2003
Le Mouvement Social
Histoire de lecteurs ouvriers stéphanais des années 1930 à nos jours : un autre « voyage en culture ouvrière »
[(1)] ?
Nathalie Ponsard
[*]
A travers l’histoire des lecteurs d’une communauté ouvrière à Saint-Étienne-du-Rouvray,
l’auteur s’interroge sur la spécificité des lectures ouvrières. Elle met en évidence un temps fort
de pratiques collectives entre 1945 et les années 1970 caractérisé par trois pôles de lecture,
la presse ouvrière (La Vie Ouvrière) et locale (Paris-Normandie), des romans de la littérature
classique mais aussi des romans du vécu et des romans communistes, et enfin des ouvrages
sur la Seconde Guerre mondiale. Les processus d’appropriation révèlent une forte référence
au vécu, l’influence de la culture cégétiste mais aussi des formes de résistance aux prescriptions
de lecture. Ainsi, à l’échelle des cercles de lecteurs et de lectrices, des modes d’appropriation
singuliers apparaissent en fonction de la place de la lecture dans leur construction identitaire.
D’une communauté ouvrière homogène on passe donc à une communauté diversifiée de
lecteurs.
Through the history of the readers in a working-class community in SaintÉtienneduRouvray, the author wonders about the specificity of the workers’ readings. She puts
forward an important lapse of time of collective practice between 1945 and the 1970’s
characterized by three reading streams : the workers’ press (La Vie Ouvrière) and local
press (Paris-Normandie), classical literature novels as well as real life novels and communist novels, and finally works on the Second World War. The appropriation processes
show a strong reference to actual experience, the influence of the C.G.T. union’s culture,
but also some forms of resistance to reading prescriptions. Thus, according to the circles
of readers, some singular appropriation modes show up depending on the importance of
reading in the development of their identity. From a homogeneous working community,
we discover a diversified reading community.
Parce que nous voulons dépasser une approche quantitative qui classe les
ouvriers dans la catégorie des faibles lecteurs, parce que nous voulons éviter
le prisme déformant des discours sur la lecture émanant des élites ouvrières
syndicales
[2] ou des études de contenu des bibliothèques d’entreprise, nous avons
mené une enquête orale
[3] susceptible, à partir de la parole ouvrière, de restituer
l’histoire de lecteurs ouvriers, à Saint-Étienne-du-Rouvray (S.E.R.) dans la banlieue
industrielle rouennaise.
La population enquêtée, construite selon la méthode « boule de neige » qui a
déjà fait ses preuves en histoire orale
[4], est formée de trente personnes. La moitié,
née dans les années 1920, a été exposée à la crise économique et sociale des
années 1930 et surtout à l’événement traumatisant de la Seconde Guerre mondiale
[5]. Un enquêté seulement est né avant 1910, quatre dans les années 1910,
cinq dans les années 1930 et deux dans les années 1940. Si la majorité de la population enquêtée est née à S.E.R., les lieux de naissance de certains ouvriers illustrent
les migrations de travail en France (3 viennent de Basse-Normandie, Haute-Marne,
Bretagne) et l’immigration belge dans un cas mais surtout espagnole. Les 2/3 sont
des hommes. Ouvriers à la papeterie de La Chapelle-Darblay ou cheminots
[6], ils
appartiennent à deux communautés ouvrières qui ont marqué la mémoire des Stéphanais par leur combativité politico-syndicale. Dans cette commune industrielle et
ouvrière dominée par l’industrie lourde (papeterie, sidérurgie, chimie) jusqu’aux
années 1970, La Chapelle est la grande entreprise qui compte en 1954 près de
1 200 personnes et au début des années 1980 1 500 personnes. Quant à la communauté cheminote, qu’elle travaille dans les Ateliers de réparation des Quatre-Mares
(installés depuis 1913) ou qu’elle fasse partie des « roulants », elle s’affirme dans un
espace de vie, la Cité des Familles. A travers l’étude des discours, l’unité de la population enquêtée apparaît nettement dans l’expression d’une revendication d’identité
ouvrière visible dans une mémoire structurée par la vie dans les cités ouvrières où
règnent des valeurs telles que solidarité et entraide, par le monde du travail, espace
de camaraderie et de partage, et par la participation aux grèves et conflits sociaux.
Elle repose aussi sur un engagement à la C.G.T. inscrivant ces ouvriers dans la « ruée
syndicale » des années d’après-guerre
[7], même si une distinction est visible parmi
les ouvriers cégétistes entre adhérents et militants appartenant au « syndicalisme politique »
[8]. En effet, un tiers des ouvriers milite au Parti communiste à une époque
où il est à dominante ouvrière
[9]. Cet engagement politico-syndical est lié aux
matrices familiales
[10] favorisant une prise de conscience précoce de la dureté de
l’existence et du travail. Il s’explique par les matrices du travail puisque dans les deux
entreprises le taux de syndicalisation est élevé et la C.G.T. majoritaire. Il s’inscrit
aussi dans un espace communal qui dès l’entre-deux-guerres
[11] est marqué par
l’avancée du P.C. et dont la municipalité devient communiste en 1959. A SaintÉtienne, les traditions militantes de gauche sont perceptibles dès les années 1920.
En effet, l’influence des idées communistes dans le milieu ouvrier s’exprime par la
création de cellules, la tenue de réunions et les progrès enregistrés aux élections
municipales de 1929. La mobilisation de la population stéphanaise est à son apogée
dans le contexte de la lutte antifasciste des années 1930. Un grand meeting est
organisé pour fêter la grande victoire républicaine du 3 mai 1936. La population
participe à des comités d’action tels que le comité local de lutte contre la guerre
(constitué le 26 septembre 1933) et le comité d’aide au peuple espagnol.
Dans ce milieu onze femmes. Trois d’entre elles seulement travaillent à l’extérieur : l’une à l’hôpital de S.E.R., la deuxième à la S.A.G.E.M. et la troisième à la
bibliothèque de La Chapelle. Les autres, femmes de papetiers, n’ont pas d’activité
professionnelle. Dans les interstices des temps consacrés aux tâches ménagères et
éducatives, elles prennent le temps de lire. Enfin, dernière remarque, la majorité des
enquêtés a le certificat d’études, c’est-à-dire un diplôme détenu par la moitié des
élèves seulement vers 1930 et soulignant un certain niveau de compétences de
lecture
[12].
Ainsi, dans un contexte de mutations culturelles
[13], l’histoire des lecteurs de
cette communauté ouvrière vise à reconstituer sur le long terme des pratiques de
lecture, c’est-à-dire des types de lecture, des lieux de lecture, tout en s’interrogeant
sur les intermédiaires culturels. Elle cherche aussi à cerner les processus d’appropriation des objets lus en fonction de la personnalité, de l’itinéraire social, politique
et culturel des lecteurs puisque le livre est « une construction du lecteur »
[14]. Elle
propose donc une autre approche de la culture qui s’efforce de comprendre comment
un lecteur intrègre ou non les objets lus dans son univers mental pour construire,
modeler ou même reconstruire ses représentations
[15]. Elle peut conduire à cerner
autrement la culture des ouvriers qui, inscrite dans un ensemble culturel plus vaste,
se définit par ses emprunts à la culture prolétaire, à la culture populaire et même à
la culture de masse, tout en gardant sa spécificité par les formes de sociabilité et
d’engagement ainsi que par ses processus d’appropriation
[16].
Dans cette perspective, nous nous interrogeons sur la spécificité des lectures
ouvrières à la fois dans leur contenu et dans les processus d’appropriation et posons
la question des « lectures sous influence ». Et cela nous invite à une réflexion sur les
identités ouvrières et sur les chemins de l’autodidaxie empruntés par des lecteurs et
des lectrices qui, tout en ayant bénéficié d’un contexte politico-syndical d’incitation
à la lecture, font preuve de « résistances » à l’égard des prescriptions de lecture.
Spécificité ou non des lectures ouvrières ?
La notion de spécificité appelle plusieurs remarques. Les pratiques de lecture
sont spécifiques dans le milieu ouvrier d’abord parce qu’elles sont relativement
récentes. Certes, l’alphabétisation est bien avancée dès la fin du XIX
e siècle et les
militants syndicaux multiplient les prescriptions de lecture dans le cadre des bibliothèques ouvrières. Mais encore faut-il ne pas confondre savoir lire, lire quotidiennement, et surtout aimer lire. De ce point de vue, l’étude de cette communauté de
lecteurs révèle que si les parents sont alphabétisés dans leur majorité, ils lisent pendant l’entre-deux-guerres surtout la presse et les romans à fascicules. Après guerre,
force est de constater des pratiques de lecture plus intenses mais aussi plus diversifiées, conduisant nos lecteurs dans l’univers romanesque et littéraire. Or d’emblée,
disons-le, c’est cette « révolution » qui est intéressante. Ces ouvriers expriment leur
fierté de lire, mais aussi leur plaisir de lire. La pratique de lecture est devenue pour
beaucoup une pratique valorisante, distincte aussi dans le milieu ouvrier, alors qu’elle
ne l’est plus dans d’autres milieux sociaux
[17]. Pour autant, s’il y a spécificité, c’est
aussi par les types de lectures et par les processus d’appropriation.
Pendant l’enfance, lectures scolaires et lectures d’illustrés
Pendant l’entre-deux-guerres, c’est-à-dire le temps de l’enfance et de la jeunesse, des pratiques de lecture individuelles et collectives sont attestées
[18].
Sont-elles pour autant spécifiques ? Elles le sont certainement par les lieux de lecture :
des lieux isolés et pittoresques tels que cabanons au fond des petits jardins et greniers
où sont mis les livres de prix, des lieux plus familiers tels que la cuisine. Elles le sont
aussi par leur nature : des pratiques de lecture « dérobées » aux occupations fastidieuses de la maison auxquelles les enfants étaient soumis après l’école. Par contre,
comme dans d’autres milieux, les attentes sont plutôt communes : besoin d’isolement, refuge contre l’ennui, mais aussi intense moment de distraction.
« Mais si le livre était prenant, on allait jusqu’au bout, des fois au grand dam de nos
parents : Jean fait ceci, Jean fait cela ! » dit Monsieur A. [19]. Monsieur B. raconte :
« Je m’installais n’importe où; si on m’appelait, je n’entendais pas, je voulais pas
entendre. C’était intéressant et c’était toujours au moment crucial qu’on était interrompu ». Monsieur F. explique : « Cela nous permettait de nous évader un peu,
connaître autre chose. On apprenait certaines choses même s’il y avait des choses
fictives, des choses réelles, ça nous permettait d’extrapoler un peu sur la vie enfantine ».
Madame B. : « Aussitôt qu’il y avait un temps livre et que je m’ennuyais, je courais au
grenier chez mes parents et je m’étalais tous les prix de mes frères et de mes sœurs.
Et je passais mes après-midi à lire ».
En outre, comme dans d’autres milieux populaires, la lecture des illustrés fait
son entrée dans les cités ouvrières. Avec de grands sourires et des yeux pétillants,
les lecteurs évoquent les noms des héros (Les Pieds Nickelés, Bibi Fricotin, Tarzan
et Tintin), ceux des journaux
(Le Journal de Mickey, Robinson, Hurrah, Fillette,
L’Épatant ou
Pierrot). Quant aux romans d’aventure, ils relèvent de la Bibliothèque
verte et se focalisent autour de deux auteurs, Jules Verne et Jack London. Loin d’être
marginales, ces références culturelles symbolisent le réel engouement des enfants
pour cette collection, révélant la position dominante de Hachette dans le marché du
livre pour la jeunesse
[20].
Deux extraits de discours permettent d’en mesurer l’ampleur : celui de Monsieur R.
s’écriant : « J’ai des souvenirs de Jules Verne ! Fantastique ! Là ! Vraiment fantastique,
Jules Verne ! », tandis que Monsieur J. explique : « Il y avait l’aventure avec
20 000 lieues sous les mers. Maintenant je m’aperçois que c’était un précurseur pour
l’époque [...]. Je n’étais pas le seul. Il y avait beaucoup d’enfants de mon âge (qui
lisaient cet auteur). Il n’y avait pas grand-chose ».
Des scènes de lectures collectives diversifiées sont également visibles. Tantôt la
femme lit à haute voix le journal pendant la pause du midi de son mari, tantôt c’est
le fils pour son père d’origine espagnole. Tantôt la mère s’adonne à la lecture d’un
roman pour l’ensemble de la famille réunie autour de la table de la cuisine, qui dans
les années 1930 demeure le lieu de vie par excellence dans les milieux populaires,
tantôt elle prête attention aux commentaires de lecture de son fils.
Ces scènes de lecture posent donc la question des intermédiaires culturels. La
plupart s’inscrivent dans des milieux de parents lecteurs. Ceux-ci s’adonnent à la
lecture des journaux plus ou moins régulièrement en fonction de leur degré de politisation et de leur budget. Si l’héritage culturel familial est plutôt réduit comparativement aux autres classes sociales, la lecture est cependant pratiquée : un processus
d’identification chez les enfants peut donc avoir lieu, s’accompagnant d’une diversification des objets de lecture. En ce sens, la famille peut être considérée comme un
intermédiaire culturel. Mais les échanges intra-culturels dans la cité sont aussi
présents. En effet, les enfants des cités échangent régulièrement des illustrés comme
Tarzan, Les Pieds Nickelés pour les garçons, Fillette ou encore Lisette pour les
filles. De plus, en dehors de la cité, des individus appartenant à d’autres milieux
peuvent être considérés comme de véritables médiateurs culturels. L’exemple le plus
flagrant est cette jeune fille placée en maison bourgeoise à Rouen qui, profitant de
la bibliothèque de son patron, découvre avec passion le théâtre de Molière. Enfin
l’école, par le biais de la bibliothèque, a joué un rôle précieux dans l’appropriation
matérielle des livres. Avec les romans de la Bibliothèque verte, ce sont des auteurs
comme Jules Verne, Jack London ou Victor Hugo qui sont découverts, ainsi que les
livres d’aventure propices à l’évasion. L’école est également synonyme d’un souvenir
gravé dans la mémoire des ouvriers : la lecture suivie. Écoutée avec plaisir, elle a
permis la rencontre des auteurs classiques du XIXe siècle et a débouché sur une initiation à l’explication de texte. Or la passion de lire perdure après 1945.
Le temps fort de pratiques collectives (1945-1970)
dans une culture médiatique en plein essor
L’analyse des discours a révélé trois pôles de lecture : la presse ouvrière et
locale, les romans et un ensemble d’ouvrages sur la période de la Seconde Guerre
mondiale. C’est à travers ce triptyque que nous pouvons comprendre la construction
d’une culture à la fois politique, « littéraire » et historique.
La lecture de la presse et la fabrication d’une culture politique
La lecture de la presse se propage et se généralise, à la fois la presse régionale
(Paris-Normandie)
[21] et la presse ouvrière avec surtout
La Vie ouvrière
[22], puis
L’Humanité et
L’Avenir normand
[23]. Elle répond à des fonctions utilitaires
[24]
assignées à la lecture, celles de s’informer. Elle est vécue comme permettant de « se
forger une opinion personnelle et de réfléchir ». Si elle s’est renforcée sous l’influence
du discours cégétiste considérant la lecture comme une arme idéologique
[25], elle
suscite par contre des processus d’appropriation différents selon le journal et est à
l’origine de la fabrication d’une culture politique particulière.
La Vie ouvrière suscite l’adhésion. En effet, une convergence s’opère entre la
perception d’une société divisée en deux classes antagonistes par les ouvriers et la
grille d’analyse des conflits politiques et sociaux de La Vie ouvrière. Vecteur médiateur culturel décisif et actif dans le processus de la lecture assidue du journal, elle
incite ses lecteurs à lire l’information syndicale pour savoir, comprendre et analyser
un événement et donc pour militer. En même temps, elle diffuse une conception de
la lecture conçue comme une arme idéologique et conforte la culture politique de
contestation. Cette lecture critique de la société contribue à faire des ouvriers des
citoyens engagés dans le mouvement syndical, dans la défense de leurs intérêts face
au patronat et à transformer certains d’entre eux en militants dynamiques aussi bien
dans les entreprises et les associations que dans le cadre de la gestion municipale.
Ainsi, La Vie ouvrière, emblème de la presse militante, assure une fonction d’identification sociale en inscrivant l’individu dans « sa » communauté.
Au contraire, la lecture de
Paris-Normandie se « fait » sous le signe de la critique
et du rejet
[26]. Il est perçu comme l’« envers » de
La Vie ouvrière. Mais il est lu car
il donne une autre représentation de l’événement. Il suscite des questions et intervient
dans le phénomène de constitution de l’opinion, processus intellectuel primordial
dans l’identité d’ouvriers attachés à leur indépendance d’esprit. Or on retrouve ces
deux attitudes (adhésion et rejet) dans la réception des discours médiatiques lors du
conflit social de La Chapelle de 1983
[27].
Une culture romanesque hybride
Les ouvriers de cette communauté de lecteurs ont acquis une culture romanesque, qui par son hybridité est spécifique. Ils ont lu avec plaisir les « livres
d’aventures » de Jules Verne et d’Alexandre Dumas,
Robinson Crusoé, et Jack
London. Ils ont dévoré les romans policiers de Gaston Leroux, Maurice Leblanc et
son héros Arsène Lupin, San Antonio, Agatha Christie, Georges Simenon avec
Maigret. Ils ont aimé lire les « romans du vécu » dans lesquels ils classent des auteurs
variés comme Hector Malot, Antoine Sylvère, Eugène Le Roy, Maxence Van der
Meersch, Alessandro Manzoni, Jean-Pierre Chabrol, Daphné du Maurier, Pierre
Benoît, Jacques Duquesne, Claude Michelet, Maurice Genevoix, Marcel Pagnol, Jean
Giono et Bernard Clavel
[28]. Même s’ils les dénigrent aujourd’hui, les femmes mais
également les hommes ont lu les romans sentimentaux de Delly ou de Max du
Veuzit
[29]. Tous font référence aux deux romanciers « classiques » que sont Victor
Hugo avec
Les Misérables et Émile Zola avec
Germinal,
L’Assommoir,
Le Ventre
de Paris,
Nana et
La Bête humaine
[30]. Enfin, signe distinctif, les militants cégétistes et communistes ont lu, avec difficulté, des écrivains communistes tels que Louis
Aragon, André Stil, Simone Théry, André Wurmser
[31], et des écrivains russes
comme Maxime Gorki. Des types de lecture qui témoignent de l’influence de la
culture communiste par le biais de
La Vie ouvrière.
Or l’analyse des discours ouvriers sur les textes romanesques lus au cours de
leur vie nous apporte de précieux renseignements sur les processus d’appropriation.
Les lecteurs affirment leur goût prononcé pour les compositions romanesques
linéaires, structurées, fondées sur une histoire écrite dans un style simple.
Monsieur S., dans son discours tenu sur Les Misérables, l’exprime ainsi : « C’est décrit
d’une façon... Les personnages sont bien campés, bien décrits, au niveau de leur
attitude physique, attitude morale et intellectuelle. Il y a un fil conducteur, une aventure,
c’est intéressant, on est capté par l’histoire. Faut que ça bouge. Faut que ce soit bien
écrit, sinon, j’ai du mal ! J’aime bien que ça se lise facilement ! »
Cet extrait permet de comprendre le type de relation qui s’instaure entre le
lecteur et le texte lu. Le lecteur souhaite vivre pleinement l’histoire. Il exige une forme
de communication intense et harmonieuse. Il veut être absorbé par l’écrit. L’identification de ce type de relation instauré entre le lecteur et le roman correspond
d’ailleurs au roman traditionnel défini dans les manuels d’histoire littéraire.
Les lecteurs de cette communauté assimilent fortement l’œuvre et le romancier,
et sans doute faut-il l’expliquer par la difficulté à cerner l’histoire littéraire et par la
méconnaissance des biographies. L’écrivain est jugé par rapport à la proximité
sociale des lecteurs. Ainsi, Monsieur B. s’identifie totalement à B. Clavel présenté
comme un « autodidacte », un homme sorti du milieu ouvrier. L’écrivain peut aussi
être reconnu par son ambition de décrire le milieu populaire, de parler « d’eux » et
de dénoncer la misère. Hugo comme Zola incarnent cet idéal de romancier : ce sont
des hommes « anti-bourgeois », « révolutionnaires », « humanistes » qui suscitent
l’admiration pour leur combat politique étroitement lié à leur création littéraire. Voici
Hugo vu par Monsieur S. : « C’est quand même un humaniste. D’abord il a été sanctionné, il était en avance sur son époque, il voulait faire bouger les choses. Il était
révolutionnaire, cet homme-là ». Et voici Zola vu par Monsieur F. : « Il traite de la
misère du peuple. Il s’est penché sur le problème et il l’a décrit tel que c’était ».
Enfin, les lecteurs développent une lecture thématique de la réalité sociale
décrite dans le roman. Tous témoignent d’un intérêt très vif pour le vécu ou autrement dit « la réalité », c’est-à-dire le récit de vie, la description d’un groupe social
appartenant au peuple (paysans ou ouvriers), la misère du peuple.
A propos de Une soupe aux herbes sauvages [32], Madame L. dit : « C’est la réalité.
La vie des gens au début du siècle ». Madame Z., évoquant Maria Vandamme [33],
insiste aussi sur cet aspect : « C’est les mœurs. C’est romancé mais... la vie dans le
Nord qui était quand même difficile. Il est très bien pour décrire la vie du peuple ».
Madame T. explique son goût pour Zola : « Zola me plaisait bien parce qu’il recherche
le côté moins artificiel des choses, des choses vécues ! C’est surtout le vécu de l’histoire
et de la lutte qui pouvait être mise en relief au point de vue sentimental qu’aussi bien
au travail. Vous trouvez vraiment une étude dans chaque bouquin, une étude de chaque
classe sociale ».
Ce souci du « réel » provoque des références à l’expérience ordinaire de l’individu selon un double processus. D’une part, s’opère un processus d’identification
avec la vie, le cadre ou l’activité professionnelle du personnage dans un mouvement
vers soi, révélant une adhésion avec ce qu’on est. D’autre part, dans un mouvement
inverse, la quête d’un « sens », d’une « signification », d’un « message » ou même d’un
enseignement peut adopter des formes variées : la recherche de la personnalité profonde et intime d’un individu, la possibilité de rencontrer des êtres appartenant à
d’autres milieux sociaux ou de comparer la condition de vie des ouvriers en France
au XIXe et au XXe siècle, entre la France et la Russie (L’enfance de Gorki), ou encore
entre la France et l’Italie (De Fante).
Enfin, la description de la misère ravive le sentiment de révolte enfoui au plus
profond d’eux-mêmes (« Ça a développé un sentiment de révolte » se souvient Monsieur E.; Madame T. : « Je sentais cette lutte que j’ai eue moi-même en étant jeune !
Alors je pense que c’est surtout ça qui m’intéressait, le vécu ») et suscite des réflexions
sur la lutte contre l’injustice et l’inéluctable construction du mouvement ouvrier au
XXe siècle.
On peut alors se demander si l’appropriation de la culture romanesque ne se
fait pas selon une analyse politique et par rapport au réel, c’est-à-dire sans références
littéraires
[34]. La réalité est plus complexe. On peut en effet cerner l’influence des
rubriques littéraires de
La Vie ouvrière dans l’acquisition d’une culture littéraire. Dans
les années 1950, les prescriptions de lecture
[35] de romans communistes et de
« romans du réel » perdurent dans la continuité des thèmes développés au sein de la
« Bataille du livre » amorcée en 1950 par le P.C.F. Au cours des années 1960, les
rubriques littéraires de P. Gamarra initient à la lecture approfondie. Elles fournissent
en effet des modèles d’explications de texte construites selon une thématique identique : référence au contexte historique, portrait de personnages, suggestion de
thèmes de réflexion (confortant l’idée que le livre délivre toujours un enseignement),
et enfin biographie de l’écrivain. Elles apprennent aux lecteurs à se repérer dans
l’histoire littéraire en recommandant des manuels. Elles ont véhiculé une conception
hiérarchisée de l’univers littéraire dans lequel sont valorisés les classiques de la littérature française et les romans du réel.
Ainsi, les processus d’appropriation des romans s’opèrent d’abord par rapport
à des notions telles que le vécu ou le réel. Cependant une distinction est visible entre
les modalités d’appropriation populaires dans lesquelles prédominent les « dispositions éthico-pratiques ou pragmatiques »
[36] et les modalités d’appropriation de
notre communauté d’ouvriers. En effet, ce sont des individus qui, frustrés par l’arrêt
précoce de l’école à 13 ans, se sont initiés à l’analyse des textes romanesques, notamment par la lecture de
La Vie ouvrière mais aussi par l’écoute d’émissions littéraires
[37]. Même s’ils reconnaissent leurs difficultés à se situer dans les courants
littéraires, des dispositions esthétiques sont visibles, mais ce ne sont pas les dispositions des critiques littéraires, elles portent la marque du « roman du réel » défini
dans les rubriques littéraires de P. Gamarra. Elles sont influencées par des dispositions politiques
[38].
Une culture historique en construction
sur la Seconde Guerre mondiale
Les ouvriers de cette génération se sont passionnés pour les livres portant sur
cette période historique. Là encore, ce n’est pas tant la période historique qui est
spécifique mais bien les processus d’appropriation diversifiés recensés. Pour les
appréhender, il a fallu identifier les composantes des représentations. Les unes, partagées par l’ensemble de la communauté masculine, sont relatives aux problèmes de
la vie quotidienne (travail, ravitaillement) et traduisent la principale préoccupation
des ouvriers, celle de survivre
[39]. Les autres sont diversifiées, notamment sur la
question du régime de Vichy et de la Résistance. Il a fallu aussi recenser les vecteurs
de mémoire
[40] qui semblent avoir joué un rôle dans l’acquisition d’une culture
historique. Or, à partir des années 1960,
La Vie ouvrière, soucieuse de véhiculer
une vision de l’histoire contemporaine, a fait paraître des articles sur la France
occupée dans une représentation binaire stéréotypée : d’un côté, l’immense effort
héroïque de la Résistance populaire, de l’autre un État répressif, collaborateur, soutenu par l’élite économique et sociale du pays
[41]. Cette vision dualiste a marqué
la mémoire des militants communistes et cégétistes. En effet, les appels à lire des
témoignages de résistants communistes et les incitations à acheter le livre de référence :
La Résistance d’Alain Guérin
[42], sont incessants. On sait par ailleurs combien l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et particulièrement celle de la Résistance sont l’objet d’une grande attention de la part du P.C.F. qui cherche à forger
une mémoire communiste collective
[43].
Paris-Normandie n’est pas non plus absent dans la construction de la culture
historique des ouvriers
[44]. Ce journal offre, quant à lui, une vision consensuelle de
la Résistance en faisant coexister à la fois la mémoire gaulliste et communiste. Il a
joué un rôle certain dans la connaissance d’un auteur comme Eddy Florentin
[45],
en faisant la publicité d’ouvrages qui, portant sur la libération de la région, ne pouvaient que rencontrer l’adhésion des lecteurs de notre communauté. Enfin, la revue
historique grand public
Historia, plus ponctuellement, a apporté des connaissances
sur les opérations militaires, sur le régime de Vichy et sur la naissance et le développement de la résistance intérieure et extérieure
[46].
Ainsi, certains événements sont constamment rappelés tels que la bataille de
Stalingrad (mythifiée dans les colonnes de
La Vie ouvrière), le débarquement du
6 juin 1944 suivi de la Libération de la Normandie (restituée par Eddy Florentin), la
réalité des camps de concentration découverte par les récits de Christian
Bernadac
[47].
Cependant en confrontant l’analyse des vecteurs de mémoire avec les représentations perceptibles dans les discours, on observe que les représentations sont
davantage marquées par le vécu que par les vecteurs de mémoire. En effet, le vécu
révèle la distinction de deux groupes dans notre communauté d’ouvriers. Parmi les
individus ayant subi la guerre, sans participer à la Résistance, les représentations
mentales restent marquées par la propagande « maréchaliste » du
Journal de
Rouen
[48]. Les ouvriers ont orienté leurs lectures vers la vie quotidienne des
Français, vers les opérations militaires et les camps de concentration. Même s’ils ont
eu l’occasion de lire des articles sur la Résistance ou sur le régime de Vichy dans
Historia, ils ne s’en sont pas approprié les connaissances. Les individus qui ont
participé à la Résistance en distribuant des tracts ont lu aussi
Le Journal de Rouen
mais de manière beaucoup plus critique et surtout sans adhérer à l’idéologie pétainiste. Plus tard, ils ont lu avec attention les articles sur l’Occupation et la Résistance
dans
La Vie ouvrière, au point même, pour l’un d’entre eux, de les découper et d’en
faire, plusieurs décennies plus tard, la base d’une exposition consacrée à la Seconde
Guerre mondiale
[49]. Ils ont donc confirmé une représentation dualiste de la France
occupée : le régime de Vichy face à la Résistance populaire.
Ainsi, dans l’appropriation des textes portant sur l’histoire de la Seconde Guerre
mondiale, les supports choisis par cette communauté, révélateurs d’une production
historique courante et non savante, sont bien spécifiques. Ils témoignent d’une prédilection pour les récits nourris de témoignages d’acteurs garants de la réalité, sinon
de la « vérité historique », et fondés sur une trame chronologique détaillée. En outre,
les formes de la restitution sont bien différentes selon les individus. Certains discours
sont construits à partir de la juxtaposition d’éléments de provenance différente.
D’autres, plus élaborés, révèlent une fusion des éléments lus dans une appropriation
très personnalisée montrant une reconstruction où les influences précises sont moins
perceptibles. Elles permettent de relativiser l’influence des textes dans la constitution
des représentations en fonction du vécu de chaque individu et de ses représentations
initiales. L’étude de l’appropriation d’une culture historique est indissociable d’une
réflexion sur la mémoire des ouvriers. Celle-ci est composée de plusieurs ingrédients
mobiles et fluctuant dans le temps
[50] : les représentations du vécu qui renvoient à
l’individu et au groupe social confronté aux difficultés de vie; les représentations de
la Résistance partagées par une fraction seulement de notre communauté qui correspondent à la mémoire résistante des militants et confirment l’appartenance au
milieu cégétiste; un ensemble de représentations s’inscrivant dans l’aire de la
mémoire collective (mémoire des grandes opérations militaires et de la Résistance
mais oubli de Vichy).
Ce temps fort des pratiques de lectures collectives dans cette communauté de
lecteurs ouvriers montre, par le biais de la presse, l’empreinte des discours cégétistes
et/ou communistes; pour autant cela nous autorise-t-il à parler de « lectures sous
influence » ? S’il est vrai que les structures politico-syndicales ont incité les ouvriers
à lire, réfléchir, argumenter et discuter, il est néanmoins vrai aussi qu’elles ont suscité
l’esprit critique et le rejet de prescriptions de lecture
[51]. En outre, l’influence cégétiste peut-elle résister à la circulation de pratiques culturelles émanant d’autres milieux
socioculturels et au développement de la culture de masse ?
Des processus d’autodidaxie contrebalançant
les lectures sous influence
C’est certainement à l’échelle individuelle, en dressant des cercles de lecteurs
fondés sur les types de lecture, les parcours de lecture, les attentes et les investissements dans la lecture, que nous pourrons le mieux cerner les processus d’autodidaxie qui participent à la construction identitaire des individus et mieux comprendre
la place des lectures dans la culture des ouvriers en mutation. Il semble que pour les
hommes le critère d’intensité de l’engagement soit décisif et recoupe le critère des
genres.
Le cercle des militants :
des lectures politico-syndicales dominantes
Les militants cégétistes culturels forment un cercle d’individus engagés directement dans la politique de lecture menée au sein du comité d’entreprise. Ils participent
activement à la commission de lecture en lisant les prescriptions de lecture dans les
deux revues cégétistes que sont
La Revue des comités d’entreprise et
Le
Peuple
[52] et les rubriques littéraires de
La Vie ouvrière. Pour autant, les discours
des « militants culturels » sont-ils de simples reflets des discours cégétistes sur la
culture ? Qu’en est-il de la réception de la politique culturelle cégétiste ?
C’est à la fois dans les types de lecture et dans la conception de la lecture que
se perçoit l’influence de la presse cégétiste. Ces militants ont œuvré à la diffusion de
certains types de lecture dans le cadre de la bibliothèque d’entreprise.
Monsieur O. cherche à « ouvrir l’esprit », à « faire lire des choses intéressantes » mais
aussi des livres techniques dans le cadre de la promotion professionnelle. Monsieur B.
prescrit des lectures politiques et rejette les lectures faciles telles que les policiers :
« Quand j’ai vu à La Chapelle le genre de littérature qu’il y avait de proposé aux
ouvriers, j’étais un peu horrifié. On a déjà des difficultés en tant qu’ouvrier à parler à
peu près bien le français et quand on présente dans la bibliothèque des livres où c’est
écrit en argot, où il y a des insanités dedans, à chaque page, presque pour le plaisir,
je me disais : qu’est-ce qu’ils vont apprendre ?... Ils vont continuer... ils vont même se
dire : pourquoi je ne parlerais pas comme ça puisque j’ai lu tel et tel livre, et il y a ça
d’écrit dedans. Si un écrivain a mis ça dans sa littérature, pourquoi je ne pourrais pas
parler de la même façon ? » [53].
Quand à Monsieur E., dès le premier entretien, il affirme : « On avait une conception
militante, on voyait beaucoup de gens qui lisaient n’importe quoi... » [54]. Il cherche
à faire découvrir d’autres lectures : « J’ai fait rentrer des livres que j’estimais devoir
entrer : le livre de Charles Tillon, H. Noguères sur la Résistance, la biographie de
M. Thorez Fils du Peuple, un livre de P. Manguié sur les martyrs de Châteaubriant,
Le Capital de Marx ». Là, l’influence des prescriptions de lecture issues de l’univers
livresque communiste est décelable, en particulier l’intérêt porté à l’action résistante
des militants communistes pendant la Seconde Guerre mondiale. Il rejette par contre
des types de lecture comme les bandes dessinées, incompatibles avec le « réel apprentissage de la lecture » : « On trouvait que les gens n’apprenaient pas à lire parce que...
on comprend parce qu’il y a des images ».
Ainsi, fondées sur la distinction entre « bonnes » et « mauvaises lectures », les
prescriptions de lecture cégétistes dans
La Revue des comités d’entreprise et
Le
Peuple ont laissé des traces : la question de la lecture s’inscrit dans un combat culturel
indissociable du combat politique. Entre 1948 et 1958, à l’apogée de la guerre froide,
l’affrontement idéologique se cristallise au sein de la bibliothèque d’entreprise. Dès
le premier numéro, B. Frachon
[55] critique l’invasion des produits américains de
masse tels que le
Readers’ Digest, les illustrés, mais aussi « les valets de plume » tels
que Koestler et Kratchenvko
[56], la littérature pornographique et les mémoires qui
déforment la Résistance. En 1950,
La Revue des comités d’entreprise reprend la
dénonciation des mauvais livres faite par Elsa Triolet lors d’une réunion du Comité
national des écrivains en mars 1948
[57]. En 1955, la liste des mauvais livres est
complétée par les policiers et la « littérature bourgeoise qui véhicule l’idéologie de
classe des patrons ». Au contraire, dès le numéro 3,
La Revue des comités d’entreprise propose un dosage des différentes catégories de « bons livres ». Une place importante est accordée à la littérature générale (45 %). Dans cette catégorie figurent les
chefs-d’œuvre de la littérature française dans le cadre d’une réappropriation du patrimoine littéraire par les ouvriers
[58], les auteurs progressistes, les romanciers communistes (Aragon, Wurmser, Vaillant-Couturier, Elsa Triolet, Laffitte), c’est-à-dire les
écrivains qui « ont mis leur savoir et leur culture au service des autres ». Les ouvrages
d’histoire et de sciences sociales forment 20 %. Les livres de géographie, de voyages,
de sciences exactes constituent 15 %. Le domaine des sciences appliquées et techniques est aussi représenté (15 %) ainsi que celui des beaux-arts (5 %).
Or dans les colonnes de
La Vie ouvrière les romans communistes sont constamment utilisés dans les années 1950 pour le combat politique, tandis qu’ils sont longuement commentés par P. Gamarra dans ses rubriques littéraires qui définissent,
explicitent et suggèrent à la fois une manière de lire. A travers les articles de
La
Revue des comités d’entreprise ou de
La Vie ouvrière se dessine donc une conception de la lecture sérieuse, utile à l’acquisition des connaissances et à la compréhension du présent qu’on retrouve chez nos militants
[59]. A partir des années 1960, la
bibliothèque d’entreprise n’est plus, comme dans les années de la guerre froide, un
lieu de prescription de lecture, mais devient un foyer culturel fondé sur la conception
d’une culture globale
[60].
Monsieur F. le rappelle en associant directement la politique culturelle de la C.G.T. au
programme du comité d’établissement, en précisant l’objectif « faire pénétrer la culture
dans le cadre des comités d’établissement » mais en signalant aussi les difficultés d’application de cette politique : « La politique culturelle, c’était quelque chose qui arrivait,
c’était quelque chose de tout nouveau... Enfin, pour nous, dans les usines, on disait :
« La culture, il faut avoir été élevé dedans; il faut être imprégné d’une certaine culture.
La culture, on peut l’avoir à partir du moment où l’on sort d’un établissement scolaire
secondaire ou lycée... Mais on avait des gars chez nous qui a priori étaient aux
machines, ils sortaient de l’école. Ils avaient été manœuvres à droite, à gauche. Donc
la culture, c’était quelque chose... c’était pas leur domaine, vous voyez ! C’était réservé
à certains mais pas à eux ! »
Cependant cette politique n’est pas exempte de critiques qui témoignent à leur
manière d’une évolution dans la perception de la politique culturelle de la C.G.T. :
acceptée dans les années 1950 et 1960 par des militants lecteurs des rubriques
littéraires de
La Vie ouvrière, du
Peuple et même de
L’Humanité, elle est par la
suite contestée pour sa rigidité. En outre, l’étude du contenu de la bibliothèque
d’entreprise de La Chapelle-Darblay montre un imposant fonds romanesque
[61] qui
porte peu la marque de la culture communiste. Il dénote plus une bibliothèque de
détente qu’une bibliothèque militante. A cela plusieurs raisons. Les militants culturels
se sont adaptés aux goûts des lecteurs et n’ont donc pas exclu totalement les romans
policiers. Ils ne sont pas les seuls à faire des propositions de livres à la commission
de lecture, perçue d’ailleurs comme un lieu de concessions mutuelles par la bibliothécaire. En outre, comme dans de nombreuses bibliothèques d’entreprise
[62], une
ouverture culturelle est très nette dans les années 1970. Elle correspond à la fois à
une inflexion dans la conception de la bibliothèque, visible dans la revue
Le Peuple
sous la pression d’acteurs culturels tels que les militants de Travail et Culture ou
Peuple et Culture
[63], et à la définition d’une politique de la lecture au P.C.F. après
le Comité central d’Argenteuil de 1966 dont témoigne le livre de Guy Hermier
[64]
et donc à une diversification de l’offre dans les catalogues du C.D.L.P.
[65]. S’il n’est
pas question de nier les prescriptions de lecture dans notre communauté de lecteurs
ouvriers, l’étude de la réception de la politique culturelle montre des résistances individuelles chez les militants. Et les pratiques de lectures déclarées par les militants sont
beaucoup plus hétéroclites.
Lors du premier entretien, Monsieur O. se retranche derrière sa fonction de militant
et évoque la presse ouvrière (La Vie ouvrière, L’Humanité, Le Peuple) comme objet
de lecture courante et déjà assimiléà un « acte militant ». Le deuxième entretien révèle
l’individu/lecteur. Il confesse que dans les années 1950, plus par curiosité que par
goût, il s’est initié à la littérature communiste en entreprenant la lecture d’Aragon. S’il
a lu des policiers et des livres sur la Seconde Guerre mondiale, des auteurs classiques
dans les années 1960, à partir de 1970 il se confine dans la fonction utilitaire de la
lecture : se documenter et chercher à comprendre. Dans ce registre, la passion de lire
s’exprime à travers l’évocation d’ouvrages sur l’histoire du mouvement ouvrier au
XXe siècle [66]. C’est d’ailleurs le binôme lecture/compréhension qui singularise le
mieux la lecture militante.
Dans la trajectoire bibliographique de Monsieur F., les lectures syndicales prédominent.
Mais il affirme aussi son intérêt pour des livres consacrés à l’histoire de France (la
période napoléonienne, Henri IV, la Révolution, la Guerre d’Algérie) et surtout à la
Seconde Guerre mondiale. Il cite des auteurs tels que Gaston Leroux, Clément Lépidis,
Maxence Van der Meersch, George Sand, Eugène Sue, Jules Verne, Émile Zola (son
auteur préféré), Marcel Pagnol ou André Malraux (« Le livre sur la guerre d’Espagne »).
C’est à partir du parcours bibliographique de Monsieur E. qu’apparaît toute la
complexité des lectures du militant syndical, coincé entre le devoir de lecture et le
plaisir de lecture.
Se remémorant les prescriptions de lecture, Monsieur E. cite Fils du peuple de Maurice
Thorez ou Le Capital de Karl Marx qu’il a étudié laborieusement dans les écoles de
la C.G.T. et du P.C.F. comme il le dit avec ironie : « C’est pas grâce au Capital que
je suis devenu communiste ! Non ! C’est la réalité de la vie. Ça m’a ouvert des perspectives. Ça m’a fait comprendre... mon exploitation. Je travaille plus au feeling... Les
militants donnaient des cours, expliquaient et donnaient des lectures... C’était beaucoup théorique. J’ai sué dans ces écoles, j’ai sué ! » [67]. Mais, à l’adolescence, il lit
Max du Veuzit et les « feuilletons de dames » dans les romans photos. « J’ai tout lu. J’ai
lu aussi bien... » : par cette expression il exprime à la fois sa soif de lire et la diversité
des types de livres. Soucieux de son image, il insiste beaucoup sur ce dernier aspect :
« J’estime qu’on doit pouvoir tout lire... et puis je voudrais pas qu’on me dise que je
suis borné, que j’ai lu que des choses communistes, que j’avais des œillères ». En effet,
les genres sont nombreux et les attentes diversifiées : l’histoire de France (« Par nature,
je suis passionné d’histoire : tout en étant fils d’immigré, j’ai beaucoup lu l’Histoire de
France, beaucoup la Révolution »), des livres sur la Seconde Guerre mondiale (en particulier ceux qui tournent autour de la bataille de Stalingrad), « des classiques de la
littérature française », « la littérature russe », « la littérature communiste » (Les Beaux
Quartiers, Aurélien, Les Communistes d’Aragon, L’Acier fut trempé de
N. Ostrovski), les théoriciens comme Lénine, les policiers et les « polars » américains.
Si à partir de 1975, la lecture romanesque diminue au profit d’une nouvelle passion,
la cinéphilie, il est demeuré un grand lecteur de la presse : « Je lis tous les journaux,
tout ce qui me tombe sous la main. Je lis L’Humanité (un acte de militant), L’Avenir
Normand, le Paris-Normandie, Le Monde plusieurs fois par semaine ».
Tout au long de sa vie, il a acheté des livres pour constituer sa bibliothèque personnelle
et il s’en explique : « Parce que c’est une folie... J’ai voulu posséder ». Les classiques
tels que Balzac, Zola, Hugo trônent auprès de Lénine, Tolstoï, Dostoïevski. Les romans
sur l’U.R.S.S. pendant la Seconde Guerre mondiale côtoient les romans « à l’eau de
rose ». Les polars américains, la Série Noire de Duhamel (cartonnée jaune et noire)
ainsi que soixante San Antonio font partie de son panthéon littéraire. Cette acquisition
est d’ailleurs vécue comme un défi ou même une revanche (particulièrement par rapport à son origine espagnole dont se moquaient les camarades d’école). A la lecture il
assigne toutes les fonctions (fonctions utilitaires ordinaires et extraordinaires; fonctions
de divertissement), au livre toutes les vertus : « Un objet qui devrait être familier, qui
ne doit pas être un objet de luxe. C’est un outil de travail. On s’enrichit ».
Mais c’est dans le parcours bibliographique de Monsieur B. que la remise en
question de la politique culturelle cégétiste se lit pleinement.
Les années 1950 sont sous le signe des lectures dirigées : lectures syndicales, livres
sur la Seconde Guerre mondiale, livres choisis parmi les prescriptions de La Vie
ouvrière l’attestent. Puis une seconde phase s’ouvre avec la découverte des romans
classiques [68] (sous la pression de sa femme). Enfin, il recherche la lecture de
romanciers contemporains français ou étrangers [69]. La mise en lumière de certains
aspects permet de dessiner les contours de ce lecteur. L’investissement dans la pratique
de la lecture est fort : les discussions passionnantes avec sa femme ou d’autres membres
de la famille en témoignent. De plus, même s’il a continué à lire la presse ouvrière en
adéquation avec son appartenance syndicale, à partir des années 1970, ses lectures
deviennent plus personnelles, liées à une recherche de la littérature. L’horizon d’attente
de Monsieur B. se transforme. La forme devient un critère déterminant dans le choix
d’un livre autant que les idées. La fonction utilitaire ordinaire recule au profit de la
fonction utilitaire extraordinaire. Une réflexion sur l’apport de la littérature s’inscrit
dans son cheminement bibliographique.
Baignant d’abord dans un contexte de lectures prescrites, Monsieur B. est donc devenu
un lecteur avisé, ayant acquis des repères dans le monde des livres et exigeant dans
sa connaissance de la littérature dans laquelle il s’investit tout particulièrement : « On
cherche à travers la littérature en général, on cherche à découvrir certaines choses que
l’on a peut-être en soi mais qu’on est incapable d’exprimer ». C’est le seul homme de
notre communauté à dire ses attentes dans la lecture de la littérature.
Des ouvriers syndiqués à la C.G.T.
pratiquant des lectures politico-syndicales concurrencées
par des activités manuelles valorisées
Le cercle constitué d’ouvriers syndiqués à la C.G.T. est formé de lecteurs de
journaux, attentifs à la vie politico-syndicale. La lecture de la presse remplit une
fonction utilitaire ordinaire, centrée sur le besoin d’être informé. Elle conditionne
une identité sociale ouvrière dans laquelle la lecture n’est pas la pratique culturelle la
plus valorisée. Elle s’ajoute simplement à la culture des ouvriers pendant les Trente
Glorieuses. Elle vient aux côtés d’activités plus valorisantes comme le bricolage et le
jardinage mettant en valeur leur savoir-faire.
Monsieur V. fait partie de ces lecteurs inconditionnels de la presse. Né en 1921, de
parents espagnols (demeurés non lecteurs), il a suivi sa scolarité à l’école Jean-Jaurès
de Saint-Étienne-du-Rouvray mais n’a pas obtenu le certificat d’études. Il n’a pas
emprunté de livres dans les bibliothèques. Il a lu les journaux : La Vie ouvrière, puis,
à l’âge de la retraite, Paris-Normandie. Pour lui, la lecture de la presse est liée à
l’engagement syndical : « Automatiquement, je suis cégétiste, je croyais plus ceux de
gauche, c’est sûr. Cégétiste de conviction ». Aucune référence culturelle n’émaille son
discours qui par ailleurs révèle une forte opposition entre la culture du « manuel » et la
culture de « l’intellectuel ». Lorsque nous lui demandons de citer des livres lus, il
réplique : « Non, non, j’étais pas un intellectuel ».
Une opposition que l’on retrouve avec Monsieur H., d’origine espagnole. Détenteur
du certificat d’études, il rejette l’institution scolaire qui lui a apporté des connaissances jugées inutiles pour son travail (« Ça n’a pas servi à grand-chose »). A ce rejet
de l’école, dans un premier mouvement d’humeur, il associe la lecture (liée à ses
yeux à la culture). La pratique de lecture est en fait réservée aux autres et exclue
d’un milieu où les parents ne savent ni lire ni écrire. Mais au fil du discours, on
apprend qu’il a lu régulièrement les journaux, ce qui l’amenait à participer aux discussions politico-syndicales dans l’atelier avec ses collègues. En outre, il a lu avec
plaisir des policiers, beaucoup de policiers même. A ce titre, il n’hésite pas à se
qualifier de « dévoreur de bouquins ». C’est aussi un lecteur assidu de Détective. A
travers cette personnalité éclate de manière magistrale une dichotomie entre un
discours (préconçu) de dénigrement de la lecture et une pratique de lecture finalement beaucoup plus présente dans la réalité (concurrencée cependant par des
activités manuelles masculines telles que le bricolage et le jardinage).
Dans ces deux cas de figure, les pratiques de lecture sont réelles, mais ce sont
des « lecteurs malgré eux » parce qu’ils appartiennent à une génération d’individus
alphabétisés dans un contexte où l’écrit s’immisce dans les milieux populaires. Mais
ce cercle est finalement restreint dans notre communauté de lecteurs. Nombreux
sont ceux au contraire qui s’investissent tout particulièrement dans la pratique de la
lecture.
Des passionnés de lecture : lectures syndicales
et boulimie de lectures éclectiques et valorisantes
Certains lecteurs affirment la passion de lire, pratique distinctive au sein du
groupe social. Ils constituent un cercle d’individus qui créent « leur » culture par
eux-mêmes en dehors de toute prescription de lecture. La lecture est, dans ce cas
de figure, un élément à part entière de leur identité d’autant plus qu’ils revendiquent
l’éclectisme. Celui-ci en effet, motif de fierté, caractérise leur personnalité et symbolise aussi leur ouverture d’esprit et leur liberté dans le choix des lectures.
D’origine espagnole, Monsieur C. obtient le certificat d’études à l’âge de 12 ans. Lecteur précoce, il « fait la lecture à son père » et a posteriori pense que l’analphabétisme
de ses parents l’a stimulé dans l’apprentissage de la langue française. De l’école, il
garde de bons souvenirs de l’instituteur et de la lecture suivie qui l’enchantait. Plus tard,
à La Chapelle, il emprunte régulièrement des livres à la bibliothèque qui pour lui a
véritablement joué un rôle d’intermédiaire culturel.
A l’âge de la retraite, enfants et amis lui offrent des livres mettant en lumière l’importance qu’il accorde à cet objet culturel.
Suivant avec attention la vie syndicale, il a lu La Vie ouvrière mais n’a jamais voulu
appartenir à un parti politique (« C’est une astreinte; je veux garder la liberté d’esprit »).
Dans son discours prédomine le besoin de s’informer et de se forger une opinion qui
explique également la lecture de Paris-Normandie. La fonction utilitaire ordinaire assignée à la lecture s’accompagne cependant d’une fonction de divertissement. Ses
lectures sont éclectiques : livres d’aventures, sur la Seconde Guerre mondiale, sur les
voyages, policiers aussi. Sa passion pour la lecture se conjugue avec certains écrivains
tels que Kessel, Dumas, Genevoix, Pagnol mais aussi Frédéric Dard. Mesuré en temps
ou dans l’intensité du plaisir, l’investissement est fort dans la pratique de lecture.
Dès 1936, après l’obtention du certificat d’études, Monsieur L. entre à La Chapelle
et adhère à la C.G.T., « pour défendre sa cause à l’usine, son travail ». Après la guerre,
il lit beaucoup. Il emprunte à la bibliothèque de La Chapelle mais il critique la commission de lecture du Comité d’entreprise qui orienterait les lecteurs vers « des bouquins
de gauche » ! [70]. L’esprit critique de Monsieur L. n’a d’égal que sa volonté d’indépendance et de liberté de pensée. De la même façon, s’il lit beaucoup la presse (mais
une presse diversifiée : Paris-Normandie, La Vie ouvrière, L’Humanité parfois) pour
répondre à un besoin vital de s’informer et de se forger une opinion, la méfiance à
son égard est manifeste et remonte à la période de la Seconde Guerre mondiale [71].
S’informer, apprendre et prendre du plaisir à lire soulignent les attentes de ce lecteur
adonné à des lectures diversifiées. Quatre pôles en effet surgissent de son discours : le
premier articulé autour de l’aventure et des voyages, le second appartenant au genre
policier, le troisième fondé sur sa volonté de connaître et comprendre la Seconde
Guerre mondiale, fait émerger deux auteurs de prédilection, Christian Bernadac et
Eddy Florentin, et enfin le quatrième, celui des romans du vécu, exprimant sans doute
le mieux son plaisir de lire, c’est-à-dire cet espèce d’engouffrement dans la lecture dont
il semble être la proie. D’ailleurs, on peut repérer dans ses discours plusieurs degrés
dans les formes d’énonciation de l’acte de lecture. Premier degré : « Je lis », « J’ai lu »,
voire « J’ai beaucoup lu ». Là, l’acte de lecture est simplement traduit par le verbe lire.
Deuxième degré infiniment plus varié et riche : « J’ai vu me plonger dans un bouquin »,
« Je consommais pas mal de livres », « Le bouquin était vite dévoré », « Il y en a qui
m’accroche plus », « Je me passionne pour », « J’aimais lire... ». Là, l’acte de lecture
devient un acte à part entière dans lequel le lecteur s’investit totalement. Il est associé
clairement (et souvent) au registre de la consommation comme si « manger et lire »
faisaient appel au même appétit.
La lecture occupe aussi une grande place dans la vie de Monsieur D. En témoigne sa
manière de dire l’acte de lecture : « C’était ça que je trouvais formidable. Moi, je suis
curieux de nature... Je suis curieux. Je ne peux pas tomber sur un livre... Tiens, sans
me plonger dedans... Rien à faire, faut que je lise, faut que je lise ! Ça toujours
été... » [72]. L’atteste la tenue d’un petit carnet reconstituant son parcours de lecture
de l’adolescence à nos jours.
D’abord lecteur de livres d’aventures de la Bibliothèque verte avec Jules Verne, Victor
Hugo, Ernest Hemingway, il passe à la poésie avec Baudelaire, Rimbaud, Verlaine,
Prévert [73]. Puis c’est l’âge d’or de la littérature russe avec Gogol, Tolstoï, Dostoïevski
qui correspond aussi à ses premiers achats en librairie et à sa rencontre avec le livre
de Poche [74]. Ensuite, c’est l’initiation à la littérature contemporaine facilitée par les
échanges avec des jeunes, effectuant comme lui leur service militaire dans la marine,
mais dont le parcours scolaire est plus long. Rapports fructueux autour d’écrivains tels
que Jean-Paul Sartre (L’Age de raison, La Nausée, L’Être et le Néant, Le Mur),
Henri Barbusse (L’Enfer), Roland Dorgelès (Les Croix de bois). Puis, entré à La Chapelle en 1962, délégué syndical de la C.G.T. dès 1963, il devient un grand lecteur de
la presse et ses attentes sont triples : s’informer, réfléchir mais aussi forger sa « propre
opinion ». Mais, à côté de la presse, la Seconde Guerre mondiale, thème qui l’obsède
tout au long de sa vie, alimente de nombreuses lectures qui le conduisent vers trois
auteurs (Florentin, Bernadac et Amouroux), vers des encyclopédies sur la Seconde
Guerre mondiale, et vers Historia [75]. Il a même tenté de lire Mein Kampf pour
comprendre les raisons profondes de la guerre à travers le nazisme. Ainsi, les lectures
de Monsieur D. se situent donc dans un registre prédominant, celui de la compréhension. Trois expressions symbolisent sa représentation de la lecture : à propos de la
lecture de la presse « On s’enrichit en discutant », à propos de la Seconde Guerre
mondiale « J’ai cherché à savoir », et signe de la promotion de son autodidaxie « J’en
ai plus appris par la lecture que par l’école ». Fort lecteur, c’est un habitué des bibliothèques : celle de Brest pendant son service militaire, celle de l’entreprise (La Chapelle),
la bibliothèque Elsa-Triolet du Madrillet [76] et enfin la bibliothèque municipale de la
Houssière. Ces emprunts ne l’ont pas empêché d’acquérir des livres par correspondance comme en témoigne dans sa bibliothèque L’Histoire comparée des Civilisations en plusieurs tomes, une collection achetée au Cercle Européen des Livres en
1963. Dans les années 1980, il s’est abonné à France Loisirs [77].
Des femmes à la recherche d’elles-mêmes
à travers la littérature
Contrairement aux hommes, les femmes, dès le premier entretien, confirment
leur plaisir de lectures romanesques même si dans un premier moment défensif elles
déplorent leur manque de temps
[78]. Or les parcours de lecture féminins se singularisent par l’énonciation d’étapes dont l’objectif est la recherche de soi à travers la
littérature.
Femmes d’ouvriers syndiqués ou même militants, elles n’échappent pas au
contexte syndical et culturel. Pourtant, le plus souvent, les processus d’appropriation
et surtout les usages de la lecture sont bien spécifiques. Au début de leur parcours,
l’éclectisme des lectures pratiquées au hasard, sans repères, domine avec les romans
feuilletons, les magazines féminins et la littérature rose.
Née en 1916 en Belgique, Mme Z. passe son enfance dans le Nord de la France où
son père travaille en tant qu’ouvrier agricole. Le milieu familial est pauvre mais elle
bénéficie d’une mère attentive qui lit des romans à toute la famille le dimanche après-midi. Toute jeune, elle ressent un plaisir de lire qui ne l’abandonnera jamais. C’est
aussi une femme curieuse, « avide de savoir, d’apprendre ». Son arrivée à SaintÉtienneduRouvray en 1936, à l’âge de 20 ans, apparaît comme une rupture dans son
parcours à la fois biographique et bibliographique. Là, elle se marie avec un ouvrier
travaillant à la Fonderie Lorraine. Elle est accaparée par l’éducation de ses enfants et
par les tâches ménagères. A partir de 1955, commence le temps des lectures pratiquées au hasard [79] : Autant en emporte le vent, Slaughter (« écrivain à la mode »),
Zola (un de ses romanciers préférés).
Éprouvée par l’illettrisme de sa mère, Madame B., marquée par une soif de connaissance avivée par une rupture scolaire précoce, éprouve une véritable passion pour la
lecture. Au cours d’une première phase, elle parle aussi « d’une boulimie de lectures,
sans jugement, sans repères » : c’est un temps de lectures hétéroclites et d’ailleurs
aujourd’hui méprisées (romans feuilletons et toutes sortes de livres).
Puis les romans classiques constituent l’étape, combien nécessaire aux yeux des
femmes, de légitimation culturelle. Cette étape s’effectue en effet en vue d’une reconnaissance sociale et dans la perspective de combler des lacunes et de s’élever vers
les « genres » légitimes de la culture littéraire.
A partir de 1971, les lectures de Madame Z. changent radicalement, de nature et en
intensité : « J’ai repris. J’ai changé les lectures ». Elle lit en effet des classiques du
XIXe siècle mais aussi Maxence Van der Meersch.
Au cours d’une troisième étape, elles choisissent leurs lectures en vue d’une
« connaissance de soi ». Elles partent à la rencontre de romanciers qui expriment
leurs états d’âme, leurs idées, leur manière d’être au monde. La recherche de soi,
en tant que réponse à des questions existentielles, est liée à un désir d’émancipation
et à un besoin de se réaliser en tant que femme.
Ainsi, à partir des années 1980, Madame Z. lit des romans contemporains mais, cette
fois-ci, guidée par les conseils de ses fils et d’une de ses belles-filles, institutrice : un
bel exemple d’appropriation parentale du capital culturel acquis par les enfants. Elle
est à la recherche de la littérature, conçue comme un guide de vie. C’est ainsi qu’elle
peut encore réciter certains passages de livres exprimant une certaine moralité et
qu’elle recopie toujours, surtout au cours des longs hivers, maximes et proverbes sur
un petit carnet fétiche gardé précieusement, véritable objet de fierté et d’identité
spirituelle.
Pendant la phase de militantisme des années 1970, Madame B. fait découvrir à ses
proches des romans qu’elle a repérés dans les chroniques littéraires de La Vie ouvrière
ou bien dont elle a écouté les commentaires dans l’émission littéraire Apostrophes.
Personnellement, elle lit Han Suyin et les écrivains russes (notamment L’Enfance de
Maxime Gorki). Puis, s’éloignant de la sphère militante, elle commence une recherche
personnelle au sein de la littérature française et étrangère. Elle s’investit dans la lecture
de romans qui remplissent la fonction d’exprimer sentiments et états d’âme vécus mais
aussi une recherche de son identité. Le roman est alors le lieu de rencontre entre elle
et le romancier. L’acte de lecture est communication de pensée, voire création d’une
certaine symbiose, difficile à atteindre dans le quotidien. Il comporte donc une double
dimension : introspection et évasion. Il est à la fois « un désir d’évasion, de vie quoi !
de s’oublier soi-même » [80] et une recherche de ses repères et de son identité : « C’est
la recherche de moi-même à travers les livres et la poésie aussi ».
A propos d’un poème, elle déclare en effet : « On l’assimile tout de suite. Il nous apporte
quelque chose d’intense dans notre vie. On se mire dans ce que l’on dit. Moi, c’est ce
que je recherche dans le livre ! C’est une consolation de soi-même. Retrouver... la
preuve de mon existence... que je ne suis pas seule puisqu’un auteur m’apporte ses
propres pensées qui sont les miennes. Le poème m’apporte la même chose, une
consolation aussi ! Il apprend à vivre, le poème ».
Toutes les femmes n’ont pourtant pas ce parcours. L’une est demeurée dans
les lectures de divertissement, une autre se singularise par des lectures politiques
[81].
La conjugaison de l’histoire socio-culturelle et de l’histoire orale est donc fructueuse pour reconstituer l’évolution des pratiques de lectures et des modalités
d’appropriation au XXe siècle dans une communauté ouvrière.
- Il y a bien une spécificité de l’offre culturelle qui conduit à une spécificité des
types de lectures ouvrières mais elle est datée : elle correspond surtout à la période
des Trente Glorieuses, c’est-à-dire le temps fort des prescriptions de lecture cégétistes
dans un contexte d’intense engagement syndical. Cette spécificité se manifeste aussi
par des modalités d’appropriation dans lesquelles le vécu mais aussi les analyses
politiques, littéraires et historiques de La Vie ouvrière interfèrent. Elle ne doit pas
masquer non plus des modalités d’appropriation différenciées selon les individus.
- Spécifiques, ces lectures, devenues ordinaires, ont pourtant participé à des
modifications de la culture ouvrière. Elles génèrent des discussions autour des objets
lus s’inscrivant ainsi dans la tradition de la culture ouvrière orale. Bien sûr, la lecture
de journaux et de brochures politico-syndicales alimente les discussions dans l’atelier,
lieu par excellence de sociabilité ouvrière. Elle est objet de discussion dans les
structures politiques de l’espace local (le comité local de l’U.F.F. ou la cellule communiste Angela Davis de Petit-Quevilly). Mais la lecture de romans est aussi devenue
l’objet de discussion dans le couple et la famille au sens large du terme
[82].
- Spécifiques, ces pratiques de lecture n’ont pas empêché l’appropriation de
« gestes » empruntés à d’autres milieux socioculturels. Les uns, tels que l’écoute
d’émissions littéraires, la lecture de rubriques littéraires montrent l’influence de la
culture médiatique, les interactions complexes entre lecture et télévision et permettent de comprendre comment s’est opérée la diffusion d’une culture littéraire.
D’autres, tels que des pratiques d’écriture variées – prises de notes pour les militants,
copie de proverbes et de maximes fonctionnant comme des guides spirituels ou
constitution de dossiers –, témoignent d’un processus d’autodidaxie dans la « culture
cultivée ». Par ailleurs, la diffusion de l’écrit est bien visible dans la sphère privée des
ouvriers, soit qu’elle ait été stimulée par l’engagement politique et syndical, soit qu’elle
exprime le désir profond (mais individuel) de « s’élever » par les connaissances. Enfin,
l’appropriation matérielle de livres est une autre donnée marquante. Dès les années
1950 et 1960, certains ouvriers commencent à acquérir des livres, soit en librairie,
soit par l’intermédiaire de clubs du livre révélant l’attrait de la vente par correspondance. Dans les années 1970, pour certains seulement, l’achat de livres se renforce
en librairie mais aussi par l’abonnement à France Loisirs, qui introduit les best-sellers.
Ainsi, dans la seconde moitié du XXe siècle, le livre, objet devenu visible dans la bibliothèque, confirme la place matérielle et emblématique de la lecture dans la sphère
privée.
- Spécifiques, elles le sont de moins en moins à partir de la décennie 1970 qui
voit l’affirmation de l’individualisation des pratiques de lecture visible en particulier
dans les parcours bibliographiques de nos lecteurs. Certes, des types de lecture perdurent. La presse, les livres d’actualité politique et économique, les ouvrages sur la
Seconde Guerre mondiale continuent de polariser l’attention de nos lecteurs confirmant la fonction utilitaire assignée à la lecture. Mais nos lecteurs suivent leurs goûts
personnels. Les uns se cantonnent à la lecture de la presse après avoir fait des
expériences littéraires jugées difficiles. Les autres choisissent la voie des romans du
vécu et des romans historiques renforçant la fonction de divertissement assignée à
la lecture. Quelques-uns empruntent les chemins difficiles de la Littérature. Beaucoup
commencent à prendre leurs distances vis-à-vis des prescriptions de lecture de la
presse cégétiste et s’éloignent de la conception de lecture sérieuse.
Cette communauté ouvrière peut donc se définir comme une « communauté de
lecteurs », c’est-à-dire un ensemble d’individus partageant des types et des manières
de lire spécifiques tout en développant des modes d’appropriation singuliers
[83].
[(1)]
J. FRÉMONTIER,
La vie en bleu : voyage en culture ouvrière, Paris, Fayard, 1980.
[*]
Professeure d’histoire-géographie au collège Le Semnoz à Seynod.
[(2)]
En effet, ces discours sont davantage le reflet des prescriptions de lecture en milieu ouvrier.
[(3)]
Pour plus de précisions sur l’enquête et ses aspects méthologiques, cf. N. PONSARD,
Lectures
ouvrières à Saint-Étienne-du-Rouvray des années 30 à nos jours, thèse de doctorat d’histoire,
E.H.E.S.S., 1999, et « Quand l’Histoire socioculturelle est aussi Histoire orale... L’exemple des pratiques
de lectures dans une communauté de lecteurs ouvriers des années 30 à nos jours »,
Genèses, septembre
2002, p. 100-114.
[(4)]
D. ARON-SCHNAPPER, Y. LEQUIN, P. JOUTARD, F. RAPHAËL, « Archives orales : une autre histoire ? »,
dossier,
Annales E.S.C., janvier-février 1980.
[(5)]
Elle appartient donc à une même génération. Voir M. DEVRIÈSE, « Approche sociologique de la
génération », et J.-P. AZÉMA, « La clé générationnelle »,
Vingtième siècle, avril-juin 1989. J.-P. Azéma
affirme p. 6 : « Et à mon sens, ce n’est pas tant l’âge que l’ampleur de l’exposition à l’événement qui
importe ».
[(6)]
L’entreprise La Chapelle est créée en 1928 par le financier suisse Carthill. En 1954, elle occupe
près de 1 170 personnes dont 1 000 ouvriers. En 1968, les papeteries de La Chapelle fusionnent avec
la société des papeteries Darblay. En 1978, l’entreprise adopte le nom de Chapelle-Darblay.
[(7)]
A la Libération, 30 % des salariés adhèrent à la C.G.T. En outre, dans le tableau sur l’audience de
la C.G.T. par branche économique aux élections des C.E. (1990-1991) en pourcentage des suffrages
exprimés, dans les dix plus fortes branches, le papier carton se situe en tête avec 42,1 %. D. LABBÉ, « Le
déclin électoral de la C.G.T. »,
Communisme, n
o 35-37,1994, p. 67-85.
[(8)]
Il se développe entre 1948 et 1952 selon G. GROUX et R. MOURIAUX,
La C.G.T., crises et alternatives, Paris, Economica, 1992.
[(9)]
Cf. S. COURTOIS et M. LAZAR,
Histoire du Parti communiste français, Paris, P.U.F., 1995. En
1948,37 % d’ouvriers et 38 % en 1952 parmi les électeurs communistes (p. 282). En 1958, ils forment
40 %, en 1967 49 % (p. 326), tandis que dans les années 1970 (1973 et 1978) ils forment 49 % (p. 361).
[(10)]
J.-P. MOLINARI, « Les matrices de l’adhésion ouvrière au P.C.F. »,
Communisme, n
o 15-16,1989,
p. 34-51.
[(11)]
Archives départementales de Seine-Maritime, Série M sur les partis politiques et le travail. C’est
dans cette commune qu’une militante de l’Union des Femmes Françaises crée une bibliothèque de la
Bataille du livre, la bibliothèque Elsa-Triolet, tandis qu’à partir de 1959 les municipalités de gauche mènent
une politique culturelle.
[(12)]
A. PROST,
L’École et la famille dans une société en mutation, Paris, Nouvelle Librairie de
France, 1981, p. 211-213.
[(13)]
N’est-ce pas le temps de la démocratisation culturelle affirmée dans le préambule de la Constitution
de 1946, concrétisée par les nombreuses associations d’éducation populaire et par les maisons des jeunes
et de la culture ? N’est-ce pas le temps où, d’abord dans le cadre de la Bataille du livre lancée par le
P.C.F., la C.G.T. élabore une politique culturelle perceptible dans les bibliothèques d’entreprise ? Par
ailleurs, le champ culturel est marqué par le développement des médias contribuant à la diffusion de
modèles culturels. Tandis que la presse écrite se renouvelle avec le développement de magazines diversifiés, l’essor de la radio puis de la télévision change profondément le paysage culturel des Français. Enfin,
la révolution culturelle du temps libre, conjuguée à l’entrée dans la société de consommation, semble
faciliter les pratiques culturelles.
[(14)]
M. DE CERTEAU,
L’invention du quotidien, Paris, Gallimard, 1990, p. 245. Sur cette question,
certaines lectures sont préciseuses. H.R. JAUSS,
Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard,
1978. P. RICŒUR,
Temps et récit, t. III, Paris, Éditions du Seuil, 1983.
[(15)]
Les représentations sont le produit d’une expérience personnelle dans lequel les facteurs émotionnels ont joué un rôle. Elles sont constitutives de la pensée de chaque individu (et donc fonctionnent
selon des processus de cognition individuels). Elles sont en même temps influencées par les représentations
sociales véhiculées par le groupe (stéréotypes, préjugés, clichés) mais aussi par des pratiques de lecture.
Ainsi, pour les étudier, il faut cerner les processus et le contenu de ces représentations. Il faut insister sur
le fait qu’elles sont mobiles et se posent dans des termes différents selon le domaine abordé.
[(16)]
Cette définition doit beaucoup à M. PERROT, M. REBÉRIOUX, O. SCHWARTZ et M. VERRET. Dans le
cadre de cet article nous ne pouvons approfondir la question de la culture ouvrière. Cependant notons
que nous faisons une distinction entre la culture ouvrière et la culture des ouvriers. Il s’agit en effet de
comprendre comment l’individu s’approprie la culture ouvrière mais aussi les autres cultures.
[(17)]
A cet égard, il est intéressant de lire dans une optique comparatiste G. MAUGER, C.F. POLIAK,
B. PUDAL,
Histoire de lecteurs, Paris, Nathan, 1999.
[(18)]
Dans les discours, nous avons en effet recensé des scènes de lectures individuelles et collectives.
Ce terme renvoie à trois réalités : un moment, un espace et la description du lecteur. Elle permet de
restituer la pratique de lecture dans l’univers familial et constitue une première approche des attentes du
lecteur.
[(19)]
Pour préserver l’anonymat des personnes enquêtées, nous avons utilisé des initiales pour les
désigner.
[(20)]
L. NOESSER, « Le livre pour enfant », in R. CHARTIER et H.-J. MARTIN (dir.),
Histoire de l’édition
française, t. IV, Paris, Cercle de la Librairie, Fayard, 1991, p. 482.
[(21)]
A la Libération,
Normandie paraît en septembre 1944 sous la direction de Charles Vilain (ancien
rédacteur du
Journal de Rouen) puis de Pierre-René Wolf en mars 1945. En 1947, il change de titre :
il devient
Paris-Normandie, un quotidien régional en essor. Selon l’Office de justification de la diffusion
(O.J.D.), il diffuse à 138 130 exemplaires en 1957,160 533 en 1970,132 484 en 1983 et 123 736
en 1987. C.-A. SIBOUT,
« Paris-Normandie » à l’époque de Pierre-René Wolf, un grand patron de la
presse régionale, thèse de doctorat, Université Paris IV, 1999.
[(22)]
La Vie ouvrière, revue syndicale bimensuelle née en 1909, renaît le 8 septembre 1944. Dirigée
par G. Monmousseau, elle devient à partir de 1954 l’organe officiel de la C.G.T. Proche de
500 000 exemplaires après la Libération, elle se situe en 1968 aux alentours de 200 000 exemplaires
(
Presse Actualité, février 1968) et en 1987 à 120 000 exemplaires selon l’O.J.D. Elle n’atteindrait plus
que 52 000 en 1992 (Y. SANTAMARIA, « Chronique de la C.G.T. 1990-1993 »,
Communisme, n
o 35-37,
1994, p. 171-190).
[(23)]
L’Humanité est diffusée à 400 000 exemplaires en 1946,168 589 en 1958 (
Presse actualité,
février 1966). Selon l’O.J.D., elle est diffusée à 88 158 en 1987.
L’Avenir normand est le journal
communiste régional.
[(24)]
Dans notre thèse, nous avons en effet distingué la fonction utilitaire sous deux formes (la fonction
utilitaire ordinaire qui vise à s’informer et acquérir des connaissances et la fonction extraordinaire qui
permet la connaissance de soi et l’enrichissement personnel) et la fonction de divertissement qui permet
une rupture avec la réalité. G. MAUGER et C.-F. POLIAK distinguent trois catégories : lecture didactique
(« lire pour apprendre »), lecture de salut (« lire pour se parfaire ») et lecture de divertissement. Ces catégories s’opposent à la lecture lettrée. « Les usages sociaux de la lecture »,
Actes de la recherche en
sciences sociales, n
o 123,1998.
[(25)]
C’est, pendant la guerre froide, l’idée récurrente dans la revue
Le peuple mais aussi dans les
colonnes de
La Vie ouvrière.
[(26)]
A.-M. THIESSE,
Le roman du quotidien : lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque,
2
e éd., Paris, Éditions du Seuil, 2000, évoque aussi « la mise à distance » des lecteurs populaires face aux
journaux mais sa population enquêtée comprend des catégories diverses (ouvriers, agriculteurs, travailleurs
indépendants, petite bourgeoisie) dont on ne connaît pas les engagements politiques ou syndicaux.
[(27)]
Ce conflit social, marqué par une longue grève, s’étend de l’été à décembre 1983. Pour remédier
à la crise financière de La Chapelle-Darblay (dépôt de bilan dès 1980), le gouvernement français présente
le plan Parenco, jugé inacceptable par la C.G.T., le P.C.F. et l’ensemble des ouvriers cégétistes majoritaires dans l’entreprise.
Révélateur d’une culture politique de contestation, le conflit combine en effet lectures intensives de la
presse et de la documentation économique et sociale et actions ouvrières emblématiques telles que grèves,
manifestations, occupations d’usines et autogestion.
Paris-Normandie, qui relate au quotidien les actions
des ouvriers, est lu. Se mêlent la curiosité de voir comment leurs actions sont présentées par les journalistes
d’un « quotidien de droite » incitant à la méfiance pour cerner une éventuelle désinformation ou déformation de la réalité, et en même temps la fierté d’être à la une du journal local. La presse ouvrière est lue
aussi. Elle conforte les arguments de nos lecteurs. Et leurs discours portent la marque de l’empreinte
cégétiste, en particulier le refus du plan Parenco proposé par le gouvernement de gauche et le soutien
au plan franco-français de la C.G.T.
[(28)]
Classés parmi les « romans du vécu » par nos lecteurs, ils appartiennent à différents courants
littéraires.