2003
Le Mouvement Social
Droit et mouvement.
Quelques réflexions sur l’usage du droit par le mouvement des soldats américains pendant la guerre du Viêt Nam
Michèle Gibault
[*]
Parce que l’armée est une institution particulièrement hiérarchisée et coercitive où, malgré
l’existence d’un code de la justice militaire, la possibilité d’invoquer le droit reste formelle, le
mouvement des soldats américains pendant la guerre du Viêt Nam est un cas éclairant du
recours au droit par un mouvement politique, et de ses limites. Nous nous interrogeons sur
l’articulation entre un mouvement faisant preuve d’un antimilitarisme souvent radical et l’exigence apparemment réformiste du droit. A travers quelques exemples, nous montrons qu’on
ne peut confondre formes légalistes de lutte et finalité politique du mouvement, mais que
l’invocation du droit est pour un mouvement une arme à double tranchant. Ce mouvement
des « sans droits », « sans grade » a recours au droit pour changer la vie et ce faisant réinvente
la démocratie.
Despite the existence of a Code of Military Justice which formalizes a number of GI
rights, the army is in fact a rigidly authoritarian and coercive structure. The extraordinary
GI movement that developed during the Vietnam War illustrates to what extent a political
movement is able to invoke rights and make use of judicial resources, and with what
limitations. How can a radical antimilitary movement take advantage of legality and
phrase its demands in terms of reforms ? Examining a number of GI struggles during the
Vietnam War, we try to show that one should not confuse legalistic tactics and the political aims of a movement. For a radical movement recourse to the law is a double-edged
weapon. This rank-and-file movement made militant use of the possibilities offered by
the law in order to change their lives and in so doing they invented new forms of
democracy.
Les armées restent par définition, pour leurs soldats, des espaces sans droits,
ou d’un formalisme juridique que l’état de guerre suspend. Comment la prépondérance du droit dans la société américaine, cette « forme de moralisme et
d’idéalisme américains », qui, selon Laurent Cohen-Tanugi, serait non seulement une
force de conservation, mais aussi « un formidable instrument de changement social »,
affecte-t-elle les soldats de la guerre du Viêt Nam, héritiers de « la régle du droit » ?
L’idéologie contractuelle est incompatible avec la société militaire. S’il est une institution où « la plus grande maturité » de la société américaine « auto-régulée par le
droit » semble ne pouvoir s’affirmer, n’est-ce pas l’armée, incontournable pilier fondamental de l’appareil d’État et dont le caractère étatique ne peut souffrir aucun
démenti ? Cependant, entre 1967 et 1974, en pleine guerre du Viêt Nam, un mouvement de soldats a vu le jour dans l’armée américaine. Dans la mesure où, depuis
1950, il existe un droit militaire et des recours formels, ce mouvement a pour partie
emprunté la voie du juridisme. Après un bref historique du Mouvement G.I., cet
article se propose de réfléchir à cette bataille que se livrent appareil militaire et
mouvement avec l’arme du droit.
Le Mouvement G.I. : aperçu historique
Les guerres sont des opérateurs puissants qui induisent des mouvements sociaux
et politiques dans les États qui les produisent ou y participent. La guerre du Viêt
Nam n’y fait pas exception. Entre 1965 et 1973, plus de six millions d’hommes
sont passés dans les forces armées américaines dont quelque trois millions sont allés
au Sud-Viêt Nam. Du côté américain, la guerre a fait plus de 58 000 morts et
321 000 blessés. 90 % des tués étaient de simples soldats dont 85 % avaient entre
18 et 25 ans.
De tous les mouvements de révolte ou de contestation des années 1960 et
1970 aux États-Unis, de tous les mouvements d’opposition à la guerre du Viêt Nam,
civils ou religieux, mouvement des insoumis, Résistance catholique, mouvement étudiant, seul le mouvement des soldats ou « Mouvement G.I. » reste mal connu, sinon
méconnu, en France comme aux États-Unis. Il y aurait eu d’ailleurs dans les forces
armées américaines, pour la plupart des historiens comme des experts, uniquement
des « troubles ».
Ce n’est pas nier la vertu et la vigueur du mouvement d’opposition civil à la
guerre que de tirer sur le devant de la scène un autre mouvement, singulier, mouvement de révolte dans une armée engagée dans une guerre, massif, diffus et prolongé,
insubordination de masse, « mutinerie perlée », « guerre à l’intérieur de la guerre ».
La révolte des soldats aura duré huit ans, avec quatre années de très forte amplitude :
1969-1972, près de 300 titres de journaux, de nombreuses organisations et des
effets considérables.
Entre ces deux mouvements d’opposition, civil et militaire, le décalage est indéniable. C’est l’ignorance, voire l’hostilité réciproque, qui préside aux relations entre
les étudiants opposants à la guerre et ceux qui s’engagent pour la faire, les soldats
qui, eux, voient dans les étudiants contestataires des fils de riches, des « chanceux »
ou des « embusqués », du moins dans les premières années du Mouvement G.I. Le
paradoxe veut que ce soit justement quand les étudiants s’opposent que les fils de la
classe ouvrière ou des petits « cols blancs » s’engagent : au lieu de s’exiler, ils devancent l’appel. La révolte leur vient après, à l’intérieur. Mais comme le mouvement
étudiant, le Mouvement G.I. est lié à un âge de la vie, et de ce caractère transitoire
naissent des difficultés pour l’un comme pour l’autre mouvement. Là s’arrêtent leurs
ressemblances et leur proximité. Le mouvement des insoumis et le mouvement civil
d’opposition à la guerre qui mobilise beaucoup d’étudiants s’essoufflent quand le
Mouvement G.I. bat son plein en 1970-1971, puis en 1972. Ces oppositions, civile
et militaire, se succèdent dans une hétérogénéité politique presque totale. Il y a au
moins deux jeunesses et tout laisse à penser que le Mouvement G.I. s’est développé
sur ses propres forces et a de ce fait une authentique autonomie.
Mouvement démocratique, réformiste et « radical », le Mouvement G.I., développé spontanément, a certes reçu le soutien d’individus ou de groupes politiques
qui lui ont apporté leur savoir-faire et permis la mise en forme d’un discours. C’est
la rencontre des soldats révoltés et de la politique radicale ou des idées révolutionnaires qui a permis au Mouvement G.I. d’être davantage que des pratiques de refus
dispersées. Au contraire, lorsque les soldats étaient isolés, quand ils ne recevaient
pas le soutien des communautés proches des bases, c’est alors qu’une répression
plus ouverte et plus dure s’est abattue sur eux. Le Mouvement G.I. politique a donc
tenté d’être l’expression organisée de la radicalité subjective des soldats. Le fait de
s’organiser ne dénie en rien le caractère autonome et populaire, sinon prolétaire, du
Mouvement des G.Is de l’époque du Viêt Nam.
La révolte des soldats américains a commencé lentement, obscurément, pour
éclater soudain, dans une imprévisibilité absolue, comme toute nouveauté politique
qui s’affirme d’abord dans la coupure avec l’ordre ancien, pour peu à peu converger
en un mouvement, c’est-à-dire le rassemblement spontané puis totalisant d’énergies
contestataires et multiples qui s’organisent.
Il comporte toutes les figures de la révolte individuelle (insubordination, refus
de partir pour le Viêt Nam, désertion, etc.) et toutes celles de la révolte collective. Il
inclut toutes les gradations de la révolte spontanée à la résistance organisée dont les
formes visibles vont de l’émeute à la pétition, des manifestations dans les bases, hors
des bases, en civil, en uniforme, aux déclarations publiques – encarts publicitaires
dans les grands journaux ou conférences de presse et meetings –, à la rédaction de
journaux G.I. souvent éphémères et toujours clandestins.
Sans doute, tous les G.Is ne sont pas révoltés; tous ne se sont pas activement
ou même passivement opposés. Et pas davantage les formes de la révolte ne
sont-elles toutes « politiques », affrontées à l’armée ou à l’État, ou radicales-révolutionnaires, c’est-à-dire antagoniques à « tout l’ordre social et politique existant ». Mais
il est incontestable que l’existence d’un mouvement de masse de soldats implique
une radicalisation d’ensemble des formes de conscience qui n’a rien à voir avec la
récrimination traditionnelle de la grogne (griping). Sans pour autant devenir tous des
activistes du mouvement – les véritables cadres sont toujours restés une frange restreinte –, un très grand nombre de soldats a été touché par cette radicalité nouvelle.
Le mouvement politique organisé fait fond sur leur révolte. Sans leur « dissidence »
latente, le Mouvement G.I. n’aurait pas eu lieu.
Le Mouvement G.I. naît de l’engagement militaire et son devenir en suit de près
les oscillations et la faillite. Mais du point de vue du Mouvement G.I., la séquence
proprement militaire 1965-1975 ne coïncide pas exactement, car il s’agit de phénomènes subjectifs et collectifs. La résistance des soldats domine surtout 5 années :
de 1968 à 1972. Dans sa phase ascendante, la révolte est liée à la guerre, que les
G.Is qualifient d’« illégale, injuste, immorale » : les soldats veulent l’arrêt des combats,
le rapatriement et certains droits démocratiques. Ils sont contre l’armée, la culture
militaire et ses discriminations; ils détestent la nature quasi « totale » de l’institution,
faite d’arbitraire et d’ennui, et qui reproduit de manière plus ou moins décalée les
inégalités de race et de classe du civil. C’est à partir de la mi-1968 qu’on assiste à
une radicalisation générale des consciences : un véritable mouvement autonome de
soldats émerge, capable d’actions collectives, avec des formes organisationnelles
novatrices et des idées programmatiques. Le mouvement sort des bases militaires,
lance des pétitions, manifeste. Les soldats ne veulent plus seulement la fin de la
guerre, ils veulent l’abolition du racisme et de « l’injustice » militaires, une démocratie
radicale dans l’armée. Enfin, quelques-uns remettent en cause la mission militaire et
la politique de superpuissance de leur pays.
Le mouvement est donc complexe. Sans doute une part du mouvement est-elle
réformiste, interne à la démocratie constitutionnelle, démocrate au sens où elle souhaite que se réalisent les promesses de la Révolution et du « rêve » américains, une
autre part est-elle radicale, c’est-à-dire « poussant la logique démocratique jusqu’à ses
ultimes conséquences », une autre enfin s’aventure au-delà.
C’est au premier aspect du mouvement que nous nous arrêterons, car il marque
un moment significatif des luttes pour les droits aux États-Unis. Entre la voie du
juridisme et le radicalisme G.I., ces deux faces du mouvement, y a-t-il un lien, la
moindre compatibilité ? En empruntant la voie du juridisme, un mouvement ne
court-il pas le risque d’une canalisation procédurière qui l’use et l’abolit ? Entre cooptation et répression, l’armée ne sait-elle pas encore mieux se prévaloir de l’arme du
droit ? Qui donc gagne à ce jeu et la force d’un mouvement se mesure-t-elle à l’aune
de batailles juridiques, même victorieuses ?
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il nous faut dire un mot des sources. La
documentation sur la guerre du Viêt Nam est immense. Le Mouvement G.I. n’a pris
place qu’en marge de l’histoire officielle. Nous trouvons peu de traces dans les histoires de la guerre, même les plus récentes
[1], de l’effondrement du corps expéditionnaire devenu sinon incontrôlable, du moins non opérationnel, immobilisé dans
une gigantesque « quasi-mutinerie »
[2].
Ce sont donc les témoignages de première main qu’il faut lire : rares reportages
à chaud de la presse radicale ou « alternative » (Ramparts...), enquêtes, actes et
documents officiels, innombrables auditions des commissions du Congrès sur l’usage
de drogues, les tensions raciales, les rébellions dans les geôles de l’armée, dans les
bases ou sur les bateaux; ce sont des documents véritables à traiter comme tels et
qui donnent le point de vue parfois contradictoire des autorités.
Mais surtout, sources obligatoires et irremplaçables, les journaux G.I. : près de
300 titres
[3], rédigés et distribués dans la hâte et la conviction de la lutte, expression
plus ou moins directe de la révolte avec leur humour, leur langue de bois, leurs
certitudes. Pour la plupart journaux de mouvement plus que d’organisations (sauf
pour quelques titres nationaux,
The Bond, The Ally...), ils sont publiés et distribués
par des « collectifs »
(projects) mixtes de G.Is et de civils à partir des « cafés G.I. »
(G.I. coffee houses), ces formes d’organisation novatrices du Mouvement G.I.
implantées près des bases. Leur distribution y est interdite; ils y circulent cependant
de manière semi-clandestine. Propagandiste surtout, la presse G.I. reflète les formes
de conscience du mouvement, diffuse les pratiques de résistance sans toujours lui
offrir de véritables directives. Cette presse préside cependant à la constitution d’une
conscience de mouvement et assure partiellement la fonction d’organisateur collectif.
A ces documents essentiels il faut ajouter, quand elles sont accessibles, les archives
des organisations et les interviews de membres des « collectifs » ou d’avocats du
mouvement.
Chacune de ces sources exige que soit élaborée une méthode d’évaluation.
Devant elles, comme devant un tel sujet, se dresse forcément le défi de la vérité et
du soupçon que rencontre toute histoire des anonymes et des militants
[4]. Les G.Is
sont-ils muets ? Non. Mais qui parle vraiment ? Qui écrit les journaux ? Parle-t-on à
leur place ? Sortir du néant des noms, quelques noms, n’y change rien, ne règle pas
la question de l’anonymat, celui de tout mouvement populaire.
A paper by and for
G.Is (un journal écrit par des soldats et qui s’adresse aux soldats) est-il écrit en tête
des journaux, ce qui est une déclaration d’existence. Le Mouvement G.I. est d’abord
ce qu’il dit de lui-même; il faut en admettre l’évidence, la confronter à d’autres
sources quand cela est possible. Face à ces textes, la lecture ne peut être qu’auscultation et l’histoire obligatoirement reconstruction et interprétation.
Les formes du mouvement et ses organisations
Aux États-Unis même où stationnent plus d’un million et demi d’hommes au
début de 1970, un Mouvement G.I. s’est structuré, ouvrant un deuxième front. Ainsi
« la guerre à l’intérieur de la guerre »,
the war within the war, menée par les soldats
au Viêt Nam, se prolonge aux États-Unis et bientôt dans les bases américaines partout dans le monde, à l’intérieur des forces armées. D’abord individuelle et singulière,
la Résistance G.I., par effet d’entraînement et avec l’hypothèque de la guerre, aidée
par la lucidité prémonitoire de quelques militants civils, à partir de 1968 se donne
au grand jour, par des actes collectifs de refus. Un réseau organisationnel décentralisé
et fragmenté se met peu à peu en place. Avec ou sans « café G.I. », des collectifs,
toujours plus politiques, opèrent indépendamment les uns des autres; cependant que
des centres politiques G.I., l’A.S.U.
[5],
G.Is United
[6], ayant leur « maison mère »,
trotskyste essentiellement, dans la société civile, investissent plusieurs bases.
Quelques organisations originales, indépendantes : F.T.A.
[7],
G.I. Alliance
[8],
G.Is
for Peace
[9], s’installent et tiennent bon. La dernière née, en décembre 1969, la
plus radicale, le M.D.M.
[10], chez les marins et les Marines de la côte Ouest, essaime
jusqu’au Midwest, à Great Lakes N.T.C. près de Chicago. Beaucoup plus radicaux,
beaucoup plus réprimés, peu structurés (sauf en Allemagne et au Viêt Nam), les G.Is
noirs mènent des luttes sourdes ou spectaculaires
(Fort Hood 43)
[11], bagarres,
émeutes..., rarement encadrées (seul
G.Is United a réussi avant 1970 comme organisation multi-raciale), plus adossées à la communauté noire des ghettos urbains
qu’aux organisations civiles contre la guerre. Ils sont diversement inspirés par les
idéologies intégrationnistes du mouvement pour les droits civiques ou les idées séparatistes divulguées par les nationalistes noirs du Parti des Black Panthers.
La poussée du Mouvement se mesure à la croissance de sa presse. La parabole
des journaux G.I., toutes armes confondues, a l’allure d’une grosse bosse dont le
haut forme un bref plateau entre le printemps 1970 et l’automne 1971. La courbe
plafonne à 100 journaux environ (87 aux États-Unis, 22 à l’étranger pour 1970). A
l’image du bouquet d’un feu d’artifice, cette presse vit et meurt. Quand, au début de
1970,44 journaux aux États-Unis, 15 à l’étranger, font irruption, d’autres fondés
quelques mois ou un an plus tôt s’éteignent. Les plus éphémères vivent le temps de
un à trois numéros, la plupart avec une longévité moyenne de huit à douze mois. Ils
disparaissent faute de relève quand leurs rédacteurs sont libérés, transférés, sanctionnés. En 1969 et 1970, c’est l’Armée de terre qui a de loin le plus grand nombre
de journaux underground, mais le Corps des Marines, arme professionnelle, n’en
manque pas. Quand les voix se taisent dans ces deux armes, vers la fin de l’année
1971, c’est au tour des marins et des aviateurs de publier. Encore confidentielle
jusqu’à la mi-1971, la floraison d’une presse G.I. dans ces deux armes culmine en
1972, reflétant l’évolution de la guerre et de l’opposition G.I. Le journal n’est que
l’expression visible d’une résistance. Derrière chacun, il existe un groupe, un collectif
politique (project), en un mot un noyau de soldats, des movement cells (des « noyaux
de type mouvement »). On peut suivre ainsi, à l’éruption de la presse antimilitariste,
pendant deux ans, 1970-1971, la diffusion du Mouvement G.I. dans les armes terrestres, puis en 1972 dans la Flotte et l’Aviation.
Après 1968, aux revendications initiales : arrêt de la guerre et rapatriement
immédiat des hommes se sont ajoutées d’autres exigences, la contestation accolant
dans la même opprobre mission et oppression militaires, la discipline et l’arbitraire,
la répression et ceux qui l’infligent. Les premiers programmes des organisations ont
su concentrer très tôt, à l’usage des G.Is, les idées de la révolte, mêlant le contestataire au revendicatif.
Ainsi le Programme en 10 points de l’A.S.U., reproduit mois après mois dans
le Bond, combine la lutte pour les droits et les libertés (contre l’obligation de déférence à l’égard des officiers, pour leur élection par les soldats et pour un contrôle
G.I. des cours martiales, le droit d’association politique pour les G.Is et la fin du
racisme militaire) avec des exigences purement trade-unionistes (droit de négociation
collective, salaire fédéral minimum) ainsi qu’avec des éléments d’antimilitarisme
(contre le rôle de force de répression civile de la troupe, que ce soit pour réprimer
le mouvement contre la guerre, les grèves ouvrières ou les révoltes des communautés
noires et hispaniques) et des éléments d’anti-impérialisme (droit des soldats de
s’opposer à une guerre illégale et impérialiste, à des ordres illégitimes).
La deuxième grande organisation, G.Is United, avait à ses débuts, en mars
1969, rédigé une Déclaration d’intention (Statement of Aims). Mais ce sont les
sections locales de G.Is-W.A.Cs United qui publient de véritables plates-formes, plus
ou moins identiques, où la volonté de paix au Viêt Nam rejoint des demandes plus
trade-unionistes ou réformistes, principalement l’extension des droits constitutionnels
aux soldats dans l’espace militaire.
Ces organisations tâtonnent parfois, engageant les G.Is dans des luttes constitutionnalistes strictes, dans une irréprochable légalité, à coups de pétitions, de recours
juridiques, par avocats interposés. Ou bien, les immergeant dans les manifestations
civiles des Moratoires, elles risquent, par prudence tacticienne ou incompréhension
de la spécificité G.I., d’émousser leur courage en actes répétitifs, d’en désamorcer
la radicalité : critique portée principalement contre l’organisation G.Is United. Inversement, d’autres groupes, dont l’A.S.U., se voient reprocher de dépêcher leurs
militants sur une affaire, et, jouant du cycle action-répression, de mobiliser sur des
procès et par coups médiatiques, sans se soucier des conséquences d’une répression
très sévère sur de jeunes G.Is non aguerris.
Le M.D.M. (Movement for a Democratic Military), la troisième grande organisation G.I. et la plus radicale, naît de la jonction d’un groupe de Marines de Camp
Pendleton, à 40 km au nord de San Diego, liés au « café G.I. » The Green Machine,
rédacteurs du journal Attitude Check, responsables de la plus grosse manifestation
militaire jamais vue aux États-Unis, le 14 décembre 1969 à Oceanside, avec un
groupe de marins de North Island Naval Station qui publient eux aussi à San Diego,
à partir d’août 1969, un journal plein d’humour et d’irrespect : Duck Power.
Ce qui fait la force du M.D.M., c’est un programme en 12 points issu d’un
travail d’enquête de type maoïste auprès des Marines, qui a capté les aspirations à
des changements radicaux, la montée en puissance des idéologies révolutionnaires,
sous la pression des événements, à la croisée de 1969 et 1970.
Le préambule concentre des formes de conscience très avancées. Les soldats
y prennent fermement pied sur la scène de l’histoire comme des acteurs à part
entière; ils y expriment une solidarité, une « fraternité » qui déborde les confins nationaux et reconnaît partout les luttes des opprimés.
Faut-il seulement voir dans les 12 points du programme un agrégat éclectique
d’idées venues du Parti des Panthères noires et des « radicaux » maoïstes blancs, assaisonnées de revendications du Mouvement G.I. ? Certes, on reconnaît dans l’énumération des 12 points des exigences familières, mais il en est également de nouvelles :
- Reconnaissance du pouvoir de négociation collective des soldats.
- Extension des droits de l’homme et des droits constitutionnels aux membres des forces armées.
- Fin de la censure militaire et des intimidations; droit de suivre sa conscience (au plan moral, politique, religieux); de refuser des tâches politiquement contestables :
missions anti-émeutes, répression des grèves, obligation d’aller au Viêt Nam. Fin de la surveillance des soldats par la police militaire en dehors du service.
- Abolition de toutes les formes de cruauté physiques et mentales dans les prisons militaires et à l’entraînement.
- Abolition des cours martiales et des sanctions administratives.
- Solde égale au salaire minimum fédéral.
- Abolition de la structure de classe des forces armées; fin des marques de déférence obligatoires envers les officiers.
- Fin du racisme.
- Libération des prisonniers politiques.
- Fin de la glorification de la guerre par l’armée.
- Abolition de la conscription et de tout enrôlement involontaire.
- Retrait immédiat du Viêt Nam.
Parce qu’il est adéquat à l’esprit du temps, le Programme du M.D.M. (et son
sigle) est adopté de noyaux en collectifs par des Marines et par les marins principalement sur toute la Côte Ouest des États-Unis, et il est adopté par les marins de Great
Lakes, base de la banlieue nord de Chicago, ce qui fait du M.D.M. une vaste confédération, un réseau idéologique surtout, d’abord aux dimensions d’une région, la
Côte Pacifique, puis plus vaste. Et cela sans concertation, sans qu’une hypothétique
direction l’ait voulu, mais simplement par contagion, par contacts, ce qui fera dire
aux rédacteurs du journal Up Against the Bulkhead, même longtemps après qu’ils
ont abandonné le sigle et le programme, qu’ils sont des independent communists
(des « communistes indépendants », traduire des « révolutionnaires »).
Comment définir le feu mis à la prairie militaire sinon par le terme d’antimilitarisme ? Car, à l’évidence, la riposte des G.Is à l’oppression militaire ne relève ni
de la simple révolte anti-autoritaire, ni d’un radicalisme « existentiel ».
Le développement d’un tel antimilitarisme dans les quatre armes débouche sur
des questions de fond. A la lumière de cette nouvelle subjectivité radicale et de pratiques de masse offensives, la revendication des droits, G.I. rights, la perpétuation
et même l’amplification des luttes légalistes, détonnent. Que veulent-elles dire et
faut-il s’étonner ?
La question des droits
et les formes légalistes de lutte
Au cœur même des luttes antimilitaristes, les G.Is exigent des droits, plus de
droits. La poussée consciente, militante, systématique pour les droits se poursuit à
l’apogée du Mouvement dans l’Armée de terrre et chez les Marines et encore en
1972 dans les autres armes, toujours plus spontanée et plus massive, utilisant les
brèches percées dans la forteresse militaire par la politique de libéralisation imposée
par la résistance G.I. L’idée des droits est un ferment puissant contre l’absolutisme
militaire, contre un asservissement au nom de fins que les G.Is n’admettent plus. En
1970, la lutte pour les
G.I. rights n’est plus uniquement l’affaire de figures exceptionnelles, comme Henry Howe
[12] ou Roger Priest
[13], ou d’organisations testant
les droits constitutionnels des soldats, mais d’un nombre toujours plus grand de G.Is.
En refusant de signer un article 15 les
Darmstadt 53
[14] s’attaquent aux sanctions
administratives, aspect anti-constitutionnel s’il en est du Code de la justice militaire,
l’
Uniform Code of Military Justice (U.C.M.J.). Les luttes pour les droits s’inscrivent
d’emblée dans l’antimilitarisme : il s’agit de desserrer l’étau, de rétablir de l’humain,
de ne plus être au garde-à-vous physique et mental. Comment interpréter donc au
cœur de la nouvelle radicalité G.I. les appels répétés aux valeurs démocratiques et à
la Constitution, en un mot au « droit bourgeois » ? Ces luttes antimilitaristes
seraient-elles en définitive des luttes constitutionnalistes, républicaines, rien de plus ?
L’exercice ardu des droits du 1er amendement :
liberté d’association, d’opinion, de pétition, de presse...
Depuis ses débuts, le Mouvement G.I. se heurte à l’espace « sans droits » de
l’appareil militaire. Depuis plusieurs années, des soldats se battent pour les libertés
fondamentales, inscrites dans la Déclaration des droits
(Bill of Rights). La Constitution des États-Unis, par exemple, n’affirme-t-elle pas dans son premier amendement : « Le Congrès ne pourra faire aucune loi ayant pour objet [...] de limiter la
liberté de parole ou de presse »
(Congress shall make no law abridging the freedom
of speech and of the press) ? Comment dans ces conditions le Congrès a-t-il bien
pu en 1950 approuver le Code de la justice militaire
[15] qui justement limite (suspend de fait) les droits démocratiques dans les forces armées ?
Presse et matériel politique : l’enjeu de la distribution
Quand le premier journal G.I. paraît en 1967, une presse G.I. tient de l’impossible et même de l’impensable. Il n’y a pas de précurseur. C’est pourtant le développement de la presse G.I. qui donne son élan au Mouvement : rien de tel pour sortir
de l’isolement, coordonner, rassembler; à travers la presse une pensée G.I. s’élabore. Le droit d’expression doit être pourtant arraché. Les militants pour la liberté
d’expression dans l’armée le paient pour la plupart d’années de prison. Depuis la
fameuse Directive sur la contestation, Guidance on Dissent, de l’Armée de terre
(A.R. 210-10 para 5-5) du 10 mars 1969, puis la Directive du Département de la
Défense (No 1325-6) du 12 septembre 1969, la possession ou la distribution de « littérature anti-guerre » est admise. Un soldat peut même travailler à une publication
exprimant des opinions hostiles à la guerre ou à l’armée, à condition que ce soit en
dehors des heures de service et hors de la base. On sait, cependant, combien les
rédacteurs de journaux sont menacés et combien la répression des coffee houses,
dont l’une des fonctions majeures demeure la fabrication d’une presse G.I., se fait
violente.
En 1970-1971, la difficulté pour une presse libre, nécessité vitale pour un mouvement démocratique qui opère à ciel ouvert, ce n’est pas la censure : des affaires
de censure, il y en a, à commencer par la radio de l’armée au Viêt Nam. Le soldat
Sp/5
[16] Lawrence (mis en scène dans le film
Good Morning Viêt Nam) en sait
quelque chose qui en janvier 1970 perd son poste. Ce n’est pas non plus l’impossibilité de publier : partout des groupes de G.Is prennent le temps et le risque d’écrire.
La grande question est celle de la distribution aux autres G.Is, c’est-à-dire de la diffusion du Mouvement. Elle se fait de mille façons... Non, en définitive, l’enjeu véritable, c’est la légalisation de la presse G.I. alternative, forcée à la semi-clandestinité,
c’est-à-dire la reconnaissance du Mouvement G.I. comme entité (comme
contre-pouvoir ?).
En règle générale, la distribution de matériel politique dans l’armée n’est pas
autorisée. Un arrêt de la Cour Suprême U.S. v. Flower (407 U.S. 197) statue nettement : aucune entrave ne doit être mise à la distribution dans les bases dites
« ouvertes », c’est-à-dire sans poste de garde, où il est possible d’entrer et de sortir
sans laissez-passer; Fort Sam Houston, Fort Dix, Fort Bragg, le Presidio sont de
celles-là. La situation diffère en principe pour les bases dites « fermées », soit pratiquement toutes. En vérité, pour les autorités militaires des différentes armes, il n’y
a que des bases « fermées », interdites à l’agitation.
Les directives de mai et de septembre 1969 réglementent la distribution on-post
du matériel imprimé de manière à bloquer la moindre tentative en ce sens. Tout
numéro d’un journal doit être préalablement soumis à l’approbation du commandant; un délai est requis, le temps que l’armée décide si une publication présente ou
non a clear and present danger to discipline and morale, c’est-à-dire « menace de
manière patente et immédiate le moral des troupes » ou non. Le soldat pris en train
de distribuer une publication non autorisée est passible de cour martiale. Il suffit de
passer un journal « subversif », le Bond, à un ami : Hal Muskat en a fait l’expérience
à Fort Dix en 1969. Comment d’ailleurs un journal underground qui s’oppose à la
guerre et critique l’establishment militaire pourrait-il être autorisé par le
commandant ?
Contre la liberté d’expression, l’armée invoque le balancing principle, « un juste
équilibre » entre l’ordre militaire et les droits, ce qui, de fait, lui donne carte blanche.
Dès mai 1969, Joe Miles, fondateur de G.Is United à Fort Jackson, avait mis à
l’épreuve la nouvelle réglementation en demandant au commandant de Fort Bragg,
où il avait été transféré, l’autorisation de distribuer la Déclaration des droits (Bill of
Rights) et le serment d’incorporation (Oath of Induction). Permission accordée à
une heure et en un lieu spécifiés, mais alors on l’arrête pour distribution illégale; le
lendemain les sanctions sont abandonnées sans plus d’explication; l’armée revenait
sur l’autorisation et se débarrassait de lui en le transférant en Alaska. Par la suite,
bien d’autres tentatives de distribution sauvage ou de demandes d’autorisation eurent
lieu. Ainsi, à Fort Lewis, en juin 1971,6 soldats sont arrêtés en train de distribuer
la Déclaration d’Indépendance. Subversifs, ces textes ? Ce qui l’est davantage, c’est
la volonté de faire plier l’armée, prise en tenaille entre l’exigence démocratique
comme instrument d’un État de droit et la nécessité disciplinaire pour mener à bien
la mission politique qui lui a été assignée.
1970 et 1971 voient ces formes de lutte se développer. Des membres de G.Is
for Peace à Fort Bliss demandent l’autorisation de distribuer Gigline dans la base en
février 1970; de même les aviateurs de Grissom A.F.B. leur journal Aerospaced;
en avril, c’est au tour de G.Is-W.A.Cs United à Fort McClellan pour Left Frace.
Tous essuient un refus catégorique. Après 4 tentatives auprès du commandant Tolson
de Fort Bragg depuis juillet 1969 pour distribuer leur journal Bragg Briefs et autant
de refus, en février 1970 les membres de G.Is United portent plainte devant une
juridiction civile : le Federal District Court de Caroline du Nord. Au procès, le commandant affirme que le journal menace la discipline et le moral des troupes, que le
langage et les dessins témoignent d’irrespect (are contemptuous), minent son autorité. Les avocats des rédacteurs de Bragg Briefs (dont Leonard Boudin, une célébrité
new-yorkaise) argumentent au contraire qu’interdire aux G.Is de distribuer leur journal
est une violation des droits garantis dans le 1er amendement de la Constitution. Si
des articles sont jugés délictueux, l’armée a les moyens de poursuivre les contre-venants sans empêcher la distribution du journal, ce qui constitue une censure préalable. Le journal est satirique, admet L. Boudin; mais il critique une institution, non
des individus, ce qui ressortit aux droits conférés par le 1er amendement : la survie
d’un gouvernement démocratique dépend de celle du libre droit d’expression, non
le contraire comme le prétend la partie adverse.
Plusieurs actions en justice seront menées, mais jamais les droits d’expression
et la liberté de la presse ne seront clairement garantis aux G.Is par un quelconque
tribunal militaire ou civil.
Tout est bon pour museler la presse G.I. Certains journaux ont été condamnés
pour n’avoir pas imprimé le démenti selon lequel les opinions exprimées dans la
publication ne sont pas celles des autorités. Mais des rédacteurs ont su renverser le
message :
Les opinions exprimées dans ce journal ne peuvent être comprises comme reflétant
les idées du Département de l’Armée de terre. De même, les mensonges répandus par
le Département et son administration ne peuvent être compris comme reflétant notre
point de vue.
Au nom de la liberté d’expression, tous les journaux affichent en en-tête, à
l’usage des G.Is : « Ce journal t’appartient en propre. Il ne peut t’être légalement
retiré pour quelque raison que ce soit » (This paper is your personal property. It
cannot legally be taken from you for any reason). La Directive sur la contestation
ne dit-elle pas : « la simple possession de matériel imprimé non autorisé ne peut être
interdite » (mere possession of unauthorized printed material may not be prohibited) ? Tout soldat peut être trouvé en possession de la littérature de son choix,
base indispensable aux efforts pour légaliser la distribution.
Il se trouve parfois des commandants assez libéraux pour autoriser la distribution
on base, dans la base : ainsi à Fort Eustis en Virginie, le journal Rough Draft a pu
être distribué, à des heures précises.
A l’étranger la situation est plus épineuse. Même la distribution à l’extérieur de
la base, en civil, en dehors des heures de service, reste problématique, dépendant
des autorités du pays. En 1970-1971, les régimes musclés de Corée du Sud,
d’Espagne, des Philippines ou de Hong Kong ne s’embarrassent guère des libertés
constitutionnelles et l’expression politique, même de militaires américains, y est très
difficile.
Mais il faut redire ici que les pratiques de mouvement débordant la stricte exigence des droits : journaux G.I., tracts, pétitions circulent dans les bases et sur les
bateaux, sous le manteau. Un flux ininterrompu transite vers le moindre poste par
courrier, aux États-Unis comme à l’étranger. Manifestations et luttes contre les outils
de la répression (articles de l’U.C.M.J. par exemple) sont devenues générales.
Sans doute, ces luttes pour les droits revêtent-elles un caractère ambigu. Strictement constitutionnalistes, ces luttes ? Ou davantage ?
Luttes légalistes ou formes légalistes de lutte ?
Affaire d’opportunité tactique
ou constitutionnalisme républicain ?
Une distinction essentielle ici s’impose. Il ne faut pas confondre la revendication
des droits constitutionnels des G.Is et les formes légalistes de lutte. Faisons-en l’hypothèse : la légalité est d’abord affaire de tactique car elle permet d’établir aux yeux du
plus grand nombre, et pour les indécis, la légitimité d’une action et d’une organisation, et, éventuellement, de parer à une répression trop dure.
L’affaire Jurenas à Fort Greely en Alaska, celle de Fort Huachuca en Arizona,
aux deux extrêmes du continent nord-américain, offrent de ce point de vue deux
cas-tests.
Jurenas à Fort Greely, Where Are We à Fort Huachuca :
comment comprendre le légalisme G.I. ?
Le soldat Ed Jurenas, appelé en août 1970, se voit assigné au 526e Détachement de la police militaire à Fort Greely, en Alaska. Ce soldat exemplaire se révèle
être en dehors du service un « subversif », rédacteur de Arctic Arsenal.
Fort Greely : une base du Grand Nord, isolée. Anchorage se situe à 460 milles.
Dans la base, on dénombre 2 500 personnes incluant les familles; à proximité, un
bourg, Delta Junction, où se trouve l’Arctic Test Center, centre militaire
d’expérimentation.
Ed Jurenas tente de lancer, à lui seul ou presque, le Mouvement G.I. et un
journal, Arctic Arsenal, dont le troisième numéro n’a pas pu être distribué. C’est
pour cette publication qu’il sera accusé au titre des articles 89,92 et 134 de
l’U.C.M.J. de « manque de respect, déclarations déloyables, distribution de matériel
de presse interdit dans une base militaire » (disrespect, disloyal statements, distribution of an unauthorized publication on a military post) et transféré à San Francisco, au Presidio, under flagging action, c’est-à-dire sous la menace de passer en
General Court Martial, niveau de gravité intermédiaire des procès en cour martiale.
C’est là que le commandant de la 6e Armée arrête les poursuites (une lettre du Représentant Herman Badillo menaçant le commandant de Fort Greely, Hollingsworth,
d’une enquête du Congrès a-t-elle eu l’effet escompté ?). Jurenas finit honorablement
son service d’appelé en octobre 1971 où il est libéré « pour le bien du gouvernement », for the convenience of the government.
L’activité de Jurenas paraît assez banale et juridiquement inattaquable. On le
voit parler à d’autres G.Is de la guerre du Viêt Nam, de la nécessité et du droit de
s’exprimer, du rôle des soldats dans l’armée et de leur abaissement, des privilèges
des officiers,
lifers, de la distance qui sépare les officiers et les hommes. Il tient des
réunions informelles à 10 ou 15 au club, dans les dortoirs. Il ne parle jamais de ses
affiliations politiques au S.W.P./
G.Is United
[17], sauf si on lui pose une question
directe, mais environ 200 exemplaires du
Militant parviennent à Fort Greely.
Jurenas reçoit officiellement des visiteurs. Andrew Pulley, fort de son rôle de candidat
S.W.P. à la vice-présidence lors de la campagne présidentielle de 1971, ce qui lui
vaut une notoriété nationale, se rend à Fort Greely pour parler aux G.Is.
Mais l’activité la plus controversée de Jurenas demeure la publication et la distribution du journal
Arctic Arsenal qu’il rédige et finance avec ses propres deniers.
Fort Greely n’ayant jusque-là vu aucune presse alternative, le règlement est muet :
les autorités antidatent donc le règlement pour pouvoir inculper Jurenas de distribution illégale, irrégularité qui rend ses compagnons furieux. Dès lors, en mai-juin 1971,
Jurenas suit la procédure normale : formulaires d’autorisation pour distribuer,
demander une salle, discuter des articles de journal avec les soldats et les officiers.
A Fort Greely, le soldat et M.P.
[18] Ed Jurenas, avec discrétion et en toute légalité,
a donc constitué un noyau de sympathisants anti-
lifers, anti-guerre et anti-armée,
au vu et au su de la hiérarchie. La tactique légaliste utilisée, même si elle s’inscrit
dans la stratégie constitutionnaliste des organisations dont Jurenas se réclame, est
affaire d’opportunité : l’isolement géographique et politique, le climat de violence de
la base, exigent la prudence. C’est Jurenas qui apparaît dans son droit et l’armée qui
offre une image de répression et d’arbitraire. Jurenas ne peut être trop malmené :
cette tactique lui vaut des garanties légales et des appuis dans l’
establishment civil
au nom de la défense des droits du 1
er amendement.
La situation à Fort Huachuca, autre base très isolée, mais dans le désert d’Arizona, fait écho à celle de Fort Greely. Mais c’est d’autre manière (car le climat politique y est au libéralisme) qu’elle permet de saisir l’importance et les limites du
légalisme G.I. En juin 1971, les rédacteurs du journal au titre ironique Where Are
We (littéralement : où sommes-nous ?) sollicitent l’autorisation de distribuer leur
presse dans la base : autorisation accordée avec des contraintes de temps et de lieu.
Geste plus novateur, le commandant autorise un groupe de G.Is à faire signer une
pétition contre la guerre toujours à l’intérieur de la base (on post). Des tréteaux sont
dressés à l’entrée du P.X., Post Exchange, le magasin de l’armée. On fait la queue
pour signer.
La pétition rencontre un tel succès qu’au 31 juillet, 540 signatures ont été
recueillies, dont celles de 143 anciens combattants du Viêt Nam et de 23 officiers.
Elle sera finalement présentée au Représentant Morris Udall à l’automne avec
811 noms de soldats d’active.
C’est la première fois dans l’histoire de l’Armée de terre que des G.Is obtiennent
la permission d’exercer leurs droits constitutionnels du 1er amendement, droit de
pétitionner le gouvernement, à l’intérieur d’une base. Mais jamais plus la requête ne
sera accordée, ni à Fort Huachuca ni ailleurs, et la pétition finit d’y circuler sous le
manteau. Le commandant avait-il alors pris toute la mesure du Mouvement G.I. qui
dans une base perdue, sans appui extérieur, donc pratiquement dans des conditions
de laboratoire, publie un journal all-G.I. et par le biais d’une pétition expose publiquement la vigueur du sentiment anti-guerre chez les soldats, les officiers, les
vétérans ?
Aucun de ces deux exemples n’a cependant de contenu politique exceptionnel.
L’intérêt de ces affaires est ailleurs. Dans ces deux cas (et dans bien d’autres), les
actions légales mais inédites ne sont rendues possibles que par la révolte latente qui
les sous-tend. A Fort Greely, il n’était pas difficile de parler aux G.Is : « ils se sentaient
si abandonnés » (they felt so stranded), l’attitude de la hiérarchie était si dévalorisante qu’il n’était pas utile de mentionner « les droits »; tous comprenaient ce que
Jurenas ou ses invités politiques disaient et la haine du lifer n’avait pas attendu Arctic
Arsenal. Simplement Jurenas et son journal faisaient fond sur l’obscur ressentiment
G.I., l’exprimaient, créant ainsi une cohésion nouvelle. A Fort Huachuca, l’action de
pétitionner le gouvernement n’a pas pour but essentiel d’arracher ce droit, même
s’il en est pour le croire. Elle offre l’occasion de pratiques démocratiques, permet
l’expression d’une dissidence spontanée et considérable. A travers ces exemples, on
comprend que les actions légalistes ont deux fonctions : une fonction révélatrice,
rendant visible le Mouvement G.I. aux soldats eux-mêmes (à Fort Huachuca, dans
les frontières politiques exiguës de la pétition); une fonction protectrice, permettant
la radicalisation de G.Is et la constitution de noyaux dans des lieux isolés, dans des
conditions difficiles. Reste à savoir jusqu’à quel point l’usage systématique de la légalité n’obère pas la viabilité de la révolte G.I. elle-même.
Le légalisme comme impasse
A Okinawa, l’histoire de John Dippel laisse perplexe. D’une certaine manière,
Dippel et ses deux camarades ont commencé trop fort avec des tracts politiques
anti-impérialistes. D’où la nécessité de revenir à un « tract » composé d’un document
irréfutable, la Déclaration d’Indépendance de 1776, pour retrouver des conditions
d’expérimentation de la légalité militaire sans l’interférence d’opinions contestataires.
L’armée sait discerner quand il le faut entre les discours, même si c’est la distribution,
donc le droit d’expression sans conditions préalables, qui reste l’enjeu de la confrontation, car distribuer c’est manifester une autonomie, c’est donc penser mal. Mais
obtenir l’autorisation de distribuer la Déclaration d’Indépendance avec des conditions
si étroites (un certain jour pendant quatre heures, en deux lieux spécifiés, par la
personne en ayant demandé l’autorisation, et sans commentaire) que le geste lui-même en devient dérisoire montre bien ce qui oppose le juridisme formel, le constitutionnalisme comme option, et les pratiques politiques réelles. A ce jeu-là l’armée
a toujours une loi, un règlement ou simplement un galonné d’avance. S’il n’a rien
fait d’autre, John Dippel aura au moins démontré que le juridisme ne mène nulle
part.
Une autre lutte menée auprès des tribunaux, distincte des affaires de presse et
de distribution, livrée en 1970 par les G.Is de Fort Hamilton (The Fort Hamilton
Case – Cortright etc. vs. Resor) contre les transferts disciplinaires et juridiquement
couronnée de succès, autorise-t-elle un jugement moins pessimiste sur le recours au
droit ?
38 soldats-musiciens du
26th Army Band (une formation de 60 exécutants) à
Fort Wadsworth
(Fort Hamilton Command) avaient signé dans le
New York Times
en novembre 1969 une publicité contre la guerre demandant le retrait immédiat du
Viêt Nam et appelant aux manifestations du Moratoire, le 15 novembre. Au
printemps 1970,35 soldats du même orchestre signent une deuxième pétition,
lancée par le
G.I. Press Service
[19] toujours contre la guerre : deux actions légales
au vu du 1
er amendement. Les autorités les menacent et, sous la pression, ils décident
collectivement de retirer leurs noms. Mais un incident, rapporté favorablement dans
la presse locale, gâte définitivement leur tranquillité : le 4 juillet lors du défilé militaire
de la Fête nationale où se produit l’orchestre, 5 épouses ou amies des musiciens
tentent de prendre place dans la parade avec des pancartes pour la paix au Viêt
Nam. Bousculades. L’orchestre voit alors ses privilèges retirés, ses engagements
musicaux annulés; la rigueur disciplinaire s’appesantit. Les articles 15
[20] pleuvent.
Le 10 juillet, 36 des musiciens envoient selon la procédure une lettre au commandant
pour l’avertir qu’ils vont faire usage de l’article 138 de l’U.C.M.J. afin d’obtenir
the
redress of their grievances, réparation des abus. C’est Sp/4 David Cortright qui se
fait le porte-parole du groupe lors de l’entrevue initiale. Dans les dix jours, Cortright
est transféré à Fort Bliss, au Texas, et dix autres membres de l’orchestre à l’étranger,
dont quatre reçoivent des ordres de transfert pour le Viêt Nam, deux pour la Corée.
D’où une action en justice auprès d’un tribunal fédéral (
The Eastern District Federal
Court de New York) par quatre des soldats pour suspendre, puis annuler les
transferts. Bien que l’armée nie le caractère éminemment disciplinaire de ces
transferts, ils obtiennent gain de cause, le 17 octobre.
L’enjeu de cette confrontation n’est pas – D. Cortright et ses amis le disent
volontiers – de remédier aux malheurs d’un orchestre. Les transferts disciplinaires
ont été jusque-là l’arme la plus souple, la plus efficace pour désorganiser le Mouvement. Ils restent très dissuasifs. Les transferts disciplinaires au Viêt Nam, c’est la
vieille « peine des tranchées » infligée aux suspects politiques et aux mécontents; cela
se dit en argot militaire
to shanghai (du temps où on kidnappait les hommes pour
les faire servir sur les bateaux en route pour la Chine). D’où l’espoir des
Fort
Hamilton 4
[21] d’obtenir un arrêt des tribunaux qui fasse jurisprudence et limite
l’usage de cette arme contre le Mouvement G.I.
Cependant les difficultés logiques de cette démarche sont de plusieurs ordres.
Le cas du 26th Army Band est un cas d’école, assez facile à argumenter juridiquement, car les transferts sont liés de manière patente à l’exercice des droits du
1er amendement par les soldats (droit de pétition, liberté d’expression) et à l’utilisation
de l’article 138 inscrit dans le Code de la justice militaire lui-même. Pour argumenter
contre les transferts, il ne faudrait donc jamais sortir de la stricte légalité – comme
c’est le cas pour les musiciens –, il ne faudrait jamais manifester en uniforme, ni
distribuer sans autorisation, etc. Un mouvement de résistance ne peut s’encombrer
de telles subtilités juridiques. L’affaire Fort Hamilton G.Is vs Resor peut-elle cependant être considérée comme une victoire et faire jurisprudence ? Souvent les tribunaux fédéraux (civils) ont donné raison aux G.Is qui y recourent, mais l’armée n’en
a que faire et seule une décision de la Cour suprême ou de la Cour d’appel militaire
pourrait faire pencher la balance. Elle n’est jamais venue. Enfin l’armée nie le caractère punitif des transferts; ils sont toujours dus à la nécessité... et prévus de longue
date. Il s’agit donc d’une victoire ponctuelle dont l’intérêt immédiat pour les intéressés
n’est pas négligeable et qui fait à l’armée une publicité déplaisante sur des conduites
autocratiques, mais guère plus.
A la lumière de ces affaires, deux leçons s’imposent. On voit clairement qu’à
ce jeu les G.Is peuvent s’user dans des batailles d’experts et se perdre. Inversement,
on perçoit aussi, nettement, que l’invocation du droit et le recours à des formes
légalistes de luttes ne constituent pas une indication suffisante pour considérer le
Mouvement G.I. comme damné par un retour en force du libéralisme, circonscrit
dans un réformisme qui le réduirait à une contestation purement institutionnelle,
interne à l’appareil d’État, qui exigerait de simples aménagements. Le critère de la
radicalité G.I. ne coïncide pas forcément avec le mode d’action choisi, mais il s’articule toujours au but ultime recherché.
Deux interprétations du recours à la légalité
L’aspiration aux droits dans un espace autocratique comme les forces armées
est une forme de conscience progressiste. Ce n’est pas étonnant si ce débat apparaît
assez tôt dans la presse G.I. F.T.A., journal indépendant, ne manque pas de préciser
en sous-titre : « Publié clandestinement par et pour les G.Is de Fort Knox, dédié à la
liberté d’expression et à la lutte pour nos droits » (Published underground by and
for G.Is at Fort Knox, Dedicated to free speech and the struggle for our rights).
Dès son numéro 5, en août 1968, le journal s’emploie à comparer les maigres droits
octroyés et repris dans le même paragraphe de l’U.C.M.J. par des formules aussi
vagues ou des contrepoints tels que « à la discrétion du commandant » ou « selon la
tradition militaire » (at the discretion of the commanding officer ou according to
military custom). L’article démontre, citations à l’appui, que l’U.C.M.J. est un déni
des droits accordés par la Constitution :
Au vu de mes droits de citoyen américain, j’accuse premièrement le Code de la justice
militaire (U.C.M.J.), deuxièmement le règlement de l’Armée de terre, et troisièmement
toute la structure militaire, de violer l’article III, section 2, par 3 de la Constitution, ainsi
que les amendements I, IV, VI et XIII.
De deux choses l’une, conclut l’article, de manière un peu simpliste, ou la Constitution est sacrée et violée par l’armée et le gouvernement ou c’est un vieux parchemin
sans valeur : « La Constitution ne peut pas être sacrée ou un document vénérable –
le Gouvernement en a fait un chiffon de papier avec des horreurs comme la conscription –, ce n’est plus qu’un symbole ». « Tu n’es d’ailleurs, continue-t-il, toi G.I., que
bien de l’État », government property; « te mutiler (self-inflicted wound), c’est
détruire la propriété de l’État, acte passible de cour martiale. Parle alors des
libertés ! ».
A cette époque, le débat sur les droits est neuf et ouvert. Il est même la forme
du discours prise par le premier antimilitarisme. Dans une institution d’exception, il
prend tout son sens.
Mais en 1970-1971, les luttes pour les droits ont changé de signe. Deux voies
semblent se dessiner. Il y a parmi les G.Is et les organisations du Mouvement ceux,
constitutionnalistes avérés, qui veulent étendre à l’armée les libertés formelles de la
société civile, réformer l’U.C.M.J., considérant que les droits inscrits sont à plus ou
moins long terme des droits acquis. Les aspects procéduriers du mouvement sont
plus particulièrement portés par certaines organisations. Ce n’est pas une surprise
si le mouvement des jeunes officiers du C.O.M. (Concerned Officers Movement)
est représentatif de cette orientation. Un éditorial définit clairement leurs deux
objectifs – mettre fin à la Guerre du Viêt Nam et promouvoir les libertés civiles dans
l’armée :
Le C.O.M. soutient la libre expression d’opinions dissidentes [...]. Les mouvements de
soldats ont des revendications légitimes, trop longtemps étouffées par une hiérarchie
militaire qui voit dans toute remise en question sincère une menace contre son autorité.
Les forces armées ne peuvent plus agir comme si elles étaient un secteur de la société
fermé sur lui-même et privé; le droit constitutionnel de liberté d’expression doit être
consenti à tous les soldats [...]. Le C.O.M. ne remet pas en cause la nécessité de la
discipline, mais cherche plutôt à améliorer certains aspects de la vie militaire de manière
à rendre l’ordre militaire plus humain et plus raisonnable [22].
D’autres organisations ont toujours prôné, dans une vision gradualiste ou étapiste du Mouvement G.I., des tactiques légalistes, et systématiquement privilégié les
luttes pour l’extension de la Déclaration des droits aux soldats : c’est le cas de G.Is
United ou de G.Is for Peace. Marxistes ou pacifistes, ces militants ne souhaitent pas
engager les G.Is hors du champ de la légalité, d’abord par prudence, de crainte que
l’excès de répression ne casse le mouvement, ou parce que ce sont en effet des
réformistes. Mais il s’agit là en somme de raisons superficielles. En vérité, faire de
la lutte pour les droits l’axe du mouvement implique une vision particulière de l’institution militaire. Ces organisations confondent « l’aspiration aux droits qui est une
forme moderne de conscience » dans un lieu autocratique avec la forme juridique de
l’État américain et de ses institutions (textes fondateurs énonçant droits politiques et
libertés civiles). Il n’y a pourtant pas adéquation. Ces organisations ne prennent pas
seulement appui sur la légalité civile pour l’appliquer à l’armée, ce qui fait justement
partie des tactiques du mouvement, mais elles rabattent l’espace civil sur l’espace
militaire en rêvant de « civilianiser » (civilianizing), ou de « séculariser » (si l’on peut
se permettre cette équivalence) l’armée; car pour elles les soldats sont des « citoyens
sous l’uniforme », transitoirement « militarisés » dont l’identité civile prime, l’armée
n’étant qu’un bastion d’archaïsme qu’il faut aligner sur la démocratie civile en y
obtenant les « droits civiques ». Ces groupes usent volontiers du terme de citoyen
(citizen) et non de peuple ou de gens (people) ou de « droit des gens », différence
lexicale qui a du sens dans la mesure où ils défendent avant tout, dans la tradition
républicaine, les libertés politiques (civil rights) reconnues aux seuls citoyens. Telle
est la source politique du formalisme juridique qui borne ces organisations.
Prenons encore l’éditorial de Star-Spangled Bummer, le journal d’une section
de G.Is United qui vient de s’ouvrir à Wright-Patterson A.F.B. dans l’Ohio, à l’été
1970. G.Is United est alors une « confédération assez lâche de groupes dans tout le
Midwest et le Sud des États-Unis », parfois un simple sigle, ici une ligne politique
précise. Pour ce groupe, il suffit de « gagner les droits », sans violence. Rétablir les
droits dans l’armée, c’est garantir la démocratie nationale :
Une armée démocratique est la manière la plus sûre de lutter contre ceux qui réduisent
toujours davantage les précieuses libertés pour lesquelles nos ancêtres ont lutté et sont
morts et qui sont les fondements mêmes de notre pays, contre ceux qui se prétendent
les sauveurs de la démocratie [...].
Nous devons faire des efforts constants pour exercer ces droits sans la moindre peur
[...]. Nos supérieurs voient à juste titre dans ces revendications une menace contre leur
système de dictature. Aujourd’hui nous ne sommes plus ces soldats sans éducation d’il
y a vingt ans, ou même cinq. Nous connaissons nos droits et exigeons qu’on les respecte. Ils se rendent bien compte que l’exercice de nos droits sonne la fin de leur
système. Nous n’aurons pas besoin d’être violents. Nous abhorrons la violence, et elle
ne sera pas nécessaire, car si nous comprenons quels sont nos droits, voilà la plus
grande menace possible contre leur système. Tout ce que nous devons faire, c’est de
les exercer, et ne manquer aucune des occasions qui se présentent à nous. Alors le
système tombera de lui-même [23].
Est-il étonnant que ce type d’idéologie apparaisse très naturellement chez les
aviateurs, dans une arme d’élite ? Le simple G.I. Joe de l’Armée de terre croit rarement à la « révolution en douceur ». Il n’en a pas l’occasion : la violence de la répression contre qui exerce le simple droit de free speech ne lui en donne pas les moyens.
Le Mouvement G.I. a d’ailleurs répondu d’avance par la vigueur de la riposte pratique
et les risques encourus à l’idéalisme de ce type de discours, en R.F.A., aux États-Unis,
dans les bases américaines du monde entier.
L’autre voie appartient à ceux qui dans un esprit de démocratie conquérante
veulent une autre « socialité », pas seulement des « droits civiques », mais des droits
tout court. A les examiner, ces batailles menées sur le mode légaliste, que ce soit
pour distribuer la presse, se rassembler, s’opposer à la guerre, s’insurger contre les
outils de la répression, ne sont des batailles pour les droits que dans l’ordre du
discours. Elles bloquent en partie l’appareil et font toutes avancer le mouvement :
ainsi développer une presse et la distribuer n’ont pas pour but d’obtenir le seul droit
d’expression, mais d’établir un réseau de communication, de soutenir, témoigner,
rassurer, prêcher par l’exemple, organiser, nécessités vitales pour un mouvement.
Les actions légalistes tout à la fois testent l’armée et fortifient le mouvement.
Paradoxalement, le légalisme devient le signe d’une nouvelle offensivité G.I. C’est
au moment où le Mouvement G.I. atteint la maturité comme mouvement de masse
antimilitariste qu’il s’avère capable de retourner pour son usage le code répressif de la
justice militaire : c’est en 1970-1971 que les G.Is, soutenus par des conseils d’avocats
plus audacieux qui ne gèrent plus seulement les demandes de statut d’objecteur, utilisent
de manière militante l’article 138
[24], refusent les articles 15 et bientôt feront des
procès en cour martiale des forums du mouvement. La cooptation légaliste a-t-elle
donc fonctionné ? Très partiellement. Cela expliquerait peut-être la plus faible audience
de
G.Is United et la fin du
G.I. Press Service à l’automne 1971.
Qu’en est-il, en définitive, du « poison démocratique », selon la formule d’André
Marty, du « poison légaliste » ? Il existe bel et bien. Le légalisme est une arme à double
tranchant, mais l’invocation ou l’usage du droit n’est pas le critère; seule sa finalité
le définit... Le recours au droit confère une légitimité à des actions qui n’en ont
aucune et protège relativement. Les luttes contre l’oppression, pour la justice, contre
la hiérarchie, avec leur dimension de classe, débordent la question des droits, élargissent l’espace des libertés et changent concrètement la vie. Lisons donc les pratiques légalistes comme une arme parmi d’autres dans la guerre qui se déroule entre
l’armée et les G.Is, le travestissement sur le mode ancien de la lutte des classes qui
se mène entre le
brass
[25] et les E.Ms, les simples soldats du
rank and file. Comprenons finalement les luttes pour les droits comme des tactiques antimilitaristes.
Ainsi, le Mouvement G.I., mouvement des « sans droits », « sans grade », mouvement
grass roots
[26] s’il en est, permet de penser l’articulation entre un mouvement politique et l’invocation des droits. Il montre à quel point la guerre du Viêt Nam
(et les mouvements qu’elle a suscités), si elle a été une tragédie pour les Vietnamiens
d’abord et pour toute une génération d’Américains ensuite, a aussi opéré une transformation des consciences et un apprentissage sans précédent de pratiques démocratiques. Le Mouvement G.I. montre que les individus, les sociétés, les peuples qui
se lèvent pour changer la vie sont les véritables titulaires du concept de politique. En
réinventant la démocratie comme système ouvert, toujours à étendre et sans cesse
à redéfinir, il laisse en héritage à cette génération et sans doute aux générations à
venir une véritable culture politique.
[*]
Professeur de civilisation américaine à l’Université Paris XII.
Cet article utilise des éléments de ma thèse de doctorat :
Consciences révoltées et pratiques de
résistance des soldats américains pendant la guerre du Viêt Nam, Université Paris VIII, 1994.
[(1)]
Parmi les histoires de la guerre du Viêt Nam les plus accessibles : S. KARNOW,
Vietnam. A History.
The First Complete Account of Vietnam at War. A Companion to the PBS Series, New York, The
Viking Press, 1983; G. HERRING,
America’s Longest War, 1950-1975, New York, Wiley and Sons,
1979; M.B. YOUNG,
The Vietnam Wars, 1945-1990, New York, Harper Collins Publishers, 1991.
[(2)]
Seuls trois livres font exception, les deux livres pionniers de : L.G. WATERHOUSE and M.G. WIZARD,
Turning the Guns Around. Notes on the G.I. Movement, New York, Delta Book, 1972 et celui de
D. CORTRIGHT,
Soldiers in Revolt, The American Military Today, Garden City, New York, Anchor
Press, Doubleday, 1975, d’une part, et, d’autre part, R. MOSER,
The New Winter Soldiers. G.I. and
Veteran Dissent during the Vietnam Era, New Brunswick, New Jersey, Rutgers University Press, 1996,
riche, mais dont le parti pris thématique brouille quelque peu la lecture chronologique du mouvement.
[(3)]
Collection de microfilms de la Historical Society of Wisconsin, à Madison : « Miscellaneous
Vietnam-Era G.I. Undergrounds ».
[(4)]
On se reportera à J. RANCIÈRE,
Les mots de l’histoire, Paris, Le Seuil, 1992.
[(5)]
A.S.U.,
American Servicemen’s Union : organisation de soldats, fondée à New York en 1967
par Andrew Stapp et dont l’appellation de syndicat est inspirée de la tradition syndicale trotskyste. Elle
est liée à l’organisation de jeunesse Y.A.W.F.
(Youth Against War and Fascism) du
Workers World
Party, lui-même issu d’une scission du
Socialist Workers Party (S.W.P.) en 1959. C’est l’une des trois
grandes organisations de soldats, avec environ 15 000 membres en 1970 et des sections en Allemagne,
aux Philippines et au Japon. Elle publie
The Bond.
[(6)]
G.Is United : son titre complet est
G.Is United Against the War et parfois
G.Is-W.A.Cs United
(W.A.C.S. :
Women Army Corps). Lancée à Fort Jackson par des soldats, militants trotskystes du
S.W.P.-Y.S.A.
(Socialist Workers Party-Young Socialist League) à laquelle elle est liée ouvertement
ainsi qu’à la coalition contre la guerre, le S.M.C.,
Student Mobilization Committee. C’est l’une des trois
grandes organisations avec un réseau national, de nombreuses sections et journaux. Très active surtout
en 1968 et 1969, elle décline ensuite. D’orientation très constitutionnaliste, avec des tactiques légalistes
et usage des médias.
[(7)]
F.T.A. : cette organisation de Fort Knox dans le Kentucky (et son journal du même nom) reprend
le slogan publicitaire de l’armée : « Fun, Travel and Adventure », pour le transformer en langage troupier
« Fuck The Army ». Authentiquement « G.I. » et indépendante de toute organisation civile, F.T.A. est
tendanciellement « Nouvelle Gauche ».
[(8)]
G.I. Alliance : organisation G.I. de Fort Lewis, puis de Lewis-McChord Air Force Base dans l’État
de Washington. Fondée à l’été 1970.
[(9)]
G.Is for Peace : organisation fondée à Fort Bliss, près d’El Paso au Texas, en 1969. Pacifiste et
modérée, anti-raciste et pour les droits des soldats, elle rallie beaucoup de soldats blancs, appelés, et des
membres du Defense Language Institute avec un niveau d’instruction élevé. Elle a une implantation locale
réelle, soutient la communauté chicano pour le changement social. Son journal est
Gigline.
[(10)]
Movement for a Democratic Military : issu de la grande manifestation de Marines de Camp
Pendleton en décembre 1969 à Oceanside en Californie du Sud. Grâce à son programme, il s’étendra à
d’autres bases, surtout sur la côte Ouest et à Chicago. Très radical, anti-raciste et anti-impérialiste. Entre
5 000 et 10 000 membres dont de nombreux Marines afro-américains.
[(11)]
Les
Fort Hood 43 : signifie les « 43 soldats de Fort Hood ». Cet événement reste important dans
la saga du Mouvement G.I. : il s’agit d’une « grève militaire ». Le 23 août 1968 à Fort Hood, au Texas,
l’une des plus grosses bases de l’armée de terre, plusieurs centaines de soldats noirs refusent la mission
de maintien de l’ordre lors de la Convention démocrate à Chicago. 43 résisteront toute la nuit aux menaces
et à la police militaire. La plupart passeront en cour martiale. Pour des raisons diverses, aucun ne fera
plus de 6 mois de prison.
[(12)]
En novembre 1965, le lieutenant Henry Howe, de Fort Bliss, au Texas, manifeste contre la guerre
à El Paso, en civil, en dehors de ses heures de service. Il porte une pancarte : « End Johnson’s Fascist
Aggression in Vietnam. Let’s have more than a choice between petty ignorant fascists in 1968 ». Il est
reconnu. Le verdict de la cour martiale sera de deux ans de travaux forcés à Fort Leavenworth. Il s’agit
d’une prise de position politique personnelle et sa participation à la manifestation relève de l’exercice de
la liberté de pensée et d’expression.
[(13)]
Journaliste de la Marine et éditeur solitaire d’un journal « subversif »,
O.M., plein d’humour iconoclaste au cœur même du Pentagone entre avril 1969 et début 1970 qu’il tire à 500, puis 1 000 et
jusqu’à 10 000 exemplaires. Il prend pour tête de turc, en particulier, Mendel Rivers, le très puissant
président de la Commission des Forces armées de la Chambre des Représentants. Dans un procès retentissant, il est accusé de 14 violations du Code de la justice militaire, d’encourager la désertion et la sédition
et risque 39 ans de prison. Au bout d’un an de procédure, il s’en tirera avec une réprimande et un mauvais
livret militaire.
[(14)]
L’affaire des 53 soldats de Darmstadt en Allemagne, en été 1971, illustre les nouvelles formes
de résistance collective des soldats, en particulier la solidarité des G.Is noirs. A la suite d’une bagarre entre
soldats, un seul soldat est inculpé, un Noir. Cinquante-deux autres G.Is noirs protestent par un
sit-in de
solidarité pour libérer leur camarade. L’armée leur propose de signer un article 15, sanction administrative. Mais la surprise est grande lorsque 26 des
brothers refusent de signer et préfèrent passer en cour
martiale.
Un article 15 est une N.J.P.,
non-judicial punishment, simple sanction administrative. Signer un
article 15 revient à reconnaître sa culpabilité et à se placer à la merci du commandant. Jusque-là les
soldats noirs préféraient signer un article 15 au fait de passer en cour martiale parce qu’ils considéraient
que la justice militaire étaient « blanche »,
lily-white, et qu’ils ne pouvaient y être jugés en toute équité.
L’accumulation d’articles 15, distribués à la volée aux Noirs, permet à l’armée de libérer un soldat avec
un mauvais livret militaire, ce qui le prive des avantages offerts aux anciens combattants.
[(15)]
L’U.C.M.J. est issu des travaux de la Commission Doolittle réunie en 1946 pour « la reconnaissance de la pleine dignité des hommes » dans l’armée. Le train de réformes proposé en 1947 et finalement
voté par le Congrès en 1950 sous le nom d’U.C.M.J. et qui devait donner d’amples garanties judiciaires
aux soldats fut très édulcoré.
[(16)]
Spec 5 signifie
Specialist 5, soit un sergent dans l’Armée de terre. Il s’agit d’un grade lié à la
solde et à une spécialité. Les simples soldats E.Ms
(Enlisted Men), engagés par opposition aux appelés
(draftees), vont de E-1 à E-4; les gradés de E-5 à E-9, et les gradés « spécialistes » de Sp/5 à Sp/7.
[(18)]
M.P.,
Military Police, membre de la police militaire.
[(19)]
Fondée en 1969, cette agence de presse, basée à New York et à Washington, a pour ambition
de servir d’agence centrale d’information et de coordination du Mouvement G.I. Ultra-légaliste, très liée
à l’organisation étudiante d’opposition à la guerrre, le S.M.C.
(Student Mobilization Committee), elle a
surtout servi à mobiliser les soldats au début de leur mouvement et à l’occasion des grandes manifestations
civiles.
[(20)]
Sur l’article 15, on se reportera à la note 14. Quant à l’article 138, il permet en effet à un membre
des forces armées qui s’estime maltraité par son commandant d’en appeler, après avoir cherché réparation
auprès de lui, par-dessus son autorité, à toute autorité supérieure qui devra alors faire suivre la plainte au
responsable des tribunaux militaires dont dépend l’officier contre lequel la plainte a été formulée.
[(21)]
Fort Hamilton 4 : les quatre soldats de Fort Hamilton et aussi
Fort Hamilton Case-Cortright
etc. v. Resor, « l’affaire des quatre soldats de Fort Hamilton ». Stanley Resor était le Secrétaire Général
de l’Armée de terre.
[(22)]
C.O.M. Newsletter, n
o 1, avril 1970, p. 1. C.O.M. :
Concerned Officers Movement; fondé par
de jeunes officiers de la Marine de la région de Washington, D.C. en 1970. Leur journal est
COMmon
Sense.
[(23)]
Star-Spangled Bummer, 31 juillet 1970, p. 2. Journal d’une section de
G.Is United à Wright
Patterson Air Force Base dans l’Ohio.
[(24)]
L’article 138
(Complaints of Wrongs) de l’U.C.M.J. est l’arme des G.Is contre leurs supérieurs
immédiats. Se reporter à la note 20.
[(25)]
Brass : les officiers en référence aux boutons de cuivre des uniformes. E.Ms
(Enlisted Men) : les
engagés; le
rank and file : les hommes de troupe.
[(26)]
Expression qui décrit les mouvements populaires, « de la base », non pas forcément spontanés,
mais ancrés dans une expérience, des lieux, une histoire, de gens simples.