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S'inscrire Alertes e-mail - Le Mouvement Social Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezDe la « part du milieu » à l’histoire de l’environnement
AuteurGeneviève Massard-Guilbaud[*] [*] Université de Clermont-Ferrand II. ...
suitedu même auteur
En septembre 2001, plus de 160 universitaires se réunissaient à l’Université de Saint Andrews, en Écosse, pour le premier congrès de la nouvelle EuropeanSociety for Environmental History[1] [1] http :/ / ww www. eseh. org/ ...
suite. La France et plus généralement les pays méditerranéens y étaient particulièrement sous-représentés [2] [2] On comptait un Italien, un Espagnol, deux Françaises, aucun...
suite. Cette situation suscita de nombreuses discussions parmi les participants, un Américain présentant même, dans une sorte de remake weberien qui n’emportait guère la conviction, une communication qui visait à établir un rapport entre religion et intérêt pour les questions environnementales. Au fil des discussions, de nombreux participants manifestèrent leur étonnement devant la modestie de la contribution française à ce colloque, compte tenu de ce qu’ils estimaient être la tradition de ce pays dans ce champ historique, et notamment de l’intérêt que les historiens des Annales auraient, selon eux, porté à l’environnement.
2 Il m’a paru intéressant, en tentant ici de rendre compte de l’état de l’histoire de l’environnement en France, qui explique probablement la sous-représentation des Français à ce colloque, de prendre pour point de départ cette idée, largement répandue hors de France [3] [3] On la retrouve dans S. MOSLEY, The Chimney of the World. ...
suite, que l’École des Annales aurait été une pionnière en la matière et d’en estimer la pertinence, avant de m’intéresser aux développements plus récents.
Les Annales, pionnières de l’histoire de l’environnement ?
3 L’étude de l’environnement, si l’on entend par là l’ensemble des éléments qui constituent le cadre dans lequel vit l’homme et les relations qu’ils entretiennent mutuellement, s’inscrit en France dans une tradition qui remonte à l’école géographique de Vidal de la Blache, qui fut le premier à introduire le terme « environnement » dans le vocabulaire scientifique français. Dans l’entre-deux-guerres, les historiens s’emparèrent à leur tour du concept et manifestèrent leur intérêt pour l’étude de ce qu’ils nommaient plutôt « milieu ». Dans La Terre et l’évolution humaine (1922), Lucien Febvre étudiait les interactions entre les sociétés humaines et leurs milieux en des termes qui frappent par leur modernité :
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suite.
5 En 1933, Marc Bloch témoignait à son tour de son intérêt pour les mêmes notions en publiant Les caractères originaux du paysage français. Ces travaux des fondateurs des Annales ne restèrent pas sans suite. Fernand Braudel apporta après eux une contribution importante à l’étude de ce qu’il appelait, lui aussi, le milieu, qu’il liait à la notion de temps long. Chacun connaît la préface dans laquelle il explique comment, d’un projet de thèse sur la politique de Philippe II en Méditerranée, il était passé à l’étude de la Méditerranée au temps de Philippe II. Sous le titre « La Part du milieu », toute la première partie de cette thèse était consacrée à l’étude des relations de l’homme avec le milieu méditerranéen, de longs développements traitant des contraintes physiques, du climat ou des modes d’exploitation. Dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme, de nombreux chapitres étaient également consacrés aux interactions entre hommes et milieu et aux aspects climatiques, biologiques, alimentaires, énergétiques ou techniques. Il en était de même dans l’Identité de la France. Braudel plaidait d’ailleurs pour le développement de ce qu’il appelait la « géohistoire », néologisme forgé pour se démarquer de la traditionnelle géographie historique qui, à ses yeux, appartenait sans doute trop à la géographie et pas assez à l’histoire [5] [5] Voir « Géohistoire : la société, l’espace et...
suite.
6 A la fin des années 1950, Emmanuel Le Roy Ladurie se lançait dans une histoire du climat [6] [6] E. LE ROY LADURIE, Histoire du Climat depuis l’An Mil,...
suite. Sa démarche, l’écriture d’une « histoire sans l’homme », contredisait l’assertion de Marc Bloch selon laquelle l’histoire pouvait se définir comme « l’étude des hommes dans le passé », et s’éloignait aussi de celle de Lucien Febvre, qui ne séparait pas l’homme de son milieu. Dans Histoire Science Sociale, Pierre Chaunu consacrait lui aussi de longs chapitres aux rapports de l’homme avec son milieu. Les grandes thèses d’histoire économique et sociale des trois décennies d’après guerre, dont l’échelle était souvent régionale, et surtout les thèses d’histoire rurale, ne négligeaient jamais d’étudier « la terre » avant d’en venir aux hommes. Sans doute faut-il voir là l’impact de la double formation des historiens français à l’histoire et à la géographie : si la proximité des deux disciplines a pu favoriser certaines tendances à l’impérialisme d’une discipline sur l’autre, il est certain qu’elle a contribué à renforcer la dimension géographique dans les travaux des historiens français.
7 Si les historiens donnaient toute sa place à la géographie, les géographes, de leur côté, apportaient des contributions très importantes à l’histoire du milieu et de son aménagement. Il dépasserait le cadre de mon propos de dresser ici une liste de leurs travaux, mais leur contribution fut indéniablement importante [7] [7] Citons cependant à titre d’exemple deux contributions...
suite. L’historien des sciences Jean-Paul Deléage, évoquant, dans son histoire de l’écologie, les problèmes de « conflits de territoires » entre disciplines et la faiblesse de l’écologie scientifique en France, signale d’ailleurs parmi les raisons de son retard la concurrence que lui aurait fait la géographie [8] [8] J. -P. DELÉAGE, Histoire de l’écologie, une science de...
suite.
8 En 1974, les Annales consacraient un dossier au thème « Histoire et Environnement » [9] [9] Annales E. S. C. , vol. 29,3,1973. ...
suite. Ce dossier apparaît comme l’écho, dans la communauté des historiens français, de débats qui se tenaient pour l’essentiel en dehors d’elle. Il était majoritairement composé d’articles écrits par des chercheurs étrangers et par des non-histo-riens, géographes, économistes, anthropologues, ce qui n’enlève évidemment rien à leur intérêt mais empêche de conclure qu’à cette date, l’histoire française s’était emparée du problème [10] [10] Un auteur était danois, un autre suisse, un autre australien. ...
suite. Les comptes rendus d’ouvrages regroupés dans le même numéro sous le titre « Espace, économie, environnement » présentaient les mêmes caractéristiques. Plusieurs concernaient des livres appelés à devenir des classiques de l’écologie politique, comme L’encerclement, Nous n’avons qu’une Terre, Limits to Growth ou L’utopie ou la mort[11] [11] Dus respectivement à B. COMMONER, B. WARD et R. DUBOS,...
suite.
9 Plus que de l’ouverture d’un nouveau chantier, il s’agissait d’un essai sans len-demain : ce numéro resta sans suite. En réalité, l’environnement n’avait pas encore été constitué par les historiens français en objet d’histoire à part entière. Ainsi l’article « Environnement » du dictionnaire La Nouvelle Histoire (1978) renvoyait-il seulement à l’entrée « Géographie historique ». On chercherait aussi vainement l’environnement parmi les « nouveaux objets » de Jacques Le Goff et Pierre Nora. Le climat ouvrait, certes, la liste de ces nouveaux objets, mais la façon dont Emmanuel Le Roy Ladurie définissait lui-même le sujet, c’est-à-dire comme « l’histoire de la pluie et du beau temps », ne saurait convaincre ceux qui aujourd’hui tentent d’écrire une histoire sociale de l’environnement, puisque cette façon de voir excluait d’emblée l’homme du paysage alors que l’environnement est précisément un concept qui s’intéresse aux relations qu’ils entretiennent.
10 L’histoire économique d’alors raisonnait d’ailleurs encore, malgré la prise de conscience mondiale des problèmes engendrés par un développement anarchique, en termes de croissance et de crises (ce terme étant alors synonyme de ralentissement ou d’arrêt de la croissance) et présentait la révolution industrielle comme un changement de mode de production et de système technique aux implications sociales et culturelles certes majeures, mais dont on n’envisageait jamais, ou très marginalement seulement, les conséquences sur les écosystèmes, les paysages ou la santé humaine. L’étude de l’impact des choix technologiques, de l’épuisement des ressources fossiles ou de la pollution, par exemple, n’était pas à l’ordre du jour. La démographie historique, alors florissante, lorsqu’elle partait à la recherche de causes susceptibles d’éclairer la surmortalité urbaine, se montrait plus intéressée par les conditions de logement que par la pollution bactériologique ou chimique de l’air respiré par les citadins. L’histoire du mouvement ouvrier, lorsqu’elle s’intéressait aux conquêtes sociales, se focalisait sur les progrès en matière de durée du travail ou de protection sociale, mais non sur les injustices environnementales dont les ouvriers étaient pourtant victimes au premier chef. Comme la classe politique d’alors, toutes sensibilités confondues, les historiens mesuraient la prospérité à la hauteur des cheminées et à la noirceur du paysage.
11 Le bilan de l’intérêt porté par les historiens à l’environnement pendant les trois ou quatre décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale doit donc être nuancé. On comprend mieux, en y regardant de plus près, pourquoi les historiens étrangers de la fin du XXe siècle, relisant ceux de l’École des Annales, croient y trouver des prédécesseurs. L’interpénétration de l’histoire et de la géographie françaises est sans doute la cause de cet effet d’optique. Effectivement, l’histoire française a accordé une grande attention au milieu. Mais en séparant l’étude de « la terre » de celle des hommes, ne s’interdisait-elle pas, précisément, de les étudier ensemble, c’est-à-dire de penser en termes environnementaux ? Lucien Febvre avait peut-être écrit sur ce sujet des lignes pionnières, mais il n’avait guère été suivi. Il me paraît en tout cas illusoire de prétendre discerner avant les années 1980 une histoire de l’environnement à proprement parler. Celle-ci suppose en effet de renoncer au paradigme selon lequel l’homme se trouve en situation d’extériorité par rapport à la nature, et d’accepter l’idée de l’intégration de l’homme à la biosphère, des sociétés aux écosystèmes [12] [12] Cette question est discutée plus longuement par F. WALTER...
suite. Une telle vision nécessite la prise en compte des contraintes du milieu naturel (ce que les historiens ont fait, au moins en partie, depuis longtemps), mais aussi des bouleversements apportés (voire infligés) par l’homme à son environnement (ce qu’ils ont, pour l’essentiel, oublié).
12 Nul ne saurait pourtant faire grief aux chercheurs des années 1960 ou 1970 de n’avoir pas anticipé les préoccupations qui commençaient seulement à se faire jour dans la société, tant il est vrai que les historiens ne posent jamais que les questions qui sont celles de leur temps. Les problématiques historiques prenant en compte la dimension écologique globale ne pouvaient sans doute apparaître qu’avec la prise de conscience environnementaliste des années 1970, la percée des idées écologistes et de l’écologie politique. Il est certain que les pays du Nord de l’Europe ont connu, pour des raisons qui restent à établir, une prise de conscience de l’importance des phénomènes environnementaux plus précoce et plus approfondie que ceux du Sud ou de l’Est. Ce décalage chronologique se retrouve, sans surprise, dans le travail des historiens.
L’histoire de l’environnement à la française
13 A partir des années 1980, les choses ont cependant commencé à évoluer dans l’histoire française, mais cette évolution ne s’est faite que lentement. A l’heure où une histoire européenne commence à voir le jour [13] [13] Outre l’Histoire de l’environnement européen de R. ...
suite, la France apparaît plus ou moins à l’écart des préoccupations et des débats qui agitent nos voisins. Sans même prétendre égaler l’histoire américaine, qui a produit des travaux remarquables [14] [14] Parmi les ouvrages les plus stimulants : J. A. TARR,...
suite, on est loin, en France, de disposer comme les Britanniques de trois histoires générales de l’environnement de notre pays [15] [15] B. W. CLAPP, An Environmental History of Britain since the...
suite, ou de la très importante bibliographie allemande [16] [16] La place manque pour citer les multiples travaux de J. RADKAU,...
suite. Alors qu’il existe en France une géographie de l’environnement, une philosophie, une psychologie, un droit et une économie de l’environnement, rien de semblable n’est encore apparu en histoire. On pourrait penser le contraire en découvrant l’existence d’un gros ouvrage intitulé Les Temps de l’environnement[17] [17] Ouvrage publié sous la direction de M. BARRUE-PASTOR et...
suite, mais son examen montre qu’il s’agit des actes d’un colloque dont les historiens étaient, sauf exception, absents, ce qui ne manque pas d’interroger. Est-ce à dire que les historiens français ne montrent aucun intérêt pour le sujet ? Certainement pas. Mais les voies par lesquelles ils abordent les questions environnementales sont diverses et pas forcément faciles à repérer.
14 Le médiéviste Robert Delort est l’un des rares historiens français à avoir, de bonne heure, plaidé la cause de l’histoire de l’environnement. Il s’est intéressé successivement à l’histoire des animaux [18] [18] Les Animaux ont une histoire, Paris, Seuil, 1984. ...
suite, à celle des végétaux [19] [19] Fibres textiles et plantes tinctoriales, in L’ambiente...
suite, puis a codirigé avec Corinne Beck un ouvrage intitulé Pour une Histoire de l’environnement, avant de publier récemment avec l’historien suisse François Walter une Histoire de l’environnement européen[20] [20] R. DELORT, C. BECK (dir. ), Pour une histoire de l’environnement...
suite. Dans cet ouvrage, appuyé très largement – et pour cause – sur une bibliographie non française, les auteurs tentent une synthèse qui envisage d’abord l’histoire de l’évolution des sensibilités à l’environnement et au paysage, puis les variations des facteurs naturels dans le temps, pour finir par examiner l’anthropisation du milieu : révolutions techniques, industrielles et énergétiques, urbanisation.
15 Parmi les pôles actifs dans le domaine de l’histoire de l’environnement figure le groupe de recherche sur l’histoire de la forêt dirigé par Andrée Corvol. Sa production depuis une vingtaine d’années est importante et son audience internationale. Ses publications concernent aussi bien les usages que la perception de la forêt, le problème des matériaux de construction ou les relations entre ville et nature. Outre ses travaux personnels sur l’histoire des relations entre l’homme et la forêt [21] [21] Entre autres : L’Homme et l’arbre sous l’Ancien...
suite, A. Corvol a dirigé, au cours des années 1990, la publication de deux guides de recherches consacrés aux sources de l’histoire de l’environnement pour les XVIIIe et XIXe siècles [22] [22] A. CORVOL et I. ROCHEFORT (dir. ),
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16 Les historiens des techniques, et particulièrement l’équipe du Centre d’Histoire des Techniques du C.N.A.M., dirigée par André Guillerme, forment un autre pôle dont la contribution à l’histoire de l’environnement est importante. L’ouvrage pionnier de Guillerme sur l’eau, les techniques et la ville dans le Nord de la France constitue un modèle de problématique intégrant histoire des techniques, histoire de l’urbanisation, histoire des perceptions et histoire matérielle, le tout sur une très longue durée [23] [23] A. GUILLERME,
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suite...
17 Les deux centres de recherches historiques de l’Université Blaise-Pascal de ClermontFerrand, le Centre d’histoire « Espaces et Cultures » (C.H.E.C.) et le Centre de recherches sur les civilisations antiques (C.R.C.A.), constituent d’autres pôles actifs en histoire de l’environnement. Leurs chercheurs, qui ont publié diverses contributions à ce domaine [25] [25] Voir notamment P. FOURNIER,
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suite; d’autre part, des journées d’étude se sont tenues en 2001 sur le thème « assainissement et salubrité publique en Europe méridionale, fin du Moyen Age et époque moderne », qui ont également donné lieu à une publication [27] [27] « Assainissement et salubrité publique en Europe méridionale...
suite. En mai 2002, un colloque organisé par la même équipe et consacré à la dimension spatiale dans l’analyse historique a accordé aussi une large place à l’aspect environnemental. Les archéologues du C.R.C.A., comme ceux d’Aix-en-Provence ou de Tours, apportent de leur côté des contributions majeures à notre compréhension de l’occupation de l’espace, aux problèmes de cadastration ou de formes du paysage.
18 Parmi les autres contributions notables, on peut encore citer les travaux des historiens qui, autour de Jean-Marc Moriceau et de la revue Histoire et Sociétés rurales, se sont intéressés à l’environnement rural, et notamment aux milieux humides et à l’histoire de l’eau, essentiellement pour les époques moderne et médiévale, ou la revue Ruralia, qui a également publié, depuis sa création en 1997, plusieurs articles consacrés à l’environnement. Il faudrait également évoquer les historiens de la médecine et de la santé, lyonnais notamment, ou ceux qui étudient, à l’Université de Grenoble II, l’histoire des risques naturels.
19 En dehors de ces pôles facilement repérables, de nombreux historiens pourraient sans doute, à juste titre, revendiquer des écrits relevant de l’histoire de l’environnement. Il n’est pas possible de les citer tous dans le cadre imparti ici. Mais plus nombreux encore sont sans doute ceux qui, sans se définir eux-mêmes comme des historiens de l’environnement, lui ont pourtant apporté une contribution, parfois majeure. Ainsi en est-il d’Alain Corbin, historien du sensible et des perceptions plus qu’historien de l’environnement.
Intégrer la dimension environnementale de l’histoire
20 On ne saurait donc dire sans abus qu’aucune histoire de l’environnement ne s’écrit en France. Pourquoi, alors, cette absence de visibilité ? Une première interprétation consisterait à dire que les historiens français, semblables à Monsieur Jourdain, font de l’histoire de l’environnement sans le savoir – ou, version plus flatteuse, sans éprouver le besoin de le dire. Je pencherai pour une seconde interprétation. Celle-ci prendrait acte du fait que beaucoup d’historiens français font, isolément ou au sein d’un réseau spécialisé, des recherches souvent fort intéressantes et qui concernent l’environnement. Mais elle ferait aussi l’hypothèse qu’il manque, pour que l’on puisse véritablement parler d’une histoire de l’environnement française, une synergie entre ces travaux qui s’ignorent plus ou moins en raison d’un trop grand cloisonnement entre spécialités. Raisonner en termes d’environnement serait s’obliger à penser les choses de façon plus globale que nous n’avons l’habitude de le faire. Comment, par exemple, séparer l’étude des villes de celle des campagnes qui les environnent, alors qu’elles y puisent si largement (hommes, aliments, énergie, etc.), et leur rendent aussi largement (déchets, eaux usées, etc.). Comment aborder l’environnement urbain, si l’on n’envisage pas ensemble histoire de l’industrie, de l’assainissement, démographie, histoire des politiques publiques, histoire des perceptions, etc. On pourrait multiplier les exemples. L’histoire de l’environnement n’est donc pas une spécialité nouvelle, encore moins une nouvelle mode, mais une dimension que chaque historien devrait intégrer comme il le fait ou devrait le faire pour le genre. Elle est une porte ouverte incitant chacun à tisser des liens avec les spécialités voisines de la sienne. Elle ne saurait, en revanche, naître seulement de la juxtaposition de travaux indépendants les uns des autres, pensés en dehors d’une démarche d’ensemble. De la confrontation des points de vue, des démarches de recherche, des concepts utilisés, au sein de l’histoire comme avec les autres disciplines qui s’intéressent à l’environnement, qu’elles relèvent des sciences humaines ou naturelles, peuvent naître de nouvelles façons d’interroger et de comprendre le passé. Les ingrédients existent, il nous reste à les mélanger. Et qui sait, peut-être découvrirons-nous alors que la potion obtenue est magique ?
Notes
[ *] Université de Clermont-Ferrand II.
[ (1)] http :// ww www.eseh. org/ 
[ (2)] On comptait un Italien, un Espagnol, deux Françaises, aucun Grec ni Portugais, pour des dizaines d’Anglo-Saxons, d’Allemands et de Scandinaves.
[ (3)] On la retrouve dans S. MOSLEY, The Chimney of the World. A History of Smoke Pollution, Cambridge, The White Horse Press, 2001, p. 6, ou dans M. BESS, M. CIOC, J. SIEVERT, « Environmental History Writing in Southern Europe », Environmental History, vol. 5, no 4, octobre 2000, p. 545. Le premier à avoir développé cette idée semble être A.W. CROSBY, « The Past and Present of Environmental History », American Historical Review, 100, no 4, octobre 1995, p. 1177-1189.
[ (4)] Cité par G. GUILLE-ESCURET, Les Sociétés et leurs natures, Paris, A. Colin, 1989, p. 5.
[ (5)] Voir « Géohistoire : la société, l’espace et le temps », chapitre III de Les Ambitions de l’Histoire, Paris, Éditions de Fallois, 1997, p. 68-114.
[ (6)] E. LE ROY LADURIE, Histoire du Climat depuis l’An Mil, Paris, Flammarion, coll. Champs, 1983 (1967).
[ (7)] Citons cependant à titre d’exemple deux contributions majeures : les travaux de R. DION, avec notamment son Essai sur la formation du paysage français, Tours, Arrault, 1934; 
[ (8)] J.-P. DELÉAGE, Histoire de l’écologie, une science de l’homme et de la nature, Paris, La Découverte, 1991, réédition Points-Sciences, 1994.
[ (9)] Annales E.S.C., vol. 29,3,1973.
[ (10)] Un auteur était danois, un autre suisse, un autre australien. Un autre encore était géographe, la contribution d’I. SACHS traitait d’éco-développement; seul un article sur les séismes en Espagne émanait d’un historien (B. VINCENT ).
[ (11)] Dus respectivement à B. COMMONER, B. WARD et R. DUBOS, J. W. FORRESTER et R. DUMONT.
[ (12)] Cette question est discutée plus longuement par F. WALTER dans « Une histoire de l’environnement, pourquoi faire ? », in Milieux naturels, espaces sociaux. Études offertes à R. Delort, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997.
[ (13)] Outre l’Histoire de l’environnement européen de R. DELORT et F. WALTER dont je parlerai plus bas, on peut citer, parmi les premières tentatives européennes, P. BRIMBLECOMBE, C. PFISTER (eds.), The Silent Countdown. Essays in European Environmental History, Berlin, 1990; D. SCHOTT, Energie und Stadt in Europa, von der vorindustrielle « Holznot » bis zur Ölkrise der 1970er Jahre, Stuttgart, Steiner, 1997; C. BERNHARDT (ed.), Environmental Problems of European Cities in the 19th and the 20th Century, Munster, Waxman, 2001; C. BERNHARDT, G. MASSARD-GUILBAUD (dir.), Le Démon moderne. La pollution dans les sociétés urbaines et industrielles d’Europe / The Modern Demon. Pollution in Urban and Industrial European Societies, Clermont-Ferrand, Presses de l’université Blaise-Pascal, 2002; G. MASSARD-GUILBAUD, D. SCHOTT-PLATT (eds.), Cities and Catastrophes : Coping with Emergency in European History. Villes et catastrophes. Réactions face à l’urgence dans l’histoire européenne, Berne, Peter Lang, 2002.
[ (14)] Parmi les ouvrages les plus stimulants : J. A. TARR, The Search for the Ultimate Sink. Urban Pollution in Historical Perspective, Akron, The University of Akron Press, 1996; M. V. MELOSI, The Sanitary City : Urban Infrastructure in America from Colonial Times to the Present, Baltimore, Johns Hopkins U.P., 1999, et Effluent America. Cities, Industry, Energy and the Environment, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2001; W. CRONON, Nature’s Metropolis. Chicago and the Great West, New York, Norton & Norton, 1991.
[ (15)] B. W. CLAPP, An Environmental History of Britain since the Industrial Revolution, Londres, Longman, 1994; I.G. SIMMONS, An Environmental History of Great Britain from 10 000 to the present, Édimbourg, Edimburgh U.P., 2001; J. SHEAIL, An Environmental History of Twentieth-Century Britain, Basingstoke, Palgrave, 2002. A ces ouvrages généraux s’ajoutent de très nombreuses monographies dont celles dues à B. LUCKIN, T. SMOUT, R. GROVE, P. COATES, S. MOSLEY...
[ (16)] La place manque pour citer les multiples travaux de J. RADKAU, F. J. BRÜGGEMEIER, R.-P. SIEFERLE et bien d’autres.
[ (17)] Ouvrage publié sous la direction de M. BARRUE-PASTOR et G. BERTRAND, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2000.
[ (18)] Les Animaux ont une histoire, Paris, Seuil, 1984.
[ (19)] Fibres textiles et plantes tinctoriales, in L’ambiente vegetale nell’alto medieovo, Spolète, 1990.
[ (20)] R. DELORT, C. BECK (dir.), Pour une histoire de l’environnement et des phénomènes naturels, Paris, Éditions du C.N.R.S., 1993; R. DELORT, F. WALTER, Histoire de l’environnement européen, Paris, P.U.F., 2001.
[ (21)] Entre autres : L’Homme et l’arbre sous l’Ancien Régime, Paris, Economica, 1984; 
[ (22)] A. CORVOL et I. ROCHEFORT (dir.), 
[ (23)] A. GUILLERME, 
[ (24)] Parmi les travaux des chercheurs de cette équipe, voir par exemple : S. BARLES, D. BREYSSE, A. GUILLERME, C. LEYVA (dir.), Le Sol urbain, Paris, Anthropos, 1999; A. GUILLERME, G. JIGAUDON, A. C. LEFORT, « La loi de 1810 sur le classement des établissements industriels : ses effets sur la constitution du paysage de la proche banlieue parisienne (1810-1960) », actes du séminaire d’Albi, 1999; L. LESTEL, « Les cycles du plomb en France 1818-1996 », Rapport Piren, 2000; L. LESTEL, « Les pollutions industrielles générées en milieu urbain au XIXe siècle », Colloque de Villepinte, 2000.
[ (25)] Voir notamment P. FOURNIER, 
[ (26)] C. BERNHARDT, G. MASSARD-GUILBAUD (dir.), Le Démon moderne..., op. cit.
[ (27)] « Assainissement et salubrité publique en Europe méridionale (fin du Moyen Age, époque moderne) », Siècles, no 14,2001.
PLAN DE L'ARTICLE
- Les Annales, pionnières de l’histoire de l’environnement ?
- L’histoire de l’environnement à la française
- Intégrer la dimension environnementale de l’histoire
POUR CITER CET ARTICLE
Geneviève Massard-Guilbaud « De la « part du milieu » à l'histoire de l'environnement », Le Mouvement Social 3/2002 (no 200), p. 64-72.
URL : www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2002-3-page-64.htm.
DOI : 10.3917/lms.200.0064.




