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S'inscrire Alertes e-mail - Le Mouvement Social Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezPrésences de la littérature en histoire sociale a propos de Balzac, de Flaubert, de Hugo
AuteurThomas Bouchet[*] [*] Université de Bourgogne. ...
suitedu même auteur
Honoré de Balzac est un habitué des ouvrages d’histoire où il est question de la société française du premier XIXe siècle. La Comédie humaine, ses personnages, ses groupes sociaux, ses lieux, ses moments forts, ses pulsations profondes sont familiers du lecteur : aux historiens Balzac livre rentiers et vieilles filles, paysans de l’Ouest et bourgeois d’Angoulême, ateliers d’artistes et locaux de journaux, bals et insurrections, spirales entremêlées d’ascensions sociales fulgurantes et de déclassements brutaux.
2 La présence de Balzac en histoire sociale est tantôt allusive, tantôt plus massive [1] [1] Les index représentent sur cette question d’utiles indicateurs :...
suite. Elle donne un air de parenté à des recherches dont les dates de parution, les thématiques ou les orientations méthodologiques divergent. Elle nourrit même la réflexion sur l’histoire générale de la période [2] [2] J. -C. CARON, « Clio et les usages de Balzac. A propos...
suite. Au point que la France des années de monarchie censitaire tend parfois à devenir « la France de monsieur de Balzac » [3] [3] « Juillet (monarchie de) », in J. -F. SIRINELLI et D. ...
suite.
3 On aura raison d’objecter que l’exemple de La Comédie humaine n’est pas pris au hasard, qu’il serait abusif de généraliser à partir du cas de Balzac. Je voudrais cependant montrer que, dans la perspective qui m’occupe, les présences des Misérables de Victor Hugo ou de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert peuvent conduire à des interrogations comparables sur le statut de la littérature en histoire sociale. D’où l’ambition limitée des quelques paragraphes qui suivent : plutôt que de la littérature dans son ensemble, c’est de quelques œuvres qu’il s’agira ici avant tout. Ce choix tient à mes préférences, à des familiarités personnelles (aussi évoquerai-je Balzac et Hugo davantage que Flaubert), à mon incapacité d’embrasser davantage en si peu de pages, à une hypothèse enfin : les problèmes que pose la littérature à l’histoire sociale, et les stimulations qu’elle peut lui offrir, sont particulièrement apparents dans les trois cas considérés.
Parcours
4 « Pour la génération historienne des années 1950-1960, [Balzac] a fait l’objet du soupçon et de l’évitement » écrit Michelle Perrot dans une étude récente [4] [4] M. PERROT, « Balzac et les sciences sociales de son temps »,...
suite. Revenant sur ce passé, elle laisse entendre que le regard des historiens du social sur la littérature s’est infléchi. De fait, au cours des cinquante dernières années, des évolutions se sont produites qui ont rendu le soupçon moins systématique. Mais, dans ce mouvement, rien d’homogène ni de définitif. C’est ce que je voudrais indiquer en prenant appui sur trois œuvres d’historiens, mûries et construites dans la durée.
5 Dans la préface qu’elle donne en 1996 pour la réédition de sa thèse, Adeline Daumard remarque qu’à une approche avant tout quantitative de la bourgeoisie – celle précisément qu’évoque Michelle Perrot dans l’extrait cité plus haut – est peu à peu venue s’adjoindre chez elle une attention à la sensibilité et à la psychologie collectives, aux images de soi, entre autres par le biais des œuvres de fiction. Elle explique de cette manière la « forme plus littéraire » de sa synthèse sur Les bourgeois et la bourgeoisie en France depuis 1815 (Paris, Aubier, 1987). Pourtant, précise-t-elle, il n’a jamais été question pour elle de se fier aux reconstitutions ou aux témoignages de la littérature [5] [5] A. DAUMARD, La bourgeoisie parisienne de 1815 à 1848, Paris,...
suite. C’est aussi à l’occasion d’une réédition, et dans le cadre privilégié d’une préface, que Louis Chevalier revient « vingt ans après » sur son Classes laborieuses et classes dangereuses. « Arracher par la démographie l’histoire sociale à la littérature », mais aussi comprendre « cette similitude [...] entre un chapitre de Balzac et une pièce d’archives », et encore – ambition « inouïe » – « rivaliser avec la littérature même et dans son propre domaine » : tels ont été à la fin des années 1950, tels restent pour lui à la fin des années 1970, des objectifs à poursuivre [6] [6] L. CHEVALIER,
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suite. Remarquable est enfin la place que ménage Maurice Agulhon à L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert dans ses livres sur 1848. De leur parution (années 1970) aux rééditions des années 1990, le roman reste une référence; avec toujours, en filigrane, cette interrogation à laquelle Maurice Agulhon répond globalement par l’affirmative : « Peut-on lire en historien L’Éducation sentimentale ? » [8] [8] M. AGULHON, 1848 ou l’apprentissage de la République...
suite.
6 Ces trois parcours ne se ressemblent pas. Les évoquer, c’est se faire une idée de l’éventail des options possibles. C’est comprendre qu’aucune certitude n’émerge lorsqu’il est question d’articuler histoire sociale et littérature. Dans L’histoire sociale, sources et méthodes (1967) figure une mise au point sur « histoire sociale et histoire littéraire », mais elle rencontre peu d’échos; dans Histoire sociale, histoire globale ? (1993), la question de la littérature n’est pas même posée [9] [9] L’Histoire sociale, sources et méthodes, actes du colloque...
suite.
Usages
7 Que faire en effet de la littérature ? Au vu de ce demi-siècle d’histoire sociale, plusieurs options se dégagent. S’en passer ? Option peu suivie, comme je l’ai indiqué. A l’inverse, l’histoire sociale comme paraphrase réductrice de la littérature n’est que rarement pratiquée. La circonspection l’emporte : biaisées, les « sources littéraires » doivent faire l’objet d’une critique plus radicale encore que toute autre source. « Nous ne saurions considérer, affirme André Gueslin, que [les] romans [du XIXe siècle] sont des sources directes d’histoire » [10] [10] A. GUESLIN,
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suite.
8 Ainsi convient-il de se défier des pouvoirs de la littérature. Pour étudier les paysans du Morvan au XIXe siècle, Marcel Vigreux souligne que Dupin aîné vaut mieux que l’abbé Baudiau, mais que Balzac (« le grand Balzac ») est plus précieux encore : « dans ses Paysans dont le cadre est peut-être le Nord du Morvan, [il] a mieux pénétré ce monde mystérieux, tenace et “grignoteur”, qu’est la société des petits propriétaires : il a ouvert la voie aux historiens ». Là se dessine un Balzac dont l’œuvre stimule l’esprit, provoque l’intelligence. Mais, poursuit Marcel Vigreux, il convient pourtant de ne pas s’en tenir là, d’abandonner une thèse d’écrivain par trop pessimiste, de fonder la recherche sur l’étude des plans cadastraux, des états de sections et matrices cadastrales, avec l’impressionnant résultat que l’on connaît [12] [12] M. VIGREUX,
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9 Il est possible de repérer d’autres manières de faire encore : voir avant toute chose dans l’écrivain l’homme ou le témoin de son temps, dans son œuvre le miroir ou le reflet de son époque, avec ses forces et ses faiblesses, n’être donc pas dupe de ce qui est écrit et savoir faire la part des choses (« Bien vues sont par Balzac les annonces de candidature [...]. Bien vu encore, le rôle de quelques hommes influents [...]. Mais n’a-t-il pas tendance à s’arrêter là [...] ? Car d’autres aspects de la procédure semblent lui avoir échappé, ou, du moins, ne l’ont pas retenu » [13] [13] J. -P. CHALINE, « L’élection en province vue par Balzac...
suite); éviter de regarder l’œuvre de face, mettre l’accent sur la documentation mobilisée par l’auteur, sur son environnement d’écriture, sur ce qui échappe à son contrôle (pour étudier le crime, on lira « non le livre que Hugo a voulu écrire, mais celui qu’il a été obligé d’écrire; non les situations qu’il a observées, mais celles qu’il a en quelque sorte enregistrées » [14] [14] L. CHEVALIER, Classes laborieuses et classes dangereuses. . . ,...
suite); faire référence à l’œuvre pour illustrer ses propres conclusions ou pour éclaircir une question formulée de l’extérieur (« dans les trois premiers quarts [du XIXe siècle], “employé” sous-entendait presque toujours “de l’État”, comme dans le roman de Balzac Les Employés [...] » [15] [15] C. CHARLE, Histoire sociale de la France. . . , op. cit. , p. 187. ...
suite). Tous ces usages de la littérature renvoient à des représentations de la littérature. Il n’est pas sans intérêt, je crois, de comprendre comment ils s’expliquent.
Enjeux
10 Il y a dans les romans de Balzac, de Hugo ou de Flaubert quelque chose d’insaisissable, de sorte qu’ils excèdent toujours l’interprétation. Chacun des trois écrivains abordés ici est irréductible aux deux autres, ce qui rend toute synthèse incertaine. Ils n’ont pas la même identité dans la société de leur temps; ils n’écrivent pas au même moment, ni de la même manière, ni sur les mêmes sujets, ni avec les mêmes idées en tête. Pourtant quelques-unes des brèches qu’ils ouvrent ensemble rencontrent les préoccupations des historiens : qu’est-ce qu’une source ? qu’est-ce qu’une trace du passé ? où se situent les limites entre description et interprétation ? où passent les frontières entre réalité et fiction, et ne sont-elles pas plus poreuses qu’on ne l’imagine ? quelle attention accorder à l’écriture ?
11 Ces questions ne sont pas neuves. Elles parcourent l’histoire de la discipline historique, dans le sillage de grandes orientations prises en particulier au XIXe siècle, régulièrement reformulées ensuite : volonté conjointe de mettre en ordre le devenir historique et d’arrimer la démarche des historiens à des principes scientifiques; établissement de lignes de partage à la fois théoriques, méthodologiques et institutionnelles avec l’histoire littéraire; distinctions et hiérarchisations entre études historiques, romans, romans historiques, romans populaires, romans sociaux, ou encore (plus récemment) romans prolétariens [16] [16] Les dernières catégories citées ont fait l’objet d’études...
suite.
12 S’interroger sur la place que peut tenir la littérature du XIXe siècle en histoire sociale, c’est donc prendre en considération les liens qui s’établissent à cette période entre roman et histoire, alors que la société tend à se démocratiser [17] [17] Pour cette raison, J. RANCIÈRE se refuse à dissocier les...
suite. C’est prendre aussi en compte le statut de la littérature dans notre présent; c’est tâcher de déterminer le rôle de la production littéraire dans les sociétés d’hier et d’aujourd’hui, les conditions et les formes de sa réception; c’est explorer le texte littéraire dans sa matérialité, dans sa fonction de médiateur entre un auteur et un public, dans ses effets réels ou supposés.
13 C’est souligner enfin que la relation des historiens avec l’œuvre littéraire porte souvent en elle quelque chose de passionnel. Après avoir rappelé que le roman du XIXe siècle doit être utilisé avec d’infinies précautions lorsqu’il s’agit de s’interroger sur les conditions de possibilité d’une histoire de la vie privée, Michelle Perrot précise que « ses héros nous habitent, [que] sa musique nous pénètre » [18] [18] M. PERROT, « Introduction », in P. ARIÈS et G. DUBY...
suite. Conscients de l’influence de la littérature, les historiens d’aujourd’hui sont eux-mêmes le plus souvent porteurs d’une longue histoire, marqués par une fréquentation avec la littérature, voulue ou imposée, plus ou moins consciente, faite d’attirance et de rejet mêlés. De là cette profonde ambivalence : la fiction est la « tentation de l’historien au double sens du mot : celle qui lui permettrait de renouveler son imagination dans la lecture et l’écriture du texte historique, celle qui menacerait sans cesse de corrompre son regard » [19] [19] A. de BAECQUE, compte rendu de B. FORE (ed. ), Fictions of...
suite.
14 L’influence de Balzac, Hugo ou Flaubert tient aussi à leurs partis pris d’écrivains : ils sont tous trois attentifs à inscrire leur œuvre dans un mouvement de compréhensionconstruction de leur siècle, de leur présent et de leur passé : Balzac se déclare au fil de ses préfaces « historien des mœurs » plutôt que romancier [20] [20] Lire à ce propos P. PETITIER, « Balzac, “historien...
suite, Hugo écrit à son éditeur Lacroix en mars 1862 que Les Misérables, « c’est l’histoire mêlée au drame, c’est un vaste miroir reflétant le genre humain, pris sur le fait à un jour donné de sa vie immense »; Flaubert ne cache pas son projet de faire avec L’Éducation sentimentale l’« histoire morale des hommes de [s]a génération » (lettre du 6 octobre 1864); autant de déclarations qu’il faut certes décrypter en fonction de ce que chacun entend par « histoire », replacer dans des contextes précis de pensée et d’écriture, et ne pas prendre forcément au pied de la lettre, mais qui tissent des liens forts entre l’écriture du roman et l’écriture de l’histoire [21] [21] Sur cette question, de très utiles mises au point dans...
suite. Autant de déclarations qui ont aussi accrédité au fil des décennies l’idée que la littérature, capable de dire un réel, peut aussi influer sur lui : « Il se trouva des gens non seulement pour s’amuser, comme d’une féerie, du spectacle de cette société imaginaire [présente dans l’œuvre de Balzac], mais pour la prendre comme modèle. La littérature n’était plus la peinture de la société, mais la société se modelait sur les fictions de la littérature » [22] [22] P. DE RÉMUSAT, Adolphe Thiers, Paris, Hachette, 1889. ...
suite. Ou encore, à propos des Misérables : « Hugo prête les prestiges de son imagination omnipotente à l’émeute et à la rébellion » [23] [23] A. DE PONTMARTIN, Le Correspondant, juillet 1862. ...
suite. Ces remarques sur la puissance de la littérature signalent-elles un état de fait ? Du moins trahissent-elles une forme d’inquiétude.
Pistes
15 Une série de recherches parfois très récentes, parfois plus anciennes, prouvent que la question de la littérature mérite d’être posée en histoire sociale. Elles aident à y retrouver son chemin, au croisement des disciplines traditionnelles, voire au sein de champs spécifiques, tels l’analyse de discours ou la sociocritique [24] [24] La sociocritique représente un exemple de lecture ouverte...
suite. Des revues accueillent régulièrement des réflexions, sans que se dégagent pour autant des perspectives d’ensemble [25] [25] Analyses particulièrement riches dans : O. LE TROCQUER...
suite; certains livres récents les mobilisent à un titre ou à un autre : c’est un chercheur en littérature comparée qui a tenté d’explorer dans toute leur finesse, en s’appuyant sur Baudelaire, Flaubert, Heine et Herzen, les rapports croisés de la littérature et de la politique à propos des massacres de juin 1848 [26] [26] D. OEHLER, Le Spleen contre l’oubli. Juin 1848. Baudelaire,...
suite, tandis qu’un ouvrage collectif récent sur
suite
16 J’en reviens donc, un peu mieux armé, à mon interrogation : que peut apporter la littérature à l’histoire sociale ? Il n’est pas question, bien entendu, de fournir ici de réponse globale. Je me contenterai plutôt de signaler quelques mises en pratique récentes et à mon avis stimulantes. Elles ont en commun de prendre en compte les logiques propres de l’œuvre littéraire, de ne pas en faire un instrument docile et malléable, d’y voir à la fois une source, un témoignage, une interprétation du monde et de la société, une création esthétique, un choix d’écriture.
17 Lorsqu’elle est prise au sérieux, qu’elle n’est pas cantonnée dans l’univers de la fiction ou de l’affabulation, l’œuvre littéraire a une première vertu : elle invite à s’interroger sur le sens des descriptions et les représentations habituelles ou dominantes de la société. On aurait tort, montre Guy Rosa, de présenter Les Misérables comme « le roman de la “question sociale” » : on peut y lire au contraire une « critique de la représentation réaliste de la misère, un refus explicite que la misère puisse faire l’objet d’un document sociologique ou historique et cela en raison de sa nature même ». Car le travail du romancier consiste précisément à sonder au plus profond ce qui semble pourtant massif, évident, incontournable [28] [28] G. ROSA, « Histoire sociale et roman de la misère :...
suite. C’est à « nommer l’innommable » que Victor Hugo s’attelle dans Les Misérables[29] [29] G. CHAMARAT (dir. ), Les Misérables. Nommer l’innommable,...
suite. Il me semble qu’à ce titre Balzac et Flaubert (ou Stendhal, ou Sand) ne sont pas si éloignés de Hugo lorsqu’ils tentent eux aussi, chacun avec ses moyens propres, de signifier l’insurrection, cet événement si intimement lié à l’histoire sociale du XIXe siècle français : le « juin 1832 » des Misérables, le « juin 1848 » de L’Éducation sentimentale, le « juillet 1830 » de La Comédie humaine sont trois tentatives différentes mais parentes de montrer combien il est difficile de comprendre et d’écrire l’insurrection, dans le roman mais aussi dans l’histoire [30] [30] Cf. par exemple, sur l’insurrection des Misérables, avec...
suite.
18 Symétriquement, il me semble que la fréquentation de la littérature donne des idées, fait naître des sentiments et des sensations qui peuvent nourrir les historiens du social. Balzac, Hugo ou Flaubert font un usage original de la documentation qu’ils rassemblent en vue de construire leurs œuvres respectives. Ils proposent en outre des systèmes de représentation élaborés. « L’œuvre romanesque de Balzac, avance Paule Petitier, cherche à cartographier, secteur après secteur, l’espace social de son temps » [31] [31] P. PETITIER, « Balzac, “historien des mœurs” »,...
suite. Il vaut alors la peine de mettre en regard La Comédie humaine et les « physionomies » si en vogue à l’époque, ou les multiples écrits d’économie sociale, non pas tant pour démasquer les erreurs ou les approximations historiques de Balzac (il y en a, bien sûr) que pour saisir ce qu’il apporte. Des plongées dans la littérature contribuent à expliquer la richesse de travaux tout juste parus, telles Les douze heures noires de Simone Delattre, une histoire de la nuit à Paris au XIXe siècle, parcourue – entre autres – par Victor Hugo (le titre lui-même vient des Misérables) sans pour autant que l’ouvrage devienne à quelque moment que ce soit une adaptation du roman [32] [32] S. DELATTRE,
suite
19 L’attrait exercé par la littérature, si profond soit-il, ne signifie pas pour autant que la littérature est l’horizon de l’histoire. Il est à peine besoin de dire que le travail de l’écrivain et celui de l’historien ne sont pas de même nature, ne serait-ce que par l’attention constante du second à ce qui s’est effectivement passé. Pourtant l’articulation qui s’établit dans l’œuvre littéraire entre ce qu’elle dit et ses manières de le dire peut trouver un écho chez les historiens. Elle est invitation à écrire, plutôt qu’exhortation à imiter. Voilà longtemps que Régine Robin appelle à tenter l’expérience, à trouver « la façon dont la littérature, les modèles narratifs, les dispositifs énonciatifs, la recherche d’une forme spécifique pourraient influencer l’écriture de l’histoire » [33] [33] R. ROBIN, « L’histoire saisie, dessaisie par la littérature ? »,...
suite. Sa remarque ne concerne pas uniquement l’histoire sociale, ou l’histoire du XIXe siècle. Elle signale une évidence : les historiens se livrent aussi, qu’ils le veuillent ou non, à un travail de mise en mots. N’aide-t-elle pas aussi à comprendre la puissance de certains très grands livres, écrits par des historiens nourris de littérature - sur Le dimanche de Bouvines, sur Un révolutionnaire ordinaire ou encore sur La formation de la classe ouvrière anglaise – et qui sont aussi de très beaux textes [34] [34] G. DUBY, Le Dimanche de Bouvines. 27 juillet 1214, Paris,...
suite ?
Notes
[ *] Université de Bourgogne.
[ (1)] Les index représentent sur cette question d’utiles indicateurs : quelques occurrences à Balzac dans G. DUBY et A. WALLON (dir.), Histoire de la France rurale, t. 3, 1789-1914, Paris, Seuil, 1976, dans G. DUBY et M. PERROT (dir.), Histoire des femmes en Occident, t. 4, 
[ (2)] J.-C. CARON, « Clio et les usages de Balzac. A propos de Louis Chevalier et de quelques autres (années 1950-années 1960) », in N. MOZET et P. PETITIER (dir.), Balzac dans l’Histoire, Paris, Sedes, 2001, p. 183-198.
[ (3)] « Juillet (monarchie de) », in J.-F. SIRINELLI et D. COUTY (dir.), Histoire. La France et les Français, t. 2, Paris, Bordas, 1999, t. II, p. 1090-1092 (rééd. Armand Colin, 2000).
[ (4)] M. PERROT, « Balzac et les sciences sociales de son temps », in N. MOZET et P. PETITIER (dir.), Balzac dans l’Histoire, op. cit., p. 27.
[ (5)] A. DAUMARD, La bourgeoisie parisienne de 1815 à 1848, Paris, Albin Michel, réédition de 1996, p. I-XXVIII.
[ (6)] L. CHEVALIER, 
[ (7)] Quelques jalons : Les Parisiens, Paris, Hachette, 1967; L’assassinat de Paris, Paris, Calmann-Lévy, 1977; Montmartre du plaisir et du crime, Paris, Laffont, 1980.
[ (8)] M. AGULHON, 1848 ou l’apprentissage de la République (1848-1852), Paris, Seuil, 1973 (rééd. 1992); Les Quarante-huitards, Paris, Gallimard, 1975 (rééd. 1992); « Peut-on lire en historien L’Éducation sentimentale ? », in Histoire et langage dans L’Éducation sentimentale de Flaubert, Paris, Sedes, 1981.
[ (9)] L’Histoire sociale, sources et méthodes, actes du colloque de 1965, Paris, P.U.F., 1967, notamment pour la contribution de J. PROUST, p. 256-264, et le débat qui suit; C. CHARLE (dir.), Histoire sociale, histoire globale ?, actes du colloque de 1989, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1993.
[ (10)] A. GUESLIN, 
[ (11)] A. CORBIN, « Le vertige des foisonnements. Esquisse panoramique d’une histoire sans nom », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 39-1, janvier-mars 1992, p. 124-125.
[ (12)] M. VIGREUX, 
[ (13)] J.-P. CHALINE, « L’élection en province vue par Balzac dans les Scènes de la vie politique », L’Année balzacienne, 1998, p. 44-45.
[ (14)] L. CHEVALIER, Classes laborieuses et classes dangereuses..., op. cit., p. 169.
[ (15)] C. CHARLE, Histoire sociale de la France..., op. cit., p. 187.
[ (16)] Les dernières catégories citées ont fait l’objet d’études nombreuses. Quelques-unes sont retravaillées dans S. BÉROUD et T. RÉGIN (dir.), Le roman social. Littérature, histoire et mouvement ouvrier, Paris, Éditions de l’Atelier, 2002.
[ (17)] Pour cette raison, J. RANCIÈRE se refuse à dissocier les dimensions narrative, scientifique et politique de la question dans Les noms de l’Histoire. Essai de poétique du savoir, Paris, Seuil, 1992.
[ (18)] M. PERROT, « Introduction », in P. ARIÈS et G. DUBY (dir.), Histoire de la vie privée, t. 4, De la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Seuil, 1987, p. 10.
[ (19)] A. de BAECQUE, compte rendu de B. FORE (ed.), Fictions of the French Revolution, Evanston, Northwestern University Press, 1991, dans Annales H.S.S., mars-avril 1994, p. 209.
[ (20)] Lire à ce propos P. PETITIER, « Balzac, “historien des mœurs” », in N. MOZET et P. PETITIER (dir.), Balzac dans l’Histoire, op. cit., p. 95-107.
[ (21)] Sur cette question, de très utiles mises au point dans P. DUFOUR, Le réalisme, Paris, P.U.F., 1998.
[ (22)] P. DE RÉMUSAT, Adolphe Thiers, Paris, Hachette, 1889.
[ (23)] A. DE PONTMARTIN, Le Correspondant, juillet 1862.
[ (24)] La sociocritique représente un exemple de lecture ouverte de la littérature, de déplacement des perspectives classiques. Formalisée dans les années 1970, elle vise à montrer que « toute création artistique est aussi pratique sociale, et, partant, production idéologique, en cela précisément qu’elle est processus esthétique, et non d’abord parce qu’elle véhicule tel ou tel énoncé préformé, parlé ailleurs par d’autres pratiques, parce qu’elle reflète telle ou telle “réalité”. C’est dans la spécificité esthétique même, dans la dimension valeur des textes, que la sociocritique s’efforce de lire cette présence des œuvres au monde qu’elle appelle leur socialité » (C. DUCHET (dir.), Sociocritique, Paris, Nathan, 1978, p. 3-4 de l’introduction). Voir aussi C. DUCHET et I. TOURNIER, « Sociocritique », in B. DIDIER (dir.), Dictionnaire universel des littératures, t. 3, Paris, P.U.F., 1994, p. 3571-3573. Sur l’analyse de discours, on peut consulter avec profit la synthèse de D. MAINGUENEAU, L’analyse de discours. Introduction aux lectures de l’archive, Paris, Hachette, 1990.
[ (25)] Analyses particulièrement riches dans : O. LE TROCQUER et S. WAHNICH, « La trame du discours et le fil du temps », Espaces Temps, 59-61,1995, p. 27-39; R. ROBIN, « L’histoire saisie, dessaisie par la littérature ? », ibid., p. 56-65; P. PETITIER (dir.), « Penser avec l’histoire », Romantisme, 104,1999-2; M. RIOT-SARCEY (dir.), « De la représentation », Romantisme, 110,2000-4. Des indications très utiles, même si la littérature n’y occupe pas comme telle une position centrale, dans : « Le champ littéraire », Actes de la recherche en sciences sociales, 89, septembre 1991; « Littérature et histoire », présenté par C. JOUHAUD, Annales H.S.S., mars-avril 1994; M. WERNER, « Histoire littéraire contre Literaturgeschichte. La genèse d’une vision historienne de la littérature en France et en Allemagne pendant la première moitié du XIXe siècle », Genèses, 14; P. LASSAVE, « Dialogues avec la littérature : Louis Chevalier et Jean Duvignaud », Genèses, 34, p. 114-131.
[ (26)] D. OEHLER, Le Spleen contre l’oubli. Juin 1848. Baudelaire, Flaubert, Heine, Herzen, Paris, Payot, 1996 (1re édition : 1988).
[ (27)] A. CORBIN, P. GEORGEL et al., 
[ (28)] G. ROSA, « Histoire sociale et roman de la misère : Les Misérables », 
[ (29)] G. CHAMARAT (dir.), Les Misérables. Nommer l’innommable, Orléans, Paradigme, 1994.
[ (30)] Cf. par exemple, sur l’insurrection des Misérables, avec quelques références à Balzac, Sand, Stendhal : T. BOUCHET, Le Roi et les barricades. Une histoire des 5 et 6 juin 1832, Paris, Seli Arslan, 2000.
[ (31)] P. PETITIER, « Balzac, “historien des mœurs” », art. cit., p. 106.
[ (32)] S. DELATTRE, 
[ (33)] R. ROBIN, « L’histoire saisie, dessaisie par la littérature ? », art. cit., p. 61.
[ (34)] G. DUBY, Le Dimanche de Bouvines. 27 juillet 1214, Paris, Gallimard, 1985 (1re édition 1973); J. CORNETTE, Un révolutionnaire ordinaire. Benoît Lacombe, négociant 1759-1819, Seyssel, Champ Vallon, 1986; E. P. THOMPSON, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard-Seuil, 1988 (1re édition en anglais : 1963).
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Thomas Bouchet « Présences de la littérature en histoire sociale a propos de Balzac, de Flaubert, de Hugo », Le Mouvement Social 3/2002 (no 200), p. 91-99.
URL : www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2002-3-page-91.htm.
DOI : 10.3917/lms.200.0091.




