Le Mouvement Social 2003/1
Le Mouvement Social
2003/1 (no 202)
224 pages
Editeur
Revue précédemment diffusée par les Éditions Ouvrières (jusqu'en 1993), puis par les Éditions de l'Atelier (de 1993 à 2007).

DOI 10.3917/lms.202.0003
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Vous consultezLes territoires des mouvements sociaux.

Les marches aux XIXe et XXe siècles

AuteursMichel Pigenet du même auteur

Danielle Tartakowsky[*] [*] Professeurs d’histoire contemporaine respectivement à...
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du même auteur



L’idée du présent numéro est née d’une discussion engagée, en 1999, lors d’une réunion du comité éditorial de notre revue consacrée aux cultures politiques à l’époque très contemporaine, celle des grands médias et du brouillage des repères nationaux traditionnels. De ce double point de vue, les questions soulevées par la mise en scène du politique, les relations de celle-ci avec le territoire n’avaient pas manqué de retenir l’attention.

2 Dans le prolongement des travaux pionniers sur les manifestations, nous avions convenu de pousser plus avant l’analyse des divers modes d’investissement contestataire de l’espace, depuis les sit-in jusqu’aux « opérations bouchons » en passant par les « chaînes », les rallyes, les barrages, etc. Nous ignorions l’avènement prochain des « rondes », mais souhaitions examiner de plus près le cas des marches.

3 Le thème, à vrai dire, n’était pas absolument neuf.

4 Déjà, en 1997, un numéro de la revue Autrement s’était penché sur « La marche » [1] [1] Précédant une initiative du C. N. R. S. Strasbourg consacrée...
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. Le passage du singulier au pluriel, retenu ici, souligne toutefois le changement de l’angle d’approche. Le numéro d’Autrement abordait la marche en politique et comme activité sportive, mais aussi dans sa dimension individuelle à travers la question des racines anthropologiques et religieuses communes à ces pratiques. Nous nous interrogeons, cette fois, sur le pourquoi de certaines formes de marches particulières rapportées à d’autres, inscrites dans le répertoire d’action, mais non mobilisées [2] [2] Retrouvant là certaines des interrogations de la revue...
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.

5 Le dernier quart du XXe siècle a vu se multiplier ces dernières, parfois de grande ampleur, souvent spectaculaires. « Verte », en 1975, aux confins du Maroc et de l’ex-Rio de Oro, rouge et or à l’instar de la senyera catalane brandie l’année suivante pour la reconquête des libertés [3] [3] Cf. la relation détaillée qu’en firent, peu après,...
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, « blanche », vingt et un ans plus tard, dans les rues de Bruxelles, noire à l’image des mineurs roumains fondant sur Bucarest, multicolore avec les zapatistes en route vers Mexico, les chômeurs européens ou les femmes du Québec... le spectre chromatique s’épuise à rendre compte de la variété des circonstances, des mobiles et des modalités de cette forme de mobilisation. Maints exemples laissent entrevoir la complexité du phénomène derrière la banalité que suggère le recours à un vocable dont la richesse en synonymes approximatifs, sinon abusifs, trahit l’incertitude sémantique. Ici, la principale difficulté réside dans l’établissement, en ville, d’une stricte distinction entre « marches » et « manifestations ».

6 Élémentaires, ces constats, joints à celui de l’évidente internationalisation de ce type d’action, justifient le choix de la plus large couverture géographique possible, seule susceptible d’évaluer la circulation de possibles modèles et de constituer une base de données, préalable à la démarche comparatiste qu’appelle l’intelligence d’un objet historique en construction. Ils expliquent aussi la double option de mêler des contributions à caractère monographique, centrées sur des « marchesévénements », et des articles participant d’une approche en mesure de situer les « marches » dans la longue durée du répertoire des démonstrations collectives et protestataires. Au lecteur de juger si, pour l’essentiel, le résultat respecte les orientations annoncées. A l’évidence, d’autres explorations étaient envisageables.

7 Sans même parler d’épisodes à mi-chemin entre l’Histoire et la légende, tels que la « Marche sur Rome » des chemises noires, la « Longue marche » du Brésilien Luis Carlos Prestès – le « Chevalier de l’Espérance » cher à Jorge Amado –, celle des communistes chinois ou la « marche du sel » indienne, quelques-unes furent, un temps, retenues avant de devoir être abandonnées faute de contributeurs disponibles. Il arriva même que des chercheurs sollicités pour traiter du mouvement des mineurs roumains aient dû renoncer devant les aléas et les dangers d’une étude aux allures d’enquêtes dans les zones d’ombre de la sortie du communisme...

8 Multiplier les exemples n’ajouterait rien de décisif à ce que révèlent les textes ici réunis. A défaut d’autoriser une improbable définition intangible et universelle, la lecture des neuf contributions ne donne pas moins à voir des traits, processus et évolutions assez communs pour valider le regroupement sous une catégorie singulière.

9 Ainsi en va-t-il de la condition élémentaire d’une liberté de mouvement qui n’allait pas de soi dans l’Amérique d’avant la guerre de Sécession, de la triple filiation religieuse, militaire et civique, inégalement assumée, ou de la tendance générale à l’émancipation des contraintes de la marche à pied par un recours croissant aux commodités de la motorisation. La mutation en recoupe d’autres, non moins lourdes de sens et de conséquences. Armes de ruraux rompus aux lents, mais longs vaetvient aux quatre coins de terroirs à échelle humaine, parsemés de repères concrets et familiers, les marches enflent leurs rangs et repoussent leur horizon pour franchir le seuil d’une territorialité d’ordre national ou transnational, nécessairement abstraite, propice aux initiatives symboliques et à leur orchestration médiatique. Par suite, la tactique initiale de l’attroupement et de l’ébranlement, d’occupation physique de l’espace s’infléchit jusqu’à ne plus privilégier que la visibilité, sinon toujours la lisibilité, d’un message dont le caractère sommaire et les ambitions unificatrices se nourrissent d’évidentes ambiguïtés. En réalité, la tradition coexiste tant bien que mal avec la modernité, au risque des télescopages du « glocal » décortiqué dans le cas indonésien (Romain Bertrand), mais discernable derrière le retentissement de la marche zapatiste pour la dignité indigène (Sergio Tamayo, Xóchitl Cruz). On songe, à leur propos, aux malentendus, rien moins qu’inertes par leurs effets, qu’engendrent les analogies superficielles trop peu soucieuses de contextualiser ce qu’elles comparent [4] [4] P. DESCOLA, « L’anthropologie de la nature », Annales...
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.

10 Les chaînes déployées en Padanie par Umberto Bossi (Lynda Dematteo) ou les parades orangistes d’Irlande du Nord (Christine Kinealy) ont un caractère ou des prétentions rituels. Les manifestations étudiantes récemment advenues en Indonésie ou les marches abordées par six autres articles s’inscrivent, a contrario, dans une conjoncture de crise qui soudain les requiert. Certaines se distinguent sans ambiguïté de ce que la langue française tient pour des « manifestations », par la distance parcourue et leur durée, aux États-Unis (Marianne Debouzy), au Mexique, au Maroc (Marguerite Rollinde), voire, parfois, en France (Michel Pigenet et Danielle Tartakowsky). D’autres, en Belgique (Gita Deneckere et Marc Hooghe), en Argentine (Marianne Gonzalez-Ale-man) ou, de nouveau, en France, sont qualifiées de la sorte par leurs acteurs quand le terme de « manifestation » conviendrait aussi bien. Le constater oblige à réfléchir sur le choix des mots. Du moins s’agit-il, partout, d’investir l’espace public, au sens littéral du terme, à des fins que l’on qualifiera de politiques dans l’acceptation la plus large du concept.

11 Dans certains pays (États-Unis) ou continents (Asie), les modalités de cet investissement constituent, depuis plus d’un siècle, un élément majeur du répertoire de l’action collective. Elles apparaissent plus discontinues ou exceptionnelles ailleurs (France, Belgique). Comment interpréter, alors et au-delà de traits proprement nationaux, les poussées générales des années 1930,1960 et 1990 ? Les articles avancent sur ce point plusieurs hypothèses non exclusives. Tous mettent à mal la thèse d’une origine spontanée de marches, assimilables, telles quelles, aux émotions populaires d’Ancien Régime. La plupart décèlent l’influence de réseaux préalables, de logistiques, élémentaires ou, plus souvent, complexes. Les organisateurs de certaines des mobilisations étudiées, parfois rompus aux techniques de communication les plus modernes (exemples marocain, italien et mexicain), misent délibérément sur le rôle amplificateur des médias, en amont et en aval (Argentine ou Belgique) pour garantir leur succès. Conclure, ainsi qu’on l’a fait après les démonstrations de la place Tien An Men ou de Belgrade, que le besoin de spectaculaire jouerait, C.N.N. aidant, un rôle majeur dans l’affirmation de ces « manifestations de papier » [5] [5] P. CHAMPAGNE, « La manifestation, la production de l’événement...
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de type nouveau et leur uniformisation tendancielle serait cependant hasardeux. Il est assurément des « rites pour journalistes » développés jusqu’à la caricature padane [6] [6] L’ascension annuelle de la roche de Solutré par le président...
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. Mais il est aussi bien des marches à ce point négligées par les médias que leurs organisateurs éprouvent le besoin de produire leurs propres images à des fins de propagande ultérieure. En vue, également, de laisser une trace ou, si l’on préfère, de prendre date. Aucune mobilisation ne saurait se réduire, en tout état de cause, à son écho médiatique.

12 Maints exemples apparentent les marches aux formes d’expression privilégiées de groupes dotés de faibles ressources politiques conventionnelles, dépourvus d’organisations adaptées à leurs fins, marginalisés par le système institutionnel ou soucieux de dépasser les clivages existants. Ainsi en va-t-il aux États-Unis, au Mexique, en Belgique et en France. Mais des groupes, des instances ou des personnalités se réclamant de la souveraineté ou la détenant effectivement, en Argentine ou au Maroc, y recourent au besoin. Quelles motivations induit, en ces derniers cas, une tactique au premier abord superflue et d’un maniement délicat ? Aussi grande que soit la disparité des acteurs, ces mobilisations s’appuient, selon leur échelle, sur les sociabilités informelles et l’interconnaissance vécues, les croyances et les idéaux communs. Elles relèvent, à divers titres, du pré-politique ou de l’infra-politique quand elles ne revendiquent pas un rejet de la politique, la volonté de se situer « à côté », sur ses marges ou « en dehors ».

13 Cela vaut, paradoxalement, pour ces tenants de la souveraineté que sont le roi du Maroc, Peron ou d’autres encore, dès lors qu’ils usent de la marche pour signifier qu’ils sont victimes d’un déni de justice, afin de délégitimer l’adversaire et de le disqualifier. Leur initiative tend à dresser l’expression d’une force tranquille face à la violence et aux manœuvres – effectives, symboliques ou présumées – de puissances tour à tour extérieures, obscures et maléfiques. Considérées sous cet angle, honorées de la présence des plus hautes autorités, les démonstrations espagnoles des années 1990 contre le terrorisme ressortiraient aux « marches de souveraineté » et à celle « de la constitution et de la liberté ».

14 Cette modalité de la politique, déclinée dans le registre de l’évidence, revêt une signification éthique dûment affichée, ainsi que l’attestent les intitulés donnés par les organisateurs amenés à convoquer ici « la constitution et la liberté », là « la dignité indigène », ailleurs « l’égalité »... L’invocation consécutive du bon droit se double fréquemment d’une référence non moins essentielle à la communauté et à sa nécessaire unité confondue avec l’unanimité, consensus idéal posé en alternative aux divisions imputées au politique. Ouvertes à tous, du moins en théorie, ces marches se distinguent radicalement, par là, des parades orangistes que perpétuent, dans une logique militaire, des initiés parés d’uniformes; ou encore des processions hindoues des années 1980 [7] [7] C. JAFFRELOT, « Processions, stratégies politiques et...
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, grosses, elles aussi de dérives violentes.

15 L’inscription des marches hors du champ conventionnel de l’intervention publique et leurs discontinuités temporelles contribuent d’autre part à expliquer, outre l’impression d’un rituel toujours réinventé, le recours à des modèles lointains, dans le temps et l’espace, censés en éclairer le sens. Indépendamment de la tradition anglo-saxonne dont se réclamaient leurs initiateurs dans les pays occidentaux frappés par la crise, la « marche du sel » de Gandhi, en mars 1930, a sans doute aidé à la réémergence de ce type d’action à des milliers de kilomètres du sous-continent indien. Gandhi disait, quant à lui, marcher « au nom de Dieu » et accomplir « un pèlerinage sacré », réactivant la posture, familière à l’hindouisme, du renoncement et de l’errance [8] [8] J. -L. RACINE, « Gandhi et la marche du sel », La marche,...
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. Dans les années 1960, Martin Luther King revendique sa filiation, à l’instar, vingt à trente ans plus tard, d’Umberto Bossi ou des « beurs » en route vers Paris. En 1968, une partie de l’extrême gauche française prétendra plutôt s’inspirer de la « longue marche » maoïste [9] [9] A. ROUX, « Mao, de l’épopée à l’Histoire », ibid. ,...
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; source à laquelle le roi du Maroc ne craindra pas de puiser pour la mêler à d’autres : Mahomet contraint de traverser le désert et, plus inattendue, la « croisade des pauvres ».

16 Ces reconstructions recherchent un surcroît de légitimité pour ce qui procède davantage du manifeste que de l’action en l’absence d’interlocuteurs institutionnels ou lorsque la foule les récuse, à l’exemple des participants de l’immense « marche blanche » bruxelloise [10] [10] On trouverait des phénomènes similaires dans le Paris...
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.

17 L’originalité du rapport ainsi établi à la politique détermine la nature des espaces à la fois investis et redéfinis. En Irlande du Nord ou en Padanie, l’espace est préconstruit par l’événement présumé fondateur du rite que la parade ou la chaîne prétendent perpétuer, en devenant à lui-même sa propre fin, au risque, assumé, d’effets pervers. Il l’est ailleurs par les usages politiques convenus – aux États-Unis, au Mexique, en Argentine ou en Indonésie – de lieux, non moins convenus, de la citoyenneté ou de la symbolique nationale. Quand elle advient, l’inscription dans l’histoire peut réactiver de grands récits, ostensiblement mis en scène à l’occasion : Jarrow, point de départ de la marche britannique des années 1930, réapproprié par les chômeurs de 1995, parcours – virtuel – de Philip Randolph servant de modèle à Martin Luther King, celui de Zapata au commandant Marcos, etc. La similitude des lieux n’entraîne pas nécessairement la reproduction des usages, bien au contraire.

18 Dans les États-Unis fédéraux, la marche concourt à la construction d’un espace public à l’échelon national, d’ordinaire réputé abstrait. En France, où les multiples niveaux et relais du pouvoir central apparaissent comme autant d’instances d’interpellation, l’aspiration à la relation directe, en rupture avec les normes du système représentatif, vient signifier la défiance et le sentiment que les liens politiques conventionnels se défont, s’ils ne sont déjà rompus, notamment sous l’effet de décisions « technocratiques ». Mais l’espace de la démonstration relève aussi bien d’une anticipation ou d’une projection conçue pour échapper, symboliquement, au tracé des frontières officielles. L’Europe dessinée par la marche des chômeurs n’épouse pas strictement les contours de l’Union européenne de Maastricht qu’elle combat; Hassan II appelle son peuple à contester les délimitations imposées par l’Espagne, tandis que les chaînes ébauchées par les fidèles d’Umberto Bossi annoncent la sécession de la Padanie.

19 Sous toutes les latitudes, les marches de l’entre-deux-guerres, promises à une belle notoriété référentielle, ont consolidé l’autorité de certains leaders – Ghandi, Mao, Prestes... – auprès des leurs, puis au-delà.

20 D’autres mobilisations, parfois autoproclamées « historiques » avant même que d’être advenues, se sont imposées pour des mythes fondateurs à l’exemple de « la marche sur Rome » pour Mussolini, de « la marche mémorable » pour Peron ou de celle imaginée, en France, par Fleurant Agricola, toujours renvoyée à plus tard, mais érigée en mythe dans l’acception sorélienne du terme et, de ce fait, non moins susceptible d’être commémorée. D’autres encore, quelquefois les mêmes, paraissent constitutives d’un populisme à l’œuvre – en Argentine, voire aux États-Unis – ou d’un projet « nationalpopulaire » – au Maroc. Qu’en est-il, à cet égard, des marches d’aujourd’hui, contemporaines de l’épuisement et de la désagrégation des organisations traditionnelles, conjoncture favorable, estime Marianne Debouzy, à l’internationalisation du modèle américain ?

21 Participent-elles d’un processus de socialisation, voire d’une reconfiguration du politique comme le suggèrent, selon des modalités distinctes, les cas belge ou français ? Les groupes démunis qui y recourent n’usent-ils pas de la rupture dans le temps du quotidien qu’elles occasionnent pour esquisser de nouveaux cadres et formes de sociabilité et, par là, poser les fondations d’identités, de communautés et d’organisations originales pour lesquelles l’espace tiendrait lieu de forum itinérant ? Ainsi, le territoire, support classique de toute entreprise politique, accéderait-il également par cette voie au rang de matrice de l’espace public, au sens théorique du terme [11] [11] Les marcheuses, film évoquant la « marche des femmes...
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. A l’instar des analyses, désormais classiques, de Jacques Ion sur les mutations du militantisme [12] [12] J. ION, La fin des militants, Paris, Éditions de l’Atelier,...
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, Gita Deneckere et Michael Hoog ne caractérisent les marches actuelles comme l’expression d’engagements à répétition, mais éphémères, par opposition aux mouvements sociaux passés en quête d’institutionnalisation. Reste que la « marche mondiale des femmes » et la « marche européenne des chômeurs » se sont, l’une et l’autre, constituées en associations péren-nes et à l’échelle des problèmes qu’elles affrontent.

22 Jusqu’à quel point, dans cette dernière perspective, les marches sont-elles aptes à prendre en compte, fût-ce de façon symbolique, et en complément des réseaux, les réagencements géopolitiques issus de Maastricht ou de la mondialisation ? Dans quelle mesure et à quelles conditions constituent-elles une réponse adaptée à la « dénationalisation » des luttes, partie prenante et reflet de la redéfinition en cours des espaces politiques ?

23 Ces interrogations essentielles débouchent sur une hypothèse. Le cortège traditionnel sur la voie publique, sous l’espèce des émotions collectives, des pratiques processionnelles, religieuses ou corporatives, fut d’abord une pratique populaire et, à ce titre, communément répandue. Au XIXe siècle, il noue, partout, des liens spécifiques avec les cultures politiques nationales en puissance et s’insère selon des modes spécifiques dans chacun des systèmes politiques. En France, il est surdéterminé par les rapports que la Révolution française entretint avec la rue; en Grande-Bretagne, par le mouvement chartiste, etc. Ces événements, promus fondateurs, refoulèrent, surtout dans les pays laïcisés, la mémoire des usages antérieurs de l’espace public. Aussi bien chacun s’employa-t-il souvent à puiser dans des répertoires étrangers toutes les fois que la nécessité s’en faisait sentir quand des précédents, sinon des modèles, nationaux existaient, à défaut d’être toujours accessibles sous les sédiments de l’histoire.

24 Allons plus loin. La crise contemporaine du cadre national du politique laisse mieux entrevoir le socle anthropologique et religieux des cortèges de tous types et leur inscription dans une durée sensiblement plus longue que celle à laquelle se reportent les acteurs – pour ne rien dire des médias – et qu’illustre l’exemple indonésien. Ainsi en va-t-il de la politique comme « geste » dans le sens de mouvement du corps par contraste avec la sphère du discours ou de l’écrit, mais encore dans celui de l’épique avec ses exploits, audaces et défis au service d’une juste cause, celle de la religion n’étant pas la moins répandue. La dimension religieuse facilite, au demeurant, la circulation transnationale de modèles ancrés dans des mythes qui, de nature à conférer aux marches des vertus fondatrices, se retrouvent dans toutes les grandes religions : Exode, Hégire, départ de Rama vers le Sri Lanka [13] [13] J. HASSOUN, « Au commencement était l’exode », La...
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... Il y a là matière à une relecture d’objets longtemps réduits à leur stricte portée politique, à reprendre les comparaisons formulées par certains acteurs, mais aussi par des auteurs, avec le pèlerinage comme moment privilégié de cristallisation du sentiment d’appartenance à une communauté, expérience majeure d’accès à une identité de passage acquise au gré des rencontres, des souffrances et des joies éprouvées [14] [14] Cf. P. BOUTRY, P. -A. FABRE, D. JULIA (dir. ), Rendre...
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25 On pense aussi au charivari, action par laquelle, à l’échelon maîtrisé du village ou du quartier, le peuple se substitue aux instances judiciaires et tente de combattre le désordre moral et social par un autre désordre.

26 La rédaction du Mouvement Social remercie l’I.F.O.R.E.P. dont le concours a permis de donner à ce numéro spécial la pagination indispensable.

 

Notes

[ *] Professeurs d’histoire contemporaine respectivement à l’Université Paris I et à l’Université Paris VIII.Retour

[ (1)] Précédant une initiative du C.N.R.S. Strasbourg consacrée aux images des marches. Signalons encore la soirée conçue dans une autre perspective par Arte et consacrée, le 2 septembre 2001, à « L’Homme qui marche ».Retour

[ (2)] Retrouvant là certaines des interrogations de la revue Transeuropéennes, no 10, été 1997, qui, dans une approche des mouvements de rue de 1995-1996, avait rencontré la question des marches sans cependant focaliser la réflexion sur cette forme d’action.Retour

[ (3)] Cf. la relation détaillée qu’en firent, peu après, A. COLOM I COLOM, J. ROSES I CASTRO, 40 000 hores detinguts : Marxa de la llibertat, Barcelone, Ed. Autogestionades de Pax, 1977.Retour

[ (4)] P. DESCOLA, « L’anthropologie de la nature », Annales H.S.S., no 1, janvier-février 2002, p. 21.Retour

[ (5)] P. CHAMPAGNE, « La manifestation, la production de l’événement politique », Actes de la recherche en sciences sociales, 52-53, juin 1984, p. 18-41.Retour

[ (6)] L’ascension annuelle de la roche de Solutré par le président Mitterrand pourrait s’apparenter à ce genre d’exercice.Retour

[ (7)] C. JAFFRELOT, « Processions, stratégies politiques et émeutes en hindous et musulmans », in D. VIDAL et alii (dir.), Violences et non-violences en Inde, Paris, Éditions de l’E.H.E.S.S., 1993, p. 261-287. J. ASSAYAG, « Action rituelle ou réaction politique ? L’invention des processions du nationalisme hindou dans les années 1980 en Inde », Annales H.S.S., no 4, juillet-août 1997, p. 853-879.Retour

[ (8)] J.-L. RACINE, « Gandhi et la marche du sel », La marche, la Vie. Autrement, no 171, mai 1997, p. 106-124.Retour

[ (9)] A. ROUX, « Mao, de l’épopée à l’Histoire », ibid., p. 87-105.Retour

[ (10)] On trouverait des phénomènes similaires dans le Paris de mai 1968 où l’une des « longues marches » étudiantes passa devant l’Assemblée nationale sans marquer le moindre arrêt.Retour

[ (11)] Les marcheuses, film évoquant la « marche des femmes du Québec contre la pauvreté » et réalisé en 1996 par le « Groupe d’intervention “Vidéo Québec” », met bien l’accent sur ces différents aspects, à l’égal de celui tourné lors de la « marche européenne des chômeurs » abordé dans l’article de M. Pigenet et de D. Tartakowsky.Retour

[ (12)] J. ION, La fin des militants, Paris, Éditions de l’Atelier, 1997.Retour

[ (13)] J. HASSOUN, « Au commencement était l’exode », La marche, la Vie. Autrement, no 171, mai 1997, p. 18-29.Retour

[ (14)] Cf. P. BOUTRY, P.-A. FABRE, D. JULIA (dir.), Rendre ses vœux. Les identités pèlerines dans l’Europe moderne ( XVIe - XVIIIe siècles), Paris, Éd. de l’E.H.E.S.S., 2000.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Michel Pigenet et Danielle Tartakowsky « Les territoires des mouvements sociaux. », Le Mouvement Social 1/2003 (no 202), p. 3-13.
URL :
www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2003-1-page-3.htm.
DOI : 10.3917/lms.202.0003.