Le Mouvement Social
La Découverte

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 115 à 139
doi: en cours

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no 203 2003/2

2003 Le Mouvement Social

Notes de lecture

 
INSTITUTIONS ET DROIT DU SOCIAL
 
 
Pierre MELANDRI (sous la direction de). – Le Welfare State en Amérique du Nord. Paris, L’Harmattan, 2000,171 pages.
LeXXesiècle, ayant vécu entre autres les deux guerres mondiales, a été d’abord celui du warfare, c’est-à-dire le siècle guerrier. Mais on ne peut nier qu’il a aussi été celui du welfare qui était en relation inséparable avec le warfare. A travers le siècle, l’humanité a fait l’expérience d’une variété de formes de welfare, expérience par laquelle le capitalisme de chaque pays industrialisé a été plus ou moins modifié, et celui-ci a abouti à construire un type de welfare state (État-providence).
La S.E.N.A. (Société d’Études Nord-Américaines) a choisi « le Welfare State en Amérique du Nord » comme thème du colloque de 1999 célébrant son dixième anniversaire. Cet ouvrage collectif contient, en dehors d’un avant-propos de Cynthia Ghorra-Gobin (présidente de la S.E.N.A.) et d’une introduction de Pierre Melandri (responsable de cet ouvrage), les sept contributions de ce colloque.
P. Melandri explique la raison principale pour laquelle ce thème avait été choisi. C’est « pour éclairer un problème d’actualité : le rejet, en 1994, du projet Clinton d’assurance-maladie universelle et le vote, en 1996, d’une réforme cruciale de l’aide sociale » (p. 13) aux États-Unis. C’est ainsi que presque tous les articles du livre essaient d’éclaircir soit historiquement, soit spatialement ou thématiquement ce problème majeur. Il faut souligner que celui-ci symbolise le type de welfare state propre aux États-Unis, c’est-à-dire dépourvu d’assurance-maladie universelle (c’est son péché originel), type qui est classé par Esping-Andersen au sein du régime libéral de welfare state, nettement différent de ses deux autres, à savoir des régimes social-démocrate et corporatiste.
L’article de Marie Bolton « Public Works and Business Welfare : Class Tensions in San Francisco, 1906-1915 », s’appuyant sur le développement des recherches historiques américaines à propos de l’ère progressiste précédant celle du New Deal qui a été le berceau du welfare state, démontre bien les limites du welfare capitalism et la primauté des relations de classe, tout en éclaircissant la façon dont le monde des affaires de San Francisco diminue l’aide sociale surtout au travers des travaux publics en faveur des chômeurs, afin de faire avancer la reprise de ses propres affaires après le tremblement de terre et l’incendie dévastateurs de 1906 auxquels succèdent la crise de 1907-1908 et la dépression de 1913-1915. Cet article souligne aussi la discrimination féminine à l’ère progressiste, en montrant que malgré l’existence de nombreuses chômeuses aucun projet de travaux publics n’était prévu pour elles. Ainsi est-il clair que le welfare capitalism n’était pas plus favorable aux femmes que le welfare state qui a tendance à créer une dépendance des femmes vis-à-vis de l’État.
La contribution d’Antoine Coppolani – suivant la méthodologie de Tocqueville – porte sur un État fédéré, celui de Californie, qui préfigure la situation nationale du welfare state aux États-Unis.
« Splendeur et misère de l’État-providence en Californie, 1958-1974 » met en relief d’abord un contraste entre l’époque de sa splendeur et celle de sa misère. La première de 1958 à 1966 est représentée par un gouverneur démocrate libéral, Edmund G. « Pat » Brown, et la seconde par son successeur républicain, le futur président Ronald Reagan. Ainsi, entre 1958 et 1974 « s’est accompli le passage de l’âge d’or du “libéralisme” et de l’État-providence aux premières années de la “Révolution Reagan” » (p. 59). Après l’adoption en 1963 de la loi Burton-Miller qui devance une partie de la loi fédérale de l’Economic Opportunity Act de 1964, le welfare state en Californie atteint son apogée avec le vote des Titres XVIII et XIX du Social Security Act en 1965 qui débouchent sur le Medi-Cal, système public d’assurancemaladie en Californie. Mais cet apogée même prépare le passage à la « Révolution Reagan ». D’une part en grevant lourdement le budget de l’État à travers la politique réussie mais coûteuse de transfert (le volet structurel de la politique sociale s’étant soldé par un échec), d’autre part en aggravant certains aspects de la crise urbaine qui aboutit aux émeutes successives. L’auteur en conclut que « le “succès” de la réforme reaganienne de l’État-providence dans les années 1970 ouvrit la voie à des remises en cause plus sévères, dans les années 1980 ou encore en 1996 » (p. 68).
L’article de Dominique Daniel se concentre sur l’immigration pour « mieux comprendre la nature et les enjeux du welfare aux États-Unis » (p. 70). S’intitulant « Les immigrants et le welfare aux États-Unis. Origines et conséquences de la réforme de 1996 », cet article fait remarquer qu’à la différence du traitement très sévère des immigrants indigents jusqu’à la fin du XIXe siècle, « les programmes du New Deal, puis ceux de la Great Society, qui mirent en place les principaux éléments du système fédéral du welfare américain, n’établirent généralement aucune distinction entre citoyens et non-citoyens » (p. 73). Mais, au début des années 1970, des États fédérés, inquiets devant la montée de l’immigration illégale, commencent à réduire l’accès de ces derniers à des programmes tels que A.F.D.C. (Aid to Families with Dependent Children) alimentés conjointement par des fonds locaux et fédéraux. Toutefois, dans la plupart des programmes sociaux, peu de différences entre les deux sont établies avant 1996. Et c’est au début des années 1990 que les Américains s’intéressent de plus en plus à l’impact des immigrants sur les services publics. En Californie, lors du référendum Save Our State de 1994, les électeurs adoptent la Proposition 187 qui prive les immigrants en situation irrégulière de certains services publics tels que les écoles et les hôpitaux. La portée nationale de cette campagne référendaire et la victoire des Républicains aux élections législatives de 1994 font définitivement de la question d’immigration une priorité fédérale. C’est ainsi que la réforme du welfare introduite par la loi du 22 août 1996 (Personal Responsibility and Work Opportunity Reconciliation Act) marque un durcissement notable en visant à exclure les immigrants de la plupart des prestations sociales. Bien que cette loi ait eu en fait « un impact relativement réduit sur les populations immigrées » (p. 87), l’auteur analyse bien la façon dont l’idéologie conservatrice américaine allie subtilement l’hostilité au welfare aux questions d’immigration.
La contribution d’Éveline Thévenard concerne l’autre volet du problème, le système de santé américain. Son article « La révolution par le marché : le Managed Care, bilan et perspective » éclaire le fait que les changements dans ce système « n’ont pas été précédés de débats au Congrès, bien qu’ils affectent la quasi-totalité de la population » (p. 95). Parce qu’ils proviennent du développement du managed care, c’est-à-dire de « la révolution par le marché », comme le suggère son titre. A la suite de cette révolution, 80 % des Américains couverts par une assurance privée sont, jusqu’à la fin des années 1990, affiliés au managed care dont deux principales structures sont les H.M.O. (Health Maintenance Organizations) et les P.P.O. (Preferred Providers Organizations). Cependant, dans ce système, le producteur de soins est en même temps assureur, et le médecin ne peut plus décider en fonction de ce qu’il estime être le mieux pour le malade, mais en fonction de protocoles de traitement établis par des gestionnaires soucieux de contrôler les coûts. De surcroît, le managed care ne pouvant résoudre le problème des non-assurés, « ils sont passés de 41 [...] à 43 millions entre 1996 et 1997 et représentent en 1999 18 % de la population » (p. 108). L’absence d’assurance maladie pour tous continue ainsi à caractériser le welfare state aux États-Unis.
La communication de Jennifer Merchant porte sur les relations entre celui-ci et la femme, notamment la mère potentielle indigente. S’intitulant « Les “mauvaises mères” : l’État, les femmes et la réforme du welfare », son article est une vraie contribution importante à l’élucidation de ces relations. Il éclaircit le fait que, « dans le domaine de la procréation, l’État “affaibli” par la décentralisation fédéraliste s’avère au contraire être un État fort en dépit de sa fragmentation » (p. 121). Et c’est d’autant plus vrai après la transition de l’A.F.D.C. vers la T.A.N.F. (Temporary Assistance to Needy Families) par la loi du 22 août 1996 que l’intervention de l’État est renforcée « à ses deux niveaux : l’État fédéral, profitant de la multiplication d’instances gouvernementales et de critères à respecter, contrôle de plus près la “nouvelle liberté” des États fédérés; ces derniers, à leur tour, interviennent davantage dans la vie privée de leurs citoyens » (p. 132-133). Cette intervention accrue de l’État concerne surtout l’une des mesures les plus coercitives de la T.A.N.F. que sont les politiques de seuil familial (family caps). Selon leurs règles, on diminue ou supprime des allocations en cas de nouvelle naissance d’enfant, alors que les normes fédérales du programme A.F.D.C. stipulaient qu’à chaque nouvelle naissance dans une famille bénéficiaire devait correspondre une augmentation des allocations mensuelles. L’auteur analyse bien ce « bio-pouvoir » foucaldien qui veut « contrôler et sanctionner les personnes indigentes, surtout les femmes, qui font preuve d’un comportement sexuel indésirable en ayant des enfants » (p. 113).
L’article de C. Ghorra-Gobin « Welfare Reform ou Welfare Challenge : le point de vue des villes » traite un autre volet de la réforme du welfare de 1996, à savoir les relations entre celle-ci et les municipalités urbaines. Il s’agit de la faible performance des programmes sociaux au sein de ces dernières. En effet, « ces programmes autorisent certes une population à survivre mais présentent le sérieux inconvénient de la maintenir dans un isolement spatial, en retrait des réseaux économiques, sociaux et politiques » (p. 143). La réforme de 1996 cherche-t-elle ainsi à responsabiliser ces gens, à les socialiser en les remettant dans la sphère du travail ? On pourrait situer cette question dans le contexte de la problématique du welfare au workfare, bien que celle-ci soit plus compliquée dans les territoires des inner-cities qu’ailleurs, notamment les edge-cities où s’opère la dynamique économique. En tout cas, il me semble que l’auteur est un peu optimiste sur l’efficacité de la conjugaison de la T.A.N.F. et de cet autre programme qu’est l’E.I.T.C. (Earned Income Tax Credit) en tant qu’impôt négatif. En effet, le fossé s’élargit ainsi entre les pauvres qui peuvent travailler et ceux qui ne peuvent pas le faire.
L’article de Pierre Guillaume à la fin du livre porte sur « L’État-providence au Canada ». Il décrit les lignes de force de sa construction ainsi : « initiatives globales du pouvoir fédéral, mise en œuvre ultérieure et parfois dépassement des intentions initiales, dans chaque province, aux termes de lois d’application locale » (p. 163). Par exemple, la loi fédérale sur les soins médicaux est votée en 1966, bien que très tardivement par rappport aux États européens. Son application au Québec s’opère aux termes de la loi du 1er novembre 1970, date de la mise en place de l’assurancemaladie, et la couverture de ce risque majeur est fort complète grâce aux soins totalement gratuits. C’est ainsi que le welfare state canadien se distingue de celui aux États-Unis surtout par l’existence d’une assurance-maladie universelle, même si certains Canadiens, placés devant des déficits budgétaires de plus en plus lourds, « trouvent des vertus au libéralisme américain, donc au recours à l’assurance individuelle auprès de compagnies privées » (p. 170).
Au bout du compte, cet ouvrage collectif n’est pas une simple compilation d’articles. Il analyse bien origines et facettes du welfare state en Amérique du Nord. Mais il est regrettable qu’aucun auteur n’éclaircisse le processus de sortie de la courbe en M du taux d’emploi des femmes par âge en Amérique du Nord. En effet, on peut penser que cette sortie est indispensable à la formation d’un welfare state digne de son nom. Les États-Unis ont accompli cette sortie surtout par la politique d’affirmative action depuis l’ère de la « Grande société » des années 1960; en revanche, les États-providence scandinaves l’ont fait par la méthode directe de l’emploi massif des femmes dans le secteur public du welfare, tandis que le Japon reste le seul pays hautement industrialisé qui ne puisse pas encore sortir de ce type M d’emploi des femmes.
Atsushi FUKASAWA
Marie-Sylvie DUPONT-BOUCHAT et Éric PIERRE (sous la direction de). – Enfance et justice au XIXe siècle. Paris, P.U.F., 2001,416 pages.
Avec ce livre, voici une véritable analyse comparative qui a de quoi réjouir ceux que crispent certains titres d’ouvrages lorsque lecture faite, ils ne trouvent que juxtaposition d’exemples ou insertions anecdotiques sur les pays qui ne sont pas la France. Ici, pas de ces demi-mesures. La comparaison est au cœur de la problématique, elle soutient le plan et justifie une note méthodologique sur l’histoire de cette recherche.
L’équipe s’est constituée sur des bases amicales et scientifiques. Elle associe des historiens, des juristes, des criminologues. Les territoires couverts ont été principalement la France, les Pays-Bas, la Belgique, le Canada. Il y a là une des limites de l’ouvrage. Cette remarque faite, le lecteur est séduit par la cohérence du projet et la solidité des analyses qui s’appuient sur une connaissance pointue du droit, des pratiques judiciaires et du milieu de la philanthropie.
Les auteurs se sont intéressés à la genèse des politiques sociales de protection de l’enfance trouvant leurs origines dans la prise en charge par la justice et dans les institutions correctives. Il s’agit alors d’éclairer les conditions qui ont permis l’adhésion d’un pays, d’une civilisation à un « modèle protectionnel ou éducatif » de prise en charge de l’enfance à problème. Le glissement d’une problématique de la correction vers une logique de protection a sa place dans une révolution des politiques sociales qui fait de la reconnaissance du risque un pivot de l’intervention publique.
L’originalité du travail vient de l’importance accordée aux réseaux d’échanges entre pays. Alors que les politiques de l’enfance s’élaborent dans le cadre des États et des communautés nationales, les auteurs ont fait le choix d’éclairer ces décisions par la recherche d’influences supranationales tant la concordance entre certaines dates appelait à se poser la question de la fabrication et de la circulation des modèles et de leur traduction dans les pays. C’est toute la richesse de ce travail que de s’intéresser à l’émergence d’une sensibilité internationale, à sa traduction dans la constitution d’une « internationale de la protection de l’enfance » et de tenter d’évaluer son poids dans l’élaboration des politiques nationales. Jules Lejeune, ministre belge de la Justice vers 1890, est présenté comme le prototype de ces nouveaux philanthropes. Grand promoteur de congrès internationaux et président de nombreuses sociétés charitables, il organise la mise en scène internationale de sa politique pour tenter de la faire accepter sur le plan national.
Soucieux de contextualiser les changements qu’ils observent, les auteurs n’hésitent pas à aborder également des questions plus délicates comme celles du statut des modèles qu’ils identifient, des usages qui en sont faits. Ils s’interrogent sur les retombées de ces échanges intellectuels lorsqu’il s’agit de faire des choix politiques. Deux grands moments sont identifiés et justifient une structure en deux parties.
Premier moment, celui des origines et du premier développement des institutions pour enfants. C’est, selon un découpage classique, le temps des prisons et des enfants « corrigés » qui s’étend sur les deux premiers tiers du XIXe siècle. Les années 1820-1840 marquent un véritable changement dans les mentalités avec le sentiment de la spécificité de l’enfance. Un parallèle pourrait d’ailleurs être fait avec les conclusions de Jean-Noël Luc sur la petite enfance. Dans tous les pays concernés, le souci de l’enfance délinquante émerge à peu près au même moment, dans le courant des années 1830, et dans un même milieu : celui de la philanthropie pénitentiaire. La notion d’enfance reste assez large et floue mais c’est déjà une étape alors que l’enfance populaire dispose d’espaces spécifiques restreints dans la société. Les auteurs présentent l’institution correctionnelle comme un des premiers laboratoires d’un savoir sur l’enfance populaire.
Le second moment correspond à l’apparition des premières lois protectrices de l’enfance dans les années 1870-1880, avec l’intervention de l’État dans les familles populaires. Ce temps est marqué par le développement des débats internationaux après que les vedettes de la philanthropie aient constitué le premier réseau d’échanges. Face à l’échec de la prison, l’objectif est alors de lutter plus efficacement contre la criminalité en inventant une politique de prévention axée sur l’enfance, désormais cible privilégiée des actions de « défense sociale ». Après les travaux de Jacques Donzelot dans ce même champ ou ceux de Catherine Rollet sur la question des politiques de la petite enfance, la césure des années 1880 retient une nouvelle fois l’attention des chercheurs lorsqu’il est question de retracer les étapes de la construction d’un objet : l’enfance à protéger.
Face à l’existence de problèmes communs, des objectifs identiques sont avancés. Les discussions font apparaître la nécessité de réformer les lois, les institutions et de développer le patronage. Une nouvelle logique juridique cherche à dépénaliser la délinquance juvénile. De nouvelles lois sont adoptées comme celle de 1889 sur la déchéance paternelle en France qui a pu servir de modèle dans d’autres pays. Elle doit permettre d’étendre la protection à des couches de plus en plus larges d’enfants dans des milieux présentés comme à risques.
L’histoire des établissements correctionnels reflète l’inégale pénétration des idées nouvelles. La Belgique décide de frapper fort avec l’arrêté royal du 7 juillet 1890 qui transforme en Écoles de bienfaisance les anciennes institutions pénitentiaires et les écoles de réforme pour mineurs délinquants et vagabonds. Tout un symbole : ces nouvelles écoles relèvent désormais de l’Administration de la bienfaisance et non plus de l’Administration pénitentiaire.
Avec la mise en place des tribunaux pour enfants, la conception retenue et le rôle qui leur sont attribués, les auteurs mesurent les écarts dans les changements concédés par les nations. Les influences sont réelles qui participent à une pensée occidentale de la protection de l’enfance. Le modèle protectionnel se construit sur un savoir du jeune. Un classement selon un état moral et non pénal se constitue et annonce une psychologisation du jeune. L’État philanthrope se dessine. Un État qui s’appuie sur l’initiative privée en même temps qu’il la contrôle. Pourtant l’hétérogénéité est forte lorsque des réformes sont introduites. Les lois, les pratiques reflètent le poids des traditions nationales. Interfèrent avec les projets internationaux le degré de centralisation des États, le niveau de développement de la fonction publique, le dynamisme propre aux sociétés civiles, les modalités de formalisation juridique des rapports sociaux et bien d’autres facteurs.
Dans le sujet qui est le leur, les auteurs parviennent à une périodisation des mutations qui révèle la dimension internationale de certaines aspirations et le poids des échanges entre différentes aires géographiques et nationales. L’ouvrage est une nouvelle pièce à verser au dossier de l’efficacité de l’analyse comparative en histoire. Avec une telle étude, les historiens sont une nouvelle fois invités à remettre en cause leurs certitudes nationales par la prise en compte de différentes échelles d’observation.
Pascale QUINCY-LEFEBVRE
Conxita MIR. – Vivir es sobrevivir. Justicia, orden y marginación social en la CatalunËœa rural de posguerra. Lerida, Editorial Milenio, 2000, 301 pages.
L’auteur, qui a déjà travaillé sur la répression économique dans la province de Lérida à partir des sentences du Tribunal de Responsabilités Politiques, s’attache dans cet ouvrage à démontrer comment le vainqueur, passés les premiers temps de la répression la plus féroce, installe son système de valeurs et transforme les relations entre l’État et la société. Après s’être imposé par la terreur dans l’immédiat aprèsguerre, au moyen des tribunaux militaires et d’exception, le régime franquiste entreprend d’éradiquer toute forme de marginalité et prétend étendre son contrôle sur la vie privée. A cette fin, il met plus particulièrement sous surveillance les classes populaires et fait appel cette fois à l’action des tribunaux civils dont l’activité ne cesse de croître, laissant aux autres juridictions le soin de se spécialiser dans les affaires politiques.
La première partie de l’ouvrage – la plus longue – est consacrée à l’étude exhaustive des délits, à partir des sentences du tribunal pénal. Dans les premières années du régime, alors que la recherche des denrées de première nécessité est la préoccupation quotidienne d’une grande partie du peuple, l’activité judiciaire vise prioritairement les atteintes à la propriété – près de la moitié des délits qui viennent en jugement. A la suite de la réforme du code pénal intervenue en 1944, les tribunaux commencent à s’intéresser aux délits contre la morale et les bonnes mœurs. Désormais consolidé, le pouvoir franquiste se préoccupe d’établir l’ordre moral dont il se réclame. Les abandons d’enfants, les avortements, la prostitution font l’objet de poursuites en constante augmentation sur l’ensemble de la période étudiée.
Dans la deuxième partie, C. Mir souligne le rôle joué par les informateurs officiels du Tribunal de Responsabilités Politiques – maires, membres de la police, de la phalange et du clergé. Ces derniers, insiste l’auteur, particulièrement traumatisés par les persécutions subies pendant la Guerre Civile, furent particulièrement actifs dans la délation et le refus de toute réconciliation.
La troisième partie, centrée sur l’étude des sommaires des conseils de guerre, évalue le degré d’implication de la société civile dans le système de répression. Près de 5 % de la population totale de la province fit l’objet d’enquêtes qui ne se conclurent pas cependant toutes par une condamnation. De tels résultats n’auraient pu être atteints sans la collaboration d’une partie notable de la population. Pour l’auteur, ce concours, moyen d’initiation politique, devint un instrument de cohésion autour du vainqueur.
L’exploration, au-delà des seules archives des tribunaux d’exception, de fonds judiciaires encore peu exploités n’est pas le moindre atout de l’ouvrage. On sait gré à l’auteur d’avoir ainsi mis à jour des pans trop longtemps passés sous silence de la répression ordinaire et, avec eux, quelques-uns des mécanismes les plus obscurs de l’enracinement franquiste dans la société espagnole.
Phryné PIGENET
 
L’ESPACE DES VILLES
 
 
Natacha COQUERY (textes réunis et présentés par). – La boutique et la ville. Commerce, commerçants, espaces et clientèles, XVIe -XXe siècles. Tours, Publications de l’université François-Rabelais, 2000, 505 pages.
Cet ouvrage, publication des actes d’un colloque qui s’est tenu des 2 au 4 décembre 1999 à Tours, est ambitieux. Vingt-cinq communications traitent des relations entre la boutique et la ville dans un champ chronologique large : une moitié traite de l’époque moderne et l’autre de la période contemporaine. Il s’agit en effet de « mettre en relief la question des permanences et des mutations », selon Natacha Coquery qui est à l’origine de l’entreprise. De même, la diversité des lieux d’études – Paris, la province française et des villes européennes – est un choix destiné à poser « le problème des modèles, des singularités ou des décalages » (p. 8). Dès lors, le lecteur, frappé par l’hétérogénéité de l’ensemble, doit lui-même construire son chemin dans ce dédale de textes, en fonction de ses centres d’intérêt. Mais le résultat s’avère finalement réussi.
Tout d’abord, la boutique apparaît dans ses multiples formes qui échappent aux définitions strictes : aux boutiques sédentaires et en dur s’ajoutent les échoppes de bois plus éphémères ou les boutiques portatives des vendeurs de rue. En outre, comme le montre Anne Montenach dans son étude sur la boutique à Lyon au XVIIe siècle, « la rue prolonge l’espace marchand de la boutique » dans de nombreux cas où le boutiquier envoie des membres de sa famille vendre des marchandises dans la rue. La séparation entre économies « formelle » (un commerce sédentaire et légalisé) et « informelle » (la pratique des vendeurs de rue) paraît bien théorique, au XVIIe siècle comme au XXe siècle. Autrement dit, reprend Geoffrey Crossick dans la conclusion du colloque, la boutique apparaît comme un phénomène fragile : « On ne peut pas la réduire aux murs, toits et vitrines qui imposent une espèce de lisibilité mais qui ne peut qu’offusquer le monde complexe de la vente au détail » (p. 484). Cette fragilité est accentuée par de multiples concurrences, au sein même des marchands « commensaux » fournisseurs du roi et de la cour au XVIIe siècle (Sophie de Laverny), entre drapiers et merciers en Bretagne (Anne-Françoise Garçon) ou entre boutiquiers et colporteurs à Grenoble (René Favier) au XVIIIe siècle, ou encore entre commerce de détail et industrie à Lyon au début du XXe siècle (Audrey Soria).
Ce sont tout d’abord les pratiques des boutiquiers qui apparaissent tout au long de l’ouvrage. Elles ne sont pas nécessairement liées aux « aptitudes traditionnelles » de tel ou tel groupe de migrants, explique Claire Zalc qui se consacre aux petits entrepreneurs étrangers dans le quartier parisien de Belleville entre les deux guerres. En effet, ces aptitudes varient avec le contexte. Plus largement, les pratiques des boutiquiers ne sont pas exclusivement décrites en termes de retard, ce qui est souvent le cas dans la littérature consacrée aux grands magasins. Certes, Marc Martin insiste sur la résistance des boutiquiers à la publicité au début du XXe siècle, mais celle-ci témoigne surtout des relations difficiles à ce moment-là entre les détaillants et les industriels, et l’auteur différencie les secteurs d’activité. Et, plus généralement, il est souvent question ici de la capacité des boutiquiers à apprendre et à innover en matière commerciale. Liliane Hilaire-Pérez étudie précisément les « boutiques d’inventeurs » à Londres et Paris au XVIIIe siècle. Heidrun Homburg se demande quant à elle comment la communauté marchande de Leipzig fait l’apprentissage de l’économie de marché entre 1750 et 1850. Olivier Dautresme décrit l’utilisation du prix fixe par une boutique de luxe du Palais Royal à la fin du XVIIIe siècle. Christine Velut insiste sur l’aménagement intérieur des boutiques de papier peint à Paris (1750-1820), tandis que Françoise Tétart-Vittu et Francis Courpotin étudient l’architecture et le décor de boutiques du XVIIIe au XXe siècle. René Péron insiste enfin sur la capacité d’innovation du petit commerce au XXe siècle.
Ce sont ensuite les pratiques des acheteurs qui sont analysées, même si Geoffrey Crossick déplore à juste titre qu’elles ne fassent pas l’objet de plus de recherches. Le « shopping » apparaît en effet bel et bien ici comme une pratique socialement et historiquement construite, qui fait l’objet d’apprentissage sur plusieurs siècles et de multiples façons. Au XVIIIe siècle se dessine par exemple, montre Claire Walsh à partir d’une étude des récits de voyages, un nouveau type de visiteur à Paris : le touriste acheteur international. Le shopping est alors progressivement défini comme la capacité de comparer et d’évaluer les marchandises et les boutiques, ou de maîtriser les techniques de marchandage. Les guides de Paris ont dans ce cadre une fonction pédagogique : expliquer comment devenir un touriste acheteur – puis, à la fin du XVIIIe siècle, une touriste acheteuse – avertis. Les « formateurs de goût », comme Madame Belsent, marchande de mode parisienne à la cour de Florence au XVIIIe siècle, présentée par Caroline Fontaine, jouent à cet égard un rôle important. Le crédit a dans ce cadre un sens spécifique : il est socialement convenable de ne pas payer ses fournisseurs immédiatement, et cela n’est pas nécessairement lié à une impossibilité de payer ses dettes. S’intéressent à la période contemporaine et à des clients moins fortunés, Robert Beck décrit des ouvriers qui font leurs achats le dimanche au début du XXe siècle, parce qu’ils ont rarement le temps en semaine et parce qu’ils sont souvent payés le samedi soir. Claire Lévy-Vroelant décrit quant à elle le mode d’achat fragmentaire et par petite quantité dans les commerces d’alimentation parisiens des années 1930 aux années 1950. Ces pratiques sont indissociables des modes de paiement et des difficultés financières des milieux populaires. La pratique extrêmement fréquente du crédit nécessite la création de relations de confiance et elle génère une interdépendance très claire. C’est le cas pour les boulangers et leur clientèle, comme le montrent Brigitte Maillard pour Tours au XVIIIe siècle et Bernadette Angleraud pour Lyon au XIXe siècle.
La nécessité de distinguer la nature des boutiques et les clientèles concernées apparaît évidente à l’époque moderne comme à l’époque contemporaine : le crédit accordé au XVIIIe siècle par les selliers carrossiers à la haute aristocratie parisienne qui se déplace dans un attelage (David Lussault) n’a pas le même sens que le crédit accordé par les petits boutiquiers de Lisbonne à la même époque (Maria Manuela Rocha), et encore moins par celui qu’accordent les boulangers aux ouvriers du XIXe siècle. Le lecteur pourra dès lors s’interroger sur les modalités d’évolution dans le temps de ces pratiques et sur les modes de diffusion d’une classe à l’autre ou d’un pays à l’autre. Certains éléments paraissent quant à eux traverser les siècles : la diversité des définitions du terme de « boutique » et la complexité des pratiques de shopping. En effet, du XVIIe au XXe siècle, la fréquentation des boutiques n’a pas exclusivement un objectif commercial. Claudine Marenco décrit par exemple les pratiques des habitués de ses libraires de la Nièvre aux XIXe et XXe siècles qui se retrouvent non seulement pour acheter ou louer des livres mais pour bavarder ou parler affaires. Michel Lenfant et Arnaud Gasnier insistent quant à eux sur les pratiques contemporaines qui consistent à se donner simplement rendez-vous dans un magasin, sans nécessairement consommer. Les pratiques de shopping et leur contribution à la construction sociale de la ville constituent ainsi un véritable objet qui méritera sans aucun doute d’autres recherches historiques de nature comparative.
Peut-être l’une des lignes directrices implicites de toutes ces recherches est-elle en fin de compte l’accent mis sur les « pratiques » au sens large que sont la vente, l’achat ou l’échange. Il s’agit de voir comment ces pratiques sociales liées à la boutique contribuent à définir la ville. L’ensemble complète à cet égard utilement les nombreux travaux anglo-saxons qui insistent beaucoup plus sur la « culture » de consommation, la psychologie des acheteurs, le monde de la séduction, les représentations liées à la société de consommation... que sur les « pratiques » proprement dites. La plupart des communications ont ici en commun d’essayer d’interroger ces pratiques, tentant de construire des ponts entre l’histoire urbaine, l’histoire sociale et l’histoire de la consommation.
Marie-Emmanuelle CHESSEL
Isabelle BACKOUCHE. – La trace du fleuve. La Seine et Paris (1750-1850). Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 2000,430 pages. « Recherches d’histoire et de sciences sociales ».
Du milieu du XVIIIe siècle à celui du XIXe, l’encadrement chronologique de l’ouvrage est si peu commun, si peu académique qu’il est déjà presque l’exposé des résultats : c’est de ces décennies que date la séparation. « Ce n’est ni l’histoire de Paris ni l’histoire de la Seine que les pages qui suivent donnent à lire, mais celle des relations entre une ville et son fleuve ». En commençant son ouvrage par cette phrase, Isabelle Backouche souligne cet aspect. Il convient cependant de ne pas accorder foi à ses dénégations : ce sont bien leurs rapports qui ont construit la ville et le fleuve d’aujourd’hui, et il est impossible de comprendre l’une et l’autre si l’on ne prend pas en compte cette donnée essentielle. Dès lors, aucune histoire de Paris ou de la Seine à l’école contemporaine ne peut faire fi de cette dimension. C’est dire le caractère essentiel de cet ouvrage, version publiée d’une thèse préparée à l’E.H.E.S.S. sous la direction de Bernard Lepetit.
Le fleuve était au début du XVIIIe siècle un espace urbain, un espace essentiel de la vie urbaine auquel, par de nombreux biais, avaient recours les Parisiens. Lieu de réjouissance, lieu de fête où l’on se pressait pour assister aux joutes ou contempler les feux d’artifice tirés entre le Pont-Royal et le Pont-Neuf. Lieu d’habitat, avec des immeubles de cinq étages sur le Pont au Change où l’on a pu dénombrer jusqu’à 4 000 personnes (il faut voir au musée Carnavalet le tableau d’Hubert Robert représentant la démolition des maisons d’un de ces ponts). Lieu de commerce, lieu de commerces, avec ses boutiques, ses négoces de toutes sortes. Espace économique avant tout, puisque c’est par le fleuve qu’arrivait tout ce qui faisait vivre la ville : l’eau bien sûr, puisqu’il fallait de l’eau potable pour près d’un million de Parisiens (d’où ces fontaines, ces pompes, ces abreuvoirs), les matériaux qui permirent la croissance de la ville, mais surtout la nourriture. Véritable marché, le fleuve était l’endroit où l’on se rendait pour acquérir tous les produits qu’il avait portés. En amont, le port Saint-Paul, en aval, le port Saint-Nicolas, avaient acquis leurs spécialisations par la nature des marchandises qu’ils recevaient. Dès lors, nombre de métiers s’exerçaient et occupaient les berges, devaient se les partager, et le fleuve en devenait source de conflits sans cesse renouvelés. Il y avait bien sûr les porteurs d’eau (à tonneau ou à bretelles), les pêcheurs, les teinturiers, les blanchisseuses dans plusieurs dizaines de bateaux à lessive amarrés, en aval surtout, dans la ville. Mais il y avait également les tripiers (qui lavaient leurs produits dans la Seine et les cuisaient vers le Châtelet), les bouchers qui s’y débarrassaient des os, d’où d’innombrables conflits avec le gouverneur de la pompe de la Samaritaine. Un courant plus intense sous les arches des ponts explique l’existence des moulins au cœur de la ville. Comme il coûtait moins cher de détruire les bateaux que de les faire remonter, les « déchireurs de bateaux » étaient eux aussi à pied d’œuvre. Et les Parisiens fréquentaient les bateaux de bain et même, un peu plus tard, l’école de natation établie pendant la Révolution. Toutes ces activités comme l’importance des ports permettent de souligner que la Seine n’était alors pas un lieu de flux.
C’est entre 1750 et 1850 que la Seine change, que se transforme son rapport à la ville. Le Pont au Change, le Pont Notre-Dame sont détruits dans la seconde moitié des années quatre-vingt, alors qu’ont été mises en œuvre de rigoureuses procédures d’expropriation. Il avait fallu également démolir le Grand et le Petit Châtelet. Surtout, pour faire face aux besoins toujours croissants qui imposaient des délais toujours plus longs (certains bateaux devaient attendre plusieurs mois pour pouvoir accoster et vendre leurs marchandises), il est dès les années 1760 prévu d’installer en amont, vers la Salpêtrière, établissement hospitalier édifié un siècle auparavant et qui alors est encore au milieu des champs, une gare d’eau dont les premières ébauches sont mises en œuvre. Le projet, soumis à l’opposition de marchands peu enclins à se rassembler en un seul lieu, connut de nombreux rebondissements et ne laissa à la rive gauche qu’une topographie qui tend à s’estomper, une toponymie souvent mal comprise. D’autres projets grandioses ont été abandonnés, comme celui de l’édification d’une place royale de part et d’autre de la Seine ou la reconstruction de l’Hôtel-Dieu, un hôpital qui jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle entretint un rapport étroit au fleuve.
Ce siècle fut décisif pour la Seine, lieu et enjeu de conflits entre les pouvoirs. Alors que la voie fluviale et la berge relevaient du prévôt des marchands, le lieutenant général de police, représentant dans la ville du pouvoir du monarque, avait la charge des rares berges construites, comme le quai Le Pelletier édifié à peine un siècle auparavant. La disparition du pouvoir urbain a entraîné celle de l’influence urbaine de la Seine, qui a pris sa place dans le réseau fluvial tracé dans les années 1820. Le flux, la voie fluviale sur la mer, a été alors privilégié. Les ports de vente, de déchargement ont vu leur activité réduire, puis s’interrompre. Les quais sont dès lors construits bien haut, des ponts édifiés en nombre. Les métiers du fleuve se sont peu à peu estompés. La concurrence du rail a alors achevé, au sens létal du terme, le rôle urbain de la Seine. La ligne Paris-Rouen ouverte en 1843 exacerbe une situation de concurrence rendant d’autant plus indispensable la maîtrise du niveau des eaux. Dès 1847, le chemin de fer supplante la voie d’eau pour la remontée (mais pas encore pour la descente, le courant permettant d’économiser le coût du halage). La compétition bat alors son plein entre les deux systèmes techniques, la navigation à vapeur semblant promise à un bel avenir. Mais nous sommes là dans une logique de flux et le rôle urbain de la Seine s’est peu à peu atténué. C’est cette dynamique que l’auteur met en perspective, sachant avec adresse aborder les différents aspects, économiques, sociaux, politiques, de la mutation fondamentale qu’est la désunion de la ville et de son fleuve.
Christian CHEVANDIER
Claude PETITFRÈRE (textes réunis et présentés par). – Construction, reproduction et représentation des patriciats urbains de l’Antiquité au XXe siècle. Tours, Centre d’histoire de la ville moderne et contemporaine, 1999,569 pages.
Cet ouvrage constitue les actes d’un colloque organisé à l’université François-Rabelais à Tours, les 7,8 et 9 septembre 1998 et qui a rassemblé des spécialistes de toutes les périodes de l’histoire comme Claude Petitfrère le rappelle dans son introduction en insistant sur la volonté des organisateurs de ces journées de donner la parole à des spécialistes de toutes les périodes historiques, dans une perspective totalement diachronique et pour une aire géographique très large. A travers les 40 communications reviennent des questions essentielles dont Claude Petitfrère rappelle l’importance et Maurice Sartre, en conclusion de ces Actes, les reprend en faisant la synthèse des différentes réponses apportées. Évoquons-les avant de faire un inventaire des différentes communications. Le terme patriciat tout d’abord est-il bien choisi ? ne faudrait-il pas plutôt parler d’élites, de notables ? La variété des mots employés par les historiens ou par les patriciens eux-mêmes pour se désigner traduit la diversités des systèmes de valeurs et des critères de reconnaissance. Comment définir ce groupe d’individus, quels sont les éléments constitutifs de l’identité patricienne (part de la naissance, de l’hérédité et de la fortune, identité culturelle), y a-t-il un mode de vie patricien ? Les rapports entre patriciat et noblesse, patriciat et bourgeoisie sont au cœur de cette réflexion, écrit Claude Petitfrère. Comment définir aussi les relations entre ces élites urbaines et le pouvoir central et les hommes qui sur place incarnent ce pouvoir ? Ce patriciat est-il ouvert ? comment se développent et s’organisent les relations avec « les familles nouvelles », comment s’organisent les réseaux d’alliances ? Plusieurs intervenants ont mis l’accent sur cette question essentielle de la stabilité et du renouvellement des patriciats urbains. Comment ces patriciens se font-ils reconnaître par leurs concitoyens (plusieurs communications insistent sur l’importance de la mise en scène de la mort et des divers monuments qui assurent la survie de leur mémoire) ? On le voit, les questions abordées sont au cœur de toute réflexion sur la ville et les sociétés urbaines. Elles ont été organisées autour de trois grands thèmes que nous allons suivre pour présenter les différentes communications.
Le premier thème a pour titre : les processus de formation, pérennisation ou remplacement du patriciat. Henri-Louis Fernoux évoque le poids de la géographie dans la fortune des élites des cités de Bithynie sous le Haut-Empire, insistant sur la diversités des patriciats urbains et sur l’importance des contraintes géographiques dans le développement des cités et l’épanouissement de leurs élites. Janine Cels, à partir de l’exemple du poète Horace, s’interroge sur l’éducation que celui-ci a reçue et sur son milieu familial. Boris Bove a intitulé sa communication : y a-t-il un patriciat à Paris sous le règne de Philippe le Bel (1285-1314) ?, ce qui lui permet une réflexion sur le mot patriciat que les médiévistes répugnent à employer; s’appuyant sur l’étude précise de 18 personnes, il montre l’existence d’une classe échevinale qui concentre entre ses mains l’essentiel du pouvoir économique et politique dans la cité. Jean Tricard, comparant l’itinéraire de deux hommes aux handicaps et aux chances voisins au départ, montre deux stratégies de conquête du pouvoir municipal à Limoges au XVe siècle : la tentative de prise du pouvoir par la force, la conquête de la première place par le mariage. Ce pouvoir peut aussi être conquis par le savoir comme le développe Bernard Chevalier qui présente le renouvellement des élites urbaines en France au début de l’âge moderne (1350-1550) et montre la place croissante prise par les juristes au sein des élites urbaines en France, la nouvelle bourgeoisie est une classe de lettrés. A partir de l’étude de 1 602 personnes, Pedro De Brito montre que le patriciat de Porto au XVIe siècle est constitué d’un groupe réduit d’une douzaine de familles enrichies par le grand commerce international qui investissent dans les biens immobiliers. A partir de l’exemple de Nantes, qu’il connaît bien, Guy Saupin suggère de nouvelles méthodes pour analyser le renouvellement ou la reproduction des oligarchies municipales en France sous l’Ancien Régime : faire émerger les divers systèmes de parenté et, à partir de là, dégager le noyau central de l’oligarchie. Sylvie Mouysset analyse les stratégies lignagères des membres du corps de ville de Rodez aux XVIe et XVIIe siècles qui évoluent à partir du règne de Louis XIV, le déclin économique de la ville s’accompagnant de la disparition de la voie consulaire au profit de l’office. A Tours, dans les deux derniers siècles de l’Ancien Régime existe bien un patriciat municipal mais, s’appuyant sur une solide étude des maires de Tours à cette période, Claude Petitfrère considère que ce patriciat n’est pas refermé sur lui-même, les familles « anciennes » s’ouvrent largement aux familles « nouvelles », grâce aux alliances matrimoniales. La réforme municipale de L’Averdy, à partir de l’exemple de Tours, présenté par Béatrice Legrand-Baumier, facilite cette ouverture en permettant l’émergence de quelques hommes nouveaux. Par contre, le recrutement des officiers du bureau des finances de Tours, étudié par François Caillou, évolue peu de 1577 à 1790. Et, en Bourgogne, d’après Christine Lamarre, s’est constitué dans les petites villes un patriciat urbain, certaines mairies étant occupées par la même famille durant tout le XVIIIe siècle. En examinant le devenir des titrés impériaux de 1808 à 1914, Natalie Petiteau s’interroge sur le rôle des villes dans l’émergence des élites du XIXe siècle. Fabrice d’Almeida montre la mort des patriciats traditionnels en Italie au lendemain de l’unification. Une étude comparée des élites à Lyon et à Strasbourg, des années 1870 aux années 1930, permet à Jean-Luc Pinol d’aborder le problème des relations que les élites entretiennent avec l’espace urbain, en particulier avec l’espace résidentiel.
Douze communications sont regroupées sous le thème : instrumentalisation et légitimation du pouvoir patricien. Claire Feuvrier-Prévoyat s’interroge : peut-on gouverner à Rome sans argent ? Le premier ouvrage écrit par Cicéron lui permet de montrer la place de l’argent dans un manuel de rhétorique. L’exemple d’une famille d’Asie Mineure au IIe siècle conduit François Kirbihler à constater que les membres féminins de la famille interviennent dans la plupart des champs d’action offerts à l’activité de femmes. Grâce à l’étude de plus d’un millier d’inscriptions faisant état de constructions, découvertes dans la province du Hauran (actuellement située dans le sud de la Syrie et le nord de la Jordanie), Annie Sartre-Fauriat montre que les constructions monumentales y sont majoritairement le fait de donateurs. Pour Stephen Mitchell, dans les cités de l’empire romain en Orient les notables étaient liés par une culture commune et partagée. L’exemple de communes de Toscane au XIIIe siècle étudiées par Odile Redon montre comment le savoir juridique permet de prendre place aux premiers rangs de l’appareil communal, tandis que Maurice Brock démontre que dans cette Toscane de la Renaissance le patriciat urbain s’approprie l’espace rural d’une façon symbolique grâce à l’art. Pour Anne-Marie Cocula, Bordeaux voit, au XVIe siècle, la naissance d’un patriciat parlementaire fort, tandis qu’au Mans les travaux de Jean-Marie Constant font apparaître l’existence d’un patriciat à deux têtes, le présidial et l’Hôtel de ville. Dans une petite ville de Lozère, Marvejols, gros centre industriel textile à la fin du siècle dernier, s’enrichissent « de belles familles », évoquées par Yves Pourcher. A Mulhouse, étudiée par Sylvie Aprile, les transformations économiques et sociales de la première moitié du XIXe siècle entraînent le développement d’un patronat, héritier d’une oligarchie bourgeoise ancienne, qui a le souci de construire une représentation urbaine iconographique et littéraire en harmonie avec la vocation industrielle de la ville. La lecture de l’histoire des chambres de commerce aux XIXe et XXe siècles à l’aune de la notion de patriciat conduit Jean-Marie Moine à poser la question de la naissance d’un patriciat économique. La carrière d’Ernest-Antoine Seillière, évoquée par Monique de Saint-Martin, montre comment les descendants des maîtres de forges pourraient incarner une nouvelle figure de patricien.
Le troisième thème, le patriciat en représentation, représentation du patriciat, rassemble treize interventions. Sophie Collin-Bouffier étudiant les élites urbaines en Sicile grecque du VIIe et Ve siècle avant J.-C. montre que ces élites reproduisent un modèle homérique, tandis que la classe politique athénienne à l’époque classique, d’après Pauline Schmitt Pantel, s’affirme à travers le luxe et des pratiques somptuaires, comme à Palmyre où les notables décrits par Jean-Baptiste Yon cherchent à manifester leur pouvoir et leur influence à travers la localisation et le luxe de leurs monuments funéraires. Les élites romaines, présentées par Jean Andreau, s’affirment à travers la ville, une ville qui domine la campagne. Au Moyen Age, l’iconographie des Grandes chroniques de France donne l’image d’un patriciat urbain dominateur, acteur des relations de la ville avec les pouvoirs : les patriciens « sont les gardiens et les touriers de la ville », écrit Christine Bousquet-Labouerie. En Allemagne médiévale, pour Thomas Zotz, les tournois et les livres de famille peuvent être considérés comme des témoignages significatifs de la représentation de la noblesse urbaine. Grâce au développement de l’archéologie du bâti civil urbain depuis la fin des années 1980, Catherine Arlaud, Joëlle Burnouf et Jean Maire peuvent présenter les traits originaux des maisons patriciennes, à Lyon et à Strasbourg à la fin du Moyen Age. Les magistrats municipaux affirment leur puissance par la splendeur de leur habit de cérémonie, à l’occasion des entrées royales, dans les villes des XVIe et XVIIe siècles, étudiées par Denise Turrel, mais ce pouvoir municipal peut aussi s’affirmer par la construction d’hôtels de ville imposants, évoqués par Pascal Lievain. Au XIXe siècle le patriciat urbain bisontin que connaît bien Claude-Isabelle Brelot attache une grande importante à la qualité de sa sépulture dans les nouveaux cimetières des villes. Cette importance des monuments funéraires est également soulignée par Jean-Pierre Chaline à partir de trois villes du nord-ouest de la France. Les deux dernières communications sont des articles de synthèse. Henri Dubois rassemble et commente les contributions des médiévistes français sur les élites urbaines depuis 1945 et Gérard Chaix présente le patriciat urbain dans l’historiographie allemande contemporaine.
On le voit, cet ouvrage est riche. Il ouvre aussi de nombreuses pistes pour des recherches ultérieures; dans sa brillante conclusion Maurice Sartre évoque toutes ces enquêtes ébauchées qu’il faudra poursuivre. Il est impossible de résumer en quelques mots des interventions très denses. Cette recension très sommaire est une invitation à une lecture de ce beau travail.
Jacques MAILLARD
 
FÉMININ ET MASCULIN
 
 
Sandro BELLASSAI, Maria MALATESTA (a cura di). – Genere e mascolinità. Uno sguardo storico. Rome, Bulzoni Editore, 2000, XVI-344 pages.
Les maîtres d’œuvre de cet intéressant recueil d’essais – résultat d’un colloque qui s’est tenu en 1998 à l’Université de Bologne – soulignent à juste titre le peu d’intérêt suscité par la men’s history en Italie par rapport à d’autres pays européens et aux États-Unis. Les études sur l’identité masculine sont parfois passées par des étapes analogues à celles parcourues par l’histoire des femmes. A titre d’exemple, nous pouvons rappeler que la nécessité d’orienter les nouvelles recherches vers une approche de gender – c’est-à-dire de genre – s’est imposée au cours du temps à partir d’un regard fragmentaire, c’est-à-dire destiné à déconstruire essentiellement les identités et les rôles masculins. La contribution de Maurizio Vaudagna se penche en particulier sur le vaste panorama des études menées aux U.S.A. et sur leurs relations avec l’histoire des femmes. La communication de Maura Palazzi est tout aussi riche, et revisite très attentivement, tout en les discutant, les évolutions les plus significatives et les contributions les plus originales de l’abondante historiographie sur le genre désormais présente en Italie. Dans cette production se distingue, sans aucun doute, la réflexion spécifique des historiennes italiennes sur le pouvoir, c’est-à-dire l’adoption du modèle du patronage pour interpréter les relations asymétriques de genre. Catégorie d’origine anthropologique, le couple patronage/matronage a permis d’abandonner de bonne heure le modèle statique basé sur le binôme domination/subordination pour parvenir à une lecture des relations entre les genres beaucoup plus nuancée et articulée (dans cette orientation, l’apport le plus significatif est le volume co-dirigé par L. Ferrante, M. Palazzi, G. Pomata, Ragnatele di rapporti. Patronage e reti di relazione nella storia delle donne, Turin, Rosenberg et Sellier, 1988).
Les recherches les plus pointues tournent autour de deux axes thématiques : le premier – avec des essais relatifs pour la plupart à l’époque moderne – concerne « le corps masculin »; le second – avec des contributions d’intérêts plus contemporanéistes – « la représentation de la masculinité ». L’essai de Valerio Marchetti, d’une grande finesse, aborde une vaste littérature sur le rapport entre entité corporelle et rôle sexuel, en montrant comment la tradition chrétienne a fondé un modèle de domination de l’homme sur la femme en attribuant au premier le pouvoir sacerdotal et a repris – seulement en partie – les concepts grecs antiques qui attribuaient au corps féminin un caractère imparfait pour les exclure de la vraie forme d’autorité dont la fonction sacerdotale était l’une des principales incarnations. Gianna Pomata présente les résultats d’une vaste recherche qui critique radicalement l’idée selon laquelle le corps masculin a toujours été le modèle paradigmatique du corps humain, à partir duquel se sont référencés les traits féminins. A partir de la célèbre classification de Linné (1758), tournant autour de la fonction d’allaitement et de la maternité, et en analysant une riche littérature de traités médicaux, G. Pomata voit l’attribution du caractère paradigmatique au corps féminin souvent nié et laissé de côté même par les études sur le genre. Au centre des contributions de Claudia Pancino et Inge Botteri, un vaste aperçu des traités médicaux de l’époque moderne : sont examinés des textes, que nous pouvons situer aux origines du processus de civilisation, consacrés au contrôle des comportements sexuels, à la diffusion des pratiques élémentaires d’hygiène, et à la réalisation d’un objectif très convoité : procréer un garçon !
La contribution importante d’Alfredo Capone est également centrée sur le rapport entre corps masculin et identité collective, en relation principalement aux expériences historiques du totalitarisme. En reprenant les études classiques de George Mosse, Capone souligne la nouveauté de la construction de l’identité masculine mise en relation avec le rite collectif et héroïque de l’acte de tuer et d’être tué au cours de l’expérience de la Grande Guerre, qui donne naissance à la recherche d’un nouveau corps collectif d’une société de masse, du nazisme et du fascisme, jusqu’aux transformations radicales de la perception du corps dans les sociétés actuelles. Ugo Zuccarello intervient sur le rapport entre masculinité et homosexualité dans l’époque contemporaine, en reconstruisant avec précision les origines et les différents courants (assimilationniste ou, au contraire, tourné vers l’exaltation des éléments transgressifs et la ridiculisation du conformisme bourgeois) des différents mouvements homosexuels, notamment allemands.
Par rapport à ces thèmes, l’impact du cinéma a été indubitablement d’une grande portée, en particulier la floraison du cinéma italien des années 1930 qui est au centre de la communication de Liliana Elena. Au fondement même de ce qui émerge en tant que donnée la plus significative de la culture du XXe siècle, à savoir l’occupation dans la sphère politique du discours sur les corps et sur l’identité des genres, le cinéma communique des modèles en conflit permanent : des images qui encouragent la modernisation (la « femme crise », par exemple, autrement dit la version italienne de la garçonne française ou de la flapper anglaise) aux figures plus rassurantes du monde rural, avec son solide patrimoine de « valeurs saines » du monde paysan. Le lien entre idéal de masculinité et image de la Nation va se spécifier ultérieurement en liaison avec l’expansion coloniale : à cet égard, cinéma et chansons populaires constituent une source très importante. Les thèmes de la représentation et de l’autoreprésentation des militants du parti communiste italien sont au centre de l’essai de Sandro Bellassai, qui a consacré au sujet une plus ample recherche (La morale comunista. Pubblico e privato nella rappresentazione del P.C.I. (1947-1956), Rome, Carocci, 2000). L’iconographie classique nous restitue l’image du communiste travailleur manuel robuste et viril, de préférence ouvrier d’une grande usine, où la force physique s’allie à une incorruptible morale ouvrière et marque la distance avec les clercs, les bourgeois, les nobles, les femmes et les homosexuels. La reconstruction du conflit entre les genres qui parcourut pendant longtemps et de manière profonde la vie du parti et le vaste débat entre les militants au sujet des comportements sexuels se révèle d’un grand intérêt, également pour la richesse des documents qui l’accompagne. Le volume se termine avec les deux essais de Marcella Filippa et Petrosino di Dario : le premier se penche sur la diffusion dans divers milieux sociaux du modèle culturel incarné par Fred Buscaglione, musicien turinois, véritable idole des années 1950, prématurément et tragiquement disparu, à la forte présence physique et au langage corporel agressif et provocateur. Le second revient sur le thème de l’homosexualité dans l’Italie des années 1950-1960, en suivant deux approches : une approche culturelle (littéraire et cinématographique) et une étude des pratiques sociales profondément marquées par les provincialismes, les hypocrisies et la mesquinerie.
Il s’agit donc dans l’ensemble d’un volume absolument riche et passionnant, à même de faire fructifier les suggestions méthodologiques les plus récentes et sophistiquées de la gender et de la men’s history.
Vinzia FIORINO (traduction d’Orsetta BECHELLONI)
Anne et Jean-Paul MARTIN-FUGIER. – Les exils de la princesse. Paris, Perrin, 2002,257 pages.
Cristina Trivulzio, marquise lombarde, vit à Milan au début du XIXe siècle. Un de ses ancêtres avait été maréchal de France. Née au sein d’une fraction libérale de l’aristocratie, hostile à la domination autrichienne et qui soutenait la lutte pour la construction italienne, elle épousera le prince Belgiojoso connu pour ses talents de chanteur, mais aussi président des Fédérés, une organisation secrète de la bonne société en lutte contre l’occupant autrichien. De son côté, la jeune marquise rejoint la Société des Bons Cousins, beaucoup plus populaire, mais tout aussi clandestine.
Il y avait là matière à une biographie que les auteurs traitèrent sur le mode romanesque. Anne Martin-Fugier, dont on connaît l’abondante bibliographie historique, consacrée en partie à la haute société du XIXe siècle, a poursuivi et achevé le travail entrepris en collaboration avec son mari, disparu en 1994. Il en résulte un livre riche d’informations et de données historiques, mené au rythme d’une vie d’aventures aux multiples rebondissements. Le parti pris littéraire permet une plongée dans une époque traversée par les luttes sociales et politiques sans que les personnalités des acteurs soient réduites à la part qu’ils prirent dans ces événements. Les amours de Cristina et ses engagements sont ainsi traités de concert, comme ils furent sans doute vécus.
Après une solide éducation, Cristina va donc s’engager dans la bataille pour l’unité italienne. Elle y mobilisera toutes les ressources que lui a offertes sa naissance. Non seulement une fortune colossale, qui lui permettra d’aider financièrement les organisations secrètes et leurs membres, mais aussi une culture et des réseaux de relations qui pourront être mobilisés pour la cause à l’échelle de l’Europe.
Forte de ses atouts, la princesse aventurière va tenter d’aller jusqu’au bout de ses choix. Notamment elle essayera de réaliser l’union entre les organisations populaires et celles ancrées dans l’aristocratie. Ce qui ne sera pas très bien perçu par son prince de mari.
De Milan à Rome, de Paris à Genève, elle ne cessera de parcourir l’Europe, et d’y mener grande vie, dans une atmosphère mondaine et cultivée (Liszt, parmi bien d’autres, sera de ses amis). Mais elle saura sortir de ce milieu et vivre aussi avec des hommes bien plus modestes. En fait la cause à laquelle elle ne cessera de se dévouer corps et âme, alors qu’autour d’elle doutes et lassitudes détournent certains compagnons de route, ne connaît ni les frontières géographiques, ni celles de la société. Entre son mari et ses amants, les milieux sociaux changent, la cause italienne demeure. Cristina, à Paris au moment de l’épidémie de choléra de 1832, se consacrera avec un grand courage aux malades les plus démunis.
Toujours filée par la police italienne, qui ne lâchait prise que pendant ses séjours à l’étranger, elle utilisa sans doute l’assurance que peut donner une haute naissance et les ressources que cela sous-entend pour faire fi des cloisonnements du monde ordinaire, ayant ce qui, pour l’époque, était un comportement d’homme. Une attitude inaugurée dès son affiliation à la Société des Bons Cousins, qui se fit sous l’accoutrement d’un jeune apprenti.
Le choix de la fiction, par ailleurs très informée, pouvait probablement mieux rendre compte de cette alliance de tension et de sérénité que peut donner l’accès aux privilèges. La connaissance de cette période tourmentée de la vie italienne nous est ainsi offerte de l’intérieur, à travers les passions, les bonheurs et les drames d’une vie pleinement inscrite dans le siècle.
Michel PINÇON et Monique PINÇON-CHARLOT
Christine BARD. – Les femmes dans la société française au XXe siècle. Paris, Armand Colin, 2001,285 pages. « U ».
Dans ce manuel destiné aux étudiants, Christine Bard donne la priorité à la participation des femmes à tous les domaines de la société. L’approche thématique et chronologique de l’histoire des femmes est articulée, dans une progression dynamique, à celle de l’histoire politique, économique, sociale et culturelle qui permet de saisir comment se négocient, pour les femmes, les possibilités d’occuper la surface sociale et symbolique selon l’état des rapports de force entre les sexes tout au long du XXe siècle.
Christine Bard analyse la construction sociale des luttes des femmes aux prises avec les représentations traditionnelles et la ségrégation organisée de la division sexuée du monde social. Ces dernières, assignant l’identité biologique au destin social, figent symboliquement la différence entre les sexes. Pourtant la mise au jour d’une documentation exhaustive concernant la réalité historique de leur participation révèle l’écart entre ces projections idéologiques et symboliques et les possibilités concrètes d’occuper des espaces connotés masculins, ainsi que la réalisation des tâches dites « masculines ». Cette mise en lumière de la volonté des femmes de lutter contre la prégnance de la symbolisation sexuée pour faire reconnaître leur légitimité à être reconnues en tant qu’égales traduit à la fois la malléabilité des frontières entre les genres (hommes et femmes peuvent partager des activités identiques) et les intérêts économiques, politiques, sociaux et culturels à maintenir la reproduction de cette division.
Qu’il s’agisse, par exemple, de la nécessité de remplacer les hommes en temps de guerre, du droit des femmes d’adhérer à un syndicat en 1920, de l’intérêt de l’Église à les encadrer, de l’accès au travail des femmes de la bourgeoisie en raison à la fois de leur accès à l’enseignement secondaire et supérieur et de la disparition progressive des dots, l’investissement des femmes dans la sphère publique s’est effectué pendant toute la première moitié du siècle en liaison avec les intérêts des structures et des institutions qui les reconnaissaient, d’une certaine manière « par défaut », tout en focalisant, voire en accentuant, leur statut de mère et d’épouse (par exemple, des années 1930 aux années 1960, avec pour point d’orgue la politique de Vichy). Dans la seconde moitié du siècle, en revanche, les luttes pour la reconnaissance de leur statut « d’individu autonome », dont le mouvement des femmes des années 1970 est l’expression paroxystique, marquent un « estompement des différences de genre » attestant la réduction des inégalités entre les sexes.
Ainsi l’accès plus massif des femmes à l’éducation, au monde du travail a contribué à développer une plus grande mixité entre les hommes et les femmes et à opérer des transformations dans la vie privée. Sous l’impulsion des luttes contestataires deux éléments majeurs ont été mis en relief. D’une part, la mise au jour de différences sociales et culturelles entre femmes dont les effets se traduisent par des possibilités de placement disparates tant dans la société que dans le monde du travail ou encore culturel. Si l’appartenance sexuée n’est pas toujours le ressort primordial des inégalités (par exemple les diplômées au chômage sont soumises à des conditions identiques à celles de leurs homologues masculins, tandis que les sous-diplômées sont surexposées à la précarité), elle est accusée dès lors que l’on ne dispose pas de ressources suffisantes la compensant. Et d’autre part, tant symboliquement que socialement, on observe une modification de la norme concernant l’identité féminine. En effet, au cours du « second XXe siècle », « l’appropriation des droits civiques et sociaux ainsi que des signes du masculin » concomitante du « processus d’individuation » des femmes a remis en cause « le métier de femme » et imposé comme norme le « travail féminin » et comme exception « la femme au foyer » dont la production culturelle, notamment cinématographique, s’est fait le relais ces vingt dernières années. En prolongement de cette nouvelle donne entre les sexes, la combinaison des charges maternelles et professionnelles peut être mise à profit pour déployer une stratégie politique fondée sur la représentation des femmes dans les instances du pouvoir suprême, dont l’aboutissement réside dans la promulgation de la loi pour la parité.
Si les femmes ont conquis leur autonomie et le pouvoir relatif de jouer avec les représentations de leur appartenance sexuée quels que soient les domaines, la réhabilitation de leur passé reste toujours l’enjeu majeur pour les années à venir. En cela, cette contribution de Christine Bard, très riche en sources, témoigne des avancées des travaux menés en sciences humaines pour comprendre la reproduction des mécanismes d’infériorisation des femmes. On ne peut qu’espérer que cette entreprise contribue à rééquilibrer les rapports de force entre les sexes et que le « devoir de mémoire » s’exerce de façon performative à l’échelle des consciences instruites de cette histoire qui traverse la discipline en sa totalité.
Delphine NAUDIER
Annick TILLIER. – Des criminelles au village. Les femmes infanticides en Bretagne (1825-1865). Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001,447 pages.
L’histoire de la criminalité, comme l’histoire des femmes, avait jusqu’ici négligé l’infanticide. C’est à l’analyse de ce terrible geste criminel et de sa perception que nous convie Annick Tillier dans son ouvrage consacré à l’infanticide en Bretagne.
L’infanticide, figure du monstrueux, peut être en effet abordé dans une perspective sociale et compris comme l’ultime moyen, souvent désespéré, de maîtrise des naissances et de préservation des réputations d’une société qui ne connaît pas l’avortement et peu la contraception. Sans déterminisme, l’auteur nous décrit avec force précision la logique sociale qui régit ce crime et sa répression. Sur cette question, la Bretagne est un terrain d’étude privilégié puisqu’avec près de six cents procès entre 1825 et 1865 (la criminalité réelle est impossible à appréhender), elle se situe au-dessus de la moyenne nationale.
Comme la plupart des études consacrées à la violence ou à la criminalité, ce sont les archives judiciaires qui procurent la source documentaire principale. Source extrêmement riche bien entendu, mais aussi filtre à l’appréhension du geste criminel : on ne connaît que les actes qui ont donné lieu à une procédure judiciaire et ces actes sont « traduits » dans la langue des magistrats. Dès lors, on ne s’étonnera pas de voir que le travail d’Annick Tilllier porte, comme elle l’écrit, une « forte empreinte judiciaire ». Cette « empreinte », loin d’être une limite, permet d’analyser la rencontre entre deux cultures, deux morales et presque deux sociétés, celle des magistrats et celle des accusés.
Les dossiers d’assises permettent, grâce aux nombreuses dépositions de témoins et interrogatoires d’accusés, une véritable plongée dans la vie rurale bretonne sur des terrains peu connus : histoire des femmes, en particulier de la solitude féminine, histoire de la violence, histoire de la justice et de l’infra-justice, rapports à l’enfant. Au-delà, c’est un processus de régulation sociale complexe mené par la communauté villageoise autour de la rencontre des sexes que dévoile Annick Tillier.
Si les affaires d’infanticide focalisent aussi intensément les regards, écrit l’auteur, c’est qu’elles « offrent un exemple tout particulier du traitement des crimes liés à la préservation de l’honneur ».
Préservation de l’honneur des mères d’enfants illégitimes tout d’abord. Les victimes d’infanticide sont en effet dans l’immense majorité des cas le fruit d’amours illégitimes. Les accusés sont presque exclusivement (mais pas uniquement) des femmes, majoritairement des filles célibataires, séduites et abandonnées, mais aussi des veuves ou des femmes mariées dont le mari est absent. Les dossiers d’assises montrent l’existence, en Bretagne, d’une certaine liberté de mœurs, même si les échanges sexuels sont le plus souvent furtifs et les liaisons éphémères. La nature des sentiments échangés, elle, demeure dans l’obscurité.
Pour ces femmes, la comparution en justice est l’échec d’une longue lutte destinée à cacher la faute. La grossesse, symptôme d’une liaison clandestine, est occultée par des moyens divers : on cache son ventre sous des vêtements, on le serre à l’aide de sangles ou de planchettes, on donne le change en exhibant des draps souillés de sang, on prétexte l’hydropisie, voire on recourt au certificat d’un médecin attestant sa « non-grossesse ». Ces tactiques de dissimulation révèlent les conceptions du corps féminin des ruraux, qui s’articulent parfois remarquablement avec le discours médical.
A cette tentative de préservation de l’honneur d’une femme répond la défense de la réputation, cette fois-ci collective, d’une communauté. Annick Tillier nous décrit l’attentive surveillance des ventres à laquelle se livrent les épouses et mères du voisinage qui s’attachent à la physionomie et au linge. Lorsque les soupçons se précisent, les interventions se font plus pressantes. Les femmes de la communauté villageoise poussent parfois le zèle jusqu’à perquisitionner au domicile ou à forcer l’examen médical. L’analyse très fine de l’auteur permet de mesurer la gradation des réactions collectives, fonction de la position de la coupable dans la communauté. La bienveillance et le silence sont permis, mais c’est une véritable mise au ban qui menace les femmes les plus vulnérables.
Cette emprise du groupe sur les individus n’est cependant pas absolue puisque certaines femmes s’entêtent dans le crime. Le déploiement d’une rumeur lancinante lorsqu’elle est confirmée par la découverte du cadavre provoque l’irruption de l’appareil judiciaire, véritable incursion étrangère dans une collectivité repliée sur elle-même.
C’est une finalité différente qui conduit l’affrontement rhétorique propre à la justice : il s’agit de déterminer la culpabilité et de rétablir l’ordre en punissant. Les juristes sont particulièrement sévères à l’égard de l’infanticide qui touche à un élément crucial de la société du XIXe siècle : la famille et la filiation. Le Code pénal place, dès lors, l’assassinat d’un enfant nouveau-né parmi les crimes les plus graves, aux côtés de l’assassinat et du parricide. Il est passible de la peine de mort. Un arrêt de la Cour de cassation de 1835 justifie la nécessité de cette répression particulière : « Il s’agit de protéger par un châtiment plus sévère la vie de l’enfant, lorsqu’elle n’est pas entourée des garanties communes et que le crime peut effacer jusqu’aux traces de la naissance ». Ce sont l’être fragile et l’individu non reconnu socialement qui sont ainsi protégés.
Or, si les magistrats se posent en défenseurs inflexibles de la moralité, les jurés paraissent, eux, plus enclins à l’indulgence. Moins de 2 % des accusés sont condamnés à mort, tandis que près de 40 % sont acquittés par les jurés de la cour d’assises de Rennes. Entre ces deux extrêmes, une gradation de peines permise par la loi de 1832 sur les circonstances atténuantes où dominent les travaux forcés à temps.
L’indulgence des jurés, source d’atermoiements permanents des magistrats, découle peut-être d’une certaine indifférence à l’homicide d’un nouveau-né qui, souligne l’auteur, n’est pas encore une personne, mais aussi de la sensibilité croissante, en particulier après 1850, à l’égard des situations sociales difficiles que connaissent la plupart des mères infanticides. Celles-ci sont ainsi fréquemment perçues comme des victimes que la loi sanctionnerait trop brutalement. C’est enfin l’impunité des complices qui est implicitement dénoncée par les jurés. Les pères, en particulier, sont légalement soustraits à la recherche en paternité et absents des dossiers dans près de 80 % des cas.
L’infanticide et son contrôle appartiennent strictement, on le voit, à la sphère féminine. Le travail d’Annick Tillier, qui met en lumière un pan méconnu de l’histoire du partage sexuel des rôles, vient combler une lacune expressément signalée en 1997 dans le recueil De la violence et des femmes [1].
Laurence GUIGNARD
Gill ALWOOD, Kursheed WADIA. – Women and politics in France, 1958-2000. Londres, Routledge, 2000,270 pages.
Dans une optique ouvertement féministe fondée sur les prémisses selon lesquelles « les femmes étaient subordonnées aux hommes » et la volonté d’éclairer « les voies possibles pour changer cette relation de pouvoir », les deux auteures étudient les rapports et les modalités d’insertion des femmes en politique sous la Ve République.
Cette étude comporte trois angles d’analyse dont la combinaison permet de saisir les interactions entre l’accès des femmes au monde du savoir propre à la science politique et celui des militantes féministes dans la redéfinition des modes de participation à l’action politique. Elle interroge donc les relations entre le genre, la politique et l’État dont les effets se traduisent par une occupation croissante de leur participation au sein des instances traditionnelles malgré la persistance des inégalités d’accès à la prise de décision et à des postes à responsabilité. Mais elle signifie que la construction de la légitimité des femmes dans ce champ s’effectue également en liaison avec le renouvellement des modes d’interprétation de leur présence et de leurs conduites. Malgré la persistance de la suprématie masculine, la production théorique initiée parallèlement par les universitaires féministes contribue à forger des catégories d’appréciation qui permettent de comprendre la construction sociale des inégalités de placement et de reconnaissance de leur participation. L’accent porté sur les modalités d’intégration des femmes révèle en outre l’intérêt et la difficulté de constituer en enjeu l’appartenance sexuée dans une tradition politique dominée par des valeurs universalistes dont les clivages étaient avant tout marqués par les relations de classes.
Le premier axe d’analyse porte sur les conditions de production de l’exclusion des femmes de l’univers politique. En faisant la critique de la science politique traditionnelle focalisée sur une réflexion menée sur les structures étatiques et gouvernementales ou fondée sur le préjugé que les femmes ne s’intéressent pas à la politique, les auteures démontrent comment scientifiquement s’est justifiée cette exclusion qui a renforcé le caractère masculin de ce domaine. A partir de l’intérêt des féministes pour la science politique, une redéfinition des indicateurs concernant les comportements politiques, l’évaluation de la participation des femmes dans les structures politiques institutionnelles, partisanes ou syndicales a été réalisée. En modifiant les méthodes de la recherche par le déploiement d’enquêtes de terrain plus qualitatives qui se substituent ou affinent les seuls constats statistiques qui, pour révéler les différences sexuées, ne les expliquaient pas, les théoriciennes de la science politique ont contribué à modifier les représentations de la participation des femmes. Ainsi, plus que le constat de leur faiblesse numérique dans les instances de représentation à l’échelle locale ou nationale, les partis et les syndicats, ce sont les modalités de leur insertion et de leur possibilité d’y évoluer qui sont analysées.
La modification des axes d’analyse a de plus ouvert la voie à une redéfinition des catégories liées au « politique ». Qu’il s’agisse de « l’activité politique » en elle-même, appréhendée à partir des mouvements sociaux de 1988 et 1995, ou encore du mouvement écologiste et féministe, les manières de participer et d’agir ont connu des mutations contemporaines de la « crise de représentation démocratique ». En cela, la seconde approche, centrée sur l’accès des femmes au monde politique par le biais de « mouvements alternatifs », analyse la redéfinition féministe du politique, important notamment des questions traditionnellement reléguées à la sphère privée, et réexamine l’activité politique sous cet éclairage.
Dès lors que la prise en compte de leur présence est avérée, qu’il est démontré que le comportement électoral des femmes est lié à leur place dans le monde du travail, leur confession et leur statut social, les femmes deviennent un enjeu électoral mais aussi des actrices réclamant le droit à la représentation politique. Cette volonté se traduit par la revendication de la « parité » dont la justification repose, en partie, sur l’argument du renouvellement de l’activité politique et des élites politiques. Néanmoins, et c’est l’objet du troisième axe, cet investissement féministe soutenu auquel s’ajoute leur participation relative à la prise de décision au cœur de ces instances a mis en relief la nécessité de réfléchir sur les concepts de « citoyenneté », de « démocratie » et d’« égalité » dans un pays fondé sur une tradition républicaine universaliste à partir précisément de la question de la parité qui a réactivé les clivages entre les tenants de « l’universalisme » et ceux défendant les « particularismes ».
Ce travail sur les conditions de production de l’exclusion des femmes de la vie politique, sur les modalités de leur insertion et les effets de leur présence apporte une contribution éclairante sur les débats et enjeux que révèle leur participation dans le champ politique. De plus, cet ouvrage permet de réaliser une synthèse des positions et des prises de position des différentes institutions analysées mais aussi, concernant la parité, celles des universitaires politistes qui, mobilisées sur cette question, ont contribué, au-delà des antagonismes, à sa légitimité politique.
Delphine NAUDIER
 
NOTES
 
[(1)]C. DAUPHIN et A. FARGE (dir.), De la violence et des femmes, Paris, Albin Michel, 1997. Cf. la controverse « Femmes et violence », Le Mouvement Social, octobre-décembre 1999, p. 83-110.
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