bras et courut avec, donnant sa principale caractéristique distincte au jeu ».
Cette version officiellement autorisée, mais contestable sur le plan historique, explique pourquoi de nos
jours, tous les quatre ans, la Coupe du monde de rugby permet de remporter le Trophée William Webb
Ellis.
[(12)]
E. DUNNING & K. SHEARD,
Barbarians, Gentlemen and Players : A Sociological Study of the
Development of Rugby Football, Oxford, Martin Robertson, 1979, p. 84.
[(13)]
T. CHANDLER, « The Structuring of Manliness and the Development of Rugby Football at the Public
Schools and Oxbridge, 1830-1880 », in J. NAURIGHT & T. CHANDLER (eds.),
Making Men...,
op. cit.,
p. 13-31; p. 18 pour la citation.
[(14)]
C. POCIELLO,
Le Rugby ou la guerre des styles, Paris, A.-M. Métailié, 1983, p. 103-107.
[(15)]
E. DUNNING & K. SHEARD,
Barbarians...,
op. cit., p. 96.
[(16)]
J.-P. BODIS,
Le Rugby : de l’esprit de clocher à la Coupe du monde, Toulouse, Privat, 1999,
p. 18.
[(17)]
T. HUGHES,
Tom Brown’s Schooldays (1
re édition en 1857; cité ici dans l’édition Ware, Hertfordshire, Wordsworth Editions, 1993), p. 99. Sur le caractère « philosophique » du rugby, voir R. ABELLIO,
« Le rugby et la maîtrise du temps »,
Cahiers Raymond Abellio, novembre 1983, p. 75-76 et J. BARRY,
« Le rugby ou le temps maîtrisé »,
Midi, 4,1987, p. 23-25.
[(18)]
T. HUGHES,
Tom Brown’s...,
op. cit., p. 104.
[(19)]
Pour deux critiques marxistes du sport moderne très différentes voir J.-M. BROHM,
Critiques du
sport, Paris, Bourgois, 1976, et R. REDEKER, « Halte aux émeutes sportives »,
Libération, 24 avril 2001.
[(20)]
E. WEBER,
Ma France...,
op. cit., p. 276.
[(22)]
P. MAC ORLAN,
La clique du Café Brebis, Paris, Renaissance du livre, 1918; Paris, N.R.F./Gallimard, 1951 & 1991, p. 81. Tout le chapitre « Les sports et Sylvie » est digne d’attention. On pourra se
reporter à une fine analyse de T. TERRET, « Learning to be a Man : French Rugby and Masculinity », in
T. CHANDLER & J. NAURIGHT (eds.),
Making the Rugby World : Race, Gender, Commerce, Londres,
Frank Cass, 1999, p. 63-87; voir en particulier p. 68-69.
[(23)]
R. HUBSCHER
et alii,
L’histoire en mouvement : le sport dans la société française, XIXe - XXe siècle, Paris, Armand Colin, 1992, p. 101-104.
[(24)]
J. LACOUTURE,
Voyous et gentlemen : une histoire de rugby, Paris, Gallimard, 1993, p. 46-47;
cf. T. TERRET, « Learning... »,
art. cit., p. 76-77.
[(25)]
T. TERRET, « Learning... »,
art. cit., p. 66-67.
[(27)]
J.-P. BODIS,
Le Rugby...,
op. cit., p. 70.
[(29)]
P. DINE,
French Rugby Football : A Cultural History, Oxford, Berg, 2001, p. 72.
[(30)]
P. BOURDIEU,
La Distinction : critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 234-235.
[(31)]
P. DINE,
French Rugby...,
op. cit.,
passim.
[(32)]
J.-P. AUGUSTIN & A. GARRIGOU,
Le rugby démêlé : essai sur les associations sportives, le pouvoir et les notables, Bordeaux, Le Mascaret, 1985, p. 338.
[(33)]
Cf. C. POCIELLO,
Le Rugby...,
op. cit., p. 272-275.
[(34)]
E. SEWELL,
Rugger : The Man’s Game, Londres, Hollis & Carter, 1944; 3
e édition, 1950. Très
daté aujourd’hui, le mot « rugger » désignait le rugby dans le langage populaire, sur le même modèle que
le terme « soccer », toujours utilisé pour le football.
[(35)]
J. BARBAT,
Histoire du ballon ovale : du jeu des collégiens anglais au triomphe du rugby
français, Clermont-Ferrand, Société nouvelle des imprimeries Mont-Louis, 1959, p. 14.
[(36)]
Cité par P. VOIVENEL,
Mon beau rugby. L’esprit du sport, Toulouse, Éditions Midi olympique,
1962, p. 276-277.
[(37)]
S. DARBON,
Rugby d’ici. Une manière d’être au monde, Paris, Éditions Autrement, 1999, p. 43.
[(39)]
S. DARBON,
Rugby, mode de vie. Ethnographie d’un club, Saint-Vincent-de-Tyrosse, Paris,
Éditions Jean-Michel Place, 1995, p. 139.
[(41)]
T. CHANDLER, « The structuring of... »,
art. cit., p. 23. Voir aussi P. WHITE & A. VAGI, « Rugby in
the 19
th Century Boarding School System : A Feminist Psychoanalytic Perspective », in M. MESSNER &
D. SABO (eds.),
Sport, Men and the Gender Order : Critical Feminist Perspectives, Champaign, Ill.,
Human Kinetics, 1990, p. 67-78; et A. KRÜGER, « The Homosexual and Homoerotic in Sport », in J. RIOR-DAN & A. KRÜGER (eds.),
The International Politics of Sport in the Twentieth Century, Londres, E. &
F.N. Spon, 1999, p. 191-216.
[(42)]
E. SEWELL,
Rugger...,
op. cit., p. 24.
[(43)]
S. DARBON,
Rugby d’ici..., p. 59.
[(44)]
A. SAOUTER,
« Être rugby ». Jeux du masculin et du féminin, Paris, Éditions de la Maison des
sciences de l’homme, 2000, p. 34-35.
[(49)]
P. DUBOSCQ (dir.),
Rugby, parabole du monde, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 190.
[(50)]
Cité par D. MC RAE,
Winter Colours. Changing Seasons in World Rugby, Edimbourg, Mainstream, 1998, p. 197.
[(51)]
A. SAOUTER,
Être rugby...,
op. cit., p. 125-126.
[(52)]
Cité dans P. DUBOSCQ (dir.),
Rugby...,
op. cit., p. 191.