Ce numéro ou un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Le Mouvement Social| Le Mouvement Social 2003/1 (no 202) | 14 € |
Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.
| Abonnement annuel 2013 | 56 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Le Mouvement Social Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa « Marche de la Constitution et de la Liberté » (19 septembre 1945) : une certaine idée de « l’Argentine authentique »
AuteurMarianne Gonzalez-aleman[*] [*] Doctorante en histoire contemporaine à l’Université...
suitedu même auteur
L’année 1945 est une période charnière de l’histoire de l’Argentine contemporaine. Elle s’intègre dans une courte période de deux ans qui marquent la transition entre la « Décennie Infâme » et le régime péroniste.
2 En juin 1943, en effet, un coup d’État organisé par le Groupe des Officiers Unis (G.O.U.) met fin à un peu plus de 10 ans de gouvernements frauduleux et « oligarchiques » [1] [1] Ce terme est à utiliser avec précaution. Si le mot « oligarchie »...
suite dans le pays. Il donne naissance à un régime militaire, austère et autoritaire, soutenu par les milieux nationalistes, et qui, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, ne cache pas ses sympathies pour les forces de l’Axe. Parmi les membres du G.O.U., un officier jusque-là encore inconnu, le colonel Juan Domingo Perón, s’impose peu à peu au sein du gouvernement de facto. Devenu Secrétaire au Travail et à la Prévoyance en 1943 et Vice-président de la Nation en 1944, il mène une politique de rapprochement avec les syndicats dans le but de donner une assise populaire au régime.
3 A partir de 1945, alors que la situation internationale se retourne en faveur des forces alliées, les militaires au pouvoir n’ont pas réussi à s’imposer et voient leur légitimité contestée. La proche victoire des alliés en Europe et la réorientation du gouvernement en matière de politique intérieure permettent le développement plus marqué d’une opposition, qui se dit « démocratique », composée essentiellement des partis traditionnels [2] [2] Malgré les désaccords qui habituellement les animent,...
suite, des associations civiles antifascistes, et de l’Université. Sous la pression de ces milieux antigouvernementaux, celui qui est devenu l’homme fort du régime, J.D. Perón, est d’ailleurs contraint à démissionner le 9 octobre 1945, puis est emprisonné. Mais le 17 octobre 1945, la C.G.T. déclare la grève générale et des centaines de milliers de manifestants envahissent le centre de Buenos Aires pour demander la libération du futur Lider. Quelques heures plus tard, sur la place de Mai, Perón et la foule lient leur destin au cours d’un « dialogue fantastique » qui consacre la naissance d’un nouveau mouvement : le péronisme. Le 24 février 1946, le colonel est élu Président de la Nation, et le restera jusqu’en septembre 1955.
4 Lorsqu’ils se sont intéressés aux événements de cette année 1945, les chercheurs ont surtout centré leur étude sur la grande mobilisation du 17 octobre qu’ils ont considérée comme un élément clé pour comprendre et « expliquer » la « nature », « l’essence véritable » du mouvement péroniste [3] [3] Le péronisme constitue l’un des phénomènes les plus...
suite. Pourtant il est possible de replacer le 17 octobre dans un contexte et un processus plus large et plus général de conflits sociaux et de manifestations qui s’étendent du mois de mai 1945 au 24 février 1946. Au cours de cette période, l’usage de la mobilisation et de l’action collective dans la rue n’a pas été l’apanage exclusif ni de la journée du 17 octobre ni des foules péronistes.
5 Bien au contraire, ce sont les mouvements d’opposition au gouvernement qui, dès le mois de mai 1945, prennent l’initiative de descendre massivement dans la rue. L’annonce en Argentine, le 10 août 1945, de la capitulation du Japon, notamment, fournit aux opposants au régime un prétexte et une justification supplémentaire pour exprimer sur l’espace public physique de la Capitale leur attachement aux valeurs de la « Démocratie » et de la « Liberté ». Les jours suivants, et pendant tout le mois d’août, les rues de Buenos Aires et des grandes villes du pays sont parcourues par d’incessantes manifestations – principalement organisées à l’initiative des fédérations d’étudiants ou des associations « démocratiques » – appelant à la « normalisation institutionnelle ».
6 De son côté, le syndicalisme a encore du mal à se positionner clairement dans le jeu politique. Malgré ses sympathies fascistes indéniables, le gouvernement de facto est beaucoup plus réceptif que les gouvernements précédents aux demandes, jusque-là insatisfaites, des dirigeants syndicaux. Mais comment défendre les réformes sociales face à l’offensive patronale contre le régime, sans être complètement identifié à Perón ? La manifestation organisée par les syndicats dans la capitale, le 12 juillet 1945, est révélatrice de ce dilemme : les ouvriers s’y réunissent pour soutenir l’œuvre du Secrétariat au Travail, tout en reprenant les thèmes principaux défendus par les forces antigouvernementales. En fait, le syndicalisme, paralysé par ses incertitudes et ses divergences d’intérêts internes, ne constitue pas encore une force capable de concurrencer les mobilisations de l’opposition. D’ailleurs, entre le 12 juillet et le 17 octobre, les organisations ouvrières sont totalement absentes des rues de Buenos Aires. Les difficultés des dirigeants syndicaux à se déterminer sur la scène politique laissent le champ libre à l’opposition.
7 Au début du mois de septembre 1945, le « Front Démocratique » est à l’apogée de son action. Il dispose d’un monopole incontesté de l’occupation de l’espace du centre de Buenos Aires et affiche avec assurance la légitimité de son action. Les mobilisations successives réalisées dans la capitale, ainsi que l’immense campagne d’opinion, relayée par les journaux [4] [4] Depuis le début de 1945, tous les grands quotidiens nationaux,...
suite, font croire à la victoire. Il apparaît impossible que le gouvernement puisse résister aux attaques qui lui sont portées sur tous les flancs. Après la prise en main officielle du mouvement par les partis politiques, il faut passer à une étape plus offensive et porter un coup décisif au gouvernement de facto.
8 Dès la fin du mois d’août, l’idée surgit parmi la coalition antigouvernementale, réunie par la Junte de Coordination Démocratique [5] [5] Deux grandes organisations ont joué un rôle de premier...
suite, d’organiser une immense démonstration de force, une grande mobilisation civique légale, destinée à fournir la preuve incontestable que le peuple rejette la dictature « nazi-fasciste ». La « Marche de la Constitution et de la Liberté » doit mettre en scène, de façon imposante, à l’échelle du centre de Buenos Aires, l’isolement du régime et de sa figure forte : Juan Domingo Perón. Le coup pourrait être fatal pour le gouvernement militaire et le contexte politique atteint un paroxysme qui paraît annoncer la prochaine victoire de l’opposition.
9 Nous étudierons donc les particularités de cette grande marche, prédéfinie et organisée comme pour sanctionner, à l’échelle du centre de Buenos Aires, une victoire que l’on croit déjà acquise. La notion de centre n’est pas envisagée ici en termes de situation géographique – nous avons donc choisi de l’écrire en italiques. C’est parce qu’il réunit les attributs et les représentations de tous les pouvoirs qu’un espace prend un caractère central. La capitale, Buenos Aires, est donc prise en tant que ville, centre du pouvoir politique, administratif et économique du pays; mais surtout nous considérerons le centre-ville comme un espace qui réunit de façon maximale l’ensemble des symboles de l’autorité politique et administrative, du pouvoir économique et de l’activité culturelle [6] [6] Pour une analyse de la ville de Buenos Aires comme « centre »,...
suite. Pourtant, si la Marche du 19 septembre doit représenter et sanctionner publiquement les succès remportés par les forces « démocratiques » depuis le début août, elle laisse également apparaître les ambiguïtés croissantes d’un front politique hétérogène.
Un grand « rendez-vous citoyen » pour donner le coup de grâce au gouvernement militaire
10 Le 8 septembre 1945, la Junte de Coordination Démocratique, chargée de l’organisation, demande au chef de la police l’autorisation d’effectuer une marche vers la place San Martin, après une grande concentration sur la place du Congrès. La réponse se fait attendre, et c’est seulement le 14 septembre que le ministre de l’Intérieur, Hortensio Quijano, autorise officiellement la « Marche de la Constitution et de la Liberté » pour le 19 septembre à 14 heures 30, mais avec une modification de parcours. Devant les succès de l’opposition, le gouvernement ne peut se donner le luxe d’interdire un rassemblement qui constitue pourtant une menace pour le régime.
11 En effet, rien ne semble plus pouvoir gêner la « Marche » de l’Opposition vers la victoire. La préparation de l’événement est d’ailleurs vécue avec effervescence et enthousiasme dans les milieux d’opposition. Pendant plus d’une semaine, des dizaines de déclarations d’adhésion à la grande marche paraissent quotidiennement dans la presse. L’ensemble du front « démocratique » met tous ses espoirs dans ce qui devra être une énorme démonstration civique et populaire. Pour la Junte de Coordination Démocratique, elle sera la traduction de la « citoyenneté unie dans le désir commun d’exprimer ses sentiments d’adhésion à la Constitution et la Liberté » [7] [7] Déclaration de la Junte de Coordination Démocratique publiée...
suite. Tous les jours, les journaux évoquent ce qui devra être « une grande démonstration citoyenne » [8] [8] La Prensa, 16 septembre 1945. ...
suite, un « acte patriotique » [9] [9] La Nación, 18 septembre 1945. ...
suite pour « extérioriser le sentiment de la population du pays » [10] [10] La Prensa, 19 septembre 1945. ...
suite. La Marche n’est donc pas conçue comme une manifestation déterminée politiquement, mais bien plus comme un rassemblement civique, c’est-à-dire comme la mobilisation du peuple citoyen dans son ensemble, au-delà des clivages politiques et sociaux, uni dans le même sentiment contre le gouvernement. Tout est d’ailleurs fait pour éviter de donner une tonalité partisane à l’événement. La Junte de Coordination Démocratique rappelle « l’apolitisme » du rassemblement.
12
suite.
13 Il s’agit donc de rendre visible, par la solidarité, l’ampleur, et l’unanimité du futur rassemblement, que le peuple argentin, sans distinctions, est du côté de l’Opposition.
14 Les préparatifs du meeting sont à la hauteur des ambitions affichées par l’opposition. Tous les aspects formels et symboliques sont programmés, pensés et déterminés précisément; les moyens déployés sont impressionnants, pour garantir le succès de la Marche. Le soin des détails est confié à une commission directrice – présidée par des membres de la Junte de Coordination Démocratique; composée de représentants de l’association Exhortation Démocratique et des partis politiques – qui chapeaute et supervise l’ensemble de l’organisation. Elle a sous ses ordres plusieurs commissions auxiliaires aux attributions différentes qui s’occupent des points concrets des travaux de préparation.
15 Pour assurer à l’événement le plus d’affluence et de résonance possibles dans l’opinion publique, une attention toute particulière est accordée à la propagande. Des milliers de tracts sont distribués, les rues de Buenos Aires sont placardées d’affiches. Les chaînes de radio et les cinémas diffusent régulièrement des annonces pour inciter auditeurs et spectateurs à l’action citoyenne. Ce sont surtout les grands journaux quotidiens – La Prensa, La Nación, Crítica, El Mundo – qui, tous acquis à la lutte contre le gouvernement, s’associent pleinement à l’énorme campagne publicitaire mise en place dès le début du mois de septembre. Jour après jour, ils rapportent abondamment aux lecteurs les dernières nouvelles concernant la préparation du meeting, et consacrent des pages entières aux déclarations et aux encadrés publicitaires de la Junte de Coordination Démocratique qui exhortent les citoyens à la manifestation :
16
Vous devez tous participer à ce rendez-vous mémorable de la Citoyenneté Argentine [12] [12] Extrait d’un encadré publicitaire, La Vanguardia, 18...
suite !
17 La presse apparaît comme le principal canal de convocation. Toutes les entités participantes au meeting l’utilisent pour inviter leurs adhérents ou militants à se joindre à l’événement. Les journaux réservent des colonnes entières aux déclarations de participation d’associations, de partis politiques, de personnalités politiques ou même d’artistes connus. Ce défilé quotidien dans la presse sert, d’ailleurs, à accréditer et confirmer l’idée dans l’opinion publique que l’ensemble des secteurs de la société – hommes comme femmes, patrons comme ouvriers, communistes comme conservateurs – seront présents dans un énorme « pronunciamiento » populaire. C’est tout au moins l’impression que donne la liste des participants.
18 Toutes ces organisations, politiques et apolitiques, professionnelles ou civiles, jouent un rôle très important. Elles constituent des cadres de convocation structurés, diversifiés et très efficaces. Ainsi, le recrutement des manifestants se fait autant au sein d’un parti que d’une association de quartier, d’une section syndicale, d’un cercle culturel ou bien d’une faculté. Chacun annonce dans les journaux un point de ren-dez-vous pour se regrouper avant le rassemblement. Enfin, pour permettre au plus grand nombre de participer à la Marche, certaines organisations, surtout syndicales, déclarent la grève pour le 19 septembre, alors que les commerces annoncent qu’ils fermeront leurs portes aux heures du défilé.
19 Quant à la préparation de l’aspect formel de la marche, elle fait l’objet de soins très particuliers. Aucun élément du décor et de la symbolique n’est laissé au hasard. Ce sont par exemple les membres de la commission organisatrice qui choisissent les devises et les slogans qui devront orienter le sens de l’événement. La mise en scène se veut grandiose et imposante : les grands artistes de l’époque sont mis à contribution pour réaliser les chars allégoriques, et peindre les portraits monumentaux des grands héros nationaux et les affiches qui accompagneront les manifestants. De même, les chants officiels de la Marche sont spécialement composés par les poètes les plus connus. Enfin, les seules couleurs qui seront admises pendant la marche seront celles de la Nation, aucun autre symbole partisan ou identitaire ne sera toléré. Les éléments de la liturgie sont programmés et déterminés par les autorités de façon extrêmement précise et rigoureuse, à la fois pour donner le plus d’envergure possible à ce qui doit être une démonstration de force imposante et pour assurer une seule et même direction symbolique au spectacle qui va se jouer dans les rues de la capitale.
20 Enfin, les organisateurs attachent une grande importance à la sécurité du rassemblement. Un service d’ordre officiel est organisé par la commission directrice, pour protéger et encadrer le déroulement de la marche. Il se compose de délégués des sections de jeunesse des partis politiques, de nombreux étudiants affiliés à la F.U.B.A. (Fédération Universitaire de Buenos Aires) et de membres de la centrale communiste Union Ouvrière Locale. Cela représente un contingent d’environ 2 000 commissaires.
21 L’opposition emploie donc les « grands moyens » pour faire de la Marche un événement extraordinaire. Il est impossible de connaître ou d’évaluer le coût de cette entreprise, mais l’on peut supposer qu’elle représente un investissement financier très conséquent. Une organisation d’une telle ampleur nous renseigne sur l’enjeu politique du rassemblement. Tout est parfaitement préparé par les autorités organisatrices pour donner une signification précise à la grande démonstration et envoyer un message clair au gouvernement. La Marche de la Constitution et de la Liberté s’annonce comme un moment clé, réglé, programmé, voulu et prémédité, de l’histoire de la Nation argentine.
La grande représentation de « l’Argentine authentique »
22 La veille du rassemblement, l’hebdomadaire La Vanguardia avait annoncé :
23
suite.
24 C’est bien le sens que prend le déroulement de la « Marche de la Constitution et de la Liberté ». Le mercredi 19 septembre vers 14 heures, les forces de l’Opposition entrent sur la place du Congrès, pour ensuite s’emparer symboliquement de la ville de Buenos Aires d’une façon massive et spectaculaire. Mais cette gigantesque prise de position « du Peuple » dans les rues du centre se fait sous des formes exceptionnellement ordonnées, grâce à une organisation et une liturgie qui ne laissent aucune place à l’improvisation.
25 Tout est précisément et parfaitement réglé pour donner à l’événement le sens d’un unanime pronunciamiento populaire. Des camions équipés de haut-parleurs accompagnent sans cesse les manifestants pour leur donner les instructions générales à suivre. Ils diffusent également les chants – La Marseillaise notamment est l’un des « tubes » de la journée –, slogans [14] [14] Par exemple : « Des votes, pas des bottes ! »...
suite et citations des grands hommes de la Nation qui doivent composer le langage officiel de la mobilisation. Des orchestres, placés à divers endroits du parcours, jouent les marches choisies et commandées spécialement pour l’événement par les organisateurs. Seuls les symboles nationaux étant acceptés par les autorités, 50 000 foulards bleus et blancs, ainsi que plus de 2 000 drapeaux argentins sont distribués à la foule pour donner à la manifestation la tonalité voulue : le peuple marchant sous l’égide d’une seule bannière, d’une seule couleur, celle de la Nation argentine. Enfin, les 2 000 commissaires du service d’ordre sont chargés des détails du parcours : une partie d’entre eux donne le rythme – accélère ou ralentit le mouvement – aux colonnes de manifestants, tandis que d’autres surveillent les alentours de la marche, afin de prévenir d’éventuelles provocations. Les manifestants sont donc complètement encadrés, afin que leur participation concoure à donner à la grande Marche l’allure et la forme définies par les organisateurs.
26 La mise en scène, elle aussi très rigide, est réglée au centimètre près pour conférer un caractère solennel et grandiose à la procession laïque. Les éléments de la liturgie sont véritablement spectaculaires. Vers 14 heures 30, le cortège officiel fait une arrivée triomphale parmi les manifestants déjà réunis en nombre devant le palais du Congrès. D’énormes portraits à l’effigie des Grands Hommes de l’Histoire de la Nation argentine – San Martín en tête, puis Mitre, Sarmiento, Echeverría, Alberdi, Saenz Peña, Urquiza, Belgrano, Rivadavia et enfin Moreno – viennent occuper la place, acclamés par les milliers de manifestants, accompagnés par des panneaux portant les plus grandes citations de chacun d’entre eux et suivis par d’immenses chars allégoriques. Le plan en annexe donne une idée plus précise de cette entrée en scène théâtrale des héros nationaux, qui envahissent de façon ordonnée et majestueuse l’espace compris entre les rues Saenz Peña, Victoria, Entre Ríos et Rivadavia, au centre duquel se trouve le palais du Congrès. Le symbole est encore plus criant lorsque l’on sait que quelques manifestants inspirés vont jusqu’à grimper sur l’édifice pour accrocher à chaque mât prévu à cet effet des drapeaux argentins. Les couleurs nationales n’avaient plus flotté au-dessus du Congrès depuis le 30 septembre 1942, date à laquelle les parlementaires s’étaient réunis pour la dernière fois. Ce geste est largement suivi par les autres manifestants qui répondent en chantant l’hymne national, puis par des expressions telle la phrase d’Urquiza : « Quand la Loi ne régit pas, la Liberté n’existe pas ! » [15] [15] La Prensa, 20 septembre 1945. ...
suite. Tout est compris dans cette scène : la théâtralisation d’une reprise de pouvoir par le peuple; la renaissance symbolique d’un système reconnu comme seul légitime, celui de la loi et de la Constitution; et donc la négation d’une quelconque légitimité du régime en place.
27 Après la lecture de la première proclamation officielle par un ouvrier (on notera le choix du lecteur), c’est dans l’avenue Callao que la foule commence à s’acheminer, précédée du portrait de San Martín. Le déploiement de la multitude dans les rues de Buenos Aires constitue une longue et impressionnante invasion organisée. En tête, on retrouve un large éventail de dirigeants ou représentants les plus éminents de l’Opposition :
28
Alfredo Palacios [socialiste], avec de grands gestes qui ne déplaçaient pas son chapeau à bords larges [16] [16] F. FUNA, El 45 : crónica de un año decisivo, 2e...
suite.
29 La première colonne part vers 15 heures 15 et arrive à la place Francia vers 16 heures 50 après avoir franchi 30 cuadras[17] [17] La cuadra est une mesure de longueur spécifique aux villes...
suite (c’est-à-dire environ 3 kilomètres), alors que le dernier groupe quitte la place du Congrès vers 17 heures 20 pour rejoindre le rassemblement final une heure après. Cela signifie que pendant plus de 3 heures, le centre de la capitale est parcouru, sans interruption, par des milliers de manifestants [18] [18] Voir carte en annexe. ...
suite. Sur le trajet, on remarque trois points qui suscitent des arrêts et des réactions de la part des colonnes successives de manifestants. C’est d’abord l’hôtel Savoy, depuis le balcon duquel Ricardo Rojas et Adolfo Güemes, deux intellectuels leaders de l’Opposition, sont acclamés par la foule; ensuite, le bâtiment du ministère de la Guerre, à l’intersection des rues Callao et Viamonte, fait l’objet de très vives démonstrations d’hostilité contre la caste militaire en général – « militaires à la caserne ! »; mais c’est surtout contre le ministre de la Guerre, vice-président et futur candidat aux élections, Juan Domingo Perón que se focalisent les huées : « Depuis la base jusqu’au colonel, qu’ils rentrent aux casernes ! » ou « Élections sans Perón ! ». Enfin, entre Santa Fé et Callao, la foule aperçoit, à sa fenêtre et en grand uniforme, le général Arturo Rawson [19] [19] Arturo Rawson fut l’un des acteurs principaux du coup...
suite qui passe pour représenter l’aile démocratique de l’Armée :
30
suite.
31 Il est acclamé par la foule et l’un des manifestants lui offre même un drapeau en signe de reconnaissance du peuple argentin.
32 Ce grand défilé au cœur de Buenos Aires se termine sur la place Francia; en hommage à la France, terre d’accueil de San Martín à la fin de sa vie. Le spectacle est encore une fois cérémoniel. Trois offrandes de fleurs en forme de « V » – l’une pour le Libérateur [21] [21] C’est ainsi que l’on désigne traditionnellement San...
suite, l’autre pour la France et la dernière en mémoire des soldats des Nations alliées « morts pour les mêmes idéaux que ceux défendus par la Marche » – sont déposées devant le monument dédié aux Français, transformé pour l’occasion en sanctuaire de la Liberté. L’intensité émotionnelle et la solennité du moment sont de surcroît entretenues par des commentaires diffusés depuis les hautparleurs. C’est vers 19 heures enfin que la foule quitte la place, après que la proclamation finale fut lue, cette fois par un étudiant.
33 A travers cette mise en scène hautement élaborée, on peut remarquer plusieurs aspects. Tout d’abord, on peut dire que la Marche de la Constitution et de la Liberté constitue par certains côtés ce que Pierre Favre appelle une « manifestation de crise » [22] [22] P. FAVRE, « Manifester en France aujourd’hui », in...
suite : un face à face avec l’État dans lequel les revendications s’unifient et se centrent sur un objectif politique décisif et dont l’ampleur de la manifestation fait qu’aucune organisation spécifique n’est à elle seule maître du jeu. Mais à la différence de la définition stricte de Pierre Favre, la Marche est par avance pensée dans les moindres détails, et très structurée dans les faits. Cette particularité démontre que le gigantesque défilé est avant tout conçu par l’opposition comme la confirmation et la démonstration d’une victoire qu’elle croit déjà entamée.
34 On peut également remarquer que tout est fait pour donner une impression d’unanimité. Aucun dirigeant politique n’est mis en valeur : tous défilent au titre de citoyen argentin. La Prensa insiste d’ailleurs avec exaltation sur ce point, comme pour sublimer le moment :
35
suite.
36 Il n’y a pas non plus de discours politique. Seuls des thèmes abstraits et considérés comme universels, telles la Liberté, la Démocratie, la Constitution ou la Loi, sont évoqués dans les slogans officiels et dans les deux proclamations lues par des citoyens anonymes. La liturgie oscille en permanence entre fête, cérémonie ou procession et défilé politique. Le côté festif de l’événement est alimenté par les spectateurs qui depuis les balcons lancent confettis et cotillons sur les manifestants; par les orchestres de musique et les applaudissements permanents; par les pluies de fleurs et de milliers de tracts où sont inscrits les citations des grands hommes. Tout ceci donne une atmosphère de concorde générale. L’aspect processionnel est là, lui aussi, pour renforcer l’idée d’union : le cortège, encadré par les grands hommes de la patrie, accompagne solennellement d’un même pas le camion couvert de fleurs qui porte les offrandes à déposer devant le monument à la France.
37 Enfin, tout le rassemblement constitue une démonstration de ce qu’est la « véritable Argentine » à travers l’appropriation d’un passé glorieux qui devient une arme politique et donne une profondeur historique à l’événement. La Marche de la Liberté et de la Constitution n’est autre qu’une théâtralisation de l’Histoire nationale à l’échelle des rues du centre de Buenos Aires : le parrainage et le modèle des grands hommes, l’usage abondant de l’hymne et des couleurs nationales ou la lecture finale de l’article premier de la Constitution, sont autant d’éléments de la symbolique nationale. Mais les exemples les plus flagrants se trouvent sur les panneaux et banderoles :
38
suite.
39 Les manifestants s’affichent comme les représentants et les défenseurs de « l’authentique Argentine ». Ils sont les héritiers de l’Argentine des héros de l’Indépendance, des patriarches et des fondateurs de la Nation, des acteurs d’un passé semi-mythique, de la tradition historique qu’ils considèrent comme seule légitime : la tradition libérale. La Marche de la Liberté et de la Constitution est présentée comme la continuation d’une histoire commencée avec la Révolution de Mai 1810 [25] [25] L’Indépendance commence dans les faits le 25 mai 1810...
suite. Il s’agit de poursuivre la lutte entamée par les aïeux, et les références aux schémas du passé sont systématiquement utilisées pour caractériser la situation de 1945. Ainsi le gouvernement militaire est comparé à la dictature de Rosas [26] [26] Juan Manuel de Rosas (1793-1877) a gouverné l’Argentine...
suite et l’opposition identifie son action à une nouvelle bataille que doit livrer la « civilisation » contre la « barbarie » [27] [27] L’antagonisme traditionnel entre « civilisation »...
suite.
40 Cette idée est d’ailleurs tout entière contenue dans la Marche de la Constitution et de la Liberté, spécialement composée et chantée pour l’événement. Le premier paragraphe affiche d’entrée une continuité historique de la lutte du front démocratique, investi d’une mission particulière héritée du passé. Dans le deuxième paragraphe, c’est un véritable appel au combat qui est fait aux Argentins – cf. les termes « guerre » et « lutte » – pour mener ce qui apparaît comme une véritable croisade contre le gouvernement. Cette croisade est assimilée dans le troisième paragraphe à l’action menée avant eux, par les grands hommes : l’expression « encore une fois » sous-entend l’idée d’une répétition de l’Histoire et induit un parallèle entre le passé et le présent pour comparer le régime militaire à l’époque « barbare » de la tyrannie de Rosas. Perón est d’ailleurs assimilé à un nouveau Rosas. L’histoire de la nation est mise en scène et utilisée comme un pilier pour la légitimation de la lutte de l’Opposition contre le gouvernement de facto.
41 En exploitant les propriétés physiques et symboliques de la situation, d’une façon très bien programmée, l’Opposition a voulu créer un événement « historique » pour démontrer qui représentait « l’Argentine authentique et légitime ».
Un pronunciamiento populaire ? Quel peuple a proclamé la fin du régime ?
42 Au lendemain du grand rassemblement, le front démocratique a le sentiment d’avoir porté le coup de grâce au régime et à Perón. Quel gouvernement serait capable de résister à une telle démonstration de force ? Qui pourrait concurrencer le poids d’une telle coalition, formée par tous les partis traditionnels, par ces forces historiques inscrites dans la tradition libérale, par des citoyens « civilisés » ? Une telle sanction populaire ne signifie-t-elle pas la fin d’un régime discrédité ?
43 Les quotidiens d’opposition se chargent d’ailleurs, les jours suivants, de relayer et diffuser cette idée parmi l’opinion. Tous célèbrent le succès retentissant de la « Marche de la Constitution et de la Liberté ». La Nación réserve trois pages entières à l’événement, ainsi qu’une double page de photographies qui illustrent le titre : « Le défilé a été grandiose » [28] [28] Titre de l’article sur la Marche publié dans La Nación,...
suite. La Prensa rapporte sur trois pages ce qui a été « La démonstration civique la plus importante et la plus expressive jamais vue à Buenos Aires » [29] [29] Titre de l’article sur la Marche publié dans La Prensa,...
suite. Enfin, c’est sur huit pages que le journal El Mundo choisit d’expliquer comment « Le peuple a juré de lutter pour le règne de la loi » [30] [30] Titre de l’article sur la Marche publié dans El Mundo,...
suite. Les observateurs extérieurs sont eux aussi persuadés de la victoire de l’opposition : pour le Herald Tribune, « 500 000 personnes réclament la fin du régime de Perón » [31] [31] Titre de l’article sur la Marche publié dans le Herald...
suite. Le New York Times est le plus virulent, il consacre son éditorial au défilé pour conclure : « Aucun autre gouvernement dictatorial n’a jamais été répudié par son peuple d’une manière aussi définitive et complète que le gouvernement actuel de l’Argentine » [32] [32] New York Times, 20 septembre 1945. ...
suite. En plus des articles exaltés, les journaux reproduisent les déclarations des forces de l’opposition qui se félicitent de l’ampleur de la mobilisation : ironie du sort, les conservateurs déclarent avoir assisté à « un plébiscite sans urnes et à une révolution sans armes » [33] [33] La Prensa, 20 septembre 1945. ...
suite; quant au Parti Socialiste, il salue « le pronunciamiento de la citoyenneté » [34] [34] Ibid. ...
suite. C’est finalement le Parti Radical qui résume le mieux le sentiment de toute l’opposition :
44
suite.
45 Les enjeux de la lutte sont posés ici : les organisations qui ont participé à la Marche ont le sentiment d’avoir participé à un mouvement d’envergure générale, au travers duquel s’est exprimé le peuple argentin – celui qui est animé par un sentiment démocratique – dans ses composantes les plus diverses. Selon les organisateurs et les journaux, 500 000 personnes environ seraient venues protester contre le régime; comment alors ne pas voir dans la réunion d’une telle quantité de manifestants l’expression authentique du « peuple » ? Ce qui suppose par extension de définir les secteurs liés au gouvernement comme appartenant à la « non-Argentine ».
46 Il est incontestable que la Marche a mobilisé beaucoup de monde : si la police de l’époque porte le nombre des manifestants à environ 65 000, les études sur le sujet s’accordent pour fixer la participation à environ 250 000 personnes [36] [36] Cf. F. LUNA, El 45, op. cit. , p. 210; F. C. HAVEZ,...
suite. Mais cette foule est-elle représentative ? En s’intéressant à la composition du public, il semble à première vue que tous les domaines et milieux sociaux, économiques et culturels y soient représentés : tous les partis politiques – communistes, socialistes, progressistes, radicaux, conservateurs, et même le Parti Populaire d’obédience catholique; toute l’Université qui a suspendu les cours pour l’occasion – les étudiants au travers notamment de la Fédération Universitaire Argentine, mais aussi les professeurs; le milieu judiciaire – les tribunaux ont fermé leurs portes, les avocats et les magistrats ont déclaré la grève; les industriels – beaucoup d’usines ont libéré leur personnel à midi pour qu’il puisse participer; les grands propriétaires fonciers – cf. la participation de la « Société Rurale » [37] [37] Regroupement d’intérêt des grands propriétaires fonciers. ...
suite ou encore la fermeture de la Bourse du commerce; les associations féminines et les intellectuels. Il faut ajouter à cette liste la participation d’un certain nombre de militaires à la retraite, opposés au régime, et les « nombreux » [38] [38] Selon La Prensa, 20 septembre 1945 : « Tous les commerces...
suite commerçants qui, en signe de soutien, ont cessé leurs activités pendant la durée de la marche. Enfin, la présence des syndicats vient contre-balancer celle des forces vives, des conservateurs, et des professions libérales, pour apporter une tonalité plus « populaire » et une assise ouvrière à la Marche. On peut voir dans ce large éventail de participations – comme le fait à l’époque l’Opposition – une preuve de l’adhésion du plus grand nombre, du « peuple » argentin dans sa diversité, à la lutte contre le gouvernement [39] [39] En décrivant les participants à la Marche, La Nación...
suite.
47 Mais si l’on change le point de vue d’analyse, la volonté des organisateurs d’afficher au travers de la Marche l’unanimité du front « démocratique » peut aussi sembler douteuse. Comment interpréter le fait que les symboles identitaires aient été proscrits, au profit des symboles nationaux ? Pourquoi le défilé se termine-t-il par une dispersion, sans meeting ni discours politique ? N’est-ce pas pour éviter les querelles idéologiques ou taire les vieilles rivalités ? On peut légitimement se demander dans quelle mesure ces éléments ne trahissent pas finalement une hétérogénéité des forces politiques qui composent l’opposition. Peut-on parler d’union quand, parmi les participants, on trouve aussi bien les forces vives et les ouvriers syndicalistes, l’aristocratie foncière et les dirigeants communistes ? Jusqu’ici, la présence des conservateurs dans les manifestations s’était faite plutôt discrète [40] [40] On pouvait néanmoins noter quelques indices. Parmi les...
suite car « l’amitié » avec les figures de la « Décennie Infâme » était gênante pour les membres du front démocratique. Mais pendant la Marche de la Constitution et de la Liberté, l’Opposition ne peut cacher les ambiguïtés de « l’Union Nationale ». Si l’on se réfère aux personnalités qui ont défilé en tête de la marche cela paraît évident. Parmi les 42 personnes relevées on trouve : 4 radicaux; 6 socialistes; 3 communistes; 3 démocrates progressistes; et 20 conservateurs ou personnages liés aux gouvernements de la « Décennie Infâme » entre 1931 et 1943. Avec cette participation des membres éminents de l’oligarchie aux premières lignes, l’opposition prend un autre visage.
48 Les quelques journaux favorables au gouvernement, ou à Perón, mettent d’ailleurs l’accent sur cette présence active des figures de l’oligarchie [41] [41] La Epoca, dirigé par Eduardo Colom, est le seul journal...
suite. Il leur est impossible de minimiser l’ampleur de la mobilisation, mais tous tentent de démontrer que, contrairement à ce qu’affirme l’Opposition, la Marche n’a rien à voir avec une véritable mobilisation populaire. La Epoca compare les moyens financiers engagés par l’Opposition pour organiser le soi-disant « plébiscite populaire » au système de fraude et de clientélisme en vigueur sous le régime conservateur de la « Décennie Infâme ». Les manifestants auraient été « soumis, pervertis par la volupté de propagandes factieuses et de prébendes d’oligarques dépités » [42] [42] La Epoca, 21 septembre 1945. ...
suite. Le quotidien Política parle de « complot oligarchique ».
49
suite.
50 On trouve ici l’idée d’une veille élite qui chercherait à réaffirmer d’anciennes prérogatives. Pour Política, 20 000 personnes parmi les manifestants appartenaient à l’oligarchie sociale, politique et culturelle incarnée par le Jockey Club, la Société Rurale et l’Union Industrielle; 20 000 autres étaient des communistes pour la plupart étrangers; pour le reste :
51
suite.
52 Mais parmi tous ces gens, les véritables absents furent les « masses radicales » et les « masses laborieuses ». Bref, selon le journal, tous ceux qui ont participé à la Marche n’ont rien à voir avec le « peuple authentique ».
53 Si l’on prend en compte le parcours emprunté par ce « tout Buenos Aires », le symbole est sans équivoque. Les acteurs de la Marche ont promené les images des héros nationaux dans les quartiers les plus huppés de Buenos Aires [45] [45] Dans les quartiers Recoleta et Barrio Norte, qui s’étendent...
suite. Pour accéder à la place Francia, les manifestants sont passés par les rues (Quintana et Alvear) les plus sélects de la capitale; celles qui portent les noms des familles les plus notables de l’élite de la ville, et dont les représentants précédaient la Marche. Ces grandes familles dont les ancêtres reposent dans le Cimetière du Nord – à deux pas de la place Francia – et dont les descendants habitent les hôtels particuliers et les appartements qui l’entourent. Comment ne pas voir ici un défilé ostentatoire de l’élite pour réaffirmer son pouvoir dans « ses rues » ?
54 Si la présence de l’élite portègne est manifeste et incontestable, il ne s’agit pas de suggérer ici que la Marche n’était composée que des membres de l’oligarchie. Bien qu’aucune source ne nous permette de déterminer la composition précise des manifestants [46] [46] Il nous a été impossible d’accéder aux sources de la...
suite, une réunion de 200 000 à 250 000 personnes suppose que la convocation ne se soit pas limitée aux classes élevée et moyennes. Cela dit, par certains aspects, la Marche de la Constitution et de la Liberté traduit les ambiguïtés d’un front d’opposition hétérogène. Elle est révélatrice de l’évolution des mobilisations « démocratiques » qui, entre août et septembre 1945, ont peu à peu laissé apparaître la croissante prédominance de l’oligarchie. Avec la présence au premier plan des Forces Vives et du « Tout Buenos Aires » – dont le style s’est progressivement imposé dans les manifestations –, l’action d’occuper les rues de Buenos Aires tend à donner l’image d’une exhibition conservatrice plus que d’une véritable action d’opposition. La Marche apparaît alors comme une théâtralisation permettant aux groupes dominants de réaffirmer leur pouvoir, dans « leurs rues » [47] [47] On peut noter à ce propos qu’en étudiant les manifestants...
suite, sur « leur territoire » : le centre de la capitale qui possède les attributs de leur souveraineté traditionnelle sur la société argentine et sur la ville de Buenos Aires.
55 Enfin, la question de la représentation du « peuple » – c’est-à-dire de la définition et de la construction imaginaire qu’on lui attribue, mais aussi de sa mise en scène – est primordiale. Si les manifestants du 19 septembre sont persuadés de représenter le Peuple, la Marche de la Liberté et de la Constitution semble finalement représenter, à l’échelle des rues du centre de Buenos Aires, une certaine idée de ce qu’est le « véritable peuple argentin ». Une idée qui laisse apparaître un sentiment d’exclusivité sociale : ceux qui défilent dans le centre sont ceux qui ont un certain statut politique économique et culturel, qui ont le droit légitime d’y défiler et qui méritent de jouir de la condition de citoyen.
56 Quoi qu’il en soit, au lendemain de la Marche, l’opposition a produit un événement politique retentissant : le gouvernement de facto paraît définitivement atteint, Perón semble désavoué, et le front « démocratique » est convaincu d’être soutenu par l’immense majorité. Le 9 octobre 1945 Perón se voit obligé de démissionner. Cependant les caractéristiques révélées au cours de la Marche s’accentuent. Le 12 octobre, l’opposition réalise sa dernière grande mobilisation avant les événements du 17 octobre. Ce jour-là, les forces « démocratiques » réunies sur la place San Martín viennent faire pression sur les chefs de l’armée pour qu’ils remettent le pouvoir à la Cour Suprême de Justice. La présence des membres de l’élite portègne se fait encore plus flagrante – on surnommera d’ailleurs la journée du 12 octobre « le pique-nique de l’oligarchie » – et les appels pour défendre les institutions démocratiques se confondent avec la défense d’un équilibre social menacé par les réformes de Perón et la mobilisation ouvrière.
57 Après l’étude de la Marche de la Constitution et de la Liberté, on comprend alors que le 17 octobre 1945 constitue une remise en cause et un bouleversement du monopole jusqu’ici détenu par l’opposition sur l’espace de Buenos Aires. En effet, ce sont cette fois des milliers de manifestants venus des banlieues ouvrières – donc de la périphérie – qui parcourent le centre de la ville pour converger sur la place de Mai et réclamer la libération de Perón. Les rues du centre, ces rues qui quelques jours auparavant ont servi de scène et d’objet à une exhibition de pouvoir, ces rues dans lesquelles l’opposition a réalisé sa révolution « démocratique », sont désormais envahies par ceux qui jusqu’ici en étaient exclus. Cette entrée des « masses ouvrières » dans l’espace public physique et concret de la ville détermine l’entrée, dans l’espace public abstrait, d’une nouvelle force sociale et bientôt politique, d’une autre conception du peuple, d’une Argentine jusque-là restée « invisible ».
Bueno Aires en 1945.
Notes
[ *] Doctorante en histoire contemporaine à l’Université Paris I.
[ (1)] Ce terme est à utiliser avec précaution. Si le mot « oligarchie » désigne couramment une élite restreinte qui tient dans ses mains le monopole du pouvoir, dans le cas de la société argentine à l’époque qui nous concerne, le noyau « oligarchique » s’est élargi : de l’élite conservatrice traditionnelle et homogène de propriétaires fonciers, on passe à une association agro-industrielle dans laquelle joue un rôle important le milieu financier et industriel. Ensuite, le terme « d’oligarchie » sera repris dans un sens péjoratif par la propagande péroniste.
[ (2)] Malgré les désaccords qui habituellement les animent, l’ensemble des grands partis traditionnels (dans leur grande diversité) se rencontrent dans l’opposition au gouvernement de facto : le Parti Démocrate National (oligarchie conservatrice), l’Union Civique Radicale, le Parti Progressiste, le Parti Socialiste, le Parti Communiste, le Parti Populaire et Patria Libre.
[ (3)] Le péronisme constitue l’un des phénomènes les plus marquants de l’histoire sociale et politique de l’Argentine du XXe siècle et fait depuis toujours l’objet de très nombreuses études mais surtout de très vives discussions et polémiques. Pour les milieux péronistes, cette période de l’histoire rime avec la prise de conscience des masses de leur propre poids politique et la mise en place d’un régime spécifiquement argentin. Pour les classes moyennes comme pour une bonne partie du milieu intellectuel, le gouvernement péroniste a été une expérience « traumatisante » qui ne paraissait pas cadrer avec le déroulement normal de l’histoire argentine contemporaine : il représentait quelque chose d’aberrant par essence, une déviance impossible à comprendre de façon rationnelle. Pendant très longtemps, et encore aujourd’hui, la plupart des ouvrages sur le sujet ont accordé une grande importance au problème des origines du péronisme, et ont surtout cherché à donner une explication et une réponse aux mêmes questions : « Comment et pourquoi le péronisme a-t-il pu surgir dans l’histoire du pays ? ».
[ (4)] Depuis le début de 1945, tous les grands quotidiens nationaux, notamment La Nación, La Prensa, El Mundo, El Clarín, soutiennent ouvertement l’opposition antigouvernementale. Ce n’est qu’après les journées des 17 et 18 octobre 1945 que paraissent les quotidiens La Tribuna (fin octobre), puis Política (mi-septembre 1945). Même s’ils sont en fait de tendance nationaliste, ces journaux constituent dans un premier temps les principaux soutiens au péronisme; jusqu’à l’apparition, mi-décembre, du quotidien Democracia qui appuiera la candidature de Perón aux élections de février 1946.
[ (5)] Deux grandes organisations ont joué un rôle de premier plan dans ce domaine. La Junte d’Exhortation Démocratique est la plus ancienne. Constituée fin mai 1945 par un groupe de caballeros (messieurs) « apolitiques », elle a participé activement aux différentes mobilisations organisées en août. Dès sa formation, la Junte d’Exhortation Démocratique a déployé ses efforts et multiplié les appels auprès des partis pour qu’ils coordonnent la lutte. Son action est très influente. La seconde, la Junte de Coordination Démocratique, patronnée par les conservateurs, est constituée au mois d’août après les séries de manifestations, dans le but précis de réaliser l’unité de l’opposition. Ces deux organisations, dont l’influence est garantie par le prestige de leurs membres, vont mener à partir de la fin du même mois une action très importante de rapprochement des différents partis.
[ (6)] Pour une analyse de la ville de Buenos Aires comme « centre », voir mon mémoire de maîtrise, Actions collectives, cultures politiques et espaces publics à Buenos Aires. Mai 1945-février 1946, sous la direction de François-Xavier Guerra, Université Paris I, 2000, p. 8-16. Sur les aspects symboliques du pouvoir et la notion de « centre » comme espace de constructions sociales où s’expriment les formes symboliques – histoire, mythes, cérémonies, édifices – du pouvoir, cf. C. GEERTZ, « Centers, kings and charisma : reflections on the symbolics of power », in J. BEN-DAVID, T.N. CLARK (eds.), Culture and its creators, Chicago, University of Chicago Press, 1997.
[ (7)] Déclaration de la Junte de Coordination Démocratique publiée dans La Prensa, 15 septembre 1945.
[ (8)] La Prensa, 16 septembre 1945.
[ (9)] La Nación, 18 septembre 1945.
[ (10)] La Prensa, 19 septembre 1945.
[ (11)] Déclaration de la Junte de Coordination Démocratique publiée dans La Prensa, 18 septembre 1945.
[ (12)] Extrait d’un encadré publicitaire, La Vanguardia, 18 septembre 1945.
[ (13)] La Vanguardia, 18 septembre 1945.
[ (14)] Par exemple : « Des votes, pas des bottes ! » ou encore « Oui à la Démocratie, non à la Dictature ! ».
[ (15)] La Prensa, 20 septembre 1945.
[ (16)] F. FUNA, El 45 : crónica de un año decisivo, 2e éd., Buenos Aires, Sudamericana, 1971, p. 212.
[ (17)] La cuadra est une mesure de longueur spécifique aux villes latino-américaines. A Buenos Aires, la disposition des rues en quadrillage régulier forme des pâtés de maisons carrés d’environ 100 mètres de côté chacun.
[ (18)] Voir carte en annexe.
[ (19)] Arturo Rawson fut l’un des acteurs principaux du coup d’État de juin 1943 transformé depuis en symbole du « groupe démocratique de l’armée » opposé à Perón.
[ (20)] La Prensa, 20 septembre 1945.
[ (21)] C’est ainsi que l’on désigne traditionnellement San Martín.
[ (22)] P. FAVRE, « Manifester en France aujourd’hui », in La manifestation, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1990.
[ (23)] La Prensa, 20 septembre 1945.
[ (24)] La Nación, 20 septembre 1945.
[ (25)] L’Indépendance commence dans les faits le 25 mai 1810 à Buenos Aires et est formellement déclarée le 9 juillet 1816 à Tucumán.
[ (26)] Juan Manuel de Rosas (1793-1877) a gouverné l’Argentine pendant presque un quart de siècle (1829-1852). Son gouvernement tout-puissant, autoritaire et répressif fut un véritable cauchemar pour ses adversaires : les hommes éclairés qui, rentrés au pays après la chute du « tyran » en 1852, arriveront – avec encore beaucoup de difficultés – à l’unification nationale par l’adoption d’une Constitution républicaine. Pour les milieux politiques libéraux, Rosas représente traditionnellement la tyrannie sanglante et barbare qui a retardé d’un quart de siècle le progrès argentin, la construction de l’Argentine moderne. Voir à ce sujet D. QUATTROCCHI-WOISSON, Un nationalisme de déraciné : l’Argentine pays malade de sa mémoire, Paris, Éditions du C.N.R.S., 1992.
[ (27)] L’antagonisme traditionnel entre « civilisation » et « barbarie » date de la période libérale qui succède au gouvernement de Rosas. La classe dirigeante ne doute pas alors qu’elle incarne le triomphe de la « civilisation » européenne contre la « barbarie » sud-américaine. La mémoire de l’Argentine libérale se structure ainsi sur une condamnation unanime de « l’horrible tyrannie » et cette sentence se perpétue à travers les manuels d’histoire, la littérature, la presse et l’enseignement. Le gouvernement de facto et Perón n’appartiennent donc pas à la tradition historique légitime de l’Argentine : la tradition libérale. Ils sont rejetés du côté de la barbarie.
[ (28)] Titre de l’article sur la Marche publié dans La Nación, 20 septembre 1945.
[ (29)] Titre de l’article sur la Marche publié dans La Prensa, 20 septembre 1945.
[ (30)] Titre de l’article sur la Marche publié dans El Mundo, 20 septembre 1945.
[ (31)] Titre de l’article sur la Marche publié dans le Herald Tribune, reproduit dans F. LUNA, El 45, op. cit., p. 214.
[ (32)] New York Times, 20 septembre 1945.
[ (33)] La Prensa, 20 septembre 1945.
[ (34)] Ibid.
[ (35)] Ibid.
[ (36)] Cf. F. LUNA, El 45, op. cit., p. 210; F. C. HAVEZ, Perón y el peronismo en la historia contemporánea, t. 1, Buenos Aires, Editorial Oriente S.A., 1975, p. 278; E.A. CIRIA, Partidos y poder en la Argentina moderna (1930-1946), Buenos Aires, Hyspamérica Ediciones Argentina, 1986, p. 64.
[ (37)] Regroupement d’intérêt des grands propriétaires fonciers.
[ (38)] Selon La Prensa, 20 septembre 1945 : « Tous les commerces ont fermé leurs portes ». C’est certainement exagéré. Il est impossible de déterminer l’ampleur de ce mouvement, néanmoins il semble que les commerces aient été assez nombreux à fermer.
[ (39)] En décrivant les participants à la Marche, La Nación par exemple met en avant le fait qu’ils appartiennent à tous les groupes sociaux et qu’ils représentent donc « le peuple » : « Là les peintres et les sculpteurs qui exposent au salon des indépendants, là les voix diffusées par les radios; et la beauté et la sympathie des “stars” de notre cinéma; là le recteur de l’Université de Buenos Aires, et les professeurs qui dans leurs instituts dictent les cours depuis leur chaire, et les élèves; là les avocats, et les ingénieurs, et les architectes; là les médecins et les industriels, et les commerçants. Et aussi l’ouvrier manuel, fort, au geste franc, et les étudiants du secondaire, et les jeunes filles qui ont préféré les tabliers blancs de l’école et du lycée aux atours printaniers »... « C’est le peuple ! ». La Nación, 20 septembre 1945.
[ (40)] On pouvait néanmoins noter quelques indices. Parmi les manifestants arrêtés lors d’un rassemblement d’opposition le 17 août 1945, on trouve les jeunes J.M. Landaburu, M. Quintana, J.A. Santamarina, membres des plus grandes familles de « l’oligarchie » conservatrice. De même, la Junte d’Exhortation Démocratique, bien qu’apolitique, est surtout un regroupement de « caballeros ». Enfin, durant le meeting du 1er septembre, le P.C. invite une délégation de conservateurs et de membres de la haute société. Parmi eux, José Castells, ex-gouverneur de la province de Chaco sous la présidence de Justo, qui avait réprimé dans le sang la grève des cultivateurs de coton. Cette présence n’empêche pas le dirigeant communiste R. Ghioldi de saluer avec emphase « la réorganisation du Parti Conservateur, opérée en opposition à la dictature, qui, dans la lignée de ses traditions sociales, se prépare à embrasser l’unité nationale ». La Prensa, 2 septembre 1945.
[ (41)] La Epoca, dirigé par Eduardo Colom, est le seul journal pro-péroniste en ce mois de septembre 1945. Sa tendance est celle du radicalisme rallié à Perón. Nous incluons dans les journaux favorables au gouvernement les quotidiens nationalistes Tribuna et Política.
[ (42)] La Epoca, 21 septembre 1945.
[ (43)] Política, 26 septembre 1945.
[ (44)] Política, 26 septembre 1945.
[ (45)] Dans les quartiers Recoleta et Barrio Norte, qui s’étendent du centre vers le nord en suivant les rives du Río de la Plata, se trouvent les lieux de résidence des classes moyennes et des classes dominantes. Le Barrio Norte, cette zone résidentielle dans le quartier de Santa Fé, au nord de la place San Martín, a vu s’installer les élites, « chassées », au début du siècle, par l’arrivée des classes moyennes dans le centre ville.
[ (46)] Il nous a été impossible d’accéder aux sources de la police. Selon le chef actuel de la Police Fédérale elles « auraient été brûlées ».
[ (47)] On peut noter à ce propos qu’en étudiant les manifestants arrêtés, morts ou blessés en août 1945, on se rend compte que tous habitent dans Buenos Aires « intra muros » et que la grande majorité est domiciliée dans le centre et dans le « Barrio Norte ». Voir M. GONZALEZ-ALEMAN, Actions collectives, cultures politiques et espaces publics à Buenos Aires..., op. cit., p. 102.
Résumé
A partir de 1945, alors que la situation internationale se retourne en faveur des forces alliées, les militaires, au pouvoir depuis 1943 en Argentine, voient leur légitimité contestée par une opposition « démocratique », composée essentiellement des partis traditionnels, des associations civiles antifascistes et de l’Université. Dès le mois de mai 1945, cette coalition antigouvernementale prend l’initiative de descendre massivement dans la rue pour exprimer sur l’espace public physique de la Capitale son attachement aux valeurs de la « Constitution » et de la « Liberté ». Au mois d’août, l’idée surgit d’organiser une grande mobilisation civique légale destinée à fournir la preuve incontestable que le peuple argentin rejette la dictature « nazie-fasciste ». La « Marche de la Constitution et de la Liberté » doit mettre en scène une fois pour toutes, de façon imposante et unanime, l’isolement du régime et de sa figure forte, Juan Domingo Perón.
A certain idea of true Argentina : the march of September 19th, 1945. Beginning in 1945, at a moment when the international consensus has turned in favor of the allied forces, the Argentine military regime, in power since 1943, witness their legitimacy being contested by a democratic opposition, supportive of the Allies, essentially recruited from traditional political parties, antifascist civil associations and the University campus. In May of that same year, members of this anti-governmental coalition decide to take their message to the street, which will express, in a physically public space, their commitment to the values of the Constitution and to the principle of freedom. By August, they have a clear idea that what they must do is organize, within legal parameters, a great civic mobilization, in order to prove the incontestable fact that the people of Argentina, in unison, reject the nazi-fascist dictatorpship. The « Freedom March for the Constitution » created a visual message that exposed, once and for all, impressively and unanimously, the isolation of the regime and of its figurehead, Juan Domingo Perón.
PLAN DE L'ARTICLE
- Un grand « rendez-vous citoyen » pour donner le coup de grâce au gouvernement militaire
- La grande représentation de « l’Argentine authentique »
- Un pronunciamiento populaire ? Quel peuple a proclamé la fin du régime ?
POUR CITER CET ARTICLE
Marianne Gonzalez-Aleman « La « Marche de la Constitution et de la Liberté » (19 septembre 1945) : une certaine idée de « l'Argentine authentique » », Le Mouvement Social 1/2003 (no 202), p. 113-131.
URL : www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2003-1-page-113.htm.
DOI : 10.3917/lms.202.0113.








