Le Mouvement Social 2002/4
Le Mouvement Social
2002/4 (no 201)
114 pages
Editeur
Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).

DOI 10.3917/lms.201.0003
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Vous consultezLe républicanisme espagnol en question

AuteurJacques Maurice[*] [*] Professeur émérite de civilisation espagnole contemporaine...
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du même auteur



Depuis la fin de l’absolutisme, les Espagnols n’ont pas vécu longtemps en république : un an à peine en 1873, un peu plus d’un lustre dans les années 1930. A la mort de Franco, il n’y a pas eu de vague de fond en faveur d’un rétablissement du régime vaincu en 1939 et les partis demeurés fidèles à l’idéal républicain ont accepté bon gré mal gré d’inscrire leur action dans le cadre d’une monarchie démocratique. Cela fait maintenant une quarantaine d’années que les historiens de l’Espagne contemporaine s’efforcent d’élucider cette singularité, comme on peut le voir dans l’étude bien informée de Angel Duarte qui s’appuie tant sur les ouvrages de référence que sur de récents travaux.

2 La Première République avait vu s’affirmer la force du fédéralisme avec la proclamation de nombreuses villes en « cantons » souverains et indépendants. Le phénomène s’explique par de multiples facteurs : économiques – faible et inégal niveau de développement –, sociaux et culturels – vigoureux particularismes –, politiques – régime autoritaire dominé par une caste d’officiers. Mais si les couches populaires virent en partie satisfaite leur aspiration à une démocratie directe « de proximité », dégagée de l’emprise de l’Église et de l’armée, leurs attentes sociales se virent frustrées, notamment dans les campagnes où les paysans pauvres nourrissaient l’espoir d’un partage des terres. L’échec de 1873 détourna durablement de l’idéal républicain la masse de paysans sans terre de l’Espagne latifundiaire et méridionale, leur indifférence à la vie politique se voyant ensuite fortifiée par une active propagande anarchiste.

3 La reconnaissance des libertés de réunion et d’association par la monarchie restaurée favorisa à la fin du XIXe siècle l’essor des cercles d’agrément et d’éducation populaire : casinos et ateneos. Les cercles républicains où se côtoyaient artisans, petits commerçants, employés, travailleurs manuels, professions libérales préfiguraient, à l’échelle du quartier ou de la localité, la société solidaire et fraternelle que devait instaurer la république [1] [1] Les hispanistes français ont pris leur part à l’approfondissement...
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. Bien implanté à la périphérie du pays, ce réseau associatif constitue le terreau sur lequel les partis républicains, une fois rétabli le suffrage universel (1890), partirent à la conquête de positions municipales. A Valence, à Barcelone, ils remportèrent des succès, concrétisés et amplifiés, au début du XXe siècle, aux élections législatives; Madrid et Saragosse donnèrent également une majorité aux républicains. Mais le système demeura verrouillé par les moyens que les partis monarchistes utilisaient en milieu rural pour « faire » les élections : le clientélisme et la fraude, en un mot le « caciquisme ».

4 C’est dans ce cadre et à cette période que prit forme le système de croyances, de valeurs, d’attitudes que les historiens espagnols envisagent généralement sous l’angle de l’anthropologie culturelle comme c’est le cas dans l’étude de A. Duarte. On peut se demander, toute-fois, si cette variante de populisme est restée prépondérante dans un mouvement républicain dont la base sociologique se modifia sous l’effet des changements structurels que connut l’Espagne entre les deux guerres mondiales : accroissement de l’espérance de vie, recul de l’analphabétisme, croissance urbaine. Les dirigeants républicains représentaient désormais une petite et moyenne bourgeoisie urbaine, instruite et qualifiée, dont le modèle politique n’était plus le fédéralisme nord-américain ou helvétique mais la république jacobine des Français. L’homme qui a incarné la Seconde République espagnole, Manuel Azan˜a, était bien porteur d’un projet de construction d’un État laïque et démocratique, conçu comme l’instrument de modernisation économique et sociale du pays. Il dut composer avec un allié socialiste largement indifférent aux formes de la démocratie, contenir l’impatience de masses populaires entraînées à la « gymnastique révolutionnaire » par l’anarchosyndicalisme, réprimer continuellement les complots monarchiques [2] [2] Le 50e anniversaire de la mort d’Azan˜a a...
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. En outre, une partie des républicains, emmenés par le vieux démagogue Lerroux, finit par s’allier à une droite anti-républicaine foncièrement réactionnaire.

5 De la sorte, lorsque l’Espagne sombra, à l’été 1936, dans la guerre civile, la gauche républicaine se vit contrainte de faire cause commune avec le mouvement ouvrier, dont les partis, socialiste et communiste pour l’essentiel, furent rapidement conduits à prendre la direction des opérations militaires et des responsabilités de la sécurité tant à l’arrière que sur les fronts. Outre les questions de méthode qu’elle pose sur l’historiographie de la guerre civile, l’étude de François Godicheau a le mérite de montrer que tous – socialistes, communistes, républicains de gauche – furent impliqués dans des tâches indispensables à la survie de la population (lutte contre le marché noir) et pour la défense du régime (lutte contre la 5e colonne). Étant donné leur identification de 1926 à 1939, république et mouvement ouvrier ont été frappés, après leur défaite, du même discrédit [3] [3] Une contribution récente à la question in Histoire et...
suite
. Sans doute est-ce là qu’il faut chercher les raisons de leur divorce, autant, sinon davantage, que dans l’incapacité présumée du républicanisme à penser et à faire respecter l’ordre public, notion dont l’idéologue du néo-capi-talisme espagnol, José Ortega y Gasset, avait mis en doute naguère la pertinence.

 

Notes

[ *] Professeur émérite de civilisation espagnole contemporaine à l’Université Paris X-Nanterre.Retour

[ (1)] Les hispanistes français ont pris leur part à l’approfondissement des connaissances sur ces questions. On signalera les actes de deux colloques tenus à Madrid et à Saint-Denis : Clases populares, cultura, educacio´ n, Madrid, Casa de Velázquez-U.N.E.D., 1989 et Peuple, mouvement ouvrier, culture dans l’Espagne contemporaine, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 1990, ainsi qu’un substantiel dossier sur la sociabilité dans Estudios de Historia Social, 1989, no 50-51.Retour

[ (2)] Le 50e anniversaire de la mort d’Azan˜a a donné lieu à des publications importantes. Voir notamment S. JULIÀ, Manuel Azan˜ a. Una biografía política, Madrid, Alianza, 1990, et Azan˜ a et son temps, Madrid, Casa de Velázquez, 1993 (actes d’un colloque tenu à Montauban, dernier lieu de résidence de l’ex-Président de la République).Retour

[ (3)] Une contribution récente à la question in Histoire et mémoire de la Seconde République espagnole, Université Paris X-Nanterre, 2002, actes d’un colloque organisé pour le 70e anniversaire de la proclamation de la Seconde République espagnole.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Jacques Maurice « Le républicanisme espagnol en question », Le Mouvement Social 4/2002 (no 201), p. 3-6.
URL :
www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2002-4-page-3.htm.
DOI : 10.3917/lms.201.0003.