Le Mouvement Social 2002/2
Le Mouvement Social
2002/2 (no 199)
148 pages
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Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).

DOI 10.3917/lms.199.0095
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A PROPOS DU LIVRE de Stéphane AUDOIN-ROUZEAU et Annette BECKER, 14-18, retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000,272p.

LA GUERRE DE 1914 N’EST PAS PERDUE Antoine PROSTUniversité Paris I

1 Retrouver la guerre :sous ce titre, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker proposent un ouvrage stimulant et érudit [1] [1] Cette note est écrite en mettant l’accent sur ce qui...
suite
, organisé en trois solides parties : la violence, la croisade et le deuil. Comme tout livre d’histoire, il comporte des inexactitudes, mais c’est en son cœur même, dans sa thèse, qu’il mérite d’être discuté. D’autant qu’il s’inscrit dans un débat dont Le Mouvement Social ne saurait se désintéresser.

2 Les deux auteurs avaient déjà présenté leur thèse dans leur contribution à Pour une histoire culturelle[2] [2] S. AUDOIN-ROUZEAU, A. BECKER, « Violence et consentement :...
suite
. Si l’on peut la résumer en quelques lignes, elle soutient que l’histoire de la grande guerre a été biaisée; les historiens, « trop confiants dans les “témoignages” » [3] [3] Retrouver la guerre, p.  59. La mise entre guillemets...
suite
, n’ont pas vu que les témoins ont gommé et la violence meurtrière du conflit qu’ils avaient assumée et le consentement patriotique qu’ils lui avaient accordé, bref, la « culture de guerre » dans laquelle ils avaient vécu. « Au retour de la guerre, on se convertit au credo de la paix. Littérature, témoignages, cinéma ont créé dans les années 1920 un écran conceptuel : non, la tragédie n’avait pu être vécue dans le consentement, et encore moins dans le consentement spirituel, dans la ferveur » [4] [4] Ibid. , p.  185. ...
suite
. Il faut donc « retrouver » la vérité de la guerre par-delà ces témoignages infidèles.

3 L’entreprise pose d’abord un problème épistémologique. « Du point de vue des témoins – écrivent nos auteurs – il n’est pas difficile d’imaginer que presque tous ont voulu exorciser et reconstruire une guerre différente, qui leur permette de vivre avec le traumatisme de l’expérience traversée » [5] [5] Ibid. , p.  58. ...
suite
. Mais sur quelles traces du passé s’appuyer pour discréditer ainsi ces traces majeures que constituent les témoignages ? M. de Certeau a montré que l’historien s’arrogeait toujours le droit de dire la vérité sur la parole de l’autre, par le choix de ses témoins et de ses citations [6] [6] M. de CERTEAU, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard,...
suite
, mais il le fait généralement au nom d’autres traces. De quel droit récuser le discours de quelqu’un qui dit : « J’y étais, croyez-moi », énoncé de base de tout témoignage ordinaire, sinon en invoquant d’autres discours de personnes qui « y étaient » elles aussi ? Nos auteurs posent bien la question en écho au « Qu’on me démente, si on l’ose ! » d’un témoin [7] [7] La guerre retrouvée, p.  51 sq. Ce témoin, Louis...
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. « Comment oser, en effet ? », demandent-ils justement. Mais au lieu d’invoquer d’autres témoignages, ils se contentent d’une condamnation mal fondée de Norton Cru et d’une disqualification de principe de la « dictature » du témoignage. Ce n’est pas moi qui contesterai la force du pacifisme chez les anciens combattants entre les deux guerres [8] [8] On me permettra de rappeler ici qu’avant ma thèse, Les...
suite
, mais on ne peut l’invoquer pour discréditer jusqu’à des témoignages écrits, pendant la guerre même, par des poilus qui consentaient à cette guerre et qui y sont morts. Le soupçon général porté par nos auteurs sur tous les témoignages pose un problème épistémologique que P. Ricœur vient de reprendre en montrant l’enracinement de l’histoire dans la mémoire vécue [9] [9] P. RICŒUR, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris,...
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. On se contentera ici de demander avec lui : « Une crise générale du témoignage est-elle supportable ou même pensable ? L’histoire peut-elle rompre toutes ses amarres avec la mémoire déclarative ? » [10] [10] Ibid. , p.  230. ...
suite
.

4 Si l’on répond par la négative, il faut alors s’interroger sur les témoignages, leur nature, leur diversité et leur fiabilité. Ce que commencent par faire, dans un petit ouvrage de vulgarisation qui se termine en polémique, Rémy Cazals et Frédéric Rousseau [11] [11] R. CAZALS et F. ROUSSEAU, 14-18, le cri d’une génération,...
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. Ce qu’avait fait, avant eux, et de façon beaucoup plus systématique, Norton Cru. On peut reprocher à celui-ci de pousser trop loin la critique, mais ce serait pousser l’audace jusqu’à la témérité que de prétendre savoir mieux que lui ce qui s’est réellement passé au front. Non seulement il y était, mais surtout il a fait le tri des témoignages en appliquant les règles classiques de la critique historique, telles qu’elles ont été formulées de Seignobos à Bloch, à commencer par la question élémentaire : le témoin était-il sur les lieux au moment où s’est passé ce qu’il raconte ? J’ai lu moi-même beaucoup des 300 ouvrages qu’il a analysés, et je me suis presque toujours trouvé en accord avec lui. S. Audoin-Rouzeau et A. Becker lui reprochent un « souci d’aseptisation »; il nierait toute visibilité des traumatismes physiques [12] [12] « La culture de guerre », art. cit. , p.  261. ...
suite
. Ce n’est pas exact, et d’ailleurs S. Audoin-Rouzeau se contredit lui-même en notant, dans sa préface aux Carnets de Truffau, que Norton Cru reprochait à celui-ci « d’avoir trop adouci les duretés du front » [13] [13] P. TUFFRAU, 1914-1918. Quatre années sur le front, avant-propos...
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. Sur la violence subie, l’horreur du bombardement, l’angoisse avant l’attaque, les témoins ont été prolixes, comme Norton Cru. En réaction contre le discours euphémisé et héroïsé de l’arrière, ils ont décrit l’horreur de la mort de masse. Quand Norton Cru critique les monceaux de corps et les flots de sang, c’est parce qu’il estime inutile d’en rajouter : les témoins véridiques montrent déjà beaucoup de corps déchiquetés, de cadavres noircis et de sang répandu. Il refuse à la fois les exagérations et les euphémisations, et il est vrai que, pour lui, l’indignation provoquée chez les poilus par celles-ci ne suffit pas à excuser celles-là [14] [14] Voir son commentaire du Feu de Barbusse, J. -N. CRU, Témoins,...
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. Il est vrai que la violence de guerre, chez lui comme chez presque tous les témoins, concerne la mort subie, celle qui rôde et menace, qui fauche au hasard des bombardements, ou celle des mitrailleuses dans le crépitement de l’attaque, la mort qui vient lentement, dans la solitude du no man’s land et les cris des agonisants, la mort reçue, pas la mort donnée. Vrai aussi que la pudeur de l’époque interdit toute allusion à la sexualité des poilus. Mais c’est le même tableau de l’inexorable exposition des corps à la destruction que l’on retrouve chez Norton Cru, chez les témoins ainsi que dans la plupart des histoires de la guerre [15] [15] Voir par exemple un des best-sellers, dont la publication...
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. Ce qui lui manque est-il assez important pour que la vue d’ensemble en soit faussée ? Le débat n’est plus ici épistémologique mais historique.

5 Il se noue autour de la « culture de guerre » et de ses limites. Cette notion constitue l’apport principal de nos auteurs à l’historiographie de la guerre de 1914 qu’elle a renouvelée. Elle a rapidement convaincu car, comme toute notion historique, comme, par exemple, celle de « conscience de classe », elle permet de subsumer sous une expression unique un ensemble de faits relevant de domaines divers dont elle révèle la cohérence. La polémique actuelle dont témoigne Le cri d’une génération atteste son succès, puisque c’est autour d’elle que tourne le débat.

6 Comme toute notion historique, la culture de guerre est contextualisée et elle a ses limites de validité. La question fondamentale que pose Retrouver la guerre est celle de la validité de cette notion pour rendre compte de l’expérience vécue des combattants. La guerre de 1914 est si loin de nous, si étrange – nos auteurs ont raison de le souligner – que cette question est devenue centrale pour nos contemporains. A cette question, deux types de réponses sont apportées, qui opposent en quelque sorte l’école de la contrainte à celle du consentement.

7 Pour l’école de la contrainte, les poilus ont tenu parce que l’armée a mis en place un énorme appareil de répression. La crainte du gendarme et du conseil de guerre ont fait marcher des soldats qui refusaient la guerre. Et pour qu’ils attaquent, on ne ménageait pas l’eau-de-vie. Seule une « censure » exercée par les témoins et les historiens a jusqu’ici empêché cette vérité d’être reconnue. Telle est, résumée de façon un peu simpliste, je l’accorde, la thèse elle-même simpliste et elle aussi « révisionniste », par exemple de Frédéric Rousseau [16] [16] F. ROUSSEAU, La guerre censurée. Une histoire des combattants...
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. Thèse formulée de façon à la fois plus polémique et plus nuancée dans Le cri d’une génération. Thèse insoutenable, il suffit pour s’en convaincre de regarder du côté de l’adversaire : l’armée allemande, elle aussi, disposait d’un outil répressif puissant, et cela ne lui a pas permis de faire marcher les soldats quand ils n’ont pas voulu le faire. En juillet 1918, Ernst Jünger, qui n’est certes pas un pacifiste, aurait félicité un de ses amis : « J’imagine ta satisfaction d’avoir pu remettre tes hommes à leur division, même avec 25 % de manquants ! Tu pouvais avoir des désagréments beaucoup plus graves » [17] [17] E. JüNGER, Le Boqueteau 125, Paris, Payot, 1995, p.  165,25...
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. Quand les soldats ne veulent vraiment plus marcher, quelques milliers de gendarmes et quelques officiers revolver au poing sont impuissants. Sur ce point, S. Audoin-Rouzeau et A. Becker ont raison : les poilus ont tenu parce qu’ils ont consenti à la guerre.

8 A ce stade, cependant, une première remarque s’impose : la polémique entre l’école de la contrainte et celle du consentement est largement artificielle; elle est grossie pour les besoins de la cause et des positionnements académiques. Si l’on voulait bien tenir compte de tous les témoignages, on verrait de la contrainte dans le consentement, et inversement. Pourquoi vouloir à tout prix que tous les poilus aient réagi toujours et partout de la même façon ? Les unités sont différentes les unes des autres, et chacun en avait conscience à l’époque. Certains répugnaient à certaines formes de combat plus que d’autres : il n’y a aucune raison de ne pas croire Barthas, quand il dit avoir refusé, ainsi que les 14 soldats de son escouade, le couteau de tranchée dont on voulait les équiper [18] [18] L. BARTHAS, Les cahiers de guerre de Louis Barthas, tonnelier...
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, aucune raison non plus de généraliser à partir de ce cas particulier [19] [19] J’ai moi-même signalé les silences des anciens combattants...
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. Si, comme l’a montré Jules Maurin [20] [20] J. MAURIN, Armée-guerre-sociétés : soldats languedociens...
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, les fantassins de deuxième classe du recrutement de Béziers ont eu 17 % de tués, contre 22 % ceux du recrutement de Mende, alors qu’ils ont fait les mêmes batailles, c’est sans doute qu’ils ne les ont pas faites exactement de la même façon. Le consentement avait ses limites et ses moments d’affaissement. Des fraternisations limitées ont incontestablement existé. Avant même les mutineries, certaines unités ont « refusé de sortir », et certains ont chanté l’Internationale dans les cantonnements [21] [21] Voir dans les Carnets de Tuffrau, déjà cités, respectivement...
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. Mais inversement, les mutins eux-mêmes ne refusaient pas de se battre : ils refusaient de se faire tuer inutilement, dans des offensives vouées à l’échec, décidées par les étatsmajors pour le communiqué, le galon ou la décoration. S. Audoin-Rouzeau et A. Becker ont raison sur ce point. Comme ils tirent argument (p. 127) du fait que les mutineries ont reculé avant même la mise en œuvre de la répression, qui a d’ailleurs été limitée, R. Cazals et F. Rousseau leur objectent (p. 144) que la répression a commencé dès les premières heures du mouvement. L’important, me semble-t-il, est ailleurs : dans la division même des mutins, et le fait que beaucoup d’entre eux jugeaient qu’il ne fallait pas aller trop loin, une forme de civisme à laquelle répond une répression limitée [22] [22] Sur ce point, le travail classique de G. PÉDRONCINI, 1917,...
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. Et témoigne d’un consentement à la guerre, au sein même d’un refus qui appelle la contrainte.

9 La question centrale est donc bien celle du consentement des poilus. La notion de « culture de guerre » ne contribue guère à l’éclairer. Telle que nos auteurs la décrivent, c’est bien davantage une culture de l’arrière que de l’avant. Beaucoup des témoignages qu’ils invoquent valent pour les civils, mais peu pour les poilus. Un journal d’enfant [23] [23] Sur la force de la culture de guerre à l’arrière et...
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, un article de H. Lavedan dans l’Illustration[24] [24] « La culture de guerre. . .  », art. cit. , p.  269. ...
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, ou le Noël de Debussy [25] [25] Qui vaut d’être tiré de l’oubli, effectivement. Retrouver...
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, ne prouvent rien quant à la haine qui aurait animé les poilus et les âneries d’un médecin sur l’odeur spécifique des Allemands n’établissent pas que les poilus trouvaient qu’ils sentaient mauvais [26] [26] Ibid. , p.  123-124. ...
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. On peut certes affirmer que la « culture de guerre » a nécessairement eu des effets sur les poilus, mais c’est une affirmation de principe, et il ne suffit pas pour la fonder d’évoquer le réseau serré de correspondances croisées entre les soldats et leurs familles, car elles sont évidemment d’une immense discrétion sur le vécu du bombardement ou du combat.

10 Or l’antagonisme culturel entre le front et l’arrière fait partie des affirmations les plus constantes, au même titre que la dénonciation des états-majors qui ne tiennent pas compte des réalités des tranchées. Le fossé se creuse et s’approfondit au fur et à mesure que la guerre avance. Que, dans les premiers mois, beaucoup de soldats aient été animés du sentiment patriotique et de la haine de l’ennemi, on en a de nombreux témoignages, ainsi ce médecin qui n’a de cesse que d’obtenir de se poster en première ligne pour tirer contre un Allemand [27] [27] Les carnets de l’aspirant Laby, médecin dans les tranchées,...
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, et dont l’ardeur s’émousse par la suite. Mais, comme l’écrit un lieutenant dès mars 1916, bien avant le pacifisme d’après-guerre : « Maintenant tout s’est refroidi, et le devoir s’accomplit sans le vernis brillant que lui donnait la jeunesse de la guerre. Les désillusions, la lassitude, la difficulté de savoir comme cela finira pèsent sur tout. Il s’agit de tenir un jour de plus » [28] [28] Lieutenant Champeaux, Documents Boutefeu. A. PROST, Les...
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.

11 Le consentement des poilus à la guerre est incontestable, n’en déplaise à l’école de la contrainte. Mais le rattacher à une « ferveur » de croisade est faire une erreur symétrique. Le consentement s’explique d’abord par la dure présence de l’ennemi sur le territoire national : la poursuite de la guerre n’a pas la même évidence pour les Allemands. En second lieu, la pression de l’arrière, ou plus exactement de l’ensemble de l’opinion. Elle est assez puissante pour qu’en 1918, les ouvriers révolutionnaires et pacifistes arrêtent leurs grêves dès que les Allemands rompent le front : personne ne veut endosser la responsabilité d’une défaite qui serait une invasion, personne n’est prêt à l’accepter [29] [29] J. -L. ROBERT, Les Ouvriers, la Patrie et la Révolution. ...
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. C’est ici qu’on peut introduire les échanges entre l’arrière et le front, pourvu qu’on prenne en compte les transpositions et distorsions qu’elle comporte. En troisième lieu, les poilus se battent par solidarité avec leurs camarades; le lien est très fort, qui les conduit à risquer leur vie, comme on en a d’innombrables exemples, pour tenter d’aller rechercher, la nuit tombée, entre les lignes, au péril de leur vie, le camarade d’escouade blessé que l’on entend gémir.

12 Enfin, il faut faire une place à ce qu’il faut bien appeler la conscience professionnelle. Faire la guerre devient un métier qu’il faut faire comme un autre. Dans son discours d’inauguration de l’Ossuaire de Douaumont, Pétain dont la popularité parmi les poilus oblige à prendre le témoignage au sérieux, trouve pour évoquer le combattant de Verdun des mots aussi éloignés de la ferveur patriotique que du pessimisme des « sacrifiés » : « Nous qui l’avons connu, nous savons qu’il était très simplement un homme, avec ses vertus et ses faiblesses, un homme de notre peuple, dont les pensées étaient restées attachées [...] au cercle de famille, à l’atelier, au bureau, au village, à la ferme où il avait grandi. [...] Il montait en ligne, assurément sans enthousiasme, mais sans faiblesse » [30] [30] Le Temps, 19 septembre 1927. ...
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. De leurs officiers, ils attendent aussi et d’abord qu’ils fassent leur métier. En 1916, à la veille d’une attaque, un jeune aspirant dont c’est le baptême du feu commence un « laïus » patriotique. Un ancien qui a fait la bataille de la Marne l’interrompt : « Ça va, bleusaille, ferme ta gueule et commande » [31] [31] Témoignage de M. Albert Cruchard, Documents Boutefeu. ...
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.

13 Un dernier témoignage sur cet état d’esprit nous est fourni par Louis Mairet, tué devant Craonne le 16 avril 1917. « Le soldat de 1916 ne se bat ni pour l’Alsace, ni pour ruiner l’Allemagne, ni pour la patrie. Il se bat par honnêteté, par habitude et par force. Il se bat parce qu’il ne peut faire autrement. Il se bat ensuite parce que, après les premiers enthousiasmes, après le découragement du premier hiver, est venue, avec le second, la résignation. Ce qu’on espérait n’être qu’un état passager [...] est devenu une situation stable dans son instabilité même. On a changé sa maison contre un gourbi, sa famille contre des camarades de combat. On a taillé sa vie dans la misère, comme autrefois dans le bien-être. On a gradué ses sentiments au niveau des événements journaliers, et retrouvé son équilibre dans le déséquilibre. On n’imagine même plus que cela puisse changer. On ne se voit plus retournant chez soi. On l’espère toujours, on n’y compte plus » [32] [32] L. MAIRET, Carnets d’un combattant, cité par N. CRU,...
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. Qu’est ici la « ferveur » devenue ?

14 Il y a bien là une « culture » au sens où l’on parle de « culture professionnelle », mais ce n’est pas la « culture de guerre ». Mon désaccord porte sur l’extension aux poilus de cette notion dont la validité me paraît limitée à l’arrière. Dans la « culture professionnelle » des poilus, la haine de l’adversaire est exceptionnelle, une fois le métier appris, parce que cet adversaire fait, lui aussi, le même métier. Le patriotisme, réel, ne se manifeste pas par des discours emphatiques. La violence est d’abord et avant tout celle, subie, des bombardements et des mitrailleuses. L’image résignée du poilu qui tient parce qu’on se bat en France même, parce qu’il ne veut pas avoir été celui par lequel le malheur arrive et par solidarité avec ses camarades, et qui fait ce métier barbare en professionnel [33] [33] Une notation en ce sens, dans les Carnets déjà cités...
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me paraît correspondre à la réalité vécue du plus grand nombre. Mais je n’aurais garde d’en faire un portrait général. Pourquoi vouloir que les poilus aient été tous animés du même esprit ? La force unificatrice de l’uniforme n’abolit pas les différences. Il y a eu des tueurs, et des unités spéciales pour eux, comme la Légion où servait Cendrars. Il y a eu des bouffées de patriotisme. Il y a eu aussi, dès la guerre, des soldats pacifistes et révoltés par ce qu’ils faisaient : le témoignage de Barthas n’est pas, pour l’essentiel, une reconstitution ex post, et on peut l’accepter sans lui donner la portée générale que lui accorde l’école de la contrainte.

15 On le voit, le réexamen de la Grande Guerre à laquelle procède aujourd’hui la première génération d’historiens à n’avoir jamais eu aucune expérience d’aucun combat, devrait faire toute sa place à la diversité des combattants et des moments du combat. Au demeurant, la mémoire de la guerre, étonnamment bigarrée, comme l’atteste la diversité des monuments aux morts, confirme la pluralité des sens donnés à cette expérience traumatisante. Il n’y a qu’une chose de véritablement commune à toute la collectivité nationale, c’est le deuil. Certes, comme le notent S. Audoin-Rouzeau et A. Becker (p. 17), il a été compliqué « du fait qu’aucun accord ne se fit sur le sens de la guerre au lendemain de la démobilisation culturelle qui suivit l’armistice ». Mais comment soutenir, comme ils le font quelques lignes auparavant, que l’objet des commémorations a été « de tenter d’interdire toute prolongation du deuil, censée trahir ceux qui s’étaient sacrifiés au champ d’honneur » ? Les fleurs déposées une à une aux monuments par les enfants des écoles qui répondent « mort au champ d’honneur » à l’énoncé du nom de chaque victime disent le contraire. La France toute entière, touchée dans chacune de ses familles, a porté longuement le deuil des poilus pour que leur sacrifice ne soit jamais oublié. Les polémiques actuelles montrent paradoxalement que cet objectif a bien été atteint.

UN LIVRE PROBLÉMATIQUE ET INQUIET Mario ISNENGHIUniversité Ca’Foscari de Venise

16 Ma première rencontre avec14-18, retrouver la guerrede Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker m’amène tout d’abord à lancer trois bravos inconditionnels. Je les ai écrits, et en relisant je les retrouve et les approuve, dans la première des pages denses de l’introduction, sous le titre Comprendre la Grande Guerre (p. 7-20) et aux p. 8-9 et 18. J’ai envie d’applaudir – et je ne nie pas que dans cet acte j’applaudis également moi-même – quand les deux auteurs, réunis encore une fois dans la recherche, observent, cinglants, que le « retour spectaculaire de la Grande Guerre » s’effectue sous le signe du « devoir de mémoire » mais dans l’« oubli fréquent du devoir d’histoire » (p. 7). C’est tout à fait ça. Et pas seulement en France. En ajoutant au « devoir de mémoire » ce que nous pourrions appeler une sorte d’absolutisme pacifiste anti-État ou a-État, chargé d’implications politiques actuelles, se dessine également le portrait d’une partie de ceux qui en Italie se sont occupés de la Première Guerre mondiale dans les dernières quinze à vingt années. Le deuxième point sur lequel je me retrouve tient dans la remarque que le discours public dominant – voir à ce propos les commémorations de 1998 à partir de Craonne qui ont été à la mode même chez nous – porte sur le devant de la scène les fraternités, les désertions et les exécutions, d’où l’universelle « victimisation » des combattants, comme si le problème historique principal ne demeurait pas le « consentement » de millions d’Européens et d’Occidentaux et « l’acceptation de la violence de guerre ». Je signale maintenant le troisième passage stratégique de cette très dense introduction. Une expression catégorique et sans nuances, au terme d’une comparaison entre les représentations d’alors et celles d’aujourd’hui, qui sonne comme renonciataire : « Aujourd’hui, elle [la Grande Guerre] a acquis une dimension incompréhensible dans la mesure où rien de ce qu’ont éprouvé les contemporains du conflit dans l’ordre du patriotisme, du sens de la guerre et de la mort à la guerre ne peut plus être compris, ni même approché ». Mais alors, chers amis, votre livre devrait se clore ici, à la page 18. Heureusement, il n’en est rien et le livre continue pour presque 300 pages, en empruntant certes avec détermination un chemin différent de celui que prendrait quelqu’un qui continue de penser que le devoir de l’historien est aussi de comprendre ce que nous ne ressentons plus comme vrai [1] [1] Je le dis avec une conviction particulière parce que j’ai...
suite
.

17 Admettons alors que Retrouver la guerre essaie de se frayer une troisième voie, tout aussi distanciée et post – par rapport aux lointaines « représentations » et rhétoriques de l’époque (dont pourtant elle n’ignore pas l’existence, pour bizarre qu’elle puisse paraître) – que celles d’un Frédéric Rousseau ou d’un Nicolas Offenstadt et, en Italie, de chercheuses comme Giovanna Procacci ou Bruna Bianchi; de ce côté-ci des Alpes, il y a encore Giorgio Rochat, Antonio Gibelli et moi-même, rétro et historicistes en diable, à vouloir encore nous mesurer avec l’ensemble des faits et des sentiments de l’époque : exécutions et exécutants, patriotes et dissidents, ignares et participants, individus et État.

18 Entrons à l’intérieur du volume. Passée l’entrée, il y a trois parties, consacrées à la violence (p. 21-106), la croisade (p. 107-196), et au deuil (p. 197-258). Un triptyque plutôt équilibré, avec, comme on peut le constater, une place un peu plus importante accordée à « l’histoire nécessaire » de la violence. En s’inscrivant ouvertement sur les traces de George Mosse, il s’agit de se demander comment, dans les temps extraordinairement accélérés de cette histoire de courte durée, cette « brutalisation » de masse a pu émerger et se réaliser dans les divers pays engagés dans le conflit. « Civilisation des mœurs » ou « brutalisation » ? – se demande-t-on, en faisant interagir des catégories générales bien connues (p. 44-49). La réponse est dans les faits. Cependant, une fois posé le thème principal à examiner, même les pages de cette première partie, en apparence à contre-courant, prennent une tournure effective qui laisse transparaître malgré tout l’esprit du temps, ainsi que les recherches précédentes des auteurs : presque immédiatement les victimes reviennent au premier plan dans les habits de civils – bombardés, occupés, objets d’exactions, internés, déportés, massacrés – et si, à vrai dire, les militaires sont également présents, ce n’est qu’en tant que prisonniers, privés d’armes et eux-mêmes ramenés à une condition d’impuissants et de victimes. Il est tout à fait vrai, certes, qu’il s’agit souvent de « non-dits historiographiques » : voir à ce propos l’extermination des Arméniens. Mais voilà également que la victimisation universelle rentre par la fenêtre, et notre sens de l’incrédulité tout actuel, et, justement, post, fait avec horreur objection à la violence, en mobilisant notre solidarité pour les acteurs passifs et laissant de côté ceux qui désormais apparaissent comme étrangers, mais qui étaient à l’époque bien réels, les acteurs actifs. Si cet essai veut être une forme de compensation, contribuer à remplir les vides historiographiques, c’est très bien, naturellement; et dans ce sens nous lisons dans cet essai des analyses fines et des suggestions très fines de pistes à suivre.

19 La question reste ouverte d’une réflexion historique globale, à laquelle, presque un siècle après les faits, l’on pourrait pourtant essayer d’aspirer. Justement pour « comprendre » et pour « retrouver » cette guerre, et ces hommes, et ces femmes en guerre, en uniforme et sans uniforme. Guerre totale. Et histoire, également, totale.

20 Naturellement, il faut considérer que la seconde partie, traitant de la Croisade, se mesure à son tour avec la Violence. C’est ici, page 110, que se trouve le cœur, le cœur tourmenté de ce livre problématique et inquiet.

21 A nouveau surgit la constatation honnête mais stupéfaite de « ce grand consentement » [...] qui se manifeste dans toutes les sociétés belligérantes entre 1914 et 1918 »; et à nouveau le « décalage » entre eux et nous, leurs attributions de sens qui idéalisent la brutalisation et le massacre et « son absence de signification qui nous frappe aujourd’hui jusqu’à l’absurde ». L’aveu se poursuit encore davantage lorsque, avec une franchise admirable, l’on ose découvrir les cartes en comparant la Première et la Seconde Guerre mondiale et en constatant que, pour la seconde, les autoreprésentations d’époque et les représentations postérieures maintiennent un rapport, et que les sentiments et les raisons perdurent. Il ne s’agit plus du « gouffre [...] immense » de l’incommunicabilité, mais de « la lutte contre les fascismes » qui constitue encore une valeur de base pour l’Occident. Si c’est ainsi, dans quels pays exactement et encore pour combien de temps ? C’est ce qu’on aurait envie de demander quand on vit dans le pays où le fascisme est né et dans lequel les héritiers du fascisme sont actuellement au pouvoir, grâce à un large suffrage de voix populaires. Même si cela me démange, je ne le dis pas, parce que je ne pense pas que « comprendre » implique nécessairement participer et partager personnellement, tout comme je ne pense pas que les pertes de sens par rapport à la violence et aux finalisations historiques de la violence soient, après tout, aussi univoques et unanimes que ça. Mais je me rends compte que l’on effleure ici des problèmes qui touchent à la nature même de notre discipline, ainsi qu’aux tendances politiques de chacun.

22 L’impasse dans laquelle l’on se débat est éclairée sous un nouveau jour page 119, où est mis en exergue le fait que l’on doit bien constater « le consentement », mais que « nos habitudes historiographiques » continuent à privilégier « toutes les manifestations de refus »; et aux pages 117-128, qui aboutissent efficacement à la conclusion que le thème de « l’exception » – c’est-à-dire celle d’environ 40 000 mutins en France – a fait l’objet d’un approfondissement plus important que celui de la « règle », les deux millions de combattants français qui étaient, à ce même moment, présents au front. La même année (1967), Guy Pedroncini « révélait » à la France Les mutineries de 1917, alors qu’en Italie, l’on étudiait sous un jour nouveau I vinti di Caporetto[2] [2] Parallèlement à ce livre dont je suis l’auteur (Venise,...
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. Il s’agissait d’un grand thème refoulé, d’un regard « par en bas », de guerre censurée[3] [3] Comme dans le titre récent de F. ROUSSEAU, La guerre censurée. ...
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. Mais depuis, plus de trente ans sont passés. Les études les plus novatrices ne relèvent pas de cette approche, le front d’avancement des recherches a changé : j’en suis personnellement convaincu, même si d’autres semblent avoir une conception différente des choses. Il est important de noter que, probablement, l’historiographie italienne a été amenée par l’histoire de l’Italie elle-même – ainsi que par la guerre après la guerre – à dépasser et intégrer dans des visions dialectiques plus globales cette approche unilatérale, qui constituait cependant un passage rééquilibrant inéluctable après l’enivrement national fasciste. En proposant en conclusion de la seconde partie le très beau thème de recherche du « désenchantement de la croisade » (p. 195), Retrouver la guerre rappelle – dans le sillage de l’œuvre d’Antoine Prost (1977) – combien, en France, la « démobilisation » a pu être radicale entre les deux guerres, par rapport à ce qu’avait été dix ans auparavant la culture de la guerre, et combien le pacifisme des anciens combattants a pu être déterminé et diffus. Rien de tout cela n’est advenu en Italie. Et pas seulement en raison du support offert par le fascisme à son mythe fondateur, mais parce que, face à l’interprétation nationale fasciste, majoritaire, l’antifascisme, dans la patrie ou en exil, réplique en cherchant à cultiver son attachement aux raisons d’une guerre non nationaliste, mais nationale, et non « italo-centrique », mais européenne, en se réclamant de ce qu’avait été l’interventionnisme démocratique plutôt que du neutralisme. A tel point que non seulement il serait erroné de dire que des esprits et des mouvements pacifistes se sont développés en Italie dans ces années-là, mais au contraire, l’on peut légitimement parler d’une sorte de mythe posthume de la Grande guerre, bien plus enraciné et socialement diffus que celui du début du siècle, qui avait surtout mobilisé les classes intellectuelles en vue de la guerre. Il s’agit, une fois de plus, d’un avertissement afin de ne pas ignorer la diversité des contextes, comme il advient au contraire depuis toujours dans l’historiographie sur la Première Guerre mondiale, où spécialement qui écrit en anglais (mais pas seulement...) a pris l’habitude de tout englober de façon impérialiste à l’intérieur de la guerre, de la mémoire et de l’historiographie anglaise.

23 Dans la troisième partie du volume – Le deuil – les auteurs sont de toute évidence sur leur propre terrain. Dès lors, un accord harmonieux se rétablit, entre ce qu’ils disent qu’il faudrait faire et ce qui est dans leurs cordes – et dans leur précédente bibliographie personnelle – de faire.

24 Il semblerait donc qu’au fil de ces dernières pages, nous naviguons avec le vent en poupe. Si ce n’est que la nature même des situations affrontées permet tout de suite de nuancer le propos. Les auteurs se plaignent, à juste titre, du fait que le grand thème de la privation violente d’une personne chère – multipliée par des millions de fois – soit resté pendant longtemps un thème non pratiqué, ou bien dévié sur des voies quantitatives et numériques. Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau, en revanche, sont – par sensibilité, méthodologie, et de par leurs précédentes études – particulièrement enclins à s’interroger et à chercher les fonds documentaires appropriés pour travailler sur la subjectivité, sur le privé, les sentiments, les petites histoires humaines de la rencontre – affrontement avec la sphère publique. Il est donc question de civils, femmes et mères, veuves et orphelins. Et de ces journaux intimes, lettres, confessions, irréductibles à la dimension comptable de la douleur. Dans ces espaces où l’individu rétablit sa présence et sa centralité par rapport aux dimensions anonymes de la vie et de la mort, dans cette guerre de machines qui marque également l’irruption dépersonnalisante du moderne. D’où également l’éloignement par rapport aux formules de la guerre et de la mort sacralisée. Ici, retrouver la guerre signifie également retrouver la douleur désespérée du blessé en terre inconnue, l’horreur de l’agonisant et de la mort solitaire, sans réconforts et sans rites. C’est l’angoisse impuissante de celui qui, dans des maisons lointaines, est obligé d’imaginer ce qu’il craint le plus. Il s’agit, en somme, d’un terrain de conquête, d’un renouvellement du regard. Il peut également s’agir d’une nouvelle proposition pour un grand récit centré sur les personnes, après la fin ou l’épuisement – ou ce que l’on perçoit comme tels – des récits centrés sur les combattants et sur la citoyenneté à l’intérieur des classes, des partis et des États.

25 Ce beau livre se termine sur un dégradé progressif, avec une dizaine de pages de méditation, inspirées du film d’Alain Resnais Hiroshima mon amour (1959). Le titre choisi – « Tu n’as rien vu dans les années 1920 et 1930... » – fait allusion à la longue durée des effets de la brutalisation induite par la culture et par l’expérience de guerre, dont personne, à l’époque, n’avait mesuré l’ampleur. Les auteurs suggèrent que les « atroces ferveurs » de ces « hommes neufs » (p. 270) nés de la Grande Guerre, annoncent et apparaissent comme appropriés aux pays des « totalitarismes » : Union Soviétique, Italie et Allemagne.

26 Le livre se referme sur une phrase forte, susceptible de secouer le lecteur : « Ces hommes nouveaux qui, on le sait, n’ont pas tardé à se muer en assassins » (p. 270). J’aimerais mieux ne pas suivre les auteurs sur ce terrain qui est celui, glissant, de l’amalgame entre choses d’ordre divers et du risque de les envisager en dehors de leur contexte. De plus, jusqu’ici, tout au long du livre, il n’a été question que d’« atroces ferveurs » – françaises, qui n’ont conduit la France ni vers le fascisme ni vers le communisme. Il y a eu des guerres différentes, des après-guerres différents et des entre-deux-guerres différents.

27 Tout comme il existe aujourd’hui – et ça n’est pas une mauvaise chose – différentes approches « philosophiques » et historiographiques.

28 Traduction de Orsetta Bechelloni

1914-1918 : CHERCHER ENCORE Rémy CAZALSUniversité de Toulouse II

29 Mon désaccord avec Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker n’est pas total. L’importance qu’ils donnent à la Grande Guerre dans la construction du XXe siècle m’a été enseignée quand j’étais élève, et je l’ai enseignée moi-même comme professeur de lycée dans les années 1970, lorsque le programme d’histoire des classes terminales commençait en 1914 – mais pourquoi prétendre qu’il s’agit d’une découverte récente ? Il est clair aussi qu’il faut se féliciter de la floraison de travaux nouveaux sur les sujets les plus divers, la violence, les grands blessés, les atrocités allemandes, les fusillés, le cinéma, les enfants du deuil, la sexualité [1] [1] Travaux de Sophie Delaporte, John Horne et Alan Kramer,...
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... A propos de ce dernier domaine de recherche, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker ont raison de noter que le silence des combattants avait refermé ses mailles sur les historiens [2] [2] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918 : retrouver...
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 : j’en trouve un bon exemple avec un compte rendu paru dans L’histoire, qui voit de l’obsession sexuelle dans un livre qui a abordé cette question [3] [3] L’histoire, mai 1999, p.  86. Compte rendu anonyme...
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. Mais mon premier désaccord intervient lorsque les deux auteurs contestent globalement ce qu’ils désignent par le terme « l’historiographie », sans citer de noms, sans référence à des œuvres, à des passages, ce qui permettrait d’aller vérifier et de juger par soi-même.

30 Prétendre « retrouver la guerre », et ajouter que les professionnels de l’histoire du premier conflit mondial « ont longtemps renoncé aux règles élémentaires de l’opération historique » [4] [4] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, « Violence et consentement :...
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, cela ne prédispose pas à accepter le débat. Pourtant, des critiques doivent pouvoir être exprimées : les premières relèveront quelques points particuliers; certaines constateront des incohérences entre hypothèses juxtaposées; d’autres essaieront de montrer que la question du « consentement » des combattants à la guerre ne peut recevoir de réponse simpliste [5] [5] Mes critiques sur les conceptions de S. Audoin-Rouzeau et...
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. Je tiens à préciser que mon désaccord concerne exclusivement les affirmations excessives de Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, et non l’institution Historial de la Grande Guerre de Péronne, dont les moyens importants permettent d’organiser les rassemblements périodiques de grands historiens de plusieurs pays.

31 Voici deux affirmations : « Le désir logique du capitaine de Gaulle, comme celui de l’immense majorité des prisonniers est l’évasion. Car elle est espoir du retour au cœur de la guerre, passage des marges au centre »; « D’aucuns [des prisonniers de guerre], probablement, ont pensé que le camp les protégeait de la tranchée. Mais ils ne pouvaient être que très peu nombreux pendant la guerre : c’est après que l’on a réécrit leur histoire ». Si on trouvait ces phrases dans « l’historiographie », ce monstre anonyme vilipendé par Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, on pourrait d’abord sourire (« passage des marges au centre »), puis conclure à une méconnaissance des règles élémentaires de l’opération historique (« ils ne pouvaient être que »). Or les deux affirmations, assénées sans preuve, sont des deux auteurs [6] [6] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918. . . , op. cit. ,...
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.

32 En voici une autre : « A tel point qu’après la guerre, et ce jusqu’aux travaux les plus récents, ces “atrocités” [atrocités allemandes en Belgique et dans la partie de la France envahie] étaient, pour l’essentiel, considérées en bloc comme des inventions pures et simples de la propagande » [7] [7] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, « Violence. . .  », art. ...
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. Or le Malet-Isaac des classes terminales, qui n’était pas un ouvrage marginal, mais le manuel utilisé par des générations de bacheliers, accorde à ces atrocités une place privilégiée [8] [8] Édition consultée : Cours d’histoire Malet-Isaac,...
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. Dans Vie et Mort des Français, André Ducasse, Jacques Meyer et Gabriel Perreux n’occultent ni les atrocités ni les souffrances de « la vie au-delà du rideau de feu » [9] [9] A. DUCASSE, J. MEYER et G. PERREUX, Vie et mort des Français...
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. Qu’une étude approfondie de ces aspects soit encore parfaitement utile ne justifie pas les affirmations sans fondement.

33 Et encore, à propos des deux cent quarante mille corps de soldats français réclamés par les familles, les frais étant à la charge de l’État : « Ce chiffre représente 30 % des sept cent mille corps identifiés dont les familles avaient le droit de demander le retour. La proportion n’est-elle pas significative ? Ce besoin de ramener le corps de ceux que l’on avait perdus signale le surcroît de souffrance physique que leur absence et leur éloignement prolongés avaient occasionné » [10] [10] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918. . . , op. cit. ,...
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. Si la souffrance, la mort, le transfert des corps n’étaient pas inconnus auparavant, dans ces domai-nes-là aussi il convient de poursuivre l’étude. Mais ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est en quoi 30 % est une proportion plus significative que 70 %.

34 Soucieux d’imposer leurs hypothèses – esprit de croisade, volontariat, violence extrême –, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker juxtaposent trois affirmations, sans s’apercevoir qu’elles ne sont pas compatibles. La première, centrale, est celle du consentement des soldats à la guerre, adhésion consciente et active, tension vers un but sacré, une croisade exterminatrice pleine de haine pour l’ennemi. Le caractère excessif de cette thèse sera examiné plus loin. Ici, on remarquera seulement que deux autres affirmations des auteurs arrivent peu après, contredisant la première.

35 Il s’agit, encore, des prisonniers de guerre. Au nom de la théorie de la violence sans frein, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker insistent sur les conditions de souffrance extrême endurées par les captifs. Ce n’est pas faux, on le sait bien. Ce n’est pas totalement vrai non plus, surtout pour les Allemands en France et les Français en Allemagne [11] [11] Voir des exemples qui ne prétendent pas être la règle,...
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. Mais, c’est « l’argument » utilisé qui pose problème. Les auteurs reprennent à leur compte une affirmation de Niall Ferguson, selon laquelle « c’est grâce à la terreur qu’inspirait aux hommes le fait de devenir prisonniers [...] que les redditions en masse ont été évitées. Pour éviter la captivité, la plupart des soldats se sont battus à outrance » [12] [12] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918. . . , op. cit. ,...
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. Soit. Mais si ces hommes étaient prêts à se rendre en masse, cela fait voler en éclats la théorie du consentement.

36 Celle-ci reçoit, en apparence, un renfort massif lorsqu’elle appelle à son secours l’incontestable phénomène du volontariat. En Australie, par exemple, « seul pays qui refusa la conscription jusqu’à la fin de la guerre », tous les volontaires sont considérés comme des héros, dont le nom doit être rappelé. Mais pour enfoncer le clou, pour valoriser davantage encore ce consentement conscient, Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker ajoutent, à propos des autres pays : « dans une logique de conscription, il n’est en effet pas nécessaire de rappeler les noms de tous ceux qui ont participé à la guerre (avaient-ils un autre choix ?) » [13] [13] Ibid. , p.  215. ...
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. Alors, si les conscrits de France, Allemagne, etc., n’avaient pas le choix, peut-on parler à leur propos de consentement ? Quant aux engagés volontaires français, Jules Maurin avait montré, pour les centres de recrutement de Béziers et de Mende, que, lorsqu’on avait pris conscience que la guerre tuait, et qu’elle « ne tuait pas indistinctement, qu’elle cueillait ses victimes de préférence dans l’infanterie », la stratégie de contournement de certains fut de devancer l’appel de peu et de s’engager dans l’artillerie, notamment dans l’artillerie lourde [14] [14] J. MAURIN, Armée-guerre-sociétés : soldats languedociens...
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. L’étude récente de Philippe Boulanger étend ces remarques au cadre national : 80 % des engagés volontaires de 1918 ont choisi l’artillerie ou l’armée de mer, contre 25,8 % de ceux de 1914 [15] [15] Développement et statistiques plus détaillés dans Ph. ...
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.

37 Certes, cela peut arriver à d’autres que Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker de présenter quelques faiblesses d’argumentation, mais il faudrait alors montrer un peu plus de modestie. Quant à moi, je souhaite que le fait de relever ces incohérences ne me fasse pas accuser sommairement d’avoir nié le volontariat, le patriotisme et les formes de chauvinisme, la haine, la violence, les souffrances en temps de guerre, d’avoir embelli la condition des prisonniers et des habitants des régions envahies. Des phénomènes aussi complexes que la guerre, avec ses multiples faces, et les comportements des hommes divers, à des moments divers, en diverses situations, ne peuvent être « retrouvés » qu’en évitant le péremptoire. C’est un conseil donné et répété dans l’ouvrage de nos collègues italiens Mario Isnenghi et Giorgio Rochat, qui, lui, est un beau livre sur la Grande Guerre [16] [16] M. ISNENGHI et G. ROCHAT, La Grande Guerra 1914-1918, Milan,...
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38 Le cas des prisonniers de guerre inspire d’autres remarques. Les phrases de Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker reproduites ci-dessus, inacceptables au nom de la méthode, le sont aussi sur le fond. Pour quelques cas, comme le capitaine de Gaulle brûlant de s’évader pour reprendre le combat, pour quelques autres, à l’opposé, signant une pétition afin de ne pas être échangés, de crainte de remettre ça [17] [17] Voir Les Carnets de captivité de Charles Gueugnier 1914-1918,...
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, les P.G., en majorité, attendent la fin, certes avec impatience et en souhaitant la victoire de leur camp, mais en estimant, devoir accompli, en avoir fini avec leurs obligations.

39 En élargissant aux combattants, même type de remarques sur la rareté des attitudes extrêmes, révolte ou croisade. « L’historiographie » a su dire, depuis toujours, la rareté des cas de révolte. C’est donc que les autres ont consenti. Mais il faut tenir compte de tous les sens du mot « consentement », depuis « adhésion consciente à l’issue d’un libre choix » jusqu’à « résignation » et « soumission ». Si l’on prend le mot dans toutes ses significations, il n’apporte rien. Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker privilégient le premier sens et le poussent jusqu’à parler de volonté de croisade et d’extermination. C’est excessif. Un tel consentement a été celui de quelques-uns sur la durée de la guerre, ou d’un plus grand nombre en de rares moments. Il ne faut pas confondre le langage de ce que les soldats eux-mêmes qualifiaient de « bourrage de crâne » avec la pensée de ceux qui ont connu les réalités de la guerre en première ligne. Chez ceux-là subsiste souvent un patriotisme défensif, et parfois l’idée que le vrai patriotisme aurait été d’empêcher la guerre. Déjà à l’époque de l’affaire Dreyfus, Jaurès avait stigmatisé les « patriotes professionnels » qui, par leurs mensonges et leurs manœuvres, portaient atteinte à l’image de la France, et il avait affirmé : « C’est nous qui sommes les vrais patriotes » [18] [18] J. JAURÈS, Œuvres, t.  6 : L’affaire Dreyfus,...
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. Pendant la guerre, à propos de généraux français peu soucieux d’économiser la vie de leurs soldats, Louis Barthas écrivait : « On aurait été commandés par des chefs à la solde du Kaiser, vendus à l’ennemi, qu’on n’aurait pas agi autrement pour nous attirer dans un guet-apens et nous faire massacrer » [19] [19] Les Carnets de guerre de Louis Barthas tonnelier (1914-1918),...
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40 La contrainte existe, sous des formes directes et indirectes. Concernant l’armée américaine, pourtant arrivée tard dans une guerre bientôt victorieuse, Mark Meigs a souligné l’importance de la Military Police [20] [20] M. MEIGS, Optimism at Armageddon. Voices of American Participants...
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. Concernant les Européens, Frédéric Rousseau rappelle la soumission, l’obéissance, mais pas seulement cela, et Mario Isnenghi et Giorgio Rochat ont su voir que son livre présentait « la complexité des motivations des soldats » [21] [21] M. ISNENGHI et G. ROCHAT, La Grande Guerra, op. cit. , p.  540. ...
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. Dans ce domaine, les comparaisons entre nations sont éclairantes. Dans les armées austro-hongroises, par exemple, la force de contrainte de l’État moderne a réussi à mobiliser des nationalités diverses, parfois hostiles [22] [22] Ibid. , p.  42. ...
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41 Consentement des comportements ne veut pas dire consentement des consciences. Il faut prendre en considération les divers individus et, en utilisant leurs écrits, sachant depuis longtemps que tout témoignage est une construction, se demander précisément qui parle et d’où il parle (âge, études, milieu social, positions politiques, arme, grade, expérience du front) [23] [23] Voir R. CAZALS, « Éditer les carnets de combattant »,...
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. Il faut tenir compte des changements brutaux en fonction de circonstances exceptionnelles et mentionner les évolutions sur le long terme. Dans le dernier carnet de combattant auquel je me suis intéressé, celui du sergent Bec, de Montagnac (Hérault), petit cultivateur catholique très pratiquant et conservateur, on passe ainsi de : « Je pars content, prêt à remplir tout mon devoir envers la patrie qui a besoin de tant de bras pour la défendre contre l’envahisseur qui occupe une partie du territoire » (22 juillet 1915), à : « Là encore, il y aura sûrement de nos camarades d’infortune qui auront payé de leur vie pour le plaisir de quelque légume installé 20 ou 30 km à l’arrière à téléphoner. [...] On fait ainsi zigouiller quelques-uns de plus de la classe ouvrière » (27 février 1917) [24] [24] « Campagne 1914-1918. Notes journalières du sergent Bec »,...
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42 Les hommes du « penser-double », dont parle Pierre Laborie pour la période 1940-1944 [25] [25] P. LABORIE, Les Français des années troubles, Paris, Desclée...
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, n’ont-ils pas existé aussi en 1914-1918 ? Jean Norton Cru, parfois accusé à tort de vision étriquée, avait été capable de le percevoir avant 1929, lorsqu’il évoquait une « attitude à double face [...] intéressante car elle est profondément humaine », qu’il pensait, d’après son expérience, « caractéristique de la majorité des combattants cultivés » [26] [26] J. -N. CRU, Témoins, Essai d’analyse et de critique des...
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. Dans un livre récent, œuvre d’un historien qui apporte vraiment du neuf sur 1914-1918, Christophe Charle choisit comme titre de partie l’expression : « Les combattants français, résignation contrainte et patriotisme » [27] [27] C. CHARLE, La crise des sociétés impériales, Allemagne,...
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43 Dans les représentations du temps de guerre, qui font une place évidente à la haine et à la violence, je suis personnellement frappé par la profonde permanence, chez les combattants, des sentiments du temps de paix, forgés par le travail, la vie familiale et sociale, l’éducation morale et civique. Cela figure dans leurs lettres et dans leurs carnets qu’il faut accepter de lire sans tenir compte des auteurs qui les repoussent quand ils contredisent leurs hypothèses fragiles, allant même, comme Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, jusqu’à s’élever contre une prétendue « dictature du témoignage » [28] [28] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918. . . , op. cit. ,...
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. Il faut particulièrement lire les carnets personnels, car ce sont eux qui, surtout, contiennent le « discours caché », plus rarement présent dans les lettres du fait de la censure et de l’autocensure. D’après l’historien américain Leonard Smith, ce discours, longtemps caché, est venu au grand jour lors des mutineries de 1917 [29] [29] L. V. SMITH, Between Mutiny and Obedience : the Case...
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. Son existence apporte la réponse au faux problème soulevé par Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, celui de « l’opacité » du passage, chez les soldats français, de l’idée de croisade au pacifisme [30] [30] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918. . . , op. cit. ,...
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. D’une part, l’idée de croisade, forte chez les bourreurs de crâne, était chez les combattants beaucoup plus superficielle que ne le disent Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker. D’autre part, un simple retour à « l’historiographie », notamment à Antoine Prost [31] [31] A. PROST, Les Anciens combattants et la société française,...
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, permet de rappeler que l’expérience de la guerre a renforcé les convictions de ceux qui étaient déjà pacifistes, et a largement et précocement diffusé leurs idées, non seulement sur le front, mais aussi à l’arrière. Or, ce pacifisme était presque impossible à exprimer ouvertement avant la victoire [32] [32] Voir J. -L. ROBERT, Les Ouvriers, la Patrie et la Révolution. ...
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44 L’expression de Jean Norton Cru citée plus haut, celle dans laquelle il évoque les « combattants cultivés », mérite qu’on y revienne. A l’époque où paraissait son grand livre (1929), il pouvait remarquer, à propos d’Henri Volatier, qu’il était « le seul poilu non bachelier ou breveté dont on ait publié les impressions » [33] [33] J. -N. CRU, Témoins. . . , op. cit. , p.  550. ...
suite
. Mais il savait aussi que des écrits non destinés à l’édition sortiraient un jour des tiroirs des armoires familiales de catégories sociales modestes [34] [34] Ibid. , p.  265. ...
suite
. C’est ce qui arrive actuellement, et je m’y emploie de mon côté. Le risque de « dictature du témoignage » existe-t-il ? Concernant la guerre de 1914-1918, il me semble que cette accusation vise seulement à éliminer des documents gênants. Il n’y a pas de « dictature du témoignage » lorsque sont publiés les écrits les plus divers. Personnellement, j’ai édité le tonnelier socialiste antimilitariste Louis Barthas, et l’officier de carrière André Aribaud, qui avait interdit à ses petits-fils de lire Barthas [35] [35] A. ARIBAUD, Un jeune artilleur de 75, Carcassonne, F. A. O. L. ,...
suite
. Il n’y a pas dictature car les historiens, connaissant les règles élémentaires de leur profession, savent que les témoignages sont des matériaux pour l’histoire, à critiquer, à confronter. Si l’on utilisait n’importe quoi, n’importe comment, ou si l’on refusait des écrits authentifiés, il s’agirait de la tentative de dictature des auteurs responsables de ces impostures.

LE REFUS, LA DISTANCE, LE CONSENTEMENT Antonio GIBELLIUniversité de Gênes

45 Je considèreRetrouver la guerrecomme un livre important et novateur, unesynthèse excellente des parcours de recherche des deux auteurs, un produit parmi les plus accomplis de cet extraordinaire laboratoire historiographique international que représente l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, dont les deux auteurs sont parmi les piliers. Je souscris à la plupart des interprétations proposées, je dirai même que je me sens en syntonie avec la sensibilité et l’inspiration de fond du volume. Celui-ci contient toutefois certaines exagérations qui doivent à mon avis être discutées ou qui au moins exigent des vérifications analytiques supplémentaires. Avant d’en discuter, je voudrais émettre des réserves tenant à l’adoption souhaitable d’un point de vue authentiquement transnational, européen dans son sens le plus fort. Il ne me semble pas qu’un tel objectif a été totalement atteint. Les auteurs semblent en effet considérer (même si involontairement, dirais-je) l’expérience des pays les plus développés et placés au cœur du conflit – Allemagne, Grande-Bretagne et France – comme centrale, voire paradigmatique. Partant, l’ouvrage exclut ou aborde de façon trop marginale des cas plus périphériques et partiellement difformes comme celui de l’Italie. Cela s’accompagne, entre autres, d’effets persistants d’une distance culturelle et linguistique encore très marquée, comme le montre la sous-évaluation et le manque d’interaction critique avec les résultats significatifs atteints depuis longtemps par l’historiographie italienne.

46 De façon générale, l’aspect le plus important du livre consiste à mon avis dans le fait d’insister et d’argumenter avec une cohérence particulière (même sur des sujets inexplorés jusque-là), le thème de la rupture radicale introduite par la Grande Guerre dans l’histoire culturelle européenne. Dans la conscience des contemporains, le thème de la guerre considérée comme une anticipation et une matrice des totalitarismes était déjà en partie présent. Mais l’historiographie ne l’a repris à son compte dans une perspective critique que tardivement. Cela s’est fait à partir de certaines intuitions qui remontent à l’historien militaire britannique John Keegan, aux élaborations du regretté George Mosse – surtout autour du concept de « brutalisation » de la politique – ou encore aux horizons ouverts par des chercheurs comme Eric Leed et Paul Fussell. Les auteurs observent : « Les totalitarismes du XXe siècle, nazisme compris, n’ont été, dans une très large mesure, qu’une des répliques consécutives à ce grand ébranlement ». Un peu plus loin, les auteurs insistent sur le « lien entre l’expérience de guerre totale et le phénomène totalitaire, lien sans lequel toute analyse du communisme soviétique et du national-socialisme allemand reste insatisfaisante » (p. 48-49). Il s’agit d’une perspective à laquelle je souscris largement, et qui s’est frayée un chemin avec une certaine difficulté. D’une part, parce qu’une telle perspective se concilie difficilement avec un certain « exceptionnalisme » très répandu dans la manière de traiter le phénomène nazi et ses conséquences extrêmes. D’autre part, parce qu’elle entre en collision avec la controverse – qui a longtemps dominé le débat sur le XXe siècle – sur le caractère spéculaire, et donc sur la causalité réciproque, des horreurs nazis et des horreurs staliniennes. Elle en montre, de fait, le caractère non essentiel et même fourvoyant, d’un point de vue historiographique. Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau nous rappellent que la véritable rupture – qui remet en cause les interprétations optimistes à la Norbert Élias sur le processus de civilisation – se situe sur les champs de bataille, mais également dans les camps des prisonniers et d’internement de la Première Guerre mondiale.

47 Les auteurs s’insurgent à juste titre contre une vision stérilisée de l’histoire, d’où l’on tendrait à expulser les aspects corporels, les dimensions obscènes et écœurantes, les séquelles des deuils et des traumatismes. Ils préconisent la mobilisation de compétences diverses et la nécessaire contamination des différents langages, à commencer par ceux de la médecine et de la psychiatrie. Ceci afin de mieux comprendre les conséquences déstabilisantes du conflit, les souffrances physiques et mentales – parfois de longue durée – qu’il a engendrées. Sur ces dimensions, les historiens, en règle générale – y compris les historiens militaires – ne s’attardent pas. Sur ce point aussi je ne peux que rejoindre les auteurs, comme peut facilement le comprendre qui garde à l’esprit mon livre de 1991. Dans ce travail, en effet, j’avais largement anticipé et mis en pratique ce point de vue (L’officina della guerra. La Grande Guerra et le trasformazioni del mondo mentale). Il ne fait aucun doute que le niveau de violence a atteint des sommets inouïs, précisément au cours de la Première Guerre mondiale. Ce furent surtout les dimensions globales de l’extermination qui apparurent inédites, tout comme la densité de la mort dans l’espace et dans le temps. Les auteurs exhibent dans ce sens des chiffres absolus et proportionnels, additionnés les uns aux autres ou envisagés par catégories distinctes, qui ne cessent de nous laisser pantois. Cela découlait en premier lieu de la puissance démesurée qui avait été acquise par les moyens de destruction, de la portée exceptionnelle et de la complexité des moyens de production et de façon plus générale, de l’organisation industrielle qui fournit l’arrière-plan du conflit. Le caractère de masse des armées mobilisées et participant au carnage et enfin le caractère complexe désormais atteint par les organisations sociales engagées dans le conflit entrèrent également en ligne de compte. Ce fut cette modernité, cette empreinte industrielle et massifiée qui changea le cours de la guerre et avec lui également celui de la mort.

48 Le problème des caractéristiques de la violence de guerre mérite cependant quelques précisions. Le conflit tend à enfreindre toute règle, tout code d’autorégulation. Il s’en prend même aux civils et aux prisonniers désarmés et dégénère en brutalités et atrocités gratuites et même en génocides (voir à ce propos les Arméniens). Il entraîne, enfin, des blocus économiques capables d’affamer des populations entières.

49 Cet ensemble de tendances est signalé à juste titre comme un tournant qui anticipe les aspects les plus extrêmes de la Seconde Guerre mondiale. Mais il n’est possible de définir tout ceci littéralement sans précédents que si l’on prend comme élément de comparaison les guerres de l’âge moderne finissant tout comme les nouveaux standards de civilisation élaborés à l’époque des Lumières. La thèse tient moins la route si l’on adopte d’autres termes de comparaison. Que l’on songe seulement aux guerres de l’âge classique, à leur débordement dans les maladies et les épidémies qui déciment les civils, comme lors de la guerre du Péloponèse. Les guerres de l’époque médiévale à leur tour n’ignoraient pas l’extermination des citoyens désarmés et la pratique de ne pas faire de prisonniers, comme lors des croisades. Sans oublier les guerres de l’âge moderne et la portée dévastatrice et d’extermination prolongée par exemple des guerres de religion. Les auteurs, dans leurs comparaisons, ne remontent pas au-delà des guerres révolutionnaires et napoléoniennes, à cheval entre le XVIIIe et le XIXe siècles. C’est peut-être dans ce sens que leur emphase sur le caractère totalement nouveau de la violence de 1914-1918 devrait être atténuée.

50 Retrouver la guerre introduit un autre élément nouveau dont l’importance est loin d’être négligeable. Il renverse la perspective traditionnelle, fortement victimisante, qui laisse dans l’ombre la violence exercée par les combattants, en mettant exclusivement l’accent sur celle qu’ils ont subie, dans le cadre d’une convention narrative selon laquelle à la guerre l’on est tué, mais l’on ne tue jamais. Il s’agit d’un problème délicat et complexe, qui ne s’impose qu’aujourd’hui à l’attention des historiens, dans des termes, à vrai dire, pas toujours convaincants (je pense à une étude récente de Joanna Bourke, qui tend à décontextualiser et donc déhistoriciser le problème). Les auteurs rappellent que les masses européennes ne furent pas seulement victimes, mais bien actrices de cette violence. Et elles le furent jusqu’à la fin parce que, malgré tout, elles étaient profondément et durablement contaminées par l’idée d’une confrontation frontale pour la survie ou, encore mieux, pour la civilisation contre la barbarie, pour le bien contre le mal, c’est-à-dire par l’esprit de croisade.

51 Au sujet des causes du refoulement des pratiques de la violence, les auteurs avancent une explication qui vaut peut-être pour le cas français mais ne peut, à mon sens, être généralisée. Ils parlent d’une sorte de dictature des témoins, qui se seraient érigés en gardiens de la vérité et auraient codifié un récit de la guerre considéré comme indiscutable, épuré des éléments les plus inavouables comme l’exercice de la violence directe et le plaisir de tuer ou tout au moins l’accoutumance à le faire. Il faut noter que le poids de ce monopole des survivants en habits de témoins et d’historiens autorisés, autopromus et détenteurs de la vérité, a été de toute évidence beaucoup plus contraignant et durable en France qu’ailleurs.

52 Quant à l’Italie, elle devait se mesurer avec un mythe extrêmement résistant, construit à partir de la contribution fondamentale mais non exclusive du fascisme. Ceci nonobstant, l’historiographie critique sur la Grande Guerre n’a pas attendu les dix dernières années pour se dessiner mais a commencé à tracer sa voie dès les années 1960 du siècle dernier. Dès la fin de cette décennie, l’image de la Grande Guerre n’était plus celle léguée par le mythe ou soumise par la force des choses à l’imprimatur des survivants. Elle était désormais le fruit du travail d’une génération d’historiens qui n’était plus concernée directement par l’épopée de la guerre.

53 Mais il y a plus. Les deux auteurs remettent en question cette extraordinaire ondée de témoignages produite par la guerre, qu’ils appellent « l’immense prise de parole combattante ». Elle leur apparaît, pour les raisons que nous venons d’énoncer, comme un obstacle (une sorte d’écran ou de miroir déformant) à la reconstruction d’une image crédible du conflit. A l’inverse, cette prise de parole m’apparaît, à moi – au vu de mon expérience concrète de recherche – comme une richesse formidable qui attend encore d’être exploitée entièrement. Je me réfère ici aux témoignages à peine audibles, dispersés et fragmentaires. Il y a, d’une part, ceux postérieurs à la guerre : les mémoires, mais également et surtout ceux datant de la même époque : les correspondances et les carnets personnels. Il s’agit de tous ces témoignages non publiés – si ce n’est à titre exceptionnel – cachés et souvent oubliés dans les tiroirs de quelques archives familiales, produits par des soldats du rang, sachant à peine lire et écrire. Ces témoignages ou plus simplement ces textes, ont été exhumés dans les quinze dernières années, tout au moins chez nous. Ils ont été recueillis de manière systématique et étudiés avec de nouvelles méthodologies, en dehors de toute visée monumentalisante ou commémorative, mais également en dehors de toute rhétorique populiste.

54 Il serait difficile de trouver dans cette montagne de fragments le profil d’un discours cohérent que sous-tendrait je ne sais quelle prétendue vérité autour de la guerre vécue. Il en ressort plutôt l’impression d’une expérience mémorable, source de stupeur, mais également peuplée de cruautés et de bêtises.

55 L’on n’y trouvera pas, par exemple, sinon de façon épisodique le consentement disjoint du refus, l’orgueil du courage et de l’épreuve surmontée disjoint du dégoût pour l’obscénité de la mort, la proclamation du patriotisme (parfois quelque peu conventionnelle) disjointe du désir d’en finir au plus vite grâce à quelque « balle intelligente » (il y a un soldat qui, dans son journal intime, s’exprime vraiment ainsi, en faisant allusion à une blessure non mortelle ni trop grave mais suffisante pour le ramener à l’arrière). Il suffirait pour illustrer cela, de lire l’œuvre classique d’un pionnier, les Lettere di prigionieri di guerra italiani de Leo Spitzer. Sortie juste à la suite du conflit (1921), cette œuvre nous offre sur le sujet une ample matière à réflexion, à partir de la sentence lapidaire d’un déserteur : « la guerre s’appelle guerre et qui ne s’échappe pas elle l’enterre » (la guerra si chiama guerra e chi non scappa lo sotterra). Je ne saurais dire si tout ceci est surtout ou exclusivement spécifique au contexte italien et même dans ce cas, cela ne devrait pas être ignoré. En revanche, le fait que ces matériaux proviennent d’un pays où le taux d’analphabétisme est encore très élevé à la veille de la guerre apparaît avec certitude comme déterminant dans le rapport, difficile et laborieux, de l’écrivant à l’écriture.

56 Ces textes nous fournissent également des indications sur ce qui peut ou à l’inverse ne peut pas être dit des aspects les plus inacceptables de la guerre, y compris des sentiments qui accompagnent la violence homicide directe et personnelle. Les lettres, plus surveillées en règle générale, soumises au filtre lié à la censure et à l’autocensure, laissent peu apparaître cet aspect de la guerre. Il en va tout autrement avec les cahiers rudimentaires de notes demeurées pendant longtemps secrètes. L’on y trouve des allusions à la contamination, au côtoiement des cadavres que l’on utilise pour s’abriter, à l’expérience de boire sa propre urine, de boire dans un puits au fond duquel l’on découvre ensuite la présence de cadavres, au corps à corps féroce, à la tentative de tuer pour ne pas être tué, à la transformation de soi-même en bête sanguinaire, à la raison qui se dérobe. Tous ces aspects, nous nous attendrions plutôt à ce qu’ils soient masqués par des tabous inviolables ou au moins par la discrétion. Mais, même si nous percevons évidemment chez nos écrivants des manifestations de pudeur (par rapport à la décomposition, au sexe et à la mort), nous ne pouvons pas parler d’inhibition généralisée et totale. Il peut leur arriver par exemple de faire allusion au désir sexuel, au rêve de l’aimée et à la pollution nocturne sinon à la masturbation.

57 Quant au plaisir de tuer, des exemples ne manquent pas dans mon expérience de recherche, même s’ils sont rares, tout au moins dans le contexte de la Première Guerre mondiale. En voici un exemple : « Écoutez-moi – écrit un soldat – comment j’ai eu le beau destin de pouvoir tirer sur une grosse caboche et la voir tomber à terre dans sa propre tranchée » (Statemi a sentire come ebbi la bella sorte di poter sparare a un zuccone e vederlo nella propria trincea cadere a terra). La correspondance des soldats au cours de la guerre de Libye nous révèle un autre discours. Les expressions relatives au plaisir de tuer y sont assez fréquentes, selon le modèle – parfois explicitement évoqué par les écrivains – du chasseur, qui se délecte à voire tomber sa proie touchée avec précision. Est-ce en raison du fait que, dans ce cas, l’ennemi est l’arabe, être inférieur semblable à un animal ? Tout semble suggérer qu’il en est ainsi. Il s’agirait de s’interroger ici sur le sentiment de bestialité de l’ennemi, dont Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau dessinent efficacement les traits. Était-il répandu avec des caractéristiques de cette nature, propres à justifier des attitudes de ce genre, même entre ennemis européens de la Grande Guerre ? Et pour quelles raisons, dès lors, l’interdiction de raconter aurait-elle agit dans le contexte de la Grande Guerre et non dans celui de la colonisation ?

58 Une fréquentation plus systématique de sources de ce type nous permettrait de mieux démêler l’écheveau très embrouillé du rapport entre consentement et refus, dans l’univers des combattants tout comme dans celui des civils. Sur ce point, les auteurs écrivent des pages vraiment importantes pour nous pousser à voire en face et à décrire sans euphémismes la réalité épouvantable de la « guerre sainte » européenne. Ils nous montrent la terrible force des pulsions de haine, la gravité de la pollution idéologique et émotive qui découle de l’intériorisation du paradigme amiennemi. Ils nous rappellent avec force que sans tout ceci, la grande boucherie n’aurait pas pu commencer et surtout continuer aussi longtemps. Je partage entièrement cette perspective : l’on ne peut pas pleinement apprécier la gravité du désastre si l’on ne pose pas son regard sur l’aspect fascinant des idées qui l’inspirèrent. L’incendie, en somme, fut vaste parce que le matériel combustible abondait; la contamination rapide parce que l’organisme y était prédisposé, également en termes d’imaginaire et d’émotions collectives.

59 La terrible évidence du cadre d’ensemble et la juste polémique contre les versions subtilement consolatrices d’un conflit imposé par la coercition à des masses ignorantes et innocentes ne devraient pas pousser à sous-évaluer les différences et les écarts.

60 Encore une fois, je ne parle pas uniquement du cas italien. Pour l’Italie, le caractère compact du discours patriotique fut beaucoup moins important, alors que les formes identitaires étaient beaucoup plus complexes, et la décision de l’entrée en guerre beaucoup moins consensuelle et « impulsive ». Je voulais davantage faire référence à la diversité des réactions suscitées par la perspective imminente du conflit en fonction des milieux sociaux et culturels. Elle mériterait d’être ultérieurement étudiée. Parmi ces diversités, il faut noter en particulier l’enthousiasme qui s’estompe au fur et à mesure que l’on s’éloigne du « centre » urbanisé vers les périphéries rurales. Des nations en particulier à l’Europe dans son ensemble, les espaces urbanisés apparaissent nettement plus perméables au schéma émotif de la solidarité patriotique. Je fais également allusion à la différence dans le temps entre expérience combattante et expérience des civils (je parle de ceux non touchés par les occupations des armées étrangères), sur laquelle Eric Leed avait émis une hypothèse interprétative qui attend encore une vérification à partir de recherches sectorielles plus pointues. Selon lui, la mentalité agressive et l’image démoniaque de l’ennemi perduraient plus facilement à l’arrière (et en particulier parmi les femmes, naturellement celles qui avaient été contaminées par l’idéologie nationale patriotique), loin de l’enfer des tranchées, qu’à l’intérieur de celui-ci entre les hommes en armes. Dans cet enfer, des mécanismes d’identification et de solidarité entre camarades devaient certainement agir. Lors de la confrontation rapprochée, cependant, l’on pouvait y découvrir parfois, de façon inattendue, l’humanité de l’ennemi, si lointaine des stéréotypes de l’imaginaire belliqueux et au contraire si proche de sa propre condition misérable (par rapport à cela, je me permettrai même de suggérer l’adoption d’une attitude moins sceptique à l’égard des épisodes de fraternisation : pour modeste qu’en fût la portée, ils étaient quand même incompatibles avec l’intériorisation intégrale de l’imaginaire démoniaque de l’ennemi).

61 Il est vrai que le poids du refus – que les auteurs ne nient certainement pas, surtout à partir de l’effondrement russe – ne réussit pas en dernière analyse à surpasser ni même à équilibrer celui des consentements. Mais il est vrai également que cette importance des refus ne cessa de croître à vue d’œil, chez les combattants comme parmi les populations civiles les plus éprouvées, même si elle fût incapable d’arrêter la machine de guerre pour le simple fait que celle-ci, une fois mise en marche, finit dans un certain sens par s’autoalimenter indéfiniment. Soutenir cela ne signifie pas déresponsabiliser les masses consentantes, mais reconnaître la difficulté extrême d’inverser le mécanisme une fois qu’il était enclenché, apprécier correctement sa force d’inertie à l’intérieur des nations et des armées. Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau semblent laisser entendre que pour que les machines de guerre continuent leur chemin il était indispensable que les hommes maintiennent de façon inaltérée dans le temps l’esprit belliqueux qui avait explosé au début de la guerre. Or cela ne me paraît pas si évident. Il ne faut pas effacer la distinction entre acceptation passive dans l’absence d’alternatives et participation en connaissance de cause, soutenue par des émotions inaltérables. Nous ne pouvons considérer comme allant de soi la coïncidence entre la représentation de la haine – sûrement aveuglante dans l’Europe de 1914-1918 – et sa réalité. D’un autre côté, ces distinguos – qu’il est indispensable de maintenir sur un plan historiographique – n’enlèvent rien à la profondeur de la catastrophe culturelle dont la guerre fut à la fois la cause, la conséquence et le facteur d’accélération. Et c’est cette catastrophe que ce livre nous décrit de façon magistrale, en la ramenant d’une manière très convaincante au centre de l’histoire de notre temps.

62 Traduction de Orsetta Bechelloni

 

Notes

[ (1)] Cette note est écrite en mettant l’accent sur ce qui fait débat, dans la perspective de la revue.Retour

[ (2)] S. AUDOIN-ROUZEAU, A. BECKER, « Violence et consentement : la “culture de guerre” du premier conflit mondial », in J.-P. RIOUX, J.-F. SIRINELLI (dir.), Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, 1996, p. 251-271.Retour

[ (3)] Retrouver la guerre, p. 59. La mise entre guillemets de « témoignages » est intéressante.Retour

[ (4)] Ibid., p. 185.Retour

[ (5)] Ibid., p. 58.Retour

[ (6)] M. de CERTEAU, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, p. 111 sq.Retour

[ (7)] La guerre retrouvée, p. 51 sq. Ce témoin, Louis Mairet, a été tué à Craonne le 16 avril 1917. Il n’est pas de l’entre-deux-guerres...Retour

[ (8)] On me permettra de rappeler ici qu’avant ma thèse, Les Anciens Combattants et la société française, 1914-1939, 3 vol., Paris, Presses de la F.N.S.P., 1977, l’historiographie dominante décrivait les anciens combattants avant tout comme nationalistes et faisait des Croix de feu leur archétype.Retour

[ (9)] P. RICŒUR, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, notamment p. 201-230.Retour

[ (10)] Ibid., p. 230.Retour

[ (11)] R. CAZALS et F. ROUSSEAU, 14-18, le cri d’une génération, Toulouse, Privat, 2001,160 p.Retour

[ (12)] « La culture de guerre », art. cit., p. 261.Retour

[ (13)] P. TUFFRAU, 1914-1918. Quatre années sur le front, avant-propos de F. CAMBON, préface de S. AUDOIN-ROUZEAU, Paris, Imago, 1998, p. 16.Retour

[ (14)] Voir son commentaire du Feu de Barbusse, J.-N. CRU, Témoins, Paris, Les Étincelles, 1929, p. 555-565. Sur son cas, cf. L. SMITH, « Jean Norton Cru, lecteur de livres de guerre », Annales du Midi, octobre-décembre 2000, p. 517-528, et C. PROCHASSON, « Les mots pour le dire : Jean Norton Cru, du témoignage à l’histoire », Revue d’histoire moderne et contemporaine, octobre-décembre 2001, p. 160-189.Retour

[ (15)] Voir par exemple un des best-sellers, dont la publication a fait date, écrit d’ailleurs par trois anciens combattants : A. DUCASSE, J. MEYER, G. PERREUX, Vie et mort des Français, 1914-1918, simple histoire de la Grande Guerre, préface de M. GENEVOIX, Paris, Hachette, 1959, réédité au moins en 1960,1962, 1968,1978. On ne peut dire que la violence faite aux corps déchiquetés soit absente de cet ouvrage.Retour

[ (16)] F. ROUSSEAU, La guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, Paris, Seuil, 1999. Une version résumée de cette thèse est présentée par son auteur dans un article de L’histoire, no 249, décembre 2000, p. 60-65 : « Vivre et mourir au front : l’enfer des tranchées ».Retour

[ (17)] E. JÜNGER, Le Boqueteau 125, Paris, Payot, 1995, p. 165,25 juillet 1918. La première édition allemande de cet ouvrage est de 1929, et non 1932 comme l’écrivent les auteurs de La Guerre retrouvée, p. 192, en notant très justement la différence de ton avec Orages d’acier, publié en 1920.Retour

[ (18)] L. BARTHAS, Les cahiers de guerre de Louis Barthas, tonnelier (1914-1919), Paris, Maspéro, 1978, p. 167. Même si Barthas n’a peut-être pas fait les commentaires que le sergent lui demande de garder pour lui (« Ce sont des armes d’assassins et non de soldats ! »), on voit mal qu’il ait inventé le refus des couteaux, qui atteste au passage la réalité bien connue de leur distribution.Retour

[ (19)] J’ai moi-même signalé les silences des anciens combattants sur leurs combats au couteau dans ma thèse (op. cit., tome III, p. 15), avec deux exemples de cette occultation.Retour

[ (20)] J. MAURIN, Armée-guerre-sociétés : soldats languedociens (1889-1919), Paris, Publ. de la Sorbonne, 1982.Retour

[ (21)] Voir dans les Carnets de Tuffrau, déjà cités, respectivement p. 117 (une section, à Concevreux, en mai 1916, qui ne « sort » pas) et p. 91 (Chelers, juillet 1915).Retour

[ (22)] Sur ce point, le travail classique de G. PÉDRONCINI, 1917, Les mutineries de l’armée française, Paris, Julliard, 1968, n’a pas été remis en cause. Il concluait à 49 exécutions (p. 236). Détail historiographique : Guy Pédroncini s’est intéressé aux mutineries – sous la direction d’un grand historien également témoin, Pierre Renouvin – non pour confirmer mais pour démystifier la rumeur des décimations. C’était – déjà ! – une entreprise « révisionniste », appuyée sur des documents incontournables. Depuis, L. SMITH, Between Mutiny and Obedience. The Case of the French Fifth Infantry Division During World War I, Princeton, Princeton University Press, 1994, a proposé une analyse plus fouillée qui met en valeur chez les mutins une culture de citoyens. Le général Bach a dépouillé les dossiers des conseils de guerre; pendant toute la guerre, ils ont prononcé 2 200 condamnations à mort, dont 550 ont été exécutées (Historia, novembre 2001). La répression des cours martiales de 1915-1916 a été beaucoup plus sommaire. Elle a scandalisé les poilus, qui se sont mobilisés pour que justice soit rendue à ces « fusillés pour l’exemple ». J’ai étudié cette mobilisation des anciens combattants (op. cit., tome III, Mentalités, p. 93-98) et, dans son récent ouvrage, N. OFFENSTADT, Les fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), Paris, Éd. Odile Jacob, 1999, n’allonge pas la liste de ces victimes. Quand F. Rousseau écrit : « D’où les exécutions sommaires attestées par de nombreux témoignages, même si les archives militaires demeurent muettes sur ce point » (art. cit., p. 63), il a sans doute raison, mais les archives ne sont nullement muettes; elles fourniraient des preuves plus convaincantes qu’une citation du règlement de 1918 et une déclaration d’officier qui évoque la crainte des poilus, mais ne témoigne d’aucun fait.Retour

[ (23)] Sur la force de la culture de guerre à l’arrière et son influence même sur les enfants, après le Journal de la guerre 1914-1918 de l’enfant Y. CONGAR, édité par S. AUDOIN-ROUZEAU (Paris, Cerf, 1997), signalons la publication récente d’un journal d’enfant qui va absolument dans le même sens, et dont l’auteur se signalera dans les années 1920 par son pacifisme : Bleu horizon, le familier de Jean Zay, introduction de (sic) O. LOUBES, Le Portet-sur-Garonne, Éd. Empreinte, 2001.Retour

[ (24)] « La culture de guerre... », art. cit., p. 269.Retour

[ (25)] Qui vaut d’être tiré de l’oubli, effectivement. Retrouver la guerre, op. cit., p. 67.Retour

[ (26)] Ibid., p. 123-124.Retour

[ (27)] Les carnets de l’aspirant Laby, médecin dans les tranchées, 28 juillet 1914-14 juillet 1919, avant-propos de S. AUDOIN-ROUZEAU, Paris, Bayard, 2001.Retour

[ (28)] Lieutenant Champeaux, Documents Boutefeu. A. PROST, Les anciens combattants..., op. cit., p. 32. J’ai donné dans la bibliographie de ma thèse, tome I : Histoire, p. 214, des indications sur les 425 témoignages de ce fond que j’ai dépouillé.Retour

[ (29)] J.-L. ROBERT, Les Ouvriers, la Patrie et la Révolution. Paris 1914-1919, Besançon, Les annales littéraires de l’Université de Besançon, 1995.Retour

[ (30)] Le Temps, 19 septembre 1927.Retour

[ (31)] Témoignage de M. Albert Cruchard, Documents Boutefeu.Retour

[ (32)] L. MAIRET, Carnets d’un combattant, cité par N. CRU, Témoins, op. cit., p. 192. C’est à la fin de ce passage que figure l’interpellation reprise par S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER : « Qu’on me démente, si on l’ose ! ».Retour

[ (33)] Une notation en ce sens, dans les Carnets déjà cités de P. Tuffrau : « Froideterre, 1er octobre 1916. [...] Un mot entendu : des hommes terrassaient. Un d’eux continuait son ouvrage pendant que les autres s’en allaient et l’appelaient : “Moi, je suis pour le travail fini. J’aime qu’on aille jusqu’au bout en tout, comprends-tu ? La victoire comme le reste. Ça durera ce que ça pourra. Mais on les aura”. Nuance de gouaillerie dans la voix » (op. cit., p. 127).Retour

[ (1)] Je le dis avec une conviction particulière parce que j’ai également essayé, en équipe avec l’historien militaire Giorgio Rochat, d’écrire une histoire de ces hommes et femmes de l’époque : La Grande guerra 1914-1918, Florence-Milan, La Nuova Italia, 2000.Retour

[ (2)] Parallèlement à ce livre dont je suis l’auteur (Venise, Marsilio, 1967), l’on peut en proposer un autre dans la même lignée, sur les procès des Tribunaux militaires, Plotone d’esecuzione, de A. MONTI-CONE et E. FORCELLA, Bari, Laterza, 1968. Et Monticone avait déjà abordé La battaglia di Caporetto dans un volume de 1955 (Rome, Studium), republié à Udine, Gaspari, 1999, dont les appréciations ouvrent la voie à l’historiographie militaire successive et actuelle, celle de Giorgio Rochat, en particulier.Retour

[ (3)] Comme dans le titre récent de F. ROUSSEAU, La guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, Paris, Seuil, 1999.Retour

[ (1)] Travaux de Sophie Delaporte, John Horne et Alan Kramer, Nicolas Offenstadt, Laurent Véray, Olivier Faron, Jean-Yves Le Naour, etc. A mon grand regret, il n’est pas possible de citer ici toutes les directions suivies.Retour

[ (2)] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918 : retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000, p. 58.Retour

[ (3)] L’histoire, mai 1999, p. 86. Compte rendu anonyme du livre de F. ROUSSEAU, La Guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, Paris, Seuil, 1999.Retour

[ (4)] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, « Violence et consentement : la “culture de guerre” du premier conflit mondial », in J.-P. RIOUX et J.-F. SIRINELLI (dir.), Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, 1997, p. 270.Retour

[ (5)] Mes critiques sur les conceptions de S. Audoin-Rouzeau et A. Becker sont développées dans « 1914-1918 : oser penser, oser écrire », Genèses, no 46, mars 2002, p. 26-43.Retour

[ (6)] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918..., op. cit., p. 98-99.Retour

[ (7)] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, « Violence... », art. cit., p. 260. Thème récurrent dans leurs ouvrages.Retour

[ (8)] Édition consultée : Cours d’histoire Malet-Isaac, Histoire contemporaine 1852-1939, par J. ISAAC, A. ALBA et A. BONIFACIO, Paris, Classiques Hachette, 1953. Voir notamment les « Textes », p. 550-552.Retour

[ (9)] A. DUCASSE, J. MEYER et G. PERREUX, Vie et mort des Français 1914-1918, Paris, Hachette, 1959, p. 31-33 (atrocités) et p. 242-248 (régions occupées).Retour

[ (10)] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918..., op. cit., p. 246.Retour

[ (11)] Voir des exemples qui ne prétendent pas être la règle, mais qui existent, dans E. BIRNSTIEL et R. CAZALS (éd.), Ennemis fraternels. Carnets de guerre et de captivité de Hans Rodewald, Antoine Bieisse et Fernand Tailhades, Toulouse, P.U.M., 2002.Retour

[ (12)] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918..., op. cit., p. 99.Retour

[ (13)] Ibid., p. 215.Retour

[ (14)] J. MAURIN, Armée-guerre-sociétés : soldats languedociens (1889-1919), Paris, Publications de la Sorbonne, 1982, p. 370-375.Retour

[ (15)] Développement et statistiques plus détaillés dans Ph. BOULANGER, La France devant la conscription : géographie historique d’une institution républicaine (1914-1922), Paris, Economica et Institut de Stratégie comparée, 2001, p. 128-136.Retour

[ (16)] M. ISNENGHI et G. ROCHAT, La Grande Guerra 1914-1918, Milan, La Nuova Italia, 2000.Retour

[ (17)] Voir Les Carnets de captivité de Charles Gueugnier 1914-1918, présentés par N. DABERNAT - POITEVIN, Toulouse, Accord édition, 1998, p. 211 et 214.Retour

[ (18)] J. JAURÈS, Œuvres, t. 6 : L’affaire Dreyfus, édition établie par Éric Cahm, Paris, Fayard, 2001, p. 261 (article paru dans La Dépêche, 22 avril 1898); voir aussi p. 698 : « Quels sans-patrie que nos patriotes ! » (La Petite République, 26 septembre 1898).Retour

[ (19)] Les Carnets de guerre de Louis Barthas tonnelier (1914-1918), Paris, Maspero, 1978, p. 68 [édition de poche, Paris, La Découverte, 1997].Retour

[ (20)] M. MEIGS, Optimism at Armageddon. Voices of American Participants in the First World War, New York, New York University Press, 1997.Retour

[ (21)] M. ISNENGHI et G. ROCHAT, La Grande Guerra, op. cit., p. 540.Retour

[ (22)] Ibid., p. 42.Retour

[ (23)] Voir R. CAZALS, « Éditer les carnets de combattant », in S. CAUCANAS et R. CAZALS (éd.), Traces de 14-18, Carcassonne, Les Audois, 1997, p. 31-46.Retour

[ (24)] « Campagne 1914-1918. Notes journalières du sergent Bec », Bulletin des Amis de Montagnac, no 50, octobre 2000, et 51, février 2001. Je remercie François Bouloc de me l’avoir communiqué. Faute de place, je ne peux indiquer ici les étapes de l’évolution du sergent, sensible dès son arrivée sur le front.Retour

[ (25)] P. LABORIE, Les Français des années troubles, Paris, Desclée de Brouwer, 2001, p. 25-37.Retour

[ (26)] J.-N. CRU, Témoins, Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1918, Paris, Les Étincelles, 1929 [réédition aux Presses universitaires de Nancy, 1993], p. 194.Retour

[ (27)] C. CHARLE, La crise des sociétés impériales, Allemagne, France, Grande-Bretagne 1900-1940. Essai d’histoire sociale comparée, Paris, Seuil, 2001, p. 253.Retour

[ (28)] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918..., op. cit., p. 52. Contre cette position, voir R. Cazals et F. Rousseau, 14-18, le cri d’une génération, Toulouse, Privat, 2001.Retour

[ (29)] L.V. SMITH, Between Mutiny and Obedience : the Case of the French Fifth Infantry Division during World War I, Princeton, Princeton University Press, 1994.Retour

[ (30)] S. AUDOIN-ROUZEAU et A. BECKER, 1914-1918..., op. cit., p. 195.Retour

[ (31)] A. PROST, Les Anciens combattants et la société française, Paris, Presses de la Fédération nationale des Sciences politiques, 1977,3 volumes.Retour

[ (32)] Voir J.-L. ROBERT, Les Ouvriers, la Patrie et la Révolution. Paris 1914-1919, Besançon, Annales littéraires de l’université de Besançon, 1995.Retour

[ (33)] J.-N. CRU, Témoins..., op. cit., p. 550.Retour

[ (34)] Ibid., p. 265.Retour

[ (35)] A. ARIBAUD, Un jeune artilleur de 75, Carcassonne, F.A.O.L., 1984,72 p.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

« Controverses », Le Mouvement Social 2/2002 (no 199), p. 95-119.
URL :
www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2002-2-page-95.htm.
DOI : 10.3917/lms.199.0095.