2003
Le Mouvement Social
Notes de lecture
LES AFRICAINS ET LA VILLE
Jeanne-Marie PENVENNE. – African Workers and Colonial Racism.
Mozambican Strategies and Struggles in Lourenço Marques,
1877-1962. Portsmouth (N.H.), Heinemann, Johannesburg, Witwatersrand University Press, Oxford, James Currey, 1995, XVII-229 pages.
« Social History of Africa ».
La classe ouvrière n’est plus à la mode ? Heureusement, les historiens ne sont que
très modérément influencés par icelle, et J.-M. Penvenne, antérieurement
comme ultérieurement à cet ouvrage, ne s’est pas lassée de labourer l’histoire sociale
mozambicaine, et en premier lieu celles de la classe ouvrière noire urbaine et des
relations de genre à l’époque coloniale contemporaine
[1].
Cet ouvrage a initié la remarquable collection d’histoire sociale de l’Afrique
dirigée par Allen Isaacman et Jean Hay. Pourtant publié il y a neuf ans, il est encore
peu connu en France, ce qui montre non seulement la marginalité globale, dans le
champ des sciences sociales d’aujourd’hui, des études africaines, mais en particulier
de celles qui portent sur des pays que nulle tradition coloniale ne lie à la France.
Ainsi, à l’exception de l’Afrique du Sud, sont trop rares les ouvrages français portant,
par exemple, sur les pays africains de langue anglaise. Par ailleurs, dans la faible
mesure où les cinq pays africains de langue officielle portugaise (P.A.L.O.P.) ont été
présents dans la production de langue française, il s’est principalement agi d’analyser
soit les guerres de libération (années 1960 et début des années 1970), soit les expériences politiques radicales des nouveaux États indépendants (après 1975) et les
guerres civiles consécutives, ou encore leur jeune production littéraire. L’histoire
sociale des mêmes pays à l’ère du capitalisme colonial a été abordée dans des articles,
mais rarement dans des ouvrages. On se réjouira donc qu’il n’en soit pas de même
outre-Atlantique et qu’y sortent à un rythme soutenu des ouvrages, parfois issus de
thèses de doctorat
[2].
L’ouvrage de J.-M. Penvenne fera pénétrer le lecteur de langue française au
sein d’une colonisation qui ne lui est pas familière, qui dura grosso modo quinze
années de plus que les autres, et qui est porteuse de bien des mythes – comme ceux
des « cinq siècles de colonisation », ou de l’« absence de racisme » dans l’outre-mer
portugais, etc. Le titre du livre est donc salutairement pédagogique, tels quatre
mots-clefs inéquivoques.
L’histoire sociale du prolétariat noir
Il s’agit de l’histoire sociale du prolétariat noir, suivie sur près d’un siècle, dans
la capitale de la colonie. Mais on n’y trouvera pas tellement une analyse d’économie
politique, par exemple, ou une tentative d’interprétation globale de la colonisation
portugaise fondée sur le cas urbain. Il s’agit avant tout d’un ouvrage sur la vie quotidienne au temps des Portugais, sur l’histoire de la détresse ouvrière, du désarroi
immense de cette population de fraîche extraction paysanne, jetée par le travail forcé
dans une enclave étrangère en son propre territoire. Il s’agit aussi d’une histoire de
luttes, surtout au port, principale concentration ouvrière. Même si l’armature historique est présente (chapitres 1 et 6), le cœur de l’étude est donc fondé sur les histoires
de vie et les sources orales : quatre-vingt-dix-huit entrevues (certaines en plusieurs
séances) ont été menées. Les milieux sociaux touchés ont été le prolétariat du port,
des services municipaux, ou encore ce prolétariat atomisé que constituèrent les
milliers de domestiques au service des Blancs – et souvent de ces « petits Blancs »
dont le seul privilège était la couleur de la peau. Certaines entrevues, effectuées dès
la fin des années 1970, ont encore permis à l’auteur de rencontrer de très vieux
travailleurs, qui avaient connu le début du siècle (l’un avait 103 ans prouvés !). Les
sources orales portent donc elles aussi sur près d’un siècle d’histoire, ce qui est
exceptionnel.
Le livre est partagé en dix chapitres – outre l’introduction, une conclusion et
des annexes – qui abordent à la fois les grandes phases historiques, 1877-1926
(chapitres 1 à 4) et 1926-1962 (chapitres 6 et 8), les luttes ouvrières (chapitre 5) et
les stratégies quotidiennes de survie et de mobilité sociale (chapitres 9 et 10), la
politique de l’État Nouveau salazariste en matière de travail indigène, la répression
et l’encadrement (chapitre 7). Ce va-et-vient entre la « macro-histoire » et la « microhistoire » d’un secteur social (dockers, employés municipaux, domestiques, etc.) ne
rend pas la lecture difficile, tant il est vrai que les grandes phases de l’histoire coloniale
contemporaine ont aussi façonné les milieux sociaux africains de la ville. Au contraire,
chaque « phase » est illustrée par la vie sociale ouvrière. On ne cherchera pas ici à
résumer l’ouvrage, optant pour la discussion de certains de ses aspects.
La première question à laquelle il faut répondre est de savoir si un tel livre,
publié en 1995, dont la recherche s’est étendue de 1977 à 1993, a vieilli. Bien
entendu, d’autres études – dont celles de J.-M. Penvenne elle-même – ont été depuis
publiées qui complètent quelque peu l’histoire sociale mozambicaine (urbaine et
rurale). Mais la réponse est, globalement, franchement négative. Cet ouvrage reste
une référence prioritaire pour l’histoire du prolétariat au Mozambique.
Les sources et leur contexte
La deuxième question est celle des sources et de leur contexte. On l’a dit, la
richesse de l’ouvrage tient dans l’usage systématique de l’histoire orale. J.-M. Penvenne se situe de plain-pied dans les nouveaux courants de la recherche historique,
n’utilisant pas, classiquement, l’oralité uniquement comme source pour l’histoire des
domaines où l’écrit fait défaut – histoire ancienne, mythes, « tradition orale » –, mais
pour l’histoire contemporaine, parfois fort récente. On trouve en annexe de l’ouvrage
toutes les indications nécessaires à ce sujet. Néanmoins une telle recherche fondée
sur l’oralité pose tous les problèmes méthodologiques de l’histoire immédiate, et
notamment de la forte contextualité du matériau « témoignage ». L’auteur n’a, à mon
avis, pas suffisamment porté attention à la période au cours de laquelle elle a mené
ses entrevues : très peu d’années après l’indépendance.
Cette période est en effet celle d’un Frelimo (Front de libération du Mozambique, parti unique « marxiste-léniniste » au pouvoir) à la fois triomphant et encore
populaire, qui néanmoins établit un contrôle très sévère sur tous les aspects du mouvement social urbain (il a dissous les comités de travailleurs élus, implanté ses
« Groupes dynamiseurs » et « Conseils de production », réprimé une grève au port,
etc.). Juste au moment où la population mozambicaine est enfin débarrassée du
colonisateur, d’une part il est logique qu’elle n’en dise guère du bien; d’autre part,
c’est aussi le moment où le Frelimo a les moyens politiques d’encadrer fortement la
population urbaine. La grosse majorité des entretiens ont été menés par J.-M. Penvenne seule – même si une partie a été faite en collaboration avec un responsable
politique (J.-M. Penvenne le précise très honnêtement, p. 12, sans pour autant en
tirer de conclusions) –, mais c’est le contexte, bien davantage qu’une surveillance des
entrevues, qui pèse. En effet, on est un peu troublé par le contenu univoque du
portrait du Portugais tel qu’il apparaît dans les témoignages : vraiment très, très, très
méchant, vraiment toujours vulgaire, très, très vulgaire et, sauf quelques exceptions
remarquables, toujours violent. L’auteur se distancie parfois à peine des chansons
des travailleurs forcés – ceux que l’on dénommait les shibalo –, c’est-à-dire des
chansons de la partie des Mozambicains victime de la pire des situations, ou d’autres
témoignages qu’elle recueille. En voici quelques illustrations :
«... The ways of the white man [...] did not make sense. His greeds and demands were
excessive to the point of foolishness. An often-quoted lyric from the musical repertoire
of the Chopi-speaking people of southern Mozambique suggested the essential contradiction. The crazy Portuguese were not satisfied with just eating eggs, they ate the
chickens too, thus killing the source of future eggs. What kind of labor exploitation
was this that burned up the labor force to the point of threatening its reproduction ? »
(p. 3).
«... People walked to shibalo, worked hard, and lived in dangerous situations.
They were paid “nothing”. Sometimes their payment was a pancada de graça, a free
beating. [...] Was payment in money or in kind ? If it was in kind, was it appropriate
for human beings or for animals – rotten peanuts and insect-infested flour for food
and fodder sacking for clothing were inappropriate payments ? Finally, what was the
probability of being paid the full amount one earned when it was due ? » (p. 26).
« Ironically, of all the sources exploited for this study, the colonial power’s own
archives provided the most irrefutable evidence that the indigenato was specifically
designed to define Africans as lesser beings, who “did not have two legs like they did”,
in order to prevent them from successfully competing with whites, and to allow whites
to prosper on African “blood” » (p. 158).
Tous ces témoignages reposent sur des faits à la fois parfaitement exacts et
incomplets. Si le colonialisme au Mozambique, sous le fascisme de l’Estado Novo
portugais, a été particulièrement autoritaire, si ses violences ont été fréquentes, leur
simple mention ne fait pas une analyse sociale. Aucune colonisation n’a pu
s’implanter et tenir seulement par la violence – même si la violence en est le fondement. La colonisation portugaise – exactement comme les autres – ne pouvait
fonctionner que comme système global de paternalisme autoritaire. Si certains travailleurs contraints aux shibalo dans les chemins de fer, au port ou dans de grandes
plantations, ou même comme domestiques auprès de Blancs violents, n’ont guère
dû connaître que l’aspect mépris-violence, d’autres en revanche ont vécu dans des
situations plus acceptables en termes individuels. De nombreux Mozambicains gardent des souvenirs excellents ou « corrects » – regular, disent-ils – de certains Portugais, tout comme des Algériens le font envers d’anciens pieds-noirs. Cette
« mémoire positive » ne change absolument rien aux caractéristiques aberrantes du
système mais explique aussi qu’il ait pu fonctionner. Lorsque la situation était seulement intolérable, des stratégies de fuite de masse se produisaient, notamment vers
l’hinterland britannique : des hommes partaient, clandestinement ou légalement,
toute leur vie active, travailler chez Djone (« John » – l’Afrique du Sud), des chefs
partaient avec leur population entière.
Un autre aspect est relatif aux sources écrites utilisées. Elles sont tout à fait
consistantes. Soulignons cependant que, sur ce plan, l’auteur a souffert d’avoir été
pionnière : elle n’a pu travailler dans les énormes fonds d’archives de l’ancienne
police politique, la Pide-D.G.S.
[3], et d’autres services secrets (je pense aux
S.C.C.I.M.
[4], fondamentaux pour l’histoire sociale) qui sont devenus graduellement
disponibles aux Archives nationales de la Torre do Tombo (Lisbonne) à partir de
1992. Néanmoins on est étonné qu’elle n’ait pas utilisé les Archives António de
Oliveira Salazar, qui étaient déjà ouvertes et incluent beaucoup de matériaux de la
Pide et des S.C.C.I.M.
Paternalisme autoritaire ou violence extrême ?
La troisième question, liée à celle des sources, porte donc sur les caractéristiques
de la colonisation portugaise. Au long de ses pages, J.-M. Penvenne donne une
image très univoque de la colonisation, faite seulement de violences et de mépris.
On a l’impression qu’elle écrit son livre pour la
dénoncer, comme si l’historien avait
encore besoin de dénoncer l’aberration coloniale. On peut espérer que ce n’est plus
nécessaire, et qu’il faut en revanche en approfondir l’histoire sociale et l’économie
politique. Mais il y a autre chose : J.-M. Penvenne dénonce la colonisation
portugaise, et cela donne une dimension implicite supplémentaire à l’ouvrage. Jamais elle
ne donne de termes comparatifs avec d’autres colonisations (anglaise, belge, française) et on a donc l’impression que c’est
cette colonisation-là, la portugaise, qui
fut particulièrement horrible. En ce sens, bien que défaisant salutairement certains
mythes (cf.
supra), elle se coule dans certains « contre-mythes » parallèles, comme
celui d’un « archaïsme » ou d’une violence et d’une arriération particulières, bref d’une
« spécificité » – mais cette fois-ci négative – de la colonisation portugaise. Je ne peux
revenir longuement ici sur ces questions
[5], mais une caractérisation globale de la
colonisation portugaise comme archaïque est fausse et les traits d’archaïsme doivent
être soigneusement périodisés. J.-M. Penvenne ne le fait pas assez. Dans les
années 1920-1930, même dans ses pires aspects, l’
Ultramar lusitanien ne déparaît
pas le paysage colonial, le travail forcé était renforcé en 1926 grâce à un nouveau
Statut indigène explicitement raciste, au moment même où le travail forcé du coton
s’étendait au Tchad français et au Congo belge, etc. La vraie période d’archaïsme
s’ouvre pendant la Seconde Guerre mondiale et dure jusque vers 1958-1960. Même
si elle reconnaît, au détour d’une seule phrase, que
the intensity of shibalo recruitment varied through time (p. 7), la réalité est que celui de la fin des années 1950
n’avait plus grand-chose à voir avec les chasses à l’homme des années 1920 ou,
encore, du début des années 1940. Indépendamment même de la pression internationale qui commençait à produire des effets, le
shibalo fonctionnait parce que l’économie africaine dépendante ne pouvait plus s’en passer. Le maigre « salaire »
(n’entrons point ici dans la discussion de la nature exacte de la rémunération octroyée
aux travailleurs) était devenu indispensable, quand l’agriculture domestique avait été
déstructurée par des générations d’absence des hommes, malgré le travail acharné
des femmes.
Sur le plan de l’oralité, personne ne fera grief à J.-M. Penvenne d’avoir interrogé très prioritairement les travailleurs mozambicains. Il n’empêche, une bonne
dizaine d’entretiens avec d’anciens responsables coloniaux n’auraient pas été de trop
(deux, restés au Mozambique et donc à la posture particulière, ont été interviewés).
Un homme notamment, stratégique étant donné l’objectif de l’ouvrage – la classe
ouvrière de Maputo –, est particulièrement dénoncé, Afonso Henrique Ivens Ferraz
de Freitas, l’administrateur du
concelho (district urbain) de la capitale puis fondateur
de l’un des services secrets
[6]. Les témoignages l’accablent, et cela fait partie de
l’histoire (voir notamment p. 141-142). Mais pourquoi ne pas l’avoir interrogé, alors
que, toujours bien vivant, il poursuit sa retraite dans les environs de Lisbonne ? On
a l’impression que, toute à sa cause, J.-M. Penvenne n’a guère
imaginé interroger
« ceux d’en haut ». Peut-on faire l’histoire des opprimés sans approcher celle des
oppresseurs ? A ne prendre en compte que ceux d’en bas, sans fournir une réflexion
comparative avec d’autres colonisations, l’auteur ne nous renseigne pas tant sur le
fait que la colonisation portugaise a eu des caractéristiques spécifiques – ce qu’aucun
historien ne niera ! – qu’elle ne nous induit à penser qu’elle a été bien pire que les
autres. Si tant est qu’un tel jugement ait un sens, il est loin d’être historiquement
fondé.
La prolétarisation comme défense sociale
La quatrième question tient à la genèse du prolétariat au Mozambique et, sur
ce point, J.-M. Penvenne est tout à fait convaincante. Elle montre très bien, en effet,
avec moult exemples tirés des histoires de vie, comment la prolétarisation se nourrit,
de deux manières distinctes, du même travail forcé des Africains. D’une part, certains
de ceux qui n’ont pu échapper au shibalo et s’acquittent de leur « devoir moral du
travail » en ville finissent, suite à leurs « contrats » répétés, par s’urbaniser et par
trouver des emplois à plein temps dans la capitale. Mais d’autre part, la prolétarisation apparaît comme la voie la plus sûre pour échapper au shibalo : elle peut prendre
la forme de l’émigration chez Djone, ou de la recherche « volontaire » d’un travail à
plein temps en ville. Ce type de débouchés était encore exigu étant donné que le
condicionamento industrial (encadrement industriel) freinait l’industrialisation de la
colonie pour ne pas concurrencer la métropole, et que les travailleurs blancs monopolisaient jusqu’à des fonctions de bas niveau social, mais il était très recherché aux
abords de toutes les grandes villes. Certaines professions (domestiques, cuisiniers,
lavandiers, cireurs de chaussure, etc.), tant à Lourenço Marques qu’à Beira, Quelimane ou Nampula (dans le centre et le nord), devinrent l’apanage de groupes ethniques particuliers. La prolétarisation augmenta donc plus massivement au cours des
années 1960, d’une part quand le nombre de Blancs s’accrut fortement, appelant
autant d’emplois domestiques, et d’autre part quand une certaine industrialisation
pour la production de biens de consommation (lait, confection, etc.) fut confirmée.
Cependant il y a aussi un passage, tendanciel et tardif, du travail forcé lui-même
à la prolétarisation, que J.-M. Penvenne ne périodise pas assez. Si le shibalo dure
officiellement jusqu’en 1961, on ne peut pas considérer qu’il fonctionnait encore en
1960 comme en 1917,1926-1930 ou, pire, 1940-1945. Il n’y a pas en ce domaine,
une période homogène « 1926-1962 », comme le laisse entendre le chapitre 6
(p. 91-102). Suite au coup d’État militaire de mai 1926, la Dictature édita rapidement
(octobre) un « Statut politique, civil et criminel des Indigènes » qui, à la différence des
anciens Codes, définissait clairement qui était indigène et qui échappait à cette catégorie. Ce statut tombait en plein scandale provoqué par la publication, à New York,
du rapport Ross, un sociologue américain qui avait visité les colonies portugaises et
dénonçait le recours au travail forcé. Je crois néanmoins que J.-M. Penvenne surestime (p. 72-77) les conséquences du scandale sur le législateur lisboète, alors que la
Dictature se renforçait avec la bénédiction de l’Angleterre. Ce Statut, dans le cadre
du renforcement global de l’administration coloniale, opérait une véritable « modernisation », en définissant précisément qui relevait de l’indigénat. Cela était rendu
nécessaire d’une part par l’afflux, en ville, d’un nombre plus grand de travailleurs
noirs, qui pouvaient concurrencer l’immigration blanche sur le marché du travail, et
d’autre part par le besoin d’intensifier le volant de main-d’œuvre indigène disponible
pour l’économie coloniale. Contrairement à ce que dit J.-M. Penvenne, ni le Statut
d’octobre 1926 ni le Code du travail de 1928 ne servirent à camoufler le travail
forcé face au scandale international. Certes, on y procéda à un toilettage des précautions de langage – ainsi le « devoir moral du travail » remplace-t-il l’« obligation de
travailler » –, mais ces textes servirent au contraire à rationaliser et à amplifier le
travail forcé. Ils font partie du mouvement de renforcement administratif qui mène
à la réforme de l’administration d’outre-mer de 1933. L’intéressant n’est pas de
mesurer l’hypocrisie du « devoir moral du travail », mais d’analyser l’économie de ces
textes coloniaux : les conditions mises pour échapper à ce « devoir moral » montrent
bien que n’est considéré comme « travail » qu’une activité totalement intégrée à l’économie de marché moderne. Un paysan n’était donc pas un travailleur. Le travail
était donc libre, mais pas le choix de ne pas avoir un travail. Les Africains restaient
donc libres, totalement libres, de choisir leur « travail », mais ce travail ne pouvait
concerner que l’économie de marché et non point leur économie domestique... N’en
réchappaient que ceux qui possédaient plusieurs dizaines de têtes de bétail ou une
exploitation reconnue « moderne », et donc considérés comme intégrés au monde
du « travail », et ceux qui avaient été reconnus « assimilés » selon des critères très
exigeants qui auraient logiquement dû rendre « indigènes » une bonne partie des
Blancs analphabètes des colonies ! Même si évidemment le législateur faisait attention aux termes employés, le décret de 1928 (Code du travail indigène) ne fut ainsi
pas fondamentalement une « reformulation » du Statut de 1926 pour mieux le camoufler (p. 77), mais la suite logique de la définition de l’indigénat. S’il fallait éviter les
recrutements sauvages de travailleurs (villages cernés la nuit par les cipayes, recrues
enchaînées, etc.), c’était pour rationaliser un recrutement massif et permanent. Suivirent d’ailleurs des règlements du travail indigène dans les diverses colonies (en
1929), puis des circulaires d’application qui instituèrent un système semestriel (au
Mozambique), annuel (en Angola) ou trisannuel (SaËœo Tomé e Príncipe). Les périodes
de « travail » étaient suivies de périodes de « repos » pendant lesquelles les Africains
retournaient chez eux, pour y... payer l’impôt et reconstituer partiellement l’économie domestique. La pièce maîtresse du système fut le salaire différé, à savoir la
rémunération consécutive au « contrat » versée uniquement lors du retour au lieu
d’habitation. L’administration freinait ainsi l’exode rural, tenait le territoire et cherchait à empêcher la stabilisation d’un prolétariat urbain. Cela ne veut pas dire qu’il
n’y ait pas eu des abus et violation des règlements par l’administration coloniale
jusqu’à tardivement (voir, par exemple, p. 103-108), mais la gestion du travail forcé
fut un vecteur fondamental de gestion territoriale : à une époque où les ordinateurs
n’existaient pas, la totalité des indigènes étaient fichés aux fins de contrôle des
périodes de « travail » et « repos ». Ce n’est du reste pas un hasard si les villes ne
crûrent rapidement qu’après 1961.
Cependant la récession mondiale de 1929 retarda le grand démarrage « rationnellement organisé » du travail forcé légalement préparé par la Dictature en
1926-1928. C’est pendant la Seconde Guerre mondiale que, loin des regards internationaux et profitant de sa neutralité, le Portugal intensifia décisivement le recrutement forcé, sans changer une virgule à ses lois, mais à coups de circulaires
confidentielles. L’administration était, à nouveau, massivement mise au service du
recrutement forcé au profit des plantations et entrepreneurs. Cependant une telle
massification du travail forcé provoqua des contradictions antagoniques au développement colonial, que J.-M. Penvenne, travaillant sur l’histoire urbaine, sous-estime.
La rivalité entre les recruteurs portugais et la Wenela (organisme légal qui recrutait
pour les mines d’Afrique du Sud), l’absence d’apparition d’un marché de consommation africain au détriment du commerce local tenu par les Portugais ou les Indiens,
des famines répétées dues à la déstructuration de l’agriculture domestique (notamment en zone de cultures forcées du coton), la faible rentabilité des cultures en régime
de main-d’œuvre forcée qui devenaient plus chères que les cours internationaux des
mêmes produits, etc., toutes ces raisons poussèrent les autorités coloniales à désengager l’administration du recrutement, à augmenter les rémunérations (qui restèrent
très basses), à mieux surveiller le respect de la qualité des repas, à laisser se développer des associations professionnelles africaines urbaines (charpentiers, cireurs,
barbiers-coiffeurs), etc. Le travail forcé rural de la fin des années 1950 ressemblait
déjà beaucoup à un classique travail salarié saisonnier et prenait de plus en plus appui
sur les Africains des alentours, rentrant chez eux chaque soir, au lieu d’aller chercher
très loin une main-d’œuvre quasiment raptée. Cela eut pour conséquence le besoin
d’un volant plus important d’une population prolétarienne, noire et stabilisée. Ce
tournant est très sensible dès la seconde moitié des années 1950. En bref, il y a des
périodes dans le travail forcé et ce n’est pas la lutte armée de libération (qui commence en 1961 en Angola, 1963 en Guinée et 1964 au Mozambique) qui, tout d’un
coup, provoqua les réformes. Bien entendu elle y contribua, mais les grands entrepreneurs coloniaux, dans leur propre intérêt, poussaient eux-mêmes fermement en
ce sens.
Le paternalisme au secours
de la prolétarisation urbaine
Une cinquième question tient au paternalisme, que J.-M. Penvenne aborde sous
l’angle du « patronage » nécessaire pour sortir de la misère. Elle montre d’abord la
grande division interne à la petite élite noire et métisse, issue de l’histoire des créolités
du XIXe siècle, quand l’administration coloniale obligea spécifiquement ces Noirs et
métis à demander officiellement leur assimilation (à partir de 1917) : certains refusèrent, d’autres cédèrent, mais l’histoire de cette élite est, au XXe siècle, celle d’un
inexorable déclin face au « blanchiment » de la colonie, jusqu’aux années 1960. Il
s’agit ici de pages qui nous font sortir du prolétariat, mais pour aborder l’élite infime
qui, seule, pouvait parler en son nom. En effet, même les organisations ouvrières
légales (jusqu’en 1935), y compris socialistes ou anarchistes, n’eurent, à deux seules
exceptions près, aucun adhérent noir. Avec raison, Penvenne cite alors des sources
écrites, celle de la presse métisse et noire, peu à peu bâillonnée, surtout après 1935,
mais jamais complètement disparue. Néanmoins cette élite ne constitua pas une
protection pour les indigènes traînés en ville par le shibalo ou la prolétarisation. Les
rares Africains qui s’en sortirent le firent grâce à la protection d’un Blanc, mû par
une sincère amitié, ou dont l’amitié devait être nourrie de cadeaux et autres
attentions. Attention : jusqu’aux années 1960, et contrairement à la légende, pratiquement aucun métissage, social ou biologique, n’advint de ces rapports paternalistes
– on eut évidemment des « indigènes » très clairs, puisque nés de mère noire indigène
et de père inconnu. On voit que, côté paternalisme, faveurs accordées à un maître
en échange de menus avantages, etc., les Mozambicains contemporains ont été à
bonne école coloniale. Il est dommage en revanche que J.-M. Penvenne n’accorde
que très peu d’attention au seul autre réconfort que la détresse indigène pouvait
trouver en ville : les églises, et en particulier les églises protestantes.
L’histoire du patronage est donc paradoxale : ce comportement, parfaitement
paternaliste et « précapitaliste », permit la prolétarisation stabilisée de certains travailleurs urbains. Ainsi, dans les conditions spécifiques de l’exploitation impérialiste,
un mode d’oppression non capitaliste (paternalisme) fut nécessaire à l’entrée de nombreux travailleurs dans le monde de production capitaliste. Ce n’est peut-être pas si
différent aujourd’hui...
De l’indigénat à la plèbe ?
La sixième question sera ici abordée plus rapidement, parce que l’ouvrage me
semble en donner toute la teneur : une sociologie des milieux prolétariens ou semi-prolétariens de Lourenço Marques. Le chapitre 7 notamment, mais aussi d’autres
passages des chapitres 8 et 9, montrent finement les trajectoires sociales de diverses
catégories ouvrières, les dockers « officiellement » enregistrés et contents d’un travail
à la tâche qui leur permettait de se voir compter des heures supplémentaires
[7], la
fierté des typographes, les combines des travailleurs des abattoirs municipaux, etc.
Le chapitre 10 aborde les stratégies de survie de ces prolétaires particuliers qu’étaient
les domestiques, femmes et hommes, à la merci de leurs maîtres et dans un rapport
social envers eux plus proche de la servitude que de l’exploitation moderne.
J.-M. Penvenne excelle dans les histoires de vie. La stratification sociale apparaît
aussi dans ce que l’auteur appelle la « hiérarchie des luttes » (chapitre 8), à savoir
parfois des incidents infimes mais considérés par l’administration coloniale comme
des actes d’insoumission, ou des conflits plus sérieux, et dont l’expression différenciée
révèle, déjà, des catégories ouvrières. Mais seul le port, principale concentration
prolétarienne, permit une expression significative de cette combativité ouvrière. On
regrettera en revanche qu’elle n’ait pas inclu dans l’analyse les rares associations
d’artisans noirs. Certes,
stricto sensu, un artisan n’est pas un prolétaire, mais les
groupes de cireurs de chaussures, de barbiers-coiffeurs, de laveurs de voiture, faisaient partie de cet effort africain pour échapper au
shibalo tout en stabilisant une
vie de travail en ville. Enfin, l’étude s’arrêtant au tournant des années 1960, l’auteur
n’a pu analyser le développement des professions nouvelles, pour les Africains, tels
les chauffeurs routiers, etc.
On regrette un peu cette fin de l’étude, fixée à 1962, puisqu’on abandonne des
trajectoires sociales prolétariennes en plein mouvement. Mais elle fait sens : c’est la
fin de l’indigénat, de la discrimination officielle envers les fils de cette terre, le début
d’une nouvelle période aux caractéristiques bouleversées, celle du colonialisme tardif
(1961-1975), quand les autres Africains sont déjà indépendants. L’indigénat a disparu, mais l’administration portugaise tient encore solidement les rênes : l’afflux de
la population rurale en ville croît, mais lentement (Lourenço Marques n’a pas
500 000 habitants lors de l’indépendance – deux millions aujourd’hui), la prolétarisation absorbe encore l’essentiel de cet afflux. Cependant, pointe déjà un phénomène massif : la formation d’une plèbe urbaine qui, chassée des campagnes, ne
parvient pas à entrer vraiment dans le « travail libre » du capitalisme colonial. Il n’y
a plus de travail forcé puisqu’il n’y a plus d’indigènes, mais le prolétariat noir ne
restera que l’un des milieux sociaux populaires urbains.
A l’heure où l’Afrique n’intéresse plus grand monde et où la langue de bois
néolibérale n’incite certes pas à écrire l’histoire du prolétariat, J.-M. Penvenne nous
aide à répondre tranquillement au devoir de connaissance de l’historien, au-delà des
modes. Elle le fait avec une passion qui m’a mené à critiquer certains aspects de
l’ouvrage, mais qui en rythme les chapitres et devient un atout pour la lecture, rendant
très vivantes des pages d’analyse sociale qui auraient pu être austères. J.-M. Penvenne a, depuis, continué ses recherches, et donne envie d’aller toujours plus loin
(voir annexe ci-dessous). En faisant vivre sous nos yeux un prolétariat oublié, elle
souligne implicitement qu’il nous manque, tels des Maitron, des dictionnaires biographiques des mouvements ouvriers et anticoloniaux d’Afrique. Je laisse ici la
suggestion...
Michel CAHEN
Annexe
Parmi les principaux travaux publiés par J.-M. Penvenne, notons :
- « A luta continua ! Recent Literature on Mozambique », The International
Journal of African Historical Studies, XVIII (1), 1985, p. 109-138.
- Revue, parfois fort critique, de six ouvrages de langue anglaise sur le Mozambique et l’Afrique australe. J.-M. Penvenne se montre surtout mordante envers les
historiens dont l’esprit critique disparaît totalement dès que le Frelimo monte au
pouvoir... bravo !]
- « “We are all Portuguese !” Challenging the Political Economy of Assimilation : Lourenço Marques, 1870-1933 », in L. VAIL (ed.), The Creation of Tribalism
in Southern Africa, Oxford, James Currey – Berkeley, University of California Press,
1989, p. 255-288.
- Dans ce qui est le chapitre 9 du livre, J.-M. Penvenne étudie le moment crucial
où le Mozambique passe du colonialisme mercantile au capitalisme colonial. Cette
transition est accompagnée du « blanchiment » de la colonie avec l’arrivée de nombreux Portugais, et d’une réglementation anti-africaine pendant que, paradoxalement, le régime affirme sa volonté d’assimilation. La petite élite africaine et créole,
en cette époque précoce, va répondre en affirmant sa portugalité et en mettant le
Portugal au défi de mettre ses discours en rapport avec la réalité. De l’échec de cette
volonté d’assimilation naîtra, ensuite, le nationalisme. Un article important.]
-
Trabalhadores de Lourenço Marques (1870-1974). Antologia de artigos,
Maputo, Arquivo Histórico de Moçambique, 1993,215 p. (« Estudos », 9).
- Ce recueil publie, utilement en portugais, cinq articles, dont un inédit et quatre
publiés en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, entre 1979 et 1983, en revues,
ouvrages collectifs ou working papers. Une grande partie des données ont été utilisées pour l’ouvrage African Workers..., mais aussi le lectorat de langue portugaise
et, en particulier, mozambicain a à sa disposition des matériaux de première main.]
- « JoaËœo dos Santos Albasini (1876-1922) : The Contradictions of Politics and
Identity in Colonial Mozambique », Journal of African History, 37,1996,
p. 419-464.
- J.-M. Penvenne reprend, dans cet article, la thèse de l’article « We are all Portuguese !... », mais appliquée à l’étude biographique de l’un des premiers « protonationalistes » mozambicains, JoaËœo Albasini, qui chercha à défendre, au nom de
l’assimilation, les droits des Africains.]
- « Seeking the Factory for Women. Mozambican Urbanization in the Late
- Colonial Era », Journal of Urban History, XXIII (3), mars 1997, p. 342-379.
- Contrairement à ce que le titre laisse entendre, cet article n’aborde guère la
période 1961-1974 et reste centré sur les années 1940 et 1950. Mais il donne des
données précieuses sur la situation spécifique des femmes ouvrières noires de la
capitale.]
- « Mozambique : a tapestry of conflict », in D. BIRMINGHAM & P.M. MARTIN
(eds.), History of Central Africa. The Contemporary Years since 1960, Londres,
New York, Longman, 1998, p. 230-307.
- Une utile synthèse de la période du colonialisme tardif et de celle de la République indépendante jusque vers 1995. Indications bibliographiques.]
David M. ANDERSON et Richard RATHBONE (eds.). – Africa’s Urban
Past. Oxford & Porstmouth, James Currey/Heinemann, 2000,
310 pages.
Africa’s Urban Pastest un ouvrage collectif traitant–comme son titre l’indique–
de l’histoire des villes africaines. Publié sous la direction de David Anderson et
de Richard Rathbone, qui enseignent tous deux l’histoire à la School of Oriental and
African Studies (Londres), il regroupe 17 communications choisies parmi la centaine
d’interventions au colloque consacré au « passé urbain de l’Afrique », tenu en 1996
à la S.O.A.S. La sélection a donc été rigoureuse et a été guidée par la volonté de
mettre en valeur des pistes de réflexion récentes au sein de la recherche historique
consacrée aux villes africaines, tout en montrant la diversité des approches actuelles.
Dans la tradition de l’histoire urbaine anglo-saxonne, c’est avant tout d’histoire
sociale et culturelle qu’il est question. Mais, rompant avec une tendance longtemps
affirmée dans l’historiographie africaniste de langue anglaise, qui tendait à considérer
les villes en Afrique comme de regrettables importations plaquées sur la « réalité »
rurale africaine, l’histoire urbaine qui est défendue ici propose une appréhension
positive du phénomène urbain, réinscrit dans la longue durée de l’histoire du
continent.
L’introduction générale replace le projet éditorial dans le contexte général de
l’histoire urbaine et propose un état des lieux de l’historiographie des villes africaines
ancré dans la filiation anglo-saxonne. Les problématiques privilégiées intègrent divers
questionnements : l’ouvrage propose une réflexion sur le genre, sur la construction
de l’identité citadine, sur les « bricolages », les « métissages », les « hybridations » qui
sous-tendent cette identité, sur la « marge de manœuvre » des populations face aux
contraintes (concept d’agency), sur l’émergence de discours, de pratiques et de nouveaux horizons culturels. Trois axes thématiques ont été privilégiés au sein de
l’ensemble des interventions : celui des mutations urbaines (comment les villes africaines se sont-elles transformées au gré d’influences extérieures ou intérieures d’ordre
économique, politique, culturel ?); celui de la construction de cultures urbaines (de
quelle nature est le fossé entre citadins et ruraux ?); enfin, celui de la régulation et
du contrôle des villes (par qui ? suivant quels processus ? selon quelles modalités ?).
L’ouvrage, riche en croquis, cartes et photographies, comporte cinq parties de
vaste ampleur chronologique. La première (Urban Archeologies) rassemble trois
contributions d’archéologues (R. McIntosh, G. Connah et D. Phillipson) : l’une est
consacrée aux fouilles du site préhistorique de Djenné (Jeno) et notamment à l’interprétation de ce phénomène ancien que constituent les agglomérations du delta du
Niger; les deux autres textes traitent des fortifications urbaines anciennes, encore
peu étudiées, et de l’urbanisme à Axum.
La seconde partie (Pre-Colonial Towns in Transition) évoque tour à tour l’histoire, sur la longue durée, de la capitale du royaume de Kongo (J. Thornton); Ouidah
aux XVIIIe et XIXe siècles (R. Law); l’évolution des villes du Buganda au XIXe siècle sous
l’influence du commerce et de l’action missionnaire (R. Reid et H. Médard).
La troisième partie (Urban Economies) se concentre sur l’évolution socio-éco-nomique de la ville d’Arusha aux XIXe et XXe siècles (T. Spear), sur le coût de la vie à
Lagos de 1914 à 1945 (A. Olukoju) et sur les structures qui ont permis la croissance
économique à Durban aux XIXe et XXe siècles (B. Freund).
La quatrième partie (Becoming Urban. Towns as Cultural Brokers) traite des
transformations profondes qu’implique la citadinité à la lumière de quatre études de
cas : l’évolution de l’imaginaire social, des croyances et des modes d’action dans les
villes de Gold Coast au XVIIIe siècle (R. Kea); le sort des migrantes à Tunis au XIXe siècle
(J. Clancy-Smith); la mutation des rites funéraires et des pratiques liées à la mort à
Accra au début de la période coloniale (J. Parker); la montée de l’individualisme et
les relations de genre dans le Ghana colonial (1900-1939) (E. Akyeampong).
Une cinquième partie, enfin, intitulée The Politics of Urban Order, aborde par
divers angles la question du contrôle de la ville : l’article de S. Seyoum étudie la
croissance de la ville éthiopienne de Bahir Dar dans les années 1935-1974, en s’intéressant tout particulièrement aux mutations foncières; W.C. Russell analyse les liens
entre planification urbaine, espace et contrôle politique à Zanzibar durant la période
coloniale; R. Marks et M. Bezzoli cosignent un article consacré à District Six, un
quartier ancien du Cap révélateur des aléas de l’histoire sud-africaine; enfin F. Bernault concentre son attention sur la sacralisation et l’instrumentalisation de l’espace
par le pouvoir politique dans la Brazzaville post-coloniale.
On le constate, beaucoup de textes adoptent des angles d’analyse puisant dans
les courants récents de l’histoire sociale et culturelle et ont recours à des concepts
féconds (genre, agency, imaginaire social, citadinité, etc.). Pour autant, l’affirmation
du caractère résolument novateur de l’entreprise comporte une petite part de dimension rhétorique : l’ouvrage se situe aussi dans la continuité de travaux plus anciens
et propose notamment des analyses qui empruntent classiquement à l’histoire démographique, économique ou politique.
On pourra regretter que la mise au point historiographique initiale – qui se veut
un tour d’horizon complet – ne dise mot de la production non anglophone, pourtant
abondante et ancienne (une seule et brève allusion est faite aux travaux en français
des années 1970-1990). L’introduction ne propose d’ailleurs pas de bibliographie
générale raisonnée, mais seulement des références bibliographiques en notes, au
maniement plus malaisé. C’est tout à fait dommage pour un ouvrage de cette
ambition.
Ces réserves mises à part, Africa’s Urban Past offre un panorama très large,
et d’une grande rigueur scientifique, sur l’histoire des villes d’Afrique telle qu’elle se
pratique aujourd’hui.
Sophie DULUCQ
Teresa A. BARNES. – « We Women Work so Hard ». Gender, Urbanization
and Social Reproduction in Colonial Harare, Zimbabwe,
1930-1956. Oxford, James Currey, Portsmouth (N.H.), Heinemann,
1999,305 pages.
L’ouvrage, comme le titre ne le dit pas, est une étude de cas à partir d’un petit
quartier urbain populaire. Elle vise néanmoins, plus largement, à une histoire
socio-économique des relations de genre et de l’évolution des rapports de pouvoir
entre groupes sociaux africains et État colonial.
Il s’agit d’un bidonville ségrégué de l’ancienne capitale Salisbury, dont le nom,
Hararé, est devenu le nom moderne de la capitale. Le « genre » est utilisé comme
entrée privilégiée pour analyser les modalités d’une lente transformation interne de
la société urbaine africaine, face au pouvoir colonial. Celui-ci, en revanche, qui n’est
pas l’objet en soi de l’ouvrage, est vu de façon relativement indifférenciée, sous la
forme du colonat blanc (the settlers). L’étude de ce quart de siècle est appréhendée
de façon globale, celle de la reproduction sociale, et non sous la forme plus éclatée,
partielle, du seul « nationalisme », clé certes essentielle mais non suffisante qui a eu
tendance à être la seule privilégiée dans les années 1980.
L’auteur remarque que, contrairement aux idées répandues, les sources coloniales – archives concernant le mariage, les enfants, etc. – regorgent de notations
concernant l’histoire des femmes, qui sont apparues en ville dès le début de l’ère
coloniale : si les historiens ne les ont pas étudiées, ce n’est pas parce qu’elles n’existaient pas, mais parce qu’ils ne les ont pas vues. L’étude se veut largement fondée
sur interviews, mais l’auteur connaît admirablement la bibliographie disponible, dans
sa durée et dans son évolution, aussi bien sur l’histoire urbaine que sur l’histoire des
femmes. On regrette néanmoins que l’approche soit si peu comparatiste, même si
une confrontation possible est suggérée, mais non effectuée, avec Lusaka, récemment étudiée par Karen Hansen (Keeping House in Lusaka, Rutgers University,
1997). Mais on pourrait également songer aux analyses de Jeanne-Marie Penvenne
sur le travail des femmes à Lourenço-Marques (Making Our Own Way : Women
Working in Lourenço Marques, 1900-1933, Boston University, 1986), à la
construction du préjugé contre les « femmes libres » citadines au Congo Belge (Jean
La Fontaine, « The Free Women in Zaire », in J. Davis (ed.), Choice and Change :
Essays in Honour of Lucy Mair, Londres, the Athlone Press, 1974), ou à l’évolution
du contrôle sur la mobilité des femmes, paradoxalement plus strict au Zimbabwe que
dans les villes d’Afrique du Sud (Julia C. Wells, We Now Demand ! The History of
Women’s Resistance to Pass Laws in South Africa, Johannesburg, Witwatersrand
University Press, 1993).
L’étude est divisée en cinq chapitres cohérents. Le premier dresse le contexte
qui permet de mettre la scène en perspective, présentant Salisbury et Hararé vers
1900, et le rôle qu’y jouaient déjà les femmes par leurs activités à la fois formelles
et informelles. Le deuxième chapitre s’attache à montrer comment ce travail des
femmes fut générateur de différenciations sociales qui s’accentuent au fil de la
période. A partir de leur rôle économique, on voit se stratifier des niveaux sociaux,
entre petite bourgeoisie et femmes du peuple, par la différenciation de l’accès à la
propriété foncière et mobilière, en règle générale beaucoup plus difficile pour les
femmes que pour les hommes.
Le troisième chapitre, fondé sur l’utilisation croisée des sources écrites et orales,
présente précisément les facettes de ces rapports inégaux entre femmes et hommes,
et entre Noirs et Blancs. On note la variété des réponses offertes en fonction de
l’évolution des rapports patriarcaux dans leurs relations plus ou moins contrastées
avec l’autorité coloniale : ainsi l’attitude des chefs face au pouvoir blanc passe de
l’antagonisme, défensif ou offensif, à l’accommodement ou même à la collaboration,
notamment face à la question cruciale du « contrôle des femmes ». Les contradictions
à ce propos entre jeunes et patriarches, entre « modernes » et « conservateurs », ne
trouvèrent pas d’issue. Le conservatisme social à l’égard des femmes fut intense, ce
qui se traduisit par un retard énorme à concevoir des « hôtels » pour femmes célibataires : un seul centre existait en 1956, alors que près de 1 500 femmes restaient
logées dans les hostels pour hommes, ce qui revenait implicitement à les considérer
toutes comme des prostituées.
La dernière partie de l’ouvrage s’intéresse plus directement à l’histoire culturelle : le quatrième chapitre analyse les fondements du paradigme progressivement
mis en place de « bienséance » (righteousness), tel que défini progressivement par
les classes moyennes jusqu’au début des années 1950, fait de conventions et de
brimades sociales envers les femmes. L’ouvrage apparaît évidemment ici comme un
complément à l’étude de Diana Jeater sur la construction coloniale de la perversité
féminine au Zimbabwe (Marriage, Perversion and Power. The Construction of
Moral Discourse in Southern Rhodesia 1894-1930, Oxford, Clarendon Press,
1993). Le dernier chapitre, plus directement fondé sur l’histoire orale, montre comment, pour élaborer une culture urbaine viable et transmissible, hommes et femmes
ont constamment négocié la pertinence des conventions et des rapports sociaux
autorisés, par un jeu subtil de relations et d’échanges entre hommes et femmes d’une
part et entre Africains et colons d’autre part; on voit par exemple comment il est
devenu admis qu’un homme puisse assurer le travail domestique chez un colon, alors
qu’il restait impensable qu’il lavât ou cuisinât chez lui; ou bien comment une petite
minorité de femmes put être acceptée en ville à condition de démontrer leur capacité
à y maintenir les « convenances » féminines du village. Cette construction sociale
éminemment conservatrice est battue en brèche par la mobilité croissante des
femmes, source de divisions et de conflits aussi bien chez les Noirs que chez les
Blancs. Mais la conclusion, brève et un peu trop générale, n’est pas à la hauteur du
livre : elle aurait dû davantage ouvrir sur la comparaison et sur l’avenir.
Catherine COQUERY-VIDROVITCH
Laurent FOURCHARD. – De la ville coloniale à la cour africaine. Espaces,
pouvoirs et sociétés à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso (Haute-Volta), fin XIXe siècle-1960. Paris, L’Harmattan, 2002,427 pages.
Le titre de l’ouvrage de Laurent Fourchard est symptomatique de l’ensemble de
l’analyse proposée qui va de l’appréhension de la globalité urbaine à celle
d’espaces de plus en plus restreints (quartiers, rues, cours), approche qui intègre le
passage du public au privé. L. Fourchard analyse les interactions entre les espaces,
les populations et les pouvoirs en termes d’occupation spatiale mais aussi d’appropriation politique. Il cherche à saisir des groupes et leurs pratiques en s’interrogeant
sur l’espace planifié, vécu et approprié.
L. Fourchard s’insère dans les acquis récents de l’histoire urbaine, mais l’originalité de sa démarche réside à la fois dans l’inscription dans une longue durée et
dans le fait de se situer à différentes échelles spatiales, et donc sociales. Alors que
les historiens avaient priviliégié les villes côtières de création coloniale et les grands
chefs-lieux, le choix de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso, villes anciennes et
modestes de l’intérieur du continent, éclaire différemment la thématique du devenir
des villes africaines sous la colonisation et du modèle urbain colonial. Le changement
d’échelle et de situation dans le système colonial est tout à fait révélateur de la complexité des politiques coloniales à partir d’un schéma commun ainsi que de la diversité
des conduites des populations dans des contextes socio-économiques différents.
L’ouvrage est organisé en trois parties qui proposent à la fois un parcours
chronologique et thématique. La première partie – « De la ville africaine à la ville
coloniale » – aborde les espaces d’en haut, sous l’angle de la production de l’espace.
La seconde va « Du voisinage à la ville. Espaces urbains, espaces sociaux » pour
analyser l’ancrage foncier et ses usages religieux ou sociaux. Finalement, l’intérêt est
porté « De la cour à la rue » sous l’angle des modes de contrôle et d’expression
politique (les rituels du pouvoir mais aussi la formation d’une opinion publique).
Après deux siècles d’organisation des espaces de la ville selon des logiques
lignagères ou de pouvoir, la politique urbaine coloniale démarre dans les
années 1920 seulement, c’est-à-dire quand les pratiques empiriques sont théorisées,
notamment en termes de séparation des populations. En Haute-Volta, la ségrégation
s’impose alors comme une évidence et se marque par les investissements publics
dans les bâtiments, l’institution d’un no man’s land ou les règlements d’hygiène.
L’étude des pratiques foncières met au jour les disparités d’application de la loi dans
la partie européenne de la ville, alors que dans les quartiers africains, non régis par
la législation de l’immatriculation, l’analyse s’avère tout à fait novatrice en montrant
le processus de marchandisation de la terre au bénéfice d’aînés familiaux, des stratégies d’appropriation privée mais aussi en confirmant la précarité de l’occupation
de la majorité des urbains.
L’analyse comparée permet de mettre au jour la personnalité des deux villes
au-delà des caractéristiques propres du projet colonial, d’ailleurs en partie différent
car ces deux centres n’ont ni la même histoire précoloniale ni la même fonction et
le même destin dans l’armature urbaine de la Haute-Volta. On constate une sorte
de division des tâches entre les deux villes, renvoyant en partie à leur histoire, aux
formes de pouvoir local qui s’y perpétuent et aux dynamismes des acteurs de la ville,
autorités coloniales mais aussi ou surtout agents privés, qu’ils soient africains ou
européens. Bobo-Dioulasso, ville de commerce et d’entreprises et nœud de communication mais aussi ville de la contestation (présence du R.D.A. et des forces de
répression), est l’objet d’une politique continue et d’une hiérarchisation poussée des
espaces. Ouagadougou, ville politique, voit son développement et sa planification
dépendre strictement de son statut; elle passe par conséquent par des étapes plus
contrastées : centre du pouvoir du Mogoo Naaba, courtisée quand elle devient cheflieu en 1919, elle périclite en tant que construction coloniale lorsqu’elle perd ce rôle
tout comme son statut de commune mixte (1935-1950); à l’inverse les années 1950
marqueront le retour en force des pratiques urbanistiques coloniales par une politique
d’accélération de lotissement et la concentration des investissements du F.I.D.E.S.
La politique urbaine entraîne un remodelage de l’espace, conquis par les
autorités publiques sur les anciens habitants, une normalisation des modes de
construction et une volonté de contrôle des zones privées. Les habitants cherchent
toutefois à s’y soustraire en développant d’autres usages de l’espace, notamment
dans le cadre des cours; celles-ci sont le lieu de pratiques économiques en marge de
la légalité (activité de brasserie par exemple) ou de manifestations militantes à partir
des années 1950. L’usage social de lieux collectifs (marché, bars, édifices religieux)
ainsi que la genèse de l’opinion à travers les rassemblements dans les cours ou les
manifestations dans les rues sont l’objet d’analyses stimulantes.
Les sources mobilisées par l’auteur sont diversifiées et riches : livres fonciers et
titres de propriété (dépouillés de 1907 à 1960), statistiques, cartes anciennes,
rapports administratifs (ancien cercle, mairie, organisme héritier de l’Assemblée territoriale, divers ministères), presse et archives des Pères Blancs. A cela s’ajoute une
quarantaine d’enquêtes, menées surtout auprès de notables, qui permettent d’approcher les pratiques de la ville par ses habitants. La difficulté consiste en effet à reconstituer des pratiques sociales sur un espace, pratiques que les sources coloniales évoquent peu directement. Il faut donc faire preuve d’ingéniosité pour analyser des
parcours résidentiels, mettre en valeur les caractéristiques propres de chaque quartier
(anciens ou issus des mouvements de relocalisation des habitants expulsés du centre
désormais « européen ») ou montrer les phénomènes d’appropriation foncière.
Diverses cartes originales sont conçues à cet effet par l’auteur en fonction de ses
problématiques, notamment sur la répartition des propriétés selon le statut ou les
parcours cérémoniels. L’échelle à laquelle certaines cartes sont reproduites en limite
toutefois la lisibilité.
L’analyse se situe résolument dans le sillage du renouvellement et de l’approfondissement de l’histoire urbaine de l’Afrique, insistant désormais sur les vécus et
les usages. Son approche, enrichie notamment par certains écrits portant sur les
villes européennes au Moyen Age, ne peut qu’inspirer des réflexions fécondes à tout
historien des villes.
Odile GOERG
Charles Didier GONDOLA. – Villes miroirs : migrations et identités
urbaines à Kinshasa et à Brazzaville. Paris, L’Harmattan, 1997,
478 pages.
L’ouvrage de Charles Didier Gondola est le fruit de recherches passionnément
menées sur les deux rives du fleuve Congo. De manière hardie, il se démarque
des monographies produites sur Brazzaville et Kinshasa et transcende les approches
fondées sur des modèles coloniaux d’urbanisme (belge et français en l’occurrence)
ou encore sur le caractère primatial des structures de ces deux villes. L’auteur analyse
plutôt la dynamique de ces villes-frontières dont la croissance démographique et
spatiale est inscrite dans une logique bipolaire. Le fleuve, ici, est loin d’être une
démarcation naturelle entre les deux colonies (puis États); la démonstration convainc
le lecteur qu’il affermit plutôt les interdépendances entre les deux villes. En effet,
pour les populations, ces deux villes, quoique duales dans leur structuration spatiale,
n’en constituent pas moins une métropole avec des quartiers qui semblent trouver
leur continuité sur la rive opposée. L’expression forgée dans le contexte de crises
Tozalaki bisso na bisso (« nous étions entre nous ») sonne alors tel un leitmotiv dans
l’ouvrage et prend une dimension particulière, au fil du temps et de la démonstration.
On ne s’étonne donc pas que l’auteur, dans ses écrits postérieurs, continue à défendre
l’idée selon laquelle cette allégorie n’est pas employée pour exprimer la porosité des
frontières entre les deux colonies mais pour faire comprendre que celles-ci sont des
passages et des exutoires. Les longs développements qu’il consacre aux cheminements migratoires, aux processus d’insertion des migrants issus en partie des
mêmes zones géographiques restituent son projet initial : analyser l’urbanité, les
sociabilités nouvelles et la production d’identités urbaines.
L’auteur montre qu’à Brazzaville et Kinshasa, les administrations coloniales ne
se sont pas contentées de faire appel à la main-d’œuvre de l’arrière-pays ou des
colonies frontalières, elles se sont engagées dans une politique hardie de recrutements différenciés et concurrentiels de travailleurs de l’Afrique de l’est et de l’ouest,
colonies anglaises et françaises confondues. Cette diversification dans la mobilisation
de la main-d’œuvre a comme corollaire d’imprimer dans le paysage urbain des
schémas spatiaux d’ethnicité et d’immigration qui seront consolidés dans une optique
de lutte politique. Le développement des diasporas et des réseaux communautaires
transforme par là même les logiques migratoires entre les deux villes et influence
durablement leur extension. Ceci pose évidemment plus tard la question de la loyauté
des diverses communautés ou quartiers par rapport au pouvoir politique et aux institutions républicaines et démocratiques et explique en partie l’impéritie de l’État du
Congo-Brazzaville.
Cette problématique, le plus souvent abordée de façon fragmentaire dans de
nombreuses recherches, revêt ici toute sa dimension et l’on ne peut que rendre
hommage à Didier Gondola d’avoir démêlé cet écheveau.
Chaque colonisateur a voulu toutefois façonner sa ville-capitale différemment,
ce qui permit par ailleurs d’en faire un lieu d’échanges et de diffusion culturelle. En
effet, la citadinité sur les deux rives du Congo passe d’abord par la consolidation des
identités, le brassage des populations, le syncrétisme urbain qui en résulte et l’appropriation de l’espace, même si chaque quartier semble se refléter dans un autre sur
la rive voisine. Cependant, malgré la forte mobilité humaine, on constate que la
population se fixait plus facilement à Léopoldville (Kinshasa), alors plus prospère et
plus ouverte. Cette tendance en fit un foyer d’innovations permanentes (surtout dans
le domaine de la musique) pour toute l’Afrique. Quant à la sociabilité sur les deux
rives, l’auteur consacre des pages d’anthologie notamment aux influences culturelles
mutuelles dans les domaines de la musique, du sport, des mouvements associatifs ou
religieux et du scoutisme et sur les compétitions diverses.
Bien que son travail soit axé sur une période précise (années 1930-1970),
Didier Gondola ne s’embarrasse pas pour réaffirmer les origines anciennes des deux
villes; il s’appuie sur une abondante littérature plurilingue issue de diverses disciplines
pour contredire l’affirmation selon laquelle elles auraient été créées par les colonisateurs. Les objections sont bien développées et s’écartent des invectives et débats
doctrinaux. C’est ainsi que sont soulignées la forte croissance démographique et
spatiale des deux villes, mais aussi les avancées théoriques et les acquis de l’histoire
urbaine africaine.
Au plan méthodologique, Didier Gondola réussit son pari de confronter les
méthodes de travail en histoire sociale aux démarches des autres disciplines.
L’approche qualitative est confortée par des commentaires d’ordre quantitatif,
lesquels participent plus du souci de mesure que d’analyses approfondies du fait de
la faiblesse des catégories en jeu. On apprécie la variété et l’exhaustivité des sources,
mais aussi l’innovation dont l’auteur fait preuve dans leur utilisation. C’est ainsi que,
tour à tour, sont confrontées les sources administratives, les archives privées, la presse
et les enquêtes orales qui permettent d’éclairer sous des jours nouveaux le fait urbain
sur les deux rives du Congo. De l’utilisation pertinente de ces matériaux il résulte
une cartographie et des graphiques originaux (qui auraient gagné à être mieux présentés) qui matérialisent dans le temps l’évolution des réalités socio-culturelles dans
les deux villes.
Issiaka MANDÉ
John PARKER. – Making the Town. Ga State and Society in Early Colonial
Accra. Oxford, James Currey, Portsmouth, Heinemann, Cape Town,
David Philip, 2000, XV-264 pages.
Alors que les Ga d’Accra ont fait l’objet de plusieurs études anthropologiques et
sociologiques, la seule monographie portant sur leur histoire au XX
e siècle est
l’ouvrage de Claire Robertson sur « femmes et classes »
[1]. Sur ce plan, les Ga urbains
s’opposent à leurs voisins akan, moins urbanisés mais dont l’histoire a suscité de
nombreuses études. L’étude d’histoire sociale d’Accra des années 1860 aux
années 1920 proposée par John Parker, bien illustrée, vient ainsi combler une lacune
importante. En même temps, elle contribue à une meilleure connaissance générale
du début de la période coloniale en Afrique.
Le premier chapitre s’intéresse à la politique et à la société avant les
années 1860. Les moments de rupture les plus importants furent la « fragmentation
de l’autorité politique » provoquée par la conquête d’Accra par le royaume Akwamu
au XVIIe siècle et le tournant des années 1820 faisant passer la ville de l’hégémonie
acceptée des Ashanti à une influence croissante de l’autorité britannique. J. Parker
éclaire la façon dont les Ga conceptualisaient la société (opposition ville-campagne,
terre-mer) et met en lumière l’organisation de l’espace selon le genre, notamment le
degré d’autonomie des ménages dirigés par les femmes. Il analyse l’émergence des
quartiers urbains, chacun étant associé à un des trois forts européens.
Les chapitres 2-4 et 6 couvrent chacun de 7 à 20 ans. Dans le chapitre 2,
Parker examine les deux dernières guerres menées par les Ga et leur réaction à
l’expédition britannique contre les Ashanti en 1873-1874, qui mit « fin à la violence
organisée ». En se concentrant sur les notions de vertu civique plutôt que sur des
événements spécifiques, l’auteur interprète les guerres comme des tentatives faites
par divers groupes pour renforcer leur position dans la société Ga.
Le chapitre 3 décrit l’impact de trois mesures prises par les Britanniques en
1874 : la création de la colonie de la Couronne de la Gold Coast et de Lagos, le
choix d’Accra comme future capitale et l’abolition légale de l’esclavage. Parker
montre les conflits qui en découlent, opposant des systèmes juridiques – les plaignants
se tournant selon les cas vers une cour européenne ou vers une cour africaine. Ceci
culmine avec l’arrestation par la Grande-Bretagne du chef (mantse) Ga car il avait
jugé un cas que les Britanniques refusaient de reconnaître en tant que « palabre de
l’homme noir ». il décrit aussi l’évolution de l’esclavage et la manière dont les esclaves
sont absorbés par la société.
Dans le chapitre 4, qui concerne les années 1880 et 1890, l’attention est portée
sur les changements économiques et leurs liens avec la politique et la culture. Ayant
largement perdu la possibilité de tirer des ressources de leur rôle judiciaire, les titulaires de charges tirèrent profit de la commercialisation accrue de la terre, tant en
ville qu’à la campagne, et devinrent des intermédiaires dans les transactions foncières. L’élite lettrée assuma aussi un nouveau rôle en tant qu’intermédiaire.
Le chapitre 5 analyse la religion et la politique tout au long de la période étudiée.
Parker a des développements intéressants sur le christianisme et l’islam, ainsi que
sur la montée des « femmes prêtresses » (fetish women) – êtres en contact spirituel
avec les dieux de la guerre –, au début du XXe siècle.
Le chapitre 6 traite de l’urbanisation durant les trois premières décennies du
XXe siècle. L’afflux d’étrangers exacerba les tensions dans la ville en croissance mais,
selon Parker, ce n’est pas avant la fin des années 1920 que les conflits politiques
passèrent de rivalités anciennes entre quartiers de la ville à un combat anticolonial,
combat dans lequel Accra allait jouer un rôle important. Parker excelle dans l’analyse
des nouvelles formes que prirent les rivalités anciennes, comme la tentative de « redéfinir le passé » en introduisant dans le festival annuel Homowo un nouveau rituel en
honneur d’un roi du XVIIe siècle.
Comme d’autres études du département d’histoire de la S.O.A.S., ce travail est
plus solide en ce qui concerne les théories (notamment d’histoire urbaine ou de genre)
que les sources. Quand Parker dit « selon les traditions orales... », le lecteur doit savoir
qu’il se repose presque exclusivement sur des travaux publiés du XVIIIe au début du
XXe siècle, plutôt que sur des traditions collectées récemment. Par ailleurs, on ne peut
pas dire que l’auteur ait exploité toutes les sources primaires ou secondaires dans
des langues autres que l’anglais.
Parfois il m’a semblé que les arguments de Parker tournaient autour de faux
problèmes. J’ai aussi quelques réserves vis-à-vis du style. L’utilisation répétée de
termes tels que clout ou historical trajectory brouille un texte qui par ailleurs est
très clair. Est-il nécessaire, je me demande, de nous répéter que tout (du côté africain
s’entend) était « fluide » ou « ambigu » ou que la culture Ga était « dynamique », « adaptable » et « pleine d’énergie » ? On aurait pu également se passer de certaines métaphores post-modernes, comme this divide was historically phrased, textured
interpretation, indigenous Ga readings of state, society, and history.
L’index est utile mais pourrait être plus complet. Une vérification au hasard
montre certaines omissions : plusieurs personnages (par exemple Atitsogbi,
Simpson), lieux (Awuna, Dzelukofe) et sujets (histoire, langue, masculinité, rituel).
Il n’en reste pas moins que le livre de Parker comprend maintes analyses intéressantes pour des historiens d’histoire sociale en général ou des historiens
connaisseurs du Ghana. La recherche est sérieuse, présentée avec élégance, et offre
un bon équilibre entre l’argumentation générale et des exemples concrets.
Adam JONES
COLONISATION, DÉCOLONISATION
Alice L. CONKLIN. – A Mission to Civilize : The Republican Idea of Empire
in France and West Africa, 1895-1930. Stanford, Stanford University
Press, 1997, X-367 pages.
Voici une contribution bien venue et importante à l’histoire de la colonisation fran-çaise de l’Afrique, en plein renouveau depuis quelques années.
Mission to Civilize porte sur les aspects idéologiques et culturels du colonialisme français, en
enquêtant sur la fameuse « mission civilisatrice » de la Troisième République. En cela,
cet ouvrage s’écarte aussi bien des travaux d’histoire politique et économique de la
colonisation que de ceux, généralement plus récents, portant sur les colonisés
eux-mêmes. Surtout,
Mission to Civilize renouvelle largement l’historiographie classique et vieillie de l’idéologie coloniale
[1]. Alice Conklin prend l’idéologie au sérieux
– sans pour autant en faire un point d’appui normatif dans son analyse : la mission
civilisatrice ne masquait pas hypocritement les intérêts des colonisateurs, mais elle
fournit des « limites » à ce que les autorités françaises pouvaient faire ou non dans
les colonies.
Le propos est centré sur les activités des gouverneurs généraux de l’A.O.F.,
installés à Dakar, et rattachés directement au ministère des Colonies. Organisé chronologiquement, de la création du gouvernement général de l’A.O.F. en 1895
jusqu’en 1930, l’ouvrage distingue nettement deux périodes.
Le premier moment, de 1895 à 1914, se caractérise par une mission civilisatrice aux accents émancipateurs et « libéraux ». C’est l’époque des gouvernements
Ernest Roume et William Ponty, qui s’attaquent à l’esclavage (décrets de 1903 et
1905), mettent en place un système d’éducation (par la création d’un système
d’écoles publiques et laïques), un système judiciaire couronné par une Cour d’Appel
(la Chambre d’homologation), et voient dans le chemin de fer et l’assainissement des
moyens quasi révolutionnaires de changer les sociétés locales. A. Conklin souligne
les limites de ce relatif libéralisme : il s’agissait d’« élever les Africains » pour « en faire
des hommes », il n’était pas question pour le gouvernement général d’en faire des
citoyens français, tant il est vrai que même un Ponty révélait à l’occasion des
conceptions sociales imbues des pires théories racistes de l’époque. Cependant,
explique de manière convaincante l’auteur, « les politiques et les discours du gouvernement général de Dakar faisaient partie intégrante de ce qu’être civilisé, Français
et républicain signifiait avant-guerre » (p. 250).
Le deuxième moment, de 1914 aux années 1930, est marqué par une réaction
conservatrice des autorités, qui remet en cause les aspects les plus progressistes des
gouvernements Roume et Ponty. Il s’agit d’abord, pendant la guerre, de recruter des
soldats, d’intensifier la production agricole pour le ravitaillement de la métropole, et
de mater les révoltes. Plutôt que de recourir à l’ingénierie sociale pour façonner une
nouvelle société, explique A. Conklin, les gouverneurs généraux s’appuient plus franchement sur les anciennes aristocraties, pour inculquer aux masses la « loi du travail »
par les « prestations » (les travaux obligatoires), encourager la natalité et améliorer la
race (« faire du Noir »). L’universalisme recule au profit de la « mise en valeur » des
territoires, c’est-à-dire de leur exploitation économique dans le contexte général d’une
économie française sur la défensive.
Fondée sur les archives du gouvernement général de l’A.O.F. (celles des
Archives nationales du Sénégal et celles, françaises, d’Aix-en-Provence), l’analyse est
claire, précise, et n’omet jamais de replacer les propos et les actions des gouverneurs
dans un contexte politique et culturel large. On ne trouvera pas, en revanche, de
propos consistants sur les réactions des populations locales. A. Conklin a certainement raison de souligner certaines limites des travaux relevant du postcolonialisme,
mais fallait-il pour autant faire l’impasse sur les colonisés, et dépendre exclusivement
des archives officielles de la colonisation ? On ne trouvera pas non plus de perspective comparée avec d’autres formes de colonisation, en particulier celle de l’Empire
britannique, qui fait l’objet depuis plus longtemps que l’Empire français d’explorations historiennes d’envergure. Il n’en demeure pas moins que Mission to Civilize
est une contribution incontournable non seulement à l’historiographie coloniale, mais
aussi à celle de l’histoire de la France contemporaine en général.
Pap NDIAYE
Frederick COOPER. – Decolonization and African Society. The Labor
Question in French and British Africa. Cambridge, Cambridge University Press, 1996, XVII-677 pages.
L’ouvrage de Frederick Cooper, actuellement professeur d’histoire à New York
University, impressionne d’abord par son volume : 472 pages de texte et 153
de notes – qui enrichissent considérablement l’ouvrage de nombreuses références
bibliographiques, commentaires de sources et précisions historiographiques.
Inscrit délibérément à la croisée de l’histoire du fait colonial et de l’histoire
sociale et politique de l’Afrique, l’ouvrage porte sur la question du travail et de la
main-d’œuvre dans les colonies françaises et britanniques d’Afrique dans une période
qui s’étend de l’âge d’or colonial – le début des années 1930 – à la décolonisation –
le début des années 1960. Par question du travail il faut entendre ici les formes de
recrutement et de contrôle de la main-d’œuvre, mais aussi les politiques de standardisation et d’institutionnalisation des formes d’emploi des travailleurs africains.
L’ouvrage analyse les dynamiques historiques qui font de cette question d’abord
négligée un enjeu central des politiques coloniales.
L’auteur s’attache, d’une part, à analyser les catégories coloniales à partir desquelles ces politiques sont élaborées. Il souligne notamment leurs liens avec des
registres de représentations différenciés : ainsi, la catégorie du « travailleur africain »
est pensée et façonnée en fonction des représentations occidentales sur l’Afrique –
l’image d’une Afrique « tribale » –, mais aussi en fonction des nouvelles manières de
penser la gestion du social et la planification de l’économie en Occident – avec
notamment l’idée qu’un ordre social préfabriqué, moderne et efficace peut être instauré et contrôlé. Cet ouvrage traite donc des imaginaires collectifs dans leur diversité, de la manière dont ils s’articulent, s’affrontent et finalement évoluent. Frederick
Cooper analyse ainsi le lent glissement entre la vision d’un « homme africain » exclusivement défini par son appartenance « tribale » et l’idée du « travailleur africain »
défini par son activité professionnelle et les droits sociaux qui lui sont attachés.
L’auteur s’attache, d’autre part, à montrer comment l’effort d’ingénierie sociale
déployé par l’autorité coloniale entretient un rapport dialectique complexe avec les
mouvements politiques et syndicaux africains. En ce sens, Cooper restitue la part
surprenante des acteurs africains dans le processus de décision coloniale : il montre
ainsi comment les discours coloniaux sur les droits du travail sont détournés et réappropriés par ces mouvements et comment ces derniers obligent en retour les autorités
coloniales à revoir leurs représentations du monde du travail.
L’ouvrage lui-même est divisé en quatre parties. Après une introduction (chapitre I) qui pose les principaux concepts (le travail, le pouvoir, la colonisation et la
décolonisation), la première partie (the dangers of expansion and the dilemmas of
reform) montre comment, jusqu’au milieu des années 1930, la question du travail
et des travailleurs africains trouve difficilement sa place sur l’agenda colonial (chapitre II). En effet les bureaucraties coloniales anglaises et françaises partagent la même
vision d’une Afrique largement tribale et rurale dans laquelle le travailleur africain
n’est envisagé que comme un « indigène » temporairement extrait de son milieu d’origine. La question du travail est alors réduite à celle du nombre de travailleurs que
l’on peut recruter sans risquer une « détribalisation » en masse ou à celle du degré de
coercition que l’on peut employer lors des tournées de recrutement sans avoir recours
à une forme cachée d’esclavage. A partir du milieu des années 1930 et, plus encore,
pendant la Seconde Guerre mondiale, les premières grèves de travailleurs africains
signalent au pouvoir colonial l’existence d’une autre réalité et l’obligent à prendre
conscience des problèmes posés par la main-d’œuvre africaine. La décennie
1935-1945 fait figure de tournant majeur aux yeux de l’auteur : progressivement,
les autorités coloniales remettent en question l’image d’une Afrique exclusivement
tribale et s’attellent à des réformes pour encadrer le changement social et faire face
à la contestation montante (chapitres III et IV). Dans ce cadre émerge la nouvelle
thématique du développement – et de son corollaire, la modernisation –, un thème
qui permet à l’autorité coloniale de se relégitimer – dans une Afrique en transformation, les bureaucraties coloniales disposent du savoir nécessaire au « bon développement » du continent – tout en maintenant l’ordre social – l’autorité coloniale distingue
de bonnes et de mauvaises manières de se développer. La seconde partie (Imperial
fantasies and colonial crises) confronte les projets réformistes des administrations
coloniales aux fortes tensions sociales de l’après-guerre. Les bureaucraties coloniales
vivent alors dans l’obsession de la planification du développement et cherchent à
combiner valorisation économique et stabilité sociale, modernisation du continent et
préservation de son prétendu caractère rural (chapitre V). Cependant ces différents
projets sont rapidement débordés par les crises (grève générale de Dakar en
1945-1946, grève de Mombasa en 1947, grève des employés de chemin de fer en
1947-1948, etc.) qui affectent le monde du travail dans la seconde moitié des
années 1940 (chapitre VI). Pour répondre à l’instabilité et aux troubles de l’aprèsguerre, les autorités coloniales en viennent alors à imaginer la formation en Afrique
d’une classe de travailleurs permanents, encadrés et isolés du reste de la population.
Cette politique, qui, dans l’esprit de ses initiateurs, vise à séparer le « moderne » du
« traditionnel », prend le nom de politique de stabilisation et s’inspire fortement des
techniques de gestion de la main-d’œuvre appliquée dans les métropoles. Elle fait
l’objet de la troisième partie de l’ouvrage (the imagining of a working class). Dans
les colonies françaises, elle est appliquée sous la forme d’un code du travail négocié
entre syndicats et administration (chapitre VII). Dans les possessions britanniques, on
lui préfère une formule moins centralisée avec une politique des salaires qui vise à
fixer le travailleur et sa famille sur son lieu de travail (chapitre VIII). La dernière partie
(Devolving power and abdicating responsibility) analyse les rapports complexes
entre les questions sociales et le processus de décolonisation. Dans cette partie captivante, Frederick Cooper montre que les initiatives coloniales sont détournées par
les représentants syndicaux et les leaders politiques africains qui s’approprient les
discours coloniaux pour imposer leur propre agenda et revendiquer notamment l’égalité des droits sociaux avec la métropole. L’autorité coloniale prend dès lors
conscience du coût social et financier de la modernisation et envisage progressivement de passer le relais – ou le fardeau – du pouvoir aux leaders politiques africains.
Ces derniers encadrent à leur tour le mouvement social en le subordonnant à la lutte
pour l’indépendance et l’unité nationale (chapitres XI et XII). Au début des
années 1960, le pouvoir colonial lègue ainsi à ses successeurs africains la charge
d’un développement économique et social qu’il a défini à l’image des sociétés industrielles occidentales mais qu’il observe désormais dans la position plus confortable
du juge-spectateur (chapitre XIII).
Tout au long de l’ouvrage, Frederick Cooper montre son habileté à décoder les
systèmes de représentations qui sous-tendent les nombreux projets, plans et réformes
coloniales. L’analyse est minutieuse et conjugue de manière pertinente des contextes
pris à différents niveaux (contexte international, contexte métropolitain, contexte
local). A ce propos, Frederick Cooper fait montre d’une excellente connaissance non
seulement de l’histoire de l’Afrique mais également de celle de l’Europe et des
relations internationales au XXe siècle. L’un des principaux points forts de l’ouvrage
réside dans une démarche qui vise à restituer les choix politiques dans un espace des
possibles toujours ouvert. Désireux d’éviter tout déterminisme linéaire, l’auteur
reconstitue l’éventail des choix qui s’offrent aux décideurs de la politique coloniale
et insiste sur les conséquences des options qui sont prises. A ce titre, l’approche
comparative entre empires britannique et français s’avère particulièrement heuristique. Si les deux administrations coloniales sont confrontées à des situations de crise
convergentes, elles y répondent de manière différente. L’attention portée à la restitution des possibles permet en outre à l’auteur d’aborder le rôle des acteurs africains
dans la prise de décision coloniale. On appréciera alors la manière dont Frederick
Cooper ne réduit pas l’acteur africain à sa seule dimension de colonisé dont l’action
se comprendrait en des termes binaires (résistance ou nationalisme). Au contraire,
l’avant-dernier chapitre souligne les tensions et l’ambiguïté des liens entre la lutte
pour les droits des travailleurs et celle pour l’unité nationale.
Dans un autre registre, on est surpris de la manière dont le sujet de l’ouvrage
– qui semble, de prime abord, relativement modeste et circonscrit – permet à Cooper
d’ouvrir un grand nombre de problématiques (les transformations dans le mode de
légitimation des systèmes coloniaux, le rapport complexe entre question nationale
et question sociale dans le processus de décolonisation, la part des savoirs scientifiques dans la redéfinition des politiques économiques et urbaines de l’après-guerre,
etc.). On comprend mieux dès lors le choix d’un titre (Decolonization and African
Society) qui déborde largement la question du travail dans les empires coloniaux
d’Afrique.
On pourra par contre regretter le décalage entre le rendu minutieux de la politique coloniale et une appréhension moins développée des expériences africaines
dans le monde du travail et tout particulièrement dans le domaine de la lutte syndicale.
Cependant l’auteur a déjà produit une histoire des travailleurs africains dans son
étude sur les dockers de Mombasa au Kenya (On the African Waterfront : Urban
Disorder and the Transformation of Work in Colonial Mombasa, New Haven,
Yale University Press, 1987). Le présent ouvrage constitue sans doute une nouvelle
étape dans le projet intellectuel de Frederick Cooper : il y passe d’une histoire sociale
d’une catégorie de travailleurs à l’histoire des catégories coloniales elles-mêmes.
Cet ouvrage, déjà ancien, fait incontestablement date dans la production africaniste tant par les nouvelles connaissances qu’il apporte que par sa rigueur et la
démarche originale qu’il initie (volonté de restituer l’espace des possibles, historicisation des catégories coloniales). Il figure déjà comme une œuvre incontournable
pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire sociale et politique de l’Afrique comme
à l’histoire du fait colonial.
Jean-Hervé JÉZÉQUEL
[(1)]
On trouvera en annexe de ce compte rendu d’autres références aux travaux de J.-M. Penvenne.
[(2)]
Signalons que les jeunes chercheurs mozambicains ont produit des études tout à fait utiles, de
niveau
mestrado (D.E.A.) ou doctoral. Mais ces travaux souffrent d’une diffusion confidentielle, certains
étant repris dans les revues
Arquivo et
Estudos Moçambicanos, de l’Université Mondlane de Maputo.
Ils sont, évidemment, en portugais.
[(3)]
Pide, Police internationale et de défense de l’État, rebaptisée ensuite D.G.S., Direction générale
de la Sécurité.
[(4)]
S.C.C.I.M., Services de centralisation et coordination des informations du Mozambique, un service
d’expertise directement lié au Gouverneur général de la colonie.
[(5)]
Je me permets de renvoyer à mes articles : « Lénine, l’impérialisme portugais, Gervase Clarence-Smith »,
Cahiers d’Études Africaines, n
o 107-108,1987, p. 435-442; et « Sur quelques mythes et
réalités de la colonisation et de la décolonisation portugaises », in Ch.-R. AGERON & M. MICHEL (dir.),
Les
décolonisations comparées. Actes du Colloque d’Aix-en-Provence, Paris, Karthala, 1995, p. 333-351.
[(6)]
Contrairement à ce que dit J.-M. Penvenne, Freitas n’était pas un agent de la Pide, mais le fondateur
des S.C.C.I.M. (voir note 4) qui n’étaient pas une police, ne procédaient pas à des arrestations, mais
étaient un service d’enquêtes de l’administration.
[(7)]
Ironie de l’histoire, à l’indépendance, le Frelimo aura les pires difficultés à supprimer le travail à la
tâche, voulant que le salariat, censé renforcer la « classe ouvrière » et sa stabilité, soit la seule base de
rémunération.
[(1)]
C. ROBERTSON,
Sharing the Same Bowl. A Socio-economic History of Women and Class in
Accra, Ghana, Bloomington, Indiana University Press, 1984.
[(1)]
Voir notamment R. BETTS,
Assimilation and Association in French Colonial Theory,
1890-1914, New York, Columbia University Press, 1961, et R. GIRARDET,
L’idée coloniale en France
de 1871 à 1962, 3
e éd., Paris, Hachette, 1990.